Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1876

Chronique n° 1051
31 janvier 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1876.

A l’heure où nous sommes le scrutin a prononcé souverainement. Le second acte des élections générales est terminé d’hier ; le premier acte, ou le prologue si l’on, veut, a été, il y a quinze jours, la désignation des délégués municipaux appelés à concourir, avec les députés de chaque département, avec les conseillers-généraux et les conseillers d’arrondissement, à la formation du sénat, Cette opération préliminaire s’est accomplie au milieu d’une paix profonde, dans une certaine obscurité et d’une manière assez énigmatique pour que dans l’intervalle des deux scrutins, sur des résultats épars qui n’avaient encore rien de définitif, les partis aient pu renouveler leur éternelle bataille. A qui la victoire ? — A l’union conservatrice, au gouvernement, c’est bien clair, ont dit les uns ; — aux constitutionnels, aux républicains, cela n’est point douteux, reprenaient les autres.

Les savans stratégistes du ministère de l’intérieur et des comités de la gauche se sont donné la satisfaction de passer quinze jours à débrouiller leur échiquier, à recommencer sans cesse les dénombremens de fantaisie et à s’attribuer complaisamment le succès qu’ils désiraient. Évaluations, commentaires, programmes, réunions électorales, appels aux 36,000 délégués municipaux de France, rien n’a manqué. La vérité est que toutes les appréciations et toutes les contradictions reposaient sur les données les plus incertaines, que personne n’y voyait fort clair, qu’on se trouvait en présence d’un procédé d’élection mis en œuvre pour la première fois, et qu’au lieu d’attendre simplement ce qu’allait produire cet assemblage d’élémens inconnus dégagés tout à coup du sein de la France, on aimait mieux se défier avec des jactances et des fictions. Le jour du vote décisif est venu, et de ce scrutin ouvert dans la France entière sort un sénat dont la composition trompe peut-être plus d’un calcul ou plus d’une illusion, qui au premier coup d’œil reste après tout l’expression assez approximative d’une situation compliquée, la représentation vivante des courans sérieux et permanens de l’opinion. Cette campagne électorale qui vient de se dérouler sous nos yeux pendant quelques jours à Paris et dans les départemens, ces réunions, ces manifestations contraires qui ont eu leur retentissement, ce vote d’hier, cet ensemble de nominations, tout cela est de nature à ramener les esprits au sentiment de la réalité, à éclairer ceux qui ne demandent qu’à être éclairés, en montrant ce que le pays veut et ce qu’il ne veut pas. Tout cela est peut-être aussi la préparation significative du troisième et dernier acte des élections générales, de ce nouveau scrutin d’où sortira dans vingt jours la chambre des députés.

Quelle sera la majorité dans le sénat qui vient d’être complété par l’élection du 30 janvier ? Ce serait sans doute une présomption singulière de le dire dès ce moment, de chercher à prévoir ce que seront ou ce que feront les partis qui vont se retrouver en présence, non plus dans une assemblée souveraine comme celle qui est sur le point de disparaître, mais dans une assemblée élue pour être un des ressorts réguliers d’une constitution définie. En réalité cependant ce sénat, tel qu’il est, a une certaine couleur générale que les circonstances ne peuvent qu’accentuer. Le vote d’hier a eu évidemment ses surprises et ses petites péripéties. M. le vice-président du conseil n’a point eu décidément le bonheur que lui promettaient un peu trop triomphalement ses amis et les flatteurs de sa politique ; il a échoué dans son département natal des Vosges. M. Buffet n’a eu qu’une compensation dans son infortune électorale, celle d’avoir pour compagnon M. Dufaure, qui dans la Charente-Inférieure a été peut-être la victime d’une combinaison mal conçue, d’une liste médiocrement composée. Le chef du cabinet est resté sur le champ de bataille, les autres ministres candidats sénatoriaux ont été nommés : M. Léon Say dans le département de Seine-et-Oise, M. Caillaux dans la Sarthe, M. de Meaux dans la Loire. Plus heureux que M. Buffet, M. le duc de Broglie a triomphé dans l’Eure en compagnie de M. l’amiral de La Roncière le Noury. M. Bocher a grandement réussi dans le Calvados avec la pensée de conciliation libérale qu’il représentait. Les bonapartistes n’ont pas eu peut-être tout le succès qu’ils attendaient ; ils comptent encore néanmoins une quarantaine de nominations. Ils ont eu leurs principales victoires en Corse, dans la Charente-Inférieure, dans la Gironde, où ils ont trois élus, un ancien ministre de l’empire, M. Béhic, un ancien sénateur, M. Hubert-Delisle, un ancien magistrat, M. Raoul-Duval, le père du jeune et ardent impérialiste de la dernière assemblée. Les radicaux, de leur côté, ont leur contingent dans le scrutin ; ils ont enlevé quelques élections dans les Bouches-du-Rhône, le Var, la Drôme. Les légitimistes purs, absolument irréconciliables, sont peut-être ceux qui ont été le moins favorisés.

