Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1838

Chronique no 157
31 octobre 1838
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 octobre 1838.


Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire d’énumérer de nouveau tous les actes de l’opposition depuis la formation de ce ministère. Nous l’avons fait souvent, et, chaque fois, il nous est arrivé, bien involontairement, d’irriter l’opposition rien qu’en lui rappelant ses propres actes. Nous nous abstiendrons aussi de parler de son langage. Nous copierons, quelque jour, dans les principales feuilles des partis opposans, les phrases et les épithètes dont elles font le plus habituellement usage, et l’on verra si ce langage est celui, nous ne dirons pas d’une nation polie et éclairée, mais même d’un peuple civilisé. Hier encore, un journal, repoussant le reproche qu’on a fait à l’opposition de vivre sur les vieilles attaques du libéralisme d’autrefois, usait de cette noble comparaison : « Autant vaudrait entendre un accusé de fraude ou de vol reprocher au procureur-général de répéter contre lui des réquisitoires prononcés contre tous ses prédécesseurs coupables des mêmes délits. » Et quelques lignes plus bas, le même journal demande la révocation des lois de septembre !

Puisque les choses en sont arrivées à ce point, il faut bien les subir. Nous ne croyons pas que la liberté soit en danger pour cela. Que l’opposition accumule les injures, les fausses nouvelles, les accusations calomnieuses, qu’elle accueille indistinctement tout ce qui sert sa passion, qu’elle crie avec fureur au despotisme, à l’anéantissement du régime constitutionnel ; l’administration, modérée, conciliante, occupée avec ardeur des intérêts du pays, prêtant une oreille attentive à toutes les réclamations qu’on lui adresse, n’en poursuivra pas moins sa tâche. Elle la continuera avec zèle et courage, nous l’espérons, tant que cette tâche sera possible ; la rage des partis ne la lassera pas. Mais, comme il faut tout prévoir, il n’est peut-être pas inutile de se demander ce que deviendrait le pays, si l’opposition triomphait, et si le ministère tombait devant de telles attaques ; en un mot, ce que serait un cabinet né de circonstances semblables.

Nous avons vu que les divers organes de la presse opposante ont affiché la prétention, quelques-uns de parler au nom des hommes les plus influens de l’opposition de la chambre, et d’autres, celle de les compter parmi leurs collaborateurs. Il s’ensuit que l’opposition de la presse doit être regardée, en l’absence de la chambre, comme l’organe de l’opposition parlementaire ; et, puisque tous les intérêts et tous les principes ont été mis en commun, il n’y a pas la moindre injustice et la moindre exagération à établir une sorte de solidarité entre tous les membres des partis coalisés. Qu’a donc voulu l’opposition depuis la séparation de la chambre, et quel est en ce moment le programme des exigences et des volontés qu’elle a mises au jour par ses divers organes réunis dans un but commun ?

D’abord la réforme électorale, formulée pour les uns, et c’est le plus grand nombre, par le principe du suffrage universel ;

L’abolition de la législation de septembre, également demandée par une majorité dans l’opposition ;

L’intervention du gouvernement français en Espagne, question qui compte encore moins de dissidens dans l’opposition que les deux questions précédentes.

En ce qui est des autres questions extérieures, l’opposition voulait encore qu’on renonçât à exiger l’expulsion de M. Louis Bonaparte ; elle veut qu’on déclare la guerre à l’Europe plutôt que de laisser exécuter le traité des 24 articles que la France a signé. Elle exige, en outre, pour première garantie, que la chambre se mette sous la présidence de M. Odilon Barrot, et pose encore, comme condition de son entrée au pouvoir, quelques articles sur lesquels nous aurons à revenir. Mais examinons d’abord ceux-ci.

