Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1864

Chronique n° 763
31 janvier 1864


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier 1864.

Après le vote de l’adresse, à la fin de la dix-septième séance consacrée par le corps législatif à cette manifestation vivace du régime représentatif en France, M. de Morny, qui a montré dans la direction de ces vastes débats un tact et un esprit de conciliation appréciés de tous, n’a pas voulu quitter le fauteuil sans exprimer l’orgueil qu’il ressent à présider une chambre où l’éloquence politique vient de s’élever à une si grande hauteur. En parlant ainsi, M. de Morny n’a fait que traduire avec une heureuse justesse un sentiment partagé, à l’heure présente, par tout ce qu’il y a en France d’esprits éclairés, libéraux et généreux. Que le temps nous apporte avec maturité les conséquences naturelles de cette renaissance de la vie publique ; que l’on s’applique bientôt à pressentir les développemens que ce beau début promet à l’expansion libérale de notre pays, aujourd’hui il faut avant tout donner place à l’émotion unanime que laissent parmi nous les délibérations du corps législatif, animé d’une nouvelle vie par les dernières élections. Nous ne sommes pas de ceux dont le patriotisme, se battant continuellement les flancs, s’imagine que la France a besoin de se décerner à elle-même à tout bout de champ de creuses et fades adulations. Nous croyons cependant que, sans céder à la fausse gloire, il nous est permis d’être fiers du spectacle auquel nous venons d’assister. Le sentiment simple et viril que les discussions du corps législatif ont inspiré aux amis de la liberté et de la dignité française est un sentiment de satisfaction cordiale. Il semble qu’un souffle plus sain et plus puissant ait respiré tout à coup dans nos poitrines dilatées. Nous venons d’éprouver quelque chose comme la révélation subite d’une force latente que quelques-uns croyaient éteinte. C’est un réveil ; nous nous sommes tâtés, nous nous retrouvons. La discussion, des affaires publiques, la revendication des droits des citoyens, l’appréciation des intérêts généraux de notre pays et de la direction de sa politique dans le monde, ces privilèges, ces droits, pour tout dire, ce patrimoine dont la révolution de 1789 a voulu doter chaque Français, nous avons le sentiment que nous y rentrons, que nous en reprenons possession. Nous savons maintenant que onze années d’austère abstinence n’ont point oblitéré parmi nous les grandes facultés individuelles appliquées à l’étude des intérêts publics ; nous savons que nous avons toujours au milieu de nous des hommes que la pratique des institutions libres ne trouvera inférieurs à aucune des tâches qu’elle pourra leur imposer. Nous ressaisissons notre tradition. La vie parlementaire s’était évanouie parmi nous en un crépuscule déchiré par de tristes lueurs : elle reparaît, en une nouvelle aurore, avec un éclat qu’elle n’a point surpassé dans ses plus beaux jours.

Ce qui nous plaît dans cette transformation encourageante, c’est qu’il ne s’y mêle et ne s’y pourra mêler de longtemps aucun antagonisme fâcheux, nulle impatience enfiévrée, nulle prétention ambitieuse, aucune irritation, aucune amertume. Le nouveau tour que la vie politique est en train de prendre en France se présente à tous comme une sécurité et un profit. Il n’y est question ni de luttes de parti, ni de jalouses compétitions du pouvoir. L’opinion publique est assurée qu’elle aura dans l’assemblée représentative des organes dignes d’elle, capables d’y établir une contradiction suffisante, et que par ces organes elle pourra exercer sur la conduite des affaires son contrôle et son influence. Voilà tout, et tant qu’on ne lui en donnera pas des motifs légitimes, elle n’aura point d’autre exigence. Dans ces conditions, qui sont bien comprises et par l’opposition législative et par le public, le mouvement actuel ne menace personne, ne saurait donner ombrage à personne, et au contraire offre des sécurités à tous en élevant toutes les situations. Voyez ce qui se passe pour le corps législatif : il y a à la chambre une opposition petite par le nombre et grande par le talent, et en face de cette opposition est la majorité. L’opposition a recueilli la première le bénéfice du nouveau courant politique qui s’est répandu dans le pays. Elle s’est recrutée d’anciennes illustrations que la fortune, par un retour de clémence qui est lui-même un symptôme d’heureux augure, a voulu associer à la renaissance de la liberté comme pour les récompenser d’en avoir supporté avec dignité les disgrâces. Les élémens dont l’opposition se compose étaient donc divers d’origine ; la loi intime qui semble diriger le mouvement actuel n’a pas permis à ces diversités d’origine de se trahir et d’affaiblir l’opposition par des divisions : au contraire, en gagnant des élémens nouveaux, l’opposition, dans toutes ses parties, a crû en autorité et en éclat de langage. M. Thiers a apporté au corps législatif sa connaissance si étendue et si scrupuleuse des faits, son esprit de pénétrante analyse, son bon sens si clairvoyant, ses vues toujours fécondes, mais que la retraite semble avoir rendues plus hautes et plus fermes ; il a mis en œuvre toutes ces belles facultés avec un art incomparable et une perfection qu’il n’avait peut-être jamais atteinte autrefois. M. Berryer nous a fait encore admirer la vigueur de ses déductions logiques et ses élans chevaleresques ; mais l’arrivée de ces athlètes n’a découragé ni les anciens de l’opposition ni les nouveau-venus. Ce voisinage redoutable a eu au contraire pour ceux-ci la vertu d’une impulsion entraînante. Il n’y a pas eu seulement émulation, il y a eu pour ainsi dire contagion de talent. Jamais par exemple M. Jules Favre, avec la mâle vigueur de sa pensée, avec son sentiment élevé du droit, avec ce mélange de force et de chaleur intime que recouvre l’inaltérable élégance de sa parole, n’a mieux marqué sa place au premier rang des orateurs politiques que depuis qu’il a parlé à côté de M. Thiers et de M. Berryer. L’opposition n’a donc pas seulement reçu du retour de faveur de l’opinion publique l’accroissement du nombre ; elle a payé sa dette au public par d’admirables efforts de talent. Et quelle association plus puissante au début d’un mouvement politique que celle qui s’établit ainsi entre le talent qui s’élève au-dessus de lui-même et l’opinion, entraînée, elle aussi, et comme soulevée par la sympathie et l’admiration !

