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Chronique de la quinzaine - 31 mars 1896

Chronique n° 1535
31 mars 1896


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 mars.


S’il est permis de commencer une chronique par la fin, nous annoncerons tout de suite que le ministère radical est sauvé, au moins provisoirement, mais que M. Berthelot, ministre des affaires étrangères, a donné sa démission. Il a été remplacé par M. Bourgeois, président du Conseil, dont le propre remplaçant à l’intérieur n’est pas encore choisi. Ceci dit, nous reprenons l’ordre chronologique des événemens en y mêlant les réflexions qu’ils comportent.

Les dernières séances de la Chambre des députés ont présenté un phénomène tout nouveau, et à quelques égards inespéré : à savoir le réveil du parti modéré. La bataille annoncée depuis longtemps au sujet de l’impôt sur le revenu a eu lieu : elle n’a pas été gagnée, mais avant de dire qu’elle a été perdue, il faudrait savoir quelle sera par la suite l’attitude du parti qui l’a livrée. Napoléon, qui s’y connaissait, a dit qu’une bataille perdue est une bataille qu’on croit perdue. L’écart entre la majorité et la minorité a été si faible qu’on peut le regarder comme insignifiant. Le ministère survit, ou se survit. Il dispose encore à la Chambre, grâce à l’équivoque qu’il a établie, d’une majorité de six ou sept voix, en comptant les siennes. Ce n’est pas assez pour gouverner bien longtemps contrôle Sénat et contrôle vœu du pays. S’il y avait eu seulement deux ou trois scrutins de plus, le ministère était renversé. Ses amis l’ont si bien senti que, sur la minute même de leur triomphe, ils ont proposé à la Chambre de suspendre sa session et de ne la reprendre que le 19 mai prochain. Les radicaux et les socialistes étaient si heureux, et en même temps si étonnés d’avoir sauvé le cabinet du danger, qu’ils ne voulaient pas l’y laisser exposé un jour de plus. Qui sait, en effet, ce qui peut arriver ? La situation intérieure est pitoyable ; la situation extérieure l’est encore plus. Nous n’avons plus que des loques pendantes de gouvernement : au moindre souffle elles seront emportées. La Chambre, par une sorte de pudeur, n’a pas voulu favoriser cette fuite à la débandade. Elle a décidé qu’elle aurait encore quelques séances. Nous ne voulons pas dire par-là qu’elle ait l’intention arrêtée d’inaugurer des luttes nouvelles : de part et d’autre les forces sont, non pas épuisées, mais un peu fatiguées. Il était bon, toutefois, de bien marquer que chacun restait sur ses positions, et que si le champ de bataille paraissait devoir être déserté à la hâte, c’était par les prétendus triomphateurs. Le parti modéré, il faut bien le dire, n’avait pas eu depuis l’inauguration du ministère radical l’attitude qui convient à un parti d’action. Après quelques essais, quelques tentatives d’attaque qui n’avaient pas réussi, il s’était replié sur lui-même, inquiet, hésitant, intimidé, convaincu qu’il n’y avait pour lui rien à faire, ou du moins rien d’immédiat, et que la sagesse politique consistait de sa part à rester sur l’expectative. Toutes les fois que, chez un de ses membres, se manifestait la moindre velléité d’initiative, les autres se précipitaient sur lui, l’entouraient, l’enveloppaient, et tantôt directement, tantôt indirectement, ne négligeaient aucun moyen de lui faire sentir que sa hardiesse était jugée imprudente et ne serait pas soutenue. Combien de bonnes volontés, qui auraient pu se produire utilement, n’ont-elles pas été ainsi découragées ! Le centre de la Chambre en était venu à présenter un spectacle désolant. Il aurait fallu des volontés actives, et l’on ne trouvait que ce que Mirabeau a si bien caractérisé du mot expressif de « nolontés ». L’impossibilité de vouloir est la mort d’un parti politique. « Il est difficile, a dit très justement La Bruyère, de décider si l’irrésolution rend l’homme plus malheureux que méprisable, de même, s’il y a toujours plus d’inconvénient à prendre un mauvais parti qu’à n’en prendre aucun. » Le centre n’en prenait aucun ; il attendait on ne sait quoi, et le temps s’écoulait sans rien amener de favorable. L’opinion s’était naturellement répandue dans le public que c’en était fait de lui, qu’il avait abdiqué, qu’il n’existait plus. Il était tombé dans une léthargie si profonde que ceux qui le croyaient mort avaient pour eux toutes les apparences : un médecin, même expérimenté, s’y serait trompé. Pourtant il n’était pas mort, et ce qui vient de se passer en donne une preuve éclatante. Mais rien n’est plus dangereux pour un parti que de se laisser aller à ces intermittences d’inaction absolue, d’où on peut croire qu’il ne sortira jamais plus. Si c’est une tactique, c’est la pire de toutes, parce qu’elle n’est généralement pas comprise et qu’elle fait trop de dupes parmi ceux qui devraient en être complices. Ces choses-là ne se voient d’ailleurs qu’en France. Dans le reste du monde un parti Battu, — et il y a lieu de faire remarquer que le parti modéré n’a même pas été battu sur une question de son programme : il a été simplement évincé du pouvoir, — dans le reste du monde, un parti battu entre gaillardement dans l’opposition avec armes et bagages, et entame la lutte contre ses successeurs. Cela se voit en Angleterre à chaque changement ministériel. Cela se voit en Italie aujourd’hui même, et dans des conditions qui sont propres à faire réfléchir. S’il y a jamais eu un ministre qui soit tombé d’une lourde chute, assurément c’est M. Crispi. Il a donné sa démission, ne pouvant faire autrement en face de la clameur universelle qui s’élevait si impétueuse qu’elle menaçait de passer par-dessus sa tête pour atteindre beaucoup plus haut. Dès le lendemain, M. Crispi, malgré ses soixante-seize ans, est venu s’asseoir à la Chambre afin de grouper autour de lui son parti et de le lancer contre l’adversaire. Ses anciens ministres, le général Mocenni, M. le baron Blanc, M. Sonnino, ont donné de leur personne et se sont présentés comme des gens qui avaient été momentanément trahis par la fortune, mais qui n’en avaient pas moins eu raison. Nous laissons de côté le fond des choses : il ne s’agit que de la tactique qui convient à un parti au moment où le pouvoir lui échappe. Qu’on juge de la différence entre ce qui se passe dans les autres pays et chez nous. Lorsque M. Crispi et ses amis se jettent dans la première bataille, ils savent trop bien qu’ils ne la gagneront pas pour se décourager parce qu’ils l’auront perdue. Et en Angleterre, croit-on que lord Rosebery à la Chambre des lords et que le sympathique M. John Morley à la Chambre des communes ne savent pas qu’ils n’ont aucune chance de briser, dès maintenant, la majorité la plus compacte qui ait existé contre eux depuis longtemps ? Mais cela ne les empêche pas de lui livrer assaut, et le dernier en particulier lui a fait, depuis quelques jours, sur les points les plus sensibles, des blessures qui iront sans cesse en s’élargissant. C’est là un exemple à imiter.

