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Chronique de la quinzaine - 31 mai 1875

Chronique n° 1035
31 mai 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 mai 1875.

C’est la triste fortune de la France de n’avoir trop souvent que le choix des ennuis, de vivre sans cesse entre toutes ces perspectives de complications extérieures périodiquement renaissantes et les préoccupations obstinées de son organisation intérieure. Elle passe des troubles diplomatiques aux incohérences constitutionnelles ou parlementaires. Quand les difficultés ne viennent pas du dehors, elles reparaissent à Versailles. Au fond, la France, par ses intentions, par ses vœux, par sa conduite, est certainement innocente de ces agitations qu’on lui inflige, qu’elle ne comprend pas toujours, et pour elle la meilleure politique est celle qui la laissera en paix avec tout le monde comme avec elle-même. Pour le moment du moins, et c’est une première victoire de l’intérêt public, de la raison universelle, les nuages extérieurs sont dissipés. Cette crise qui a éclaté si brusquement, sans cause apparenté, sans prétexte saisissable, cette crise s’est apaisée comme elle s’était élevée, en un instant, — ce qui tendrait à prouver qu’il pouvait bien y avoir un certain artifice de savans calculateurs dans cette émotion soudaine, mystérieuse, qui pendant quelques jours a fait frissonner le vieux continent.

Voilà donc le grand malentendu évanoui et le calme rétabli heureusement en Europe. Les esprits retrouvent un peu de sang-froid et les affaires peuvent reprendre leur essor. Qu’on se plaise maintenant à disserter sur les causes secrètes, sur les particularités intimes et la portée réelle de cet étrange incident qui a éclaté tout à coup au milieu de l’Europe étonnée, qu’on discute à perte de vue pour savoir si le cabinet de Berlin avait adressé aux autres gouvernemens une circulaire au sujet des prétendus armemens de la France, ou s’il s’était borné à charger ses agens de transmettre verbalement ses impressions aux chancelleries européennes, qu’on recherche dans quelle mesure, sous quelles formes s’est manifestée l’intervention conciliatrice des plus grandes puissances, et même que les journaux allemands, par une volte-face subite, se montrent aujourd’hui aussi pacifiques qu’ils étaient belliqueux et agressifs il y a quelques semaines, qu’on se perde dans toutes les contradictions et toutes les interprétations, soit. Il est bien certain qu’il y a eu quelque chose, et que ce quelque chose a suffi pour provoquer non-seulement les plus sérieuses, les plus vives manifestations d’opinion, mais encore une sorte d’arbitrage diplomatique, dont la conséquence a été de faire sentir à tous les impatiens de guerre l’isolement moral où ils allaient se trouver. La présence de l’empereur Alexandre II à la cour de Prusse a visiblement exercé une influence décisive, et les messages que le prince Gortchakof s’est hâté de transmettre dès les premières entrevues à la diplomatie russe indiquent assez nettement la nature des conseils qui étaient portés à Berlin. Le tsar a joué le rôle de modérateur, de pacificateur, et en vérité les journaux allemands auraient voulu, par leurs intempérances belliqueuses, ménager, un succès à la Russie qu’ils n’auraient point agi autrement. Mettons, si l’on veut, et comme on le répète aujourd’hui, que l’empereur Alexandre avait cause gagnée avant d’arriver, qu’il a trouvé M. de Bismarck dans les dispositions les plus conciliantes ; il a eu du moins le mérite de venir en aide à ces dispositions, et son langage a pu être d’autant plus efficace qu’il était l’expression évidente d’un sentiment européen. L’intervention de l’Angleterre elle-même en effet n’est plus un mystère ; elle a été avouée en plein parlement par M. Disraeli, qui, ayant à répondre au chef de l’opposition, à lord Hartington, a dit sans détour : « Il est exact que le ministère a conseillé à sa majesté d’adresser des représentations au gouvernement de l’empereur d’Allemagne relativement à l’état des relations entre l’Allemagne et la France. Le but de ces observations était de rectifier des notions inexactes et d’assurer le maintien de la paix. Ces observations ont reçu une réponse satisfaisante. » L’Italie n’a point hésité à s’unir à l’Angleterre, à employer ses efforts pour détourner les chances d’un conflit ; l’Autriche, sans prendre l’initiative, n’est point restée sans doute en arrière, de sorte qu’au moment décisif tout s’est réuni pour convaincre M. de Bismarck en lui enlevant l’espérance de faire croire désormais que la France est le boute-feu de l’Europe.