L’importance soudainement acquise au sein de la chambre par les représentans des idées libérales ne leur a point exclusivement profité. Nous avons déjà constaté avec franchise que l’importance de la majorité s’était accrue dans la même proportion. La valeur des hommes de mérite que la candidature officielle a fait entrer à la chambre a été mise en relief ; les opinions de ces hommes ont déjà et auront dans l’avenir plus de poids dans les conseils du gouvernement. Désormais l’opposition, le gouvernement et le public compteront davantage avec eux. Une place plus large leur est naturellement ouverte dans la direction des affaires publiques. Par une conséquence nécessaire, la chambre entière voit grandir le rôle qu’elle est appelée à jouer dans le mécanisme de nos institutions. L’objet poursuivi par le décret du 24 novembre 1860 et par le sénatus-consulte de 1861 était d’associer plus étroitement la responsabilité de l’assemblée représentative à la responsabilité du souverain, en d’autres termes d’accroître l’influence de l’assemblée sur le gouvernement : on est aujourd’hui entré pleinement dans la voie qui conduit à ce résultat. Grâce à cette première réalisation effective des pensées réformatrices, de 1860 et 1861 à laquelle nous venons d’assister, la chambre entière et chacun de ses membres grandissent à la fois vis-à-vis du gouvernement et vis-à-vis du pays. La France et le gouvernement gagnent, eux aussi, à cette élévation du niveau politique. Le bénéfice pour la France est incontestable ; nous en lisions récemment l’aveu dans un journal étranger dont les jugemens sur nous sont ordinairement trop sévères. « C’est une chose surprenante, disait le Saturday Review à propos des débats du corps législatif, de voir à quel point les choses françaises, lorsque la France y met réellement en jeu la force et la vie de l’esprit français, surpassent en intérêt tout ce qui se fait de semblable dans les autres pays. L’éloquence française est de l’ordre le plus élevé, et s’adresse au monde en une langue comprise par tous les hommes éclairés. Tous les éloges qui peuvent être décernés à une éloquence simple de style et haute de ton, qui va droit au fait avec une habileté consommée, qui unit l’adresse de l’éloquence du barreau à l’énergie d’un sentiment sincère, doivent être prodigués aux discours des chefs de l’opposition française. » Cet hommage, rendu par des étrangers à la supériorité de l’éloquence politique de la France, pourrait-il trouver insensibles ceux qu’anime d’un noble orgueil le sentiment de nos gloires nationales ? N’est-ce point parmi ces gloires une des plus pures et des plus bienfaisantes, une de celles auxquelles le génie français doit son ascendant moral sur le monde, qui vient de nous être restituée ? Et comment le gouvernement qui préside aux destinées de la France et qui a rendu la parole à l’éloquence politique ne participerait-il point à l’honneur que les dernières discussions parlementaires ont fait au pays ? De l’aveu de tous, le débat de l’adresse de 1864 est une des pages les plus belles de notre histoire parlementaire. Une manifestation de cette nature n’est-elle point une parure pour l’histoire d’un règne ? et comment un gouvernement intelligent, un gouvernement véritablement inspiré de l’esprit moderne, pourrait-il, d’un esprit chagrin, se soustraire à ce lustre ? Certes le premier empire a eu bien des gloires ; mais il lui a manqué celle qui s’offre aujourd’hui au second empire. Les élémens d’une gloire pareille ne lui faisaient pas défaut ; en face de Napoléon Ier, il est permis à l’imagination de rêver une assemblée où des hommes tels que Royer-Collard, Chateaubriand, de Serre, Benjamin Constant eussent débattu les affaires publiques avec les Portalis, les Mollien, les Daru, une assemblée qui eût mis en présence d’un grand génie l’épanouissement libre et spontané de l’esprit français. Malheureusement pour lui et la France, Napoléon n’eut ni l’intelligence ni le goût de cette sorte de gloire ; à l’épreuve des contradictions éloquentes il préféra le monologue de son inquiet génie, aboutissant dans l’action à l’omnipotence outrée qui le conduisit au naufrage.

Deux motifs nous empêchent de revenir en détail sur les questions intérieures et extérieures qui ont été traitées dans la discussion de l’adresse. Le premier de ces motifs est le péril du compte-rendu extra-légal suspendu sur la presse ; le second est l’inopportunité qu’il y aurait à effleurer à la fois tant de sujets qui viennent d’être soumis aux investigations approfondies des plus habiles orateurs. Pour les questions intérieures, que trouverions-nous à dire sur les candidatures officielles après les discours de MM. Thiers et Jules Favre, sur l’instruction primaire après M. Jules Simon, sur la liberté de la presse après MM. E. Pelletan, Jules Simon et Ollivier ? Pour les affaires étrangères, que pourrait-on ajouter sur la question mexicaine au merveilleux exposé de M. Thiers, sur la question polonaise à la noble revendication du droit présentée par M. Jules Favre ? D’ailleurs, dans les questions étrangères, nous sommes bien plus préoccupés de l’examen des responsabilités futures auxquelles nous pouvons être exposés que de la critique d’un passé auquel nous n’accordons pas, il est vrai, l’autorité de la chose jugée qu’invoque M. Chaix-d’Est-Ange, mais dont les faits accomplis sont irrévocables et irréparables. Ce n’est qu’au point de vue des fautes dont il faut prévenir le retour que nous retenons, comme on dit au barreau, l’affaire du Mexique et les questions européennes. Pour le Mexique, combien ne faut-il pas regretter que cette entreprise n’ait point été au début l’objet d’une délibération approfondie, semblable à celle à laquelle vient de la soumettre rétrospectivement M. Thiers ! Le discours de M. Thiers vient de rendre un million de lecteurs aussi maîtres de la question mexicaine qu’auraient pu le devenir après un long travail les plus studieux des diplomates. Qu’on réfléchisse sur l’esprit et la portée de cette discussion si complète ; personne ne contestera que l’enquête à laquelle M. Thiers n’a pu se livrer qu’après coup aurait pu et par conséquent aurait dû être faite avant notre expédition, et aurait dû ou nous en détourner complètement, ou prévenir les fautes que nous y avons commises. À coup sûr, si M. Thiers eût été à la chambre en 1861 et 1862, il eût pu éclairer à temps et le pays et le gouvernement lui-même sur les conséquences inévitables de l’expédition mexicaine, il eût montré dès l’origine qu’on n’avait pas le droit de compter sur le concours de l’Angleterre et de l’Espagne, que si nous voulions pousser l’entreprise jusqu’à réaliser un changement de gouvernement, nous demeurerions seuls, que, demeurant seuls, nous serions obligés de faire un effort ruineux pour nos finances afin d’obtenir des résultats militaires qui ne pouvaient assurer un résultat politique durable. En 1862 aussi bien qu’en 1864, M. Thiers nous eût prouvé que le Mexique était radicalement impuissant à nous indemniser des frais de notre entreprise ; il nous eût montré l’illusion chimérique de l’exploitation des mines de métaux précieux ; il nous eût rappelé que la richesse des mines ne s’obtient point à titre gratuit, qu’elle est le prix de grandes avances de capital et d’une application énergique de travail ; il nous eût prévenus contre ce bizarre esprit de générosité et de munificence qui nous poussait à dépenser le sang et l’or de la France pour donner un trône d’aventure à un archiduc autrichien. Si le discours de M. Thiers eût pu être prononcé à temps, qui osera dire qu’une connaissance si exacte des faits et une argumentation si lumineuse eussent été sans influence, nous ne disons pas sur l’opinion du pays, mais sur la politique même du gouvernement ? On a là un exemple saisissant des services décisifs que peut rendre à notre pays l’autorité d’une opposition instruite et vigilante, une démonstration souveraine de l’intérêt qu’a un grand peuple à posséder dans sa représentation une opposition semblable. Au point où en sont les choses, si le jugement porté par M. Thiers sur les affaires du Mexique ne peut point réparer les fautes du passé, la vive lumière qu’il a faite dans l’opinion ne sera point perdue, nous en avons la ferme espérance, pour la direction de la politique future. Pour obtenir au Mexique une pacification nous ne disons pas même durable, mais temporaire, il est démontré à tous maintenant qu’il faut traiter, non pas avec Juarez, puisqu’il a eu la malheureuse fortune d’être notre ennemi, mais avec le parti dont Juarez était le représentant. L’homme important de ce parti est le général Doblado. Ce général, politique habile, a jusqu’à présent évité de se commettre directement contre nous ; on dirait qu’il s’est réservé, attendant les événemens, la possibilité de s’entendre avec la politique française. D’un autre côté, l’esprit libéral dont témoignent les actes du général Bazaine rend probable une entente prochaine entre notre politique et le parti libéral mexicain. Qu’une transaction de cette nature s’opère, que le général Doblado se mette d’accord avec le général Bazaine et rallie à la politique française le parti libéral dont il est le chef, et les choses pourront s’arranger. Même avec l’archiduc Maximilien pour empereur, le général Doblado, s’il fait cette paix, demeurera le personnage le plus important du Mexique. Quant aux responsabilités qu’encourrait la France en donnant à l’archiduc la couronne mexicaine, par la vigoureuse netteté avec laquelle il les a dénoncées, M. Thiers les a bien diminuées, ce nous semble ; l’archiduc ne nous parait plus avoir le droit de les invoquer. Tout le monde est d’accord que la France n’a plus à chercher au Mexique qu’un prétexte honorable d’en sortir. Si, en échange du trône précaire que nous lui aurons procuré, l’archiduc Maximilien veut bien nous fournir ce prétexte, les deux parties seront quittes, l’archiduc n’aura plus de retour à nous demander, nous ne lui devrons plus que des vœux de bon succès. Il nous semble qu’aujourd’hui l’esprit d’une semblable transaction ne peut plus être compris autrement.

