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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1893

Chronique n° 1459
31 janvier 1893


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.

Ce n’est point, certes, toujours facile de se reconnaître, de démêler la vérité des sentimens publics dans toutes ces confusions du moment. S’il y a cependant un fait sensible, c’est qu’une inexprimable lassitude mêlée de dégoût commence à se répandre un peu partout, dans cette masse obscure, désintéressée et paisiblement laborieuse, étrangère à toutes ces agitations qui l’assourdissent sans l’éclairer et sans la servir. On en vient à se dire : est-ce que cela va durer longtemps ainsi, et veut-on nous faire vivre indéfiniment dans cette atmosphère de vices, de corruptions et de délations ? Est-ce qu’on ne voit pas qu’après avoir abusé le pays on finit par le fatiguer de cette monotone et irritante exhibition de toute sorte d’indignités et de faiblesses ?

Quoi donc ! voici plus de deux mois qu’on est à se débattre dans cet inextricable fouillis où semblent se concentrer toutes les misères du temps. Depuis deux mois, le ministère s’est déjà renouvelé deux ou trois fois pour suffire à une œuvre dont la direction lui échappe à tout instant. A côté du gouvernement, une commission d’enquête parlementaire passe ses jours à recueillir des témoignages, à suivre des perquisitions de police et des dépouillemens de petits papiers ou à attendre des communications. La justice, à son tour, est en mouvement et poursuit deux ou trois procès. Elle juge encore au moment présent les administrateurs de Panama et elle prépare le jugement des hommes publics, anciens ministres, députés ou sénateurs qui lui ont été livrés. Elle a déjà rendu trois ordonnances de non-lieu en maintenant une quinzaine d’accusés en prévention. On est encore là. Assurément au courant de ces instructions poursuivies à la fois sous toutes les formes, à la tribune même, comme dans l’enquête parlementaire, comme dans le cabinet du juge instructeur, et menées, il faut l’avouer, un peu confusément, de singulières révélations se sont produites. On en sait assez désormais pour ne point douter qu’il n’y ait des culpabilités, les unes justiciables des lois pénales, les autres ne relevant que des lois morales ou de l’opinion : à la lumière de toutes ces procédures à demi publiques, à demi secrètes, on a pu pénétrer dans l’intimité d’un monde étrange, à peine soupçonné. On a pu voir des chefs de partis, qui ne s’en vantaient pas, accepter, rechercher l’amitié, l’alliance et même la complicité pécuniaire de croupiers cosmopolites déguisés en savans, qui étaient dans tous les marchés honteux et demandaient dix millions pour faire voter une loi. On a entendu d’anciens présidens du conseil, d’anciens ministres avouer avec une sorte de naïveté qu’ils avaient participé aux plus équivoques distributions d’argent, qu’ils avaient compromis l’État dans de louches négociations ou même qu’ils avaient disposé pour leurs besoins politiques, pour des intérêts de parti, des fonds affectés à la défense nationale, au ministère des affaires étrangères et au ministère de la guerre. A ne prendre que ce qui est avéré, c’est certes plus que suffisant.

Oui, sans doute, tout cela est douloureux, tristement significatif, et c’est à la justice régulière ou à l’opinion sérieusement représentée d’en demander compte à ceux qui ont abusé de leur position ou de leur pouvoir ; mais, à côté de ces faits assez graves par eux-mêmes et qu’on a eu peut-être le tort de laisser trop traîner dans des procédures décousues, il y a, il faut l’avouer, une chose qui est presque aussi répugnante : c’est cette campagne implacable, assourdissante d’accu sations, de suspicions et de délations, qui s’est organisée, qui ressemble en vérité à une guerre de sauvages. De toutes parts, c’est à qui se substituera au juge, à la police, et fera son enquête en vidant tous les portefeuilles suspects, ou organisera ce qu’on pourrait appeler les coups de théâtre de la dénonciation. C’est à qui signalera des maisons où il faut aller faire des perquisitions, les témoins qu’on doit interroger, à qui livrera aux curiosités inassouvies de prétendues révélations nouvelles. Les étrangers eux-mêmes s’en sont mêlés et n’ont trouvé rien de mieux que de propager en Europe les faux bruits qu’ils recueillaient. Une fois dans cette voie, on n’a plus rien respecté ; on n’a pas hésité, bien entendu, à mettre en scène M. le président de la République, dont l’intégrité échappe au soupçon, — et ce qui est peut-être plus grave encore, on n’a pas craint de mêler à ces tristes débats les noms de quelques représentans des puissances de l’Europe, au risque de compromettre la France dans sa bonne renommée d’hospitalité, en lui attirant des incidens au moins pénibles. De sorte qu’à une réalité déjà assez sérieuse est venu s’ajouter le dangereux roman de la diffamation et de la délation. Et c’est ainsi qu’avec quelques faits, objets d’une répression peut-être un peu tardive ou incohérente et un amas d’inventions, de polémiques bruyantes, on a fini par créer cette crise d’insalubrité dont notre pays français est positivement aujourd’hui aussi fatigué que dégoûté.