Qu’on s’élève au-dessus de ces détails pour embrasser l’ensemble : deux choses apparaissent assez distinctement. D’abord il n’est pas douteux que dans le nouveau sénat, tel qu’il est définitivement composé, sont entrés des hommes faits, par leur position, par leurs lumières ou par leur expérience, pour honorer et éclairer une assemblée. Ce sénat, après tout, a tout ce qu’il faut pour jouer son rôle de chambre haute dans les institutions créées le 25 février. De plus, il est certain que, si les partis extrêmes, excentriques, ont leurs représentans dans l’assemblée nouvelle, ils sont loin de dominer ; ce n’est pas pour eux que la fortune électorale s’est prononcée. L’immense majorité sortie du scrutin, choisie par les représentans les plus naturels du pays, est visiblement modérée. Elle se compose des plus conservateurs parmi les républicains et des plus concilians, des plus libéraux parmi les anciens monarchistes. Elle s’étend de ces régions tempérées de la gauche, du centre gauche, où ont pris position des hommes comme M. Casimir Perier, M. Laboulaye, M. Waddington, M. Feray, à cette zone où se tiennent des hommes comme M. Bocher, M. le duc d’Audiffret-Pasquier. Elle a pour symbole commun la constitution du 25 février, qu’elle accepte sans arrière-pensée, dont elle veut faire la sincère et loyale expérience. Le vote du 30 janvier est la victoire de cette majorité constitutionnelle ; c’est un vote de paix intérieure, de bon sens, de conciliation, et, si l’on voulait résumer la moralité de ces élections d’hier, on pourrait dire qu’elles sont l’affirmation de la politique modérée ; elles montrent que, si le pays est toujours conservateur, il ne veut pas se laisser aller aux entraînemens de réaction, et que, s’il accepte la république sans résistance, il veut la république libre, paisible et protectrice de tout le monde, non la république agitatrice et menaçante des radicaux.

C’est la signification claire, évidente de ces élections d’hier et du mouvement d’opinion dont elles sont l’expression, des manifestations qui les ont précédées, de toutes les tentatives qui ont été faites pour détourner le pays de sa ligne de modération. A Paris même, le résultat du scrutin, si étrange qu’il soit encore pour une telle ville, n’a point été ce que les esprits les plus extrêmes auraient voulu et comptaient le faire. Sans doute les radicaux du conseil municipal s’étaient arrangés pour avoir des élections selon leurs vœux en imposant leurs prétentions ; ils avaient eu leurs réunions où ils se figuraient renouveler les scènes du jeu de paume ; ils avaient rédigé leur programme et préparé leur liste. Ils avaient désigné leurs candidats par acclamation, ils avaient tout d’abord choisi M. Victor Hugo pour lui confier la mission de représenter le conseil municipal dans l’élection, et de se mettre modestement lui-même au premier rang des sénateurs parisiens avec M. Louis Blanc. Malheureusement le programme a trouvé des contradicteurs, et il a manqué ! Ce ne sont pas les candidats des radicaux extrêmes qui ont eu le plus de succès. M. Louis Blanc a échoué, M. Floquet n’a pas pu réussir à faire prendre au sérieux sa prétention de représenter Paris dans le sénat. M. Victor Hugo lui-même n’a pu être élu qu’avec peine, à un second tour de scrutin, et il a failli être devancé par un simple candidat du centre gauche, M. Dietz-Monin. Voilà une médiocre victoire pour l’amour-propre d’Olympio ! Assurément si M. Victor Hugo voulait bien se contenter d’être simplement un poète de génie, un des plus éminens écrivains de la France, il aurait toute sorte de titres à être dans un sénat comme il a autrefois ambitionné d’être dans la chambre des pairs sous la monarchie de juillet ; mais cela ne lui suffit pas, il éprouve le besoin d’être plus radical que tous les radicaux, de se tracer à lui-même, comme il le dit, des programmes plus larges que tous les programmes révolutionnaires. Une fois lancé, il s’enivre de sa propre parole, il ne s’arrête plus devant rien, pas même devant le ridicule ; il promulgue solennellement ses théories financières sur « l’impôt diminué dans son ensemble et proportionné dans le détail, » au risque de ressembler à l’industriel qui perdait sur chacune de ses marchandises, mais qui se rattrapait sur la quantité. M. Victor Hugo dit bien d’autres choses dans son épître apocalyptique du « délégué de Paris aux délégués des 36,000 communes de France, » et il ne s’aperçoit pas que, s’il y a un moyen de rendre la république impossible en France, c’est de la représenter sous les traits qu’il lui imprime.