La question brûlante du moment, la crise dano-allemande, est celle qui a le moins arrêté l’attention du corps législatif. Il faut convenir en effet que cette question qui met l’Allemagne en effervescence, qui lie la Prusse et l’Autriche dans une étroite et surprenante union, qui sépare les grandes puissances allemandes des états secondaires de la confédération, qui excite l’amour-propre et l’ardeur des états scandinaves, qui doit inspirer à la Russie des préoccupations sérieuses, qui imprime à la diplomatie britannique une activité singulière et impose au gouvernement anglais des mesures de vigueur inusitées, laisse la France nous ne dirons pas indifférente, mais simplement spectatrice. À prendre cette question par le point de vue des grandes puissances, il s’agit là de l’équilibre du Nord. En quelles mains resteront ou vont se trouver les passes de la Mer du Nord et de la Baltique ? Celle des grandes puissances que cette question intéresse le plus directement est celle justement qui fait le moins de bruit à cette heure, c’est la Russie. Si l’Allemagne s’empare de la rade de Kiel, et si par une réaction contraire les peuples scandinaves se fusionnent, le débouché maritime de la Russie au nord va se trouver à la merci de puissances capables, d’en ouvrir ou d’en fermer à volonté l’issue. L’intérêt russe veut manifestement que les choses restent comme elles ont été jusqu’à présent, et que l’intégrité de la monarchie danoise soit respectée. L’intérêt anglais, quoique bien moins vivement affecté dans la question, coïncide cependant ici avec l’intérêt russe. La Prusse et l’Autriche sont dans une position mixte : comme états allemands, elles sont obligées de garder certains ménagemens envers l’esprit national allemand ; comme grandes puissances, elles sont dominées par l’intérêt de la paix et l’intérêt des alliances. Le gouvernement prussien a contracté envers le gouvernement moscovite une telle solidarité qu’il ne lui est guère possible de contrarier la Russie dans un intérêt vital de son existence, et personne n’admettra que l’Autriche, pour des affaires qui concernent la Mer du Nord et la Baltique, veuille de gaîté de cœur encourir le déplaisir et l’hostilité de l’Angleterre. Il ne faut donc point s’y méprendre, cette question du Slesvig-Holstein, si petite qu’elle soit sur la carte, a cette première conséquence, qu’elle crée une cause latente, et non encore peut-être entièrement développée, d’union entre l’Angleterre, la Russie, la Prusse et l’Autriche. Il semble à l’heure qu’il est que toute l’activité de la diplomatie anglaise soit appliquée à former cette union, afin d’assurer le maintien de la paix. Un premier pas a été fait lorsque la Prusse et l’Autriche se sont associées pour séparer leur politique de celle de la confédération germanique, et, comme elles disent, exercer leur rôle de grandes puissances. Ce fait du concert de la Prusse et de l’Autriche, toujours si jalouses l’une de l’autre, toujours en rivalité et en querelle, est si étonnant que l’on en demande avec curiosité l’explication. Il est ordinairement une chose qui met vite d’accord la Prusse et l’Autriche ; toutes les fois que ces puissances voient les états secondaires de la confédération s’entendre pour former en quelque sorte en dehors d’elles une troisième puissance allemande, et avoir la prétention d’intervenir au nom de l’Allemagne dans la discussion et la solution des questions européennes, on peut être sûr que Berlin et Vienne ne tarderont pas à s’entendre pour se réclamer de leur qualité et de leurs engagemens de grandes puissances et mettre le holà aux velléités ambitieuses de leurs confédérés. Cette sorte de jalousie qui naît de la constitution actuelle de la confédération est une première explication de l’accord de l’Autriche et de la Prusse. On en trouverait peut-être une seconde dans les attentions marquées que la diplomatie française a eues récemment pour les états secondaires : les diplomates de Vienne et de Berlin ont dû voir se dresser le fantôme abhorré de la confédération du Rhin ; les caresses de la France pour les petits états ont probablement pressé la Prusse et l’Autriche de s’unir et de concerter leur politique de grandes puissances. Ajoutez à cela l’influence des conseils russes et des incitations anglaises, et vous comprendrez facilement cette alliance subite de l’Autriche et de la Prusse.

Le jour où les cabinets de Vienne et de Berlin ont annoncé à la diète qu’ils séparaient leur action de celle de la confédération, il a été permis, ce nous semble, d’espérer que la guerre ne sortirait point du conflit dano-allemand. L’Autriche et la Prusse ont fait cette scission en invoquant leur rôle de grandes puissances : or c’est comme grandes puissances qu’elles ont signé le traité de 1852, qui règle la succession danoise ; leur résolution, signifiée à la diète, disait assez qu’elles n’entendent point répudier les engagemens qu’elles ont souscrits par ce traité, si de son côté le Danemark ne refuse point à l’Allemagne les satisfactions qu’il lui a promises en 1851. Par une conséquence logique, c’est pour imposer au Danemark la réalisation de ses promesses de 1851 que l’Autriche et la Prusse ont résolu l’occupation du Slesvig. Au moyen de cette occupation, la Prusse et l’Autriche obtiennent deux résultats : d’une part, elles pèsent sur le Danemark ; de l’autre, elles se placent entre le Danemark et la confédération ; elles préviennent le contact immédiat et le choc des élémens les plus inflammables, elles réservent la question de la succession des duchés au profit des stipulations de 1852, elles enlèvent la solution de cette question aux entraînemens et aux hasards des mouvemens populaires. Telle a été évidemment la pensée qui a inspiré le plan de conduite adopté par la Prusse et l’Autriche. Quoique moins aventureuse que celle de la diète, cette politique n’est cependant exempte ni d’injustice ni de graves dangers. L’injustice, c’est que, par les termes de la sommation adressée à Copenhague, cette politique demande au gouvernement danois des concessions que ce gouvernement ne peut lui accorder légalement : on demande au Danemark le retrait de la constitution de 1863, qui a incorporé le Slesvig à la monarchie, qui a changé en lien réel entre les deux pays le lien uniquement personnel, suivant la prétention allemande, qui unissait la couronne ducale de Slesvig à la couronne royale de Danemark. Cette constitution ne peut être légalement réformée que par la représentation du pays, le rigsraad ; le rigsraad ne peut être réuni qu’après les élections ; les opérations électorales exigent un délai d’un mois, et l’on ne donne au gouvernement danois que quarante-huit heures pour accepter ou repousser la sommation austro-prussienne : voilà l’injustice. Le danger, c’est, quelle que soit la modération relative des vues de l’Autriche et de la Prusse, de blesser, par une invasion du Slesvig exécutée comme sanction pénale d’une sommation dont les termes sont injustes, l’honneur national et militaire du peuple danois, c’est de fournir une occasion flagrante au conflit qu’on affecte de vouloir prévenir. La riposte apparente aux rigueurs excessives de la sommation austro-prussienne a été de la part du cabinet anglais la préparation d’armemens maritimes et militaires destinés à la protection du Danemark ; mais, à l’abri de cette manifestation comminatoire, la diplomatie anglaise a tenté un nouvel effort de conciliation. Pour prévenir l’injustice et le danger d’une occupation du Slesvig, le gouvernement anglais offre à la Prusse et à l’Autriche de se porter garant, pour le gouvernement danois, de la modification de la constitution de 1863 dans le délai de temps et sous les formes où cette modification pourra être accomplie légalement. Les réponses de la Prusse et de l’Autriche à cette dernière proposition anglaise sont attendues pour le 1er février. On a le droit d’espérer que ces réponses seront de nature à confirmer le maintien de la paix et à préparer une solution amiable du conflit dano-allemand.