Le résultat de ce travail, dont tous les secrets ne sont point divulgués, c’est cet apaisement qu’on voit aujourd’hui, qui s’est accompli pour ainsi dire par la toute-puissance du sentiment européen, et, on peut l’ajouter, par une sorte de justice universellement rendue à la modération de la politique française. Quelle est en effet l’attitude que la France a gardée dans cet imbroglio, qui aurait bien pu devenir redoutable ? Elle est restée en quelque façon immobile, s’efforçant uniquement de rectifier ou d’éclaircir des faits dénaturés, attendant tout de la raison publique, laissant aux grandes puissances le temps de reconnaître leurs intérêts, et au bout de tout elle s’est retrouvée d’accord avec les politiques prévoyantes de l’Europe, qui ne sauraient rester indifférentes devant de nouveaux déchaînemens de la force menaçans pour tout le monde. La paix est donc assurée, la Russie l’a dit, l’Angleterre l’a confirmé, l’Allemagne jure qu’elle n’a jamais eu d’intentions hostiles, et, dans cette crise heureusement dénouée ou tempérée, la France peut du moins trouver un avantage, un profitable enseignement : elle doit sentir par tout ce qui arrive le prix de la vigilance, le danger du temps perdu et des incohérences intérieures, la nécessité d’une organisation fixe, complètement régularisée, sur laquelle puisse s’appuyer une action diplomatique assez forte pour sauvegarder dans toutes les circonstances nos intérêts d’indépendance, de dignité et d’avenir.

Cette nécessité d’achever une organisation publique déjà ébauchée en principe, c’est là précisément la question qui s’agite aujourd’hui à Versailles, et c’est autour de cette question que les partis retrouvent l’âpreté de leurs passions, de leurs ressentimens, comme s’ils oubliaient tout, même ces complications extérieures qui viennent de se dérouler sous leurs yeux, comme s’ils n’avaient d’autre préoccupation que de rendre tout impossible. Quelle est cependant la vérité des choses ? Une constitution a été votée le 25 février, cela n’est point douteux. Dans cette assemblée épuisée de luttes, de divisions, de compétitions impuissantes, une majorité a fini par se rencontrer pour sanctionner sous le nom de la république des institutions nouvelles. Dès lors la république existait, non plus seulement comme un fait toléré, mais comme un régime légalement établi dans des conditions déterminées. De cette situation est sorti un ministère qui avait la double mission de représenter au pouvoir la pensée de conciliation autour de laquelle s’étaient ralliées les diverses portions de la majorité du 25 février et de préparer les lois destinées à compléter l’organisation nouvelle qui venait d’être adoptée, qui avait toute la force d’un acte de souveraineté nationale, d’autorité constituante. Le ministère a eu depuis deux mois sa politique qui peut être discutée ; dans tous les cas, il a pris certainement au sérieux la partie essentielle de sa mission, et, dès que l’assemblée, après les vacances de printemps, s’est réunie de nouveau aux premiers jours de mai, il lui a soumis divers projets, l’un définissant les rapports et les attributions des pouvoirs publics, l’autre fixant les conditions pratiques de l’élection du sénat. La loi électorale pour la chambre des députés n’avait plus à être présentée, puisqu’elle a déjà subi l’épreuve d’une première lecture. Au premier abord, tout cela semble assez simple, et la route paraît toute tracée. Il est clair que l’assemblée, après avoir épuisé son droit souverain par le vote d’une constitution, n’avait plus désormais qu’une existence nécessairement limitée, et on pouvait croire qu’elle reviendrait à Versailles avec le sentiment de la situation qu’elle s’est faite à elle-même. On pouvait présumer que, liée par des résolutions irrévocables, elle n’aurait plus qu’une pensée, celle d’honorer la dernière période de sa carrière en recherchant d’un commun effort tout ce qui pourrait améliorer les institutions nouvelles. C’était une manière de bien finir pour une chambre qui existe depuis plus de quatre ans déjà, qui aura disposé des destinées de la France dans les crises les plus terribles. Malheureusement, soit que la direction ait manqué, soit que les passions, les rancunes, l’esprit de division, aient été plus forts que les inspirations de la raison, l’assemblée dès sa réunion est retombée dans toutes les incohérences. On dirait que les partis épuisent leurs dernières forces à se fractionner plus que jamais, et que, ne pouvant rien par eux-mêmes, ils n’ont d’autre politique que de résister aux nécessités qui les pressent, de remettre perpétuellement en doute ce qui a été résolu, de raviver le sentiment d’incertitude que la constitution du 25 février avait précisément pour objet d’apaiser.

