Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1892

Chronique n° 1435
31 janvier 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.

Voilà, dirait-on, une année qui ne commence pas trop bien et qui pourrait ne pas promettre au monde une vie facile ! Si la fortune semblait de nouveau sourire à la France il y a quelque six mois, si on avait retrouvé la confiance et même des illusions avec le sentiment d’une position reconquise parmi les nations, si on était sous le charme des succès extérieurs et de la paix intérieure, ces jours heureux de l’été sont déjà loin. On est revenu rapidement avec l’hiver à une réalité ingrate et assez maussade. Ce n’est pas que dans le fond l’état général des choses soit sensiblement changé, qu’il y ait rien d’irréparablement compromis : non sans doute il n’y a rien de perdu, et il n’y a non plus rien de gagné. Ce ne sont partout pour ce début d’une année nouvelle, en France comme en Europe, ce ne sont que difficultés et obscurités, mauvaises apparences, menaces de conflits commerciaux, vieilles querelles renaissantes, épidémies et deuils jusque sur les marches des trônes. Bref, on s’aperçoit que les beaux jours sont passés, qu’on est un peu moins avancé qu’il y a six mois, qu’on est rentré dans le tourbillon où les passions, les intérêts, les préjugés, les ambitions se heurtent, que les momens difficiles pourraient bien revenir. On sent que l’esprit d’ordre et de paix n’est pas près d’avoir le dernier mot dans les affaires du monde, — et à tout cela se mêlent même parfois des incidens qui ouvrent des jours singuliers sur les mœurs et les idées du temps, sur cette vie publique où ceux qui ont la prétention de nous gouverner fie savent pas toujours se gouverner eux-mêmes.

Les mœurs changent, dit-on, comme les lois. Il y paraît bien ! Les mœurs changent dans la politique comme dans la société, si l’on veut, elles changent de toute façon ; elles n’ont certes pas l’air de s’améliorer ou de se relever, à en juger par ce qui se passe de temps à autre dans notre vie parlementaire, telle qu’elle apparaît avec ses incohérences et ses violences. Ce n’est rien d’édifiant et de rassurant pour le pays, on en conviendra, que ce travail décousu et précipité auquel on vient de se livrer, cette confusion d’une session extraordinaire allant se perdre dans une session ordinaire pour aboutir à des vacances qu’on prend aujourd’hui, au moment où les délibérations régulières devraient commencer. On s’est si bien arrangé, qu’il a fallu tout bâcler en quelques jours. Ce n’est qu’à la dernière heure, à bout de fatigue, d’efforts et de petits conflits, que nos chambres ont pu se mettre d’accord pour expédier un budget qu’on peut bien appeler cette fois, et plus que jamais, une cote mal taillée. La chambre du Palais-Bourbon a défendu à outrance ses crédits et ses combinaisons ; le sénat a défendu tant qu’il l’a pu son droit de contrôle et de révision. On a fini par céder un peu de part et d’autre : il le fallait bien, si on voulait avoir un budget avant de se séparer pour trois semaines. On n’en serait pas là tous les ans, si on mettait plus de maturité et de prévoyance dans le travail, si on se décidait à ne pas tout remuer à la fois, à ne pas introduire la confusion dans le budget et à ne point attendre la dernière heure, si on avait en un mot des mœurs parlementaires plus sérieuses. Le malheur est qu’on pratique le régime parlementaire à la diable, que l’incohérence n’exclut pas la violence, et qu’il y a toujours place dans ces débats désordonnés pour l’imprévu sous toutes les formes. Ce n’était certainement pas la peine de prolonger indéfiniment la dernière représentation de nos chambres pour clore le spectacle par une scène de brutalité où la main a remplacé la parole, où M. le ministre de l’intérieur s’est cru le droit d’exécuter sommairement et lestement un député qui tenait à le mettre sur la sellette. Pour le coup, les mœurs nouvelles ont éclaté, en plein parlement, dans ce qu’elles ont de plus expressif.

