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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1886

Chronique n° 1299
31 mai 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 mai.

L’étrange représentation que ne cessent de donner à la nation française et au monde nos républicains, nos maîtres d’un moment, chambres et ministères, partis et factions ! Quand auront-ils épuisé ce que M. Thiers appelait, avec sa spirituelle et ironique sagesse, la corne d’abondance des fautes ? Quand auront-ils fini d’offrir ce perpétuel spectacle de violence et de puérilités, d’assouvir leurs haines et leurs convoitises, de détruire tout ce qui reste des traditions de la France, des institutions et des lois sans rien édifier ?

Ils ne se lassent pas, et si pour se reposer du travail qu’ils n’ont pas fait, ils se donnent quelques jours de vacances qui sont au moins pour le pays des jours de répit, ils se hâtent de prendre leur revanche à leur retour en nous ménageant quelque surprise de leur façon. Ils sont réunis depuis une semaine tout au plus, après un mois passé dans leurs provinces : croit-on qu’en revenant au Palais-Bourbon, ils aient d’abord songé aux affaires sérieuses, aux intérêts publics, aux souffrances de ce peuple dont ils parlent toujours ? Non, assurément, ce serait trop simple, Leur premier soin est de recommencer leur représentation agitatrice. Depuis qu’ils sont rentrés, ils ne sont occupés que de satisfaire leurs passions, de stimuler le zèle d’épuration des ministres, de voter des subsides pour leurs cliens des vieilles insurrections, de demander de l’argent aux contribuables pour rétribuer des fonctions jusqu’ici gratuites, — et surtout de sauver la république, qu’ils ont probablement la conscience de mettre en péril. Il y avait vraiment longtemps qu’ils n’avaient sauvé la république, cela remontait au moins à trois mois, avant les dernières vacances. Ils sont revenus bien à propos, — heureusement les voilà maintenant à l’œuvre, et, ne trouvant rien de mieux à faire, entre la suppression du budget des cultes, improvisée comme une drôlerie, et le vote d’une récompense nationale aux insurgés de février 1848, ils ont imaginé un moyen de tout sauver, de tout pacifier ! Ils ont eu la fantaisie de réveiller cette oiseuse et irritante question de l’expulsion des princes. Mais quels princes expulsera-t-on ? Comment et sous quel prétexte les bannira-ton ? Qu’à cela ne tienne ; l’essentiel est d’engager l’affaire, de se jeter dans le gâchis, on s’en tirera après comme on pourra. Nos républicains ne s’en doutent pas : comme ils seraient pourtant ridicules, et simplement ridicules, si toute cette comédie, où la puérilité le dispute à la violence, ne coûtait si cher à la paix publique, aux intérêts les plus essentiels du pays, à la considération de la France dans le monde !

Tout en vérité est singulier et choquant dans cette mise en scène d’un nouveau genre préparée par des passions vulgaires, dans cette agitation factice organisée pour revenir à des mesures d’exception, à une proposition de lois d’exil contre des princes qui n’ont commis d’autre crime que d’être des princes. Tout est étrange, et la frivolité des motifs qu’on invoque et la nature des procédés qu’on emploie, et l’indigne fureur des partis qui conseillent ou imposent les proscriptions, et la faiblesse d’un ministère qui se laisse traîner sans convictions à des représailles dont il connaît lui-même l’iniquité. Que dans des momens de crise, au lendemain d’une révolution, au début d’un régime menacé dans son existence, assailli de dangers, un gouvernement cède à la tentation de se protéger par ce qu’on a appelé des luis de précaution, on le comprend encore. La république a eu la rare et heureuse fortune de pouvoir s’établir, de vivre sans avoir besoin de recourir à des mesures exceptionnelles,’en abrogeant au contraire celles que les autres régimes lui avaient léguées. Ces princes qu’on veut bannir aujourd’hui, ils sont depuis quinze ans en France, satisfaits d’avoir retrouvé leur place au foyer de la patrie. Ils ont servi fidèlement sans chercher le bruit, et, si nous nous souvenons bien, l’un d’eux, qui est l’honneur du pays par ses talens, a même servi de témoin à M. le président de la république dans la cérémonie où M. Jules Grévy a été reçu chevalier de la Toison d’or. Un autre est le président d’une œuvre touchante de bienfaisance, qui s’est donné la mission de secourir les blessés de la guerre. Quelques-uns de ces princes ont été un jour atteints dans leurs sentimens les plus intimes par une mesure qui les éloignait de l’armée : ils se sont soumis, ils n’ont rien dit. Étrangers à toute agitation politique, ils n’ont jamais été surpris ni dans un complot, ni dans une intrigue. Ils ont mis une sorte de scrupule à ne réclamer d’autres droits que les droits de simples citoyens, à éviter tout ce qui aurait pu provoquer un soupçon ou une susceptibilité de l’état. Et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est que naguère encore le gouvernement lui-même le reconnaissait. Lorsqu’il y a trois mois, des esprits turbulens s’essayaient à cette campagne, qu’on reprend aujourd’hui, et proposaient déjà la proscription des princes, le ministère refusait les armes qu’on lui offrait. Il avouait qu’il ne connaissait rien qui pût justifier un acte de sévérité, et il déclarait d’ailleurs qu’il se sentait suffisamment armé. Que s’est-il donc passé pour que, trois mois à peine après avoir fait ces déclarations, le gouvernement se hâte aujourd’hui de présenter une loi d’exil en s’engageant à l’exécuter, sans plus de retard, dès qu’elle sera votée ? Il y a eu sans doute quelque événement extraordinaire !