On oublie trop en France, quoi ? la France elle-même. Il n’y a pas de plus déplorable habitude que celle qui incline les partis politiques à s’enfermer dans l’enceinte du Palais-Bourbon, et à borner leur horizon politique à ses étroites murailles. Le pays finit par devenir prodigieusement indifférent à un jeu d’échecs dont il ignore la règle et dont les résultats ne le touchent pas. Alors, il cherche autre chose. Son imagination se détourne des travaux, d’ailleurs stériles, de ses représentans. Les incidens du dehors prennent à ses yeux une importance d’autant plus considérable qu’ils occupent une place laissée vide. En attendant, la rupture devient de plus en plus complète entre le pays et la Chambre. Que peuvent penser les générations nouvelles, qui seront à l’œuvre demain, et qui aujourd’hui arrivent, émergent en quelque sorte à la vie intelligente ? Elles commencent à comprendre, elles regardent, et que voient-elles ? Le parti radical et socialiste bruyant, tapageur, ayant l’air sûr de lui, plein de promesses, et, au surplus, maître du pouvoir. Par opposition, le parti modéré paraît atone. Il est d’un calme effrayant. Il est inactif, anxieux, silencieux. Comment les générations dont nous parlons, les générations qui montent, déjà prêtes à envahir la scène, hésiteraient-elles, dans leur inexpérience des choses, à choisir entre les perspectives colorées et riantes que leur ouvre le parti radical et socialiste, et les perspectives grises que leur présente le parti modéré ? D’un côté sont la vie, l’entrain, l’espoir des grandes réformes ; de l’autre il n’y a eu, jusqu’ici du moins, que des choses neutres, qu’on a qualifiées de négatives et qui ont mérité en partie ce reproche. L’homme ne vit pas seulement de pain, et surtout de pain sec. N’est-il pas à craindre que les générations jeunes, encore ignorantes de la vie, ne se laissent entraîner du côté où le radicalisme et le socialisme les appellent à de grandes et à de fraternelles agapes ? Beaucoup croient qu’elles y vont en effet, et peut-être ne se trompent-ils pas tout à fait. Elles en reviendront sans doute avec une déconvenue amère, écœurées et lassées ; mais ne vaudrait-il pas mieux lutter pour leur épargner la déception du voyage et la tristesse du retour ? Ce désenchantement pèse quelquefois sur toute la vie.