Non, M. Victor Hugo ne s’est point aperçu qu’il se trompait de date, que toutes ces déclamations révolutionnaires ne répondaient à rien, et il en a été puni aussitôt : lui, le « délégué de Paris, » il a été à peine nommé sénateur au quatrième rang. Le premier élu a été M. de Freycinet, l’ancien délégué militaire de Tours, qui, en invoquant en sa faveur les souvenirs de la défense nationale, s’est présenté comme un homme de bon sens, de connaissances pratiques et de modération politique. En réalité, la victoire a été pour M. Gambetta, qui a exercé une influence visible sur les élections parisiennes, qui a le mérite de comprendre que, pour fonder un régime nouveau tel que la république, il faut avoir la complicité du pays, et que pour avoir cette complicité la première condition est de rassurer tous les intérêts, de rester d’accord avec le sentiment public. M. Gambetta sait que, pour plaire à la France, pour accréditer la république, il faut être modéré, conservateur, et il parle en conservateur, en homme qui sait au besoin négocier avec toutes les opinions. Il a parlé ainsi l’autre jour à Arles, et tout récemment il a su fort habilement transporter la candidature de M. Valentin à Lyon pour éviter de combattre M. le préfet de police, M. Léon Renault, qui se présente pour la seconde chambre aux électeurs de Corbeil. C’est avec ces idées de conciliation que M. Gambetta a certainement contribué pour sa bonne part à faciliter le vote de la constitution du 25 février, c’est en s’inspirant jusqu’au bout de la même pensée qu’il peut aider à la faire vivre et durer. L’essentiel est que les élections prochaines de la seconde chambre comme celles qui viennent de créer le sénat assurent dans nos affaires la prépondérance d’une patriotique et libérale modération.

Ce sont les partis qui divisent et fatiguent la France en créant à la surface du pays une sorte de mouvement aussi artificiel que stérile, expression infidèle de la réalité des choses. C’est par elle-même, en dehors des partis et malgré les partis, que la France vit et se sauve, gardant toujours son ressort et son élasticité, cette puissance de renouvellement qu’elle ne doit qu’à sa vaillante et honnête nature. Que de fois depuis cinq ans, si elle eût ressemblé à ceux qui ont la prétention de la régenter, de parler pour elle ou de la représenter, que de fois la France se serait arrêtée abattue et découragée, doutant de ses propres ressources ! Elle ne s’est point laissé abattre, elle s’est retrouvée promptement elle-même. Elle ressemble au bon laboureur qui, voyant tout à coup sa récolte, fruit des labeurs d’une année, emportée par un ouragan, se sent un instant vaincu par la fatalité des élémens, puis se remet aussitôt à l’œuvre, ensemence de nouveau sa terre et s’efforce de réparer le mal qui lui a été fait, de regagner ce qu’il vient de perdre. Ainsi a fait la France, elle s’est remise à l’œuvre, elle s’est relevée par le travail et l’économie, provoquant aujourd’hui, de la part des étrangers désintéressés, ces comparaisons étranges entre les vainqueurs fléchissant sous le poids des dépouilles opimes, du butin qu’ils ont conquis, et les vaincus portant sans fléchir les charges les plus accablantes. Le secret de la France est dans ses inépuisables ressources et dans sa nature laborieuse. On a pu lui prendre des provinces et de l’argent, on ne lui a pas pris cette sève et cette activité qui, en dehors des luttes politiques, restent sa force permanente, dont les effets se traduisent dans un commerce incessamment agrandi, dans un budget où le déficit est comblé par le mouvement naturel de la richesse publique.