Il y aura bientôt deux ans que M. Thiers reconduisit M. Guizot, qui venait lui proposer une alliance, et avec cette alliance un portefeuille ministériel, en lui disant : « Les hommes sans les choses ! » En effet, les choses sont restées en dehors de l’alliance qui a eu lieu depuis, si bien restées, qu’une feuille qui se donne pour l’organe du parti doctrinaire, se montre, sans trop d’embarras, favorable à l’intervention en Espagne. D’un autre côté, un journal qui passe pour renfermer la pensée de M. Thiers disait, il y a peu de jours, que M. Thiers est partisan de l’intervention, comme il l’a toujours été. L’opposition avait cependant donné à entendre, vers la fin de la dernière session, que l’opinion de M. Thiers à l’égard de l’Espagne avait éprouvé quelques modifications.

Espère-t-on ramener la chambre élective à l’intervention. ? Cette opinion se présente-t-elle avec plus d’avantage que l’an dernier ? Nous le verrons tout à l’heure.

Plus que personne nous avons admiré la conduite de M. Thiers quittant le ministère à cause de la question d’Espagne, et compromettant de nouveau sa fortune politique en remontant à la brèche par un discours sur cette question, au début de la dernière session. Admirable discours qui a été suivi du vote de la majorité contre la question.

M. Thiers se présentera donc de nouveau avec cette opinion, à laquelle il a amené M. Guizot et ses amis, et en faveur de laquelle se sont ralliés à lui ses ennemis les propagandistes, qui espèrent voir sortir de l’Espagne, à l’aide de nos armées, toutes les tempêtes que Casimir Périer, aidé de M. Thiers et de M. Guizot entre autres, avait renfermées dans une outre, assez crevassée, grâce à de nouveaux efforts.

Il en est de l’Espagne comme de la réforme électorale, comme de tout. Chacun espère en voir surgir la réalisation de ses espérances, même les légitimistes, qui se consoleraient d’une intervention dirigée contre don Carlos, en songeant aux embarras qui pourraient en résulter pour le gouvernement.

Déjà, en ce qui est de l’Espagne, nous verrions donc se former un ministère où M. Guizot débuterait par une renonciation, sinon à une opinion, du moins à un parti bien pris et bien arrêté de n’en pas avoir une, et où le parti doctrinaire figurerait par ses individualités, abstraction faite de tous ses principes.

En effet, le parti doctrinaire n’a fait que marcher de concessions en concessions depuis sa séparation du pouvoir, si bien qu’on peut dire qu’il n’a rien gardé de lui-même, et qu’il s’est dépouillé de ses vêtemens pièce à pièce, depuis le 6 septembre.

L’amnistie, qu’il avait long-temps combattue, et qu’il avait refusée à toutes les demandes, lui a d’abord semblé dangereuse, puis trop restreinte. Les doctrinaires prophétisaient un sinistre avenir, les jours du roi étaient plus que jamais en danger, les ennemis de l’ordre social allaient abattre toutes les digues qu’on avait élevées contre eux. Bientôt, voyant le pays tranquille, les doctrinaires ont trouvé l’amnistie trop restreinte, et se sont mis à déclarer qu’ils l’eussent faite plus large. Dieu sait quand, il est vrai ! Maintenant ils font partie d’une coalition où la majorité demande l’abolition des lois de septembre !

Le parti doctrinaire n’est pas encore pour la réforme électorale et le suffrage universel ; mais il a déjà cédé tant de terrain dans la coalition, qu’on ne peut prévoir les modifications qu’il est encore destiné à subir, surtout si ses alliés lui lancent souvent des attaques telles que celle-ci : « Les ministériels repoussent la réforme, parce qu’elle déplaît à la cour ; les doctrinaires la repoussent, parce qu’il entre dans leur système, dans leur plan aristocratique, de dominer les élections, et par suite le pouvoir par la grande propriété. » Ces paroles sont extraites du Siècle du 26. Nous les citons pour répondre à un journal qui nie, en termes hautains, que personne dans l’opposition ait blâmé les doctrinaires de leur refus de coopérer à la réforme électorale. Le même journal, rédigé sous l’influence de M. Odilon Barrot, dit encore :

