Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1857

Chronique n° 613
31 octobre 1857


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre 1857.

De combien d’élémens les affaires du monde ne se composent-elles pas ! Dans leur marche incessante, il n’est point de jour où elles n’attestent par quelque signe nouveau le travail universel de la vie sociale et politique des peuples. Même quand tout semble tranquille, rien ne s’arrête. Ce sont des hommes qui disparaissent, des situations qui se modifient, des intérêts qui se déplacent, des questions qui s’aggravent ou s’assoupissent alternativement. L’histoire de la veille n’est déjà plus celle du lendemain. À l’instant où nous sommes, les divans viennent de se réunir dans les deux principautés du Danube, et Rechid-Pacha remonte au pouvoir à Constantinople. L’Angleterre se réjouit d’un événement qu’elle attendait avec anxiété, et qui peut donner aux affaires de l’Inde une face nouvelle. En Espagne, un ministère vient de naître enfin à la suite de laborieuses péripéties. Au-delà de l’Atlantique, les États-Unis sont livrés depuis quelque temps à une crise commerciale et financière, qui a son retentissement à Londres et même à Paris, comme sur toutes les places du continent. Pendant ce temps, un homme qui représenta en France la révolution de 1848 dans ce qu’elle eut de meilleur et de plus régulier, un digne et vaillant soldat, le général Eugène Cavaignac, vient de mourir à l’improviste. Isolément quelques-uns de ces incidens n’ont qu’une importance relative ; dans leur ensemble, ils peignent la situation du moment, et ils continuent cette histoire où tout a sa place, la diplomatie et les finances comme les crises constitutionnelles et la littérature.

Au premier aspect, rien n’est changé sans doute depuis quelques jours dans la situation des principaux états de l’Europe, et cependant voici deux pays où les souverains se retirent de la scène, au moins temporairement et pour la même cause. Le roi de Suède, sans descendre du trône, s’est trouvé assez gravement atteint dans sa santé pour abandonner la direction des affaires à, une régence exercée par le prince royal. À Berlin, le roi Frédéric-Guillaume IV, à son tour, vient de transmettre momentanément le pouvoir au prince Guillaume de Prusse. Le roi actuel, on le sait, règne depuis 1840. Il y a déjà quelque temps que le déclin de ses forces physiques était sensible. Ce souverain, spirituel et impressionnable, luttait vainement ; l’instant est venu où l’illusion n’a plus été possible et où tout révélait la nécessité d’une résolution qu’il a fallu peut-être d’ailleurs habilement et délicatement préparer. Cette transmission temporaire des prérogatives de la royauté peut-elle exercer quelque influence sur la direction de la politique prussienne ? D’abord elle est pour le moment limitée à trois mois ; mais dût-elle avoir une plus longue durée, si d’ici-là le souverain actuel ne retrouvait pas la santé dans le repos, le pouvoir passe en des mains intelligentes et fermes. Le prince Guillaume de Prusse est le frère du roi et l’héritier présomptif de la couronne. Mêlé depuis longtemps à la politique de son pays, toujours chargé des plus grands commandemens, on peut dire que pendant la dernière guerre il était le chef de ce groupe dont les sympathies étaient pour l’Occident. Il marchait d’accord avec des hommes, comme le général Bonin, M. Bunsen, qui furent à cette époque éloignés des affaires, et lui-même il s’effaçait un instant, comme pour mieux attester l’indépendance de ses vues et de ses Inclinations occidentales. Les idées qu’il a eues jusqu’ici, il ne les abdiquera pas sans doute en prenant le pouvoir, et si la politique prussienne ne subit pas en un instant des modifications essentielles qu’il serait puéril d’espérer, elle ne peut du moins que se ressentir heureusement d’une intelligente et favorable impulsion. Aussi bien la Prusse est peut-être aujourd’hui en situation de prendre un rôle, d’exercer une influence décisive dans une des principales affaires du moment. Comme la France, la Russie et la Sardaigne, elle s’est prononcée nettement et loyalement pour la libre manifestation du vœu public dans les principautés. C’était la simple exécution du traité de Paris, et la Prusse a maintenu l’autorité de cette grande transaction ; mais elle n’a rien dit jusqu’ici qui puisse indiquer son sentiment définitif sur le principe même de l’organisation future des provinces du Danube. Or voilà la question qui se présente : elle s’agite à Bucharest et à Iassy, tandis que les crises ministérielles se succèdent à Constantinople. Que fera l’Europe, et comment se concilieront toutes ces divergences qui ont éclaté, qui ont produit des luttes d’influences si vives ?

Là réside toujours le plus grave problème de la politique européenne au moment présent. Diplomatiquement, il reste ce qu’il était, un malheureux objet d’antagonismes, une cause de dissidences et de luttes qui ne se dénoueront que dans les délibérations du congrès. Seulement on n’en est plus aujourd’hui aux conjectures sur le vœu réel des populations roumaines des deux provinces. Ce vœu s’est manifesté sous une forme aussi claire que significative. Les deux divans, en effet, viennent de se réunir, à peu de jours d’intervalle, à Iassy et à Bucharest, et dès qu’ils ont été régulièrement constitués, ils ont commencé par émettre un vote qui résume en quatre points les conditions essentielles de la réorganisation demandée à l’Europe par les principautés elles-mêmes. Ces quatre points sont la garantie européenne des anciennes capitulations avec la Porte-Ottomane, — l’union sous un prince de l’Occident, — un gouvernement constitutionnel, avec une seule assemblée nationale représentant tous les intérêts, — la neutralité et l’inviolabilité du territoire roumain. Qu’on n’oublie pas que ce vote a été émis à peu près à l’unanimité, et que la motion a été adoptée à Iassy comme à Bucharest. Ainsi le traité de Paris a voulu que les populations roumaines fussent consultées, et les populations ont répondu nettement et ostensiblement à l’appel qui leur était adressé. On s’est efforcé, il est vrai, d’infirmer d’avance l’autorité d’une telle manifestation, en établissant une sorte de solidarité entre l’idée de l’union et les utopies les plus extrêmes. On cherche encore à effrayer l’Europe en représentant les divans élus dans les principautés comme un composé des hommes les plus violens, les plus révolutionnaires, et c’est surtout à l’assemblée de la Valachie que cela s’applique. L’élection de quelques-uns des émigrés de 1848 est le facile prétexte de ces accusations. Sans doute à l’ombre du drapeau de l’union il peut se grouper des passions légitimes ou illégitimes ; — à côté des patriotismes intelligens, il peut y avoir des patriotismes égarés. C’est une erreur notoire pourtant de considérer l’élément révolutionnaire comme prépondérant dans le divan de la Valachie. Les révolutionnaires, malgré tout, ne forment qu’une minorité imperceptible, qui n’est pas plus nombreuse que celle des conservateurs extrêmes. La grande majorité se compose d’hommes libéraux, il est vrai, mais en même temps modérés et sensés. C’est à ces hommes aujourd’hui de contenir leurs délibérations dans les limites d’une sagesse prévoyante et patriotique. Qu’on remarque bien, du reste, que le vœu qui a été exprimé n’implique point une atteinte essentielle aux droits de la Porte. Jusqu’ici, il n’y a qu’une aspiration légitime manifestée avec modération, dans le plein exercice d’un droit, et avec une telle unanimité, qu’il est difficile aux gouvernemens d’Europe de n’en point tenir compte. Sans doute toutes les politiques arriveront au congrès libres et affranchies d’obligations ; seulement elles ne peuvent faire elles-mêmes cet aveu éclatant, que l’appel adressé aux populations roumaines n’était qu’une formalité illusoire.

Mais aujourd’hui quelle influence peut avoir sur cette question des principautés la petite révolution ministérielle qui vient de ramener Rechid-Pacha dans les conseils du sultan ? Quel rapport y a-t-il entre ces deux faits ? Peut-être n’y a-t-il en réalité aucun rapport. L’opinion de la Porte est suffisamment connue ; elle est opposée à l’union, elle l’était précédemment, elle l’est encore maintenant. Rien n’est changé. Ce n’est donc point pour redresser une direction et pour relever une politique que Rechid-Pacha reparaît sur la scène. Ce n’est pas non plus pour panser les blessures de lord Stratford, et par l’influence du représentant de l’Angleterre, qu’il remonte au pouvoir. D’après toutes les apparences, lord Stratford et M. de Prokesch ont été cette fois étrangers à un événement dont ils peuvent se réjouir sans l’avoir provoqué. Au fond, cette crise qui fait reparaître tout à coup Rechid-Pacha n’est qu’une de ces révolutions de palais comme il s’en voit toujours en Turquie. C’est en dehors de la politique que le sultan a trouvé les motifs de la résolution par laquelle il relève son ancien grand-vizir d’une chute profonde et méritée. Si les influences étrangères ont fait et défait des cabinets à Constantinople, ce n’est donc pas le cas aujourd’hui. Sait-on cependant quelle impression en définitive laissent toutes ces capricieuses et obscures l’évoluions de palais ? C’est que la Turquie n’en reste pas moins ce qu’elle était, sans que les conseils sérieux puissent prévaloir sur les combinaisons les plus vulgaires. La réforme est dans les mots, elle n’est point dans les choses. Rechid-Pacha a réussi pendant longtemps à se faire considérer par l’Europe comme le représentant des idées de progrès, d’une politique intelligente et libérale. Ayant beaucoup vécu dans l’Occident, il a mis son habileté de Turc à connaître les procédés à l’aide desquels les hommes d’état peuvent se faire au moins pour un moment une certaine renommée, et récemment encore il ne dédaignait pas de correspondre lui-même avec quelques-uns des journaux de l’Allemagne. Malheureusement ce prestige éphémère s’est évanoui, et il n’est plus resté qu’un homme d’état assez équivoque, dont le crédit est usé aux yeux de l’Europe, et qui a fini par se trouver isolé au milieu des Turcs eux-mêmes. Tel est l’homme qu’une faveur du sultan vient de placer une fois de plus à la tête des conseils de l’empire ottoman. Ce n’est pas lui qui sauvera la Turquie, et, à ne considérer que la situation actuelle, on peut dire que sa présence au pouvoir est un fait sans importance au point où est parvenue la question des principautés. C’est dans le congrès et par les conseils de l’Europe que cette question se décidera.

