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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1838

Chronique n° 139
31 janvier 1838


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 janvier 1838.

Depuis le vote de l’adresse, l’existence des deux chambres se concentre en quelque sorte dans leurs bureaux. C’est là qu’on reconnaît et qu’on mesure ses forces. C’est là que les membres des deux assemblées font le mieux ressortir les qualités qui les distinguent, et déploient ou l’esprit de conciliation, ou le talent résumer une discussion, ou les connaissances spéciales qu’ils ont acquises. La chambre des pairs a fait même un pas décisif qui donnera une plus grande importance à ses discussions. La chambre des pairs avait la coutume d’abandonner à son président la nomination des membres des commissions chargés de l’examen des projets de loi. Ces choix, il faut le reconnaître, étaient faits, en général, avec la sagacité et l’expérience qui distinguent le président de la chambre des pairs. Sans doute, la délégation était en de bonnes mains ; mais le seul fait de l’abandon d’un droit, qui peut avoir des conséquences bien graves, semblait manifester une sorte d’indifférence et d’inertie dont la chambre des pairs a repoussé même l’apparence, en prenant en considération une louable proposition de M. Cousin. Spirituellement faite, à propos de deux projets de loi tout-à-fait inoffensifs (les lois relatives aux tribunaux de commerce et aux vices rédhibitoires des animaux domestiques), cette proposition s’est trouvée adoptée sans obstacle, et ce précédent règlera sans doute désormais la conduite de la chambre des pairs. Peut- être l’examen des projets de loi ne sera-t-il pas confié à des hommes plus spéciaux que ne l’étaient les membres désignés par M. le baron Pasquier, pour faire partie des commissions ; mais le choix des membres de ces commissions sera l’expression de la majorité de la chambre, et l’on sait quelle influence exercent les commissions sur les décisions d’une assemblée. Le succès de la proposition de M. Cousin nous semble un fait d’autant plus heureux, que le système de M. Pasquier, qui rassemblait dans les commissions la totalité des hommes spéciaux sur la matière qui s’y traitait, offrait souvent le désavantage à la discussion, dans la chambre, tous ceux de ses membres qui auraient pu le mieux l’éclairer. On doit, en même temps, rendre justice à M. Pasquier. Il a senti, comme pair de France, toute l’importance que l’exercice de cette prérogative donne à la chambre qu’il préside, et il la lui a remise avec une bonne grace qui tenait de l’empressement.

L’histoire des bureaux de la chambre des députés, pendant cette quinzaine, a eu tout l’intérêt que pourraient offrir des séances publiques. Le projet de loi sur les faillites a donné lieu a de bonnes et solides discussion, ainsi que le projet de loi sur les tribunaux de première instance, qui agrandit la compétence du dernier ressort, et diminuera la durée des procès en même temps que les dépenses des justiciables. On doit regarder ce projet de loi comme un commencement de réforme judiciaire en France, et comme le premier principe d’une organisation où dominera l’extension des tribunaux inférieurs. L’agrandissement de la compétence des juges de paix diminuera aussi le nombre des causes devant les tribunaux d’arrondissement, tandis que l’établissement des tribunaux de prud’hommes dans toutes les cités commerçantes diminuera à sont tour la tâche des juges de paix, et procurera deux degrés de juridiction aux parties appelées en conciliation. La diminution des frais en justice sera la conséquence naturelle de cette réforme, qui figurera parmi les actes les plus louables de ce ministère, s’il l’accomplit, comme nous l’espérons. Le projet de loi sur les mines et les chutes d’eau renferme aussi d’importantes améliorations, et crée des ressources financières que l’industrie, plus favorisée, accordera sans peine. La commission a eu lieu de se convaincre encore, dans cette circonstance, de l’esprit de justice qui anime le ministère, L’état, grevé de tant de dépenses de navigation, qui tournent toutes au profit de l’industrie, propose de frapper d’une redevance les concessions de chutes et prises d’eau faites sur les fleuves et canaux qui dépendent du domaine public. Jusqu’ici ces concessions avaient été gratuites, et la commission ayant demandé si les anciennes concessions seraient révocables sans indemnités, il lui a été répondu qu’elles suivraient la loi de leur établissement, et que la nouvelle loi ne changerait rien aux droits des anciens concessionnaires. Or, ces redevances, destinées aux frais de curage et de navigation des eaux et des rivières, tourneront ainsi au profit de ceux qui les supporteront, et permettront d’étendre le nombre des concessions de ce genre. Créer de tels Impôts et renoncer aux impôts des jeux et de la loterie, c’est assurément remplit tous les devoirs d’une bonne administration, et il ne faut pas regretter le temps que met la chambre à discuter de semblables questions dans ses bureaux.

Les bureaux de la chambre ont encore examiné la loi sur l’appel de 80,000 hommes, et la loi qui accorde une pension à la veuve et aux enfans du général Damrémont. Quelques députés se sont élevés contre l’allocation de 1°,000 francs qu’ils ont trouvée trop forte. Ces députés ont rencontré plus tard chaleureux contradicteur dans M. Thiers, qui, à propos de la ridicule et longue discussion du costume, a su s’élever contre la mesquinerie avec laquelle on débat une récompense nationale, et le prix de la vie d’un brave général, tué sur la brèche, dans une expédition victorieuse.

Nous ne nous faisons les rapporteurs du travail, peu remarqué, des bureaux de la chambre des députés, que pour prouver que la dispute du frac noir et de l’habit brodé n’a pas absorbé tous ses instans. On voit que nous voudrions bien, autant qu’il est en nous, justifier la chambre des puérilités qu’on lui prête ; mais nous ne pouvons nous dissimuler qu’elle a donné un fâcheux spectacle en cette circonstance. Existe-t-il aujourd’hui un habit de cour, comme le répètent quelques députés, et un habit du peuple, comme le disent avec emphase quelques autres ? Qu’est-ce qu’un habit de cour que tout le monde peut porter ? Et le maître de la maison, comme on l’a nommé spirituellement, le maître de la maison qui admet à sa table et à ses fêtes des maires village et des sous-lieutenns de la garde nationale, a-t-il sérieusement le projet de fonder une cour, comme on le dit ? La question même du costume, est-ce au château ou à la chambre qu’elle a soulevée et qu’elle a donné lieu à dispute ? Les fracs noirs des députés (nous en avons vu de bleus et de bruns, n’en déplaise à l’opposition), les fracs noirs ont-ils rencontré le moindre obstacle ? Ne les avons-nous pas vus gravir fièrement les escaliers des Tuileries ; et les augustes hôtes de ce palais ne les ont-ils pas reçus avec leur affabilité ordinaire ? Il ne faut donc pas étendre cette question et agrandir une chose si mince. L’affaire du costume n’est rien qu’une sorte de petite altercation entre députés, et nous serions plus exacts en disant entre quelques députés. Si donc plusieurs d’entre eux ont voulu donner un costume à la chambre, ç’a été une fantaisie et une inspiration dont personne ailleurs ne doit répondre.

Assurément (et les observateurs n’ont pas manqué), le ministère n’a porté aucun intérêt à toute cette discussion ; on n’a vu s’y mêler aucun membre de la chambre un peu influent, si ce n’est M. Thiers, qui a parfaitement fait ressortir la futilité de la question, en parlant contre le, costume, après avoir déclaré qu’il en porte un, et qui a rejeté en riant l’honneur d’être commissaire de son bureau pour une affaire d’habits. Cet honneur a été déféré à un homme qui le mérite mieux que M. Thiers, à M. Auguis, qui devra, s’il veut, être conséquent avec lui-même, proposer l’adoption du frac vert-jaune, qui est son costume habituel. L’opposition du frac noir a beau s’envelopper de cette couleur grave, elle a aussi beaucoup de futiles paroles à se reprocher dans cette discussion. Il n’y a qu’un mot à dire à MM. les députés : sous quelque habit qu’ils se présentent, ils ne seront jugés que sur leurs discours et sur leurs votes. Le reste n’est rien. « Mangez un veau, et soyez chrétien, » disait le père Feuillet au frère, un peu libertin, de Louis XIV, à MONSIEUR, qui reculait devant un biscuit qu’on lui, offrait un jour de jeûne. — Venez en veste de ratine ou en habit de velours, mais soyez les défenseurs de l’ordre et de la liberté, dirons-nous aux députés qui hésitent sur le costume.

Dans peu de jours, ces débats s’absorberont dans des questions vraiment importantes. Le ministère se propose de demander à la chambre une augmentation peu considérable, il est vrai, de notre armée de terre. Le vide que laissent les 23,000 hommes qui se trouvent en Afrique, et qui complètent le contingent de 44,500 hommes, nécessaire en ce moment pour le maintien de notre puissance dans cette contrée, n’est pas assurément un vide alarmant ; mais encore faut-il le compter. En accordant au ministère les moyens de rendre l’armée plus complète, la chambre prouvera que, tout en refusant de s’associer aux entreprises qui lui semblent hasardeuses, elle n’hésite pas à fournir au pouvoir tous les moyens d’assurer la réussite de celles qu’elle approuve Il est bon, maintenant que l’Europe sait que la chambre ne veut pas de l’intervention en Espagne, qu’on sache aussi que la chambre ne lésine pas quand il faut soutenir la dignité de la France.

A voir les nombreux incidens qui se sont élevés dans la politique européenne, il est impossible de ne pas sentir la nécessite de prendre une attitude de plus en plus forte et respectable, et cela même dans l’intérêt de la paix générale. La conduite pacifique de la France depuis plusieurs années, alors même qu’elle se livrait à quelques entreprises militaires, telles que le siége d’Anvers, l’expédition de Constantine ; son attitude vis-à-vis de l’Espagne, qu’on pourrait même trouver trop réservée, tout, dans ses rapports extérieurs, est fait pour inspirer la confiance en sa modération. La France doit à cette conduite une influence qu’on ne peut méconnaître, et qui est, certes, plus réelle que l’influence à laquelle elle aura pu prétendre par une politique d’intimidation extérieure, — qu’on nous passe ce ternie, déjà oublié, Dieu merci.

Cette politique noble et généreuse a toujours été celle de la France à ses belles époques : nous n’en excepterons que deux, celles de Louis XIV et de Napoléon. Tout le génie de ces deux souverains n’a pu préserver la France des maux qui ont été la suite de l’abandon du système vraiment libéral nous commandent notre situation au centre de l’Europe, et nos rapports si divers avec les puissances. La France recueille déjà le fruit de ce retour qu’elle a fait aux principes qui doivent sans cesse la diriger. Des troubles partiels, des troubles qui ne sont encore, à vrai dire, que des mésintelligences, ont éclaté tout autour de nous ; eh bien ! il n’est pas un cabinet, quelque défavorable qu’il soit au nôtre,qui nous accuse de les fomenter. Il y a peu d’années que les différends survenus entre l’administration prussienne et les populations catholiques du Rhin, que les aigres dissentimens de la Bavière et de la Prusse, que la fermentation de l’université du pays de Hanovre, que tout ce qui se passe enfin depuis l’extrémité de l’Italie jusqu’à l’extrémité de l’Allemagne, depuis le détroit de Messine jusqu’à l’Elbe et au Weser, eût été regardé comme notre ouvrage. La sainte-alliance eût resserré ses rangs et se fût hâtée de rapprocher ses troupes de nos frontières, tandis qu’aujourd’hui nos rapports avec les gouvernemens étrangers sont restés les mêmes. La Prusse porte toute son attention sur les bords du Rhin, sans jeter un regard inquiet au-delà, pour s’assurer si nous restons dans les termes d’une alliance fidèle ; et l’Angleterre s’occuper de pacifier le Canada, où éclate une insurrection presque française, sans que nos fougueux adversaires au parlement aient prononcé le nom de la France. Il en est ainsi partout ; le mot de faiblesse ne se prononce qu’en France. Ailleurs, ce qu’on caractérise ici par ce mot prend le nom de loyauté ! L’’Europe ne prendra donc pas d’alarmes quand elle nous verra compléter notre effectif de paix ; et comme, après tout, elle sait, comme nous, que la loyauté, si elle est une force, n’est pas un rempart, il ne lui viendra pas la pensée que nous ayons des projets hostiles contre la paix, à laquelle nous avons tant contribué. Ces considérations, que nous touchons en passant, se présenteront naturellement avec plus de développement à la chambre, dans la discussion qui se prépare, et qui pourra se résumer ainsi : donner au gouvernement quelques mille hommes de plus pour lui assurer plus de moyens de maintenir la paix au milieu des complications nouvelles qui viennent de naître.