Que les partis irréconciliables, que les légitimistes, les bonapartistes, s’efforcent de détruire et d’affaiblir à leur profit ce qui a été fait, ils sont dans leur rôle. Ceux qui par raison, par nécessité, ont contribué à fonder le régime nouveau ne sont peut-être pas beaucoup plus près de s’entendre sur la nature, sur les conséquences d’une œuvre à laquelle ils semblent ne s’être prêtés qu’avec toute sorte de réticences, et on est réduit à chercher à travers des votes contradictoires une majorité toujours mobile. Où est-elle, cette majorité, sans laquelle on ne peut cependant rien, ni achever ce qui a été commencé, ni revenir en arrière, ni même appeler le pays à se prononcer lui-même ? Tantôt elle a l’air d’incliner vers la droite, tantôt elle revient vers la gauche. L’esprit du 24 mai lutte avec l’esprit du 25 février. Un jour une majorité décide qu’il n’y aura plus d’élections partielles, — ce qui impliquerait la prévision d’une dissolution prochaine. Le lendemain on recule devant cette perspective, une commission arrête au passage une proposition fort modérée de M. Calmon, qui tendrait à fixer moralement, approximativement la date des élections, en précisant un ordre du jour, en réglant ou en limitant les travaux parlementaires. L’assemblée se débat visiblement contre cette nécessité qui pèse sur elle, qui l’importune. Elle admet bien qu’elle doit se dissoudre, elle n’admet pas qu’on lui en parle, et surtout elle n’aime pas qu’on fixe des dates. Ce sont les fractions conservatrices qui ont fait repousser les propositions de dissolution ; c’est la gauche qui à son tour a réussi à faire décider la formation d’une nouvelle commission des trente instituée pour examiner les lois complémentaires de la constitution que M. Dufaure proposait de renvoyer à l’ancienne commission. C’est la gauche qui a triomphé cette fois, et elle a même peut-être trop triomphé, puisqu’elle remplit la commission nouvelle, puisqu’elle a exclu une fraction considérable de la droite et du centre droit, de sorte que les antagonismes, au lieu de s’apaiser, ne font que se perpétuer et se raviver à travers toutes ces oscillations de majorité. Il n’est pas toujours facile de se reconnaître au milieu de ces confusions, et en définitive celui qui a parlé le vrai langage politique, qui a indiqué la seule route à suivre, c’est M. de Lavergne, dont l’intervention a été des plus sérieuses depuis quelques mois, et dont la nouvelle commission constitutionnelle vient de faire son président. Les paroles que M. de Lavergne a prononcées en prenant possession de cette présidence sont une définition de la situation et un programme politique. « Nous avons été conduits par un concours de circonstances impérieuses à donner au gouvernement la forme républicaine. Tous les bons citoyens doivent s’y rallier, puisque l’assemblée souveraine a prononcé… Montrons par la sagesse et la fermeté de nos décisions que nous savons dominer nos divisions pour maintenir au dedans l’ordre et la liberté, comme pour conserver la paix au dehors. » Ainsi a parlé M. de Lavergne, sans enthousiasme et sans subterfuge, comme un homme décidé à tirer parti d’une situation créée par la nécessité.

Que sortira-t-il maintenant de cette nouvelle commission des trente ? Il est à espérer que celle-ci ne recommencera pas dans un autre sens l’expérience de la première commission des trente, qui, pour être trop de la droite, a eu la chance de préparer lentement, laborieusement, des projets que l’assemblée n’a point sanctionnés. La commission nouvelle tiendra sans doute à procéder avec plus de rapidité, et, pour être trop de la gauche, elle ne s’exposera pas à préparer des lois qui ne retrouveraient pas la majorité du 25 février. Au fond, ce qu’il y aurait de mieux serait de ne pas trop se perdre en discussions inutiles, d’accepter à peu près les projets que le gouvernement a présentés, qui résument les garanties essentielles d’un régime régulier dans les conditions où la France est placée, où elle doit vivre assez longtemps. Qu’on s’étudie à éclaircir ou à préciser certains points des propositions ministérielles, rien de mieux ; dans leur ensemble, les projets sont ce qu’il y a pour le moment de plus réalisable, de plus conforme à notre situation, et ce serait une étrange méprise de ne pas tenir compte des nécessités du temps, d’attacher trop d’importance à des détails, à des considérations secondaires, d’exagérer la gravité des dissidences qui ont paru se produire dès les premières séances de la commission.

