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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1840

Chronique n° 187
31 janvier 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1840.


Le vote de l’adresse avait ranimé les espérances du cabinet et donné aux ministres dirigeans plus de confiance dans leur avenir politique. L’administration n’avait pas été sérieusement attaquée ; même les orateurs les plus acerbes n’étaient pas montés à la tribune avec le projet de renverser le ministère. Ils ne voulaient que l’inquiéter et soigner en même temps leur propre situation dans la chambre. Point de plan d’attaque, point d’hostilités concertées ; le ministère n’avait rien à craindre ; il avait pour lui les souvenirs de la coalition, la terreur de tout ce qui aurait pu lui ressembler. Aussi n’a-t-il pas trouvé devant lui un corps d’armée, mais seulement des tirailleurs guerroyant chacun pour son compte. La victoire, si on peut employer ce mot dans un cas pareil, était plus facile. N’importe ; il est toujours bon et heureux de vaincre. L’essentiel est de savoir profiter de ses succès.

C’est ce que les amis du ministère n’ont cessé de lui dire. — Profitez des bons jours ; l’adresse n’est pas hostile : faites-en quelque chose. Reformez-vous, renforcez-vous ; donnez-vous une organisation plus forte, plus sérieuse. Ce n’est pas dans le danger, en face de l’ennemi, en lui prêtant le flanc, qu’on peut, sans crainte d’une défaite, se reformer, changer ses positions. Demandez plutôt à l’illustre capitaine qui vous préside. Qui mieux que lui connaît l’art de la guerre et tous les secrets du champ de bataille ? Aujourd’hui vous avez acquis de la force ; des hommes forts pourront s’allier avec vous. Aujourd’hui vous pouvez être écoutés ; le serez-vous demain ? — Le conseil était sage et devait plaire, ce nous semble, à la majorité du cabinet. Il a cependant eu le sort de la plupart des conseils : il n’en a pas été tenu compte. A-t-on cru que le ministère pouvait traverser tel qu’il est la session tout entière ? A-t-on craint que tout essai de réorganisation n’entraînât la dissolution complète du cabinet ? Sont-ce les personnes, sont-ce les choses qui ont tout empêché ? Nous l’ignorons. Nous savons seulement ce que tout le monde sait ; nous savons que le ministère a laissé échapper une occasion honorable pour lui, unique peut-être, de se reconstituer, de donner au pays une administration forte, proportionnée à l’importance des affaires, à la gravité des circonstances.

Aujourd’hui, que reste-t-il de la discussion de l’adresse ? Rien, que le souvenir de quelques beaux discours. M. Barrot, M. Villemain, M. de Lamartine, M. Thiers, M. Rémusat, ne sont pas oubliés. Mais comme fait politique, comme moyen d’influence et de gouvernement, que reste-t-il de l’adresse ? qu’en reste-t-il au ministère ? A peu près rien. La lutte n’ayant pas été sérieuse, elle ne pouvait laisser que des impressions fugitives. Quand la question de cabinet n’a pas été posée, l’adresse, quelle qu’elle soit, ne peut ni renverser le ministère tout à coup, ni lui donner sur la chambre une influence durable. La discussion de l’adresse rentre alors dans la catégorie des faits ordinaires, de ces faits que le règlement impose aux chambres, et qui n’ont presque pas de signification politique. Dans le cas particulier, on ne pouvait lui en donner une qu’en essayant de s’en faire un moyen, en prenant l’initiative franchement, hardiment, pour arriver à une réorganisation du cabinet, en donnant à l’adresse une interprétation tant soit peu forcée, en lui faisant dire un peu plus qu’elle n’avait dit, pas trop toutefois, car il ne faut pas abuser, même des interprétations ingénieuses. « La majorité, une grande majorité est prête à nous accepter, à nous prendre comme le noyau d’une administration forte et compacte ; elle nous demande seulement de ne pas rester tels que nous sommes, tels que nous-mêmes nous n’avons jamais cru pouvoir rester ; elle nous fait sentir la nécessité de réaliser une pensée qui est la pensée de tout le monde, qui a toujours été celle de la majorité du cabinet. C’est à ce prix, mais à ce prix seulement, qu’on pourra éviter une véritable crise ministérielle, une crise qui serait à la fois dangereuse et ridicule, dangereuse par l’immense responsabilité qu’imposent dans ce moment les affaires du pays, ridicule aux yeux de l’étranger par le contraste qui s’établirait entre la gravité des circonstances et l’impuissance d’un cabinet tombé en dissolution. Si l’occasion n’est pas saisie au vol, le ministère ne tardera pas à déchoir dans la chambre, il s’affaissera tous les jours de plus en plus, il perdra tout principe de force et de cohésion, et, ne pouvant plus servir de noyau à une forte combinaison, l’administration retombera dans cet état de marasme où tout devient impossible, où les hommes les plus habiles deviennent impuissans, et cela précisément lorsque le pays aurait le plus besoin de leur force, de leur capacité et de leur influence politique. » C’est là ce que le cabinet pouvait dire ; c’est là, ce nous semble, ce qu’il devait faire et pour lui-même et pour nous ; c’est là ce qu’il n’a pas fait. Les conséquences tarderont-elles à s’en faire sentir ?