Au fond, c’est peut-être ce qu’on pourrait appeler un épilogue du boulangisme, de cette médiocre et malfaisante aventure qui a laissé plus de traces qu’on ne croit, qui n’a pas peu contribué à avilir les polémiques et la vie parlementaire elle-même. Les derniers séides du boulangisme, c’est bien visible, n’ont pas encore pardonné à M. le ministre de l’intérieur la dextérité avec laquelle il a eu raison de l’aventure et de son héros, en réduisant ce qui avait été un péril à n’être plus qu’une ridicule fantasmagorie. Depuis quelque temps déjà, un journal, qui s’est fait l’expression de toutes les haines déchaînées contre M. Constans, est occupé à poursuivre une campagne implacable, ramassant tout ce qu’il a pu trouver d’accusations déshonorantes, de bruits louches et d’ignominies pour en accabler M. le ministre de l’intérieur. Cette campagne, cependant, restait sans écho ; on a voulu apparemment lui donner par une interpellation parlementaire le retentissement de la tribune, en s’assurant un moyen de lire tout haut quelques-uns de ces articles injurieux dont M. Constans semblait ne s’être point ému jusque-là. On a voulu, en d’autres termes, pousser le duel à fond. M. le président du conseil, pour sa part, n’a point hésité à déclarer qu’il ne se prêterait pas à cette tactique, et la chambre ne paraissait pas non plus disposée à s’y prêter. Malheureusement, un de ces députés qui se chargent souvent des besognes risquées, M. Laur, s’est obstiné, et, par un dernier trait, a cru pouvoir accuser la chambre de sacrifier une liberté parlementaire pour couvrir l’indignité « d’un membre du gouvernement flétri par l’opinion publique. » Le député boulangiste s’est pris naïvement pour un juge chargé de formuler l’arrêt de l’opinion publique représentée par le journal de M. Rochefort ! A peine ces mots ont-ils été prononcés, M. le ministre de l’intérieur, emporté par l’irritation, s’est précipité sur l’interpellateur et lui a infligé d’un tour de main une brutale correction. Aussitôt le tumulte a éclaté dans la chambre, les altercations, les défis, les rixes, les pugilats se sont succédé : M. le président Floquet n’a plus eu d’autre ressource que de suspendre momentanément la séance. Voilà la scène dans sa crudité : elle ne relève certes ni la chambre, ni le ministre, à qui on peut toujours dire que les voies de fait ne sont pas une réponse !

Évidemment, les circonstances atténuantes ne manquent pas. Il y a des brutalités de polémiques et des accusations auxquelles on n’est pas toujours tenu de répondre par des raisons. M. le ministre de l’intérieur, qui a d’habitude plus de sang-froid, a visiblement cédé cette fois à un mouvement instantané « d’impatience, de violence ; » il en a fait lui-même l’aveu, il s’en est excusé sans embarras. Il a été de plus absous par un vote de la chambre opposant la « question préalable » à l’interpellation boulangiste et à tout ce qui s’en est suivi. On peut même ajouter qu’il n’est point sans avoir rencontré des sympathies qui vont surtout à l’ancien et grand adversaire du boulangisme. Bref, M. Constans a pu sortir politiquement à peu près intact de cette échauffourée. La scène ne reste pas moins ce qu’elle est, un étrange spécimen de la vie parlementaire qu’on tend à nous faire aujourd’hui. — Eh quoi ! dira-t-on, est-ce donc si nouveau et si particulier à la France ? Est-ce qu’il n’y a pas eu de tout temps, dans tous les parlemens, dans tous les pays, des incidens semblables ? Oui, sans doute, toutes les assemblées ont leurs bourrasques. Il y a eu dans le parlement italien des explosions de violence et des collisions personnelles ; il y en a eu plus d’une fois dans le plus vieux et le plus expérimenté des parlemens, dans le parlement d’Angleterre. Aux États-Unis, dans le congrès et dans le sénat, les rixes deviennent presque des conflits à main armée. En France même, à d’autres époques, il y a eu des tumultes de séance, ce qu’on a toujours appelé des séances révolutionnaires. C’étaient des accidens, — et le congrès américain n’avait jamais passé jusqu’ici pour un modèle de démocratie athénienne. Ce qui fait la gravité des dernières violences du Palais-Bourbon, c’est qu’elles tendent à devenir une habitude, qu’elles se lient à une dépression sensible, croissante, des idées et des mœurs publiques, c’est qu’elles sont le signe d’un état moral où l’on s’accoutume à faire de la politique à coups de poing en mettant les brutalités de la force au-dessus du droit.