« Le remède des doctrinaires à tous les abus dont se plaint la société, ce serait peut-être de leur confier le gouvernement ; mais celui-là ne paraîtrait rassurant qu’à leurs adeptes. On se souvient, en effet, non seulement des actes de certains ministres du 11 octobre et du 6 septembre, mais de leurs professions de foi publiques sur l’intervention personnelle du roi dans les affaires et sur la légitimité des rémunérations accordées aux frais de l’état, soit aux localités, soit aux individus qui servent le gouvernement par leurs votes. Ce qui nous porte à supposer que les doctrinaires, ne pouvant faire accepter leur moyen, finiraient par adhérer à celui qui obtient l’assentiment presque unanime de l’opinion (la réforme électorale), c’est d’abord qu’il y a parmi eux des lumières et de la prévoyance ; c’est ensuite que sur d’autres questions ils prennent conseil de l’expérience et reviennent d’eux-mêmes aux idées de l’opposition qu’ils ont eu à une autre époque le malheur de combattre Ainsi, nous avons été charmés de lire hier dans le Journal Général un article sur l’Espagne dans lequel on ne reconnaît plus du tout les dispositions de M. Guizot, collègue de M. Molé au 6 septembre, ni même l’hésitation du ministre du 11 octobre, qui disait : « On peut suivre également l’une ou l’autre « conduite. » La feuille doctrinaire, après avoir présenté un exposé trop fidèle de la situation de l’Espagne et des dangers qui entourent le trône de la jeune reine, reprochait avec autant de force que de sens à M. Molé la violation des traités, l’inertie honteuse du gouvernement et cette quasi-trahison qui contemple dans une coupable immobilité les misères croissantes d’une nation amie et la chute rapide de toutes nos alliances. Puisque les doctrinaires se sont éclairés sur ce point, nous ne devons pas désespérer de les voir revenir prochainement à la vérité sur d’autres qui ne sont pas moins graves. »

Dans des questions d’intérêt matériel, dans celle des chemins de fer, les doctrinaires ont aidé puissamment à faire exclure le gouvernement qui demandait à exécuter lui-même les lignes principales.

Qu’on se rappelle maintenant ce qu’étaient les doctrinaires quand ils avaient le maniement des affaires, et qu’on les suppose, un moment, rentrés au ministère avec leur goût inné de lois de rigueur ou d’exception, avec l’irritabilité qui leur est propre, avec cette fièvre d’organisation aristocratique et un peu jésuitique qui les travaille, avec l’ardeur qu’ils mettent à dominer : qu’on se les figure approchant leurs lèvres ardentes de la coupe du pouvoir, et qu’on juge de leurs embarras, de leurs tentations et de leur supplice, en se voyant maîtres de tout, après avoir proclamé l’indépendance absolue des fonctionnaires, la nécessité de gracier même les contumaces qui refusent toute grace, après avoir déclaré l’état incapable d’exécuter de grands travaux, après avoir dit et écrit tout ce qu’ils disent et écrivent depuis un an, dans un crescendo qui, s’il continuait, arriverait demain à l’abrogation des lois de septembre ! La logique nous montre, en pareil cas, les doctrinaires dominés par leurs propres manifestations et par leurs amis de l’opposition, mais dominés surtout par M. Thiers, qui aurait accompli une tâche immense en soumettant des antagonistes si rebelles à son opinion la plus prononcée, et à qui reviendrait ainsi de droit la direction suprême de ce ministère.

Assurément, si le mal que nous prévoyons pouvait être diminué, ce serait par cette domination toute naturelle de M. Thiers sur des collègues qui se trouveraient dans une position si fausse ; mais M. Thiers lui-même serait-il le maître de son ministère ? C’est ce qui nous reste à examiner.