Et maintenant regardez vers l’Inde, cet autre théâtre, de l’un des drames contemporains les plus saisissans et les plus sanglans. Les affaires de l’Angleterre suivent leur cours ; elles viennent d’être marquées par un succès réel, probablement décisif, quoique longtemps attendu, la prise de Delhi. C’est le 20 septembre que la ville a été définitivement enlevée, après six jours de combats d’artillerie et d’assauts qui ont rapproché successivement les Anglais du centre de la place. Il y a plusieurs mois que l’armée anglaise, éprouvée, et décimée d’abord par les maladies, puis lentement renforcée, campait devant l’ancienne capitale de l’empire mogol ; elle y est rentrée le fer à la main après des fatigues et des fléaux cent fois plus redoutables que le feu. Le commandant des troupes, le major-général Wilson, disait, dans un ordre du jour avant la lutte, qu’il n’avait pas besoin de rappeler à ses soldats leurs camarades cruellement massacrés, leurs femmes et leurs enfans égorgés, pour les pousser à un combat à mort. Le mot d’ordre était de ne faire aucun quartier aux rebelles ; les femmes et les enfans devaient seuls être épargnés. Il est assez vraisemblable que les recommandations du général Wilson n’ont pas été oubliées dans cette lutte meurtrière. Quoi qu’il en soit, les troupes britanniques ont repris possession de la ville, et les insurgés ont été obligés de se replier à quelque distance. Ce fantôme de roi créé à Delhi ne paraît avoir pu se sauver lui-même, selon certaines versions, qu’à la faveur d’un déguisement. Voilà donc la citadelle principale de l’insurrection tombée aux mains des Anglais, et la prise de Delhi a d’autant plus, d’importance à ce point de vue, qu’elle relève, aux yeux des Asiatiques le prestige des armes britanniques ; mais en même temps il est certains côtés de cette situation nouvelle qu’il ne faut pas méconnaître. Si les insurgés ont essuyé une sanglante défaite, ils paraissent s’être battus énergiquement et ne semblent pas désorganisés jusqu’ici. S’ils ne sont plus, dans la ville choisie par eux comme le siège d’une révolution, ils ont dû se rejeter dans le reste du pays et accroître sur d’autres points les forces de l’insurrection. S’ils font peu de progrès, s’ils n’avancent pas, ils représentent toujours une force redoutable qu’il est difficile d’atteindre et d’abattre. Quant aux autres parties de l’Inde, la situation est loin de s’éclaircir complètement encore. La citadelle de Lucknow résiste toujours aux insurgés qui l’assiègent, et elle a l’espoir d’être prochainement ravitaillée par le général Havelock, qui a pu de nouveau quitter Cawnpore et repasser le Gange ; toutefois le succès de la marche de cet audacieux général n’était point encore un fait, accompli il y a un mois. À Madras et à Bombay, les symptômes sont les mêmes que par le passé : nulle commotion générale ; les révoltes partielles des troupes indigènes sont facilement neutralisées par des désarmemens. Sur certains points seulement, une sourde fermentation règne. En un mot, tout compensé, si la prise de Delhi est un grand pas fait par l’Angleterre, cette insurrection, qui a son foyer principal dans le Bengale, n’est pas encore vaincue. La situation générale de l’empire britannique dans l’extrême Orient demeure pleine d’incertitudes et de mystères, et chaque jour apporte quelque lugubre révélation de plus sur cette succession de meurtres et de scènes barbares qui ont désolé ces contrées depuis quelques mois. La seule impression nette et claire qui reste eh définitive, c’est que l’Angleterre ne sombrera point à coup sûr dans cette terrible aventure où elle est engagée ; mais elle a devant elle une œuvre nouvelle à recommencer, une œuvre où la politique a autant de part que l’épée.

Dans le mouvement des choses, il n’y a pas seulement ces affaires des peuples et ces luttes où se débattent des intérêts de domination. Il est des hommes qui ont eu le privilège de représenter un moment particulier de l’histoire d’un pays, et quand ces hommes disparaissent, leur mort est comme un événement politique : elle rappelle aussitôt ce qu’ils ont fait, ce qu’ils ont été, les services qu’ils ont rendus. Telle est aujourd’hui en France la mort soudaine et imprévue du général Cavaignac, qui vient d’être emporté en un instant dans la retraite prématurée que les événemens lui avaient faite. Le général Cavaignac n’était arrivé que tard dans la politique, et il y avait trouvé subitement un rôle exceptionnel. La première partie de sa carrière s’était passée dans les camps, dans cette rude vie de la guerre d’Afrique. Là il se formait, montant de degré en degré jusqu’au sommet de la hiérarchie militaire, et plus d’une fois dans ces glorieuses années il donna l’exemple, entre tant d’autres, des plus mâles et des plus sévères qualités du soldat. Il était de cette brillante et héroïque pléiade de jeunes généraux qui se groupaient et grandissaient sous l’illustre maréchal Bugeaud. C’est là que le surprit la révolution de 1848. La république espérait peut-être rencontrer en lui un général démagogue ; elle trouva un homme plein du sentiment de l’honneur du pays et de l’armée, façonné à la discipline, dévoué sans doute par conviction aux institutions nouvelles, mais décidé à les conserver pures d’excès, et au besoin à les défendre contre le fanatisme des sectaires. Le jour où l’anarchie se montra, il se trouva naturellement l’homme de la société et de la France. Combien d’hommes ont eu cette fortune de tenir un jour à la pointe de leur épée les destinées de leur pays ! Porté à la dictature par la plus terrible des insurrections, le général Cavaignac exerça le pouvoir simplement et dignement, de même qu’il sut le quitter, sans le disputer et sans s’abaisser. Lorsque les événemens changèrent encore une fois les destinées de la France, il se retira de la scène. Deux fois cependant, en 1852 et tout récemment encore, il fut élu député au corps législatif. Il n’avait point accepté le mandat que lui avait conféré la première élection de 1852. Il ne s’agit point ici de discuter une question de parti, d’apprécier la valeur des opinions républicaines. Le fait est que pour tous le général Cavaignac était un homme supérieur à ses opinions, et qui n’appartenait que très secondairement à la république, qui appartenait avant tout au pays. Pour tous, c’était un homme d’un caractère intègre, d’un esprit sévère et droit, et ces qualités chez lui rehaussaient encore la valeur du soldat. C’est là justement ce qui lui avait attiré l’estime et ce qui fait de sa mort prématurée une perte pour le pays.

Ce n’est que par de tels faits qu’on se sent ramené parfois vers la politique telle qu’elle existait il y a dix ans. À un autre point de vue, la politique n’est-elle pas tout entière aujourd’hui dans les choses matérielles, dans ce mouvement d’intérêts où l’on distingue par instans de si singulières et de si profondes crises ? M. le ministre des finances, sans doute pour répondre à une préoccupation publique, vient de mettre au jour un rapport à l’empereur qui tend à exposer la situation financière de la France, telle qu’elle ressort de l’état du budget, de la dette flottante et de la dette consolidée. Or que résulte-t-il des informations du gouvernement ? D’après ces données, l’année 1854 serait la dernière dont le budget aurait été en déficit. Les découverts accumulés jusqu’à ce moment s’élèveraient à 886 millions. Les dépenses ordinaires et extraordinaires des années 1855, 1856 et 1857 seraient facilement couvertes par le produit des emprunts, le progrès incessant des revenus indirects et l’acquittement anticipé des contributions directes. En prenant pour point de départ cette situation et diverses mesures législatives récemment adoptées, on pourrait arriver à ramener la dette flottante au chiffre de 750 millions et à rétablir au moins une partie du fonds d’amortissement, détourné de sa destination depuis nombre d’années et consacré aux dépenses générales de l’état. Enfin le budget de 1859, même en admettant une augmentation de traitement en faveur des fonctionnaires peu rétribués, pourrait être établi dans des conditions d’un équilibre véritable. Ce tableau est fort rassurant sans doute, et le gouvernement tiendra vraisemblablement à faire de cet équilibre une réalité. M. le ministre des finances ne peut néanmoins se dissimuler qu’il n’y ait aujourd’hui une situation difficile pour toute une partie de la fortune du pays, pour les valeurs industrielles, les titres et les fonds publics. C’est qu’en effet il règne en ce moment une crise qu’on peut considérer, comme générale, qui a commencé principalement aux États-Unis, et qui a son retentissement en France comme en Angleterre : les banques de Londres et de Paris viennent d’élever le taux de leurs escomptes à 8 et 7 1/2 pour 100 ; mais c’est surtout aux États-Unis que cette crise sévit dans toute son intensité. Les faillites se succèdent, les banques suspendent leurs paiemens en espèces. Or à quoi tient cette situation ? Elle tient à la multiplicité des entreprises, à l’excès des spéculations, à l’émission exagérée de toute sorte de titres. Il vient un jour où la liquidation est inévitable et où la vérité éclate. Alors on voit à nu les désordres de ce mouvement matériel qui est la véritable plaie de ce temps-ci.

