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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1903

Chronique n° 1699
31 janvier 1903


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.


M. Combes est déconcertant. Sa psychologie était encore inconnue il y a quelques jours, et nous ne sommes pas bien sûrs qu’elle ne le soit pas encore, car il y a peu de logique dans sa manière d’être, et on ne peut pas dire de lui, comme d’un autre grand personnage, qu’il ait les intentions de tout ce qu’il fait. Il semble, au contraire, d’après ses derniers aveux à la tribune, que ses intentions aillent dans un sens et ses actes dans l’autre. A le juger seulement d’après ceux-ci, on l’avait pris pour un homme qui en voulait un peu à la religion de ce qu’il l’avait quittée, et qui faisait tous ses efforts pour la détruire. Eh bien ! on se trompait. M. Combes a une âme profondément religieuse. Il cherchait une occasion de le dire, et l’a trouvée dans la discussion du budget des Cultes. Ses meilleurs amis demandaient la suppression de ce budget. Ils savaient qu’ils seraient battus, et n’attachaient aucune importance particulière à une manifestation qu’ils font machinalement tous les ans. Quand ils ont vu monter M. Combes à la tribune, ils croyaient connaître d’avance son discours : ce devait être celui que tous les ministres des Cultes prononcent en pareille occasion, et qui est presque devenu une formule de protocole. O surprise ! O stupeur ! M. Combes a fait à la Chambre une profession de foi religieuse, et il en est résulté un grand scandale. Personne ne s’y attendait, et on était vraiment en droit de ne pas s’y attendre.

M. Combes a protesté qu’il était personnellement d’accord avec ses amis de l’extrême gauche, et qu’il était arrivé à une supériorité d’esprit qui lui permettait de se passer de religion, tout en restant honnête homme ; mais il n’a pas admis qu’on pût conclure de lui aux autres. Ce passage de son discours est trop important pour que nous ne le reproduisions pas intégralement. « Notre société, a-t-il dit, ne peut pas se contenter des simples idées morales telles qu’on les donne actuellement dans l’enseignement superficiel et borné de nos écoles primaires. Pour que l’homme puisse affronter les difficultés de la vie avec ces idées, il faut les étendre, il faut les élever, il faut les compléter par un enseignement que vous n’avez pas encore créé, et que vous devez créer avant de songer à répudier l’enseignement moral qui a été donné jusqu’à présent aux générations… Nous considérons, en ce moment, les idées morales telles que les Églises les donnent, — elles sont les seules à les donner en dehors de l’école primaire, — comme des idées nécessaires. » Il serait difficile de faire le tableau de la Chambre, et surtout de l’extrême gauche, au moment où M. le président du Conseil a prononcé ces paroles imprévues. L’émotion était vive, le désarroi profond. M. le président du Conseil a provoqué des réponses indignées. On s’est efforcé de lui faire sentir sa faute, mais en vain : il a persévéré obstinément dans son hérésie. « Je ne sais pas, s’est-il écrié, si la majorité a pris le change sur mes sentimens. J’ai dit à la tribune du Sénat, il y a deux ans, en défendant l’article 14 de la loi sur les associations, que j’étais un philosophe spiritualiste, et que je regardais l’idée religieuse, — je l’ai répété aujourd’hui, — comme une des forces morales les plus puissantes de l’humanité. La majorité savait très bien ce que j’étais quand elle m’a accepté comme président du Conseil. Si elle trouve que je ne suis pas à ma place, elle n’a qu’à le dire. » C’était poser la question de confiance. M. Combes a obtenu gain de cause ; le budget « les Cultes a été voté à une grande majorité ; mais ce n’était plus celle sur laquelle le gouvernement s’appuyait hier. Toute l’extrême gauche a voté contre lui, toute la droite a voté pour lui. Ce n’est pas la première fois que nous assistons à ce phénomène : mais, cette fois, il a eu un caractère particulièrement grave, et il laissera un trouble durable, parce que M. Combes a attaqué de front une des idées les plus chères à la partie la plus active de la majorité, à savoir que l’école laïque est une église, la meilleure de toutes, la seule, celle hors de laquelle il n’y a pas désormais de salut, et que l’enseignement qu’on y donne remplace à tous les points de vue avec avantage celui de la religion. En disant cela, M. Combes s’est fait beaucoup d’ennemis. M. Ferdinand Buisson lui a répondu. M. Buisson est un des principaux pontifes de cette religion purement laïque qu’il a chargé les instituteurs de propager dans les écoles primaires. Serait-ce donc en vain qu’on a fait tant de manuels de morale civique, avec le but avoué de les mettre à la place du catéchisme ? Aurait-on échoué dans cette grande tâche ? L’enseignement moral des écoles primaires serait-il inférieur en qualité et en autorité à celui de l’Église ? M. Buisson ne l’admet pas, et il a élevé une protestation polie, mais énergique contre l’allégation téméraire de M. Combes. Il s’est même laissé entraîner jusqu’à prononcer un mot violent et injurieux, en parlant d’un autre enseignement, qui, « sous prétexte de religion, perpétue les superstitions, les préjugés et les fanatismes, et constitue une véritable entreprise d’abêtissement. » Voilà donc l’Église et la contre-Église dressées en face l’une de l’autre, et la plus intolérante des deux n’est peut-être pas celle que pense M. Buisson.