Nous nous sommes peut-être trop abandonnés à des considérations rétrospectives, qui étaient plus vraies hier qu’elles ne le sont aujourd’hui. Le parti modéré, après une longue somnolence, s’est réveillé tout d’un coup ; il a cessé de mériter la plupart des reproches qu’on lui adresse encore par habitude. Depuis quelques semaines, il flambe vraiment d’un beau feu : toute la question est de savoir si ce sera feu de paille ou feu durable. Dans le premier cas, nous retomberons dans la situation dont nous venons de reproduire les principaux traits ; dans le second, nous serons débarrassés bientôt du cabinet radical. Il ne saurait résister longtemps à des assauts du genre de ceux qu’il a subis depuis quelques semaines et dont il est sorti à peine vivant. Rendons au Sénat la justice que c’est lui qui a donné le signal du mouvement. Sans lui, peut-être la Chambre serait-elle encore dans son premier état d’engourdissement. Le Sénat a soulevé le premier l’affaire Rempler-Le Poittevin et l’a placée dans son vrai jour. La Chambre s’en est emparée à son tour, et une première grande bataille a été livrée au ministère. Que le Sénat eût eu raison dans ses critiques, personne n’en doutait ; la majorité de la Chambre le savait parfaitement bien ; mais l’habileté du gouvernement a été de ramener la question sur le terrain politique, et sur celui de tous où les hésitations et les défaillances individuelles devaient être le plus nombreuses. C’est pour faire la lumière dans les affaires du chemin de fer du Sud de la France que M. Rempler juge d’instruction, a été remplacé par M. Le Poittevin. On n’imaginerait pas à quel point cette promesse de faire la lumière agit sur la Chambre : nul ne veut s’exposer au soupçon de s’y opposer. Le gouvernement, bien que sa mainmise sur l’indépendance de la magistrature eût produit partout l’impression la plus pénible, a donc eu une majorité de circonstance. Mais depuis lors, on attend toujours la lumière et on ne voit pas qu’elle se produise. Peut-être M. Rempler était-il un peu lent dans la manière dont il conduisait l’instruction qui lui avait été confiée. Pendant quelques jours, M. Le Poittevin a montré une ardeur surprenante. Les assignations à comparaître devant lui pleuvaient partout, à tort et à travers. Il semblait qu’on était à la veille de grandes découvertes. Puis le silence s’est fait. L’obscurité est restée aussi profonde. Quelques affaires latérales avaient été entamées par le gouvernement, et l’une d’elles avait provoqué une grande émotion dans le public : nous voulons parler des chantages auxquels se seraient livrés quelques journalistes. Le résultat n’a répondu ni à la longueur de l’attente, ni à l’éclat de la première mise en scène. On commence à se demander si, dans cet étalage de vertu prouvée par ce grand nombre de poursuites, il n’y a pas, de la part du gouvernement, le désir de faire diversion à d’autres soucis et en même temps de paralyser l’opposition d’adversaires qui s’arrêtent et se taisent dès qu’on paraît les accuser de mettre obstacle à cette explosion de lumière dont on parle toujours et qui ne vient jamais. Le gouvernement a aujourd’hui Arton entre ses mains : qu’en fait-il ? Il y a longtemps que sa cause est connue, puisqu’elle a été plaidée par les avocats de notre ambassade devant la justice anglaise : pourquoi n’est-elle pas évoquée devant nos propres tribunaux ? Tous ces accusés, tous ces suspects semblent constituer une sauvegarde sacrée autour du ministère. Ils l’ont sauvé le jour de l’interpellation de M. Barthou sur le remplacement de M. Rempler. Mais enfin ce moyen s’use, et, à force d’attendre en vain, le public se demande s’il n’y a pas là une pure mystification.