Qu’on disserte tant qu’on voudra sur les théories constitutionnelles, sur les lois respectives de la monarchie et de la république, sur la permanence des assemblées et sur la limite des pouvoirs exécutifs : aujourd’hui la première condition, et le ministère s’est justement inspiré de cette pensée, la condition première, c’est qu’il y ait un gouvernement assez fort, suffisamment armé, ayant une certaine faculté d’initiative, capable d’agir au besoin avec un plein sentiment de sa responsabilité sous le contrôle toujours sérieux et libre, mais souvent silencieux des assemblées. C’est surtout et pour longtemps une nécessité de politique extérieure. Il ne s’agit pas, bien entendu, de laisser dans le vague un droit hypothétique de déclaration de guerre, qui en aucun cas évidemment ne pourrait être exercé sans le concours des pouvoirs délibérans ; mais il faut que les cabinets étrangers sachent qu’ils ont devant eux un gouvernement avec lequel ils peuvent traiter, dont la parole n’est pas sans cesse à la merci d’un conflit des partis, qui peut mettre de la suite, de la discrétion, tous les ménagemens nécessaires dans la direction des affaires, et qui en ayant une certaine liberté diplomatique est en état de répondre devant l’Europe de la sûreté de ses engagemens comme de la tranquillité intérieure du pays. Croit-on qu’on irait bien loin avec une diplomatie obligée d’accepter toutes les interpellations, de rendre compte des négociations qu’elle poursuit, des combinaisons qu’elle prépare ? Si on veut que le gouvernement ait du crédit en Europe, il ne faut pas lui refuser ce qui donne le crédit, les projets ministériels n’exagèrent certainement rien sous ce rapport. — Mais c’est la monarchie avec ses droits, ses caractères et ses prérogatives que vous représentez là, dira-t-on ; la république a ses lois, ses exigences, ses principes ou même ses susceptibilités et ses ombrages. — C’est un pur préjugé de parti, et nous oserions ajouter que c’est surtout sous la république et dans l’intérêt de la république que le gouvernement doit être fortement constitué, sérieusement conservateur. On oublie que c’est précisément par ces prétendues nécessités républicaines que la république a toujours péri ou qu’elle n’a pu réussir à se fonder, et c’est tout simple, parce qu’un pays a besoin avant tout d’ordre dans la vie intérieure, de sûreté et de crédit dans ses relations extérieures. Le jour où la république devient ce que les républicains la font trop souvent, un régime d’agitation, d’instabilité ou d’anarchie, un phénomène assez naturel se produit : l’incertitude commence, la confiance disparaît, les cabinets étrangers cessent de traiter avec des pouvoirs sans garanties, les populations s’inquiètent du lendemain, et instinctivement tous les regards cherchent un pouvoir qu’on croit réparateur, qui, par une réaction fatale, est presque toujours la dictature. C’est une histoire qui n’est point tellement vieille qu’elle n’ait un intérêt de circonstance. Les républicains qui ont commencé à discuter sur toutes ces questions dans la commission des trente doivent y réfléchir avant d’aller plus loin dans cette voie. Est-ce que la souveraineté nationale cesse d’être vivante, permanente, parce qu’elle n’est pas représentée par une de ces commissions de surveillance qui ne sont qu’un rouage inutile ou embarrassant, qui n’empêchent rien avec les gouvernemens d’aventure, et qui pour les gouvernemens honnêtes ne sont le plus souvent qu’une cause de faiblesse ? On l’a vu après 1848 : est-ce que les commissions de permanence et l’assemblée elle-même ont empêché le 2 décembre 1851 ? On a pu le voir dans ces dernières années : est-ce que les commissions permanentes n’ont pas été une occasion de médiocres interpellations fort inutiles, souvent puériles, se reproduisant tous les quinze jours pendant les vacances parlementaires ? La force préservatrice n’est point dans les restrictions, dans les petites précautions, elle est surtout dans l’honnêteté des gouvernemens, dans le sentiment qu’ils ont de leurs devoirs et de leur responsabilité.