Ceux qui disent que M. le président du Conseil a quelque peu déplacé la question et que son discours n’était pas indispensable pour défendre le budget des Cultes et le Concordat, n’ont peut-être pas tout à fait tort. Mais prenons sa thèse telle qu’il l’a présentée ; elle contient certainement beaucoup de vérité actuelle ; aussi nous sommes-nous permis de dire en commençant qu’il y avait quelque contradiction entre ses paroles et ses actes. Il croit à la nécessité de la religion : est-il bien sûr de ne l’avoir pas ébranlée depuis qu’il est au ministère ? Sa politique a reçu, jusqu’à son dernier discours, les applaudissemens enthousiastes et frénétiques des ennemis déclarés de toute religion. Il faut donc bien que quelqu’un se soit trompé, ou M. Combes, ou ceux qui l’ont soutenu, et nous croyons, quant à nous, que ce ne sont pas ceux-ci. Lorsque M. Combes déclare que l’enseignement donné dans les écoles primaires est insuffisant pour servir de base à une doctrine morale, il a raison. Nos instituteurs ne sont pas des prêtres en jaquette ou en veston. Ils sont faits pour enseigner à lire, à écrire, à compter ; ils sont professeurs d’histoire et de géographie ; mais voilà tout. C’est une grande puérilité de croire qu’ils peuvent être par surcroit les apôtres d’une croyance nouvelle. Lorsqu’on a fait l’école neutre, on a voulu séparer l’enseignement scolaire proprement dit de l’enseignement plus profond qui touche aux idées philosophiques et religieuses. Qu’il y ait à cela des inconvéniens, soit ; mais enfin, c’est ce qu’on a voulu faire, ou du moins on l’a dit. Aujourd’hui, on veut autre chose, et le discours de M. Buisson en contient la déclaration formelle. On veut élever les enfans dans la pensée que la religion est une superstition du passé, et que nous avons aujourd’hui beaucoup mieux. C’est là une violation flagrante de la neutralité qui avait été promise : et c’est une raison de plus pour que l’État respecte, à côté de lui, la liberté d’un autre enseignement que le sien. Nous ne demandons pas autre chose que cette liberté : et qui donc la refuse ? C’est M. Combes. Il la supprime avec les congrégations qui l’exercent. Après son dernier discours, on ne saurait trop s’étonner de ce défaut de logique. Au début de la session, il a répondu à des interpellateurs qui lui demandaient ce qu’il comptait faire relativement aux établissemens non autorisés, des congrégations qui l’étaient elles-mêmes, ou qui avaient demandé à l’être : il a expliqué qu’il autoriserait à titre provisoire ces établissemens là où il n’y avait pas encore une école communale suffisante, mais qu’il les dissoudrait ailleurs. N’était-ce pas professer, comme M. Buisson, que les écoles laïques suffisaient à tous les besoins moraux dès qu’elles suffisaient à tous les besoins matériels ? Moins de quinze jours après, M. Combes disait le contraire : il tenait sur l’insuffisance morale des écoles laïques un langage que nous n’aurions pas tenu nous-mêmes. Sans doute il veut maintenir l’enseignement religieux dans l’Église ; c’est là seulement qu’il le juge à sa place : mais M. Buisson est bien fort contre lui lorsqu’il vient dire que le meilleur moyen d’inculquer à l’enfant l’inutilité de la religion est de ne pas lui en dire un mot à l’école. M. Buisson est logique ; M. Combes ne l’est pas. Sans prendre parti ni pour l’un ni pour l’autre, nous nous contentons de demander la liberté, et de dire que c’est elle qui est nécessaire. Elle l’est d’autant plus que l’esprit de secte prévaut plus impérieusement du côté où auraient dû être la tolérance et l’impartialité.