Par quelle étrange anomalie, ceux qui sont censés représenter les lumières, la raison, les instincts de modération du pays, sont-ils les premiers à donner l’exemple des emportemens, des dissensions intestines ? Le pays, lui, reste toujours paisible, laborieux, presque étranger aux querelles de parti, impatient des réformes pratiques, puisqu’on lui parle de réformes, mais assez froid pour toutes les expériences aventureuses. Ceux qui le représentent, dès qu’ils sont dans cette atmosphère factice de leurs réunions, ne cessent de mettre dans leur politique, dans leurs actes comme dans leurs débats, le trouble, l’excitation et l’imprévoyance. Ils vont au hasard, remuant tout, sans calculer les conséquences intérieures de ce qu’ils font, sans s’inquiéter des impossibilités ou des embarras qu’ils créent à leur gouvernement. Ils ont préparé fatalement peut-être avec ce code d’un protectionnisme outré qui vient d’être voté, qui est dès aujourd’hui la loi de la France, une crise commerciale des plus sérieuses. Ils ont surtout fait tout ce qu’ils ont pu pour provoquer, entretenir et aggraver cette agitation religieuse qui ne répond à aucun sentiment du pays, qui s’est récemment ravivée et vient de se compliquer d’un incident inattendu, encore inexpliqué : l’intervention collective des cardinaux de France livrant un manifeste de plus à l’ardeur des contradictions et des polémiques.

Ce n’est pas que par lui-même ce manifeste ait rien de particulièrement nouveau et de bien décisif. Il précise une situation sans l’éclaircir ; il résume une fois de plus un des plus graves problèmes contemporains sans le résoudre. Que dit-il, en effet, ce manifeste des cinq cardinaux, auquel vient de se rallier M. le cardinal Lavigerie, qui n’avait pas été d’abord consulté ? Il énumère avec un soin minutieux les griefs et les revendications de l’Église. Il trace un tableau complet des « mesures prises par le gouvernement contre la religion, » des atteintes portées à la foi catholique et à l’autorité ecclésiastique, des blessures faites au clergé : laïcisations à outrance, lois scolaires, loi militaire, sécularisation des hôpitaux, expulsion des aumôniers, proscription de l’enseignement religieux, suspension des traitemens, suppression des prières publiques, etc., tout y est ! D’un autre côté, il est vrai, les auteurs du manifeste désavouent toute arrière-pensée d’hostilité contre la république, toute intention de s’affranchir du concordat. Ils n’hésitent pas à se placer sur le « terrain constitutionnel, » à conseiller, à recommander aux catholiques « l’acceptation franche et loyale des institutions,.. le respect des lois du pays,.. le respect des représentans du pouvoir… » Malheureusement, ce manifeste, tel qu’il est, avec ses bonnes intentions et ses contradictions au moins apparentes, ne laisse pas d’être un peu obscur ou énigmatique. Pourquoi est-il apparu justement à l’heure qu’il est, presque à l’improviste ? Quelle raison ont eu pour se réunir et concerter leurs déclarations des hommes qui sont sans doute les premiers personnages de l’Église de France, qui sont dignes de respect, mais qui n’avaient pas, à ce qu’il semble, un mandat précis et régulier pour tracer une règle de conduite ? Ont-ils obéi à des instructions du souverain pontife ? Existe-t-il au contraire, comme on l’a dit, une lettre du pape Léon XIII, différente sinon d’esprit, du moins de forme, plus explicite, — et que les cardinaux français ont cru pouvoir interpréter ou devancer ? De plus, quelle est au juste la signification de ce nouveau manifeste qu’on n’attendait pas, dont l’origine demeure assez mystérieuse ? Par son exposé des motifs, il ressemble à une déclaration de guerre ; par ses conclusions, il ressemble à un acte de paix et de conciliation. Il y a le pour et le contre ! On peut choisir, et en définitive on se retrouve toujours au même point ; on reste entre deux courans, entre deux mouvemens dont l’un, favorisé par Léon XIII lui-même, irait plus résolument à la paix, et l’autre tendrait à continuer l’agitation ou à ne désarmer que sous condition.