Des symptômes d’abaissement ne sont déjà que trop visibles. Quel accueil a fait la chambre à plus d’un projet, à plus d’un acte ministériel ? On dit que les bureaux de la chambre refusent à l’un de MM. les ministres la somme de 6,000 fr. ! Mieux vaudrait se faire refuser deux projets de loi. Il importe, avant tout, pour eux-mêmes et pour la France, que les hommes du pouvoir soient pris au sérieux, que nul ne puisse imaginer de jouer avec eux un jeu d’espiègleries et de malices, qui n’est bon à rien ni à personne.

C’est là une position à laquelle il faut s’empresser de mettre un terme. Aussi le bruit a couru que demain, à l’occasion d’une pétition de je ne sais quels notaires, M. le garde des sceaux veut soulever dans la chambre la question de cabinet pour son compte particulier. Nos paroles pourront être suspectes ; elles pourront même donner à M. le ministre l’envie de s’abstenir. Nous ne le dirons pas moins : cette démarche haute et franche lui est également imposée par l’intérêt du pays et par sa dignité personnelle.

Au surplus, tout annonce à l’avenir une discussion plus vive, une opposition plus franche, des attaques impétueuses et directes. On assure que les armes courtoises seront affilées, et que le combat sera sérieux. Sur le champ de bataille, la position des neutres deviendra difficile, celle du ministère plus difficile encore ; car, tel qu’il est, il prêtera nécessairement le flanc à l’ennemi, qui saura se porter en masse sur les points faibles et y faire brèche.

Parmi les questions pendantes, il en est une qui, secondaire en apparence, ne laisse pas d’avoir une assez grande portée politique et de sérieuses difficultés de discussion. Nous voulons parler de la dotation de M. le duc de Nemours. Qui ne sait les préventions, les préjugés qu’on a eu soin d’inspirer au public contre toute mesure de cette nature ? Ces préventions ne sont pas étrangères à la chambre. Sur neuf commissaires, elle en a nommé trois qui ne paraissent pas disposés à accorder les sommes demandées. Les opposans vont sans doute s’appuyer de l’exemple du parlement anglais, qui vient de réduire de deux cinquièmes les 50 mille livres sterling que les ministres demandaient pour le prince Albert. En dernier résultat, la chambre des députés accordera, nous le croyons, les cinq cent mille francs, mais probablement à la suite d’une discussion fâcheuse, peut-être inconvenante, et qui, au lieu de dissiper les préjugés répandus dans le public, ne sera propre qu’à les répandre encore davantage et à les envenimer. Les critiques tombées de la tribune ont un grand retentissement, et il est si peu d’hommes dont, je ne dis pas l’éloquence, mais l’autorité morale, puisse les repousser avec succès et enlever avec toute la dignité qui appartient à un ministre de la couronne le verdict du pays.