Oui, la conspiration est évidente ! M. le comte de Paris a tout récemment marié sa fille, la princesse Amélie d’Orléans, au prince héritier de la couronne de Portugal, au duc de Bragance, et avant de conduire sa fille à Lisbonne, il a fait ce que font assez souvent les pères de famille, même ceux qui ne sont pas des princes : il a reçu à cette occasion ses amis dans sa maison. M. le comte de Paris aurait, en vérité, manqué dVgards au souverain d’une nation amie s’il avait eu l’air d’amoindrir l’éclat d’une telle alliance, de donner un caractère presque clandestin à cette fête de mariage. Il a agi simplement, dignement, sans affectation, concilliant ce qu’il devait à son pays et ce qu’il devait aussi à la couronne portugaise que sa jeune fille est destinée à porter un jour. M. le comte de Paris a usé de son droit, du droit de tout le monde, en manant sa fille, en rassemblant pour un soir ses amis autour d’elle au moment où elle allait quitter la France. C’est la grande conspiration, toute la conspiration qui, à ce qu’il paraît, a mis la république en péril — et surtout les têtes républicaines à l’envers ! Les radicaux, ces gardiens vigilans de l’ordre légal et de la paix publique, ont été scandalisés de la fête de l’hôtel Galliera, du train spécial emportant une princesse royale ! Ils ont saisi aussitôt l’occasion de faire revivre les projets de proscription et d’expulsion. Les radicaux ont commandé ; quelques-uns des ministres, radicaux encore plus que ministres, M. Lockroy, M. Granet, ont suivi le mot d’ordre du parti dans les délibérations du gouvernement, et M. le président du conseil, avec sa vigueur bien connue, avec sa rare faculté d’évolution, n’a eu bientôt d’autre ressource que de choisir entre les manières de s’exécuter, de demander lui-même au mois de mai ce qu’il avait refusé d’accepter au mois de mars. M. le président de la république, il faut lui rendre cette justice, paraît avoir refusé de prendre un rôle actif dans cette répugnante comédie ; il aurait, dit-on, déclaré, avec une liberté d’esprit qui lui fait honneur, qu’il n’avait aucun goût pour un décret sommaire d’expulsion par raison d’état lorsqu’il ne voyait aucun danger, que si le ministère et la majorité étaient d’un autre avis, ils n’avaient qu’à faire une loi que M. le ministre de l’intérieur se chargerait d’exécuter, qu’il n’avait quant à lui, rien à signer. M. le président Grévy a tenu à dégager sa responsabilité, et voilà comment M. le président du conseil Freycinet, qui s’en serait bien passé, s’est trouvé conduit à engager directement la sienne en proposant une loi qui n’est qu’une concession de plus aux passions réTolutionnaires, qui ne peut certes servir ni la république, ni la paix intérieure, ni la considération du gouvernement parmi les nations.