Eh bien, maintenant, il faut en finir, — avec la corruption sans doute, avec les coupables, puisqu’il y en a, mais aussi avec ces fureurs d’accusations et de commérages qui feraient croire qu’il n’y a en France que des corrupteurs et des corrompus. Un éminent avocat, dans une défense des administrateurs de Panama qui rappelle les grands jours du barreau, M. Barboux, disait récemment que « s’il ne faut jamais sacrifier au mensonge les droits de la vérité, il ne faut jamais non plus laisser la vérité prendre les allures du scandale. » C’est fait aujourd’hui autant que cela pourrait être fait : la vérité a pris les allures du scandale, au point d’offenser et d’inquiéter le pays dans tous ses instincts de loyauté et d’honneur. Le moment est venu de sortir de cette atmosphère pour rentrer dans la vérité et la clarté, dans les conditions d’une société régulière et saine. Que la justice, laissée à elle-même, à son impartialité et à son indépendance, remplisse sa mission ; qu’elle l’accomplisse sans faiblesse, qu’elle atteigne les coupables là où ils sont, rien de mieux, c’est son affaire. Que la politique aussi fasse son œuvre, et ce n’est pas, nous en convenons, la plus facile à l’heure qu’il est. L’œuvre de la politique, c’est de dissiper autant que possible les obscurités et les confusions, de défendre tout ce qui est ébranlé, de rendre au pays, à l’opinion, la sécurité et la confiance, de démêler en même temps ce qu’il y a de factice et ce qu’il y a de sérieux dans cette crise que traverse la France. M. le président du conseil, dans une des dernières discussions où on lui disputait les fonds secrets, n’a eu assurément que de bonnes paroles. Il a déclaré qu’après avoir accepté le pouvoir dans des conditions difficiles, il était décidé à l’exercer énergiquement, que le gouvernement ferait son devoir, « tout son devoir, pour gouverner, pour préserver l’ordre partout avec résolution et fermeté. » Il n’a point hésité à faire appel « à ceux qui veulent, avec lui, arriver au terme des agitations… qui veulent faire la lumière complète, entière, mais qui entendent maintenir en même temps dans le pays l’ordre nécessaire. » On ne demande pas mieux que de le croire et de le seconder dans la réalisation de ce programme. Ce serait seulement une bien singulière illusion que de ne pas se faire une idée nette des conditions dans lesquelles le gouvernement est désormais possible, de la signification des événemens au milieu desquels nous vivons.

S’il y a une chose sensible, en effet, c’est que ces événemens ont une bien autre portée qu’on ne l’a peut-être cru d’abord, que s’ils ont paru être un accident, ils ont éclairé ou décidé subitement une situation nouvelle ; c’est que tout ce qui arrive ne serait pas arrivé ou aurait eu un autre caractère, s’il n’y avait eu tout un ensemble de causes profondes. Panama est survenu ; mais avant Panama il y avait eu Carmaux, et avant Carmaux, il y a eu pendant des années une politique qui n’a été trop souvent qu’une exploitation de règne, qui a tout épuisé et tout ruiné, qui est jugée aujourd’hui par ses fruits et par ses œuvres. La vérité est que tout a changé, que ces quelques mois ont suffi pour vieillir en quelque sorte les idées et les hommes. Ce qui s’est passé depuis dix ans sous le nom de concentration républicaine est usé et fini. C’est si évident qu’on peut, si l’on veut, faire une hypothèse. Qu’on suppose un ministère, le ministère Ribot ou tout autre, essayant de se replier vers les radicaux, de gouverner avec eux en flattant leurs passions de secte : il ne durerait pas huit jours ! Un politique éclairé du parlement aurait eu récemment, assure-t-on, un mot piquant : « La république sans les républicains est un non-sens, aurait-il dit ; la république sans les conservateurs est une impossibilité ou un danger. » C’est un mot dont les événemens sont en train de faire une réalité.