C’est la vérité rassurante écrite en chiffres qui ont leur éloquence. Même au milieu des incertitudes de ces dernières années, le commerce français n’a cessé de s’étendre : il n’était guère que de 6 milliards en 1869, il a été de plus de 7 milliards 1/2 en 1875, et ce qu’il y a de plus significatif, c’est que la balance du commerce, défavorable jusqu’en 1869, a tourné en faveur de la France depuis 1873. Les exportations de l’année qui vient de finir ont dépassé de 349 millions les importations. Preuve évidente que, malgré des souffrances réelles qui durent encore, qui sont surtout sensibles à Paris, le travail national n’est point resté en suspens. Que faudrait-dl pour aider à ce développement ? Une ère de sécurité moins disputée, à la faveur de laquelle on pourrait ouvrir des voies nouvelles de communication et multiplier tout ce qui est un stimulant pour l’industrie, pour les affaires. Assurément, dans son ensemble, ce mouvement commercial est le signe d’une activité régulière ininterrompue, et les résultats du budget de 1875, tels qu’ils viennent d’être publiés, montrent à leur tour que, malgré la lourdeur du fardeau, la France ne reste pas au-dessous de ses engagemens. Elle fait largement les choses, et on peut même dire qu’elle y met la meilleure volonté, puisque les frais de poursuite vont en diminuant. Les contributions directes, à peu près fixes par leur nature, sont nécessairement stationnaires. C’est sur les impôts indirects que l’augmentation est particulièrement sensible, et cette augmentation est naturellement proportionnée à un accroissement de consommation. Les impôts indirects ont dépassé de 85 millions effectifs les prévisions budgétaires, et même toute déduction faite des nouvelles taxes ou surtaxes qui ont été votées dans le courant de l’année, qui n’existaient pas dans l’année précédente, ces impôts ont donné au trésor en 1875 140 millions de plus qu’en 1874. Les droits d’enregistrement inscrits au budget pour 437 millions se sont élevés à 453 millions. Sur les droits de douane, l’augmentation est de 13 millions, elle est de 22 millions comparativement à l’année antérieure. Les droits sur les boissons ont dépassé de 21 millions les évaluations du budget. Le tabac a donné 16 millions au-delà du chiffre prévu de 312 millions. La poste, avec tous ses services, a une augmentation de 8 millions. M. le ministre des finances a la satisfaction de voir ses prévisions plus que justifiées et de trouver ainsi dans ces surcroîts de recette de quoi combler les vides qui étaient restés dans le budget.

Assurément ce serait une témérité ou une illusion de trop se fier à ces recettes merveilleuses. C’est au contraire une raison de plus de rester dans la limite d’évaluations modérées, si l’on ne veut pas s’exposer aux déceptions que peuvent infliger des incidens inattendus. Tout ce qu’on pourrait faire serait de profiter de cette situation régulière, aisée, pour revoir certaines parties de notre système fiscal, pour ménager dans un avenir prochain, sans se hâter, si l’on veut, quelques dégrèvemens nécessaires et pour rétablir enfin par degrés une proportion plus équitable dans la distribution des charges publiques. La France a sans doute d’immenses ressources qu’elle entretient, qu’elle renouvelle sans cesse par son travail ; mais certainement aussi elle a besoin de toute sa prudence dans ses affaires de finances comme dans sa politique ; elle a besoin d’une sécurité complète, d’une paix intérieure et extérieure longtemps maintenue pour vivre avec le plus colossal budget du monde, un budget qui dépasse 2 milliards 500 millions, — pour porter le poids d’un surcroît annuel de 800 millions d’impôts nouveaux. C’est là ce que nous a coûté la fatale année 1870, et ce n’est pas probablement avec les théories économiques de M. Victor Hugo ou les programmes radicaux qu’on espérerait résoudre l’éternel problème d’avoir de bonnes finances par une bonne politique.