Qu’en sera-t-il maintenant de cette loi que M. le président du conseil s’est laissé arracher, qui est allée à une commission avec le digne cortège d’une autre motion de M. Basly demandant tout simplement la confiscation des propriétés des princes ? Elle sera votée ou elle ne sera pas votée, on votera l’expulsion, on ne votera pas la confiscation, peu importé : les plus habiles seraient bien embarrassés de dire comment cela finira. Le plus clair est que dans la voie où l’on entre, on ne sait pas où l’on va : les iniquités s’enchaînent, et l’histoire de ces derniers temps, de M. le président du conseil lui-même dans ses divers passages au pouvoir, prouve qu’on n’est jamais au bout des concessions, des capitulations. Ce qui se passe aujourd’hui, ce qu’on propose, ce n’est pas seulement un attentat de parti contre la liberté des personnes, un essai de répression pour raison d’état, un retour sans motif et sans excuse à des mesures d’exception, après quinze années pendant lesquelles ces princes qu’on veut bannir ont été les Français les plus soumis aux lois, les plus réservés et les plus discrets ; c’est le signe le plus frappant des déviations successives et redoutables d’une république qui, après avoir été modérée, constitutionnelle, opportuniste, est tout près aujourd’hui de n’être plus qu’une république radicale, révolutionnaire et tyranniquement exclusive. C’est l’introduction préméditée et systématique de la violence dans les affaires de la France. Cette politique, dont les lois d’exil sont la plus récente expression, — les esprits extrêmes qui la soutiennent le savent bien, — ne peut avoir d’autre résultat que de livrer de plus en plus le gouvernement du pays aux passions de secte, en rendant de plus en plus irréparable la rupture avec les opinions modérées, en ajoutant aux divisions, aux dissensions intestines, aux animosités des partis. C’est ainsi qu’on travaille à la paix publique, — et si ces tristes projets pour lesquels on oublie tous les intérêts du pays ont cette malfaisante signification dans notre politique intérieure, ils viennent, il faut l’avouer, singulièrement à propos dans nos affaires extérieures, dans nos relations. Ils sont un exemple de plus du décousu, des contradictions, de l’inconsistance que les passions de parti mettent dans notre diplomatie, dans nos rapports avec les nations du monde. C’est même un incident presque comique de cette triste affaire.

Assurément, si quelque chose peut prouver à quel point notre gouvernement est le jouet des partis et subit tout, au risque de se créer les pins étranges embarras, c’est bien ce qui se passe justement à l’occasion de ce mariage de la princesse Amélie d’Orléans avec le duc de Bragance. Qu’est-il arrivé, en effet ? C’est positivement fabuleux ! Le roi dom Luiz de Portugal, en bon ami de la France, s’est fait un devoir de communiquer à M. le président de la république le mariage de son fils, le duc de Bragance, et M. le président Grévy, en chef d’état bien appris, s’est hâté d’envoyer ses plus chaleureuses félicitations au souverain portugais. Ce n’est pas tout. Notre ministre à Lisbonne, M. Billot, a été nommé ambassadeur extraordinaire pour la circonstance, pour représenter la France aux fêtes du mariage, et M. l’ambassadeur extraordinaire Billot, qui avait évidemment reçu des instructions, a rempli sa mission comme il le devait, en tenant le langage qu’il était autorisé à tenir. Il a porté au palais des « Necessidades » le témoignage de l’intérêt de M. le président de la république pour la famille royale de Bragance, et, comme il l’a ajouté, « de la sympathie avec laquelle son gouvernement envisage une union qui doit établir un lien de plus entre les deux nations. » Il a insisté sur « les conséquences de cet heureux événement pour les relations de la France avec lé Portugal. » Et le roi dom Luiz, à son tour, a mis la plus vive effusion dans sa réponse toute cordiale. Il n’a pas caché le plaisir qu’il éprouvait à entendre dire par l’ambassadeur que, dans l’opinion du gouvernement français, « l’heureux événement à la veille de se réaliser en Portugal, — réalisé aujourd’hui, — doit constituer un lien de plus entre les deux pays. » Il s’est plu à représenter, comme le gage d’une amitié durable, a l’extrême faveur avec laquelle l’opinion publique, en Portugal, — c’est le langage du roi dom Luiz, — a accueilli la nationalité de l’épouse de mon bien-aimè fils… » Voilà, direz-vous, qui est au mieux, c’est la France que le roi de Portugal honore avec tact dans la jeune femme du prince royal ! Malheureusement, pendant qu’on parle ainsi à Lisbonne, tout est effarement à Paris. Au langage affectueux du roi dom Luiz on répond par la proscription du père de cette jeune princesse saluée comme le gage vivant de l’amitié des deux pays, par la chasse aux princes ! Franchement, que voulez-vous qu’on pense de ce gouvernement en Portugal et un peu partout ? Quelle opinion veut-on que les étrangers se forment de la fixité de notre politique, de la sûreté des rapports avec nous ? On se moque non pas de la France, mais de ce gouvernement de parti qui est toujours occupé à démentir ses paroles par ses actes, ou ses actes par ses paroles, qui compromet nos relations avec la Russie parce qu’il a besoin de disposer d’une ambassade, et nos relations avec le Portugal parce qu’il est serré de près par les radicaux.