Il y a une autre question qui, sans avoir un caractère constitutionnel, met aujourd’hui tous les partis aux prises et est peut-être plus grave que celle des prérogatives du pouvoir exécutif parce qu’elle touche à des points plus délicats, parce qu’elle peut même conduire à des scissions nouvelles, à une crise ministérielle : c’est la question du système qui sera adopté pour l’élection des députés. Le scrutin de liste par département sera-t-il maintenu ? reviendra-t-on au scrutin individuel par arrondissement ? Le ministère paraît résolu à soutenir avec énergie ce dernier système ; la gauche et la plus grande partie du centre gauche, c’est-à-dire les groupes les plus nombreux de la majorité du 25 février, se prononcent pour le scrutin de liste. C’est assurément une affaire des plus sérieuses ; mais il faut bien convenir que, par la manière dont elle est traitée, elle perd un peu de sa gravité. C’est un problème politique qu’on ramène aux proportions d’une question d’intérêt de parti et même d’intérêt personnel. La vérité est que, pour la plupart des groupes parlementaires, pour beaucoup de députés et de candidats à la députation, le meilleur système est celui avec lequel on a le plus de chances de succès, et on l’avoue naïvement. De toutes parts, il y a des enquêtes pour savoir où l’on peut réussir, de quels collèges on pourrait disposer, quelles combinaisons seraient possibles selon les divers procédés de scrutin. Les opinions se décident d’après les résultats de l’enquête : ce n’est pas plus difficile que cela de trouver le meilleur régime électoral !

Ce ne sont là après tout que des considérations assez subalternes. La vraie question est de savoir non pas qui réussira, mais quel est le système le plus rationnel, le plus sensé et au point de vue politique le plus prévoyant. Évidemment le scrutin d’arrondissement a l’avantage d’être le procédé d’un régime régulier, et certainement le moyen le plus exact d’arriver à une représentation sincère du pays. Il rapproche le député des électeurs, qui savent du moins à qui ils confient le soin de représenter leurs opinions et leurs intérêts. On redoute la prépondérance excessive des influences locales. Est-ce que ces influences ont jamais empêché des arrondissemens de faire des élections toutes politiques, de nommer des hommes considérables pour leur notoriété, pour les idées qu’ils personnifiaient ? Seulement même dans ce cas, les élections sont toujours moins tumultueuses, moins incohérentes, sans être moins significatives ; elles ne ressemblent pas à un ouragan. Le scrutin de liste offre précisément ce danger de procéder sans choix, par bourrasque, et qu’on remarque à quels résultats il arrive forcément : ou bien il laisse des fractions considérables de l’opinion sans représentation, ou bien il réunit les noms les plus disparates. On a voulu avoir des élections politiques, on a les élections de la confusion et de l’incohérence ! Aujourd’hui le scrutin de liste semble rallier à la dernière extrémité certains esprits qui veulent ou qui croient y voir une arme plus efficace contre le bonapartisme ; mais au contraire c’est justement aux bonapartistes, que le scrutin de liste peut offrir un moyen de compter leurs forces, d’arriver à une sorte de manifestation plébiscitaire, et le danger serait bien plus grave encore, si au moment des élections les libéraux du centre droit et du centre gauche se trouvaient divisés, comme ils semblent l’être aujourd’hui, si l’impérialisme pouvait se flatter d’attirer à lui un certain nombre de conservateurs. Et puis, en fin de compte, on veut entrer dans un régime régulier, et on irait aux élections avec un système de scrutin dont le résultat peut être de produire des perturbations nouvelles, de mettre en doute la constitution elle-même. Voilà toute la question.