S’il n’y avait que la France à consulter aujourd’hui, la paix serait certainement assurée, et on ne songerait pas à faire des brochures sur ce qui pourra arriver au printemps prochain. Ce qui arrivera au printemps est sans doute encore l’inconnu ; c’est le secret de toutes ces complications qui voyagent sans cesse à la surface de l’Europe. Pour le moment du moins, la diplomatie semble mettre tout son zèle à garantir la paix de l’Occident en essayant de rétablir la paix de l’Orient. Le meilleur moyen était encore de s’entendre, d’organiser cette action plus ou moins collective qui se résume aujourd’hui dans l’adoption de la note préparée par le cabinet de Vienne, par le comte Andrassy. Cette note, elle a été d’abord concertée entre l’Autriche, la Russie et l’Allemagne ; elle a été communiquée ensuite à la France, à l’Italie et à l’Angleterre pour devenir le point de départ commun des démarches qu’on se proposait de faire à Constantinople. Il a pu y avoir des nuances dans la manière dont la note du comte Andrassy a été accueillie à Paris, à Rome et à Londres ; au fond, les dispositions ne peuvent être sensiblement différentes, et, si l’adhésion officielle de l’Angleterre ne date que de ces jours derniers, elle ne pouvait guère être douteuse, elle était dans la logique de la situation. L’Angleterre a peut-être ressenti quelque humeur de se voir dans la nécessité de sanctionner le résultat d’une délibération diplomatique à laquelle elle n’avait pas directement coopéré ; mais en même temps elle n’a pu se dissimuler que par un refus elle allait encourager la Turquie à résister aux représentations de la diplomatie européenne, et elle prenait jusqu’à un certain point la responsabilité de cette résistance. Elle acceptait dès lors le rôle d’antagoniste de la politique concertée entre les trois empires du nord, et au lieu d’apaiser la question elle l’aggravait et la compliquait. Elle se plaçait dans l’alternative de s’effacer complètement, de laisser faire, ou de se trouver engagée beaucoup plus qu’elle ne le voulait. L’adhésion anglaise, même mitigée par certaines réserves, enlève au gouvernement turc tout espoir d’un appui sérieux et direct dans ses velléités de résistance ; elle le laisse seul en face de l’Europe disposée à soutenir en commun les principales propositions de réformes formulées dans la note du comte Andrassy. Évidemment le cabinet turc aurait pu essayer encore d’éluder et de temporiser, s’il s’était trouvé en présence d’une Europe coupée en deux. Que peut-il répondre sérieusement aujourd’hui ? Il n’a pas même la raison de la force et du succès. Depuis près d’un an, il en est à se débattre contre une insurrection qu’il ne peut ni vaincre ni désarmer par ses concessions. Comment pourrait-il repousser les moyens de médiation ou de pacification qu’on lui offre et invoquer une indépendance qui ne se manifeste que par l’impuissance de ses armes et par une sorte de banqueroute vis-à vis de ses créanciers européens ?

Après cela, il est bien certain que l’acceptation de la note autrichienne par la Turquie ne résout rien, que le problème reste entier, que la difficulté est toujours d’obtenir la soumission de l’Herzégovine, de donner un caractère de réalité aux réformes qu’on propose à Constantinople. A-t-on prévu toutes les éventualités ? Si l’on se borne à présenter un plan de réformes, c’est un programme de plus qui risque fort d’être stérile ; si l’on veut en surveiller, en assurer l’exécution, l’intervention diplomatique peut conduire plus loin qu’on ne le croit et raviver les complications européennes qu’on s’efforce de conjurer aujourd’hui. Ce n’est point une solution, c’est une phase nouvelle de la question d’Orient, où l’Autriche se trouve engagée au premier rang, faisant de sa diplomatie la mandataire de l’Europe à Constantinople. L’Autriche réussira-t-elle ? Elle est certainement une des puissances les plus intéressées dans les affaires orientales, et l’intérêt traditionnel qu’elle défend n’a point diminué depuis les révolutions qui l’ont transformée, qui ont créé l’empiré austro-hongrois avec son laborieux dualisme.