De sorte que, sous prétexte de défendre la république contre des menaces et des périls imaginaires, on va gratuitement au-devant des difficultés intérieures, des embarras extérieurs, qu’on se crée sans raison et sans prévoyance ; on agite la France au dedans, on l’isole au dehors. Et à quoi toutcela peut-il conduire ? La question est posée, dit-on, il faut la résoudre. D’abord elle ne serait pas posée si les radicaux ne l’avaient pas soulevée, — un peu peut-être contre le ministère lui-même, — et si le gouvernement n’avait pas commencé par capituler devant les radicaux ; mais, de plus, qu’elle soit posée ou non, quelle compensation, quelle sûreté espère-t-on trouver dans la politique d’exclusion ? où en sera-t-on le lendemain ? Est-ce que l’éloignement des princes, fût-il sottement décidé, a une efficacité politique ? C’était bon autrefois, lorsque Louis XVIII était à l’extrémité de l’Europe, à Mittau, ou dans un vieux château au fond de l’Angleterre, sans communication avec la France, — lorsqu’il n’y avait ni les chemins de fer, ni le télégraphe, ni la presse. Aujourd’hui, les frontières existent à peine, les distances sont supprimées, une nouvelle court le monde en quelques heures. Les princes peuvent souffrir de l’exil, ils n’en sont pas diminués, ni moins présens politiquement. Ils sont désignés par la persécution, représentés par leurs amis en France. C’est une brutalité sans profit. On n’en est pas plus avancé, on reste tout aussi menacé parce qu’en définitive, le danger pour la république n’est pas dans la présence des princes à Paris, à Chantilly ou à Eu.

Non certes, le vrai danger pour la république n’est pas dans les princes, il est dans les républicains.eux-mêmes, acharnés à ruiner un régime qu’ils croient faire vivre en lui créant les conditions d’une vie impossible. Il est dans cette politique qui, depuis quelques années, semble se faire un jeu de tout désorganiser et de tout ébranler, de subordonner les intérêts, les institutions, les traditions, la justice, l’armée, l’administration, l’industrie du pays, aux passions et aux calculs de parti. Le danger réel, pressant, il est dans l’instabilité qu’on met partout, dans l’abus de la fortune nationale, dans la complaisance pour toutes les idées d’anarchie, dans la réhabilitation de tout ce qui est insurrection et révolution. On l’a vu ces jours passés encore par cette première séance de la session nouvelle, par cette discussion aussi étrange qu’imprévue sur la révolution de février qui a été comme le prologue de la proposition de la loi d’exil, et qui avait pour objet d’allouer des pensions aux survivans des blessés ou des combattans.de 1 8Z18. Le moment était, en vérité, bien choisi, lorsqu’on ne sait comment combler les déficits, lorsqu’il faut demander de nouveaux impôts aux contribuables, — et c’était de plus de l’argent bien placé ! S’il est, en effet, une journée malvenue dans l’histoire, inutile au moment où elle s’est accomplie, féconde en désastres pour l’avenir, c’est cette journée du 2/[ février qui a été, l’autre jour, le thème de déclamations passablement surannées. Les révolutions sont toujours sans doute des révolutions, c’est-à-dire des événemens redoutables ; il en est du moins que les circonstances justifient ou expliquent : celle du ! l février 1848 a précisément le caractère de s’être accomplie sans raison et sans nécessité contre un gouvernement qui tombait en respectant les lois jusqu’au bout, qui se prêtait, par le jeu même des institutions, à tous les progrès sérieux, et qui, après dix-huit ans de règne, laissait la France intacte dans ses frontières, en possession de son influence libérale dans le monde. On fera de l’histoire de père Loriquet républicain tant qu’on voudra, c’est là la vérité. M. Clemenceau, à l’occasion d’une défense du régime de juillet, a laissé échapper dans cette discussion un mot qui pourrait être utilement médité. 11 a dit, sans qu’on puisse trop voir à quoi il répondait : « Nous aurions deux provinces de plus et 10 milliards de moins à notre dette ! » Si M. Clemenceau a voulu dire que la révolution de 1848 a été pour quelque chose dans les malheurs qui ont depuis accablé la France, il avait certes raison. Le 25 février, le prince Louis Bonaparte était à Paris comme un héritier qui sentait que son heure approchait, — et, vingt ans après, le mot de M. Clemenceau était une réalité ! On conviendra qu’il n’y avait rien de pressant à revenir sur ce passé et à proposer des récompenses nationales pour ceux qui ont contribué obscurément à ouvrir à la France un si étrange avenir ; mais on tenait visiblement à s’essayer, à s’échauffer sur la révolution de février, pour en venir à l’expulsion des princes. C’est tout ce qu’on trouvait de mieux à faire !