Par la vivacité, par les ressources de son esprit, par l’éminence et la diversité de son talent, et surtout par l’attitude qu’il a gardée lors des premières offres d’alliance qui lui furent faites par les doctrinaires, M. Thiers se trouve destiné à la première place dans le cabinet dont nous parlons, et son influence y effacera toutes les autres influences. M. Thiers absorbera donc les doctrinaires ; mais toute la force de caractère qu’il a montrée durant ses divers ministères l’empêchera-t-elle d’être absorbé lui-même par les influences qu’il a dû prendre pour auxiliaires. M. Thiers est ouvertement opposé à la réforme ; son esprit est trop juste pour n’avoir pas vu que le cens actuel est aujourd’hui la meilleure garantie des libertés de la France, et que l’étendre indéfiniment, c’est ouvrir les colléges électoraux aux intrigues des deux partis qu’il a combattus si énergiquement, la restauration et la république. Mais la réforme électorale et le suffrage universel sont le cri de ralliement des enfans perdus de la coalition, qui veulent entrer au pouvoir en brisant les portes. Ceci fait, sera-t-il séant ou même possible de les fermer sur eux, et de repousser la pétition de la réforme électorale ? Et les lois de septembre, que M. Thiers a élaborées avec M. Guizot, ces lois plus nécessaires que jamais, les donnera-t-il à dévorer à la presse en remerciement de l’appui qu’elle lui prête aujourd’hui ? Le fera-il ? Ou bien obéissant à ses intérêts d’homme d’état, et frappé, dès son entrée au pouvoir, de cette illumination soudaine qui lui donna, en 1830, toutes les qualités gouvernementales le lendemain du jour où il cessa sa pénible tâche de journaliste, M. Thiers repoussera-t-il brutalement ceux qui le soutiennent ? De leur côté, M. Guizot et son parti, s’abandonnant à leur nature, reprendront-ils leurs anciens erremens, recommenceront-ils laborieusement l’œuvre de la quasi-légitimité commencée, suspendue et reprise par eux tant de fois ? Alors qu’aurons-nous gagné à ce puissant ministère qui devait réparer tous les désastres essuyés et causés par celui-ci, depuis l’expédition de Constantine et l’amnistie jusqu’au traité d’Haïti et à l’établissement français de Stora ? L’opposition, irritée de ses mécomptes, sera encore plus violente et plus débordée qu’aujourd’hui. Les partisans du suffrage universel attaqueront le gouvernement avec plus d’audace. Nous aurons les doctrinaires, les doctrinaires ayant passé deux fois, dans un an, de droite à gauche, et de gauche à droite, les doctrinaires devenus un embarras pour le pouvoir et pour l’opposition. Nous aurons M. Thiers, talent immense, esprit généreux et énergique à la fois, caractère dont nous apprécions toutes les ressources, que nous avons défendu contre d’infâmes calomnies, parties de ses amis actuels, même quand nous étions ses ardens adversaires ; mais M. Thiers avec l’intervention, base de son ministère, et uni par cet acte politique à des hommes qu’il serait forcé de répudier sur tous les autres points. Qu’aura donc gagné la France, et qu’auront gagné eux-mêmes M. Thiers et M. Guizot ?

On nous dira qu’à ce compte les ministères seraient éternels. Nous répondrons d’abord, qu’à notre avis, l’état incomplet, défectueux, de quelques branches de l’administration, ainsi que les secousses fâcheuses et trop multipliées de notre ordre social, tiennent aux fréquens changemens de ministres. Nous avons eu souvent l’occasion de dire, même alors que nous n’approuvions pas la marche du gouvernement, à l’époque où les doctrinaires étaient au pouvoir, par exemple, qu’un cabinet qui durerait dix ans ferait plus de bien à la France que vingt ministères successifs de six mois, fussent-ils composés des plus hautes capacités du pays. Cependant nous rassurerons ceux qui trouvent le temps trop lent au gré de leur ambition. Non, les ministères ne seront pas éternels ; car, dès que l’opposition sera convaincue qu’on ne pénètre pas dans les affaires par la violence, sa violence cessera. Quand la presse verra que la fureur ne mène à rien, sa fureur fera place à la modération ; car la presse ne peut pas se tromper long-temps d’une manière aussi grossière qu’elle le fait, pressée qu’elle est par ses doubles intérêts, représentés par ses lecteurs et par les hommes d’état qui lui donnent l’influence et l’autorité, même en recevant son appui. La presse peut bien oublier un moment le premier de ces intérêts, dans l’espoir qu’elle sera dédommagée par le succès de l’œuvre qu’elle entreprend ; mais, quand tout lui manquera à la fois, elle suivra bientôt une marche plus profitable pour elle. Ce n’est donc pas seulement l’intérêt du gouvernement, c’est le bien du pays, c’est l’avenir même de la presse, c’est la moralité politique, qui veulent que l’administration actuelle ne s’écroule pas devant les attaques dont elle est l’objet, pour faire place à une autre, formée sous les auspices de dix partis violens et ennemis entre eux. Obéir à une opposition de ce caractère, ce serait donner une prime magnifique à l’injure, à la violence, à la calomnie ; et cette opposition le sait si bien elle-même, que son premier cri est pour l’abolition des lois de septembre, cette digue opposée aux calomniateurs et à ceux qui vivent d’injures et de diffamations.