C’est dans de tels momens que l’intervention résolue du gouvernement peut être efficace ; mais, direz-vous, toutes les fois que le gouvernement prend une initiative, il échoue. M. de Broglie a échoué l’an dernier, le cabinet qui a précédé le ministère actuel a échoué à son tour. Tout récemment, M. Dufaure a voulu demander le renvoi de ses projets à l’ancienne commission des trente, et il a encore échoué. C’est que malheureusement ces interventions sont souvent tardives, ou décousues, ou hésitantes, lorsqu’elles devraient avoir le caractère supérieur d’un système coordonné, pratiqué avec ensemble et résolution. Si le gouvernement s’inspirait de cette pensée, il agirait partout à la fois, sur l’assemblée, sur l’opinion, sur ses agens. Il mettrait de l’ordre dans son action, et il ne laisserait pas notamment se perpétuer cette immixtion d’officiers dans des cérémonies religieuses, où ils vont figurer comme des prédicateurs ! Le gouvernement peut dire qu’il respecte la liberté de conscience ; il ne la respecterait probablement pas, s’il la voyait se produire sous d’autres formes. Ne s’expose-t-il pas à voir son autorité affaiblie en permettant aux uns ce qu’il interdirait aux autres, en autorisant des officiers de l’armée à mener de front les devoirs de la vie militaire et le rôle de l’apostolat public dans des réunions et jusque dans des églises ? C’est en vérité une question des plus sérieuses pour l’armée elle-même, que tous les efforts, tous les soins, devraient tendre à éloigner des mêlées politiques et religieuses.

Les bonnes politiques font les peuples tranquilles. Qui aurait dit, il y a une quinzaine d’années, qu’un jour prochain viendrait où, tandis que le pape continuerait à résider au Vatican, le roi Victor-Emmanuel serait au Quirinal, le parlement italien siégerait à Monte-Citorio, et Garibaldi se promènerait dans la ville éternelle, s’occupant de la canalisation du Tibre ? C’est par une modération habile, par la mesure jusque dans l’accomplissement de la révolution la plus extraordinaire, que l’Italie en est arrivée là, et le pays qui semblerait le plus exposé aux agitations religieuses, précisément à cause de cette révolution, qui n’a pu s’accomplir que par une transformation de la papauté temporelle, ce pays est le plus paisible du continent. Nulle part il n’y a plus de liberté qu’au-delà des Alpes, et nulle part il n’y a moins d’animosités religieuses, moins de conflits violens. Entre Italiens, tout s’arrange de façon à ne pas pousser les querelles jusqu’au bout ; il n’y a que des étrangers pour aller porter au Vatican des paroles de guerre, qui font l’effet d’une dissonance. Est-ce le moment de changer de système ? M. de Bismarck ne s’est point aperçu qu’il demandait tout simplement à l’Italie de sacrifier sa paix intérieure, toute une tradition, pour lui complaire, pour le suivre dans la campagne qu’il a entreprise à sa manière en Allemagne ; il n’a pas réussi. Des interpellations parlementaires se sont produites récemment à Rome au sujet de la politique du gouvernement dans les affaires religieuses ; elles se rattachaient visiblement aux dernières tentatives plus ou moins avouées de M. de Bismarck, et des députés de la gauche ont saisi l’occasion de témoigner une fois de plus leurs inclinations pour l’Allemagne, leurs préférences pour les procédés du chancelier de Berlin. En définitive, la loi des garanties n’a point été sérieusement mise en cause, et la politique du gouvernement est sortie intacte de la discussion, elle a reçu de la majorité parlementaire une sanction nouvelle. Dans toutes ces questions des affaires religieuses, des relations extérieures de l’Italie, le ministère a facilement raison de toutes les oppositions. M. Minghetti, M. Visconti-Venosta, ont pour eux le parlement, l’opinion, le libéralisme modéré ; ils ont surtout en leur faveur le succès évident, palpable, d’une politique qui assure à leur pays une position aisée et privilégiée en Europe, qui a certainement permis à l’Italie d’intervenir efficacement avec les autres puissances pour le maintien de la paix.

L’Italie a besoin de la paix comme tout le monde ; elle en a besoin pour ses finances, pour son industrie, pour l’affermissement d’un ordre régulier en Sicile, pour le développement de tous ses intérêts, et assurément il n’a été question que de paix dans l’entrevue tant commentée de Venise, comme dans la visite que le roi Victor-Emmanuel a reçue peu après du prince impérial d’Allemagne à Naples. L’Italie a trop souffert des aventures pour se lancer de gaîté de cœur dans des aventures nouvelles, ou même pour ne pas voir avec une certaine crainte se rouvrir auprès d’elle des crises qui pourraient un jour ou l’autre l’entraîner dans l’inconnu. Que le prince impérial d’Allemagne aille à Naples, ou à Florence ou à Venise, elle le reçoit courtoisement, elle ne se livre pas. Elle est tout entière à elle-même, fêtant par des commémorations populaires ses vieilles illustrations, Pétrarque l’an dernier, tout récemment à Ferrare l’Arioste et Savonarole, bientôt Michel-Ange, — se reposant dans le sentiment de son existence nationale affermie et garantie, précisément par l’habile prudence de ceux qui conduisent ses affaires. Ce ne sont ni les tentations étrangères, ni les déclamations révolutionnaires qui restent sans écho, ni quelques effervescences d’étudians à l’université de Naples qui peuvent altérer cette fine modération, essence du caractère national, tel qu’il se retrouve chez la plupart des hommes éminens qui ont marqué dans les révolutions contemporaines.