Mais ce qui préoccupe dans ce moment l’opinion publique, nous avons presque dit ce qui l’inquiète, ce qui l’agite, c’est la question étrangère, ce sont les négociations qui ont lieu à Londres entre le cabinet anglais et l’envoyé russe. Il s’est répandu à cet égard des bruits divers ; on a donné les nouvelles les plus contradictoires. Les uns affirmaient qu’un traité avait été signé, ils ajoutaient même qu’il avait déjà été notifié à notre gouvernement, que les parties contractantes nous avaient en quelque sorte mis le marché à la main, et donné à entendre que nous n’avions que deux partis à prendre, y accéder ou nous résigner à voir la question égyptienne tranchée par le sabre russe et le canon des Anglais. Les autres au contraire persistaient à dire que M. de Brunow avait échoué dans toutes ses tentatives, que ses propositions avaient été formellement refusées, qu’en aucun cas le cabinet anglais ne serait assez oublieux des vrais intérêts de l’Angleterre pour conclure avec la Russie un pacte qui pût rompre l’alliance anglo-française.

Nous croyons qu’il y avait exagération dans l’une et l’autre nouvelle. C’était un optimisme par trop crédule que d’imaginer que tout était rompu entre les négociateurs russes et anglais, et c’était supposer lord Palmerston et le cabinet anglais plus aventureux qu’ils ne le sont en réalité, que de croire que tout était conclu, et qu’on avait fait à la France une communication qui serait à peine soufferte par une puissance de second ordre.

Tout n’est pas terminé ni près de là, comme tout n’est pas rompu, tant s’en faut, entre la Russie et l’Angleterre. Cet état d’incertitude n’est pas près de finir. M. de Brunow rencontre plus de difficultés que ne l’imaginent ceux qui regardent désormais notre alliance avec l’Angleterre comme dissoute. Il n’en est rien. On ne quitte pas légèrement l’alliance française, on ne brise pas brusquement des liens qui nous sont utiles sans doute, mais qui ne le sont pas moins à l’Angleterre.

Les faits sont assez graves par eux-mêmes sans qu’on s’applique à les grossir et à les exagérer.

C’est déjà un fait grave pour l’Europe entière que le refroidissement survenu entre l’Angleterre et la France, que l’affaiblissement d’une alliance qui a été jusqu’ici la clé de voûte du système de paix. C’est un fait grave que cet à parte de l’Angleterre et de la Russie sur une question qui n’appartient à personne, ou qui appartient à la France autant qu’à qui que ce soit au monde. Enfin c’est un fait d’une haute gravité que ces négociations isolées des deux puissances qui seules pourraient avoir sur la question d’Orient des intentions secrètes, absolument incompatibles avec l’équilibre et la paix de l’Europe. Le monde n’a pas oublié la Pologne, et la France n’est pas au temps de Louis XV.

Nous ne voulons pas rechercher ici à qui doit être imputée la tournure si peu conforme à la dignité et aux intérêts de la France que paraissent prendre les affaires d’Orient. Est-ce la faute du cabinet anglais ou du nôtre ? Faut-il en accuser l’impéritie de nos diplomates ou l’habileté des agens russes ? Dans les momens critiques, ce n’est pas sur la conduite des personnes qu’il faut disserter et s’appesantir, et ce ne sont pas les récriminations et les plaintes qui peuvent être utiles à la France : elle a besoin de résolution, de fermeté, d’action, surtout d’union.

La partie est loin d’être perdue. Le cabinet anglais n’est pas sur des roses. Nous ne connaissons pas l’issue du débat solennel du 28 janvier. Mais à supposer, ce qui est probable, que le cabinet ait obtenu une majorité de dix ou douze voix, est-ce là une position forte qui lui permette des évolutions audacieuses, des changemens de front si peu conformes à l’opinion publique de l’Angleterre ? Le traité pourrait cacher des projets ultérieurs, des arrière-pensées qui plairaient peut-être au peuple anglais. D’accord ; mais ces projets et ces arrière-pensées, quand même ils ne seraient pas de vaines suppositions, de pures chimères, ne pourraient pas être criés aujourd’hui sur les toits : ce ne seraient là arcana imperii, et ce n’est pas avec des mystères diplomatiques qu’on peut agir sur l’opinion publique.

D’un autre côté, il n’est pas vrai que les gouvernemens des pays libres puissent, autant que certains diplomates l’imaginent ou se plaisent à le dire, ne tenir aucun compte de la nature des gouvernemens auxquels ils s’allient. Le cabinet anglais, le cabinet wigh, le cabinet ne vivant que de la tolérance des radicaux et des Irlandais, briserait son alliance avec la France de juillet pour se faire l’allié, l’ami intime de l’oppresseur de la Pologne, de celui qui enlève à l’église catholique, à l’église d’O’Connel, ses temples et ses ouailles, et qui arrache aux habitans de Cracovie jusqu’à l’ombre de la liberté polonaise !