Eh bien ! c’est là ce que le pays, qui est le premier intéressé et l’éternelle victime, doit voir distinctement. Lorsqu’il ne désire que le repos et la paix, on lui répond par des agitations et des proscriptions de princes qui ne sont certainement pas dans ses vœux. Lorsqu’il ne demande qu’à être respecté dans ses mœurs, dans ses habitudes religieuses, on se plaît à irriter les croyances, on s’amuse à prononcer, ne fût-ce que pour un moment et par passe-temps, la suppression du budget des cultes. Lorsqu’il réclame la prévoyance et l’économie dans ses finances, on s’empresse de voter des dépenses nouvelles, des subsides pour les combattans de toutes les insurrections. Lorsqu’il dit bien haut tout ce qu’il souffre dans ses intérêts, dans son agriculture, dans son industrie, on le rassure et on le soulage par les fêtes parisiennes ou par des déclamations, — ou bien encore les ministres s’en vont en voyage, l’un promettant au Nord la protection, l’autre promettant le libre-échange au Midi. —Tout est factice et incohérent dans la politique qu’on lui fait. C’est toujours la représentation qui continue et la France a plus que jamais le droit de demander si les républicains qui la gouvernent persisteront longtemps encore à voiler leur impuissance dans les affaires sérieuses par des épurations de fonctionnaires, par des violences de parti, par des scènes de tribune ou par de stériles débats sur toutes les révolutions du passé.

Après bien des incertitudes et des contradictions, voici enfin l’Europe délivrée, au moins pour ce printemps, de l’obsession des affaires d’Orient. La dernière difficulté qui aurait pu singulièrement embarrasser toutes les politiques et peut-être même devenir un danger pour la paix de l’Occident est à peu près résolue. Les cinq puissances unies pour imposer leur volonté par leur action diplomatique d’abord, puis parleurs démonstrations navales, ont atteint leur but. La Grèce bloquée par les vaiss eaux de l’Angleterre, de l’Autriche, de l’Allemagne de l’Italie, de la Russie, a fini par s’incliner devant la nécessité. Au dernier moment, il est vrai, tout aurait pu, encore une fois, être compromis par des incidens inattendus. L’armée hellénique et l’armée ottomane, depuis si longtemps en présence, se sont entrechoquées. Pendant quelques jours, Grecs et Turcs ont bataillé sur la frontière, se disputant quelques postes ; mais ce n’était plus là, évidemment, qu’une effusion de sang inutile. Ces incidens de guerre, ces escarmouches d’avant-postes perdaient de leur importance dès que la Grèce, laissée à elle-même, après le départ des ambassadeurs et la déclaration de blocus, avait pris son parti de ne plus résister aux volontés de l’Europe, de dissoudre son armée de campagne. C’est, en effet, depuis quelques jours la situation à Athènes. Un ministère d’affaires ou de circonstance a paru d’abord suffire pour présider à la transition. Toute réflexion faite, c’est le chef de l’opposition, M. Tricoupis, qui a fini par se charger du pouvoir, par accepter la mission de désarmer, de liquider cette pénible crise. La question est donc à peu près tranchée. Le blocus des ports grecs sera sans doute levé d’ici à peu. Les chances de complications prochaines s’évanouissent. Est-ce à dire que tout soit fini ? Rien ne finit en Orient, on le sait bien. Personne ne sort satisfait de cette crise des Ralkans, ni la Serbie, qui dévore l’amertume de ses défaites, ni la Bulgarie, qui se sent dans une situation précaire, ni la Grèce blessée dans sa fierté, ni la Turquie plus que jamais ruinée par ses armemens, et il n’est pas sûr que ce concert européen qui s’est formé pour réduire les Grecs soit lui-même bien solide. C’est du moins la paix du moment, ou si l’on veut, une trêve nouvelle. Une fois de plus, on a mis le pied sur une de ces allumettes qui peuvent mettre le feu partout, et c’est déjà quelque chose pour les gouvernemens, qui ont bien d’autres campagnes à poursuivre.