Une chose est certaine et elle se dégage de toutes ces contradictions, de tous ces incidens qui se succèdent depuis quelque temps, du fond même de la situation : c’est qu’aujourd’hui aussi bien qu’hier, après comme avant les manifestes, l’apaisement des querelles religieuses reste une grande nécessité publique. Cet apaisement, il n’est pas seulement dans l’instinct du pays, qui en a assez des luttes stériles, qui sent bien que la paix morale est pour lui un gage de force ; il est le vœu d’un pape éclairé et prévoyant ; il est certainement aussi le vœu des cardinaux qui viennent de parler avec un peu de diplomatie, d’une grande partie du clergé français qui ne parle pas, — et si ce mouvement de pacification est contrarié, c’est qu’il y a dans notre situation, telle qu’elle est faite depuis longtemps, une dangereuse équivoque.

M. Léon Say, dans un discours sensé et modéré qu’il prononçait récemment à Pau, disait que la vraie politique était de se conduire en hommes également et sincèrement résolus à maintenir les droits de l’État et à respecter les croyances, à « ne pas faire la guerre à la religion. » Là est toute la question, et là est l’équivoque de la politique suivie depuis dix ans. La vérité est que dans tout ce qu’on a fait il y a une violence de secte doublée d’une certaine hypocrisie. Un des chefs du radicalisme parlementaire, M. Goblet, commentant justement les paroles de M. Léon Say, disait ces jours passés encore qu’on ne faisait pas la guerre à la religion, que les républicains n’avaient jamais eu cette pensée. C’est une assez singulière plaisanterie. Non, on ne fait pas la guerre à la religion ; on se borne à la poursuivre dans ses œuvres, dans ses principes, dans ses symboles, dans ses traditions, dans toutes ses manifestations. On se contente de cerner pour ainsi dire de toutes parts l’idée religieuse, de l’atteindre sous toutes les formes, dans tout ce qui la représente, — par l’inquisition sur les croyances, par les vexations de police, même par des mesures fiscales comme ce « droit d’accroissement » qui est une véritable confiscation et que la cour de cassation vient d’atténuer par une interprétation plus libérale. Au surplus, les radicaux qui ne font pas de diplomatie, qui ont imposé et plus ou moins conduit cette campagne de dix ans, ne déguisent pas leur vraie pensée. Ils vivent de la guerre religieuse qu’ils s’efforcent sans cesse de reprendre, d’envenimer et de pousser jusqu’au bout. Ce qu’ils redoutent le plus, c’est la paix et tout ce qui peut la préparer. Ils craignent l’adhésion des cardinaux au moins autant que leur hostilité, et ne cachent pas que le fond de leur politique, c’est la guerre au catholicisme lui-même ou pour mieux dire à toute religion. C’est là le danger : il est dans ce fanatisme de secte qui fausse la situation, perpétue l’équivoque, entretient les défiances et rend si difficiles toutes les tentatives d’apaisement.