La discussion qui a eu lieu dans le parlement anglais, au sujet du bill du Bas-Canada, est un évènement dont on ne peut se dissimuler l’importance. Aux grands évènemens les petites causes ne manquent pas ; mais il faut se garder de les réduire à ces petites causes. Nous savons que le parti tory s’est trouvé divisé au sujet de ce bill, et que le duc de Wellington qui ne partageait pas la manière de voir de sir Robert Peel à ce sujet, voulait qu’on laissât le bill tel qu’il était, mettant ses suites sous la responsabilité de lord John Russell et de ses collègues. Placé entre les deux partis, et sollicité par tous deux de prendre une décision, le duc de Wellington se retira à la campagne et les laissa s’arranger entre eux. Ce fut pendant la retraite de son noble ami que sir Robert Peel engagea la lutte, d’où il est sorti, il faut le dire, avec de grands avantages, avantages qui diminueront à nos yeux en songeant à leur résultat. Ce résultat a été de permettre à sir Robert Peel de prendre le pouvoir, et de le forcer d’avouer, par son hésitation à sen saisir, la faiblesse de son parti, qui ne se trouve ni assez uni ni assez fort pour former un ministère tory. Cette situation de sir Robert Peel et de ses amis n’a-t-elle pas quelque analogie avec telle d’un parti qui n’a pas eu d’aussi belles chances pour renverser le cabinet où il ne figure pas, mais qui semble avoir ajourné, avec une égale prudence, ses projets d’ambition ? — Au reste, nous ne pensons pas qu’il y aurait lieu de s’alarmer, même dans le cas du renversement du cabinet anglais. Il y a des nécessités qui commandent, et auxquelles les hommes d’état obéissent, en dépit de leurs penchans ; et nous nous souvenons d’avoir entendu de la bouche d’un homme qu’on nomme assez en disant que la France lui doit peut-être l’alliance anglaise, qu’après la révolution de juillet il avait trouvé mille fois plus de facilité à traiter pour la France avec le duc de Wellington qu’avec son successeur, lord Grey, et les whigs qui faisaient partie de ce ministère.

Quant au bill qui a changé la situation du ministère anglais, il est en lui- même, et par ses modifications successives, un exemple frappant du progrès de l’esprit public en Angleterre. A la nouvelle de la révolte du Bas-Canada, le premier mouvement de lord John Russell, du cabinet et de tous les bancs ministériels du parlement, fut d’anéantir à la fois la rébellion et les rebelles au nom de cette vieille maxime, bonne en soi, qui veut qu’on ne transige pas avec des insurgés. L’opposition radicale eut son premier mouvement, non moins fougueux, dont elle n’est pas revenue, il est vrai. De ce côté-là, il s’agissait tout simplement, de déclarer l’indépendance absolue du Canada, fondée en principe sur les coups de fusil que Papineau et ses amis ont tirés pour l’obtenir. C’était la une plus mauvaise méthode encore que celle de l’extermination, et qui n’eût pas produit des désastres moins grands. Quelques jours de réflexion suffirent pour amener le bill qui a fait le sujet de la discussion, et dont le préambule était une consécration des droits, par conséquent des griefs du Canada contre l’administration établie par l’Angleterre. Amendé tel qu’il est par sir Robert Peel, le bill est encore la reconnaissance du droit que possède le Canada de traiter comme état constitutionnel avec l’Angleterre, autre état constitutionnel qui le régit à de certaines conditions. Lord Durham n’est donc qu’un haut commissaire de l’Angleterre, chargé de remettre ces conditions en équilibre. C’est la seule mission qu’il accepte, et il a manifesté l’intention de retourner, en Angleterre dès qu’il l’aura remplie. Il est beau, en revenant d’une longue mission en Russie, et après y avoir été l’objet de la faveur du souverain, de rapporter une aussi grande pureté de vues constitutionnelles. Lord Durham sera sans doute accueilli comme il.doit l’être au Canada, où la première effervescence est déjà calmée, et ce qui semblera manquer au bill aux yeux des membres du conseil du Canada, on l’attribuera à sir Robert Peel et aux tories, non à lord Durham et à lord John Russell. Un des côtés du caractère de Lord Durham qui est de se passionner pour la tâche qu’il accepte et d’éprouver une sorte de fièvre jusqu’à ce qu’il l’ait accomplie, le servira encore dans cette circonstance. On peut donc conjecturer d’avance que l’Angleterre se tirera passablement de ce mauvais pas, et que l’esprit de justice et de modération qui domine aussi dans le ministère de l’autre côté du détroit le fera durer, comme il fait durer le ministère de l’amnistie.

Il est beaucoup, question des envahissemens d’Abd-el-Kader. Il paraît que la politique de justice et de modération, que M. Molé nous a si bien fait apprécier en France, ne nous profite guère en Afrique. La nécessité de laisser au complet l’armée est ainsi rendue évidente. Le traité de la Tafna n’a cependant pas été une faute ; car il est bien différent d’entreprendre une expédition après en avoir terminé une victorieusement, que d’en commencer deux à la fois. Le ministère ne veut pas plus la guerre en Afrique qu’il ne la veut en Espagne et sur le Rhin ; mais il la fera, sans nul doute, plutôt que de perdre un pouce de ce qu’il s’est réservé par les traités. Nous donnerons plus tard des détails précis sur la situation d’Abd-el-Kader et sur nos rapports avec lui.

A Naples a eu lieu une petite révolution de palais, qui a été mal rapportée. Le baron de Schmuker, secrétaire des commandemens de la reine-mère, a été, dit-on, arrêté par ordre du roi, et conduit aux frontières, malgré la reine-mère, dont il dirigeait la maison. On attribue cette disgrâce, disent les journaux, à des relations que le baron entretenait avec le prince Charles de Capoue. Il n’en est rien, et les relations du baron de Schumuker avec le prince se bornent à de très mauvais traitemens qu’il en a reçus. Le baron de Schmuker, autrefois lieutenant au service d’Autriche, épousa une jeune personne qui était femme de chambre de la reine-mère, et entra au service de Naples comme commissaire des guerres (inspettore di guerra). Bientôt il donna sa démission pour devenir précepteur de langue allemande près des jeunes princesses de Naples, puis secrétaire des commandemens de la reine-mère, dont il a géré les affaires avec intelligence. Pendant le dernier séjour de la reine-mère en Suisse, il y a peu de mois, M. de Schmuker fut remplacé, en sa qualité de secrétaire des commandemens de la reine-mère. Par le général Bosco, âgé de soixante ans, et il paraît que c’est à la demande même de la reine-mère que M. de Schmuker a été éloigné de sa personne. On voit que cette circonstance change tout-à-fait le rôle qu’on prête au roi de Naples dans cette affaire Aussi est-ce uniquement pour rendre justice à ce souverain que nous rectifions le récit de cet évènement, qui a peu d’importance, même dans un pays où tout fait évènement.

Au nord, les difficultés s’étendent et se prolongent. Le roi Ernest-Auguste trouve de graves oppositions dans les différens états de l’empire germanique, où il semble que sa venue ait été le signal des discordes. La sagesse du gouvernement prussien, passé en proverbe, n’a pu prévenir et ne peut étouffer les mécontentemens des populations catholiques du royaume. La Bavière irrite tout par son zèle religieux ; le clergé belge a peine à se contenir dans une question qui le touche de si près ; et tout à coup, au moment le plus inattendu on dirait que l’Allemagne va se réveiller avec ses fureurs religieuses de la guerre de trente ans, et ses désirs. de liberté, de 1815. Heureusement pour la tranquillité de l’Europe, que la France ne cherche pas à profiter de ces dispositions et qu’elle est satisfaite de sa situation actuelle. Il est vrai que tout son rôle est d’attendre, et que si elle sait garder la paix pendant dix ans, et la faire, garder aux autres, elle se trouvera en possession d’une prépondérance que vingt ans de guerre, et même de victoires, ne lui donneraient pas.


Revue musicale

Le Théâtre-Italien est en ruines. La voix fière et puissante de Mozart est la dernière qu’ait entendue, sous ses lambris, ce sanctuaire charmant de la musique heureuse et facile ; ces murailles teintes de pourpre, ces colonnettes d’or, ces voûtes sonores, sans cesse parfumées de mélodieuses haleines, devaient encore une fois tressaillir aux accens terribles du grand maître, puis se tordre dans les flammes et crouler pour ne plus se relever jamais. Comme on le pense, cette dernière soirée du Théâtre-Italien a donné lieu à toutes sorte d’inventions fantastiques ; chacun a voulu écrire son histoire sur un sujet si beau : Hoffmann se trouvait là tout exprès sous la main, Hoffmann et don Juan, quelle fortune ! quelle rencontre heureuse et combinée, à souhait par le hasard,ce grand maître des choses de ce monde ! Les uns avaient entendu dans la soirée des voix mystérieuses s’échapper de l’orchestre (tout juste comme dans le conte allemand) ; les contre-basses frémissaient par intervalles, les cordes des violons se brisaient, et le clavier de M. Tadolini rendait, durant l’entr’acte, des sons lamentables et précurseurs de quelque grand fléau ; d’autres, à l’ensemble inouï des chanteurs à cette représentation, à l’enthousiasme de leurs gestes, au feu de leurs regards à l’expression surnaturelle de leurs voix, avaient senti que c’était là le chant du cygne. Pour nous qui n’aimons guère la poésie que là où Dieu l’a mise, et tenons pour ce qu’elles valent ces sornettes prophétiques inventées après coup, nous dirons tout simplement que cette dernière représentation a été l’une des plus médiocres que le Théâtre-Italien eût encore données, et si l’on voulait à toute force chercher une cause à ce fait incontestable, on la trouverait, sans nul doute, dans la fatigue des chanteurs qui avaient déjà exécuté la veille le chef-d’œuvre de Mozart. D’ailleurs, entre toutes les partitions du répertoire, Don Giovani est peut-être celle qui convient le moins à ces voix formées par les douces cantilènes de Bellini Giulia Grisi gazouille avec une gentillesse rare les jolis fredons qu’on pointe pour sa voix, mais d’aucun temps cette cantatrice agréable n’a passé pour une dona Anna sérieuse ; ce serait une singulière folie que de vouloir chercher l’idéa1 du caractère de Mozart dans cette belle personne toute florissante d’embonpoint et de fraîcheur, qui récite le sublime monologue du premier acte de Don Giovani, sans plus s’émouvoir que s’il s’agissait d’un motif des Puritains. Hoffmann lui-même y perdrait son allemand. La partie de Zerlina est écrite trop bas pour la voix de la Persiani, et quant à Tamburini, il n’a ni la force ni la puissance qu’il faut pour aborder le grand rôle de don Juan. Restaient donc Lablache, remarquable seulement dans la strette du septuor, et Rubini, qui chante Il mio tesoro, cette phrase de mélancolie et d’amour, avec une expression inouïe, un style incomparable, une voix qui semble reculer chaque jour ses limites. Mais c’étaient là prodiges auxquels Rubini nous avait tous dès long-temps accoutumés ; chaque fois que Rubini chante Il mio tesoro, il y met toute sa voix et toute son ame. De ce que Rubini dit une cavatine de Mozart d’une façon surnaturelle, s’il fallait en conclure que la salle va brûler, vraiment alors le prince des ténors devrait se résigner à ne plus chanter qu’en plein air.

Voici plus de trois mois que la saison s’est ouverte, et nous n’avions point encore parlé du Théâtre-Italien. Pour la critique, qui ne peut se préoccuper des menus détails d’une représentation, qui trouve puéril de commenter les petits airs qu’une prima donna a pris la veille, et de conter chaque matin, aux gens désœuvrés, les frémissemens des loges à certains endroits d’une cavatine, c’est là une tâche qui devient de jour en jour plus difficile. Que dire en effet des mêmes chefs-d’œuvre, exécutés par les mêmes chanteurs devant le même public. Pour nous, nous avions mieux aimé attendre une occasion, par exemple, la mise en scène de quelque opéra nouveau de Dionzetti où la voix de la Persiani pût se déployer à son aise dans une partie écrite à son intention. Le talent de la Persiani, qui, depuis tantôt six ans, occupe presqu’à lui seul tout l’enthousiasme de la Scala et de San-Carlo, ne montera plus, au contraire ; il entre dans sa première période de décroissance, le travail et la fatigue ont mûri cette belle voix avant le temps. Mais quelle agilité savante ! quelle noble, expression par moment ! quel souvenir de la grande école italienne ! Les éclairs de la Persiani ont fait pâlir l’astre de la Grisi. Du reste, la troupe demeure la même, que par le passé, et les variations survenues à ces voix chéries du public ne valent pas la peine qu’on s’en inquiète.