Il y a encore à Florence un de ces hommes de fine et forte race, plus qu’octogénaire aujourd’hui, aimé autant que respecté dans son pays : c’est le marquis Gino Capponi, qui vient de publier une Histoire de la république de Florence. Descendant d’une des plus vieilles familles de l’ancienne république, mêlé depuis sa jeunesse à tous les événemens par le conseil encore plus que par l’action, ami de tous les écrivains de son temps et même de beaucoup d’écrivains français à qui il a offert l’hospitalité dans sa belle villa de Varramista, le marquis Gino Capponi est resté un de ces vieux types de modération supérieure, de libéralisme, de haute culture politique et littéraire. Le poète Niccolini disait de lui autrefois que c’était « la fleur des hommes de bien et de savoir. » Président du conseil un instant en 1848 et bientôt débordé par la révolution, puis par les réactions, il rentrait dans la retraite, d’où il n’est sorti que pour devenir par une sorte de désignation spontanée sénateur du royaume d’Italie. Sans cesser d’être Florentin, il est devenu Italien de cœur. Malheureusement il a depuis longtemps les yeux fermés à la lumière, c’est le grand aveugle de Florence. Son infirmité ne lui a été douce qu’un jour, en 1849. Comme il passait sur le Pont-Vieux conduit par un ami, les Autrichiens défilaient tambour battant sur le quai de l’Arno ; « ce sont eux, dit-il d’un accent brisé, au moins je ne les verrai pas ! » Malgré tout, ce grand et robuste vieillard a gardé une singulière clairvoyance d’esprit. S’intéressant toujours à la France, initié à la politique européenne, il juge les événemens avec une raison supérieure ; il se tient au courant de tout, et avec les souvenirs de ses lectures, avec les archives de sa famille dépouillées pour lui, il a pu dicter cette Histoire de la république de Florence, dont la pensée, par une coïncidence curieuse, est une sorte d’héritage recueilli de M. Thiers, qui devait, lui aussi, raconter les annales florentines ; « mais, ajoute le marquis Capponi, une histoire autrement importante et toute française appelait à elle l’illustre auteur. » Œuvre d’érudition et de style, l’Histoire du marquis Capponi n’a pas moins une portée politique ; elle se propose, selon l’idée de M. Thiers lui-même, de décrire une des démocraties les plus avancées dans un temps où toutes les sociétés vont vers la démocratie, et c’est ainsi que ce vaillant homme, privé de la lumière, chargé d’années, mais non vaincu par l’âge, réunit dans un livre les deux objets de ses affections, Florence et l’Italie nouvelle.

L’Espagne, à travers ses révolutions, finira-t-elle par reconquérir la fixité que l’Italie a gardée même dans les crises les plus décisives de sa transformation ? Elle y travaillé avec une certaine énergie et même aujourd’hui avec une certaine suite, dont le principal mérite revient assurément à l’homme chargé de diriger les affaires de la monarchie restaurée. Une épreuve que l’Italie nouvelle n’a pas connue au même degré que l’Espagne, ou qu’elle n’a connue que d’une manière très transitoire, c’est cette guerre civile obstinée, meurtrière, stérile, qui épuise le pays, qui rend plus difficile le rétablissement d’un régime régulier. Les carlistes n’ont certainement aucune chance de triompher ; mais, s’ils n’ont aucune chance de réussir, ils peuvent prolonger la lutte dans les provinces où ils sont retranchés, et aggraver ainsi les misères du pays. Un instant, on a pu croire que l’adhésion de Cabrera au roi Alphonse XII allait produire des effets décisifs. Assurément l’exemple donné par un des chefs les plus anciens et les plus brillans de la cause carliste a eu une certaine influence sur les bandes de don Carlos ; il n’a point atteint néanmoins jusqu’ici le noyau des forces de l’insurrection, et il est clair que c’est toujours à l’action militaire de frapper le grand coup qui peut déterminer la décomposition des forces carlistes. Jusqu’à ce que ce coup puisse être frappé d’une main énergique et sûre, tout est incertain ; les armées restent en présence, les opérations ne se poursuivent que sur certains points, particulièrement sur la côte cantabrique, où l’amiral Barcaiztegui vient d’être tué par un obus carliste, et les changemens fréquens de généraux ne sont pas de nature à activer la guerre.