Pour les hommes d’état égarés dans cette cohue, ils se dégageront, dans cette attente salutaire, d’alliés suspects dont l’enthousiasme ressemble beaucoup à du dédain, et qui déguisent à peine leur haine contre leurs amis d’à présent, comme on l’a vu par les citations que nous avons faites, et que nous pourrions multiplier. On s’est donné quelques momens d’ivresse, soit. Mais une orgie de ce genre ne peut durer toujours, et il nous semble qu’il serait bien temps de rentrer dans la réflexion et dans le calme. Quand ceux qui ont de l’avenir politique, et une ambition qui n’a pas dessein d’ajourner ses résultats à l’époque du retour de la convention nationale ou des états-généraux, montreront l’exemple de la modération, les opinions ne tarderont pas à reprendre leur niveau naturel. Quand le suffrage universel ne sera pas réclamé dans les rangs où figurent les auteurs des lois de septembre, quand chacun marchera sous son drapeau, quand l’émeute ne se déguisera pas en garde national, quand chacun articulera nettement ce qu’il veut, ce qu’il espère, et surtout ce qu’il repousse et ce qu’il redoute, alors la guerre parlementaire sera possible. Jusque-là on ne fait qu’escarmoucher pour la guerre civile, et la majorité qui aurait le malheur de livrer le ministère aux partis dans l’irritation où ils sont, livrerait tout l’ordre social et toutes nos libertés à leurs ennemis les plus acharnés. L’ordre et la liberté périraient à la fois, malgré les efforts des chefs actuels de l’opposition, qui n’auraient qu’une alternative, celle de se faire ses serviteurs aveugles, ou de passer à ses yeux pour des transfuges. Et dans ce dernier cas, où trouveraient-ils la force qu’il leur faudrait pour résister à l’opposition, après l’avoir aidée à désarmer le pouvoir pièce à pièce ?

En fait de force et d’appui donnés au gouvernement, nous avons besoin de chercher l’explication de quelques lignes qu’on lisait, il y a deux jours, dans le Journal des Débats. Remarquant le bruit que fait l’opposition au sujet de quelques prétendues conversions politiques, le Journal des Débats déclare qu’il n’aime ni le bruit ni l’éclat dans les conversions. Ce qu’il aime dans les conversions politiques, dit-il, c’est une certaine gradation habile et étudiée. Selon lui, il y a une théorie pour les conversions, une règle à suivre, une discipline à observer, non moins dans les matières de la politique que dans celles de la religion, et il y a un grave inconvénient à s’en écarter.