Lablache est toujours cet atlas énorme qui porte un finale sur ses épaules, cependant le caractère grotesque a tellement envahi toute sa personne, qu’il n’y reste plus la moindre place pour le sérieux. Si Lablache nous en croit, il renoncera désormais aux rôles graves du répertoire. En effet, il est impossible maintenant de le regarder en face sans pouffer de rire ; son visage s’enlumine de la plus curieuse manière, sa poitrine devient de jour en jour plus vaste et plus épaisse, son ventre plus copieux, et l’on conçoit que si ces élémens de pesanteur font qu’il est sublime dans le grotesque, en revanche ils ne contribuent pas médiocrement à le rendre grotesque au plus haut degré dans le sublime. Il suffit d’avoir assisté à la dernière représentation de la Norma pour savoir s’il est possible de se contenir et de garder son sang-froid devant cette incomparable figure d’Oroveze, qui vous rappelle si singulièrement le podesta de la ’Gazza, le vieux marquis de Montefiascano, et tant de types de gaieté bruyante et sympathique. Le grotesque ressemble un peu au pied de cheval de Méphistophélès une fois que vous êtes marqué de ce signe, il faut qu’il perce ; quel que soit le vêtement dont Lablache s’affuble, la robe de Moïse ou le manteau sacerdotal du grand prêtre gaulois, la casaque du bouffon se laisse toujours voir au public par-dessous, et provoque son rire intérieur aux plus beaux endroits. Je défie qu’on regarde la couronne de chêne dont le joyeux compère imagine de se ceindre les tempes dans Norma, sans penser aussitôt à ce ruban singulier qui fixe une coiffe extravagante sur le crâne du bonhomme Geronimo. Tamburini n’a rien perdu de son agilité merveilleuse et de cette expression à la fois aimable et monotone qui répand un certain air de ressemblance sur presque toutes les cantilènes qu’il affectionne. La Grisi, malgré l’embonpoint singulier qui s’épanouit autour d’elle, gazouille aussi agréablement que jamais, et fredonne, avec une gentillesse inexprimable, le joli rôle de Desdemona, où la Malibran avait la prétention de vouloir être sublime. Quant à Rubini, l’état de détresse où sa récente indisposition avait mis le théâtre prouve quelle haute influence cette voix magnifique exerce sur le public. Sans Rubini, il n’y aurait pas d’Italiens possible ; tant que l’absence de Rubini a duré, l’alarme était partout, les loges commençaient à bouder, le balcon à se plaindre, et le parterre à murmurer ; on poussait même l’irrévérence, et la colère jusqu’à trouver que les chœurs chantaient faux, et que le grand-prêtre Oroë portait, dans la Semiramide, une fort ridicule perruque ; or, de tout temps, au Théâtre-Italien, les chœurs ont chanté faux, et les grands prêtres se sont affublés de chevelures lamentables ; mais il fallait l’absence de Rubini pour qu’on en vînt à le remarquer tout haut. En effet, cette voix fait de tels prodiges, que, lorsqu’on l’entend, il est impossible de rien voir à l’entour. L’illusion se multiplie alors, elle est partout, dans les décors, dans l’orchestre, dans les chœurs ; les pauvres diables de choristes du Théâtre-Italien ressemblent à des hommes quand Rubini chante, on dirait que cette voix d’or brode leurs vêtemens et change en étoffes de prix ces misérables guenilles dont on les couvre.

Si, comme on le dit, Rubini n’attend que la fin, de la saison pour se retirer, c’en pourrait bien être fait de la fortune du Théâtre-Italien. Il y a des entreprises qui s’acheminent long-temps, à petits pas, vers la prospérité, puis, une fois arrivées au plus haut, diminuent et s’éteignent insensiblement dans l’oubli et l’indifférence du public, d’autres qui finissent tout d’un coup, au milieu de la gloire et de la splendeur. Telle aura peut-être été la destinée du Théâtre-Italien ; il sera mort à sa plus belle fête, mort sur le bûcher, comme Sardanaple, environné de ses plus harmonieuses figures, Anna, Juliette, Desdemona, Elvire, toutes les créations de Mozart, de Rossini et de Bellini, toutes ces voix divines qui vont se taire désormais sans retour. Et cette ruine du Théâtre-Italien n’aura peut-être, pas été aussi imprévue qu’on se l’imagine. Depuis long-temps, de sinistres éclairs, qui glissaient çà et là dans le ciel, laissaient pressentir l’incendie, et déjà plus d’une fois le public enthousiaste, qui fréquentait le sanctuaire de la mélodie et du bon goût, avait pâli en voyant filer dans l’air des signes qui lui annonçaient de loin la fragilité du plus charmant de ses plaisirs : l’an passé, la mort de la Malibran fut un de ces signes précurseurs. La Malibran, nous le savons, ne faisait plus partie de la troupe italienne ; mais n’importe, du fond de la Scala, de San-Carlo et de Drury-Lane, ce nom radieux protégeait le théâtre Favart. Tant que la Malibran a chanté, nous gardions tous l’espérance de la revoir sur cette scène de Paris qu’elle avait tant illustrée, de ses premiers triomphes, et, si l’on y pense, c’est une grande affaire pour une administration que d’entretenir dans le cœur du public un espoir qui peut se réaliser d’un jour à l’autre : avec l’avenir on fait accepter le présent, et certes, le présent du Théâtre-Italien était loin d’être contestable Mais on se lasse de tout si facilement en France ; un beau soir on pouvait se dire : Rubini, Lablache et Tamburini sont d’admirables chanteurs ; mais il semble que voilà bien long-temps que nous les entendons ; si nous passions à d’autres ? Qui peut répondre des fantaisies du public ? Le public ne paie si cher ceux qui l’amusent que parce qu’il se réserve le droit de les répudier sans façon, et comme, il lui plaît. D’ailleurs la dissolution pouvait se mettre dans le trio célèbre ; Rubini pouvant s’en aller à Bergame, Lablache rester à Londres, Tamburini perdre sa voix ; que sais-je ? Alors la Malibran serait venue, renouveler le répertoire, et semer partout sous ses pas la vie et la fécondité Quelque belle jeune fille aurait grandi sans nul doute à cette noble école, et nous aurions vu renaître les rivalités magnifiques d’autrefois, lorsque la Sontag jouait Aménaïde ou Sémiramis, et la Malibran, Arsace ou Tancrède. La Malibran avait en elle au moins six florissantes années du Théâtre-ItaIien. Quelque temps avant, un jeune maître, que sa nature choisie et mélodieuse entraînait vers des tentatives nouvelles, Bellini, s’était arrêté au milieu de son triomphe des Puritains. Certes, nous ne prétendons pas dire ici que l’auteur de la Sonnanbula fut destiné à régénérer la musique italienne, à Dieu ne plaise ! Une tâche si laborieuse et si rude n’était pas réservée à ce talent mélancolique et doux, dont on aime jusuq’à la faiblesse. N’importe, Bellini aurait alimenté le répertoire, et fourni ça et là aux chanteurs l’occasion de se produire dans toute la belle simplicité de leur expression. Bellini et la Malibran ! la mélodie et la voix ! Peut-être le nuage qui a passé sur ces deux astres jumeaux au ciel de la musique aura-t-il eu sur les destinées du Théâtre Italien une plus triste influence qu’on ne se l’imagine d’abord. L’incendie de la salle Favart n’a mis en ruine que les murailles, c’est-à-dire ce qui se relève à force d’or, de temps et de travail ; mais des inspirations mélodieuses, des ames pour les sentir, des voix pour les transmettre à la multitude, tous ces trésors du ciel, où les trouverez-vous quand vous aurez une fois épuisé les ressources dont vous disposez de la même façon et depuis si long-temps.

Les représentations ont recommencer plus splendides que jamais dans la salle Ventadour, on peut le dire d’avance, et si nous émettons quelque sollicitude pour ce théâtre charmant que nous aimons entre tous, c’est que nous croyons voir plus loin dans son avenir, car du présent il n’y a pas à s’en occuper ; qui en doute ? L’enthousiasme si véhément du public va s’accroître encore d’une bien vive sympathie que le récent désastre lui inspire. Ensuite toute cette foule attardée depuis dix ans frappait aux portes de la salle Favart, trop étroite pour l’admettre, aura bientôt envahi les loges innombrables et profondes : de Ventadour, et le triple rang de ses galeries immenses. Les houras vont éclater et les fleurs pleuvoir ; il y aura des applaudissemens, des couronnes et de l’or pour tous Mais ensuite, lorsque la première ardeur se sera ralentie, on s’apercevra que cette vaste salle manque parfaitement de sonorité, et d’ailleurs, dût-on s’en contenter de gré ou de force, il faudra y renoncer à la saison prochaine. La salle Ventadour est louée depuis un an au théâtre de la Renaissance. Au mois d’octobre, lorsque les oiseaux mélodieux traverseront la mer pour venir s’abattre parmi nous, ils trouveront leur nid occupé par toute sorte d’orfraies et de hiboux qui croasseront à l’envi des refrains de mélodrames ; alors sous quel toit s’abriter ? quelle voûte sonore choisir pour y chanter Mozart et Cimarosa, Rossini et Bellini ? l’Odéon, grand Dieu ! Mais mieux vaudrait pour le Théâtre-Italien rester enfoui sous les cendres de la salle Favart, que d’aller volontairement s’ensevelir dans ce sépulcre morne et silencieux qui a déjà dévoré tant de royautés. M. Crosnier offre de reconstruire la salle Favart, et ne demande pour prix des charges qu’il s’impose que le privilège du Théâtre-Italien qu’il exploitera sans subvention pendant quarante ans Ce temps révolu, l’édifice entrera dans le domaine du gouvernement. Voilà certes une entreprise hardie. M. Crosnier semble voué au culte des ruines : il a relevé l’Opéra-Comique aboli, et le voilà maintenant qui s’attaque aux murs croulés de Favart. Prendre à des conditions pareilles l’administration du Théâtre-Italien avec les chances menaçantes dont nous avons parlé, nous semble une affaire grave et de haute responsabilité.