Si les grandes puissances réussissent à résoudre la question danoise en des termes qui ne s’écartent point de l’esprit du traité de 1852, une grave difficulté aura disparu de la région des questions qui peuvent troubler l’Europe. Une complication qui eût pu devenir européenne se sera transformée en une complication intérieure particulière à l’Allemagne. Ce sera aux grandes puissances allemandes de s’arranger avec les cours secondaires ; ce sera aux unes et aux autres de régler leurs comptes avec l’opinion publique allemande, qui, pour exhaler ses griefs et en poursuivre le redressement, trouvera sans doute plus d’une occasion meilleure que celle qu’elle a cherchée dans l’affaire du Slesvig-Holstein. Nous ne regrettons point, quant à nous, l’attitude d’abstention que notre gouvernement a gardée dans ce débat. Cette attitude était inspirée par la prudence, et sera, nous l’espérons, justifiée par l’événement. La France, qui a toujours trouvé dans le Danemark un fidèle allié, la France, signataire du traité de 1852, n’aurait pas pu, sans ingratitude et sans injustice, prendre parti contre le Danemark. D’un autre côté, le Danemark ayant dans le cabinet anglais un avocat très énergique, nous n’avions pas besoin d’entamer avec l’Allemagne une contestation irritante. Nos démarches, si elles eussent été aussi actives et aussi vigoureuses que celles des Anglais, auraient excité en Allemagne des défiances plus vives, des susceptibilités plus ombrageuses, des ressentimens plus dangereux pour la paix du monde. Nous ne regrettons même point qu’il n’y ait pas eu lieu d’appliquer à cette question embrouillée et envenimée la panacée du congrès. En quoi, nous le demandons, le congrès eût-il été plus efficace que les procédés ordinaires de la diplomatie ? Le congrès eût-il eu la moindre influence sur les animosités des Danois et des Allemands les uns contre les autres ? Eût-il empêché l’exécution fédérale dans le Holstein ? Eût-il empêché une question ardue de succession de se mêler à une question compliquée de droit fédéral ? Eût-il empêché les armemens militaires en Danemark et en Allemagne ? N’eût-il pas eu au contraire l’inconvénient de nous jeter en plein dans un démêlé dont nous avons eu la sagesse et la bonne fortune de nous tenir à l’écart, et dont l’apaisement sera rendu moins difficile peut-être justement par la raison que nous n’y aurons pas pris part ? Ceux qui regrettent le congrès et en proclament la vertu à tout propos nous paraissent tomber dans l’illusion que raillait l’autre jour M. de Morny quand il disait : Ah ! s’il suffisait de lever un doigt pour modifier la carte du monde ! On ne peut pas plus pacifier le monde et faire son bonheur avec la belle utopie du congrès qu’on ne peut tuer le mandarin en levant le doigt. Certes nous vivons en un temps sévère et dans un état de l’Europe si précaire qu’il serait dangereux de se bercer d’une politique d’illusions. L’empereur a parlé en politique sérieux quand, au début de la session, il décrivait en termes si sombres l’instabilité des choses dans la situation actuelle de l’Europe. Que d’édifices vermoulus soutenus miraculeusement par les plus faibles états ! Combien de choses sont à transformer, et combien de choses demeurent à la merci du plus mince accident ! Avec ses besoins inassouvis de liberté, avec ses aspirations de nationalité, avec ses douloureux accouplemens de vieilleries gothiques et de nouveautés modernes, l’Europe est dans une situation semblable à celle où elle s’est trouvée avant la guerre de trente ans. Avant le Mazarin qui réunira le congrès de Munster, donnons le temps d’agir au Richelieu dont la main vigoureuse pourra faire rentrer dans leur lit naturel les grands groupes des intérêts européens. Une particularité de ce temps-ci, c’est en effet qu’il semble appeler dans les combinaisons de la politique étrangère ces procédés anciens, cet art qui semble perdu d’associer les états, les peuples, les hommes dans une communauté réelle d’intérêts et dans la poursuite persévérante des mêmes entreprises. C’est un peu de cet art que quelques esprits attendaient des fortes prérogatives que le pouvoir possède aujourd’hui ; c’est un peu de cet art qu’ils eussent voulu voir appliquer, par exemple, à la conduite de la question polonaise. Ils croyaient que, de même qu’une coalition avait amené le partage de la Pologne, une autre coalition habilement nouée eût pu profiter des signes de vitalité qu’elle donnait avec tant d’héroïsme pour reconstituer la nation polonaise. Ils ne se figuraient pas que la France, puisqu’elle a voulu un pouvoir doué d’une force exceptionnelle, se contentât, en agitant la question polonaise, de faire de la politique étrangère à la façon parlementaire, c’est-à-dire en fournissant à la publicité un simple exercice de scolastique diplomatique, et qu’il pût lui suffire en une telle circonstance, à elle comme à l’Angleterre, de se montrer grand clerc, suivant le mot pittoresque emprunté si heureusement par M. Jules Favre à la langue du moyen âge.

La Belgique, que nous avons si souvent félicitée de l’heureuse exception qu’elle présentait au milieu de la confusion européenne, a voulu apparemment se mettre à la mode, et nous offre le spectacle d’une crise ministérielle prolongée et curieuse. Le ministère libéral a donné sa démission le 14 janvier, et il n’est point encore remplacé. Quelles sont les causes de la crise ministérielle, et comment finira-t-elle ? Il est plus aisé de répondre à la première question qu’à la seconde. Les libéraux belges reprochent au parti catholique d’avoir suivi une politique factieuse, d’avoir soulevé dans le pays une agitation factice, d’être allés même jusqu’à corrompre les électeurs à prix d’argent. À leur tour, les catholiques répondent que le ministère ne peut attribuer sa chute qu’à ses fautes politiques et aux alarmes qu’il a inspirées au sentiment religieux des populations. Puis viennent les Anversois, qui forment une sorte de tiers-parti d’intérêt local ; ceux-ci ne voient qu’une cause au renversement du cabinet, l’obstination avec laquelle il a repoussé les réclamations de la ville d’Anvers. Les reproches mutuels que s’adressent les libéraux et les catholiques sortent, en cette circonstance, de la banalité des controverses ordinaires de parti : la question qu’ils agitent est en effet de savoir à qui appartient la responsabilité de la situation actuelle, et qui doit par conséquent prendre la responsabilité du gouvernement. Un débat de ce genre est rare en pays constitutionnel : au lieu de se disputer le pouvoir, on se querelle pour ne pas le prendre ; au lieu de courir après les portefeuilles, c’est à qui ne sera pas ministre. Cette émulation d’une nouvelle sorte provient du point d’équilibre auquel les voix des deux partis sont arrivées dans la chambre des représentans, le ministère n’y possédant plus, grâce à l’accord des Anversois et des catholiques, qu’une majorité nominale de deux voix. Dans une telle situation, l’issue naturelle est une dissolution de la chambre et un appel au pays. La dissolution, qui exciterait les passions des partis, qui les mettrait violemment aux prises et causerait peut-être des scènes fâcheuses là où l’animosité des électeurs est portée au comble, répugne, dit-on, au prudent esprit du roi Léopold. Le roi préférerait gagner du temps, atteindre l’année 1865, où doit avoir lieu le renouvellement partiel de la chambre, et où les élections partielles pourraient avec moins de secousses fournir les éléments d’une majorité politique. Le roi Léopold a surmonté déjà des difficultés analogues en donnant, pendant l’interrègne des majorités politiques, le pouvoir à des cabinets mixtes, qu’on appelait des ministères d’affaires. Les catholiques ne se souciant pas plus de prendre le pouvoir que les libéraux de le garder, le roi Léopold a voulu avoir recours à l’expédient d’un cabinet d’affaires et a offert le portefeuille à MM. de Brouckère et Pirmez. Ces honorables représentans n’ont pas cru que la situation un peu violente où se trouve la Belgique leur permît d’accepter le gouvernement ; il leur a semblé qu’il fallait que la question entre le parti libéral et le parti catholique fût tranchée nettement par un appel immédiat au pays. Si le roi ne peut former un cabinet d’affaires, il faudra bien en venir à la dissolution de la chambre, énergiquement réclamée d’ailleurs par l’opinion libérale. On a dit dans ces derniers jours que, pour éviter la publication de l’enquête à laquelle a donné lieu l’élection de Bastogne, où le candidat catholique ne l’aurait emporté sur M. d’Hoffschmidt que par des manœuvres illégales, le parti catholique accepterait peut-être le pouvoir malgré ses précédens refus, et consentirait à courir la chance des élections générales malgré le véritable effroi que ces élections lui inspirent. Quoi qu’il en soit, on peut être convaincu que l’œuvre accomplie par le parti libéral sous la direction de MM. Rogier et Frère-Orban ne saurait être compromise dans la péripétie politique à laquelle nous assistons, et que le peuple belge surmontera cette petite difficulté avec son bon sens ordinaire.