La curiosité est l’âme de toutes les recherches de l’esprit. Le jour où elle s’éveille chez l’homme, celui-ci regarde autour de lui, et il s’interroge sur sa propre nature, sur ce qu’il voit, sur ce qu’il entend. Il cherche à pénétrer le secret de ce monde qui le presse de toutes parts, dont il est le roi capricieux et souvent impuissant. Rien n’est indifférent, car sous toutes les formes c’est la vie qui apparaît. M. Michelet n’est-il pas vraiment un des esprits les plus curieux de ce temps ? Il n’a pas le goût des spéculations philosophiques, il a plutôt le goût du monde réel et de ses mystères. Il aime l’histoire qu’il recompose à sa manière, avec un mélange de divination, d’étude et de fantaisie, et voici que depuis quelques années, parcourant l’échelle de la création, passant de l’homme à tous les êtres animés, il s’est fait naturaliste. Il y a quelque temps, il traçait la monographie de l’oiseau, décrivant le génie et les mœurs des frêles habitans de l’air ; aujourd’hui ce n’est plus le monde gracieux et léger des oiseaux que M. Michelet décrit, il descend un degré, et il arrive à l’insecte. L’Insecte ! tel est le titre de son dernier livre, étude bizarre, poétique et originale. M. Michelet est assurément un singulier naturaliste, observant avec son instinct, racontant avec son imagination, rempli de toute sorte de sympathies secrètes et tendres pour les choses qu’il décrit. L’insecte. Vous semble-t-il repoussant de prime abord ? Ce sont des superstitions d’enfant et d’incompréhensibles répugnances. Pénétrez un peu plus profondes ment, vous verrez se dérouler tout un monde inconnu, la plus souvent impalpable, dont on ne s’effraie que parce qu’on ne l’a pas assez étudié. Il y a même un naturaliste qui a proposé de faire entrer les insectes dans l’alimentation publique, car, dans notre amour de la nature, il est à craindre que nous ne finissions par dévorer tous les êtres de la création. M. Michelet tout au mains voit une multitude de choses dans les insectes ; il porte à ces animalcules un évident intérêt, et il les décrit tous, depuis le scarabée, jusqu’aux termites, depuis la fourmi industrieuse jusqu’à l’élégante demoiselle, depuis le moucheron, qui aiguillonne les troupeaux pour secouer leur torpeur dans les temps chauds, jusqu’à l’abeille. L’auteur n’oublie rien, pas même la physionomie de ces petits êtres, qu’il trouve pourtant quelquefois assez indistincte. Si l’on veut savoir ce qu’une imagination brillante et originale peut faire d’un tel sujet, on n’a qu’à lire le récit des expériences et des observations de M. Michelet : vous suivrez les étreintes enflammées de ces deux insectes, le Roméo et la Juliette de l’espèce ; vous assisterez aux noces, aux travaux et même aux guerres civiles des fourmis. Voici à son tour l’araignée qui tisse sa toile et qui se comporte singulièrement avec son mari, réduit au rôle subordonné et humiliant de prince-époux, de mari de la reine, sans compter qu’il est exposé à être dévoré par sa terrible moitié, si la faim parle trop haut Quant à la destination utile d’une infinité de ces petites bêtes, elle n’est pas décrite avec moins de zèle scrupuleux.

Dans cette étude microscopique du monde des insectes, il s’élève cependant des questions graves. Par exemple, est-il vrai que les fourmis aient des esclaves, ainsi, que l’a dit leur historien, Huber ? Chose terrible à supposer qu’il y ait un insecte immoral, machiavélique et pervers, offrant un argument aux partisans de l’esclavage ! Pourtant le fait n’est pas entièrement prouvé, M. Michelet le pense du moins. D’un autre côté, les abeilles forment-elles une monarchie avec un roi ? On l’a cru longtemps ; puis il s’est trouvé que ce roi était une reine, et même cette reine, en définitive, est très subordonnée aux formes légales et constitutionnelles, de sorte que ce serait au fond, un état démocratique. Seulement c’est une élite intelligente, aristocratique, qui gouverne la communauté et domine, tandis que dans la foule des abeilles les unes vont recueillir le suc des fleurs, et les autres font la cire. En un mot, la monarchie des abeilles ressemblerait assez à la monarchie anglaise, ce qui prouverait que celle-ci vient directement de la nature. L’insecte n’a-t-il pas aussi une âme comme l’oiseau ? C’est une question que l’auteur ne tranche pas tout à fait, mais qu’il serait bien près de résoudre affirmativement, il nous semble. Ainsi va cet esprit ardent et original, faisant tout revivre, prêtant un sens aux choses et laissant toujours cette impression, que la nature a de merveilleux secrets, une merveilleuse ordonnance dans laquelle rien n’est inutile, pas même l’insecte imperceptible. M. Michelet n’est pas certainement un naturaliste très rigoureusement scientifique ; c’est un poète qui a la faculté heureuse de mettre plus de poésie dans ses hypothèses et même dans ses bizarreries que beaucoup d’écrivains n’en mettent aujourd’hui dans leurs livres de vers.

De ces livres si nombreux et le plus souvent si peu connus, il n’en faut pas médire pourtant ; ils ont leur place dans notre littérature. Si l’on voulait, il est vrai, feuilleter d’une main assidue toutes les œuvres de poésie livrées tous, les matins au souille capricieux et indifférent du siècle, les jours n’y suffiraient pas ; mais en même temps, si l’on songe à tout ce que ces pages représentent de rêves juvéniles, d’élans d’imagination, d’enthousiasmes du cœur et de travail persévérant, on est secrètement touché de cette invariable fidélité à l’art des vers. Ce grand art de la poésie, après tout, a toujours le mérite d’être une spéculation désintéressée ; il élève l’âme et l’esprit au-dessus des convoitises matérielles. On ne lui demande pas même toujours le succès, et on l’aime encore. Malheureusement, parmi ces vers contemporains qui se succèdent, et qu’on peut considérer comme les enfans de l’heure présente, beaucoup ne font que répéter une chanson qui a été déjà chantée bien des fois. Les uns se rattachent à l’école de la couleur et du pittoresque, qui n’a été trop souvent que l’école des mots sonores et des vaines emphases. Les autres cherchent encore à faire vibrer les cordes intimes du cœur, et s’efforcent d’ajouter quelques strophes nouvelles à cette éternelle mélodie, à ce poème sans fin des mystérieuses mélancolies de l’âme. Celui-ci, d’une allure plus libre et plus cavalière, marche ou vole sur les traces de l’auteur de Rolla et des chansons andalouses, et il lui sera toujours plus facile d’imiter les chansons que Rolla ou les Nuits. Il en est enfin qui, avec toutes ces inspirations, cherchent à se faire une inspiration propre, plus personnelle.

Veut-on ouvrir encore une fois quelques-uns de ces livres divers, on trouvera tout d’abord les Rimes loyales de M. Boulmier, et les Feuilles d’Avril de M. Pierre Barbier, et les Poèmes du Foyer de M. Audiffret. M. Théodore de Banville, qui vient de publier ses Poésies complètes a un rang à part ; il semble rester un des derniers représentans de l’école romantique. C’est un capitaine dans une armée qui a perdu ses généraux et même ses colonels. M. de Banville a conservé de l’école romantique l’habileté technique, la variété des rhythmes, l’art de plier la langue à toutes les fantaisies, et il a gardé aussi malheureusement un instinct matérialiste très prononcé qui éclate dans tous ses vers. M. Thalès Bernard, de son côté, écrit des Poésies nouvelles. Autant qu’on le puisse comprendre, l’auteur n’a voulu chercher la poésie ni dans les sociétés industrielles, où il n’y en a pas, ni dans le passé, qui est désormais trop loin de nous. Il a voulu se rapprocher de la nature, mêlant les couleurs du midi aux vagues rêveries du nord pour donner à celles-ci plus de précision. En même temps il s’inspire des poésies populaires de l’Allemagne, de l’Ecosse, de la Finlande, de la Roumanie, de la Hongrie, et avec ces élémens divers il essaie de former une poésie nouvelle. M. Thakès Bernard a-t-il réussi ? Une œuvre ainsi comprise ne laisse point d’être artificielle. Il y a du moins dans les nombreux fragmens de M. Thalès Bernard un certain souffle poétique ; plus d’un morceau est empreint d’une vive et forte couleur.