Rien, en effet, ne ressemble plus à une campagne, à une vraie campagne mêlée de péripéties, que ces débats qui se déroulent en Angleterre pour cette question irlandaise qui ne cesse de passionner l’opinion et le parlement. Depuis que la discussion pour la seconde lecture des bills de M. Gladstone est ouverte, la situation semble changer chaque jour de face. Tantôt M. Gladstone voit l’opposition redoubler de force, le nombre de ses adversaires grossir devant lui, et paraît menacé d’une inévitable défaite ; tantôt il semble reprendre l’avantage par son éloquence, par l’ascendant de sa popularité, par sa stratégie. A qui restera la victoire en définitive ? On ne le sait pas encore ; on ne voit pas comment se dénouera cette lutte où les négociations se mêlent aux discussions ardentes, où tous les partis ont pris position. Jusqu’ici les conservateurs avaient affecté de s’effacer, de laisser la première place dans le combat aux libéraux dissidens conduits par lord Hartington et même aux radicaux qui suivent M. Chamberlain. Il y a quelques jours, lord Salisbury n’a plus gardé ce silence, qui était peut-être une habileté. Il a prononcé à Saint-James-Hall un discours passionné, où aux projets et à la politique de M. Gladstone il a opposé les idées du pur torysme, une politique qui, sans aller jusqu’à ériger en système la répression à outrance et pour vingt ans à l’égard de l’Irlande comme on l’a dit, ne reste pas moins la politique traditionnelle de résistance. Un instant, M. Gladstone a pu croire que l’intervention bruyante de lord Salisbury le servirait, qu’elle aurait du moins l’avantage de rendre plus difficile la coalition de ses adversaires, libéraux dissidens et conservateurs, peut-être même de lui ramener lord Hartington et ses amis ; mais ce qu’a pu dire lord Salisbury ne change pas la position de lord Hartington, qui n’a pas lié partie avec les conservateurs, qui a levé le drapeau pour son propre compte, au nom du vieux libéralisme et de l’intégrité britannique. Lord Hartington est trop engagé par ses déclarations, par ses discours, par ses actes les plus récens pour pouvoir reculer : c’est lui qui a proposé le rejet du bill ministériel et qui reste le directeur de la campagne contre la politique irlandaise du cabinet. Évidemment M. Gladstone n’a que peu à espérer de ce côté. Tout ce qu’il peut se promettre, c’est de reconquérir les radicaux du groupe de M. Chamberlain, et c’est à cette œuvre de ralliement nécessaire qu’il met aujourd’hui toute son habileté.

Le grand et terrible vieillard qui a engagé une si dangereuse partie ne néglige certainement rien pour le succès de son entreprise. Il ne cesse de négocier en combattant. Il ne demande pas mieux que de désarmer par des concessions M. Chamberlain et ses amis, de chercher avec eux un moyen de concilier l’autonomie irlandaise et l’unité de l’empire, de maintenir une représentation de l’Irlande au parlement de Westminster dans certaines circonstances et dans certaines conditions. Toute sa tactique, pour le moment, paraît être de gagner du temps, de ne demander simplement aujourd’hui que le vote du principe de Vhome-rule, et il n’a pas caché sa pensée dans une réunion du parti libéral qu’il a provoquée ces jours derniers, où il a déployé autant de diplomatie que d’éloquence. Réussira-t-il ? Si, avec le concours des radicaux habilement reconquis par lui, il réussit à obtenir le vote du principe de sa politique, le reste de l’œuvre sera ajourné à une session d’automne, et d’ici là on aura le temps de s’entendre, de remanier, d’amender, d’atténuer le bill primitivement proposé. Si l’opposition l’emporte au vote qui terminera la discussion de la seconde lecture, c’est, selon toute apparence, la dissolution du parlement, un appel au pays en dernier ressort, et il n’y a point à s’y méprendre, des élections préparées, décidées dans de telles conditions, sont un assez redoutable inconnu. M. Gladstone a placé l’Angleterre entre l’impossibilité de retourner en arrière et la périlleuse témérité que son génie lui impose.