Que les esprits extrêmes dans tous les camps, puisqu’il y en a dans tous les camps, trouvent leur compte à prolonger l’équivoque et la guerre, c’est tout simple : ils suivent leur penchant, ils ont l’instinct que la paix est la ruine de leurs calculs et de leurs espérances. Ce sont les politiques de l’irréconciliabilité entre la république et l’état religieux plus ou moins garanti jusqu’ici par le Concordat. Il est cependant impossible que les esprits plus prévoyans, plus réfléchis, dans le gouvernement, dans tous les partis sensés, ne sentent pas que le moment est venu de se dégager de ces contradictions ou de ces fatalités, qu’il y a pour le pays, pour la république elle-même, un intérêt supérieur, un double intérêt à rentrer dans une situation plus régulière. L’intérêt intérieur est évident. Il est bien clair que tant qu’on vivra dans ces fatigans conflits, tant qu’on en sera à inquiéter les croyances, à faire la guerre à des desservans, à des instituteurs congréganistes, à de malheureuses sœurs de charité, à des communautés pressurées par le fisc, rien ne sera fait. Il restera partout une sorte de tension intime qui n’est jamais sans péril. La république n’en sera pas menacée sur le moment, c’est possible ; elle sera exposée à avoir contre elle les sentimens religieux qu’on s’efforcera d’exciter, de rallier et d’exploiter. On aura même moins d’autorité pour réprimer les excès de cléricalisme, pour maintenir les vrais droits de l’État, parce que les partis hostiles auront toujours la ressource de dire que c’est la religion qu’on poursuit. A l’extérieur, la question est bien autrement grave, elle se lie à toute une situation européenne. Que M. le ministre des affaires étrangères, que M. le président du conseil veuillent bien y réfléchir. Il y a aujourd’hui au Vatican un pape qui est un politique à l’esprit supérieur et clairvoyant, enclin aux transactions qu’on lui rendra possibles, favorablement disposé, on le sent, pour notre pays, au milieu de toutes les influences qui l’assiègent. Il faudrait avoir les yeux fermés sur les affaires du monde pour ne pas comprendre l’intérêt qu’a la France à s’entendre avec ce souverain pontife, écouté et respecté en Europe. D’autres gouvernemens l’ont bien senti, et justement lorsqu’ils ont cru voir récemment les conflits religieux se réveiller en France, ils se sont hâtés d’entourer Léon XIII. Ils se sont flattés, à ce qu’il semble, de le gagner par des promesses, de l’attirer dans un camp qui ne serait pas précisément un camp ami pour nous. Tout peut dépendre de ce qu’on fera pour rester en bonne intelligence avec le chef de la catholicité, et ce n’est sûrement pas à l’heure qu’il est un médiocre intérêt. Les radicaux seuls peuvent ne pas le voir.

Chose étrange ! dans notre généreux et infortuné pays, tout ce que la raison entrevoit, prépare ou fait, les passions sont perpétuellement occupées à le défaire. Depuis un an sans doute, il s’est passé quelques événemens heureux. Que ce soit l’œuvre des circonstances, que ce soit le fruit d’une politique de prudence et de persévérance, il est certain qu’il y a eu un moment où la France a paru sortir de son isolement et reprendre avec éclat sa place parmi les nations. Tout le monde a salué l’événement. En même temps, on semble s’étudier à atténuer ce succès qui paraissait fait pour ouvrir une ère nouvelle dans nos rapports. D’un côté, on fait ce qu’on peut pour s’aliéner un pontife qui reste, à travers tout, la plus grande puissance morale du monde. D’un autre côté, par les nouveaux tarifs, on va au-devant d’une redoutable crise des intérêts par une rupture au moins momentanée de tous les rapports commerciaux. Les traités qu’on essaie de négocier ou de proroger pour ménager la transition ne sont, dans tous les cas, que des expédiens temporaires. Demain, c’est l’inconnu, dans une situation sans garanties et sans débouchés assurés. De sorte que, par un phénomène étrange, au moment où l’on croyait rentrer dans le concert des nations, on s’expose à revenir, par une fausse politique religieuse, à l’isolement moral, par une politique de protectionnisme outré, à l’isolement commercial. Voilà le péril, et c’est ce qui fait que la France, en entrant dans l’année nouvelle, n’est peut-être pas sans éprouver quelque inquiétude de l’avenir qu’on lui prépare.