Si l’auteur des Souvenirs d’un Voyageur, qui ne se nomme pas, ne fait point une étude particulière de la nature et des poésies populaires, il voyage au moins ; il voyage avec les sentimens d’un preux et là bonne volonté d’un poète. Où l’auteur ne dirige-t-il point sa course ? Il va dans les Pyrénées, en Espagne, sur le Rhin, à Venise, à Naples, en Ecosse, à Smyrne, à Constantinople, en Afrique, et de chaque lieu qu’il visite il adresse ses confidences à ses amis, le plus souvent sous la forme d’un sonnet. C’est une poésie un peu cosmopolite, qui, sans être d’une grande nouveauté, a de la chaleur, et qui garde comme un reflet des scènes animées de la route. Il ne faudrait pas oublier la prison de Sainte-Pélagie, où l’auteur paraît avoir voyagé, sans le vouloir probablement, et d’où il date aussi ses vers. Ceux-ci ne sont pas les plus gais, on le comprend. — Évidemment M. Ferdinand Belligera, l’auteur des Miettes d’Amour, a un goût prononcé pour la poésie vive, cavalière, hardie ; les sujets scabreux ne l’effraient pas, et sa muse court-vêtue a des familiarités singulières. Il y a de la gaieté de jeunesse, de la bonne humeur peut-être, dans ces vers ; mais, hélas ! la chanson de don Juan allant à la Closerie des Lilas, chantant Lisette, et Maria, et l’ancienne Héloïse, promenant sa fantaisie à travers le monde, cette chanson est-elle donc nouvelle ? Nous l’avons entendue sur tous les tons. Mieux vaut cent fois, dans la jeunesse, suivre simplement son chemin, avoir des illusions, chasser l’ironie et le doute, s’abandonner aux purs et vrais enthousiasmes. — M. Louis Ratisbonne n’a point, sans doute l’humeur sévère et chagrine ; mais il y a quelque chose de cette fraîcheur de la jeunesse dans son petit livre Au Printemps de la Vie. C’est le portefeuille de la vingtième année. Il n’est pas, si l’on veut, très abondamment rempli : il contient quelques sonnets, quelques imitations de poètes étrangers et une fantaisie dramatique ; il y a du moins cette grâce légère et sans prétention qui fuit avec l’âge pour ne plus revenir.

Dans ces vers et dans bien d’autres, il serait facile de remarquer, à des degrés différens, de la bonne volonté, du travail, du zèle. Que manque-il donc ? C’est la flamme vive et durable de l’inspiration qui est absente. Non certes, la poésie n’est pas morte, ainsi que le disent, avec grande raison, tous les poètes qui viennent à tous les blasphémateurs de l’art des vers. La poésie n’est pas morte, mais elle languit ; elle est arrivée à une période d’indicible lassitude après un merveilleux essor, et cet essor même n’a si promptement abouti à un déclin que parce que les hommes qui ont personnifié ce premier mouvement n’ont pas toujours tenu compte des lois supérieures de l’art. M. Sainte-Beuve ! défendait récemment la poésie moderne avec le zèle d’un homme qui ne veut point être converti comme on l’avait supposé, et qui tient à conserver de bons rapports avec la jeunesse ou du moins avec ceux qu’il considère comme pouvant former une jeune littérature. Il se plaisait à décrire tout ce qu’on avait fait pour rajeunir la poésie il y a trente ans, pour « la montrer découpée à plaisir et revêtue des plus sveltes délicatesses, pour lui imprimer dans les vastes sujets le mouvement et la marche des groupes et des ensembles, pour faire voguer des trains et des appareils de strophes comme des flottes, ou les enlever dans l’espace comme si elles avaient des ailes, pour faire songer à la grande musique contemporaine ou à la gothique architecture… » C’est peut-être, il est vrai, parce qu’on a un peu trop songé à tout cela que la poésie a fini par perdre son chemin et par s’épuiser en s’égarant. Quoi qu’il en soit, l’œuvre de l’école du commencement de ce siècle est achevée ; la forme a été assouplie, tous les rhythmes sont découverts. Il ne reste plus qu’à trouver les pensers nouveaux dont parlait le poète. En un mot, la poésie ne renaîtra tout entière que d’un nouveau travail moral préparant l’essor d’une inspiration nouvelle.

Mais revenons à la politique. La question des duchés danois, cette question qui est venue troubler les rapports entre le Danemark et la confédération germanique, va-t-elle entrer dans une voie de complications nouvelles ? A ne considérer que l’apparence, ces épineuses difficultés semblent tout près de s’aggraver encore. On sait quel a été le résultat des délibérations de la diète provinciale du Holstein, qui a été récemment réunie a Itzehoe. Ce résultat absolument négatif, le gouvernement danois le constate dans une note diplomatique qui paraît avoir été communiquée aux diverses cours. Seulement, en constatant l’étrange accueil fait à ses propositions par la diète d’Itzehoe, le cabinet de Copenhague atteste une fois de plus le sincère esprit de conciliation qui l’anime, et ne se montre nullement éloigné de se mettre encore à la recherche de quelque moyen nouveau de transaction. Voici cependant que le duché de Lauenbourg vient de porter directement ses griefs devant l’autorité supérieure de la confédération germanique, et que la Prusse à son tour, peu satisfaite des déclarations du Danemark, paraît disposée à saisir la diète de Francfort. Le représentant de la Prusse à Francfort, M. de Bismark-Schoenhausen, a reçu la mission de s’entendre avec le représentant de l’Autriche pour présenter une proposition commune. C’est donc une aggravation réelle de cette terrible question. Le malheur dans tous ces débats, c’est que les duchés réclament, et qu’on demande impérieusement en leur nom ce que le Danemark ne peut accorder sans livrer les droits de son indépendance et de son intégrité. S’il ne s’agit que de justes griefs et d’intérêts légitimes, le Danemark ne saurait refuser de donner une satisfaction aux duchés de Holstein et de Lauenbourg ; il a même manifesté l’intention de porter la question devant le conseil suprême de la monarchie. Sur ce terrain, il est donc toujours possible d’arriver à une transaction sans faire intervenir la diète de Francfort, et c’est à faciliter cette transaction que la Prusse et l’Autriche devraient avant tout s’employer, au lieu de céder à la pression violente des passions allemandes, soulevées en ce moment contre le Danemark.

L’Espagne a depuis longtemps accoutumé ceux qui suivent son histoire à l’imprévu de ses crises et de ses évolutions politiques. Il y a plus d’un mois déjà qu’elle se trouvait à peu près sans ministère ; elle vient enfin de retrouver un gouvernement, qui n’est point sorti sans peine d’une situation profondément troublée, Le nouveau ministère est présidé par l’amiral Armero ; il compte dans son sein des hommes tels que MM. Mon, Martinez de la Rosa, Bermudez de Castro, qui appartiennent aux nuances les plus libérales de l’opinion conservatrice ; il n’a pu réussir à se constituer qu’après de laborieuses négociations et un interrègne doutant plus prolongé que M. Mon avait à se rendre de Rome à Madrid. Ainsi se trouve remplacé le cabinet dont le général Narvaez était le chef, et qui a dirigé pendant un an les affaires de la Péninsule.

Comment s’explique cette chute étrange et pourtant si prévue du précédent cabinet ? En dehors des derniers incidens qui ont précipité la crise, la première cause est peut-être dans l’origine de ce ministère, qui était né, il y a un an, d’une faveur du palais, et qui a disparu dès que cette faveur a cessé, bien qu’il eût obtenu l’appui des chambres. Ce n’est pas là d’ailleurs la seule cause. Certes ce n’est point l’intelligence politique qui a manqué au général Narvaez. Le duc de Valence avait par lui-même une place assez élevée dans le parti conservateur, et il s’était montré assez souvent à la hauteur du pouvoir pour que sa présence à la tête du conseil fût aussi naturelle qu’efficace. Malheureusement, si le général Narvaez était personnellement l’homme le mieux désigné par son habileté et son énergie pour diriger les affaires dans la situation difficile où se trouvait la Péninsule, il composait le reste de son ministère d’élémens relativement faibles. M. Pidal était, il est vrai, une ancienne notabilité modérée ; mais quelques autres ministres étaient peu connus, et manquaient de cet ascendant qui fait la force morale du pouvoir. Le ministre de l’intérieur notamment, M. Nocedal, a été depuis un an l’une des faiblesses du cabinet dont il faisait partie. Ses procédés hautains, sans en imposer beaucoup, n’avaient d’autre effet que de semer l’irritation, et il en résultait que le ministère, au lieu de rallier toutes les fractions du parti conservateur, comme il l’aurait voulu, n’arrivait qu’à les éloigner chaque jour davantage. La politique qu’il suivait dans la dernière session, bien que sanctionnée ostensiblement par les chambres, ne contribuait pas peu à ce résultat. En prétendant maintenir les conditions essentielles du régime parlementaire, le ministère froissait les désirs secrets des absolutistes, et en présentant des réformes constitutionnelles comme celle du sénat, il mécontentait sans profit les fractions libérales du parti conservateur. La loi sur la presse venait achever cette œuvre de dissolution du parti modéré, et bientôt le cabinet se trouvait seul, isolé, sans l’appui des chambres, avec des amis indifférens et une presse rendue hostile par la persécution. Ce n’est point là, peut-on dire, ce qui a tué le ministère Narvaez ; il est mort parce qu’il est venu se heurter contre des influences de palais. C’est la vérité ; seulement ces influences auraient été impuissantes, si le dernier cabinet avait pu s’appuyer sur un parti vigoureux et compacte groupé autour de lui, s’il avait eu cette force politique d’une grande opinion défendant une situation. C’est ainsi que le général Narvaez, avec des facultés éminentes et un ascendant personnel jusque-là incontesté, n’a pu réaliser le bien dont un gouvernement présidé par lui devait inspirer l’idée, et qu’il s’est vu réduit à lutter contre une situation devenue chaque jour plus impossible. Il y a plus de trois mois que le ministère était condamné, il y a deux mois qu’il n’avait plus qu’une existence nominale ; la difficulté était de le remplacer.