On ne l’a jamais mieux vu peut-être que dans cette discussion qui s’est ouverte dernièrement au Palais-Bourbon sur le budget des cultes, et sur l’ambassade française au Vatican. Un rapporteur du budget, un sectaire d’il y a dix ans, M. Dupuy-Dutemps, avait fait une trouvaille de politique anticléricale qui, à dire vrai, n’avait rien de nouveau, mais qu’il avait perfectionnée et qu’il jugeait sans doute merveilleuse. Proposer la suppression sommaire du budget des cultes, c’était peut-être pour le moment un peu risqué. L’ingénieux rapporteur avait trouvé mieux. Il avait imaginé, sous prétexte de rentrer dans le droit concordataire, de supprimer tout ce qui n’avait pas été nominativement désigné par le concordat de l’an IX. C’était bien simple ! On pouvait ainsi, sans bruit, sans négociation avec le saint-siège, supprimer bon nombre d’évêques, tous les vicaires-généraux, plus de cinq cents cures de cantons, la plus grande partie des trente-cinq mille desservans de France. On ramenait tout doucement le budget ecclésiastique à trois ou quatre millions ; seulement on arrivait aussi à la désorganisation complète du service des cultes ! — Ce que M. le rapporteur du budget appelait un retour au droit concordataire était tout simplement un outrage au droit, et de plus une hypocrisie par une interprétation judaïque d’une des plus grandes transactions de l’histoire ; c’était en même temps la continuation sournoise de cette guerre religieuse qui depuis dix ans a faussé la situation de la France et n’a certes rien de commun avec la pensée souveraine de l’acte pacificateur de messidor. Le fait est que M. le rapporteur Dupuy-Dutemps n’a pas eu de succès avec ses théories concordataires ; on a pu même distinguer que ses propositions et son langage ressemblaient à ce qu’on pourrait appeler une note fausse, une dissonance dans une discussion où s’est manifesté un évident esprit de modération.

C’est effectivement la nouveauté de ces derniers débats sur les affaires des cultes. On sent qu’il y a quelque chose de changé ; si ce n’est pas la paix complète, signée, il y a l’intention, le désir et on pourrait ajouter le besoin de la paix. Lorsqu’un des représentans les plus naturels de la cause religieuse, Mgr d’Hulst, est intervenu récemment au Palais-Bourbon, il s’est visiblement étudié à mesurer son langage ; il s’est exprimé en conciliateur bien plus qu’en combattant. Ce qu’il demande pour les catholiques se résume en un mot : « Un libéralisme bienveillant. » La politique religieuse qu’il conseille au gouvernement, c’est « de ne plus considérer l’Église ni comme un adversaire, ni comme une étrangère, ni comme une alliée suspecte, mais comme une alliée sincère, bienveillante… » — « A vous, messieurs, de commencer ! » a repris M. le ministre des cultes. — « Ils ont commencé ! » lui a-t-on répondu. Ce ne sont pas des dispositions bien belliqueuses. Lorsque M. Piou s’est engagé dans la discussion des théories concordataires de M. le rapporteur du budget, il s’est gardé de réveiller les passions ou des souvenirs irritans. Il s’est borné à rétablir avec une science lumineuse et décisive la vérité, l’autorité du concordat. Mais ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est le langage du gouvernement lui-même. Le nouveau ministre de nos relations extérieures, M. Develle, qui faisait son début par la défense de l’ambassade française au Vatican, a enlevé l’affaire d’une parole nette, élégante autant que sensée. Il a signalé avec une discrète et spirituelle ironie les contradictions de ceux qui, autrefois, voulaient supprimer l’ambassade à cause des « tendances rétrogrades » du Vatican et qui veulent la supprimer aujourd’hui parce qu’ils craignent l’influence libérale du pape, parce que Léon XIII a parlé avec bienveillance de la république. Quant au nouveau ministre des cultes, qui avait son budget à défendre, il n’a point hésité. M. Charles Dupuy est même allé plus loin que M. Piou ; il a mis une sorte de crânerie à démontrer qu’on s’abusait avec toutes ces subtilités sur le concordat, que tout se tenait dans cette œuvre, que l’acte de 1801 avait son complément nécessaire dans l’organisation des cultes telle qu’elle s’est développée avec le temps. En un mot, entre les républicains du gouvernement et les conservateurs, la modération a été un lien. C’est par les modérés de tous les camps que la paix religieuse a eu son budget, son succès contre les radicaux accoutumés jusqu’ici à exploiter le conflit clérical pour assurer leur influence et leur domination. C’est ce qu’on peut appeler le signe ou le commencement d’une situation nouvelle. Qu’on prenne d’un autre côté des questions qui ont certes une importance croissante dans nos affaires comme dans les affaires de bien d’autres pays, toutes ces questions sociales, ouvrières, devenues l’obsession des sociétés nouvelles. On ne les a pas créées sans doute, elles existaient, elles couvaient pour ainsi dire dans nos démocraties européennes ; on les a traitées avec imprévoyance, on a contribué à les aggraver et à les envenimer. Depuis bien des années déjà, un peu par calcul, avec l’arrière-pensée de conquérir les masses, un peu par une impatience fiévreuse et confuse de progrès, on s’est plu à multiplier les lois incohérentes, les encouragemens irréfléchis et les excitations. On a cru assurer aux travailleurs la liberté et les moyens de bien-être auxquels ils avaient le droit de prétendre ; on n’a pas servi le plus souvent les vrais travailleurs, on a donné des armes à ceux qui les organisent pour l’agitation et qui les exploitent. On a laissé ainsi se former cette situation troublée, aiguë, où Carmaux n’a été qu’un exemplaire et le prélude de toutes ces grèves qui pullulent encore à l’heure qu’il est, du nord au midi, qui sont aussi meurtrières pour les ouvriers que pour les patrons. S’il y a une chose claire et certaine, c’est que la faiblesse du gouvernement a fait la gravité de la grève de Carmaux et qu’il n’est pas de ministère aujourd’hui qui ne soit obligé de se défendre de ces faiblesses, de prendre des mesures, de s’armer pour assurer la liberté du travail aussi bien que la paix publique. Eh bien, sur quoi s’appuiera M. le président du conseil pour « maintenir l’ordre partout, » pour « gouverner, » comme il le dit ? Ira-t-il traiter avec M. Clemenceau des affaires des grévistes et de l’ordre public ? Il est forcément conduit à s’appuyer sur d’autres alliés qui ont l’instinct du gouvernement. De sorte que par toutes les voies on est ramené à cette nécessité de prendre un parti, de se séparer des radicaux, de chercher la force là où elle est, parmi ceux qui veulent la paix ouvrière aussi bien que la paix religieuse. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, à la liquidation de cette triste affaire de Panama se lie désormais la liquidation de toute une situation morale et politique, où un gouvernement sérieux ne peut s’établir qu’en faisant alliance avec tous les sentimens libéraux et conservateurs pour garantir la sécurité intérieure, pour relever la dignité et la bonne renommée de la France à l’extérieur.