Nous ne savons pas encore quelles seront pour M. Combes les conséquences de ce que ses amis les plus indulgens appellent son incartade. Quelques-uns essaient timidement de le défendre, en prétextant qu’on l’a mal compris ; mais d’autres le jettent résolument par-dessus bord. Le charme est rompu entre sa majorité et lui ; une fissure s’est faite dans le « bloc. » M. le président du Conseil n’est d’ailleurs pas le seul qui se soit mis dans un mauvais cas. M. le ministre de la Guerre est en train, lui aussi, de perdre les bonnes grâces de l’extrême gauche. Qui l’aurait cru ? Il avait si bien commencé ! Il avait donné tant de satisfactions aux radicaux socialistes ! Il s’était si bien mis, au Sénat, à la remorque de M. Rolland pour organiser le service de deux ans ! Mais le pli originel persiste toujours chez les hommes : un moment est arrivé où le général André s’est rappelé qu’il était soldat. Pendant ses vacances, il a écrit une lettre au président de la commission sénatoriale de l’armée pour faire des réserves sur certains points que son adhésion antérieure avait fait considérer comme acquis : c’est tout un contre-projet qu’il introduisait dans le débat. La presse radicale socialiste en a éprouvé de la mauvaise humeur : elle avait attendu mieux d’un ministre qu’elle avait tant prôné, et cette fois encore nous sommes obligés de dire qu’elle était un peu dans son droit. Tout à coup la chaîne a paru lourde au général André, et il a fait un mouvement pour la secouer. Il ne s’en est pas tenu là, et, dans une discussion récente, à propos de la détestable propagande qui répand dans l’armée l’indiscipline et le mépris du devoir militaire, il a tenu un langage qu’aucun de ses prédécesseurs n’aurait désavoué. C’en était trop : M. le général André est devenu suspect à son tour. Mais il faut dire un mot de cette affaire.