Quant aux conversions religieuses qui se mêlent ici, très mal à propos, aux conversions politiques, nous ferons remarquer au Journal des Débats que saint Paul, et quelques hommes non moins illustres, qui ont eu justement de ces illuminations soudaines, n’eussent pas été admis à l’honneur de compter dans ses rangs. Mais pour s’en tenir aux conversions politiques, on devrait désirer que l’adresse fût inscrite sur cette lettre morale du Journal des Débats, qui se décide à l’écrire, dit-il, malgré son aversion pour toute question qui engage exclusivement les personnes, d’où il s’ensuit que des personnes sont engagées dans cet article. La suscription qui manque à cette épître eût amené une réponse qui n’eût pas été tardive, sans doute. Nous ne saurions croire qu’elle s’adresse collectivement à une autre feuille. Si c’était à nous, par exemple, nous ne pourrions que nous trouver très honorés de recevoir des leçons de conversion politique de la part d’un maître aussi expert et aussi consommé en pareille matière que l’est le Journal des Débats ; et assurément, quand nous voudrons connaître le secret des conversions habiles et graduelles, c’est là que nous irons nous instruire. Néanmoins nous laisserons ce secret dormir encore dans les cartons du Journal des Débats ; il nous est inutile. Partisans de l’homme honorable qui figure à la tête du cabinet, nous avons appelé l’attention publique sur ses qualités brillantes, sur sa connaissance parfaite des hommes et des affaires, pendant les trois années qui ont précédé son ministère, tandis que l’attention se portait ailleurs, et que les prédilections du Journal des Débats étaient sur une autre voie. Depuis l’établissement de ce ministère, auquel nous avons contribué de notre faible part, et autant qu’il était en nous, notre adhésion n’a pas varié ; elle lui a été acquise, car il était la réalisation des vœux que nous avions exprimés hautement. Ces vœux étaient l’amnistie et le système de conciliation, opposé au système d’intimidation doctrinaire que défendait avec une rare énergie le Journal des Débats.

Du 15 avril jusqu’à la session, le Journal des Débats était indécis, il soutenait les doctrinaires d’une voix qui tombait successivement chaque jour, il est vrai, et avec une ardeur qui s’éteignait à mesure que le ministère prenait plus d’assiette. La gradation recommandée par le Journal des Débats a eu son cours ; le ministère, qu’il voyait d’un œil un peu louche, est devenu, pour lui, le défenseur de l’ordre, de la liberté et de la monarchie. Quant à nous, nous lui avions reconnu cette qualité quand le Journal des Débats vantait encore les doctrinaires, dont l’opposition grondait déjà. Bientôt la sympathie du Journal des Débats pour le parti doctrinaire ne s’exprima plus que par de brusques écarts, par des éclairs d’opposition, qui devinrent de plus en plus rares, et qui se sont enfin dissipés pour faire place aux rayons de bienveillance dont il couvre le ministère. La conversion du Journal des Débats s’est faite sans bruit et sans éclat ; elle a été telle qu’il les aime et qu’il les préfère, et il a passé du centre droit au centre gauche en évitant ces secousses brusques et imprévues qu’il condamne. Ces convictions subites, dont le privilége n’est qu’à Dieu, dit-il, ne sont pas son fait. Les convictions du Journal des Débats se modifient, en effet, dans le plus grand ordre, selon des formes et des combinaisons très humaines et toutes vulgaires, et sans la participation divine. Les conversions d’en haut, nous le reconnaissons, portent un cachet tout différent.

Nous sommes aussi très portés à repousser les questions qui semblent engager les personnes. C’est pourquoi nous nous sommes sincèrement réjouis, et réjouis en silence, en voyant le Journal des Débats revenir à un ministère droit et loyal, et le déclarer digne de soutenir les intérêts et l’honneur du pays, ce que nous savions et disions long-temps avant le Journal des Débats. Il est très vrai que le système de conciliation, et que la politique du ministère d’amnistie, qui commence une ère nouvelle, ont reçu plus de force par l’adhésion du Journal des Débats, adhésion qui eût été aussi bien venue, et peut-être plus efficace, si elle eût été moins graduelle. On doit toutefois en féliciter le gouvernement, car le Journal des Débats, dont nous ne méconnaissons ni l’habileté, ni le talent, est une force incontestable. Seulement il ne faut pas en abuser, et le Journal des Débats fera bien, à l’avenir, de ne pas analyser trop sévèrement les conversions d’autrui. De sa part, et pour nous servir de sa morale, ce serait, nous l’en avertissons, plus qu’une mauvaise action : ce serait une maladresse.