En tout cas, depuis cette interpellation, l’attitude du parti modéré à la Chambre s’est complètement transformée. A voir l’animation qu’il apporte dans la lutte et l’ardeur avec laquelle il soutient les orateurs qui parlent en son nom, on sent en lui une volonté toute nouvelle. Déjà le développement d’une autre interpellation sur les fautes multiples que le gouvernement a commises dans les affaires de Madagascar avait révélé ces dispositions à la bataille ; elles se sont manifestées d’une manière encore plus significative à propos de l’impôt sur le revenu. Depuis longtemps, le rendez-vous était pris, de part et d’autre, sur cette question, la plus grave que la Chambre ait eu à traiter dans cette législature. Nous avons parlé trop souvent du projet en lui-même pour avoir à y revenir. On sait que la Chambre l’avait condamné dans ses bureaux en nommant une commission qui lui était presque à l’unanimité hostile ; mais, entre la Chambre votant à huis clos sur le choix de ses commissaires, et la Chambre votant en séance publique sur des propositions formelles, il y a souvent quelque différence : on vient de le voir une fois de plus. Que devait faire la Commission du budget ? Nommée pour repousser le projet du gouvernement, elle devait le repousser en effet, et c’est ce qu’elle a fait. On lui a reproché de n’en avoir pas présenté un autre à la place. On l’a accusée d’avoir mis la Chambre dans l’alternative de se prononcer entre un projet mauvais à coup sûr, mais qui pouvait être amendé, et rien. Jamais grief n’a été plus mal fondé. La Commission du budget n’a pas à remplir le rôle du gouvernement et à faire un budget en son lieu et place. L’autorité et les moyens matériels d’exécution lui manquent pour cela. Elle ne pouvait que mettre la Chambre en mesure de se prononcer sur le, principe même du projet ministériel, et si elle le repoussait, d’indiquer un autre principe sur lequel le gouvernement et elle auraient à travailler à l’avenir. A-t-elle manqué à ce dernier devoir ? Non, puisque après avoir condamné le principe de M. Doumer, c’est-à-dire l’impôt sur le revenu général avec déclaration préalable ou taxation administrative et arbitraire, elle s’est ralliée à la proposition de M. Guillemet, qui, conformément à ce qu’avaient préparé les gouvernemens antérieurs, demandait qu’à l’impôt personnel mobilier et à l’impôt sur les portes et fenêtres fût substitué un impôt, étudié à part, sur chacune des branches du revenu. Assurément la proposition de M. Guillemet reposait sur un principe ; elle contenait en germe tout un système ; elle n’était pas, comme on l’a dit, un pur néant. Il n’est donc pas vrai de prétendre que la Commission n’ait rien apporté à la Chambre. La Chambre n’a pas eu seulement une condamnation à exprimer, mais un choix à faire, et, chose étrange, bien peu propre assurément à augmenter son prestige déjà si atténué, après s’être prononcée dans un sens par l’élection même de la Commission du budget, elle s’est prononcée dans le sens opposé par son vote du 26 mars. C’est un triste spectacle de contradiction et de décousu donné au pays.