La Chambre a commencé la session comme elle le fait toujours, c’est-à-dire par la constitution de son bureau. Elle a nommé M. Jaurès vice-président. Quels que soient son talent et la situation considérable qu’il a prise au Palais-Bourbon, M. Jaurès était contre-indiqué pour la vice-présidence. Son élection ne pouvait être qu’une élection de parti, et le parti socialiste n’est pas de ceux qu’on puisse sans imprudence porter, en quelque sorte, au pinacle : il a une tendance suffisamment caractérisée à s’y placer à lui tout seul. De plus M. Jaurès a écrit, il y a quelques mois, une lettre pour le moins inconsidérée à un socialiste italien : il y proclamait l’utilité de la Triple-Alliance pour faire contrepoids aux fantaisies franco-russes. M. Jaurès a pris l’habitude de vivre dans une improvisation continuelle, il ne mesure pas toujours la portée des mots qu’il laisse tomber à toute volée de ses lèvres ou de sa plume ; son tempérament oratoire l’emporte au-delà de ses propres prévisions. Il n’avait peut-être pas voulu dire tout ce que signifiait sa lettre ; mais il l’avait dit, et le sentiment national en avait été chez nous profondément froissé. Nous ne sachions pas qu’aucun Allemand ait jamais écrit que l’alliance franco-russe était nécessaire pour faire contrepoids à la Triple-Alliance et à ses tendances parfois agressives : cependant il aurait pu le faire sans blesser aussi profondément le patriotisme spécifique de son pays, car son pays est victorieux, et, comme aimait à le répéter M. De Bismarck, rassasié au point qu’il n’a plus rien à désirer. Tel n’est pas notre cas. Une lettre comme celle de M. Jaurès aurait suffi, partout ailleurs qu’en France, pour tenir, au moins quelque temps, son auteur en dehors de toutes fonctions et dignités parlementaires. Mais nous avons une vieille habitude de commettre des imprudences où des inconvenances, sauf à nous en repentir ensuite. M. Jaurès a donc été élu vice-président. L’élection du reste du bureau allait de soi. Aussitôt après, la Chambre est entrée avec un louable empressement dans la discussion du budget.

La discussion générale a été remarquable : M. Paul Deschanel et M. Ribot y ont prononcé des discours dont l’effet a été très grand. Un peu de curiosité s’attachait d’avance à celui de M. Deschanel, qui, président de la Chambre pendant toute la dernière législature, avait dû longtemps se taire et avait pu se recueillir. Il opérait vraiment une rentrée : on se demandait ce qu’il dirait. Il a fait preuve des mêmes qualités brillantes que les Chambres antérieures avaient connues et applaudies, et a repris tout de suite sa place parmi les premiers orateurs de l’assemblée. Il a montré que la classification des partis, et des hommes dans ces partis, était aujourd’hui tout arbitraire, et tenait aux circonstances qui, depuis quelques années, ont jeté tant de trouble dans les esprits et ailleurs. Cette démonstration a été singulièrement confirmée, quelques jours après, par la confession publique, faite par M. Combes, de ses dissentimens avec la majorité. Pourquoi, aurait pu demander M. Deschanel s’il avait su déjà à quoi s’en tenir à ce sujet, pourquoi M. Combes est-il le chef d’une majorité avec laquelle il est en désaccord sur le plus important de tous les points ? Personne n’est plus à sa place ; tout le monde continue de vivre sur un malentendu qui commence à peine à s’éclaircir. Mais la partie essentielle du discours de M. Deschanel est celle qui s’appliquait à M. Jaurès et au socialisme. M. Deschanel a usé avec une cruauté d’ailleurs légitime de la lettre de l’orateur socialiste à laquelle nous avons fait allusion plus haut, pour faire sentir à la Chambre la faute qu’elle avait commise en portant au fauteuil de la vice-présidence l’homme qui l’avait écrite. Il y a eu dans sa parole, sous la correction de la forme, quelque chose d’énergique et de vibrant dont la Chambre a été remuée. C’est pourquoi son discours a paru avant tout être un acte : il s’était placé résolument entre les socialistes et la majorité, afin de les séparer. Inutile de dire que le lendemain, et depuis, il a été de la part de la presse socialiste l’objet des plus violens anathèmes ; mais nous pensons qu’il ne s’en tourmente guère et qu’il n’a fait que ce qu’il avait voulu faire.