S’il ne s’agissait ici que d’une simple spéculation, nous n’aurions garde d’entamer la querelle ; permis à qui veut d’aventurer, comme il lui plaît les millions dont il dispose ; mais si l’on y réfléchit, il y va bien aussi quelque peu de l’intérêt de l’art et de l’avenir de la musique en France. La fortune énorme et rapide de M. Severini a piqué au vif l’activé de tous les gens qui se mêlent de spéculations. Dans la fièvre chaude qui les pousse, ils ne tiennent compte ni du temps, ni des circonstances dont l’ancienne administration avait à profiter ; On ne voit là qu’une mine d’or où l’on se rue. Et d’abord cette mine pourrait bien être moins profonde qu’on ne le croit. Chacun sait aujourd’hui que ce n’est pas seulement dans le Théâtre-Italien que M. Severini avait élevé si haut le chiffre de sa fortune. M. Severini s’occupait d’affaires de bourse et réussissait souvent. Autant à déduire du capital énorme qui soulève à l’heure qu’il est tant de prétentions ambitieuses. Si M de Montalivet conserve toujours pour la musique cette sollicitude qu’il a si dignement témoignée à la dernière distribution des prix au Conservatoire, il se méfiera des spéculateurs et des fermiers. On ne sera point en peine, nous le savons, de reconstruire la salle, de prendre le privilège sans subvention, de l’acheter même cent mille écus, s’il le faut ; mais une fois le maître, vous verrez comme on traitera l’art, comme on fera payer à la musique les frais de son installation. On vous dira : Lablache est engagé à King’s-Théâtre, voici M. Zuchelli ou tout autre ; Rubini s’est retiré à Bergame, prenez M. Bordogni, que nous avons là sous la main ; la Malibran est morte et la Sontag ne chante plus que dans le salon de l’ambassadeur de Sardaigne à Francfort, écoutez Mme Damoreau, qui consent par grace à revenir sur le théâtre de ses premiers débuts. — N’ayez plus de Théâtre-Italien si vous croyez que le Conservatoire de la rue Bérgère suffit à vos besoins, et que vos chanteurs peuvent se passer désormais de cette grande école ; mais, si vous en avez un, ne ménagez ni l’or ni les prévenances pour le public d’élite qui le fréquente ; qu’il soit, avant tout, comme par le passé, un théâtre de luxe, d’élégance et de bon goût, et, puisque vous vous êtes mis une fois sur le pied de donner le ton, en cette affaire, à toutes les autres capitales de l’Europe, renoncez-y plutôt que de dégénérer. En attendant, Rubini se retire ; et, si vous lui demandiez comment il se fait qu’il s’arrête ainsi dans toute la puissance de son talent, sans doute qu’il vous donnerait les mêmes raisons que l’auteur de Sémiramide et de Guillaume Tell. Quels biens la musique lui donnerait-elle désormais, dont il n’ait pas joui jusqu’à satiété ? de l’or ? il en a plus qu’il n’en souhaitait ; de la renommée ? on lui enlève une statut à Bergame. Le prince des ténors partagera avec le duc de Wellington cette gloire de pouvoir saluer tous les matins et tous les soirs sa propre image debout sur un piédestal. Qu’on vienne ensuite nous parler d’idées révolutionnaires qui fermentent au cœur de l’Italie. L’Italie ! elle fond des couronnes d’or à la Ungher, et taille des statues de marbre à Rubini. La vierge en honneur sur cette terre frivole, la déesse dont le pied fait sortir du sol l’enthousiasme et les acclamations du peuple, ce n’est pas la Liberté, mais la Mélodie. L’Autriche peut dormir tranquille sur son lit de fleurs tant qu’il y aura dans les états vénitiens et milanais des chanteurs de cavatine à glorifier.

La question qui s’agite en ce moment au théâtre de la rue Lepelletier, est de savoir si Mlle Falcon chantera le premier rôle dans l’opéra de M. Halévy. Dernièrement, la voix de Mlle Falcon était dans un tel état d’altération, que la jeune cantatrice dut renoncer à sa partie ; Mme Stoltz, qui se trouvait là fort à propos pour empêcher le répertoire d’être suspendu, voulut bien se charger alors, avec une complaisance toute gracieuse, du travail des répétitions. Les choses se passèrent ainsi jusqu’au jour ou M. Halévy changea d’humeur, et trouva bon de reprendre son rôle des mains de Mme Stoltz, pour le confier à Mme Dorus. A cette nouvelle, Mlle Falcon, qui se disposait à partir pour l’Italie, crut sentir sa belle voix de ses débuts, sa voix d’Alice, de donna Anna, de Valentine, lui revenir comme par miracle, et l’affiche annonça tout à coup sa rentrée, au moment où l’on s’y attendait le moins. Fâcheuse rentrée, où le public de Opéra accueillit sa jeune cantatrice avec une réserve, une froideur, une indifférence qui ressemblaient à de l’ingratitude : Certes, ce n’était plus, nous l’avouons, cette voix sonore, puissante, magnifique, pleine d’expression et d’éclat, mais encore aurait-on dû tenir compte à Mlle Falcon de l’émotion inséparable d’une rentrée à laquelle elle n’était peut-être guère plus préparée que le public, et surtout de cinq années d’incontestables succès. En attendant que cette voix eût recouvrée, dans les cordes hautes, cette vibration cristalline, ce timbre d’or, qui l’aidaient si merveilleusement à s’élever au-dessus de toutes les autres, il eût été de bon goût de l’encourager par quelques applaudissemens donnés, sinon à l’heure présente, du moins aux services rendus dans le passé. Depuis cette rentrée, Mlle Falcon n’a plus chanté. On dit cependant qu’elle reparaîtra dans Cosme de Médicis. Il est à souhaiter que la jeune cantatrice trouve dans le repos et l’éloignement de la scène cet organe limpide, égal harmonieux et sûr, qui lui a si cruellement fait défaut l’autre soir. En attendant, M. Halévy profite de ces retards, qui semblent se multiplier à plaisir, pour écrire sa musique ; car l’auteur de la Juive et de l’Eclair a pour habitude de se mettre à l’œuvre le jour où les répétitions commencent. Dès-lors on conçoit facilement combien ces transpositions sans cesse renaissantes de rôles qui changent de mains à tout propos, combien ces transpositions, ruineuses pour un théâtre, plaisent au musicien attardé : Pendant que Mme Stoltz répétait la partie de soprano, M. Halévy aura écrit son troisième acte ; le temps qu’on a dû perdre lorsque Mme Dorus est survenue, aura sans doute servi à l’enfantement du quatrième, et je soupçonne fort que M. Halévy va s’occuper de mettre la dernière main à sa partition, aujourd’hui que Mlle Falcon recommence sur de nouveaux frais de vocalisation et de mémoire. Voilà, on peut le dire, une admirable manière de composer, et qui, outre qu’elle aide plus que toute autre au recueillement indispensable dans une œuvre de conscience et d’art, a l’avantage singulier de graver la musique d’un opéra dans la mémoire de chacun. De la sorte, les indispositions ne peuvent rien sur le succès. La prima donna ne peut chanter, une autre se trouve là toute prête, qui, pour savoir le rôle aussi bien, n’a qu’à se souvenir. A voir M. Halévy prendre de si louables précautions, on peut dire que désormais, quoi qu’il advienne, Cosme de Médicis sera représenté à l’Opéra, tous les soirs où l’on ne jouera pas la Juive. En vérité, c’est là une déplorable influence que M. Halévy exerce sur la destinée de l’Opéra. Si vastes que soient les dimensions de son œuvre il est clair que sans toutes les raisons dont nous avons parlé, elle se serait depuis long-temps produite à la lumière. Il faut des gloires plus radieuses que celle de l’auteur de la Juive pour absorber en elles seules, durant six mois, la fortune et la vie d’un théâtre comme l’Opéra, et certes, il est bien temps qu’on en finisse avec ces blocs de pierre qui encombrent la place, et forcent ainsi tous les autres courans à remonter. A ce sujet, la commission royale s’est assemblée ; on parle d’un arrêt qu’elle va rendre, et grace auquel un auteur ne pourra désormais entrer en répétition, si son œuvre n’est ponctuellement achevée. Ainsi, on aura souffert que M. Halévy abusât pendant six mois du droit que lui donnait son tour, et l’arrêt entrera en vigueur lorsqu’il s’agira d’une partition de quelque musicien exact et scrupuleux, de M. Meyerbeer, par exemple, qui ne livrerait pas son œuvre, s’il y manquait une seule note : Voilà, on peut le dire, une surveillance exercée avec une prévenante intelligence. Heureusement pour l’Opéra qu’il trouve encore, dans les chefs-d’œuvre du répertoire, des ressources contre une mise en scène si lente et si laborieuse. Les Huguenots tiennent bon ; on ne se lasse pas de cette musique imposante et fière, pleine de mystérieuses beautés qui ne se laissent point prendre, mais conquérir, sous la rude écorce qui les enveloppe comme des diamans. Et c’est peut-être là, dans cette profondeur obscure au premier coup d’œil, mais qui s’illumine et se découvre à la pénétration, dans les innombrables choses qui s’y agitent confusément d’abord, puis avec ordre et mesure, qu’il faut chercher le secret de ces succès immenses de Meyerbeer, de ces succès qui durent dix ans, et résistent à toutes les épreuves. Cette musique est animée et vaste comme la mer, et ; cependant limpide et transparente à sa manière. Si vous ne faites que vous incliner dessus en passant, le vertige vous prend, et vous demeurez étourdi ; mais ensuite, à mesure que vous regardez au fond, le miroir s’éclaircit, vous découvrez une étoile, puis une autre, puis enfin mille apparitions harmonieuses qui vous retiennent ou vous appellent avec des voix de syrènes. Quand Duprez ne chante ni les Huguenots, ni Guillaume Tell, Fanny Elssler joue le Diable Boiteux. Pour varier son répertoire, qui n’a guère qu’un rôle, la charmante danseuse vient de composer un ballet en un acte. Sitôt après Cosme de Médicis paraîtra cette imagination de la jolie Viennoise. Certes, nul mieux que Fanny Elssler ne doit savoir tout le parti qu’on peut tirer de ce beau talent, qui n’a trouvé encore qu’une seule occasion de se produire, et le rôle qu’elle se destine ne peut manquer d’être fait à sa taille. Ensuite viendront les débuts de M. de Candia, ce fils de famille, qui affronte la vie de théâtre avec une insouciance de vingt ans. Les bravos de Rubini : et de Duprez, les séductions sans nombre qui rayonnent autour de ces deux royautés de la scène, ont troublé M. de Candia dans ses nuits de plaisir, et voilà maintenant qu’il polit et façonne pour le public cette belle voix de ténor d’un timbre si pur, qui, jusque-là, ne s’était dépensée que dans les salons et les joyeux soupers. M. de Candia a choisi déjà Robert-le-Diable pour son premier rôle, et Meyerbeer va écrire un air à l’occasion de ces curieux débuts. Voilà, certes, de belles soirées qui se préparent dans l’avenir, et qui, feront attendre avec patience l’arrivée de deux jeunes cantatrices dont on dit merveilles, et la partition dont M. Auber s’occupe, un sujet aérien, une fantaisie à la manière d’Oberon, que l’auteur du Domino Noir compose à l’heure qu’il est, et qui tremblote déjà comme un point lumineux dans les vapeurs de l’horizon.

Le Conservatoire vient d’ouvrir ses portes. Beethoven a fait, comme d’habitude, les frais des deux premières séances. Beethoven est le dieu de ce sanctuaire. L’admirable orchestre que M. Habeneck gouverne avec tant de précision et de puissance, a exécuté le premier jour la symphonie avec chœur, le second la symphonie en la. Nous avons dit plus d’une fois notre avis sur cette dernière composition ; c’est là un magnifique chef-d’œuvre qu’on ne peut entendre sans recueillement, jamais la musique instrumentale ne s’est élevée et maintenue plus haut. Là Beethoven demeure égal à lui-même ; du commencement à la fin, on dirait que le sublime est l’élément où il se meut, et, chose très rare. Dans des œuvres de pareille dimension, l’ordre ne s’y trouble pas un instant ; vous ne perdez jamais de vue la pensée dominante, une ligne calme et sereine environne la création mélodieuse. Certes on n’en peut dire autant de la symphonie avec chœur : ici Beethoven divague ; à force de s’élever, il se perd dans l’infini, et si l’on nous : contestait cette vérité, nous citerions cette incroyable profusion de théories que mille cerveaux en travail inventent chaque jour, dans le but de commenter cette œuvre du grand maître. La symphonie avec chœur est un champ qu’ils ensemencent à loisir des plus étranges billevesées ; chacun y voit ce qu’il lui plaît d’y voir, l’un.dit que c’est la Bible, l’autre soutient que c’est l’Iliade, celui-ci penche pour l’Enéide, celui-là polir la Divine Comédie. Ils trouvent tous là-dedans Homère, Virgile, Dante, Goethe, que sais-je moi ? et nul n’y cherche Beethoven. Ridicule prétention née de l’impuissance ! on prête au génie sa propre faiblesse, on mesure Beethoven à sa petite taille, on s’imagine qu’un homme de cette trempe ne peut composer sans avoir un texte et des paroles sur son pupitre, que l’esprit ne peut exister sans la lettre. Eh ! Messieurs ! Beethoven n’a fait ni l’Iliade d’Homère, ni l’Énéide de Virgile, ni la Comédie de Dante, ni le Faust de Goethe ; il.a fait tout simplement la symphonie en la, et la symphonie avec chœur de Beethoven

L’Opéra-Comique a trouvé dans le Domino Noir une miné de succès qu’il exploite depuis deux mois aux applaudissemens de tous. C’est qu’en effet M. Auber n’a jamais eu encore plus de grace, d’esprit et de goût. En vérité, on ne peut se défendre d’un certain étonnement en face de cette inspiration charmante qui ne tarit pas, de cette verve d’où les motifs découlent par milliers, comme les perles du gosier de Mme Damoreau. Cela ne peut guère s’appeler un opéra, nous le savons ; il n’y a guère là que des couplets et des chœurs, point de trio, point de quatuor ; un seul duo au premier acte. Mais n’importe, la grace, la coquetterie et la fraîcheur abondent ; à cause de ses petites proportions, ce n’est pas un chef-d’œuvre, mais un bijou. Du reste, l’Opéra-Comique se prépare à de plus hautes destinées musicales ; nous croyons savoir, pour notre part, qu’on s’y occupe activement d’une œuvre qui portera sur son titre deux noms, dont un seul suffit au succès. Lorsque Weber mourut sa famille trouva dans ses papiers une partition qu’il laissait inachevée. Des deux actes un seul était entamé, et encore, quel manuscrit, bon Dieu ! des idées semées çà et là pêle-mêle et sans ordre, des mélodies tracées à peine sur des lignes où les taches d’encre se confondent avec les notes ; comment trouver la lumière dans un pareil chaos ? C’était au point qu’il aurait fallu renoncer au manuscrit, sans la sublime patience d’un homme qui se voue à la gloire de ses amis, avec autant de zèle et de conviction qu’à la sienne propre. Meyerbeer a pris entre ses mains le précieux cahier et cherche maintenant sans relâche les traces du génie de Weber, sur ce terrain mouvant et presque effacé. Ce sera certes, on peut le dire, un spectacle intéressant et curieux d’assister à l’hyménée de ces deux belles intelligences faites pour se comprendre et s’aimer, et les sympathies ne manqueront pas à l’auteur de Robert-le-Diable et des Huguenots, s’efforçant d’ajouter un fleuron à la sombre et royale couronne de l’auteur de Freyschütz et d’Euryante.