A la vérité, cette expérience nouvelle, si sérieuse qu’elle soit, a la chance heureuse de commencer pour la France dans un moment où la paix règne en Europe, où il n’y a point, à part les conflits commerciaux, de ces grosses questions dont les gouvernemens ne sont pas toujours maîtres. Les problèmes de politique internationale, sans avoir disparu, restent ce qu’ils étaient. Ce n’est pas ou ce n’est plus une question que cet incident franco-bulgare né il y a quelques semaines d’un hasard, d’une fantaisie dictatoriale de M. Stamboulof. Quoiqu’un nouvelliste anglais, homme d’imagination, émule de l’historien, déjà-oublié, de la a bataille de Dorking, » se soit plu récemment à raconter dans ses plus minutieux détails la prochaine guerre, celle qui va remplir l’année 1892, et qu’il la fasse naître à Sofia, on n’en est pas là heureusement. Les armées ne sont pas encore en marche. L’empereur Guillaume II est tranquillement à Berlin, tout occupé à effacer jusqu’à la dernière trace du Kulturkampf, à faire rentrer l’enseignement religieux dans les écoles. Le général Gourko n’a pas pris encore le commandement de l’avant-garde russe, et le gouvernement du tsar a pour le moment assez à faire avec la disette et la misère qui désolent l’empire. L’Autriche est tout entière à ses tracas parlementaires, à ses luttes germano-slaves ou aux élections qui se font, à l’heure qu’il est, en Hongrie. Rien n’a bougé ni sur la Vistule, ni sur la Moselle, ni sur le Danube, — et tout s’est terminé en Bulgarie sans tant de fracas, tout simplement par l’intervention de la Porte, décidant M. Stamboulof à se soumettre, à faire justice à la France, qui n’a pas mobilisé le moindre de ses bataillons.

Il en est de l’incident bulgare comme de ces incidens d’Egypte et du Maroc qu’une circonstance fortuite a réunis récemment, qui ne créeront d’après toutes les apparences aucune complication immédiate, qui ne laissent pas néanmoins d’avoir leur gravité parce qu’ils tiennent à toute une situation dans la Méditerranée. La mort soudaine et imprévue du khédive Tewfik au Caire aurait pu, sans doute, raviver une question difficile et devenir, si [on l’avait voulu, l’occasion ou le prétexte d’explications délicates. La rapidité avec laquelle le nouveau vice-roi, le jeune Abbas-Pacha, a reçu l’investiture de la Porte et a pu succéder à son père a sauvé la transition. On ne peut cependant s’y méprendre : un changement paisible de règne sous les auspices de sir Evelyn Baring et du général Grenfell n’est pas une solution, et ces affaires égyptiennes resteront un point noir pour l’Europe, tant que l’Angleterre campera sur le Nil, tant qu’elle ne se sera pas expliquée plus nettement sur son occupation. Des incidens au Maroc comme en Egypte sont toujours une affaire grave, précisément parce qu’ils mettent en jeu tous les intérêts, parce qu’ils réveillent cet éternel problème de l’Orient et de la Méditerranée. On vient de le voir encore une fois par l’apparition soudaine et simultanée de toutes les marines devant Tanger. Ce n’est point que ce qui s’est passé à Tanger eût une bien sérieuse importance. Tout se réduisait à une révolte des indigènes contre le pacha gouverneur qui les pressurait ; mais la révolte kabyle pouvait mettre en péril la sécurité des Européens ; Tanger est un poste de premier ordre, à l’entrée du détroit de Gibraltar, à la porte de la Méditerranée, — et aussitôt sont accourus des navires anglais, français, espagnols, italiens, allemands, pour surveiller les événemens. On s’est même demandé un instant si on ne serait pas obligé de débarquer, et M. le ministre des affaires étrangères n’a pas caché que si les marins anglais descendaient à terre, les marins français les suivraient, — lorsque le sultan de Fez a heureusement tout pacifié ou tout simplifié en rappelant le pacha, unique cause de l’insurrection des tribus marocaines.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est la mauvaise humeur que quelques journaux anglais n’ont pu cacher en voyant les autres marines paraître sur les côtes du Maroc, comme si l’Angleterre avait seule la police de ces parages. L’égoïsme britannique a d’étranges naïvetés ! Les Anglais peuvent se croire particulièrement intéressés à surveiller le détroit, la Méditerranée, Suez, la route des Indes, c’est possible. Et l’Espagne, elle aussi, est apparemment intéressée à suivre tout ce qui se passe autour de Gibraltar, sur des côtes où elle a des possessions, des titres que lui a donnés la guerre. Et la France qui est la maîtresse de l’Algérie, qui touche au Maroc de toutes parts, depuis les rives de la Méditerranée jusqu’au Touat, la France, plus que toute autre nation, a bien le droit de sauvegarder sa sûreté, sa position dans le nord de l’Afrique. L’Allemagne, l’Italie elles-mêmes, se sont découvert depuis peu dans l’empire du Maroc des intérêts qu’elles se croient obligées de protéger. Et c’est ainsi que le plus simple incident a suffi pour attirer tous les pavillons devant Tanger. Il n’y a eu pour cette fois heureusement qu’une fausse alerte. Ce n’est pas moins la preuve qu’il peut y avoir une question du Maroc comme il y a toujours une question d’Egypte, quoi qu’en disent les Anglais, dans la politique européenne.