Un pareil discours appelait une réponse. M. Jaurès, qui n’assistait pas à la séance, n’a pas pu la faire tout de suite. Toutefois la Chambre n’y a rien perdu. Elle a entendu d’abord un discours de M. Ribot, un des meilleurs certainement et des plus complets qu’il ait prononcés, discours qu’il est difficile d’analyser parce qu’il touche en passant à tous les sujets, financiers et politiques, et qu’il est, avec une grande précision dans les détails, un tableau d’ensemble de notre situation. Le succès de M. Ribot a été aussi grand que mérité. Sur notre politique intérieure il a dit, en des termes que M. Jaurès a mieux goûtés, la même chose que M. Deschanel. S’il a ménagé davantage la personne de ses adversaires, il ne s’est pas expliqué avec moins de netteté et de force sur la politique néfaste à laquelle ils condamnent le pays. On ne lui a pas répondu ; après lui, la discussion générale du budget a été close ; mais, deux ou trois jours plus tard, une interpellation sur la propagande antimilitaire dans l’armée a rouvert le débat en le portant sur un point plus précis. M. Jaurès voulait s’expliquer, se justifier. Il a prononcé une belle harangue : nous ne pensons pas qu’il ait convaincu son auditoire de l’innocuité de ses théories, ni de l’opportunité qu’il y avait de sa part à les exprimer.

M. Jaurès est un grand partisan de la paix ; nous aussi, cela va sans dire, et à peu près tout le monde avec lui et avec nous ; mais non pas au même degré que lui, ni dans les mêmes conditions. Il ne croit pas que la Triple-Alliance ait été conçue dans une pensée agressive. Elle n’a eu, du moins en principe, d’autre objet que de garantir à l’Allemagne la libre possession de ses conquêtes, et de nous décourager de toute velléité de reprendre ce qui nous en avait appartenu. Cette paix imposée ne choque pas M. Jaurès autant que d’autres. Il reconnaît d’ailleurs que la Triple-Alliance s’est quelquefois éloignée de son idée première, et que, si elle n’a jamais voulu la guerre d’une manière tout à fait consciente, elle s’est assez souvent exposée à la provoquer par ce qu’il y a eu, sinon d’offensif, au moins d’offensant dans son attitude. Aussi ne désapprouve-t-il pas, toujours en principe, l’alliance franco-russe ; il s’est même peu à peu laissé aller jusqu’à l’approuver. Seulement il ne lui déplaît pas de voir à côté d’elle un contrepoids. Sa pensée personnelle est si élevée qu’elle plane un peu dédaigneusement au-dessus de tous les systèmes d’alliance : elle les englobe tous pour les confondre dans une synthèse supérieure qui ne saurait mieux se traduire que par le désarmement universel et simultané. Rêveries, dira-t-on ! M. Jaurès est convaincu du contraire ; il est convaincu que ses rêveries se réaliseront dans un avenir prochain, et les socialistes lui apparaissent comme les vrais conducteurs de l’humanité vers une société internationale meilleure dont il aperçoit déjà les signes avant-coureurs. Il réussit moins à nous les montrer. M. Jaurès est un idéaliste. Les idéalistes sont dangereux en politique, surtout lorsqu’ils passent de l’intérieur à l’extérieur. M. Jaurès ne croit pas affaiblir chez nous l’idée de patrie, il a la prétention de la transformer et de l’élever : il se trompe sur le premier point comme sur le second. La réponse que lui a faite M. Ribot a dégagé la Chambre du poids que son discours avait fait peser sur elle Quand bien même tout ce qu’a dit M. Jaurès serait vrai, M. Ribot a demandé si c’était à nous de le dire, et la Chambre a témoigné par ses manifestations qu’elle ne le croyait pas. Le patriotisme a sa pudeur comme la vertu, a affirmé M. Ribot ; il y a des choses qu’un peuple vaincu fait mieux de taire ; sa dignité le lui conseille quand même son intérêt ne le lui imposerait pas. Au surplus, il n’est pas vrai que l’altitude de l’Allemagne à notre égard ail été constamment pacifique depuis trente ans. M. Ribot a rappelé les incidens de 1875, l’affaire Schnæbelé, le voyage intempestif de l’impératrice Frédéric à Paris. Ce sont choses que tout le monde connaît. Il y en a d’autres qui sont testées dans la pénombre des chancelleries et ne sont heureusement pas parvenues au grand jour de la publicité. Ceux qui ont vu de près comment les affaires de l’Europe ont été conduites depuis la guerre savent quelles amertumes nous avons dû dévorer, quelles angoisses nous avons dû étouffer, et pour mieux dire quelle sagesse nous avons dû avoir pour garantir intact ce trésor de la paix si précieux à M Jaurès, mais qui a été si souvent en péril sans qu’il s’en doutât. La situation s’est peu à peu améliorée parce que nous sommes restés forts, et qu’une grande alliance est venue nous en récompenser : mais qu’arriverait-il si les théories de M. Jaurès prévalaient dans nos âmes, alors qu’elles ont si peu de prise sur celles de nos rivaux ? C’est la question que la Chambre se posait en écoulant M Jaurès, et qui s’est trouvée résolue pour elle lorsqu’elle a entendu M. Ribot.