C’est cet empire tout entier qui fait aujourd’hui une perte des plus graves par la mort d’un des hommes qui ont le plus contribué à réconcilier la Hongrie et l’Autriche, François Deàk. Jusqu’au bout, il a été un des plus purs patriotes de la Hongrie sans être un ennemi pour l’Autriche. Il était né en 1803, et depuis sa jeunesse il a été mêlé aux affaires de son pays comme un conseiller supérieur dont l’autorité n’a fait que grandir à travers les événemens. Deàk a été de notre temps en Hongrie un de ces hommes qui sont moins des chefs de partis que les chefs d’une nation, qui savent allier la résolution la plus énergique à la modération la plus tranquille, qui ennoblissent la cause qu’ils servent en restant toujours des modèles de simplicité et d’honneur. Sa force était sans doute dans la supériorité de son intelligence politique, mais aussi et avant tout dans l’intégrité de son caractère, dans un respect absolu de la vérité et du droit, dans le courage qu’il savait montrer même à l’égard de ses amis. Il lui est arrivé un jour de refuser une élection à la diète parce que ses amis avaient employé la captation et la violence. C’est le secret de l’ascendant croissant de cet homme qui a toujours été plus ardent que tout autre pour l’autonomie nationale de son pays, mais qui n’a jamais poursuivi l’émancipation de la Hongrie que par les moyens légaux et réguliers, qui a résumé lui-même son caractère et son rôle dans un mot : « Je suis un réformateur, je ne suis pas un révolutionnaire ! » Un moment, il avait été ministre en 1848 avec le comte Bathianyi. Les événemens, dépassant ses idées toujours libérales et nationales, mais modérées et pratiques, l’avaient rejeté dans une retraite d’où il ne sortait à la fin de 1866 que pour reprendre l’œuvre interrompue de l’affranchissement national de la Hongrie sans rupture avec l’Autriche. C’est par lui surtout qu’était négociée la transaction d’où est sorti l’empire austro-hongrois, et il a consacré ses dernières années à consolider le succès de son œuvre, toujours écouté et respecté par ses adversaires comme par ses amis, populaire dans le sens le plus honorable et le plus élevé de ce mot. Peut-être aurait-il pu jouer une dernière fois son rôle de médiateur dans ces luttes nouvelles qui semblent renaître maintenant, où s’agite un parti qui voudrait ramener les rapports de la Hongrie avec l’Autriche à une simple union personnelle, à l’union dynastique déguisant une indépendance à peu près complète. Il aurait certainement retrouvé, dans un moment de crise sa puissante autorité morale. Sa vie tout entière reste la plus forte et la plus instructive école pour les patriotes et les hommes d’état de la Hongrie.

L’Espagne touche-t-elle à la fin de la guerre civile et à la régularisation de son état constitutionnel ? On le dirait à voir l’allure des choses depuis quelques jours au-delà des Pyrénées, le double mouvement qui s’accomplit pour faire coïncider un effort militaire décisif contre l’insurrection carliste et la réunion des cortès à Madrid. Jusqu’ici, malgré la facilité avec laquelle elle a été rétablie et l’adhésion presque universelle qu’elle a rencontrée, la monarchie restaurée il y a un an sous le nom du jeune roi Alphonse XII n’a été, à dire vrai, qu’une sorte de dictature née de circonstances extraordinaires. Dès les premiers jours, elle s’est trouvée aux prisée avec toutes les difficultés possibles : difficultés militaires, politiques, financières, religieuses, intérieures ou extérieures. Elle avait tout à la fois les provinces du nord à reconquérir sur le carlisme, l’île de Cuba à pacifier, des armées à refaire, des finances à retrouver, une légalité constitutionnelle à dégager de la désorganisation où les événemens révolutionnaires avaient laissé l’Espagne. Ce n’était point, il faut l’avouer, une œuvre facile pour un pouvoir nouveau ; elle a pris une année entière, et si le gouvernement, dont M. Canovas del Castillo n’a cessé d’être l’inspirateur et le guide, ne s’est point hâté, s’il a paru quelquefois déployer plus de patience que de décision, il a du moins marché avec sûreté, sans se laisser détourner du but qu’il se proposait, au milieu de tous les conflits d’influences et d’une multitude de partis créés par une succession de régimes éphémères. Aujourd’hui cette restauration laborieuse entre dans une phase d’action plus décidée. Les opérations militaires reprennent leur activité dans le nord, et l’Espagne a été tout récemment appelée à élire les deux chambres qui vont reconstituer la monarchie parlementaire au-delà des Pyrénées.