Mais si la Commission du budget a été battue pour être restée fidèle à ses origines, elle a conduit le débat avec une résolution et une habileté qui lui font honneur. Pendant cinq jours, elle n’a pas faibli un seul instant ; ses orateurs ont toujours été sur la brèche, répondant à tous les argumens, repoussant toutes les attaques ; et dans le centre de la Chambre plusieurs députés, tels que M. Léon Say, M. Méline, M. Poincaré, lui ont apporté spontanément le concours le plus précieux. L’animation, l’agitation de l’assemblée témoignaient de l’intérêt passionné qu’on prenait de part et d’autre à un débat dont nul ne méconnaissait l’importance. Pour la première fois depuis longtemps, on voyait deux partis face à face, combattant sur toute la ligne, avec toutes leurs armes. Pas un coup ne se perdait. Les orateurs de la Commission et du centre, se sentant soutenus comme ils ne l’avaient jamais été, ont déployé un talent que peut-être ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. Nous ne parlons pas de M. Léon Say, ni de M. Méline, ni de M. Poincaré qui ont depuis longtemps fait leurs preuves ; mais M. Turrel, M. Delombre, M. Georges Cochery ont pris rang parmi nos meilleurs orateurs d’affaires. M. Delombre, rapporteur général du budget, était connu surtout comme brillant publiciste ; il s’est fait du premier coup une belle place de debater parlementaire. Quant à M. Georges Cochery, président de la Commission, c’est à lui que revenait la principale responsabilité dans la direction du débat, et il s’est montré de taille à la soutenir. Le discours vigoureux par lequel il a clos la discussion générale n’a laissé debout que le gouvernement, mais peu de chose de son projet. Si on met en regard de ceux qui l’ont attaqué les orateurs qui ont défendu ce projet, il est impossible de ne pas constater chez ces derniers une infériorité marquée. Il n’y a eu, en réalité, que M. Doumer qui ait adroitement exposé son système et qui ait montré quelque souplesse de talent dans une mauvaise cause. Nous ne parlons pas du président du Conseil, M. Bourgeois, parce qu’il a paru peu familier avec les questions de finance et qu’il a pris rapidement le parti de faire de la politique. C’est par là, il est vrai, qu’il a exercé une action efficace sur une partie de l’assemblée. Il s’est fait très modeste. Il n’a demandé à la Chambre que de voter sur le principe du projet, se montrant extrêmement coulant sur ce qu’il a appelé les voies et moyens, c’est-à-dire sur les procédés d’exécution. Pourvu qu’on lui accordât le mot d’impôt sur le revenu, il s’est déclaré satisfait : on verra ensuite après les vacances, après les élections municipales, comment il sera possible d’en faire l’application. C’est sur ce point qu’a porté l’équivoque, et c’est grâce à cette équivoque que le gouvernement a réussi à se sauver. Il n’y a pourtant qu’un moyen d’appliquer l’impôt sur l’ensemble du revenu, c’est de demander au contribuable une déclaration de ce revenu, ou, à défaut de celle-ci, de le taxer d’office. Si on procède autrement, si on cherche à deviner le revenu, à le supposer d’après les signes extérieurs qui le manifestent, on revient au système actuel, et on ne peut le compléter qu’en ramenant les revenus, à l’exemple de l’Angleterre, à un certain nombre de cédilles sur lesquelles on opère séparément. L’impôt global, ainsi qu’on l’appelle d’un mot dont nous demandons pardon de nous servir, mais qui est devenu courant, a pour conséquence logique, nécessaire, inévitable, la déclaration du contribuable ou la taxation discrétionnaire de l’administration. Et c’est précisément pour ce motif que nous le condamnons. M. Méline a insisté pour que la Chambre votât qu’elle ne voulait ni de la déclaration, ni de la taxation administrative, et il est hors de doute qu’elle n’en veut pas. Mais M. Pourquery de Boisserin, d’accord avec le cabinet, a demandé que la question fût réservée. On verra plus tard, à loisir, s’il y a lieu de recourir à ces procédés ou à d’autres. Le gouvernement et la Commission feront cette recherche en commun. — Je ne propose pas, a dit M. Bourgeois, de décider dès maintenant qu’on recourra à la déclaration ou à la taxation administrative, mais seulement de ne pas repousser a priori ces procédés, non plus qu’aucun autre. — Là a été toute l’habileté du ministère. Il sait mieux que personne que, sans déclaration ou sans taxation arbitraire, son projet est irréalisable, et dès lors il y aurait eu courage et loyauté de sa part à exiger que la majorité se prononçât sur ce point. Il a préféré retarder la solution du problème, afin de retarder sa chute par la constatation de son impuissance. Lorsqu’on donne à une Chambre dans l’embarras un moyen de s’en tirer par un ajournement, il est rare qu’elle ne se rallie pas à un expédient qui, laissant tout en question, a l’air de ne rien compromettre. C’est ce qui est arrivé. La Chambre, à une majorité de quelques voix, a réservé une partie du projet, bien que cette partie fasse avec le reste, c’est-à-dire avec le principe, un tout indissoluble. Et voilà comment le ministère, à la veille des vacances, s’est assuré deux mois de vie.