Elle a entendu ensuite M. le ministre de la Guerre auquel M Ribot avait ouvert et même indiqué les voies. Cette propagande abominable qu’on fait dans nos casernes, cette exhortation à l’indiscipline qu’on y répand, M. Ribot a sommé M. Jaurès de les désavouer à la tribune M. Jaurès n’en a rien fait mais le général André l’a fait, lui, en termes catégoriques. Lorsqu’on est passé au vote, les déclarations du gouvernement ont été approuvées par 441 voix et désapprouvées par 55. Parmi ces dernières était celle de M Jaurès : c’était sa réponse aux invitations de M. Ribot. De tout ce qui précède, nous nous garderons bien de tirer une conclusion exagérée. Il n’est pas probable que nous soyons déjà à la veille d’une transformation dans la majorité de la Chambre. Il est toutefois permis de constater qu’à deux reprises différentes, et sur des questions aussi simples que graves, cette séparation des socialistes et de la majorité que M. Deschanel a voulu préparer et que M. Ribot a évoquée, lui aussi, comme un dénouement nécessaire, s’est faite naturellement et par la force des choses. Une majorité ministérielle ; qui se disloque lorsqu’il est question des plus hauts questions religieuses et scolaires, ou de la manière dont il faut entendre le patriotisme, ou des conditions d’existence de l’armée, est-elle une majorité de gouvernement ? Non, certes. Elle se dissoudrait demain s’il n’y avait pas la question des congrégations. Là est la sauvegarde de M. Combes : elle peut encore durer et le l’aire durer longtemps.

Le conflit qui s’est élevé entre le Venezuela d’une part, l’Allemagne, l’Angleterre et l’Italie de l’autre, est-il sur le point d’atteindre son terme pacifique ? Les dernières dépêches le font espérer et nous le désirerons, car, s’il se prolongeait, les puissances européennes alliées pourraient finir elles-mêmes par n’être plus tout à fait d’accord. Leurs gouvernemens ont toujours bien l’air de l’être. Les notes officieuses publiées par la presse anglaise donnent à croire qu’ils le sont. Tout le monde est décidé à maintenir le blocus jusqu’à ce que le Venezuela ait pris des engagemens suffisans, et donné surtout des garanties qu’il les tiendra. Il y a même, dans les notes anglaises, un essai, à la vérité un peu timide, de justifier les procédés particuliers par lesquels les marins allemands ont maintenu le blocus. Mais, si on se retourne du côté de l’opinion, et si on en juge par des articles de journaux qui, cette fois, ne sont pas officieux, la note change aussitôt, et on s’aperçoit que, non seulement en Angleterre, mais aux États-Unis, les esprits sont bien près de l’exaspération. En Angleterre, on regrette hautement de s’être engagé avec l’Allemagne, aux États-Unis, on se demande si on pourra longtemps encore accommoder la doctrine de Monroë avec les façons de faire des Allemands. Il faut convenir que ceux-ci ont, pour n’en rien dire de plus, la main terriblement lourde. Ils n’ont d’ailleurs pas l’air de croire que la situation soit délicate ou puisse le devenir. Ne sont-ils pas dans leur droit ? Les États-Unis n’ont-ils pas reconnu qu’ils y étaient ? L’Angleterre ne leur fait-elle pas escorte ? Dès lors, ils ne mesurent plus la portée de leurs coups, et ils s’appliquent surtout à frapper fort, comme s’ils voulaient laisser aux Vénézuéliens la même impression de terreur qu’ils ont inspirée naguère aux Chinois. C’est leur manière, il faut s’y habituer. Mais on s’en souviendra désormais avant d’engager, sur un point quelconque du globe, une nouvelle action commune avec eux. Le premier exploit de leur marine a consisté, après avoir capturé quelques vaisseaux vénézuéliens, à les couler purement et simplement. A Washington et à Londres, aussi bien d’ailleurs que dans le reste du monde, un pareil acte a paru inutilement brutal, à supposer même qu’il fût conforme au droit des gens, ce qui est douteux, et le gouvernement anglais a tenu à faire savoir que les Allemands en avaient pris seuls la responsabilité. Nous devons reconnaître que le gouvernement allemand lui-même a estimé que le fait méritait explication : l’officier qui l’a commis a été rappelé. Il est malheureusement mort en route, de sorte qu’on ne saura jamais la vérité. S’il s’est suicidé, comme le bruit en a couru, on peut en induire qu’il avait outrepassé ses instructions ; mais les circonstances de sa mort n’ont pas été éclaircies.