Le moment où nous sommes est de toute façon assez singulier pour l’Europe autant que pour la France elle-même. Rien ne s’interrompt, mais rien ne se dessine bien nettement dans la marche des choses. Les affaires des autres pays, aussi bien que nos propres affaires, se traînent à travers les difficultés et les malaises intérieurs, les surprises et les incidens scabreux, au milieu d’une situation générale qui reste à peu près stationnaire. Elles sont provisoirement dans une de ces périodes d’attente où les gouvernemens semblent pour le moins aussi préoccupés de leurs embarras, de leurs crises intimes que de leurs relations. Ce n’est point sans doute qu’il y ait rien de changé dans ces relations, dans les conditions diplomatiques que les événemens ont créées en Europe. Ces conditions, on le sait bien, tiennent à des causes trop profondes pour se modifier du jour au lendemain. Elles demeurent ce qu’elles sont, et l’on finit par s’y accoutumer comme à un mal chronique, — ou si l’on en est distrait par toute sorte de diversions intérieures, il suffit parfois d’un incident ou d’un discours pour raviver le sentiment de l’instabilité des rapports généraux du continent. M. le chancelier d’Allemagne s’est cru tout récemment obligé de jeter un nouvel avertissement au milieu des préoccupations du moment, en passant encore une fois, devant une commission parlementaire, la revue des forces et des alliances de l’Europe. Il est vrai qu’il avait une raison de circonstance ; il avait à faire accepter une loi militaire qui impose à l’Allemagne des charges nouvelles, et ce n’est pas sans peine, ce n’est pas sans faire jouer tous les ressorts du patriotisme, de l’intimidation, du sentiment conservateur qu’il peut espérer rallier une majorité pour sa loi. C’est peut-être l’excuse de ses hardiesses dans un discours qui ressemble un peu à une dissonance dans l’état généralement pacifique de l’Europe. Toujours est-il que, pour la nécessité de sa cause, M. le chancelier de Caprivi n’a point hésité à dérouler devant la commission du Reichstag le tableau d’une situation faite pour émouvoir les imaginations allemandes. Que le représentant de l’empereur Guillaume II ait cru devoir, depuis, laisser démentir ou atténuer certaines parties du discours qu’il a prononcé dans l’intimité d’une commission, c’est possible. Ce qu’il y a d’essentiel, de caractéristique dans ses déclarations ou ses explications ne subsiste pas moins.