La reine, on le sait, faisait tout d’abord appeler M. Bravo Murillo, qui arrivait alors à Madrid. M. Bravo Murillo aurait pu sans doute rallier quelques-unes des plus notables fractions du parti conservateur ; il a une position politique élevée. L’appel adressé à cet homme d’état était-il cependant bien sérieux ? On en peut douter d’après les conditions dans lesquelles le pouvoir semblé avoir été offert à M. Bravo Murillo. La reine lui proposait d’entrer dans un ministère assez incohérent par les élémens qu’il aurait réunis, et dont elle aurait gardé elle-même la présidence réelle. M. Bravo Murillo a décliné ces conditions, et alors c’est l’amiral Armero qui est devenu président du conseil, si tant est qu’il n’ait point été l’homme désigné au palais dès le premier instant. Quelle est donc la signification du cabinet définitivement constitué depuis quelques jours ? L’amiral Armero est un officier distingué dont le nom ne représente aucune opinion politique bien tranchée, quoiqu’il ait été au pouvoir à plusieurs reprises avec le général Narvaez et avec M. Bravo Murillo lui-même. M. Martinez de la Rosa, qui devient ministre des affaires étrangères, est un homme anciennement considéré, aimé pour son caractère, toujours bien placé à la tête d’une assemblée, comme il l’était dans la dernière session, et qui ne peut plus apporter à un gouvernement que la force de sa vieille renommée. Le ministre de la justice, M. Casaus, est un magistrat sénateur, jusqu’ici fort peu mêlé à la politique. M. Manuel Bermudez de Castro, qui entre au ministère de l’intérieur, est un député intelligent et actif qui représentait récemment l’Espagne à Vienne, qui a été déjà ministre pendant un mois avec le général Lersundi en 1853, et que le cabinet actuel s’est attaché peut-être pour n’avoir pas à craindre son opposition. M. Mon, qui prend la direction des finances, est visiblement l’homme important dans la combinaison qui vient de prévaloir ; C’est M. Mon qui a été le premier auteur du système tributaire qui régit actuellement l’Espagne ; c’est lui qui prenait en 1849 l’initiative d’une réforme douanière qui a exercé une influence heureuse sur le commerce espagnol aussi bien que sur les recettes de l’état. M. Mon a été l’un des régularisateurs du régime constitutionnel et modéré au-delà des Pyrénées, et il mérite le rang qu’il occupe dans son pays par ses lumières, par sa capacité, par son expérience financière. Au fond, ce cabinet ainsi composé incline vers les nuances libérales du parti conservateur. Sans se confondre avec ceux qu’on a nommés les partisans de l’union libérale et les vicalvaristes, il se rapproche d’eux à certains égards, et il leur a demandé un ministre des travaux publics, M. Salaverria, qui a été au pouvoir avec le général O’Donnell et M. Rios Rosas ; mais, par une inconséquence singulière qui s’est immédiatement traduite en fait, ce cabinet parlementaire et libéral a commencé son existence en ajournant de deux mois la réunion des chambres, qui devait avoir lieu hier. Quelle sera d’ailleurs sa situation en face des chambres telles qu’elles sont connues ? S’il paraît incliner vers les vicalvaristes, il aura probablement contre lui toutes les nuances de M. Bravo Murillo, de M. Llorente, du comte de San-Luis, et les absolutistes. Si à son tour il cherche à rallier ces diverses fractions, il fera ce qu’a fait le cabinet du général Narvaez, et il continuera à se débattre dans la situation la plus complexe, au milieu de difficultés sans cesse renaissantes. M. Mon sera-t-il plus heureux que le général Narvaez ? surmontera-t-il ou déjouera-t-il par son habileté les embarras de toute sorte que le dernier président du conseil n’a pu vaincre ? Si le cabinet ne vit pas en bonne intelligence avec les chambres, se décidera-t-il à dissoudre encore une fois le congrès ? C’est ce qu’on ne peut dire. Toujours est-il que la situation de l’Espagne n’est point sensiblement changée. Il y a d’ailleurs pour le ministère actuel une cause de faiblesse qu’on ne peut méconnaître ; cette cause intime, essentielle de faiblesse est dans son origine. Si la politique est entrée pour quelque chose dans sa composition, elle y est entrée pour peu. En réalité, le cabinet est né de ce mouvement d’influences dont le centre est au palais. Il est venu au monde comme naissent tous les ministères depuis quelques années en Espagne, comme était né le ministère du général Narvaez lui-même, et, on l’a vu, cette origine a pesé jusqu’au bout sur la dernière administration. ch. de mazade.



ESSAIS ET NOTICES.
VAUVENARGUES - OEUVRES INEDITES.

On a si souvent parlé de Vauvenargues, que je désespérerais de fixer, même pour un instant, l’attention du lecteur sur ce sympathique et malheureux écrivain, si je n’avais à signaler une édition nouvelle qui nous surprend par l’inattendu des révélations, et qui tient plus que ses promesses. Les lettres en sont redevables à un récent lauréat de l’Académie française, M. Gilbert, qui a voulu voir, dans le prix accordé à son Éloge de Vauvenargues, moins une récompense qu’un encouragement à faire mieux connaître encore son auteur favori. Avec une ardeur et une patience dignes de cette cause, M. Gilbert s’est mis en quête de toutes les éditions, de tous les commentaires, de tous les manuscrits, et, par une confrontation intelligente autant que minutieuse, il est parvenu à se convaincre que nous possédions à peine la moitié de ce que Vauvenargues a écrit. L’autre moitié méritait-elle de voir le jour ? A cet égard, le goût de M. Gilbert ne l’a pas trompé. Sans parler de variantes nombreuses et quelquefois supérieures au texte adopté par les précédens éditeurs, sans parler, pour le moment du moins, de réflexions, de maximes, de caractères entièrement inédits, M. Gilbert nous donne la correspondance du grand moraliste, cent quinze lettres, qui mettent en pleine lumière un Vauvenargues nouveau que les plus attentifs et les plus ingénieux critiques avaient à peine entrevu. Ce n’est pas de l’écrivain, mais de l’homme que je parle : l’écrivain ne gagne à l’importante publication de M. Gilbert que de voir s’augmenter et presque doubler le nombre des pages qui le recommandent à l’admiration ou, si l’on veut, à l’estime de la postérité, tandis que la vie, le caractère, les pensées secrètes, les goûts, les souffrances de l’homme acquièrent, par l’édition nouvelle, un degré d’évidence devant lequel il n’y a plus de place pour le doute et l’hypothèse. C’est donc la correspondance inédite que je me propose d’interroger, afin de dégager sommairement les principaux résultats de l’enquête ouverte par M. Gilbert. Je serai aidé dans ce travail, il n’est que juste de le dire, par les notes nombreuses et bien choisies que le nouvel éditeur emprunte aux commentaires quelquefois inédits de Voltaire, de Suard, de Marmontel, etc., ou qu’il tire de son propre fonds.

Presque toutes les lettres de Vauvenargues, qui viennent pour la première fois de voir le jour, sont adressées au président de Saint-Vincens ou au marquis de Mirabeau, le père du célèbre orateur. Encore que M. Gilbert les range, non sans raison, par ordre de date, elles pourraient former deux séries, car, suivant la personne à qui elles sont écrites, la nature des idées en est très différente. Saint-Vincens, c’est l’ami de cœur : avec lui Vauvenargues n’a pas de secrets, il le met de moitié dans les affaires les plus pénibles de sa vie, négociations pécuniaires, démêlés avec sa famille, etc. Mirabeau n’est l’ami que de son intelligence, il l’entretient de tous les grands sujets sur lesquels se porte naturellement un esprit élevé. Il n’en faut pas davantage pour expliquer comment les lettres à Saint-Vincens, plus précieuses pour le biographe, le cèdent en intérêt littéraire aux lettres à Mirabeau, et, si elles nous font apprécier l’honnête homme, n’ajoutent pas beaucoup à la gloire de l’écrivain. Ce qui contribue encore à l’attrait de la correspondance avec le fougueux ami des hommes, c’est que nous avons les lettres de ce dernier, tandis que celles du président nous manquent. D’ailleurs le tour d’esprit de cette tête à l’envers, que Voltaire appelait un fou avec de bons momens, n’a pu être sans influence sur une âme aussi impressionnable que celle de Vauvenargues. On n’écrit pas, comme le marquis de Mirabeau, quatre cents volumes de manuscrits sans remuer beaucoup d’idées, et quoique avec cette rage de griffonner on ne puisse que désapprendre à écrire, on force du moins ses correspondans à se tenir en haleine et à suivre dans leurs réponses ce prodigieux mouvement d’esprit. Ajoutons, pour n’y plus revenir, que plusieurs des lettres de Mirabeau sont remarquables.