Les radicaux et les socialistes ont poussé des cris de joie en entendant proclamer le résultat du vote. La séance s’était prolongée jusqu’à dix heures de la nuit, ce qui suffit à montrer quel acharnement on a mis de part et d’autre à la lutte. Lutte un peu artificielle, car tout le monde sait bien que le projet du gouvernement ne sera pas voté. S’il l’était par la Chambre, il ne le serait certainement pas par le Sénat ; mais il ne le sera pas par la Chambre même. « Démission ! Démission ! » ont crié les radicaux et les socialistes en se tournant vers le banc où siège la Commission du budget. La Commission ne se démettra pas de son mandat. La Chambre lui a renvoyé le projet du gouvernement en lui demandant de l’étudier : c’est une étude qui sera bientôt faite. Au lieu de repousser le projet dans son ensemble, on le repoussera en détail, article par article. Ce sera plus long ; mais c’est tout ce que demande le gouvernement, puisqu’il ne cherche qu’à durer. Ce sera du temps perdu ; mais le ministère n’y répugne pas. En présentant un projet d’impôt sur l’ensemble du revenu, il n’a pas eu le moindre espoir de le faire voter par le Parlement : il s’est préparé une plate-forme électorale pour les élections prochaines ? Sera-t-elle populaire et solide, comme il semble le croire ? Nous en doutons.


Voilà donc l’existence du cabinet radical assurée pour quelques semaines. Il continuera de diriger notre politique intérieure et notre politique étrangère. Celle-ci n’est plus confiée à M. Berthelot. Au dernier moment, et lorsque rien ne faisait prévoir cette détermination, M. Berthelot s’est démis de ses fonctions. Est-ce vraiment, comme l’a dit une note officieuse, pour des motifs de santé et des raisons de famille ? On pourrait le croire puisqu’il a été remplacé par M. Léon Bourgeois, qui, en sa qualité de président du Conseil, a pris une responsabilité directe dans la politique extérieure que nous avons suivie Quelle a été cette politique ?

L’intérêt particulier qui s’est attaché aux dernières séances de la Chambre nous a amené à leur consacrer plus de place qu’il ne nous en reste pour parler comme il conviendrait des incidens très graves qui se sont produits au dehors. Ils ont pourtant fait naître dans tout le pays une émotion extrêmement vive et qui n’est pas près de se calmer. Nous ne parlons pas de la crise italienne : elle est terminée. M. di Rudini a pris possession du pouvoir, et il a tenu devant la Chambre un langage plein de sagesse : l’Europe y a applaudi. Mais il s’en faut de beaucoup que l’initiative brusque et imprévue du gouvernement anglais ait rencontré partout, et notamment en France, la même approbation. Les Italiens ont été battus à Adoua, ce qui est regrettable ; toutefois, comment prendre au sérieux l’intention qu’affiche l’Angleterre de faire une expédition sur Dongola afin de dégager Kassala menacé par les troupes mahdistes ? La distance entre Wadi-Alfa, point terminus actuel de l’occupation britannique en Egypte, et Kassala occupé par les troupes italiennes, est beaucoup trop considérable pour que la marche des Anglais, à supposer même qu’elle commence tout de suite, puisse avoir un résultat immédiat. Et si elle devait avoir un résultat lointain, c’est celui que le duc Caetani de Sermoneta, le nouveau ministre des affaires étrangères d’Italie, a laissé entrevoir dans un discours au Sénat, à savoir que les Italiens seraient probablement amenés à remettre un jour Kassala entre les mains des Anglais, dénouement qui ne serait pas sans ironie. La vérité est que la situation de Kassala se sera dénouée, de manière ou d’autre, longtemps avant que les Anglais aient fait un pas décisif du côté de Dongola. Au reste, cette situation ne paraît avoir en ce moment rien de particulièrement critique. Tout fait croire, grâce aux dispositions conciliantes de M. di Rudini, que la paix sera signée prochainement, et sur des bases équitables, entre le gouvernement du roi Humbert et celui du Négus. Dès lors les Italiens, débarrassés de leur seul adversaire redoutable, n’auront pas beaucoup de peine à se maintenir à Kassala, pour peu qu’ils y tiennent, ce qui n’est pas bien sûr. Les perspectives que leur ouvre l’expédition britannique ne sont pas, on vient de le voir, tout à fait rassurantes au sujet de Kassala même, dont la garde pourrait finalement leur échapper. L’amitié de l’Angleterre leur a déjà causé quelques déceptions, et si la manière officielle dont elle s’étale aujourd’hui provoque en Italie des manifestations non moins officielles de reconnaissance et de satisfaction, il n’est pas très difficile de discerner en écoutant un peu plus bas, un peu plus profondément dans l’âme populaire, d’autres voix qui commencent à se faire entendre, et qui n’expriment pas tout à fait les mêmes sentimens.