e. forcade.

REVUE MUSICALE.

Nous voilà presque à la fin de la saison où les théâtres lyriques produisent ordinairement ce qu’ils ont préparé de mieux pour les plaisirs du public, et nous sommes encore à attendre qu’ils donnent autre chose que les ouvrages qui composent leur ancien répertoire. Quelle peut être la cause d’une stérilité qui étonne d’autant plus que jamais les amateurs de bonne musique n’ont été plus nombreux et plus empressés à se rendre où ils espèrent trouver seulement une distraction aimable ? Ce ne sont pas les talens qui manquent pourtant, ce ne sont pas les compositeurs experts qui font défaut ; mais aucune individualité saillante ne s’élève au-dessus de cette cohue de savans manœuvres qui encombrent les chemins et assourdissent le public de leurs vaines clameurs. Lorsqu’un théâtre ouvre ses portes à quelque importun qui se présente au nom d’une vocation méconnue, il est rare que le directeur qui a eu cette faiblesse ne la paie assez cher. Dans cet état de choses, ce que les théâtres peuvent faire de mieux, c’est de reprendre avec soin les opéras consacrés par le temps et la sanction des connaisseurs. Voilà pourquoi l’Opéra, ne sachant depuis longtemps où donner de la tête, a eu la bonne pensée de remettre en scène un chef-d’œuvre qu’on avait trop négligé. Nous voulons parler de Moïse, une des grandes conceptions dramatiques de Rossini. C’est le 28 décembre 1863 qu’a eu lieu cette exhibition devant un public nombreux et bien appris qui a su apprécier les moindres beautés d’un opéra ou plutôt d’un oratorio qui remonte à l’année 1827. On sait que Rossini, venu en France en 1824, fit comme Gluck, en appropriant d’abord pour la grande scène lyrique de la France deux de ses opéras italiens : Maometto Secondo, qui devint le Siège de Corinthe, représenté le 9 octobre 1826, et Mosè in Egitto, qu’on donna le 26 mars 1827. Après un petit chef-d’œuvre de grâce, d’esprit et d’invention mélodique, le Comte Ory, qui parut sur la scène de l’Opéra le 28 août 1828, le maître s’arrêta dans sa carrière glorieuse, et ce point d’arrêt fut marqué par une merveille de l’art : Guillaume Tell.

La partition de Moïse est un remaniement du Mosè in Egitto, qui a été écrit à Naples et représenté sur le théâtre de Saint-Charles en 1818. Le libretto italien, qui est d’un poète nommé Totola, a été retouché et rendu plus raisonnable par M. de Jouy. Le caractère de Moïse surtout est mieux accusé ; mais il reste toujours un drame qui manque d’intérêt et qui n’a pas tout à fait la couleur du style biblique. On sait qu’il s’agit de la lutte du peuple hébreu, qui réclame sa liberté au pharaon qui gouverne l’Égypte. Au milieu de cette lutte nationale et religieuse se dessine la passion d’Aménophis, l’héritier de Pharaon, pour la Juive Anaï. Le dénoûment est connu. Si nous avions du temps à perdre et si la partition de Moïse avait besoin d’être défendue contre d’obscurs contradicteurs qui en sont encore à dire que Rossini n’a pas le génie dramatique, nous dirions à ces écrivains sans consistance : Écoutez le chœur de l’introduction, — Dieu de la paix, dieu de la guerre, — celui sans accompagnement qui vient après, le duo charmant entre Aménophis et Anaï, dont l’andante est d’une expression touchante, le duo entre Anaï et sa mère. Tout cela est aussi beau comme musique que comme expression des sentimens des personnages et de la situation où ils se trouvent. Et la belle introduction du second acte en ut mineur, pour parler comme les doctes du feuilleton, et l’invocation de Moïse, — Arbitre suprême, — avec le chœur qui en est la conclusion, est-ce que toutes ces parties d’un grand ensemble manquent de vérité ? Quant au finale du troisième acte, je ne le défendrai pas, parce qu’on ne trouverait dans aucun opéra connu une scène dramatique aussi longue, aussi compliquée et d’un effet plus puissant.

L’exécution de ce bel ouvrage, que le public a revu avec étonnement, est assez soignée. Mlle Battu, qui est Française et même Parisienne, a longtemps figuré parmi les artistes du Théâtre-Italien, où elle s’est acquis une réputation méritée d’habile cantatrice. Sa voix était alors un petit soprano aigu dont le timbre blanchâtre était peu sympathique. Engagée à l’Opéra pour remplir le rôle charmant d’Anaï, elle y est fort bien et comme cantatrice et comme comédienne. Elle s’est fait justement applaudir dans le duo avec Aménophis et dans l’air très difficile du quatrième acte. M. Faure chante avec goût le rôle de Pharaon, et M. Obin représente avec assez de noblesse la grande figure du prophète hébreu. Le spectacle est beau et digne de l’œuvre du maître. Depuis quelques mois, l’orchestre de l’Opéra est conduit par un homme intelligent, M. George Hainl, qui a longtemps dirigé l’orchestre du Grand-Théâtre de Lyon. Ancien élève du Conservatoire, où il a obtenu un prix de violon, je crois, M. Hainl est allé chercher fortune en province, et c’est dans cette grande ville de Lyon que M. Hainl s’est acquis la réputation qui lui a valu l’honneur d’être appelé à Paris par M. l’administrateur de l’Opéra. M. Hainl possède plusieurs des qualités nécessaires à un chef qui a sous sa main quatre-vingts ou cent musiciens, plus le personnel nombreux de chanteurs, de choristes et de danseurs qui concourent à l’exécution d’un grand ouvrage comme Robert le Diable, les Huguenots, la Juive, etc. Il est vigilant, son oreille exercée entend les moindres détails, son regard est vif, et ses indications toujours justes. Depuis son entrée à l’Opéra, M. Hainl a été nommé chef d’orchestre de la Société des Concerts en remplacement de M. Tilmant, à qui une santé chancelante ne permettait plus de remplir ces fonctions. M. Hainl a pris le commandement de cette corporation d’artistes d’élite au premier concert de l’abonnement, et son succès a été complet. Le public a accueilli M. Hainl avec des applaudissemens bruyans, comme s’il avait été un virtuose.