Que nous apprend en somme ce commerce épistolaire ? Que Vauvenargues, loin d’être un contemplatif, comme on était autorisé à le conjecturer d’après ses écrits déjà connus, a été surtout un homme d’action ou plutôt avide d’action, désireux de conduire ses semblables plutôt que de les instruire, amoureux de la gloire, ambitieux autant qu’on peut l’être sans cesser d’être honnête. Quelques-unes de ses meilleures pages semblaient annoncer un chrétien fervent ; il faut reconnaître aujourd’hui qu’il appartenait par l’esprit à l’école philosophique, et que, si les besoins de son cœur l’empêchèrent de s’engager tout à fait dans les rangs de la philosophie militante, ses pages chrétiennes ne sont qu’un pur exercice oratoire ; sa place dans l’histoire de la lutte religieuse au XVIIIe siècle est à égale distance de Pascal et de Voltaire.

Entrons dans le détail, rien ne saurait être plus curieux. La critique avait parfaitement compris que Vauvenargues s’est peint lui-même dans ses caractères ; mais, s’il se trouve un peu partout, où est-il de toutes pièces ? Clazomène est son portrait, avait dit M. Villemain ; M. Sainte-Beuve croit aussi le retrouver dans l’Homme vertueux dépeint par son génie. L’édition nouvelle vient complètement justifier ces deux opinions ; il y a seulement lieu de remarquer que l’homme vertueux dépeint par son génie, c’est l’idéal de Vauvenargues ; Clazomène, c’est Vauvenargues lui-même. Sa correspondance n’est, comme on va le voir, qu’un lumineux commentaire de cet admirable et véridique portrait.

« Clazomène (lisez Vauvenargues ) a fait l’expérience de toutes les misères humaines ; les maladies l’ont assiégé dès son enfance et l’ont sevré dans son printemps de tous les plaisirs de la jeunesse. » Nous voyons en effet qu’à l’âge de vingt ans ses yeux étaient à ce point malades, qu’il se trouvait souvent réduit à s’abstenir de tout travail et même de toute lecture ; c’était pour lui une grande joie lorsqu’il rencontrait quelqu’un qui consentît à lui lire, pour de l’argent, ses auteurs de prédilection, et qui ne s’en acquittât pas trop mal. Sa poitrine était aussi d’une délicatesse extrême ; le régime militaire, la vie des camps ne put qu’achever de la perdre et hâter sa fin. Cet état maladif explique non-seulement qu’il ait gardé le célibat, mais aussi qu’il condamne théoriquement et systématiquement le mariage. Il en repousse l’éternelle sujétion, trouvant mauvais « qu’on fasse une obligation jusqu’à la mort d’une nécessité qu’on dit qui nous abaisse. » Il est impossible de parler avec plus de décence, et l’on ne saurait trop louer la réserve délicate de ce jeune sage quand il répond aux folles confidences d’amour que lui fait Mirabeau. Peu porté par tempérament vers les femmes, il n’était pas cependant insensible aux délices du sentiment platonique ; : mais il était tenu en garde par sa timidité naturelle et la hauteur de son âme. « Les femmes qui pourraient me toucher, dit-il, ne voudraient pas seulement jeter un regard sur moi. Et si par hasard il lui est arrivé de se laisser prendre et de nouer quelques relations faciles, il y est allé bon jeu bon argent. « Je n’ai jamais été amoureux, écrit-il à Mirabeau, que je ne crusse l’être pour toute ma vie, et si je le redevenais, j’aurais encore la même persuasion. »

L’histoire de Vauvenargues ne serait en quelque sorte qu’un long récit de misères, de déceptions et de souffrances. Né pour des chagrins plus secrets, Clazomène a eu de la hauteur et de L’ambition dans la pauvreté. On voit dans les lettres à Saint-Vincens quels sont ces chagrins secrets : il s’agit des luttes qu’il eut à soutenir contre sa famille. Son père était le plus honnête homme du monde : pendant la peste d’Aix, en 1720, il était resté à son poste de premier consul de cette ville malgré la désertion générale, et en avait été récompensé par l’érection de la seigneurie de Vauvenargues en marquisat ; mais c’était un homme froid et absolu dans ses idées ; ceux qui l’entouraient avaient dû prendre l’empreinte de son caractère. Le frère du philosophe surtout décourageait la sympathie. Dans toute sa correspondance, Vauvenargues ne parle de lui qu’à l’occasion de sa mort. « Mon frère, dit-il, était sombre, peu communicatif, peu agréable au monde ; pour l’apprécier, il fallait connaître ses solides qualités. » Et ailleurs : « Ma famille n’est pas riante, tout y est peint en noir ! » On comprend que son âme ardente et communicative se soit trouvée à la gêne dans ce triste intérieur. Pour achever de l’en dégoûter, il y avait entre lui et son père de graves dissentimens. Ce dernier aurait voulu le garder auprès de lui pour des raisons d’économie et en même temps par affection, car sa santé était véritablement intéressée à une vie calme, sans émotions ; mais, jeune d’esprit, sinon de corps, Vauvenargues ne voyait la vie que dans le mouvement. Rester confiné dans son vieux manoir lui paraissait une condition pire que la mort. S’il liait le jeu comme la fièvre c’est peut-être, comme pour le commerce des femmes, par nécessité, sa fortune ne lui permettant pas les grandes dépenses ; son goût était aux spectacles, aux grandes villes, aux voyages, à la vie errante : ses lettres nous prouvent que, malgré ses embarras d’argent, il ne savait pas rester longtemps en place. De Besançon, d’Arras, de Metz, de Verdun où il tint successivement, garnison, il court à Paris, où tout l’attire, et à Aix, où le ramènent les devoirs de famille.

Il séjourne à Paris tant qu’il a de l’argent et du loisir ; mille contrariétés et dégoûts le chassent d’Aix presque au lendemain de son arrivée. « Il est vrai, dit-il, que je n’aime pas la Provence, mais ce n’est pas par réflexion ; je haïrais moins ses défauts si les miens y étaient ignorés ; si l’on m’approuvait davantage, je blâmerais beaucoup moins. Ce que je sens, c’est l’opposition constante qui est entre mon caractère et les mœurs de ce pays-ci. Je n’aime pas la contrainte et cherche à m’en affranchir. Je m’ennuierai, à Paris, mais pas plus qu’ici, et j’y gagnerai peut-être du côté de la santé. Ce n’est pourtant pas là l’avis de mes parens ; ils disent que j’ai engraissé en Provence, que je vais perdre tout cela à Paris, et, que ma santé n’est qu’un prétexte pour m’éloigner d’eux. » Que de discussions domestiques ce peu de mots laisse entrevoir ! Mais si l’on veut comprendre tout l’ennui qu’elles devaient causer à Vauvenargues, il faut se mettre à la place d’un officier au régiment du roi, dont le traitement était loin de suffire à ses voyages, sans cesse renouvelés. Il fallait donc y renoncer ou demander de l’argent à son père, humiliation cruelle quand on est sûr ou d’être rebuté ou de n’obtenir qu’au prix d’amères remontrances. La correspondance ne nous apprend point si le père se lassa plus tôt d’accorder que le fils de demander ; mais nous voyons de très bonne heure Saint-Vincens devenir d’abord prêteur ; puis intermédiaire mystérieux entre son ami et d’autres capitalistes. Je n’énumérerai point les négociations que Vauvenargues entreprit, ni les usuriers auxquels il s’adressa : quelques mots suffiront pour donner une idée de ses embarras. Il avait demandé cent pistoles à l’archiprêtre de la cathédrale de Sisteron. Cet ecclésiastique, apparemment pour se débarrasser de lui sans impolitesse, répond qu’il n’a que cent écus à sa disposition. Vauvenargues s’empresse de les accepter, et la seule excuse qu’on puisse trouver à ce manque de dignité, c’est qu’il avait besoin d’argent pour payer à Saint-Vincens l’intérêt des sommes qu’il lui devait. Comme on dit vulgairement, il ouvrait un trou pour en boucher un autre. Parmi les mille combinaisons qui lui passaient par la tête, une des plus singulières est assurément celle dont il entretient son confident au sujet de M. d’Oraison. Il voulait faire un emprunt à ce seigneur ; mais quelle garantie pouvait offrir un pauvre capitaine qui n’avait que la cape et l’épée ? Il imagine alors de s’engager à épouser l’une des deux filles de M. d’Oraison, avec une dot raisonnable, si, au bout de deux, ans, il n’a pas restitué dans son intégrité la somme prêtée. Il serait injuste de voir dans cette bouffonnerie autre chose qu’une de ces rares lueurs de gaieté qui éclairent de temps à autre la correspondance de Vauvenargues. Jamais il n’eut l’intention de donner suite à cette idée en l’air, et il a tellement peur, que Saint-Vincens, qui doit pourtant le bien connaître, prenne le change, qu’il ajoute aussitôt : « Comme il est impossible à un fils de famille de prendre des engagemens de cette force, c’est une proposition à se faire berner, et très digne de risée. » Pas plus que M. Gilbert, je ne saurais donc admettre le rapprochement qu’on a voulu faire de Vauvenargues et de Figaro, donnant à Marceline de Verte-Allure hypothèque sur sa personne.