L’opposition fait grand bruit du passage de la princesse de Beira et du prince des Asturies à travers les Pyrénées. Nous voudrions voir l’opposition chargée de garder les Pyrénées, et d’intercepter toute communication avec l’Espagne de ce côté de la France. Tout ce qu’il est humainement possible de faire, en ce genre, a été exécuté. Les cordons militaires ont été encore resserrés, toutes les mesures prises avec plus de rigueur ; mais un passage isolé peut déjouer les meilleures mesures. Nous ne croyons pas que la cause du prétendant gagne beaucoup à l’arrivée de la princesse de Beira ; sa présence au camp de don Carlos ne sera, au dire des personnes qui connaissent le mieux les affaires du carlisme espagnol, qu’un élément de discorde de plus introduit dans son sein. Quant au passeport donné, selon les journaux, par M. de Saint-Aulaire à la princesse et à son fils, d’accord avec M. de Metternich, c’est une de ces inventions quotidiennes sur lesquelles s’est déjà épuisée toute notre admiration. En tout autre temps, il suffirait d’indiquer l’impossibilité de ce fait, et de demander si un ambassadeur du roi des Français pourrait commettre un acte aussi hostile à un gouvernement allié de la France ; mais en ce temps-ci, il n’est pas superflu de démentir une pareille assertion, et nous le faisons.

Les mutations qui ont eu lieu dans le personnel des préfets ne pouvaient être approuvées par l’opposition. Elle n’y a vu que des arrangemens de famille, du népotisme, comme elle dit. Heureusement on sait à quoi s’en tenir, et M. de Montalivet, qui s’occupe si sérieusement et avec une expérience si consommée des intérêts des départemens, trouvera partout la justice qu’on lui refuse dans quelques journaux. Croira-t-on, par exemple, que c’est M. Fonfrède qui force la main à M. de Montalivet dans un choix, M. Decazes dans un autre ; que le ministre a obéi à des influences de famille et de coterie, en nommant M. Meunier, beau-frère de M. Odilon Barrot ; en faisant passer, de la sous-préfecture de Jonzac à la préfecture du Tarn, M. Narjot, beau-frère de M. Duchâtel ; en nommant M. Desmousseaux de Givré, beau-frère de M. Villemain ? L’éloignement de M. le comte de Preissac de la préfecture de Bordeaux a suscité encore d’autres griefs. M. de Preissac doit, dit-on, sa disgrace, si disgrace il y a, à son neveu, député de l’opposition. Il est vrai qu’on avait déjà dit, en d’autre temps, que M. de Preissac avait été nommé à la préfecture de Bordeaux, grace à son neveu, qui ne figurait pas alors dans l’opposition. Le moyen de contenter l’opposition, pourra-t-on nous le dire ? On nous assure qu’une longue querelle s’était engagée entre le préfet de la Gironde et le procureur-général, que l’un se faisait défendre par une feuille doctrinaire, l’autre par une feuille libérale ou radicale, toutes deux opposées au gouvernement, et que l’administration souffrait de ce conflit et de ce scandale. L’éloignement des deux fonctionnaires serait-il motivé par ces circonstances ? Nous l’ignorons ; mais, en tout cas, ce motif nous semblerait suffisant. Quant à la nomination de M. de l’Espée, ancien député doctrinaire, on a très bien fait observer à la presse qui se récrie contre la nomination d’un ancien député, attendu qu’il est officier d’état-major, qu’elle en agit, étrangement avec l’armée, en la repoussant des fonctions civiles, en même temps qu’elle signale à l’animadversion publique les militaires députés qui s’élèvent en grade. Encore une fois, comment satisfaire l’opposition ?