Enfin l’Angleterre n’ignore pas, l’Europe entière sait que la France sera toujours en état de maintenir ses droits, son rang, sa dignité, et de se rendre redoutable au besoin, et que ce n’est pas elle qui aurait le plus à craindre le jour où les circonstances, où le fait d’autrui la forceraient, bien malgré elle, à chercher des alliés et à se donner de puissans auxiliaires à tout prix.

Aussi y a-t-il, ce nous semble, plus de mauvaise humeur, d’entêtement et d’embarras que d’hostilité dans la conduite du cabinet anglais. On a fait grand bruit du silence qu’il a gardé, dans le discours de la couronne, à l’égard de l’alliance française ; on a voulu y voir une intention malveillante, un procédé discourtois, une annonce indirecte du pacte qui allait être signé avec la Russie. Très probablement, il n’y avait rien de semblable ; nous n’y avons vu qu’un peu de cette gaucherie que donne toujours une situation nouvelle et embarrassée. Le cabinet anglais a été comme ces hommes qui n’ont pas l’esprit prompt et docile, qui ne trouvent le mot propre, la repartie convenable qu’au bas de l’escalier. Allié de la France, il traitait avec la Russie ; il ne savait au juste ni ce qu’il faisait, ni ce qui en résulterait ; à la veille d’une grande lutte intérieure, il avait des ménagemens à garder vis-à-vis de toutes les opinions. Il a pris le parti qui s’offre le premier dans de telles circonstances, le parti de ne rien dire, de laisser chacun interpréter ce silence à sa guise : il ne voulait ni faire à la France un compliment qui aurait pu nous sembler une ruse, ni décourager la Russie par des paroles amicales pour la France, ni lever au milieu des partis un étendard trop vivement coloré ; il a laissé dire aux amis de l’alliance française que le discours ne contenait rien qui lui fût contraire, et au parti russe, s’il y a telle chose en Angleterre qu’un parti russe, que le discours par ses réticences renonçait à l’alliance française. Tout cela n’est pas grand, peut-être même cela n’est pas fort habile ; mais nous sommes persuadés que cela est ainsi, et que notre susceptibilité n’avait pas à s’alarmer du discours de la jeune reine.

Quoi qu’il en soit, la question de l’alliance et la question d’Orient ne sont pas décidées. Le moment de l’action est loin d’être passé ; certes les choses ne sont pas entières, mais rien n’est encore perdu ; c’est sans doute là l’opinion du ministère, puisqu’il s’est décidé à rappeler notre ambassadeur à Londres et à confier ces importantes négociations à M. Guizot.

L’Angleterre, nous le reconnaissons, est placée, pour la question d’Orient, à un point de vue qui lui est particulier. La question commerciale est pour elle la question dominante, une question de vie et de mort. Surchargée d’une population laborieuse dont l’agriculture n’absorbe qu’une faible partie, il lui faut à tout prix avoir de grands marchés ouverts à sa production manufacturière. Le jour où ces marchés lui seraient fermés, ce serait pour elle un jour de deuil et de ruine. Non-seulement sa richesse, sa prospérité, en recevraient une rude atteinte, mais ses institutions elles-mêmes en seraient ébranlées. C’est alors que ses lois des céréales seraient violemment déchirées par une foule affamée ; c’est alors que le système de la grande propriété serait sapé dans sa base. Des millions d’ouvriers sans salaire ne tarderaient pas à se persuader que la division des terres en augmenterait le produit brut, et leur fournirait à tous des moyens de subsistance et de travail. Que nous importent, diraient-ils, ces riches moissons que vous obtenez à peu de frais, si nous n’avons pas de quoi payer le blé que vous portez sur le marché ? Ce raisonnement ne serait pas sans réplique, mais la faim raisonne mal.