H. W.




Collège de France


Cours de philosophie grecque et latine

Le Collège de France a toujours tenu une haute place dans l’enseignement et bien qu’en ait dit M. Roederer, il faut rendre à François Ier la gloire d’une fondation qu’il sut appuyer dès l’abord sur des hommes tels que Danès, Vatable, Ramus et Budée. La chaire de philosophie grecque et latine, que la démission de M. Jouffroy venait de rendre vacante, remonte par sa création à l’année 1543. M. Barthélemy Saint-Hilaire, désigné pour cette chaire, en a pris possession vendredi dernier. Son cours, qui sera consacré cette année à la logique d’Aristote, paraît destiné pour long-temps à l’exposition et à l’histoire du péripatétisme. Nous ne doutons pas que cet enseignement ne se distingue par une érudition saine et une philologie sûre. La traduction complète d’Aristote qu’a entreprise M. Saint-Hilaire indique à elle seule une persistance philosophique qui ne peut manquer de donner à ce cours des qualités vraiment solides. A cette heure que les grands recueils historiques sont devenus presque impossibles, et que le Collège de France n’a pas plus son Goujet, que l’université n’a son Du Boulay ou son Launoy, c’est à la presse de remplir ce but, autant du moins qu’il est en elle. Aussi la Revue a-t-elle inséré volontiers le discours d’ouverture de M. Saint-Hilaire. Tout ce qui touche à l’aristotélisme a acquis une valeur nouvelle par les travaux récens sur le Stagyrite. Le beau travail d’un concurrent de M. Saint-Hilaire, que son âge a écarté, M. Ravaisson, a eu, en ces derniers temps, assez de retentissement, et les sujets mis au concours par l’Académie des sciences morales ont assez ramené l’attention sur le péripatétisme, pour qu’on n’ait plus besoin, comme au XVIIIe siècle, de se justifier lorsqu’on parle d’Aristote.



Messieurs,

Le sentiment le plus vif que j’éprouve en paraissant pour la première fois dans cette enceinte, c’est le besoin de témoigner hautement ma gratitude pour le corps illustre qui a bien voulu m’y appeler par son choix ; c’est le besoin de faire remonter cet hommage jusqu’à notre cher pays lui-même, dont la générosité, admiration et exemple de l’Europe, assure de libres tribunes à tous les enseignemens, encourage tous les efforts, récompense tous les travaux utiles, et dont j’ai déjà moi-même, ailleurs qu’ici, reçu les bienfaits. Je suis heureux et fier de voir s’accroître la dette de ma reconnaissance ; et je m’efforcerai de l’acquitter en redoublant d’énergie et de persévérance dans la vaste et laborieuse carrière où m’ont soutenu tant d’honorables suffrages, où me soutiendra, je l’espère aussi, messieurs, votre bienveillance si nécessaire aux débuts de e cours.

Je resterai fidèle au titre de cette chaire et aux devoirs qu’il m’impose. Je n’oublierai pas que vous venez chercher ici l’histoire entière de la philosophie grecque et celle de la philosophie latine ; je n’oublierai pas que je vous dois l’examen de toutes les écoles, de tous les systèmes, de toutes les questions, qui composent le trésor de l’antiquité philosophique. Mais dans cette période immense de deux mille ans qui s’étend depuis Thalès jusqu’à la prise de Constantinople, il faudra, chaque année, limiter nos investigations, en les variant, pour les rendre plus fructueuses ; il sera bon, après tant de recherches antérieures, de toujours diriger les nôtre sur les points les moins connus, ou les plus négligés de notre temps. Voilà pourquoi je compte, cette année, demander le sujet de nos leçons à la philosophie d’Aristote, source féconde où bien des siècles puisèrent avant nous, où notre siècle après eux ne dédaignera pas de puiser, quelque riche que soit son propre fonds.

Quels sont les motifs de la préférence que j’accorde cette année au péripatétisme ? Au milieu de quelles circonstances reparaît-il encore une fois ? De quelle utilité la rénovation de cette doctrine antique peut-elle être pour notre temps ? Telles sont, messieurs, les questions que je vais aujourd’hui examiner avec vous.

Il n’y a guère moins de trois cents ans que le grand nom d’Aristote n’a retenti sous ces voûtes ; on dirait que de lugubres souvenirs l’avaient exilé du Collège de France, on dirait que la mémoire sanglante de Ramus commandait ce pieux silence, qui, depuis la nuit de la Saint-Barthélémy, n’a point été rompu. C’est en effet dans cette chaire, accordée comme un refuge après bien des traverses, illustrée par d’utiles et audacieuses tentatives de réforme, que Ramus prépara sa gloire. C’est dans cette chaire, disputée contre les violences d’adversaires implacables, perdue malgré l’appui des plus grands personnages politiques de l’époque, puis de nouveau conquise, et enfin arrachée par la mort, qu’il prépara le triste dénouement de ses travaux. Dans un siècle où la philosophie put compter tant de victimes enlevées aux rangs des écoles les plus diverses, dans un siècle d’innovation ou l’innovation philosophique fut punie, comme toutes les autres, par le meurtre judiciaire et par l’assassinat, la mort de Ramus a excité plus de regrets qu’aucune autre. L’histoire et la postérité, à l’exemple de quelques amitiés infidèles, n’ont point eu assez de larmes pour la déplorer ; et nous-mêmes aujourd’hui, messieurs, ne sommes-nous pas saisis d’une bien douloureuse angoisse, en nous rappelant tant d’efforts et de courageuse indépendance, entravés pendant vingt années par des persécutions dont un roi, qui cependant fonda le Collège de France, eut le malheur de se faire l’instrument, et payés enfin par le martyre et les outrages des gémonies ? C’est que, parmi tous les défenseurs de l’esprit nouveau, dans le XVIe siècle, Ramus, l’un des premiers, a compris et proclamé, au risque de son repos et de sa vie, ce besoin de liberté intellectuelle qui fait la gloire et le caractère des temps modernes ; c’est qu’à ce titre, du moins, si ce n’est à d’autres, il a été le véritable précurseur de Bacon et de Descartes. Avec un génie très inférieur sans doute, mais avec autant de foi et de courage, il a combattu pour cette grande cause de l’indépendance de l’esprit, qui n’a plus besoin de notre secours, depuis cinquante ans qu’elle est enfin victorieuse, mais qui dans les souvenirs de l’histoire reçoit encore nos sympathies les plus vives. C’est pour cette cause que Ramus a souffert ; c’est pour elle qu’il a péri.

Mais j’ai hâte de le dire, l’histoire, en flétrissant un forfait, n’en a point accusé la philosophie. Les témoignages contemporains sont partagés : il en est qui attestent que l’adversaire lui-même de Ramus a pleuré sur son cadavre mutilé par une jeunesse indisciplinée et féroce. Le fanatisme religieux et politique, qui conseillait un effroyable massacre, fut seul ici coupable ; si Ramus n’eût point été protestant, les inimitiés philosophiques qu’il avait soulevées et qu’il bravait avec trop d’imprudence, ne l’eussent jamais frappé de coups si cruels. C’est au nom d’Aristote que François Ier l’avait persécuté ; mais c’est au nom du catholicisme que des écoliers, devenus bourreaux, l’égorgèrent sans pitié.

Devant la tombe de Ramus, le péripatétisme a dû se taire. Vainqueur par une détestable catastrophe, il eût semblé y applaudir et en profiter, s’il eût repris aussitôt la parole. Depuis Ramus il n’a point reparu dans cette chaire, et ce n’est point faire une vaine métaphore que de dire que ce long silence, imposé d’ailleurs par tant d’autres causes, a été comme une funèbre expiation. C’était un devoir de respecter des accusations qui, si au fond elles étaient injustes, avaient du moins pour elles le préjugé des persécutions antérieures. L’école péripatétisme n’a point eu depuis lors, parmi nous, l’intention de remonter sur la scène philosophique, et elle a dû se condamner doublement à l’obscurité quand, à de si tristes souvenirs, un parlement venait ajouter le scandale d’une protection encore plus aveugle et plus atroce. Sous Louis XIII, en 1629, le premier corps de magistrature du royaume osait défendre, sous peine de mort (hélas ! l’arrêt existe), d’attaquer la doctrine d’Aristote. Ainsi le catholicisme et les gouvernemens conspiraient à détruire cette doctrine par leur monstrueuse faveur, en même temps que l’esprit nouveau la ruinait par ses découvertes, bien plus encore que par ses sarcasmes.

Dans notre siècle heureux d’absolue tolérance, il nous serait permis, avec une égale sécurité, de combattre Aristote ou de le défendre, d’imiter Ramus en le continuant, ou de réfuter l’exagération de ses attaques. Grace à cette liberté sans limites qui protège les deux partis avec une impartialité profonde, grace à cet apaisement des inimitiés et des protections, le péripatétisme peut aujourd’hui renaître, soutenu par le souvenir seul des services qu’il a rendus à l’esprit humain. Il n’est point, vous le savez, de système qui présente à la vénération des siècles des titres supérieurs aux siens. Aujourd’hui même, en face de la science moderne, toute grande qu’elle est, et précisément parce qu’elle est aussi grande, le péripatétisme peut revendiquer sa place sans que personne la lui conteste.

Mais, je désire qu’on ne se méprenne pas sur mes intentions et sur le sens de mes paroles. Si je viens, après tant d’autres, relever encore une fois le drapeau péripatéticien, ce n’est pas une restauration que je prétends faire : les restaurations sont aussi caduques en philosophie qu’en politique. Le passé ne se refait jamais qu’à la condition de la faiblesse et de l’instabilité. L’humanité marche sans cesse ; le moment écoulé n’appartient plus qu’à ses souvenir et à ses regrets ; ce n’est que dans le présent et dans l’avenir qu’elle peut vivre réellement : dans le passé, elle ne vit pas, elle a vécu. Une restauration est donc toujours en soi une entreprise insensée, que la piété et les illusions de la reconnaissance peuvent désirer, tenter même, mais que la raison réprouve et que les faits condamnent. Pour ma part je n’en essaierai certainement pas une ; je connais trop l’esprit de mon siècle qui est aussi celui de tous les siècles antérieurs ; je connais trop les lois nécessaires du progrès qui a commencé avec le genre humain, et qui ne finira qu’avec lui ; je sens trop sincèrement les mérites réels du péripatétisme et les services qu’il peut encore nous rendre, pour aller le compromettre dans : une tentative qui serait infructueuse pour lui comme pour nous. Mais si l’on ne refait le passé qu’avec la menace et sous les dangers d’une ruine imminente, on peut toujours l’étudier avec profit : son vaste enseignement a des leçons pour tous les âges, des lumières pour tous les esprits, des germes pour toutes les pensées et toutes les découvertes. Nous pouvons toujours lui emprunter les trésors de son expérience, les trésors des vérités qu’il a conquises, les trésors même des erreurs qui l’ont égaré et dont son exemple nous doit garantir à notre tour.