Il a usé d’un procédé qu’il a recueilli de M. de Bismarck ; il s’est donné toute liberté et il n’a pas craint d’aller, dans sa hardiesse, jusqu’à des révélations ou des aveux qui peuvent paraître un peu singuliers, qui ne sont pas, dans tous les cas, à ce qu’il semble, d’une diplomatie bien adroite ou bien prudente. Il s’est servi d’une arme que son redoutable prédécesseur a pu manier impunément, parce qu’il puisait dans vingt-cinq ans de succès le droit de tout dire, mais dont on ne se sert pas toujours sans se blesser. M. de Caprivi avait déjà parlé de cette situation diplomatique et militaire où l’Allemagne, seule avec ses forces, tout au plus avec les forces de ses alliés, aurait à faire face de deux côtés à la fois, du côté de la Russie et du côté de la France. Il y est revenu, cette fois, en y insistant et même en y ajoutant, en représentant la Russie et la France comme déjà liées par des conventions militaires. Ces conventions existent-elles réellement ? M. de Caprivi le croit et le dit. Il ne s’en est pas tenu là, il est allé plus loin. Il a laissé suffisamment entendre que le Danemark, regrettant toujours le Slesvig perdu, ne demandait pas mieux que de marcher d’accord avec la Russie et la France, si l’accord n’était déjà fait. De sorte qu’en face de l’ancienne triple alliance, il y aurait une autre triple alliance ennemie. Voici qui est nouveau et qui peut nous intéresser ! Et pour tenir tête à cette nouvelle triple alliance, sur quoi peut compter l’Allemagne ? Elle a ses propres forces sans doute ; elle a son armée qui est toujours prête à combattre, mais qui peut devenir insuffisante. Elle compte assurément aussi sur ses alliés. Le chancelier d’Allemagne ne dissimule pas cependant que, s’il a une confiance complète dans la loyauté de ses alliés, il a quelque inquiétude sur leur organisation militaire et sur l’efficacité de leur secours. M. de Caprivi, avec ses explications, a peut-être réussi à mécontenter tout le monde. Il est douteux que son langage ait pu plaire à l’Italie ; il est certain, d’un autre côté, que ce qu’il a dit du Danemark a déplu à Copenhague, et le plus clair est que le roi Christian, qui devait d’abord aller à Berlin assister au mariage de la princesse Marguerite de Prusse et du prince Frédéric de Hesse, a fini par s’abstenir. Le roi Christian a pensé peut-être qu’on le mettait un peu légèrement en scène, et il a trouvé dans les rigueurs de l’hiver un prétexte suffisant pour ne pas faire le voyage de Berlin au lendemain du discours de M. de Caprivi.

Au fond, ce que le chancelier a voulu tout simplement, c’est renouveler l’éternelle tactique, remuer la fibre allemande avec ses fantasmagories diplomatiques et militaires, pour vaincre les résistances que rencontre dans le parlement comme dans le pays la nouvelle réforme de l’armée. Réussira-t-il à enlever le vote de sa loi ? Il ne se ménage certes pas, il lutte laborieusement coutre toutes les oppositions. Il finira sans doute par lasser ses adversaires et rallier une majorité ; il ne semble pas cependant pouvoir y arriver sans faire des concessions, soit sur l’augmentation de l’effectif permanent, soit sur la réduction du service. Il a, dans tous les cas, joué gros jeu avec ses indiscrétions, et il pourrait avoir acheté assez cher un succès qui ne servira son crédit ni en Allemagne ni auprès des alliés de l’Allemagne.

Un autre problème et même un problème singulier s’agite aujourd’hui en Angleterre. Comment le ministère libéral, qui est sorti des dernières élections anglaises et qui n’a encore rien fait, va-t-il engager sa campagne parlementaire ? Jusqu’ici le ministère Gladstone, qui a déjà six mois d’existence, semble s’être donné pour mot d’ordre de se recueillir et de se taire. Il s’est retranché dans une réserve visiblement calculée pour ne rien compromettre par des manifestations partielles ou prématurées. Aux questions quelquefois un peu ironiques qui lui ont été adressées, il a évité de répondre ou il n’a répondu que vaguement. On savait bien que l’illustre vieillard qui a conduit la dernière campagne libérale, qui récemment encore venait un instant retremper ses forces sous le climat de Biarritz, méditait son grand projet d’émancipation irlandaise ; on ne savait pas encore ce que serait ce projet, et à mesure qu’on approchait de la session qui s’ouvre aujourd’hui, l’opinion commençait à se montrer incertaine ou impatiente. Les conservateurs profitaient du silence ministériel pour reprendre confiance. M. Balfour s’amusait même à prophétiser avec commisération la chute prochaine du cabinet libéral. Plus d’un signe semblait révéler que la politique intérieure du cabinet rencontrerait de sérieuses difficultés. On en était là lorsqu’est survenue tout d’un coup une diversion extérieure et avant que M. Gladstone n’engage sa lutte pour le home-rule, c’est lord Rosebery qui est entré en scène avec la question égyptienne, un peu aussi avec une question du Maroc, comme pour ressaisir l’opinion et préluder à une session peut-être difficile.