Mlle Adelina Patti nous est revenue avec la grâce, la facilité heureuse, l’entrain, la voix éclatante et flexible, qualités précieuses qu’elle nous a fait admirer l’année dernière. Elle s’est produite tout récemment dans son meilleur rôle, qui est l’Amina de la Sonnambula, délicieuse bucolique que les critiques tudesques doivent traiter d’enfantillage. En effet, ce divin soupir de Bellini ne peut être apprécié par les ergoteurs qui admirent les syllogismes de Wagner et compagnie. Mlle Patti a été ravissante, surtout dans la scène finale, dont elle a chanté la prière avec une onction qui semble annoncer une heureuse évolution dans le talent de la brillante virtuose. Sa voix aussi a pris un peu plus de force dans les notes supérieures : mais Mlle Patti n’a point encore acquis la tenue et le style qui lui manquent, et elle se livre toujours à ces extravagances vocales qu’on a de la peine à lui pardonner. M. Nicolini a fort bien secondé Mlle Patti dans le rôle d’Elvino, qu’il a chanté avec goût. Mlle Patti nous coûte cher, puisqu’elle est la cause indirecte du départ de M. Fraschini, qui se rend à Madrid, dont le théâtre est aussi dirigé par M. Bagier. C’est une perte que les amateurs ressentent d’autant plus vivement que le Théâtre-Italien, cette année, n’offre pas un bien brillant spectacle. La troupe qu’a réunie la nouvelle direction est, à quelques exceptions près, composée d’élémens bien médiocres, et l’on comprend sans peine que les Parisiens, qu’on a jugés trop débonnaires, ne se montrent pas très empressés toujours aux cinq représentations que l’on donne chaque semaine à la salle Ventadour. Une grande faute surtout a été de supprimer le parterre, ce refuge d’une classe assez nombreuse d’amateurs qui ne veulent et ne peuvent pas payer quatorze francs pour entendre les cris et la voix fatiguée de Mlle La Grange.

Veut-on un exemple de ce que peut faire un homme intelligent avec une réunion d’artistes et de chanteurs modestes, qu’on aille au Théâtre-Lyrique les jours où l’on y donne Rigoletto, le meilleur ouvrage de Verdi, qu’on a arrangé pour la scène française. L’exécution en est relativement excellente. Un artiste distingué, M. Ismaël, qui possède une bonne voix et de la tenue dans le style, a rendu avec talent le rôle si difficile du père. Une femme fort distinguée aussi, Mlle de Maesen, qui a débuté à ce théâtre dans les Pêcheurs de perles de M. Bizet, a saisi l’esprit et la grâce du rôle de Gilda, dont elle exprime les diverses nuances avec une belle voix de soprano qu’elle dirige habilement. M. Monjauze n’est pas trop au-dessous du rôle du prince, dont il est chargé. Les chœurs, l’orchestre, forment un ensemble d’exécution que le Théâtre-Italien devrait bien imiter.

Nous disions, en commençant, que les théâtres lyriques n’avaient rien produit encore de nouveau, et que tous vivaient de leur ancien répertoire. Il y a cependant une réserve à faire. L’Opéra-Comique a donné la Fiancée du roi de Garbe, en trois actes et six tableaux, dit le libretto, et dont les paroles sont de Scribe et de M. de Saint-Georges. La musique, on le sait déjà, est l’œuvre laborieuse de l’auteur fécond et charmant à qui la France doit dix ou douze petits chefs-d’œuvre parmi lesquels il suffit de citer la Mllette, le Domino noir, Haydée, le Maçon, les Diamans de la couronne, Fra Diavolo, etc. Dans tous ces ouvrages, écrits avec une facilité rare, sous laquelle se dérobe une habileté de maître, M. Auber est un musicien vrai, aimable et quelquefois touchant. Aucune difficulté de forme ne l’arrête, et son imagination est, comme son esprit, gaie, aimable, amusante, quoique sans profondeur et sans grande originalité.

Le sujet de la Fiancée du roi de Garbe est bien connu. Boccace l’a traité en homme de génie, et La Fontaine l’a remanié à sa façon et en a tiré des effets tout différens. On se doute bien que le canevas laissé inachevé par Scribe et terminé par M. de Saint-Georges n’a aucun rapport avec les récits des deux grands écrivains que nous venons de nommer. Quelques mots suffiront pour donner une idée de la pièce qui a pu faire illusion à un homme aussi expérimenté que M. Auber. Un roi de Garbe, Babolin Ier, dont le nom est aussi inconnu que le pays qu’il gouverne, a formé le projet de se marier en demandant la main de la fille de l’empereur de Maroc, la belle Alaciel ; mais comment s’y prendre pour atteindre au but de ses plus vifs désirs ? Le roi charge son neveu Alvar d’aller au Maroc et de lui ramener la princesse avec tous les égards dus à son rang et à sa rare beauté. On ne se douterait pas quel est le compagnon que le roi donne à son neveu pour l’aider dans l’accomplissement de sa mission : c’est la sémillante Figarina, dame d’atours de sa majesté Babolin 1er, dont elle est chargée de polir et de raser le menton tous les jours de la vie. Cette fonction, que Figarina remplit d’une main délicate, lui a valu la bienveillance du roi, dont elle dirige l’esprit sans paraître vouloir le dominer. Avant de partir, le roi confie à sa camériste un collier composé de treize perles du plus grand prix, et qu’elle doit remettre à la princesse Alaciel. Cet écrin, paraît-il, est un talisman qui a le pouvoir de révéler la moindre faiblesse de la femme qui le porte. Si elle se permettait seulement de recevoir le moindre baiser d’un autre homme que son fiancé, une perle tomberait et laisserait dans le collier un vide accusateur. Aussi, par une suite d’incidens sur lesquels il est inutile de s’arrêter, il arrive, que Figarina, portant toujours sur elle le collier fatal, pour ne pas compromettre la princesse, reçoit tant de baisers furtifs que les perles ont disparu jusqu’à une seule. « Pourquoi ma fiancée n’a-t-elle plus son collier ? dit ce roi de Cocagne furieux à Figarina, qui est revenue de son long voyage, et il menace de renvoyer la princesse à son père. — Si vous faites cette injure à l’empereur du Maroc, il vous déclarera la guerre, et vous serez perdu, car il est puissant, répond Figarina. — Mais que faire alors ? — Mon Dieu ! unissez la princesse à votre neveu, qui l’aime et de qui il est aimé, et tout finira bien. » Après un moment de réflexion, ce plaisant roi, qui n’est pas fâché de sortir de la position difficile où il se trouve, dit à Figarina : « J’y consens ; mais, comme vous m’avez donné souvent de bons conseils dont j’ai senti le prix, je veux que vous partagiez ma vie en devenant ma femme. » Ainsi soit-il, semble dire Figarina, et l’histoire finit en effet par un double mariage. Cette longue légende, divisée en trois mortels actes où la réalité la plus vulgaire se mêle à un merveilleux puéril, ne présente ni une scène intéressante ni un caractère qui ressorte d’une foule de personnages obscurs qu’on voit paraître et disparaître comme des êtres fantastiques qui ne tiennent à l’action que par des moyens grossiers de mise en scène. Ce ne sont pas les fades amours de don Alvar et de la princesse Alaciel qu’on peut admirer, car la scène nocturne du second acte, où les deux amans se font la première déclaration, est une reproduction affaiblie d’une scène touchante qui termine le premier acte de Lallar-Roukh de M. Félicien David. Le seul personnage qui ressorte un peu dans la pièce que Scribe n’a pu achever, c’est la sémillante Figarina, qui voit tout, qui entend tout et qui conduit toute l’intrigue avec l’adresse d’un Figaro féminin. C’est elle qui reçoit clandestinement les baisers qu’on croit donner à la princesse, ce qui rappelle encore une scène délicieuse du Comte Ory. — E per ciò si disse : Bocca bacciata non perde ventura, anzi rinnnova, corne fa la luna, ces mots qui terminent le conte de Boccace contiennent toute une philosophie qu’on chercherait vainement dans les trois actes et les six tableaux dont M. Auber a fait la musique.