C’est vraiment d’ailleurs une guerre assez compliquée que cette guerre civile espagnole, qui implique tout à la fois une question de force militaire vis-à-vis des bandes de l’insurrection, et une question de politique vis-à-vis des provinces qui restent à soumettre. M. Canovas del Castillo, sans être un militaire, ne s’est jamais fait illusion ; il ai toujours cru qu’il fallait du temps, il l’a cru surtout après l’échec de la tentative par laquelle on avait voulu, il y a un an, inaugurer la restauration d’Alphonse XII. Les forces libérales n’étaient pas encore suffisantes. Depuis un an, tout a changé de face. Le premier coup sérieux porté à la cause du prétendant a été cette campagne que le général Martinez Campos a conduite, il y a quelques mois, et qui a eu pour résultat de délivrer la ligne de l’Èbre, l’Aragon, la Catalogne, en rejetant l’armée carliste dans les massifs montagneux de la Navarre, de la Biscaye, du Guipuzcoa. Aujourd’hui l’armée libérale, complètement refaite, comptant plus de 100,000 hommes avec les troupes de Martinez Campos, qui n’ont plus à garder la Catalogne, désormais libre, cette armée se dispose à attaquer l’insurrection dans ses derniers retranchemens. Les neiges de l’hiver ont pu être un obstacle depuis un mois ; maintenant le signal de l’action est donné. Les forces libérales sont divisées en trois groupes principaux. Tandis que Martinez Campos va diriger ses opérations sur la Navarre, le général Quesada aborde l’Alava par la ligne de Vittoria, et Moriones, qui a débarqué avec une partie de ses troupes à Saint-Sébastien, est déjà en plein mouvement sur le Guipuzcoa. De toutes parts semble s’engager l’opération si longtemps préparée, si souvent discutée dans les conseils de Madrid.

Le prétendant a bien pu sans doute, lui aussi, profiter du répit qu’on lui a laissé dans ces derniers mois pour grossir et réconforter ses bataillons. Il peut bien encore redoubler de jactance et parler de marcher sur Madrid, de promener son drapeau dans toute l’Espagne. Au fond, il se sent menacé dans ses ressources, qui diminuent chaque jour, dans ses communications par la frontière, dans l’intégrité même de son armée, affaiblie par les désertions des chefs et des soldats. Son dernier espoir est dans la force de ses positions et dans un noyau de bataillons navarrais. La meilleure preuve qu’il sent l’extrémité où il est réduit, c’est la gravité assez émue de deux lettres qu’il vient d’écrire, l’une au grand-aumônier de son armée, l’autre au général Elio, qui a été son conseiller militaire le plus autorisé, qui est mort ces jours derniers aux environs de Pau. Au grand-aumônier, il demande des prières ; au vieux Elio, il faisait part du danger qui s’approche. Et c’est pour une cause perdue que ce triste prétendant se donne le plaisir sauvage d’entretenir un bombardement aussi impitoyable qu’inutile contre de malheureuses villes comme Saint-Sébastien, Guetaria, qui ont reçu quelques dix mille obus carlistes. C’est aux chefs de l’armée libérale de mettre un terme à ces barbaries et de précipiter le dénoûment. Ils le peuvent évidemment aujourd’hui, ils ont toutes les forces nécessaires, leur plan a été suffisamment mûri depuis trois mois. L’exécution énergique et prudente des mouvemens stratégiques qui commencent peut arriver à faire tomber toutes les positions carlistes. Une action un peu sérieuse peut achever le succès, en désorganisant, en décourageant la résistance qu’il faut s’attendre à rencontrer ; ce serait certes la meilleure nouvelle que le gouvernement pût porter aux chambres qui viennent d’être élues, qui doivent se réunir prochainement à Madrid.