Mais nous n’insistons pas : il y aurait de notre part quelque naïveté à discuter plus longuement ce point particulier. C’est en dehors des Italiens et de la sympathie qu’ils excitent qu’il faut chercher le but de l’expédition britannique. Ce but est tout politique. Toutes les fois qu’il a été question de l’évacuation de l’Egypte, le gouvernement anglais n’a pas manqué d’annoncer au monde qu’il était plein d’inquiétude au sujet du Soudan. Le mahdi est un personnage commode, dont on joue à volonté, et qui se prête à tous les rôles : le rôle devient menaçant aussitôt que les Anglais en ont besoin pour écarter, au sujet de l’évacuation, toute interrogation qui leur paraît indiscrète. Ne faut-il pas, avant tout, veiller sur la frontière et en assurer la sécurité ? Cette fois, le gouvernement de la Reine, obéissant sans doute aux suggestions énergiques, mais dangereuses, de M. Chamberlain, est allé plus loin qu’à l’ordinaire : il a annoncé le projet non seulement de fortifier la frontière, mais de la reculer très au loin vers le sud et, pour tout dire, de reconquérir, au profit de l’Egypte, la portion du Soudan qu’il lui a fait ou laissé perdre autrefois. Quand nous disons au profit de l’Egypte, on sait ce que cela signifie. Les hommes politiques anglais s’habituent de plus en plus, dans leurs discours, à confondre l’Egypte avec les autres pays placés sous leur dépendance : c’est une habitude que, quant à nous, il nous est impossible de prendre et contre laquelle nous ne cesserons de protester.

A-t-on fait à l’Angleterre, dans ces derniers mois, quelques insinuations au sujet du maintien injustifié de son occupation ? Peut-être. Elle y a répondu en annonçant la résolution d’entreprendre une affaire de très longue haleine, qui durera au moins six ans d’après un de ses ministres, mais, en réalité, tout juste le temps qu’on voudra. Rien dans l’état actuel du Soudan ne justifiait cette détermination qu’on doit regarder comme toute spontanée. Il est de notoriété publique que le gouvernement anglais était pressé de la prendre par quelques-uns de ses agens, auxquels leur situation avait permis de tout préparer pour l’exécuter. Comment des militaires, placés à la porte du Soudan, n’auraient-ils pas eu l’idée de la forcer ? Jusqu’ici le gouvernement anglais avait eu la prudence de ne pas céder à ces suggestions : aujourd’hui il franchit le pas, et, au risque de provoquer, dans un temps peut-être prochain, les complications les plus redoutables, il se laisse entraîner dans la voie des aventures. Il a rencontré d’abord une difficulté financière. Ayant voulu puiser dans les fonds réservés et affectés de la Caisse de la Dette, il s’est heurté à l’opposition de la France et de la Russie. Cette opposition était aussi prévue que pouvait l’être l’adhésion des autres puissances. On y a passé outre ; mais nous restons convaincu que les commissaires de la Dette ne pouvaient prendre, en pareil cas, une résolution valable qu’à l’unanimité. La question a été portée sur le terrain judiciaire ; nous avons confiance dans les tribunaux de la Réforme. Au surplus, cette difficulté n’est pas la plus grave de celles que l’expédition anglaise ne manquera pas de rencontrer. Le Soudan égyptien n’est plus publiquement dans la situation où il était lorsque les Anglais l’ont abandonné. Des intérêts qui n’existaient pas autrefois, intérêts de voisinage et d’équilibre, s’y sont formés. On a pu s’en apercevoir lorsque le traité conclu entre l’Angleterre et le roi du Congo a provoqué les protestations énergiques de la France et de l’Allemagne. Il s’agissait précisément de disposer, sous forme de bail, de territoires qui appartenaient à l’Egypte, et où on introduisait d’autres occupans. Les intérêts qui se sont groupés alors pour la défensive, et dont il a bien fallu tenir compte, subsistent. Peut-être l’Angleterre a-t-elle voulu prendre contre eux quelque revanche, mais cela n’est pas sans danger : on s’en apercevra un jour ou l’autre. En tout cas, l’initiative de l’Angleterre déplace la question d’Egypte. Elle était réduite jusqu’ici à des proportions parfaitement connues et dont les élémens étaient relativement simples. Elle se pose aujourd’hui, ou du moins elle se posera demain, sur un terrain nouveau, où des intérêts très divers sont les uns déjà formés, les autres en voie de formation. Ces intérêts n’abdiqueront pas au profit exclusif de l’Angleterre. Or c’est d’elle seule qu’il s’agit. S’il s’était agi de l’Egypte, il aurait fallu la consulter, et nous ne mettrons pas en doute qu’elle n’eût préféré de beaucoup sa libération immédiate à la conquête hypothétique du Soudan. Il aurait fallu consulter le gouvernement ottoman, et sa réponse aurait été, s’il est possible, encore moins douteuse.