Il n’y a qu’une manière de savoir les choses, c’est de les savoir de près. On parle maintenant beaucoup de l’empire et on ne sait plus bien ce que c’était que l’empire. Un journal, qui en veut à M. le comte Molé, exhumant un des discours insérés au Moniteur en 1813, en faisait dernièrement une arme contre lui : c’est de bonne guerre. Il est piquant pourtant de savoir au juste comment la chose se passa. L’empereur, qui n’était guère contrarié souvent par le corps législatif, se lassa, on ne sait pourquoi, d’avoir à choisir un président de ce corps parmi les candidats qu’on lui soumettait, et qui étaient élus par leurs collègues. Il voulut choisir lui-même et directement ce président, en dehors de la chambre, et décida qu’un sénatus-consulte serait porté en ce sens. Qui conseilla cette mesure à l’empereur ? Le journal n’hésite pas à désigner M. Molé comme instigateur. Avec un peu de réflexion, on aurait senti que l’empereur n’avait guère besoin qu’on lui conseillât de tels actes : ils lui venaient de lui-même et trop naturellement. Dans tous les cas, M. Molé, conseiller d’état, dans la position élevée, mais secondaire, où il se trouvait alors, n’était nullement consulté pour des sénatus-consultes qui se délibéraient dans des conseils de cabinet, si tant est qu’on délibérât beaucoup sur ce que la volonté d’un seul avait déjà tranché. Mais c’était simplement le tour de M. Molé, conseiller d’état, de porter, comme orateur du gouvernement, le sénatus-consulte au sénat. L’empereur le fit venir et lui dit : « Écrivez ce qu’il faudra dire. » C’était la seconde fois que M. Molé avait à écrire sous la dictée de l’empereur, ce qui n’était pas petite affaire ; la plume ne suivait pas aisément cette parole saccadée, à rapides et brusques retours. Cette fois la parole était plus brusque, plus heurtée et accélérée que jamais, et surtout le discours était étrange. Il n’y avait pas moyen d’en passer par là. M. Molé, rentré chez lui, fit l’exposé qu’il jugea le plus convenable, le plus bref, le plus ménagé dans la situation ; déjà une fois il s’en était tiré de la sorte, ne disant pas ce qui lui avait été dicté ; et, le discours ayant réussi au corps législatif, l’empereur avait été content. Mais cette fois il arriva qu’ayant prononcé à sa façon son exposé de motifs au sénat, il lut le lendemain dans le Moniteur un tout autre discours imprimé : l’empereur avait tenu à sa dictée et n’avait pas voulu la perdre. Or, dira le journal de l’opposition, il aurait fallu réclamer, protester, écrire une lettre au Moniteur, le sommer de l’insérer au nom de la liberté de la presse. À la bonne heure ! Nous conseillons à ce journal, et à ceux de l’opposition en général, de savoir mieux l’histoire de la quinzaine qu’ils ne se rappellent celle de l’empire.


— On commence à s’occuper beaucoup en France de la réforme des prisons. Nous avons sous les yeux un ouvrage traduit de l’anglais, sous le titre d’Esquisse de l’origine et des résultats des associations de femmes pour la réforme des prisons en Angleterre[1]. L’auteur, mistriss Fry, s’est particulièrement dévouée à l’amélioration des prisons pour les femmes. À la tête d’une association de femmes courageuses, généreuses, ou, pour parler plus simplement, chrétiennes, cette personne de mérite a multiplié les observations, les essais ; elle pratique et elle écrit. Mlle Ulliac Trémadeure, qui pratique elle-même, et que M. le ministre de l’intérieur a chargée d’une mission au sein de nos prisons de femmes, vient de traduire l’ouvrage de mistriss Fry. C’est par de telles études et de semblables comparaisons où la charité se conforme à l’expérience, où la ferveur morale s’appuie humblement à la patiente statistique, qu’on arrivera pas à pas à des effets sûrs et durables. En 1815, Mme de Krüdner faisait une visite à Saint-Lazare ; elle prêchait éloquemment ces femmes vicieuses, et poussait tout d’un coup leur sensibilité aux gémissemens et aux larmes : mais rien ne sèche si vite qu’une larme. Le bien s’obtient plus lentement, avec moins de larmes encore que de sueurs. Le livre de mistriss Fry, traduit et augmenté par Mlle Trémadeure, sera donc consulté comme indispensable par les hommes d’état et les gens de bien qui s’occupent de cette œuvre méritoire. Les résultats de Newgate et de Lancastre se combineront avec ceux de nos Saint-Lazare. La reconnaissance publique s’attachera aux noms des écrivains praticiens qui poursuivent cette œuvre sainte des Howard selon la méthode positive des Parent-Duchâtelet.


  1. vol. in-8o, chez Didier, quai des Augustins, 47.