Certainement, l’Angleterre n’oublie jamais qu’elle a des intérêts, ce qu’elle appelle des droits partout, sur toutes les mers et même sur tous les continens ; elle vit de cette expansion universelle et indéfinie qui fait sa puissance et que rien n’interrompt. Elle traverse cependant pour le moment une phase de vie intérieure pénible, mêlée de deuils et d’incidens qui sont peut-être le prélude d’une crise politique prochaine. L’Angleterre n’a pas seulement perdu ces jours derniers un homme respecté de tous les partis, qui était devenu, quoique prêtre de l’église catholique, une sorte de personnage public dans la société anglaise, qui avait acquis un immense ascendant sur les populations ouvrières, le cardinal Manning ; elle vient d’être frappée à l’improviste dans ses sentimens les plus intimes par une mort qui a été un deuil national : la mort d’un jeune prince, petit-fils de la reine, premier-né du prince de Galles, destiné à porter un jour la couronne britannique. Le duc de Clarence a été enlevé brusquement dans la fleur de la jeunesse à vingt-huit ans, par ce mal inconnu qui voyage aujourd’hui en Europe. Ce jeune homme de haute taille, mince, blond, à la tenue froidement élégante, qui avait eu l’éducation militaire et maritime des princes anglais, qui était naguère encore officier de hussards, avait eu à peine le temps de se faire connaître. Il était jusqu’à ces derniers temps, à ce qu’il semble, peu populaire ; il ne l’était devenu que tout récemment, par son projet de mariage avec la jeune princesse Marie de Teck, — un gracieux et idyllique roman auquel les Anglais s’étaient intéressés. Tout a contribué à donner à cette mort prématurée une sorte d’intérêt mélancolique, et l’accablement de la vieille souveraine atteinte dans sa race, et la muette douleur du prince de Galles, et l’infortune de cette jeune princesse frappée dans ses espérances de royale fiancée. On n’a pas vu souvent une grande nation s’associer librement, spontanément, d’un élan universel, au deuil de sa reine et de ses princes. C’est ce qu’on vient de voir en Angleterre, où le loyalisme dynastique s’allie sans effort à la fierté d’un peuple libre.