Pour ne pas manquer de respect à un maître illustre qui a tant fait pour charmer les hommes de son temps, nous allons signaler du doigt les morceaux que le public a le mieux accueillis. L’ouverture, comme toujours, est bâtie avec des motifs empruntés à la partition, et, bien que cette petite symphonie soit finement traitée, elle n’a aucun caractère. Je ne puis signaler au premier acte qu’une romance de ténor que chante le neveu du roi et que M. Achard rend avec émotion. Cette romance, accompagnée avec goût, est fort applaudie et produit d’autant plus d’effet que c’est une perle isolée dans le premier acte. Les autres morceaux, tels qu’un duo bouffe entre le roi et son échanson, un petit air que chante le page et un quatuor qui vient après, sont des réminiscences du maître, affaiblies par des rhythmes vulgaires et sautillans qui persistent jusqu’à la fin de l’ouvrage. Nous l’avons déjà dit, le nocturne du second acte entre Alaciel et la barbière Figarina, le trio qui le suit, sont encore des effets connus qui augmentent l’ennui qu’on éprouve déjà, car la scène confuse et bruyante qui termine le second acte, et dans laquelle apparaît une troupe de brigands, de moines et de baladins, n’est qu’un petit chaos qui ne vaut pas la bacchanale de Gustave. Pour ne rien oublier, nous citerons encore au troisième acte un petit chœur, chanté par une troupe de pages en goguette, dont le rhythme ici est très heureusement choisi, et l’air que chante Figarina : — Dix perles, dix baisers.

Voilà ce que renferment de plus saillant les trois actes de la Fiancée du roi de Garbe, succession arbitraire de scènes épisodiques qui ne tiennent l’une à l’autre que par des changemens de décors. Le spectacle en effet est assez varié, et le nombreux personnel qui prend part à l’action éveille un peu l’attention du spectateur. L’exécution d’ailleurs est assez bonne. Mlle Cico a de la grâce dans le rôle de Figarina, et M. Achard chante avec un beau sentiment la romance du premier acte et les autres morceaux où il prend sa part dans les second et troisième actes. Cette figure piquante de Figarina doit être de Scribe, ainsi que l’introduction du collier, stratagème ingénieux qui, dans un drame bien conçu, produirait un effet certain. Quoi qu’il en soit de la valeur de cette dernière production de deux hommes justement célèbres, qui pendant un demi-siècle ont amusé la France et l’Europe, il n’est pas impossible que la curiosité qu’excite naturellement le nom de M. Auber, que le spectacle et les quelques morceaux agréables que nous avons cités assurent à la Fiancée du roi de Garbe un certain nombre de représentations ; mais l’œuvre elle-même a reçu en naissant le germe d’une courte existence. Chose singulière, si l’on examine séparément chacun des nombreux morceaux que contiennent les trois actes de l’opéra qui nous occupe, on sera étonné de l’habileté qui s’y révèle, de la grâce, de l’élégance de certains détails d’instrumentation, et parfois on y découvre aussi un rayon attendri de jeunesse et de sentiment, comme dans la romance du ténor du premier acte, dont l’accompagnement est exquis ; mais laissez à leur place ces airs, ces duos, ces trios, ces chœurs et ces rhythmes sautillans qui persistent, qui vous poursuivent depuis l’ouverture jusqu’à la dernière scène, et vous sortirez de la représentation le cœur affadi, le goût et le bon sens offensés : d’où je conclus que si M. Auber n’a pas réussi entièrement dans l’édification d’une œuvre aussi compliquée que la Fiancée du roi de Garbe, il a mis dans ces trois actes suffisamment d’idées faciles, de grâce et de talent pour que sa belle vieillesse n’ait point à rougir de l’adieu qu’il vient de faire à ses nombreux admirateurs.

Mardi, 26 janvier, M. Mario a fait sa réapparition au Théâtre-Italien sous le costume d’Almaviva, qu’il porte encore avec assez d’élégance. Bien qu’il ressemble un peu à l’un de ces anciens héros de romans que Gavarni a immortalisés de son crayon, il faut convenir que M. Mario a gardé dans sa voix délabrée quelques notes charmantes qui rappellent ses beaux jours. Si ce chanteur émérite, qui fait encore les délices des vieilles Anglaises, était plus modeste, on pourrait lui pardonner de ne chanter que la moitié de son rôle et de bayer aux corneilles pendant l’exécution des morceaux d’ensemble où sa partie est prépondérante. C’est une négligence que le public devrait blâmer, s’il y avait un vrai public au Théâtre-Italien. Le rôle brillant de Rosine n’est pas fait pour Mlle Patti ; elle y est commune, et elle change tous les traits écrits par l’auteur pour mettre à la place de misérables ornemens qui lui sont conseillés par ses protecteurs intimes. Elle prête à cette aimable figure, qui nous est apparue si élégante sous les traits des premières cantatrices de l’Europe, des allures qui ne sont pas de bonne compagnie ; dans la scène où Bartolo reproche à Rosine d’avoir écrit, Mlle Patti trouve charmant de lui faire des grimaces comme une pensionnaire espiègle. À cette reprise du Barbier, un débutant, M. Scalese, s’est fait entendre dans le rôle de Bartolo, où il a été fort comique. Ce n’est plus un jeune homme que M. Scalese, mais il a une bonne figure, une bonne voix et beaucoup d’entrain. Il a été fort bien accueilli par ce public singulier devant qui on peut tout faire, puisqu’il tolère que Mlle Patti substitue les ravaudages de son beau-frère à la musique de Rossini, et qu’il ne s’aperçoit pas que le chef d’orchestre précipite tous les mouvemens et gâte l’exécution par une folle ardeur. Tant qu’il n’y aura pas au Théâtre-Italien un maestro, c’est-à-dire un chef supérieur qui préside à l’exécution générale, nous n’aurons que des représentations comme celle du Barbier de Séville et d’un Ballo in maschera, de M. Verdi. Il faut que ce maestro que nous réclamons ait le droit de dire à M. le chef d’orchestre : Vous déchirez le beau quintette du second acte du Barbier en précipitant la stretie comme si vous dirigiez la musique d’un bal masqué, — et vous, monsieur Delle Sedie, vous commettez toujours la faute qu’on vous a si souvent reprochée de chanter à pleine voix cette phrase du finale : Guarda don Bartolo, sembra una statua, phrase qui doit être dite à mezza voce, parce que sans cela vous réveillez Bartolo de son saisissement, et vous détruisez l’effet du crescendo qui marque le réveil du tuteur. Avec un directeur des chœurs qui est sourd, avec un chef d’orchestre qui n’a pas le sentiment des nuances, avec des chanteurs interlopes qui viennent de tous les coins du monde sans qu’une main ferme et intelligente les dirige et les contienne, on ne peut avoir que de tristes représentations.