Que s’est-il donc passé ? La question du Maroc n’est pas évidemment la plus importante, quoique ce qui se passe à cette extrémité du continent africain ne soit jamais sans gravité pour des puissances comme la France ou l’Espagne. Lord Salisbury, à la veille de livrer sa bataille électorale qu’il a perdue, avait eu l’idée d’une de ces missions qui flattent toujours l’orgueil britannique, en attestant la prépondérance de l’Angleterre. Il avait envoyé un plénipotentiaire, sir Evan Smith, à Fez, auprès du.sultan avec un projet de traité qu’il était chargé d’obtenir ou d’imposer. Malheureusement la mission de sir Evan Smith, au lieu d’être un succès propre à capter l’opinion anglaise, était un échec accompagné de scènes presque violentes que lord Salisbury n’avait pas le temps de venger. C’est cet échec que lord Rosebery a tenu sans doute à réparer, en organisant une mission nouvelle dont il a chargé sir West Ridgeway. Quel est au juste le dernier mot de cette mission nouvelle ? On ne le sait pas trop encore ; on sait seulement que le chef du foreign office s’est empressé de donner les explications les plus rassurantes, que sir West Ridgeway a dû passer par Madrid pour calmer les susceptibilités espagnoles toujours en éveil de ce côté. Jusqu’ici ce n’est qu’une démonstration de la diplomatie anglaise ; mais la mission du Maroc a été bientôt éclipsée par les incidens bien autrement graves qui se sont succédé du côté du Nil, — et ici, il faut l’avouer, tout a été aussi rapide qu’imprévu. En un instant, la question égyptienne s’est trouvée réveillée et a provoqué un retour offensif de la prépotence britannique.

En réalité, de quoi s’agit-il ? Il y a au Caire un vice-roi de moins de vingt ans, Abbas-Pacha, successeur de son père Tewfik, mort l’an dernier. Légalement, diplomatiquement, il est indépendant, ou du moins il est censé ne dépendre que de la suzeraineté de la Porte ; en fait, il est sous la dure loi d’un protectorat étranger, représenté par un homme qui ne fait rien pour en adoucir les rudesses, sir Evelyn Baring, devenu aujourd’hui lord Cromer. Que ce prince adolescent ne supporte parfois qu’avec la généreuse impatience de la jeunesse, le joug qu’on lui fait trop sentir, et qu’il ait eu la volonté de s’émanciper à demi, ce n’est pas bien surprenant ; peut-être aussi a-t-il cru que l’avènement d’un cabinet libéral, en Angleterre, lui rendait quelque liberté. Toujours est-il qu’il a cru pouvoir congédier un premier ministre qui n’était qu’un instrument docile du protectorat anglais, Mustapha-Fehmi-Pacha, et qu’il l’a remplacé par un homme moins inféodé à l’influence étrangère, Fakhri-Pacha, en renouvelant son ministère. Aussitôt le conflit a éclaté avec une singulière violence. Lord Cromer s’est hâté de réprimer ces velléités d’indépendance du jeune vice-roi et de lui rappeler qu’il ne pouvait rien faire sans l’agrément de l’Angleterre. Abbas-Pacha, livré à lui-même, a plié devant la menace, puisqu’il ne pouvait faire autrement ; il n’a pourtant plié qu’à demi, et s’il s’est résigné à sacrifier Fakhri-Pacha, qu’il venait de nommer, il a refusé de reprendre Mustapha-Fehmi : c’est un troisième personnage, Riaz-Pacha, qui est devenu président du conseil. Le conflit entre le jeune vice-roi et son tout-puissant protecteur a fini par une transaction apparente. L’acte de prépotence n’a pas moins été ressenti au palais d’Abdin et dans le public du Caire. Ce n’est pas tout : à peine ces incidens ont-ils été connus à Londres, lord Rosebery a saisi l’occasion d’affirmer sa politique. Il ne s’est pas contenté d’approuver et de soutenir lord Cromer, il a demandé aussitôt une augmentation du corps d’occupation anglais, qui est déjà de quelque 3,000 hommes. On a envoyé un bataillon, un escadron, peut-être un millier d’hommes de plus. Peu importe le chiffre : c’est la mesure par elle-même qui est significative. Il en résulte bien clairement, aux yeux du monde, que le vice-roi n’est plus même libre de choisir ses agens, — et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’un ministère libéral de la reine, dont le chef a paru toujours favorable à la cessation d’un état irrégulier en Egypte, ne trouve rien de mieux que de continuer la tradition de lord Salisbury, d’aggraver ce qu’a fait le vieux torysme.