Tel est donc mon destin, il ne va pas au-delà d’une étude nouvelle et approfondie du péripatétisme. En réintégrant encore une fois cette étude dans une chaire publique, je crois rendre service à l’esprit de mon pays et de mon siècle, restituer parmi nous, à l’histoire de la philosophie, l’un de ses titres les plus illustres ; je crois exercer à la fois une grande justice envers une gloire obscurcie et méconnue, et un acte de reconnaissance pour l’un des génies qui ont été le plus utiles à l’humanité.

Ce n’est pas, au reste, vous le savez bien, ce n’est pas la première fois que, dans le cours des âges, le péripatétisme reprend un rôle quelque temps abdiqué, mais qu’il ne peut jamais perdre. Trois fois déjà, à trois grandes époques, il a soutenu l’esprit humain dans sa marche incertaine, il l’a guidé dans ses essais d’indépendance et de progrès ; et si notre siècle, dans sa virilité, n’a plus besoin d’appui comme ceux qui l’ont précédé, il a besoin encore de connaître un passé qui fut si grand, et dont moins que tout autre, il prétend contester la haute valeur. Rappelez-vous la décadence intellectuelle de l’antiquité ; rappelez-vous les premiers pas du moyen-âge, en Arabie et en Europe ; rappelez-vous aussi les puissantes innovations du XVIe siècle dans les sciences et en philosophie ; songez à la domination que le péripatétisme a exercée dans ces trois périodes, et surtout dans la seconde ; et dites s’il est une doctrine qui mérite plus que celle-là notre attention et notre étude. Sans doute, elle n’a point été seule à servir en philosophie les développemens de l’intelligence humaine ; ce serait exagérer de beaucoup ses mérites, et les méconnaître en même temps, que de lui attribuer cette influence exclusive ; ce n’est pas moi qui nierai tout ce qu’a fait à côté d’elle au-dessus d’elle, si vous voulez, la doctrine de Platon, à laquelle a tant emprunté le christianisme. Mais le platonisme n’a point pesé d’un poids égal dans les destinées de la science moderne. S’il a fourni d’impérissables élémens à la plus pure religion que jamais l’ame humaine ait conçue, il n’a point été, comme le péripatétisme l’instituteur de l’esprit humain. Ce n’est pas lui qui l’a guidé dans cette pénible initiation de la science, qui devait peu à peu nous conquérir cet héritage dont notre siècle est si fier à bon droit. Ce ne serait point à moi de défendre ici le platonisme ; mais l’attaquer, en louant le péripatétisme, est encore plus loin de ma pensée. Le péripatétisme et le platonisme se sont, il est vrai, proscrits et persécutés tour à tour sous des bannières diverses, à des époques différentes, et l’on a pu dire que leur lutte avait rempli le monde. Mais est-ce de nos jours, messieurs, que ces combats se sont livrés ? Est-ce dans notre siècle qu’ils peuvent encore l’être ? Aujourd’hui, ces attaques, ces persécutions, ne seraient pas même odieuses, elles ne seraient que profondément ridicules. Aujourd’hui, à côté du platonisme spiritualiste, peut prendre place, en toute sécurité, le péripatétisme, sensualiste par ses conséquences et par ses disciples, s’il ne l’est pas réellement en lui-même. Qui peut sérieusement parmi nous à s’inquiéter de ce pacifique voisinage ? Malgré mon admiration pour le génie d’Aristote, je ne me crois pas plus obligé à l’attaque que je ne me crois exposé à la nécessité de la défense.

Je ne nie donc point l’influence du platonisme sur la pensée moderne ; mais je crois que le moment est venu où l’on peut produire au grand jour d’autre titres trop long-temps négligés. Depuis Bacon et Descartes, il avait été reçu comme une opinion de bon goût et une preuve d’originalité, de dédaigner profondément l’antiquité. Ce dédain appuyé sur l’autorité de ces deux grands exemples, fit fortune en France et en Angleterre. Aristote surtout en avait été l’objet ; et c’est à peine s’il y a quelques années que ce superbe mépris n’a plus de succès parmi nous. Les meilleurs esprits n’avaient pas su se défendre de ce préjugé et de cet aveuglement de l’égoïsme moderne. Reid, le chef de l’école écossaise, tout circonspect qu’il est, par les habitudes de son caractère et par l’esprit même de sa doctrine, Reid se croit encore tenu d’insulter Aristote, passez-moi le mot, car il est vrai, et il va jusqu’à dire qu’il ne sait si, dans le précepteur d’Alexandre, le sophiste ne l’emporte pas sur le philosophe. Chez nous, il y a vingt ans à peine, l’illustre M. de Tracy affirmait, sans réclamation contraire, que jamais doctrine n’avait autant nui que celle d’Aristote à l’esprit humain Brucker, le grand historien de la philosophie, n’est pas plus équitable que Reid et M. de Tracy. Quand les philosophes eux-mêmes en étaient arrivés à ce point, on peut imaginer sans peine ce que devait être le sentiment de la foule qui, sur ces matières, recevait nécessairement ses opinions toutes faites, des juges compétens. Molière avait raillé Aristote sur la scène ; et les sarcasmes du poète, spirituels et vrais, quand il les faisait, parce qu’alors ils pouvaient être dangereux pour lui et utiles à la société, étaient seuls demeurés, dans un siècle où cependant ils n’avaient plus ni sel ni même de signification.

Vous ne me reprocherez pas, messieurs, de m’arrêter à ces détails qui, pour des yeux attentifs, ne sont pas aussi peu importans qu’on pourrait le croire. Ce n’est pas nous, hommes du XIXe siècle, qui devons mépriser l’opinion des masses, en philosophie pas plus que dans tout le reste. Si dans la foule les juges sont peu éclairés, ils sont du moins fort nombreux ; et, à ce titre, ils sont fort importans. Si la philosophie tombait jamais dans le mépris des masses, c’en serait fait d’elle ; car, de ce jour, elle serait inutile. Au XVIIIe siècle, Aristote et l’antiquité toute entière avec lui pouvaient être dédaignés ; mais la philosophie ne l’était pas : la preuve, c’est que le XVIIIe siècle s’est proclamé lui-même le siècle de la philosophie, et la postérité ne lui contestera pas ce titre, tout orgueilleux qu’il est, parce qu’au fond il est parfaitement vrai. Ce dédain même du passé, bien qu’il allât jusqu’à l’ignorance la moins excusable, tenait cependant aux plus nobles qualités de ce siècle, et contribua, plus qu’on ne saurait le dire, à l’accomplissement de ses destinées. Croyez-vous, messieurs, que si le XVIIIe siècle avait compris et respecté le passé comme nous commençons à le comprendre et à le respecter nous-mêmes, il eût osé porter sur lui cette main impitoyable et irrésistible qui a fait, sur le sol de l’Europe le grand nivellement de notre révolution ? Non, sans doute ; et si le XVIIIe siècle a rempli virilement son œuvre de destruction, c’est que son cœur comme son esprit détestait le passé ; c’est que son cœur n’était sensible qu’aux abus intolérables du présent, et au magnifique avenir que, sur leurs ruines, il rêvait pour l’humanité ; c’est que son esprit ne voulait s’éclairer que des lumières nécessaires à l’œuvre imminente de la régénération. Vertus et bienfaits du passé, il oubliait les uns et méconnaissait les autres. Et comme tout se tient dans l’humanité, ce mépris du passé que Bacon avait mis à la mode, que Descartes avait sanctionné philosophiquement en élevant la conscience individuelle à la souveraineté, ce mépris du passé, malgré l’enthousiasme factice de quelques imitateurs, s’étendis de la philosophie à la religion, à la politique, et facilita cette rénovation dont nos pères ont été les glorieux acteurs, et dont nous sommes les héritiers et les dépositaires.

Je ne me plaindrai donc pas, même dans cette chaire, que le péripatétisme avec l’antiquité ait été oublié par le XVIIIe siècle. Il devait l’être, lorsque tant d’autres choses, bien plus graves encore, étaient oubliées comme lui ; mais ce que je crois, c’est que cet oubli doit avoir un terme, c’est que ce qui fut bon et utile, un siècle ou deux avant nous, serait aujourd’hui mauvais et inique. Il me semblerait même, en insistant sur une assertion aussi évidente, faire une sorte d’injure à mon siècle. Aujourd’hui que les passions, nécessaires au combat, n’ont plus d’objet après la victoire, aujourd’hui que la lutte a cessé, par le plus juste triomphe, on a senti, de toutes parts, un besoin de conciliation et de tolérance, qui s’est satisfait d’abord dans la politique, mais qui doit aussi pacifier la philosophie. Dans la science, il ne s’agit plus de débris et de ruines ; mais il y a encore des proscriptions, des oublis, des injustices à réparer. Le péripatétisme en a long-temps souffert, mais il ne doit pas en souffrir plus long-temps encore, et tout m’annonce autour de moi, si je ne me trompe, que le moment de la réparation n’est pas éloigné.

Quand je parle de cet oubli du passé, il faut bien comprendre qu’il s’agit surtout de la France et de l’Angleterre, et des autres nations de l’Europe, qui, satellites dociles de ces deux-là, règlent sur elles les phases de leur pensée et de leur foi intellectuelle mais l’Allemagne a toujours fait exception. Par suite d’une foule de causes très complexes, elle fut, au XVIIIe siècle, le pays qui ressentit le moins vivement l’influence des idées générales et dominantes. La philosophie sensualiste et, avec elle, l’abolition du passé, compte peu de partisans en Allemagne. La piété des souvenirs y était restée dans toute sa pureté, et le péripatétisme, à ce titre, y avait été respecté, entretenu, comme toutes les autres grandes manifestations du passé. D’ailleurs quelques motifs, plus spéciaux le recommandaient encore à l’Allemagne. Lorsqu’au XVIe siècle, la doctrine péripatéticienne, puisée par les études de quatre ou cinq siècles antérieurs, attaquée par l’esprit d’innovation et par les besoins les plus légitimes de progrès, embarrassée d’ailleurs et obscurcie par les subtilités de la scholastique, était près de succomber avec l’unité même de la foi chrétienne, le protestantisme était venu lui offrir un appui tout-à-fait inespéré. Des écoles catholiques où elle se mourait, cette doctrine était passée plus pure, plus dégagée, plus vivante, dans les écoles protestantes. Melanchthon, ramenant les fougueuses inimitiés de Luther, avait réconcilié Aristote avec les principes et les études des novateurs. Sous le costume emprunté de la scholastique, il avait discerné le véritable péripatétisme, et avec cet esprit de douceur et de fermeté qui, politiquement, fut si utile à la réforme, Melanchthon avait imposé l’étude du péripatétisme à ses disciples et à ses coreligionnaires. Ainsi la doctrine d’Aristote, au XVIe siècle, était encore nécessaire aux progrès de l’esprit humain, que les novateurs les plus énergiques en furent aussi les plus énergiques soutiens. Certainement elle avait, parmi les catholiques, de fervens adeptes, à Bologne,.à Padoue et dans l’université de Paris, qui, pour elle, persécutait Ramus ; mais le culte qu’on lui rendait en Italie et en France, pâlissait à côté de celui que lui vouèrent les écoles de l’église réformée.