Les élections qui viennent de se faire au-delà des Alpes n’ont pas, heureusement pour l’Italie, une si dangereuse gravité et ne peuvent avoir les conséquences qu’auraient en ce moment des élections anglaises. Elles se sont passées, sinon sans bruit et sans quelques incidens de turbulence, du moins sans avoir soulevé les passions publiques et sans avoir provoqué de sérieuses agitations dans le pays. Elles ont été précédées de manifestations qui ont certes leur importance, comme le discours que M. Minghetti a prononcé dans une réunion, à Rome, et où l’ancien président du conseil a parlé avec son élégante facilité, avec le sentiment d’un vieux libéral disposé à se prêtera toutes les combinaisons qui peuvent donner un gouvernement sensé à l’Italie. Enfin de compte, les élections italiennes n’ont été que ce qu’elles pouvaient être dans les circonstances où elles ont été décidées et où elles se sont accomplies. Que dans ce récent mouvement électoral, il y ait eu quelques choix bizarres, comme celui de M. Cipriani, cet ancien soldat de la commune de Paris, sur qui pèsent de graves condamnations, ce ne sont là que des incidens excentriques, des phénomènes d’une maladie révolutionnaire dont tous les pays sont plus ou moins atteints. Dans leur ensemble, les élections n’ont pas changé sensiblement les rapports des partis, la situation parlementaire. Les radicaux de l’extrême gauche ont eu un certain nombre de nominations, pas assez pour avoir une influence décisive et pour être un danger. Les pentarques, les amis de M. Cairoli, de M. Nicotera, de M. Crispi, de M. Baccarini, de M. Zanardelli, qui forment l’opposition la plus sérieuse et qui comptaient sur la victoire, n’ont eu, après tout, que de médiocres succès. M. Cairoli seul a été élu deux fois, à Rome et à Pavie. Le chiffre de l’armée pentarchique arrive à peine à cent cinquante. La droite reprend son rang, avec l’importance que lui donnent les traditions et les lumières, dans le parlement. L’avantage principal et définitif est encore à M. Depretis, qui retrouve sa majorité, qui reste maître de la situation. La majorité n’est pas grande, il est vrai ; telle qu’elle est, elle suffit pour assurer au ministère les moyens de vivre, pour le mettre à l’abri des échauffourées imprévues.

Qu’en fera le président du conseil : Son premier soin sera sans doute d’obtenir le vote d’une partie du budget, puis d’ajourner le parlement, c’est-à-dire les difficultés, à l’automne. D’ici là il aura eu le temps de voir plus clair dans la situation parlementaire et peut-être de modifier son ministère. Au fond, à regarder de près, ces élections récentes de l’Italie, elles ont une signification assez apparente. Il est clair que le pays éprouve un certain éloignement pour les partis extrêmes, qu’il n’a de goût ni pour les aventures, ni pour les agitations, et si M. Depretis, qui est un homme de sens pratique, veut assurer son pouvoir, il ne le peut qu’en ralliant autour de lui toutes ces opinions modérées qui, en Italie comme partout, sont la force des gouvernemens, des institutions libres.

Au moment où il y a des affaires sérieuses un peu partout, — en Angleterre, où s’agite toujours la question d’Irlande, en Italie, où les élections viennent de s’accomplir, en Allemagne même, où les débats économiques succèdent au vote delà loi ecclésiastique, l’Espagne est tout entière à un événement attendu depuis quelques mois. La jeune veuve du roi Alphonse XII, la reine régente Marie-Christine, a mis au monde un prince dont la naissance a « été accueillie et est considérée par les Espagnols comme un gage de sécurité publique. Tout se réunit pour donner à cet événement un caractère particulièrement intéressant, et si on a pu souvent dire que l’imprévu règne au-delà des Pyrénées, l’histoire de l’Espagne, depuis quelques mois, prouve du moins que cet imprévu peut tromper quelquefois les mauvais augures.