Ce qu’il y a de plus intéressant à Paris cet hiver, ce sont les nombreux concerts qui s’y succèdent et qui attirent un public bien autrement intelligent que celui qui fréquente les théâtres lyriques. La Société des Concerts, cette illustre institution qui a plus de trente ans d’existence, a déjà donné quatre séances brillantes, excepté celle où l’on a admis un pianiste qui est venu barbouiller une sonate de Beethoven. C’est un péché mignon de cette société, qui a peur du nouveau comme du loup-garou. Les concerts populaires de musique classique fondés et dirigés par M. Pasdeloup, dont le zèle n’a point fléchi, ont toujours le même succès. Au sixième de ces concerts, qui a eu lieu le 24 janvier, on a entendu M. Piatti, violoncelliste italien, célèbre depuis longtemps, et qui a exécuté avec un talent original une sonate de Boccherini, qui est, comme on sait, un compositeur italien du milieu du XVIIIe siècle qu’on a surnommé la femme d’Haydn. M. Piatti a produit un effet charmant en exécutant avec un goût parfait cette piquante fantaisie d’un maître qu’on pourrait qualifier le Cimarosa de la musique à cordes.

P. Scudo.


I. Essais politiques et philosophiques, par lord Macaulay, traduits par M. G. Guizot. II. Essais sar l’Histoire d’Angleterre, par le même [1].

Lord Macaulay n’est plus un inconnu en France, il est devenu à peine un étranger, tant ses ouvrages se sont rapidement popularisés. Il représente parmi nous la vie intellectuelle anglaise dans ce qu’elle a de plus sérieusement attachant. Cet éminent esprit était connu déjà par ses puissans et lumineux récits de la révolution de 1688 et du règne de Guillaume III. Ce qu’on connaissait moins en France, c’est cet ensemble d’essais où il a prodigué la verve critique, la fermeté du jugement, la vigueur du trait, et qui touchent à tout, à l’histoire, à la politique, à la religion, à la littérature, à l’Inde, à la France, à l’Angleterre, à l’Italie. Sans être un livre suivi et disposé avec art, ces essais, dans leur désordre apparent, ont assurément une intime et manifeste unité, et sont le reflet d’une mâle intelligence. Notre siècle a vu naître ce genre de littérature qu’on connaissait à peine autrefois et qui a un caractère tout contemporain, qui n’est ni une œuvre longuement méditée, complaisamment et méthodiquement étendue, ni l’improvisation quotidienne du journal, mais qui participe des deux à la fois, résumant au besoin dans un cadre habilement resserré les élémens d’une œuvre complète et marchant au pas des préoccupations ou des événemens, plus rapide que le livre et plus substantiel que le journal. C’est comme un art nouveau qui condense souvent en quelques pages le résultat d’une patiente étude, et qui par sa nature va au plus pressé, rassemblant sous une forme saisissante les conflits d’une époque, les traits d’un personnage, les élémens saillans d’un problème de la vie morale ou intellectuelle. On ne sait pas quelquefois ce qu’il a fallu d’efforts pour arriver à cette concision qui expose un sujet en le resserrant, et qui veut être complet en s’imposant à chaque pas des limites, sans se perdre dans les détails languissans ou inutiles, en suppléant à tout par l’animation ou par la justesse. Lord Macaulay a été un des créateurs et il est resté un des premiers maîtres de l’essai. À côté de l’historien, il y a chez lui l’homme qui a tracé d’une main habile et ferme cette série de portraits et d’études, tableaux détachés pleins de force et de vie.

Nul écrivain contemporain n’a mieux réussi en effet à ranimer une époque en quelques traits, à faire revivre les émouvantes mêlées des passions et des opinions, à peindre une figure de l’histoire, à discuter une question de philosophie politique. L’Angleterre contemporaine lui doit quelques-unes des plus belles pages de sa littérature, tous ces portraits de lord Clive, de Hastings, de Temple, de lord Chatam, de Bacon, et ces morceaux sur les rapports de l’église et de l’état, sur les incapacités politiques des Juifs, sur les théories utilitaires en matière de gouvernement. À la France lord Macaulay a pris Mirabeau pour le peindre, à la Prusse Frédéric le Grand, à l’Italie Machiavel. Chacun de ces essais est un vrai tableau ou un traité plein de raison, de science, d’observation originale, d’éloquence, et quelquefois de passion. Lord Macaulay est assurément toujours anglican, et il ne peut s’en défendre : il a souvent les préjugés anglais, de même qu’il a la nature de talent le plus propre au grand pays dont il a été une des lumières ; mais c’est avant tout une raison puissante qui manie vigoureusement la discussion, qui s’impose par l’ascendant d’une sagace impartialité ; c’est un esprit essentiellement libéral, pour qui les luttes politiques, dans leurs dramatiques péripéties, n’ont de valeur ou d’intérêt que par leur rapport avec tous les progrès du droit et de la liberté. La vie politique n’est pour lui que le permanent et douloureux enfantement de la liberté humaine se dégageant de toutes les servitudes et s’étendant à tous. C’est la forte et généreuse sève de ses essais, et c’est ce qui fait l’ascendant de cet éminent esprit, dont l’éloquence se nourrit d’une science profonde et d’une inspiration supérieure de justice, de même que les événemens qui se sont succédé depuis quelques années donnent un intérêt de plus à des morceaux comme l’étude sur Machiavel, comme les fragmens sur la papauté, sur les rapports de l’église et de l’état, où lord Macaulay se mesure avec M. Gladstone. Ici encore, c’était le défenseur de la liberté qui parlait avant que cette question des rapports de la religion et des pouvoirs civils s’élevât sous une forme nouvelle dans une partie de l’Europe. La vigoureuse sagacité de lord Macaulay vient en aide à cette cause de la pacification par la liberté.

Sans s’interdire l’analyse philosophique, sans se résoudre à des voyages intellectuels dans d’autres contrées qui mettent l’esprit en présence des civilisations différentes, lord Macaulay cependant, on le sent, est Anglais avant tout, et c’est dans tout ce qui tient à l’Angleterre qu’il est principalement à l’aise. Il est Anglais par le génie, par la sève morale, par la vigueur particulière de l’observation, par toutes les habitudes de penser et de juger, par ces qualités diverses qui font de ses essais comme de ses récits historiques une forte et lumineuse trame. Dans ses Essais, sur l’Histoire d’Angleterre, on peut dire qu’il est véritablement sur son terrain, refaisant avec Hallam le résumé de la vie constitutionnelle de son pays, esquissant d’une main sûre la physionomie d’un Horace Walpole ou d’un Mackintosh, traçant le portrait de Milton dans un de ses premiers ouvrages, dans celui qui commençait sa renommée. Si l’on veut mesurer la virilité et la fécondité de cet éminent esprit, on n’a qu’à embrasser du regard cette carrière qui va du portrait de Milton, en 1825, aux pages substantielles et vivantes de l’histoire de Guillaume III. Dans cet espace de toute une vie semée d’études littéraires et de travaux politiques, le talent de l’écrivain ne fait que s’étendre et se fortifier, de même que le caractère de l’homme public ne fait que s’élever en s’honorant par une invariable fidélité aux mêmes principes, fidélité qui lui coûta un jour son siège à la chambre des communes. L’histoire est pour lui une école où il sent s’affermir, se développer chaque jour le goût et l’intelligence de la liberté. C’est ce qui fait l’unité de tous ces fragmens où, dans la diversité même des sujets et des peintures, — on peut caractériser ainsi ses pages toujours animées, — se révèle son esprit savant, original, alliant la solidité anglaise à une ingénieuse fécondité d’aperçus. Ces essais de diverse nature, traduits maintenant en français, forment un ensemble qui est l’honneur d’une intelligence, et qui fait de l’auteur, même parmi nous, un des maîtres de l’histoire politique.


CH. DE MAZADE.


V. DE MARS.

  1. 2 vol. in-8°, Michel Lévy, 1864.