Le rétablissement complet du régime constitutionnel par la convocation des cortès a été, avec la fin de la guerre civile, la pensée invariable du gouvernement depuis un an, et M. Canovas del Castillo a mis certainement autant de dextérité que de constance à poursuivre le double but, à préparer le succès de cette politique. Il a voulu avant tout consolider la restauration alphonsiste, ménager les transactions possibles entre les opinions libérales divisées par les événemens et préserver la monarchie renaissante de l’excès des réactions aussi bien que du danger de révolutions nouvelles. Les élections qui viennent de se faire ne sont que le dernier mot de ce patient et habile travail ; elles donnent une immense majorité au gouvernement. Les anciens modérés, devenus plus ou moins absolutistes dans les affaires religieuses comme dans les affaires politiques, ne forment qu’une petite minorité. Les amis de M. Sagasta, qui ont servi la royauté d’Amédée, le gouvernement du général Serrano, et qui semblent se proposer de constituer un groupe de libéralisme progressiste sous le régime nouveau, ceux-là sont également peu nombreux. Quant aux républicains, ils ne comptent que trois ou quatre nominations, et le plus loyal, le plus séduisant, le plus honnête des partisans de la république, Castelar lui-même, a échoué à Valence, il n’a réussi qu’avec peine à Barcelone, ayant à triompher moins des hostilités ministérielles que des ressentimens de ses amis, qui l’accusent d’un excès de modération. Le reste des élus est à peu près acquis au gouvernement, et, au premier rang, M. Canovas del Castillo, le ministre de l’intérieur, M. Romero Robledo, le ministre des colonies, M. Ayala, le général Pavia, l’auteur du coup d’état de 1874, ont été nommés à Madrid.

Toutes les difficultés ne sont point à coup sûr vaincues par les élections, et M. Canovas del Castillo aura sans nul doute à déployer une certaine énergie pour faire sanctionner ses idées de libérale tolérance dans les affaires religieuses ; mais enfin ces élections récentes complètent la restauration monarchique par la restauration du régime parlementaire. Pour la première fois depuis longtemps, l’Espagne va retrouver des cortès régulières, et les chambres nouvelles auront à s’occuper sans perte de temps de deux questions pressantes qui dominent toutes les autres. La première est la question financière. Depuis un an c’est véritablement un problème de savoir comment le ministre des finances, M. Salaverria, peut suffire à toutes les dépenses de la guerre carliste. Il n’a pu indubitablement y suffire que par des expédiens de nature à surcharger une situation financière déjà si étrangement compromise par tous les gaspillages révolutionnaires. Comment sortir de là, comment refaire un budget à demi équilibré et rétablir le crédit de l’Espagne ? Voilà ce que les chambres vont avoir à décider. La seconde question d’une gravité réelle est celle de l’île de Cuba. L’Espagne est d’autant plus intéressée à en finir avec l’insurrection de Cuba que de là peuvent naître à tout instant des difficultés avec les États-Unis. Il y a deux mois à peine, le cabinet de Washington adressait au gouvernement de Madrid une note qui n’était point précisément sans doute une menace directe d’intervention, mais qui laissait entrevoir cette possibilité si l’on n’arrivait pas à une paix prochaine. L’Espagne vient d’envoyer à Cuba un nouveau gouverneur, le général Jovellar, qui a quitté le ministère de la guerre pour aller dans les Antilles. Malheureusement le général Jovellar a déjà commandé à Cuba, et il n’a pas réussi mieux que d’autres ; celui qui lui avait succédé, le général José de la Concha, prétendait même qu’il avait réussi moins que d’autres. Et voilà comment tout devient complication pour les pays dont les affaires sont depuis longtemps embrouillées par les révolutions ! L’Espagne a aujourd’hui une monarchie constitutionnelle, des chambres qui vont se réunir, un premier ministre habile, et libéral le mieux est pour elle de se servir de ces forces régulières pour retrouver l’autorité et le crédit dans la paix intérieure et extérieure.


CH. DE MAZADE.