Comment sortir de là ? À vrai dire ce n’est pas une question exclusivement militaire, ce n’est pas seulement la lutte d’une armée contre une année. L’action militaire dépend de la politique, et c’est ici justement que ce qui se passe aujourd’hui à Madrid prend une certaine importance. Jusqu’ici la marche du gouvernement nouveau a été paralysée par le conflit souvent invisible de toutes les influences, par les efforts de la fraction absolutiste de l’ancien parti modéré, qui n’a rien négligé pour s’imposer à la faveur de ses vieux services et de son attachement à la cause royale. Évidemment M. Canovas del Castillo, après avoir eu plus d’une lutte intime à soutenir et plus d’une résistance à vaincre, a senti lui-même que le moment était venu d’en finir avec tous ces conflits d’influence et de donner à la jeune royauté d’Alphonse XII le caractère constitutionnel qu’elle doit avoir, il a compris qu’il devait agir pour rallier toutes les forces libérales à la monarchie nouvelle, et avec une habile hardiesse il a fait un pas décisif vers le rétablissement du régime parlementaire. Deux actes ou deux incidens significatifs ont marqué jusqu’ici cette évolution qui vient de commencer. Le premier de ces actes est un rapport que le ministère vient d’adresser an roi et qui a reçu une publicité officielle. C’est en véritable programme politique, le préliminaire d’une restauration constitutionnelle. Le ministère n’hésite point à dire : « La période préparatoire des élections est ouverte… Remettre en vigueur le système représentatif, créer une légalité qui, respectée partout, ferme la période dissolvante du provisoire, telle est l’aspiration suprême du gouvernement de votre majesté… » Et en appelant l’oubli sur toutes les différences d’antécédens des hommes mêlés aux luttes de ces dernières années, le ministère ajoute : « Tous les amis du bien public et du trône constitutionnel partageront sans nul doute cette même pensée. »

Cet appel a été entendu, et peut-être avait-il été concerté avec les libéraux. Toujours est-il que presque aussitôt, avec l’autorisation du gouvernement lui-même, d’anciens ministres, d’anciens sénateurs ou députés, se sont réunis au nombre de près de six cents. Parmi eux se trouvaient des hommes de toutes les nuances constitutionnelles, M. Mon, M. Barzanallana, M. Alonso Martinez, le marquis de Corvera, le marquis de Pidal, M. Calderon Collantes, M. Candau, M. Silvela, M. Cortina, et bien d’autres. Cette réunion, qui a eu toute l’apparence d’une séance parlementaire, ne s’est pas contentée de faire un acte public d’adhésion au roi ; elle a nommé une commission chargée de préparer les élémens de la constitution nouvelle. Depuis ce moment, elle a reçu d’innombrables adhésions de toutes les parties de l’Espagne. Un ancien ministre du roi Amédée et du général Serrano, M. Sagasta, a paru seul résister au mouvement ; mais il n’a pu retenir beaucoup de ses amis, même de ses collègues dans le dernier ministère Serrano, et son opposition reste une bouderie assez inutile qui cache peut-être une ambition personnelle mal satisfaite. Tout cela se fait évidemment de concert avec le gouvernement, surtout avec M. Canovas del Castillo, qui, plus que tout autre, a contribué à provoquer, à faciliter cette manifestation en faveur du jeune roi. Que sortira-t-il de ce travail ? C’est le prélude du rétablissement des institutions libérales par la formation d’un parti national autour du trône restauré, et c’est dans la monarchie constitutionnelle que l’Espagne trouvera sûrement la force la plus efficace pour achever la défaite de l’insurrection carliste ; c’est par cette monarchie sérieusement pratiquée qu’elle pourra réussir à relever ses finances, son crédit, et réparer les désastres accumulés par de longues et stériles révolutions.

CH. DE MAZADE.