Depuis Melanchthon, ce culte modifié par l’esprit du temps, et restreint dans les justes limites d’une étude sérieuse et constante, n’a jamais péri. Leibnitz le reçut des mains de ses maîtres, et l’entretint lui-même avec une ardeur qui ne se démentit pas. II tenta même, et en cela il n’aurait fait, je l’espère, que devancer notre temps, il tenta même de prouver qu’Aristote et la science moderne n’étaient pas irréconciliables. Il était peut-être besoin de démontrer au reste de l’Europe la possibilité de cette union ; mais pour l’Allemagne, elle ne fit jamais un doute. Au milieu des préoccupations révolutionnaires du XVIIIe siècle, l’Allemagne protestante, illustrée d’ailleurs par tant de merveilles philologiques, poursuivit, sans distraction, l’étude du péripatétisme. Une si pieuse vénération ne resta pas sans récompense : c’est Kant, c’est Hegel, ce sont les Allemands eux-mêmes, qui nous ont dit tout ce que la prodigieuse fécondité philosophique de leur patrie, à la fin du XVIIIe siècle, avait reçu de germes et de puissance, dans son commerce séculaire avec le plus vigoureux dogmatisme qu’ait jamais enfanté la philosophie humaine. Hégel surtout a proclamé son admiration et sa reconnaissance, et sa loyale modestie a signalé tous les emprunts que son système avait faits à celui du Stagyrite. Il n’est pas de plus noble ni de plus précieux aveu.

Cet exemple de l’Allemagne n’a certainement point été perdu pour nous. On aurait tort d’en méconnaître l’influence, dans cette rénovation des études péripatéticiennes qui, depuis quelques aunées, signale notre pays, et qui s’accomplit sous le patronage d’une des classes de notre immortel Institut. Mais cet exemple ne nous était pas nécessaire. Sans lui,.et par la force seule des choses, le péripatétisme aurait reparu parmi, nous.

J’en ai pour garans tout ce qu’a fait la philosophie française depuis vingt-cinq années, et l’esprit même de notre temps, qu’elle a si bien compris et si bien secondé, après en avoir reçu toutes ses directions principales Nous pouvions nous passer de l’Allemagne, mais elle nous aura servis puissamment, et, sans parler de secours plus récens qu’elle nous a fournis, je dois rappeler ici, chose d’ailleurs trop peu remarquée, que c’est à elle surtout et à l’inspiration de ses études que nous devons la première histoire régulière de la philosophie, qui ait été tentée parmi nous, et qui parut, il y a plus de trente ans. J’insiste à dessein sur ce fait, dont il me semble qu’on n’a pas assez tenu compte. Pour moi, je pense que l’Histoire comparée des systèmes de Philosophie, toute restreinte qu’elle était, a contribué certainement à la direction nouvelle que prit la philosophie française vers l’année 1811, et qu’elle dut aussi en grande partie aux travaux solitaires, mais si originaux et si profonds de M. de Biran. Il n’est rien comme une revue générale des idées et des systèmes antérieurs, pour montrer les vices et les lacunes des idées et des systèmes dominans. Qu’on ne l’oublie pas, la publication.de l’ouvrage de M. de Gérando a précédé de plus de sept années le mouvement que M. Royer-Collard et M. Laromiguière donnèrent à la philosophie nationale, sous les dernières années de l’empire.

Vous savez tous, messieurs, ce que ces deux illustres professeurs ont fait pour elle : il ne m’appartient point d’en parler, à moi qui ai pu les entendre, quand leurs élèves, leurs disciples fidèles, pourraient vous dire, au besoin, tout ce que leurs leçons ont eu de puissance et de fécondité. Partis l’un et l’autre de doctrines toutes diverses, ils tendaient cependant au même but et conspirèrent à produire le même résultat, c’est-à-dire une réaction contre la philosophie du siècle précédent. L’attaque de M. Laromiguière, quoique moins directe, moins vaste et moins préméditée, eut presque autant d’effet que celle de M. Royer-Collard, plus franchement hostile, plus générale, et qui ne perdit rien de son énergie et de son éclat pour rester enfermée dans le cénacle de l’école. Leur enseignement fut de bien courte durée ; les points de discussion, débattus et mis en lumière, furent bien peu nombreux ; mais à dater de ce jour, déjà si loin de nous, un grand fait était acquis à la philosophie, et l’on doit ajouter à notre siècle : de ce jour, l’on put affirmer que le XIXe siècle était entré dans une nouvelle voie philosophique. L’on put affirmer qu’il avait un caractère lui, complètement distinct, et qui le sépare du siècle précédent. Il venait de s’accomplir une révolution réelle dans le sein de la philosophie, révolution toute pacifique dont ne s’alarma point la susceptibilité si ombrageuse du maître de l’empire ; révolution bien grave cependant, faite pour révéler dès-lors, aux hommes attentifs, l’esprit nouveau dont le XIXe siècle était animé, et qui ne devait pourtant faire un décisif avènement que quelques années plus tard.

Ainsi, la philosophie de notre âge avait reçu l’empreinte qui lui est propre long-temps, avant que la littérature, long-temps avant que l’ensemble même du siècle reçus définitivement la sienne. De 1811 à 1813, la philosophie française inspirée peut-être, je ne le nie pas, par les deux grands génies littéraires qui ouvrent avec tant de splendeur la carrière intellectuelle du XIXe siècle, d’accord eux aussi, malgré leur opposition apparente, avec la pensée réorganisatrice du consulat, inspirée sans doute aussi par ce noble besoin de création qui travaille éternellement la pensée humaine, la philosophie française avait posé les bases d’un système nouveau. L’école de Condillac, par l’organe même de M Laromiguière, avait reconnu, non pas son impuissance, comme on l’a dit à tort selon moi, mais ses lacunes et toutes ses imperfections, signalées déjà par la sagacité féconde de M. de Biran. Toutefois ce n’était encore là qu’une négation ; M. Royer-Collard eut la gloire d’énoncer le premier dans une chaire, quelques-unes des affirmations du dogmatisme naissant. De ce moment c’en était fait de la philosophie du XVIIIe siècle, non pas dans ses résultats politique et sociaux, à Dieu ne plaise que jamais un pareil blasphème sorte de ma bouche ! mais c’en était fait de l’école de Condillac. Bonne pour la lutte et le combat, bonne pour la destruction, qu’elle aussi servit admirablement, elle ne pouvait durer après la victoire ; parce qu’il lui était impossible de construire l’édifice nouveau Elle ne pouvait pas même réparer ses propres ruines.

Sortie d’une réaction, la philosophie nouvelle dut, pour se faire sa place, et constater son existence, débuter par la polémique ; mais elle eut bientôt traversé ce stérile domaine. La polémique d’ailleurs était presque inutile, tant les convictions étaient préparées à délaisser les anciennes idées, tant elles se sentaient mal à l’aise, tant elles étaient à l’étroit dans le système de Condillac. Elles se hâtèrent en général de fuir cet abri insuffisant et malsain, et se donnèrent avec toute sécurité à des doctrines qui leur offraient un asile plus spacieux et plus salubre.

Quel était donc le dogmatisme de la philosophie nouvelle ? ce n’est point à moi de le dire, et ce ne serait point ici le lieu. C’est une question à laquelle il n’est point temps encore de répondre, et que l’avenir seul pourra résoudre ; mais ne croyez pas, que je m’abstienne de répondre par une sorte de prudence cauteleuse, qui serait bien peu digne de l’auditoire auquel je m’adresse, de la chaire où je parle, de la noble science à laquelle j’ai dévoué ma vie. Si je garde le silence sur le dogmatisme de l’école nouvelle, c’est que ce dogmatisme n’est point achevé, c’est qu’il est une œuvre d’hier, une œuvre d’aujourd’hui, qui n’est point faite, et qu’il serait téméraire de juger, d’exposer même, à moins de s’en porter le défenseur ou le promoteur personnel. Tout ce qu’il convient de dire ici, c’est que le dogmatisme nouveau, qui chaque jour encore s’étend et s’élabore, est, avant tout, spiritualiste. C’est un mot bien grave que je viens de prononcer là, messieurs : si le dogmatisme de l’école nouvelle est spiritualiste, et qu’elle soit sortie, comme le fait est incontestable, d’une réaction, il s’ensuit que la philosophie antérieure n’était pas spiritualiste. Il s’ensuit que la philosophie antérieure a nié l’existence de l’esprit, et avec elle toutes les conséquences qu’elle entraîne invinciblement. C’était là du moins que la logique conduisait le sensualisme : mais heureusement que les lois inflexibles de la logique, si la raison de l’homme les découvre et les classe, ne règlent pas toujours ses actions. Heureusement que nous sommes inconséquens à notre propre pensée, parce qu’une pensée supérieure à la nôtre nous conduit et nous sauve à notre insu. Quoiqu’on l’ait souvent répété, le sensualisme proprement dit n’a pas nié les conséquences spiritualistes sans lesquelles l’humanité ne saurait vivre : le sensualisme n’a pas nié l’immortalité de l’ame et de l’existence de Dieu.

Mais, s’il n’a pas prétendu détruire cette idée suprême, cette idée impérissable, puisqu’elle a pu vivre et se produire au sein même de nos convulsions révolutionnaires, il l’a du moins ébranlée, il l’a du moins obscurcie, ne faisant encore en cela qui suivre ces lois éternelles de nos développement qui, à certaines époques, à des temps donnés, et l’on pourrait presque dire périodiques, viennent voiler les antiques croyances pour les abolir et les renouveler. Le sensualisme a ébranlé la foi du genre humain. Il ne l’a pas voulu sans doute ; car sa devise constante, avouée, sincère, était le bien de l’humanité, et la philosophie du XVIIIe siècle n’en adopta jamais d’autre. Mais que chacun de nous s’interroge, et qu’il dise si, dans ce temps d’incertitude, de confusion et de doute, il n’a pas senti chanceler en lui ce fondement unique de toute existence, de toute pensée ; qu’il dise si, dans notre âge de transition et de scepticisme, il n’a pas souvent appelé à son aide l’appui d’une foi qu’il ne trouvait ni dans son propre cœur, où la tradition ne l’a point mise, ni dans la société, où les débris en sont aujourd’hui si rares et si dispersés Eh bien ! le spiritualisme nouveau est venu rallier les ames inquiètes, apaiser les consciences éperdues, et, dans nos essais de réorganisation sociale, il est venu proclamer encore une fois, et dès les premières années de ce siècle, le seul principe inébranlable sur lequel les sociétés humaines se soient jamais solidement assises. Que ce soit là son premier et son plus beau titre de gloire.

À ce mérite vraiment social l’école nouvelle en a adjoint encore d’autres, et, pour n’en citer qu’un seul, rappelez-vous, messieurs, tout ce qu’elle a fait depuis vingt ans pour l’histoire de la philosophie, et en même temps pour cette autre étude, si grave, si féconde et si neuve encore, la philosophie de l’histoire. La philosophie de l’histoire, je le sais, n’appartient pas l’école nouvelle ; elle est fille du XVIIIe siècle, et je ne crois pas commettre du moins une erreur, si je fais un paradoxe, en affirmant qu’elle appartient à Voltaire, dont l’Allemagne d’abord, et le France après elle, l’ont héritée. Ainsi, par une contradiction flagrante, mais bien précieuse, le siècle qui détruisait à jamais le passé fondait pourtant la science générale de l’histoire, c’est-à-dire la science même du passé. C’est qu’en effet cette passion immense, dévorante du XVIIIe siècle pour l’humanité, cette noble passion, dont aucun homme illustre de ce grand siècle n’a manqué, qui les a tous inspirés, jusque dans leurs écarts les plus désordonnés, cette inépuisable passion ne pouvait être à demi féconde. En transportant si vivement vers l’avenir tous les esprits généreux, elle ne leur montrait qu’une partie du tableau, la plus belle si l’on veut, parce que l’espérance dépasse toujours la réalité, quelque splendide que soit la réalité : mais l’avenir, tout comme le présent, a ses racines dans le passé. Le niveau de l’humanité s’élève à chaque siècle ; mais elle repose toujours sur le sol immuable des siècles écoulés. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que l’humanité a réellement commencé à comprendre tout ce qu’elle était ; c’est seulement alors qu’après bien des épreuves elle a eu pleine et absolue conscience de sa dignité, de son importance et de ses forces. De là, le caractère tout historique du siècle où nous vivons ; de là, cet intérêt sans égal dont le passé du genre humain est aujourd’hui l’objet, et que n’altèrent même pas des préoccupations trop souvent égoïstes pour le passé national. Les historiens, dont je reconnais d’ailleurs tous les mérites, n’ont pas fait la philosophie de l’histoire ; ils l’ont demandée aux philosophes : c’est de la main des philosophes qu’ils ont reçu les idées générales de la science, c’est-à-dire, l’essence même et l’explication de leurs propres travaux. A plus forte raison, était-ce aux philosophes de faire l’histoire de la philosophie, leur domaine spécial, et en quelque sorte exclusif.