Comment va-t-on maintenant sortir de là ? Le ministère Gladstone-Rosebery a pu sans doute trouver habile de frapper l’opinion par une démonstration de force, par l’éclat d’un acte extérieur avant d’aborder les grands débats parlementaires qui se préparent. Malheureusement cela ne résout rien en Egypte. Si le cabinet anglais a cru fortifier son autorité morale dans la vallée du Nil par la rudesse de ses procédés, il s’est visiblement abusé ; il n’a fait que réveiller les instincts d’indépendance en Egypte. Il n’a réussi qu’à populariser le jeune Abbas-Pacha, qui, depuis ce moment, s’est vu l’objet de toute sorte de manifestations publiques, — et, chose bizarre, il est réduit aujourd’hui à voir dans cette popularité du jeune khédive un péril pour le protectorat, à chercher dans des manifestations qui n’ont rien que de simple un prétexte d’augmenter ses forces militaires ! D’un autre côté, si puissante que soit l’Angleterre, si particulière que soit sa position sur le Nil, il est bien clair qu’elle n’est pas seule, que cette question égyptienne n’est pas uniquement une affaire anglaise, qu’elle est aussi une affaire européenne. On peut, sans doute, pour prolonger une situation irrégulière, essayer de se servir des divisions de l’Europe, opposer la triple alliance à la France et à la Russie. C’est un artifice de polémique dont les journaux anglais ont usé et abusé depuis quelques jours. La situation ne reste pas moins ce qu’elle est, toute diplomatique, européenne, et si le cabinet anglais, dans un intérêt parlementaire, a cru devoir accomplir un acte d’autorité au Caire, il est toujours lié par des engagemens que la France n’a fait que lui rappeler récemment, qu’il ne méconnaît pas lui-même, auxquels il sera bien obligé tôt ou tard de faire honneur.

Les ministères ont leurs embarras et leur destin en Angleterre comme partout, en Italie comme en Angleterre. Lorsqu’il y a quelques mois déjà, au lendemain des élections d’un nouveau parlement italien, le ministère de M. Giolitti semblait pouvoir compter sur une immense majorité, c’était une impression assez générale qu’il fallait attendre, que les plus grosses majorités étaient les moins sûres, que M. Giolitti pourrait avoir le sort de M. Crispi qui, lui aussi, avait sa majorité ! Cette impression a été bientôt justifiée, peut-être plus qu’on ne le croyait. M. Giolitti n’a pas tardé à rencontrer sur son chemin un péril qu’il n’avait pas prévu, qui n’a rien de diplomatique ni même d’essentiellement politique, — qui tient à des incidens tout intérieurs. Le fait est que l’Italie, avec la débâcle de ses banques d’émission, se trouve aujourd’hui dans une crise à peu près semblable à celle où se débat la France, et que, si elle n’a pas son Panama, elle a ce qu’on appelle son Panamino. Il n’y a que quelques semaines, un député de l’extrême gauche, M. Colajanni, avait déjà interpellé le gouvernement au sujet des banques d’émission dont il signalait les opérations irrégulières, suspectes, et il ne demandait rien moins qu’une enquête parlementaire pour « faire la lumière, » comme on dit aujourd’hui. Le président du conseil, M. Giolitti, en refusant d’accepter l’enquête parlementaire, promettait une sévère et minutieuse enquête administrative et il ne méconnaissait pas du reste la nécessité d’une réorganisation des banques. Il avait, à ce qu’il semble, la pensée de ramener toutes les banques provinciales d’émission à un système de banque unique sous le nom de banque d’Italie. Qu’est-il arrivé, en attendant la réalisation d’un projet qui rencontrerait vraisemblablement de vives résistances ? L’enquête promise par M. Giolitti a été faite en toute honnêteté, et on s’est trouvé brusquement en présence d’un vaste système de fraudes. Presque partout, à la Banque romaine, à la Banque de Naples, à la Banque de Sicile, ce n’était que confusion et désordre, opérations équivoques, abus dans l’émission des billets, prêts sans garantie. Ce n’est pas tout : dans cette administration frauduleuse se sont trouvés compromis, avec les directeurs de ces établissemens financiers, une foule de personnages de la société romaine, d’hommes politiques, de fonctionnaires. Bref, il a fallu trancher dans le vif, mettre sur-le-champ en liquidation la Banque romaine, puis en venir à une suprême extrémité, à l’arrestation du directeur de la Banque, M. Tanlongo, d’un administrateur, du caissier. Et comme pour ajouter au douloureux éclat de cette aventure, le directeur de la Banque romaine, M. Tanlongo, venait d’être nommé sénateur. Les scandales se ressemblent partout. Celui de Rome était complet et est encore loin d’être au bout.