Plus tard, lorsque, par dépit de ne pouvoir entrer sur-le-champ dans la diplomatie, Vauvenargues donne sa démission de capitaine, ses embarras pécuniaires augmentent, car il n’a plus les émolumens de sa charge pour subvenir aux premières nécessités de l’existence, et moins que jamais, après ce coup de tête, il oserait demander à sa famille des subsides dont l’inévitable prix aurait été sa captivité au manoir paternel. Or, s’il s’est fait libre, c’est pour vivre à Paris, séjour obligé d’un homme qui veut faire des lettres sa dernière ressource. Vient un moment où il est à ce point gêné dans sa pauvre chambre de la rue du Paon, où il doit mourir, qu’il cesse de sceller ses lettres à la cire, et ne fait plus usage que de pains à cacheter. C’est M. Gilbert qui a constaté sur les originaux ce fait curieux.

On est touché du soin avec lequel Vauvenargues recommande mainte fois à Saint-Vincens le plus grand secret sur toutes ces affaires d’argent. Il avait la pudeur de sa misère, et ne voulait pas surtout que sa famille le sût incapable de se suffire. Néanmoins, quand il y croit son honneur engagé, il n’hésite pas : il avoue franchement à son père l’état de ses finances. Il était alors en Bohême avec son régiment ; se trouvant hors d’état de payer les intérêts échus, il charge sa famille de les payer pour lui. On ne sait lequel est le plus admirable, de ce fils qui affronte des reproches redoutés plutôt que de retarder de quelques mois l’exécution de ses engagemens, ou de ce père qui y satisfait sans phrases, car il ne parait pas avoir abusé, en cette occasion, de l’avantage que la situation du jeune officier lui donnait.

Cette « ambition dans la pauvreté » dont parle Vauvenargues fut une des plaies vives et toujours saignantes de son âme. Il aime la gloire que donnent les grandes actions, et il en rêve. Il l’aime au point de se montrer trop indulgent pour tout ce qui la donne, même néfaste. S’il ne descend pas jusqu’à Érostrate, il va du moins jusqu’à Catilina, pour qui il a une tendresse quelque peu compromettante. La cour où se distribuent les honneurs ne lui paraît pas seulement un lieu de délices ; il croit qu’on y peut faire très honorablement son chemin. Mirabeau l’en reprend avec énergie, et cette fois a raison contre lui. Vauvenargues avait d’abord cherché la gloire dans les camps ; ne l’y trouvant pas, il s’y essaie au maniement des hommes, et l’une de ses lettres les plus remarquables est assurément celle où il apprend à Mirabeau comment il tâche de former son jeune frère, le chevalier de Mirabeau, qui n’avait encore que quinze ou seize ans, et qui était déjà au régiment auprès de lui. Cette lecture aide à comprendre pourquoi les officiers ses camarades l’appelaient père, encore qu’ils fussent pour la plupart plus âgés que lui. S’il renonce plus tard au métier des armes, ce n’est pas uniquement, comme on pourrait le croire, parce que sa santé résiste mal aux fatigues de la vie militaire ; une réflexion inédite sur les armées d’à-présent nous apprend que ce qu’il voyait autour de lui l’en avait dégoûté, « je veux dire l’ennui, la négligence, les murmures insolens et téméraires, le luxe et la mollesse, qu’entretiennent par leur exemple ceux qui, par l’autorité de leurs emplois, pourraient arrêter les progrès du mal. » Et comme si ce n’était assez des justes observations qu’il avait faites par lui-même, voici l’implacable bon sens de Voltaire qui vient au secours de son esprit, en danger de s’abêtir dans les camps. Dans la plupart de ses lettres, Voltaire lui reprochait amicalement, mais avec force, de s’engourdir dans un métier où un âne, du moins au rang de capitaine, vaut tout autant qu’un homme supérieur. C’est alors qu’il se décide à solliciter un emploi dans la diplomatie, où il espérait trouver plus de repos pour son corps et plus d’activité pour son esprit. Il faudrait citer, comme modèles de l’art de demander sans bassesse, les placets qu’il adresse au roi, au ministre Amelot, au duc de Biron. Peut-être est-il difficile, écrit-il à Louis XV, qu’une confiance si extraordinaire se trouve dans un homme tel que moi, sans quelque mérite qui la justifie. Personne ne lui ayant répondu, Vauvenargues ne crut pas devoir subir l’injure de ce silence. Il revint à la charge, mais cette fois en envoyant sa démission de capitaine au régiment du roi, accompagnée de quelques paroles amères. Les réponses arrivèrent enfin : celle du duc de Biron n’était qu’un froid accusé de réception ; Amelot donnait au pétitionnaire des espérances vagues. Vauvenargues, devenu défiant, n’y vit que de l’eau bénite de cour. C’est sans doute à la conduite de ces deux personnages qu’il fait allusion, lorsqu’il dit qu’il a été offensé de ceux dont il ne pouvait prendre vengeance. Sa susceptibilité, légitime à l’égard de Biron, de qui il était connu, paraît exagérée à l’égard d’Amelot, fort excusable de ne pas accueillir sans plus ample informé une ambition dépourvue de garantie, et de ne pas deviner un diplomate accompli dans un homme sorti de ces camps où l’on sait mal farder la vérité. Au surplus, à la recommandation de Voltaire et peut-être de la reine, qui avait voulu lire les œuvres du jeune philosophe, et les avait reçues de sa main par l’entremise de Voltaire lui-même, Amelot conçut bientôt le projet de lui être sérieusement utile. Vauvenargues apprit plus tard que la première vacance dans les légations lui était réservée. Son malheur voulut que ce commencement de réparation vînt trop tard : l’excès de la maladie le força de remercier le ministre des desseins qu’il avait sur lui.

Il était déjà entré dans la dernière période de sa courte existence. Le travail forcé d’homme de lettres, auquel il se livrait pour vivre, contribua peut-être à l’abréger. « Je suis au désespoir, écrivait-il, d’être réduit à un parti qui me répugne autant dans le fond qu’il déplaira à ma famille. » Ses parens et ses amis, pensant qu’il dérogeait, l’accablèrent en effet de moqueries. Il finit pourtant par se faire une raison et par comprendre qu’il vaut mieux déroger à sa qualité qu’à son génie. La fortune ennemie lui refuse l’honneur de faire de grandes choses ? Eh bien ! il écrira de grandes pensées. Après tout, « Richelieu, La Rochefoucauld et autres grands hommes sont aussi connus par leurs écrits que par leurs actions immortelles. »

Apportait-il du moins de véritables aptitudes au métier d’auteur ? Il est permis d’en douter et de croire que pour lui comme pour Rousseau la meilleure source d’inspiration eût été de n’avoir pas à compter, pour vivre, sur le travail de sa plume, et d’avoir son existence de chaque jour assurée par un labeur d’une autre nature. Il se mit à l’œuvre cependant de cœur et d’âme ; mais « ni son travail continuel, ni son ardeur à bien faire, ni son attachement à ses amis ne purent fléchir la dureté de sa fortune. » Je ne vois chez lui que quelques travers d’esprit, qu’il exagère dans sa sévérité envers lui-même ; pour « ces fautes irréparables que sa sagesse même n’a pu l’empêcher de commettre, » j’en cherche en vain la trace, à moins qu’on n’entende, par là sa résistance bien excusable aux vœux d’une famille qui voulait l’enterrer vivant, ou ce coup de tête qui lui fit quitter l’armée, et que justifient tout ensemble le soin de sa santé et les conseils de Voltaire.