Nous ne parlons pas des difficultés inhérentes à l’entreprise elle-même : à cet égard les souvenirs du passé sont suffisamment instructifs. Lorsque M. Berthelot, dans sa réponse à une question du prince d’Arenberg, disait que tout le fonds de réserve de la Caisse de la Dette risquait d’être employé à l’expédition soudanaise et ne suffirait pas à y faire face, il n’avait que trop raison. L’expédition coûtera très cher, et il n’est pas sûr que les embarras financiers soient les plus considérables auxquels on se heurtera. Qui sait si le gouvernement anglais n’y trouvera pas quelques surprises à l’italienne ? Cela lui est arrivé déjà, et bien qu’il supporte ces mésaventures plus allègrement que son ami de Rome, on ne saurait le voir s’y exposer sans des appréhensions d’autant plus vives que les conséquences ne s’appliquent pas seulement à lui. D’autres puissances encore sont intéressées à ce que l’état relativement pacifique et calme du Soudan ne soit pas troublé. Lorsqu’on présente, à Londres, l’expédition projetée comme conforme au bien général, lorsqu’on s’étonne que la France en particulier ne soit pas la première à en apprécier les avantages, on se moque un peu de ceux à qui s’adressent ces surprenans sophismes. En réalité, l’entreprise annoncée est, pour employer un mot qu’un orateur anglais a mis à la mode, l’acte de non-amitié le plus caractérisé que l’Angleterre ait depuis longtemps accompli à notre égard. L’espèce de coup de force par lequel on essaie de briser, sous le poids d’une majorité brutale, l’opposition légitime de la France et de la Russie, ajoute un mauvais procédé à l’atteinte directe portée à nos intérêts. Depuis quelques mois, nos rapports avec l’Angleterre s’étaient améliorés, et on avait pu croire que cette amélioration était appréciée à Londres comme à Paris : c’était une erreur. L’Angleterre, cantonnée dans le « majestueux isolement » dont M. Goschen s’est récemment montré si fier, trouve qu’elle n’a pas encore assez d’affaires sur les bras et qu’elle rencontre trop de sympathies dans le monde. L’expérience montrera si elle se trompe ou non. L’opinion, chez elle, est indécise et inquiète. Il s’en faut de beaucoup que la politique de chauvinisme impérial soit approuvée par tout le monde, et le parti libéral, hier encore déconcerté et abattu, a trouvé là une occasion de reprendre des forces et d’asseoir une politique. Lui aussi s’est ressaisi à propos des affaires d’Egypte. Quant à nous, nous aurions besoin plus que jamais d’un gouvernement capable et durable. M. Bourgeois a jugé que nous ne l’avions pas avec M. Berthelot au ministère des affaires étrangères : mais l’avons-nous davantage avec lui ?


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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