C’est dans ces conditions, au milieu d’une émotion universelle, que le parlement italien vient de se rouvrir. M. Giolitti, en se présentant à Monte-Citorio, avait l’avantage de n’avoir point hésité à remplir tous ses devoirs, et, sans plus de retard, sans essayer de se dérober par des subterfuges de tactique, il a accepté toutes les questions, toutes les interpellations dont il a été aussitôt assailli. Il a intrépidement tenu tête à l’orage, et il aura vraisemblablement plus d’un assaut à soutenir encore. Même avec un nouveau vote favorable, le président du conseil n’est pas à l’abri de tout danger. Ce n’est point sans doute dans son crédit moral, dans son intégrité universellement reconnue que M. Giolitti risque d’être atteint ; mais cette crise nouvelle qui traverse l’Italie se complique de tant d’élémens divers, antagonismes locaux, rivalités de parti, ressentimens personnels, que le ferme et solide Piémontais pourrait bien un jour ou l’autre perdre l’équilibre et tomber comme ceux qui l’ont précédé au pouvoir. Il est d’autant plus exposé, qu’indépendamment des difficultés d’un procès dont il ne peut pas mesurer les conséquences, il a devant lui une foule de questions faites pour diviser la majorité : cette question même d’une banque unique d’Italie qui peut réveiller les passions régionales à Naples, en Sicile, en Toscane ; la question de la réduction du nombre des universités, qui atteint certaines provinces, certaines villes dans leur orgueil, dans leur passé historique, dans leurs intérêts. Voilà bien des affaires sérieuses, délicates, qui peuvent devenir d’ici à peu autant de pièges pour le président du conseil du roi Humbert, — sans compter l’imprévu qui règne en Italie comme dans bien d’autres pays du monde !

Et comme il faut qu’il y ait toujours dans cette mêlée des choses du temps un peu de comédie ou de fantaisie, des diversions piquantes ou de l’imprévu, voici deux princes, deux anciens souverains d’un petit royaume d’Orient, le roi Milan de Serbie et la reine Nathalie, qui offrent à l’Europe le divertissement de leur réconciliation ! C’est à Biarritz, aux bords de la mer cantabrique, à Biarritz illustré jadis par les entrevues de M. de Bismarck avec Napoléon III, et tout récemment par le séjour du vieux Gladstone, c’est là que le mémorable événement s’est accompli, que la paix parait avoir été signée entre les deux époux ennemis. C’était bien la peine d’agiter un pays pour des différends de ménage, d’assourdir l’Europe de querelles presque féroces. Il n’y a que quelques années, en effet, le roi Milan a donné au monde cette triste représentation d’une guerre implacable contre la jeune femme qu’il avait associée au règne. Il l’a poursuivie dans ses droits de souveraine et de mère, dans sa considération ; il n’a pas reculé devant des brutalités de pouvoir pour faire prononcer son divorce. Cette reine diffamée et répudiée, il faut l’avouer, s’est défendue avec une énergie toute virile ; elle a rendu guerre pour guerre et n’a cédé qu’à la violence. Entre les deux princes, il y a eu de lamentables scènes. Ils se sont disputé publiquement, devant le peuple serbe, la tutelle de leur fils. Ils ont risqué de troubler, par leurs bruyantes dissensions, la paix intérieure du pays, et leur dernière ressource a été de se retirer en laissant la couronne à un enfant, qui est aujourd’hui le jeune roi Alexandre de Serbie, place sous une régence nationale. C’est bien, certes, un des plus curieux exemples de guerre conjugale sur le trône. Les plus violentes querelles entre un roi et une reine ont cependant, à ce qu’il paraît, leur terme, et tout finit par une réconciliation ! Le plus piquant, c’est que la paix ne leur rend pas la couronne et que ces époux réconciliés restent en définitive des époux divorcés.

Que va-t-il arriver maintenant ? Le roi Milan, après avoir fait violence à un métropolite pour obtenir l’annulation de son mariage, va-t-il imposer à un autre chef religieux l’annulation de son divorce ? La situation est au moins bizarre. Quant à la signification politique de cette réconciliation, elle ne peut être bien sérieuse. Le jeune roi Alexandre, en bon fils, a envoyé ses complimens à ses parens, pour la paix qu’ils ont signée ; les Serbes fidèles aux Obrenowitch se sont réjouis de l’événement. C’est tout jusqu’ici. Les deux souverains n’ont pas témoigné l’intention de rentrer à Belgrade, où ils ne paraissent pas être bien désirés, — et ce qu’ils ont certainement de mieux à faire est de vivre en paix, sans essayer de ressaisir une influence qui n’a pas été favorable pour le jeune royaume des Balkans.


CH. DE MAZADE.