Quel que soit le deuil qui vient d’attrister l’Angleterre, d’ailleurs, il n’est qu’une diversion douloureuse ; il ne change évidemment rien à la situation politique telle qu’elle existe depuis quelque temps, à l’état des partis qui vont se retrouver en présence dans le parlement, près de se rouvrir, qui en sont déjà à se préparer pour la lutte des élections prochaines. Ce serait une puérilité de chercher à prédire ce que seront ces élections, d’autant plus qu’entre l’ouverture de cette session, qui sera la dernière du parlement, et la date encore incertaine du grand scrutin, il y a toujours l’imprévu qui peut modifier toutes les chances des partis. Le seul fait certain, c’est que le progrès de l’évolution libérale de l’opinion anglaise se manifeste dans toutes les élections partielles. Ce travail, qui s’accomplit sous l’inspiration et la direction du grand vieillard libéral Gladstone, qui a passé par bien des péripéties, a pu se ralentir ou s’accélérer : il n’a pas cessé un instant, et il vient de s’accentuer dans une circonstance assez caractéristique. Le vieux duc de Devonshire est mort il y a quelque temps, laissant son titre et sa pairie à son fils aîné, qui est justement lord Hartington, le chef des libéraux dissidens alliés des conservateurs et de lord Salisbury. Le passage du nouveau duc de Devonshire à la chambre des pairs pouvait déjà être un affaiblissement pour l’alliance des libéraux unionistes avec le ministère tory ; mais voici qui est plus grave ! Quel serait, aux communes, le successeur de lord Hartington comme représentant du district qu’il a laissé vacant à Rossendale, dans le Lancashire ? Le scrutin a prononcé. L’unionisme a été encore une fois vaincu. C’est le candidat libéral appuyé par M. Gladstone qui l’a emporté, et même avec une grande majorité. Si ce n’est pas pour les libéraux le présage d’une victoire certaine aux grandes élections, c’est du moins le signe des progrès du libéralisme et de la popularité du vieux chef qui retrempe en ce moment ses forces dans le midi de la France, aux bords de la Méditerranée.

La mort, par cette saison d’hiver et de malfaisantes influences, frappe indistinctement dans tous les pays, dans toutes les positions. Elle a fait depuis peu des victimes à Londres comme à Berlin, à Rome comme à Paris ; elle en a fait à Vienne, où ont disparu deux ou trois archiducs, à Saint-Pétersbourg où s’est éteint le grand-duc Constantin, frère de l’empereur Alexandre II, qui passa autrefois pour un prince libéral. Elle vient de frapper, dans notre monde, deux hommes qui étaient l’honneur de la science et des lettres, qui étaient aussi pour nous des amis, des collaborateurs, M. de Quatrefages et M. Emile de Laveleye, enlevé récemment en Belgique. M. de Quatrefages, qui portait naguère encore si vertement le poids des années, comptait depuis longtemps au premier rang des savans de l’Europe, et continuait parmi nous la tradition des grands naturalistes. Il avait commencé ici même sa carrière par ses « voyages d’un naturaliste » à l’archipel de Chausey, sur les côtes de Sicile, récits charmans auxquels ont succédé tant de travaux illustres sur l’histoire naturelle de l’homme, sur la formation des races, sur le transformisme. M. de Quatrefages avait cette originalité d’allier à une science étendue et sûre la séduction de l’esprit, le talent de l’écrivain, la grâce et l’intégrité du caractère. Et M. de Laveleye, ce Belge, si Français par le talent et par la langue, s’est éteint, lui aussi, après toute une vie de travail, consacrée à l’étude de la politique, de l’économie sociale, des institutions, des hommes, des révolutions. Il a étendu ses recherches à tous les pays et à leurs transformations, à l’Angleterre, à la Prusse, à l’Autriche-Hongrie, à l’Italie. Dans cette vaste enquête poursuivie à travers les événemens contemporains, il déployait autant de sagacité que d’indépendance, un esprit curieux et libéral. Tous ces hommes d’une renommée si diverse s’en vont. Ils auront des successeurs ; ils leur auront laissé les exemples d’une vie de science, de travail et d’honneur.

CH. DE MAZADE.