Le gouvernement anglais ne perd jamais de vue cette face si importante de la question nationale. Il n’est pas d’affaire politique qui puisse en détourner ses regards. Dirigé toujours par cet esprit pratique qui est le caractère distinctif des Anglais, il s’embarrasse peu des théories, des principes ; peu lui importe d’être d’accord ou en contradiction avec lui-même, de chercher à obtenir ici ce qu’on lui refuse ailleurs, de faire aujourd’hui le contraire de ce qu’il faisait hier, ou de ce qu’il fera demain. Il ne s’occupe que du résultat. Les producteurs anglais auront-ils un marché de plus ouvert à leurs denrées ou bien une concurrence de moins à redouter ? Toute la question est là.

Le continent s’est fait, lui aussi, producteur industriel et manufacturier. Les Anglais lui prêchent aujourd’hui la liberté du commerce. Ils prouvent aujourd’hui fort savamment qu’Adam Smith est le prince des économistes. Son livre est un évangile dont ils propagent les principes avec une rare ferveur. Ils ont leurs apôtres et leurs missionnaires, apôtres fort actifs, missionnaires très habiles.

Peuvent-ils, au contraire, favorisés par les circonstances, par l’habileté de leurs négociateurs, ou à l’aide de leurs immenses possessions et de leur puissance maritime, se flatter d’avoir seuls la jouissance d’un marché, d’en exclure toute concurrence ? Les Anglais n’hésitent pas ; peuple et gouvernement sont parfaitement d’accord sur ce point. Ils assureront, s’ils le peuvent, ce privilège, ce droit exclusif par tous les moyens possibles. Ils feront la guerre aux Chinois, parce que leur gouvernement ne veut pas qu’ils s’enivrent d’opium.

C’est sous l’influence de cette préoccupation commerciale que l’Angleterre s’est emparée sans façon, dans les deux hémisphères, des points qui sont à sa convenance ou qui pourraient l’être un jour : dans la Méditerranée ou dans l’Océan Pacifique, dans la Nouvelle-Zélande ou en Asie, peu importe. L’Angleterre, il faut l’avouer, a l’œil à tout, ne laisse échapper aucune occasion, ne néglige rien. Seulement elle est toujours disposée à s’exagérer ses besoins et ses dangers, et à ne pas hésiter sur le choix des moyens.

C’est la même préoccupation qui lui donne une inquiétude si soupçonneuse et de si vives jalousies pour tout ce qui, de près ou de loin, aujourd’hui ou dans cent ans, pourrait toucher le moins du monde à ses immenses possessions asiatiques et à son commerce avec l’Orient.

De là sa tendresse pour la Porte faible, impuissante ; de là ses antipathies contre Méhémet-Ali, prétendant implanter en Égypte un gouvernement fort et qui pourrait un jour garantir également à toutes les nations la grande route du commerce de l’Orient avec l’Europe. De là enfin sa position actuelle vis-à-vis des autres puissances, et en particulier de la Russie et de la France. Ses craintes réelles, ses profondes méfiances, sont sans doute pour la Russie. La Russie a fait son dernier effort vers l’Occident ; elle ne passera jamais la Vistule ; ce serait puéril de le craindre. C’est sur l’Orient que pèse la Russie ; c’est vers l’Orient que la portent sa nature, sa géographie, sa civilisation. Il y a là dans l’avenir une lutte inévitable, que l’Angleterre a raison de prévoir, car les deux empires se rapprochent de plus en plus comme deux mers qui débordent et qui auront bientôt franchi l’espace qui les sépare. C’est là le point de vue général ; mais on se tromperait souvent si on croyait que tous les faits particuliers de la politique en découleront avec toute la rigueur logique qui rattache les conséquences à leur principe. La Prusse et l’Autriche devaient, à la fin du siècle dernier, se méfier de la Russie, en redouter la puissance croissante, en prévenir l’agrandissement. Elles ne partagèrent pas moins la Pologne avec elle, elles ne contribuèrent pas moins à briser un des boulevarts de l’Occident. Des considérations particulières l’emportèrent sur le point de vue général, une grande erreur fut commise et une grande injustice consommée.