« Quand la fortune a paru se lasser de poursuivre Clazomène, quand l’espérance trop lente commençait à flatter sa peine, la mort s’est offerte à sa vue. » Nous savons maintenant quelle était cette espérance : Voltaire avait dû lui apporter les promesses du ministre. Le renoncement à cette carrière, dont Vauvenargues avait fait son plus beau rêve d’avenir, dut être une des grandes douleurs de sa vie. Sa réputation d’écrivain ne se faisait pas vite, et il eût avec joie déposé la plume pour courir le monde sous un titre officiel ; mais sa vue était décidément presque perdue, sa maladie de poitrine n’avait fait qu’empirer ; deux ans avant sa mort il avait eu une petite-vérole de l’espèce la plus maligne, qui l’avait complètement défiguré. Pour comble de misère, il avait eu les jambes gelées pendant la désastreuse retraite de Prague à Egra, et, à la suite de la petite-vérole, l’engelure avait dégénéré en plaie. Depuis longtemps il prévoyait sa fin. Le 28 mars 1746, alors qu’il lui restait encore plus d’un an à vivre, il écrivait à son ami Villevieille : « Songez un peu plus sérieusement à venir ici ; vous y viendrez trop tard pour moi si vous différez davantage, car je suis toujours accablé de maladies, et j’ai perdu en quelque sorte l’espérance de rétablir ma santé. Ces plaintes sont d’autant plus remarquables, qu’on les chercherait en vain dans tout le reste de sa correspondance ; il y parle de lui aussi peu que possible. Aucun de ses amis, à la réserve de Saint-Vincens, qui, était à Aix, ne connut sa détresse pendant sa vie. « Il est mort en héros, écrit Voltaire,.sans que personne en ait rien su. »

« Toutefois, qu’on ne pense pas que Clazomène voulût changer sa misère pour la prospérité des hommes faibles ; la fortune peut se jouer des gens courageux, mais il ne lui appartient pas de faire fléchir leur courage. » Ces paroles admirables ne sont pas de vains mots à la manière d’un Sénèque, qui aurait d’autres pratiques. Vauvenargues leur donne par sa conduite le plus éloquent commentaire, et il faut savoir gré à M. Gilbert d’avoir produit pour la première fois, un fait qui est si grandement à son honneur. « Toute la Provence est armée, écrit Vauvenargues à Saint-Vincens, et je suis ici bien tranquillement au coin de mon feu ; le mauvais état de mes yeux et de ma santé ne me justifie point assez, et je devrais être où sont tous les gentilshommes de la province. Mandez-moi donc, je vous prie, incessamment s’il reste encore, de l’emploi dans nos troupes nouvellement levées, et si je serais sûr d’être employé en me rendant en Provence. Offrez mes services pour quelque emploi que ce soit, et n’attendez point ma réponse pour agir. » Quand Vauvenargues écrivait ces lignes six mois à peine le séparaient de la mort ; il est doutant plus admirable qu’il ne se faisait aucune illusion sur le résultat funeste qu’aurait pour sa santé ruinée son entrée en campagne : le maréchal de Belle-Isle ayant refusé les troupes qui s’offraient spontanément à lui, Vauvenargues avoue simplement à son ami qu’un voyage en Provence n’aurait pu qu’aggraver les maladies dont il était atteint.

On voit quelles lumières inattendues la nouvelle édition jette sur la vie et le caractère de Vauvenargues, au grand avantage de sa renommée. Derrière ce contemplatif qui paraissait dans les œuvres précédemment connues, pouvait se cacher un homme dont les pratiques fussent en complet désaccord avec ses maximes ; nous savons maintenant qu’en Vauvenargues l’homme d’action n’est pas moins respectable que le moraliste ; nous savons que la gravité dont ses écrits portent la marque n’était point un mérite d’emprunt mais le fond même de son caractère. Dans ses lettres des plus intimes, il s’excuse de quelques rares et courts accès de gaieté, comme s’il avait manqué par là à ce qu’il doit à ses amis et à lui-même. « Les personnes enjouées lui semblent un peu plus vaines que les autres, il aime mieux les mélancoliques qui sont ardens, timides, inquiets, et se sauvent de la vanité par l’ambition et l’orgueil. » C’est par pure politesse et complaisance qu’il accorde à Mirabeau que « la gaîté est le vrai bonheur ». Chose surprenante, cette gravité native ne dégénère point en sévérité pour les autres, peut-être même l’indulgence pratique de Vauvenargues est-elle excessive. « Nul esprit n’est si corrompu qu’il ne le préfère avec beaucoup de joie au mérite dur et rigide. Un homme amolli le touche, s’il a l’esprit délicat ; la jeunesse et la beauté réjouissent ses sens malgré l’étourderie et la vanité qui les suivent ; il supporte la sottise en faveur du naturel et de la simplicité ; l’artifice lui découvre les ressources d’un esprit fécond ; la violence et la fierté lui paraissent excusables ; l’homme infâme attache ses yeux sur la sorte de courage qui soutient son Infamie, etc. » Optimisme exagéré sans aucun doute, mais auquel les paroles suivantes semblent appelées à faire contre-poids. « Quand je préfère le vice à la rigidité, c’est par goût et par sentiment ; je n’ignore pas d’ailleurs ce qu’on doit à la vertu, quelque fâcheuse qu’elle soit. »

Sur l’une des questions les plus graves qui puissent s’agiter entre les hommes, sur la question religieuse, on était fort empêché de savoir quelles étaient au juste les opinions de Vauvenargues. Marmontel avait beau nous dire qu’il était mort dans les sentimens d’un chrétien philosophe, moitié l’un, moitié l’autre ; des faits contradictoires tenaient notre décision en suspens. Si certaines pages semblent révéler une orthodoxie incontestable, une ardeur de sentimens chrétiens presque égale à celle de Pascal, le silence absolu de Vauvenargues sur l’immortalité de l’âme, même dans l’éloge de son ami Hippolyte de Seytres, où un mot sur ce point eût semblé si nécessaire, ne permet pas de croire qu’il eût sur cette question fondamentale des opinions arrêtées dans le sens du spiritualisme. La vérité qui ressort de ses œuvres inédites et de sa correspondance, M. Gilbert l’a exprimée en deux mots, lorsqu’il a dit que « Vauvenargues, s’il ne croit pas, n’a du moins jamais pris son parti de ne pas croire ; son esprit hésite et va tour à tour de la foi au doute, du doute à la foi ; quand la mort est venue, il hésitait encore. » Qu’il me soit permis d’ajouter que cette incertitude ne paraît pas avoir pesé d’un poids bien lourd sur l’intelligence de Vauvenargues, et qu’il s’accommoda sans peine, à en juger du moins par sa correspondance, de cet état qui fut le supplice si éloquemment décrit d’un philosophe de nos jours.

Vauvenargues, en tout cas, peut être rangé parmi les plus modérés de son siècle par rapport aux questions religieuses. S’il admire, s’il aime profondément Voltaire, ce qui, pour le dire en passant, prouverait qu’il n’eut jamais cette foi chrétienne qu’on lui a bénévolement prêtée, il ne veut pas, comme lui, écraser l’infâme ; il est tout juste assez libre penseur pour que les philosophes, ses contemporains, puissent l’aimer. La correspondance qu’ils entretiennent avec lui est pleine d’éloges, sur lesquels Vauvenargues revient peut-être avec trop de complaisance, oubliant que la meilleure manière de s’en défendre eût été de les passer sous silence. On lui pardonne toutefois ses involontaires contentemens d’amour-propre en faveur de cette phrase : « Vous n’êtes peut être pas le seul, écrit-il à Mirabeau, qui vous grossissiez mon idée ; mais je suis trop près de moi pour m’éblouir. Tout le monde l’aimait, à la réserve de cet ingrat petit chevalier de Mirabeau, qu’il ne pouvait, dit-il avec infiniment de grâce, aimer gratis ; mais on ne peut croire qu’il attachât de l’importance à la légèreté de cet enfant, et malheureusement rien n’est venu nous apprendre en quelle occasion « il a été dans ses disgrâces méconnu de ceux qu’il aimait. » Cette affection générale des esprits les plus divers et les plus éminens pour un jeune homme si grave est le plus bel éloge de la noblesse de son caractère et de ses agrémens personnels, après celui que M. Gilbert a fait de lui, en le faisant mieux connaître.

Et par là il ne faut pas entendre seulement la publication de sa correspondance. La nouvelle édition mêle aux œuvres déjà connues de Vauvenargues une foule de passages inédits dont l’intérêt est très grand, soit pour leur valeur intrinsèque, soit pour ce qu’ils nous révèlent sur sa manière de composer. En quelque lieu qu’il se trouvât, il observait toutes choses et tout le monde ; puis il consignait ses observations par écrit, et dans la rédaction définitive, il ôtait tout ce qui en pouvait indiquer l’origine. Plusieurs maximes, inédites se recommandent par la nouveauté ou la profondeur de la pensée. Les caractères inédits, les Réflexions sur différens sujets, ajoute également beaucoup à ce que nous savions de la pensée de Vauvenargues. On y peut voir en quelques passages des préoccupations qui, quelques années auparavant, eussent paru fort étranges, et qui font pressentir, M. Gilbert l’a justement remarqué, la grande voix de la révolution.

On a peine à comprendre que tant de précieuses pages aient été négligées par les précédens éditeurs. S’ils ne les ont pas connues, comment n’ont-ils pas su ou voulu remonter à la source, et, au lieu de se contenter de e qu’ils avaient, rechercher ce qu’ils n’avaient pas ? C’est l’honneur de notre siècle d’exiger en toutes choses l’exactitude et la vérité. M. Gilbert a compris les obligations que l’état de la science et des esprits lui imposait, il les a remplies avec conscience. : il nous a donné une édition de Vauvenargues double au moins de toutes celles que nous possédions et enrichie d’un grand nombre de pages admirables ou curieuses ; il a complété son travail en nous fournissant toutes les indications historiques, biographiques, littéraires, grammaticales, qui peuvent mettre en éveil le lecteur le moins attentif, et résoudre les questions à l’instant même où elles se posent. Ces deux volumes seront longtemps, sinon toujours, le dernier mot de la critique sur le plus aimable et le plus malheureux des moralistes.


F.-T. PERRENS.


V. DE MARS