Lorsque le roi Alphonse XII s’éteignait si prématurément, à la fin de ]’année dernière, il est, certain que l’Espagne se trouvait tout à coup dans une situation critique qui pouvait aisément devenir périlleuse. La princesse chargée à l’imr. roviste du lourd fardeau d’une régence était une étrangère peu connue jusque-là, peu mêlée aux affaires, excitant peut-être quelque ombrage. De plus, l’hérédité restait pour ainsi dire en suspens. 6n ne savait si la jeune infante qui succédait pour le moment à son père resterait définitivement la reine, ou si elle ne devrait pas s’effacer devant le nouveau-né qu’on attendait. L’avenir pouvait paraître assez sombre, tout au moins assez énigmatique. En réalité, le sentiment du péril est peut-être ce qui a sauvé l’Espagne. Le pays ne fut jamais plus tranquille qu’il ne l’a été depuis quelques mois. Tout s’est passé sans accident, sans trouble, dans les circonstances Jes plus douloureuses et les plus difficiles. La reine Christine, depuis son avènement à la régence, a montré autant de tact et d’intelligence que de droiture. Elle s’est popularisée lorsqu’il y. a quelques jours, au lendemain d’une tempête qui s’était abattue sur Madrid et avait fait de nombreuses victimes, elle a tenu à aller elle-même, malgré son état, visiter les malheureux, porter des secours à toutes les misères. C’est justement peu après s’être imposé ces généreuses fatigues qu’elle a mis au monde ce prince, — le premier peut-être dont le règne commence avec la vie, — et dont la naissance a pu être annoncée aux provinces par ce.simple mot : « Le roi est né ! » L’hérédité s’est trouvée ainsi fixée. La jeune reine provisoire est redevenue la princesse des Asturies. L’enfant né d’hier est le roi d’aujourd’hui. Il a été bienvenu et acclamé partout dans les provinces comme à Madrid. Les partis ont fait pour un moment trêve à leurs querelles devant ce berceau. Le président du congrès, M. Cristino Martos, qui a été républicain sous une république éphémère, le président du sénat, le général Concha, marquis de la Havane, se sont plu également à saluer le nouveau prince comme une espérance pour le peuple espagnol, comme un « symbole d’ordre, de liberté, de tous les intérêts du régime représentatif. » Le pape Léon XIII a été choisi comme le parrain de l’enfant royal. On peut dire aujourd’hui que la douloureuse crise de transition ouverte par la mort du roi Alphonse XII est close : un nouveau règne a commencé en pleine paix, au milieu d’une satisfaction assez générale.

Ce règne qui s’ouvre au-delà des Pyrénées est, il est vrai, une minorité, et ce serait une singulière illusion de croire que toutes les difficultés sont finies parce qu’on a pu dire il y a quelques jours à Madrid ce mot qui a couru partout : « Nous avons un roi ! » Assurément, rien n’est fini, les partis hostiles n’ont pas désarmé. On a même déjà prétendu que les carlistes se préparaient à une nouvelle campagne et les républicains, de leur côté, n’ont pas renoncé à leurs complots révolutionnaires. Il y aura des conspirations, des agitations, peut-être des insurrections, c’est possible. Il y a pourtant une chose assez claire. Les carlistes, depuis un demi-siècle, ont déjà fait bien des tentatives de guerre civile, et même quelquefois dans des conditions qui semblaient favoriser leur cause, ils n’ont jamais roussi ; ils n’auraient des chances, peut-être sérieuses, que si les républicains commençaient par bouleverser le pays. Ils le savent bien, et les républicains qui ont quelque raison sentent bien aussi que, s’ils réussissaient à rejeter l’Espagne dans des révolutions nouvelles, ils rendraient une force singulière au carlisme, qui se retrouverait bientôt en armes devant eux. Le nouveau roi n’est qu’un enfant et la personne chargée d’exercer la régence n’est qu’une femme ; mais les gouvernemens de minorité n’ont pas toujours été les plus faibles dans un pays aux intincts généreux et chevaleresques. Cet enfant et cette femme, qui n’ont de défense que dans la nation et par la nation, représentent, après tout, une société nouvelle, les garanties libérales, des institutions protectrices de tous les droits, de toutes les opinions. Ils trouvent une sorte de force dans leur faiblesse comme dans tout ce qu’ils représentent pour le bien et l’avantage du pays. Tous les partis réguliers, qu’ils s’appellent libéraux ou conservateurs, sont également intéressés à ne pas ruiner par leurs divisions une cause qui est leur propre cause, à se rallier autour de cette jeune monarchie constitutionnelle, qui, en même temps qu’elle est la tradition vivante, est la garantie de tous les progrès sérieux, légitimes et durables.

CH. DE MAZADE.