Nous ne voulons pas dire qu’il se prépare quelque chose de semblable en Orient. Nous voulons seulement faire comprendre qu’il ne faudrait pas croire tout traité entre la Russie et l’Angleterre impossible, par cela seul que l’une tend vers l’Orient et que l’autre est intéressée à s’opposer à cette tendance. Un accord temporaire, des concessions partielles peuvent toujours se réaliser. En allant au plus pressé, l’Angleterre désire maintenant protéger le sultan et humilier le pacha, dût-elle sacrifier quelque chose à ce résultat immédiat ; ce qui l’inquiète dans ce moment, ce qui trouble son jugement, c’est la puissance de Méhémet-Ali. La Russie lui offre un traité et son concours pour maintenir les droits de la Porte. L’Angleterre prête l’oreille, sans doute sans rien perdre de ses méfiances envers la Russie à l’endroit de l’Orient. Pour éteindre l’incendie de la maison qui sera un jour en litige, l’Angleterre s’unirait à son adversaire, sauf ensuite à faire de la maison un champ de bataille.

La France croit qu’il n’y a rien d’important à changer en Orient. Elle prend les faits accomplis tels qu’ils sont. Maintenir la Porte malgré ses défaites, retenir le pacha malgré ses victoires, rendre ce qui existe stable et régulier, voilà sa politique. La France ne prétend à rien, ni présentement ni dans l’avenir, mais elle veut le maintien de l’équilibre européen et la liberté pour tous. C’est là le but ; la consolidation du pacha en est le moyen. De là notre dissentiment avec l’Angleterre, qui veut, comme nous, l’équilibre européen, l’équilibre territorial, mais qui n’aime pas voir s’établir en Égypte et en Syrie une puissance qui serait également liée avec tous les états commerçans de l’Europe, et qui pourrait faire respecter son indépendance et ses droits.

Ainsi, au point de vue général, c’est la Russie qui est la rivale de l’Angleterre en ce qui concerne l’Orient ; c’est la France qui est son alliée naturelle.

Dans la question particulière, les préoccupations excessives de l’Angleterre peuvent intervertir les rôles et engager le cabinet anglais dans une route funeste. Certes, il serait difficile d’imaginer un expédient plus dangereux pour la paix générale que celui que la Russie et l’Angleterre paraissent vouloir adopter. La Russie peut tout oser : les complications en orient ne l’effraient pas. Ce serait un grand fait pour elle d’avoir adroitement délié l’alliance anglo-française, entraîné l’Angleterre dans ses projets, et détruit la force qui avait refoulé dans le Nord l’influence que la Russie exerçait en Europe. Mais l’Angleterre est-elle donc si à l’aise à l’intérieur et à l’extérieur, pour courir de semblables aventures, pour sacrifier ainsi des intérêts positifs, majeurs, immédiats, à des jalousies, à des craintes exagérées ? Comme si la puissance commerciale et maritime de l’Angleterre pouvait être sérieusement menacée par la consolidation du pacha, comme si le maître de l’Égypte et de la Syrie n’avait pas toute raison de désirer la bienveillance de l’Angleterre ; enfin, comme si l’Angleterre ne pouvait pas obtenir, à cet égard, des garanties, non pour aucun privilège, mais pour un égal traitement, garanties qui certes ne laisseraient rien à désirer à la puissance dont la marine est la plus développée et l’industrie la plus riche et la plus active.

L’alliance anglo-française et la politique digne et pacifique de la France en Orient nous paraissent fondées sur des considérations si puissantes, sur des motifs si décisifs pour l’une et pour l’autre nation, que nous nous surprenons souvent à nous demander : Comment se fait-il que ces considérations, que ces motifs n’aient pas prévalu dans les conseils de l’Angleterre ? Comment se fait-il que l’Angleterre ait pu un instant être tentée de les méconnaître ? Et alors, malgré notre désir de ne pas nous livrer ici à des récriminations et à des plaintes, il nous est difficile de ne pas accuser les hommes plus que les choses, et notre cabinet tout autant que le cabinet anglais. Il nous est impossible de ne pas faire une remarque qui doit frapper tout homme impartial, tout ami sincère de son pays, quelle que soit d’ailleurs la nuance de ses opinions politiques : c’est que rien de pareil n’est arrivé sous l’administration de M. de Broglie et de M. Molé. La France n’était pas alors sur le point de ne pas avoir un seul allié, et de se trouver renfermée dans la politique d’isolement. L’expression même est nouvelle. Ce qui prouve, pour le dire en passant, que la responsabilité se trouve effectivement là où elle doit être et où la constitution la place. S’il en était autrement, notre conduite et nos relations diplomatiques ne dérogeraient pas.