Le blocus a continué. Il a été sévèrement maintenu et pratiqué, non sans dommage pour le commerce international. Néanmoins, la situation était correcte ; personne ne pouvait s’en plaindre ; on pouvait seulement exprimer le souhait qu’elle prit fin le plus tôt possible. C’est ce qu’a fait le président Castro : il lui semblait qu’ayant accepté le principe de l’arbitrage, il avait quelque droit de demander la levée du blocus. Les puissances alliées ne l’ont pas entendu ainsi, et nous ne les en blâmons pas : elles ont réclamé des gages plus sérieux, plus substantiels, que l’acceptation théorique de l’arbitrage ou des négociations qui devaient le préparer. Toutefois, au point où on en était, il n’y avait plus lieu à des faits de guerre proprement dits. Aussi l’émotion a-t-elle été vive en Amérique et en Angleterre, sans parler de l’étonnement qu’on a éprouvé partout ailleurs, lorsqu’on a appris qu’un vaisseau allemand, la Panther, bombardait le fort de San Carlos. Ce fort est situé sur une petite île qui commande le chenal entre la mer et la ville de Maracaïbo. Que s’était-il passé ? On dit et le fait n’a rien d’invraisemblable, que la Panther a voulu poursuivre la petite chaloupe vénézuélienne Miranda dans la lagune de Maracaïbo ; ou encore, et c’est la version officielle du gouvernement allemand, que l’occupation de cette lagune était indispensable pour empêcher les communications entre le Venezuela et la Colombie. Mais il fallait, pour cela, passer devant le fort de San Carlos. L’officier allemand qui commande la Panther prétend que le fort a tiré le premier sur lui ; les Vénézuéliens disent, au contraire, que c’est le navire allemand qui a ouvert le feu : encore un point qui reste obscur. Ce qui donne à croire que la Panther n’avait pas l’intention d’attaquer le fort, c’est que ce vaisseau était insuffisamment armé pour le faire, qu’il a subi d’abord des avaries notables, et qu’il a dû rebrousser chemin. Il n’a pas tardé, comme on devait s’y attendre, à revenir à la charge escorté du Vineta. Le bombardement de San Carlos a redoublé alors d’activité. Les premières dépêches ont annoncé que le fort avait été réduit en cendres ; d’autres sont venues depuis, d’après lesquelles le drapeau vénézuélien continuerait d’y flotter ; le fort d’une part, le navire allemand de l’autre, auraient été également éprouvés. Il ne semble pas, en tout cas, que l’affaire ait été bien brillante pour ce dernier. Nous en parlons au point de vue militaire : au point de vue politique, il n’est pas douteux qu’elle ait été fâcheuse. L’enthousiasme a été grand à Caracas lorsqu’on y a appris la belle défense de San Carlos, ce qui n’a pas grande importance et peut même passer pour une effervescence assez factice. Mais l’impression ressentie en Angleterre et aux États-Unis n’a, elle, rien d’artificiel, et ne pourrait pas se renouveler impunément. Il est grand temps que tout cela finisse. A tort ou à raison, l’opinion britannique est convaincue que les Allemands ont des vues beaucoup plus étendues que le paiement de leurs créances. L’expédition du Mexique, qui s’est terminée si misérablement pour nous sous le second Empire, revient à toutes les mémoires et sert à des comparaisons faciles. On se demande si l’Allemagne, comme autrefois la France, n’a pas une idée de derrière la tête, qu’elle fera connaître au bon moment. En Amérique, on a des préoccupations analogues : on y voit avec une impatience croissante une puissance européenne faire acte de guerre et tirer le canon contre le sol américain. Le Venezuela, si peu intéressant il y a quelques semaines encore, lorsqu’il n’était qu’un petit État obstinément banqueroutier, commence à retrouver les sympathies qu’il avait perdues et si bien mérité de perdre. Il en résulte une situation générale équivoque, tendue, énervante pour tous, que la sagesse des gouvernemens a su jusqu’ici maintenir à peu près régulière et pacifique, mais qui n’en reste pas moins très inquiétante. Nous avons dit que le dénouement semblait prochain. On sait qu’une commission de diplomates s’est réunie à Washington pour le préparer. Le Venezuela y est représenté par M. Bowen, ministre des États-Unis à Caracas, que le président Castro a investi de ses pleins pouvoirs. Il y a quelques jours, une note officieuse a été publiée par la presse britannique, d’où il résultait qu’on s’entendrait sans doute à Washington, sans avoir besoin d’aller jusqu’à la Cour de la Haye, le tribunal arbitral que toutes les puissances ont institué, mais devant lequel elles ne sont généralement pas pressées de comparaître. Ni l’Angleterre, ni l’Allemagne, n’y montrent la moindre inclination ; elles cherchent plutôt à y échapper. Elles avaient bien accepté l’arbitrage du président Roosevelt, mais ce n’est pas la même chose. Le président Roosevelt est un chef d’État ; on aurait senti derrière sa sentence autre chose qu’une force morale ; enfin, l’Angleterre et l’Allemagne, sans parler de l’Italie, n’auraient pas été fâchées de l’engager avec elles dans une affaire où son impartialité l’aurait bien obligé de reconnaître au Venezuela quelques torts. C’est même pour tous ces motifs que le président Roosevelt a décliné l’honneur qu’on voulait lui faire, et a suggéré de s’adresser à la Cour de la Haye. Mais les puissances aiment mieux s’entendre directement entre elles à Washington : les inquiétudes de quelques-unes d’entre elles sont de nature à les y aider. De son côté, le président Castro a compris qu’il n’obtiendrait la levée du blocus que s’il donnait des gages réels de l’acquittement de ses dettes, et M. Bowen a fait connaître qu’il proposait une délégation de 30 p. 100 sur les douanes de la Guayra et de Puerto-Cabello, sans que ce nouvel engagement portât atteinte à ceux que le Venezuela avait déjà contractés.

Tout fait croire qu’on s’entendra, car tout le monde est excédé de la situation actuelle, et, quelque bonne contenance qu’ils fassent, les gouvernemens sentent bien qu’ils ne pourraient plus contenir longtemps l’explosion de l’opinion. Elle se tournerait contre l’Allemagne avec une violence dont les premiers symptômes sont déjà très significatifs. On compare volontiers, à Washington, et même à Caracas, les procédés de l’Angleterre à ceux de l’Allemagne, et la comparaison tourne au profit de la première, qui n’est certainement pas incapable de brutalité, — elle l’a montré de reste, — mais qui n’en commet qu’à bon escient, lorsque l’enjeu en vaut la peine, et non pas seulement pour s’exercer et s’entretenir la main. En Allemagne, on se demande si on a fait une bonne campagne : mais le premier soin à remplir est de réparer les avaries de la Panther.

FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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