L’Espagne est toujours le pays des énigmes et des mystères. Cabréra est-il mort ? Qui le sait ? Les modérés l’emporteront-ils dans les élections ? Personne ne peut l’affirmer. Que fait Espartero ? Autre énigme, autre mystère. Cabréra est malade, Cabréra est mourant, Cabréra est mort ; c’est égal ; Espartero ne sort pas de ses lignes. Jamais on n’a vu un homme de guerre plus immobile, plus impassible. Nous ne connaissons pas suffisamment les faits pour le condamner ; qu’il nous soit permis cependant de nous étonner un peu d’une inaction si prolongée. On dirait qu’il n’a pas mission de vaincre l’insurrection, mais de la garder à vue. Tout ce qu’on nous a appris de particulier sur lui depuis longtemps, c’est sa colère des paroles de M. Dufaure, qui a dit à la tribune que M. le maréchal Soult avait donné des conseils à Espartero. Nous ne pouvons pas croire à l’exactitude de la nouvelle. Les conseils ont été donnés ; M. Dufaure l’a dit, nous n’en doutons pas. Dès-lors que faudrait-il penser du général Espartero, s’indignant d’avoir reçu quelques conseils d’un des premiers lieutenans de l’empereur ? Certes, nous ne sommes pas les flatteurs de M. le ministre des affaires étrangères ; mais qui aurait pu donner, avec plus d’autorité et plus de droit que le maréchal Soult, des conseils au général de notre allié, se trouvant en face de l’ennemi, devant se battre ou négocier avec lui ? Le roi de Prusse avait la manie de faire des vers : ils étaient, certes, fort médiocres ; mais ils n’ôtaient rien à la gloire et à l’autorité du grand capitaine.

La chambre ne tardera pas à s’occuper des affaires d’Afrique. Dans les bureaux, toutes les vieilles opinions se sont reproduites avec la même énergie et la même ténacité. Sans doute, personne ne veut refuser au gouvernement les moyens de réprimer sévèrement l’agression d’Abd-el-Kader. Mais cela une fois accordé, quel est le parti définitif qu’il convient de prendre sur l’Algérie ? A cette occasion, il est impossible de ne pas faire remarquer un expédient singulier qu’on dit avoir été pris par M. le ministre de la guerre. Ministre depuis neuf mois, ayant joui des loisirs de l’intervalle des deux sessions, ayant auprès de lui une direction des affaires d’Afrique, on pouvait, on devait croire que M. le ministre savait à quoi s’en tenir sur l’Algérie et sur le système à suivre pour l’avenir de cette grande colonie. On devait croire qu’à l’ouverture de la session il était en état de prendre sur la question une initiative forte, raisonnée, propre à rallier la majorité dans la chambre. C’est ainsi qu’on gouverne, c’est ainsi que le gouvernement est chose sérieuse.

M. le ministre de la guerre en a jugé autrement. C’est après la réunion du parlement, c’est lorsque la question est déjà abordée dans les bureaux, qu’il se serait rappelé tout à coup que lui aussi devait avoir un avis sur la colonisation. Alors il n’a pas hésité à employer le remède héroïque : il a nommé une commission composée de députés qui devront, Dieu aidant, dire ce qu’on peut faire de cette pauvre Algérie, le dire à M. le ministre, qui le dira à la chambre. Certes, c’est là un circuit assez inutile ; ces messieurs auraient tout aussi bien donné leur avis directement à leurs collègues. Ainsi, pour dire à la chambre des députés ce qu’il faut faire, M. Schneider attend qu’elle soit convoquée, et qu’elle s’occupe déjà de la question, et alors il prie la chambre de lui fournir quelques-uns de ses membres pour qu’ils lui apprennent, à lui ministre du roi, l’opinion qu’il doit porter à la tribune. Mais, nous en convenons, la faute n’est pas à M. le ministre, elle est à ceux qui ont imaginé de placer une des plus hautes et difficiles questions de législation, d’administration, d’économie et de politique, dans le portefeuille d’un ministre de la guerre.