Pour vous dire tout ce qu’a fait la philosophie nouvelle dans ce vaste champ, je n’ai qu’à vous rappeler des faits bien connus de vous, des faits que votre mémoire, j’en suis sûr, n’a pas oubliés : d’abord, cette Histoire comparée des systèmes, dont je vous ai déjà parlé ; puis, de 1813 jusqu’à nos jours, la publication des Œuvres inédites de Proclus et d’Abeilard, celle des Oeuvres de Descartes, la publication du Globe, recueil célèbre où rayonnèrent, de 1825 à 1830, toutes les idées novatrices en philosophie, en littérature, en politique même, sous la main puissante et féconde d’un écrivain dont je m’honore d’être l’élève et l’ami ; puis la traduction de Reid, le chef de l’école écossaise, la traduction des principaux ouvrages de Dugald Stewart, celle de Herder, celle du Manuel de Tennemann, l’Histoire de la Philosophie contemporaine, l’Histoire de la Philosophie allemande depuis Leibnitz ; la traduction de l’Histoire de la Philosophie ancienne de Ritter, celle de quelques ouvrages de Kant ; puis, pour terminer par l’œuvre la plus laborieuse de toutes, la traduction de Platon, commencée l’une des premières, et que cette année sans doute verra finir. Dans cette énumération rapide et incomplète, où des omissions ne peuvent être prises pour des injustices, vous avez reconnu sans peine, et sans que je les nomme, les acteurs principaux de ce mouvement philosophique dont notre patrie peut être glorieuse ; vous avez reconnu celui qu’un choix récent de la Sorbonne vient d’appeler à seconder M. Royer-Collard, puis le professeur à qui la psychologie devra tant un jour, et à qui elle doit déjà tant d’observations neuves et profondes, le professeur qui, en se retirant, a bien voulu me désigner pour cette chaire ; enfin le plus illustre des élèves deM. Royer-Collard, celui dont l’infatigable activité dans la chaire, dans l’administration, dans l’Institut, a donné à toutes les branches de l’histoire de la philosophie une si vive et si salutaire impulsion ; qui, depuis plus de vingt ans, a porté presque seul tout le poids des études philosophiques de notre temps, et qui a su joindre à tous les devoirs de sa vie passée, les devoirs patriotiques qu’imposent les besoins de l’instruction populaire.

A côté de tous les travaux que j’ai cités, je pourrais ajouter les travaux de l’enseignement et de la presse ; puis ces autres travaux, tout actuels, qui ont signalé le réveil du péripatétisme, et dont je viens ici vous apporter pour ma part un faible écho.

Ainsi, l’école nouvelle a touché dans l’histoire de la philosophie à toutes les grandes époques, depuis les plus reculées jusqu’aux plus récentes : l’antiquité, la scholastique, la renaissance, et les temps modernes. Tout dernièrement, elle vient de citer à la barre de la clarté et de la précision françaises, les systèmes aventureux et trop souvent obscurs qui depuis soixante ans ont fait la gloire de la philosophie allemande. Elle a demandé à l’Ecosse la prudence de sa méthode, la certitude de ses résultats : mais élargissant les vues des professeurs d’Édimbourg, elle a cherché dans leurs principes une régénération et une construction nouvelle des sciences philosophiques. Dans son impartiale équité, elle a remis en honneur tous les grands noms, les noms des hommes qui furent utiles aux progrès de l’esprit humain Elle a comblé bien des lacunes et réparé bien des injustices ou des erreurs. Dans ce vaste inventaire des trésors de la pensée, elle ne pouvait omettre le péripatétisme ; et par l’organe de cette classe nouvelle qu’avait créé notre révolution et qu’a rétablie la révolution de juillet, l’Institut de France évoque en quelque sorte du tombeau cette grande figure qui avait conduit et dominé tant de siècles. Il ne se pouvait, messieurs, une réparation ni plus éclatante ni plus décisive. Du reste, c’était bien à notre pays de la faire, et non point à un autre ; notre pays avait contracté envers Aristote une sorte de dette personnelle. Au moyen-âge, c’était la France, c’était l’université de Paris qui avait d’abord adopté Aristote, malgré l’église elle-même, et qui ensuite l’avait imposé à l’Europe entière, avec cet illustre enseignement, qui faisait dès lors ; dans le monde occidental, cette fortune que nos armes et nos idées devaient avoir plus tard sous Louis XIV et sous le fils belliqueux de la république. Au moyen-âge, la France ne s’était pas trompée en se rangeant sous la bannière du Stagyrite ; c’était avec son aide que la pensée moderne, encore au berceau, avait creusé ce premier et bien pénible sillon où elle devait déposer les germes les plus précieux de son avenir et de son indépendance ; c’était avec l’aide d’Aristote qu’elle avait construit toutes ces sciences, qui peuvent aujourd’hui provoquer, par leur bizarre formalisme, le dédain et l’ironie, mais dont les nôtres sont cependant issues.

Je crois donc qu’au XIXe siècle la France se devait à elle-même cette sorte de réhabilitation d’un génie dont elle reçut jadis tant de bienfaits, dont elle n’a jamais contesté la puissance, maïs qu’elle ne peut pas encore, à l’heure qu’il est, lire dans une traduction française.

Tels sont donc les antécédens du péripatétisme parmi nous ; telles sont les circonstances où il reparaît, et les travaux parmi lesquels il vient reprendre sa place. L’étudier aujourd’hui de nouveau, c’est un acte de gratitude. Mais je crois que, de plus ; notre siècle peut trouver dans cette étude une réelle utilité. Ce qui domine surtout dans Aristote, ce qui a donné à son style cette forme particulière et inimitable que vous lui connaissez, ce qui marque toutes ses paroles de cette gravité magistrale et axiomatique qui devait en faire le dominateur impérieux de l’école, c’est l’esprit de système ou, en d’autres termes, l’esprit de synthèse scientifique. Ce cachet spécial, vous le retrouverez partout le même, partout aussi vif, dans ses grandes conceptions ; soit qu’elles embrassent la nature et ses innombrables phénomènes.soit qu’elles étudient l’homme et sa pensée ou les arts de sa pensée. Cette rigueur de dogmatisme a certainement contribué, non moins que ses autres qualités, à la prodigieuse fortune d’Aristote ; aujourd’hui, c’est elle encore peut-être qui nous sera la plus utile. De l’aveu même des savans, quel est de nos jours le desideratum le plus grave de la méthode scientifique ? N’est-ce pas la synthèse ? La plaie la plus dangereuse qui menace la science, n’est-ce pas, cette analyse exagérée qui produit, si l’on veut, des spécialités fécondes, mais qui détruit, du moins pour le présent, l’unité de la science ? Cette direction exclusive est un fait dont tous les yeux sont aujourd’hui frappés ; je le constate, je ne le blâme point car il est possible que cette analyse quelque disséminée qu’elle soit, quelque confuse qu’on la suppose, soit une nécessité pour ce moment et un bien pour l’avenir. Il est probable qu’elle est, même dans ses écarts, une des conditions essentielles de la future synthèse, qui ne manquera pas plus à notre siècle qu’elle n’a manqué à toutes les grandes époques de l’esprit humain. Mais, nécessaire, utile même, cette analyse ne peut point être le but de la science. L’analyse n’a de signification et de valeur réelle, qu’à la condition de la synthèse ultérieure dont elle est l’élément et le préliminaire. Je ne crois pas qu’il soit bon qu’à aucune époque, l’analyse toute seule marche sans le système ou du moins sans des essais de système général. Je sais également que la synthèse, quand elle ne s’appuie pas sur une division exacte et intelligente, est sujette à bien des erreurs, à bien des extravagances, que risque beaucoup moins la prudence un peu étroite de la méthode opposée. Je ne me porte donc point l’adversaire de l’analyse scientifique de notre époque, mais je pense qu’il est bon que dès aujourd’hui, les esprits philosophiques se préoccupent des élémens de cette nouvelle synthèse, déjà prédite par d’autres que moi, qu’amènera sans nul doute, et peut-être plus tôt qu’on ne le suppose, cette exubérance même de détails ; le XVIIIe siècle, qui est le siècle même de l’analyse, a bien eu son essai systématique, informe si l’on veut, mais d’une incomparable hardiesse, dans le chaos même de l’Encyclopédie. Le commerce d’Aristote aidera certainement la science contemporaine dans les tentatives qu’elle non plus ne manquera pas de faire. Le système aristotélique viendra, comme représentant de l’antiquité grecque, prendre une place incontestée auprès de ces grandes constructions cosmologiques, que notre émulation va ravir à l’Allemagne, et auprès de ces autres synthèses formidables, dont nous devrons bientôt la révélation aux labeurs de l’orientalisme, et devant lesquelles le génie occidental lui-même aura peut-être à s’incliner. La synthèse aristotélique, il est à peine besoin de le dire, ait transmise à nos études et à notre admiration.

Ne croyez point que pour elle, ils s’agisse le moins du monde de ces hypothèses gigantesques, mais injustifiables, dont le bon sens de notre siècle aurait si vite raison, et qu’il dédaignerait même à si juste droit. Je ne vous demande point de m’en croire sur parole, moi qui, venant ici au nom même du péripatétisme, pourrais être suspect de partialité. Mais sans vous en rapporter ni à mon témoignage, ni même à celui des vingt-un siècles qui nous ont précédés, interrogez Linnée, interrogez Buffon, interrogez surtout Cuvier, ce grand naturaliste, dont la parole retentissait naguère dans l’enceinte du Collège de France, et dont La science n’a point encore réparé la perte prématurée ; ils vous diront, et vous en croirez des juges aussi compétens, dans des études qui ont fait la gloire impérissable et l’occupation constante de leur génie, ils vous diront que jamais une observation plus sage et plus patiente, une analyse plus laborieuse et plus sagace, n’a été au service d’un esprit plus synthétique.

Ainsi, Aristote ne sera pas seulement pour nous un modèle de synthèse ; la science moderne pourra encore, toute circonspecte qu’elle est, se fier à la certitude de ses observations. Elle pourra, en toute sécurité, recevoir son témoignage sur des faits qu’elle ne peut plus étudier, ni dans les mêmes circonstances ni sous les mêmes influences ; car, vous le savez, si la part d’Aristote est immense dans les sciences rationnelles, c’est-à-dire dans celles qui, comme la logique, sortent tout entières de la raison humaine, cette part, n’est pas moindre dans les sciences naturelles, où la pensée de l’homme est bien toujours l’agent qui les crée, mais n’est plus le sujet même qui les fournit. Ce n’est donc pas la philosophie toute seule qui doit gagner à cette renaissance du péripatétisme, ce n’est même pas l’histoire de la philosophie, non plus que l’histoire générale de l’esprit humain, qui doivent toutes seules en faire leur profit ; c’est la science contemporaine toute entière. Dans sa méthode la fois, et dans ses détails, dans ses besoins de synthèse et dans ses travaux d’analyse, elle peut consulter avec fruit celui qui fut l’oracle scientifique de tant de siècles, et qui peut encore être l’utile conseiller du nôtre.

Je ne pense pas que mon admiration, toute sincère qu’elle est, me fasse illusion ; je ne pense pas davantage que les éloges que je rends au péripatétisme, puissent blesser en rien la susceptibilité de notre age. Le XIXe siècle sait trop bien comment s’est formé l’héritage scientifique dont il jouit et qu’il accroît à son tour, pour s’étonner que le grand homme dont les travaux y contribuèrent si largement, reçoive encore une fois parmi nous l’hommage qui lui est dû ; le XIXe siècle sait trop bien tout ce que méritaient de respect et de pieuse étude les enthousiasmes passés du genre humain, pour s’étonner de l’enthousiasme qu’excite encore de nos jours l’un des plus grands génies auxquels le genre humain ait dû ses directions intellectuelles. C’est précisément parce que je me fie aux lumières et à l’impartialité de mon siècle, que je parle ici d’Aristote et de sa juste gloire, avec une sécurité qui peut-être n’eût pas toujours été prudente, avec une franchise qu’un autre siècle aurait eu sans doute de la peine à comprendre.

Mais si ma conviction était moins ferme, si quelque doute pouvait s’élever dans mon esprit sur les dispositions que le péripatétisme doit rencontrer parmi nous, un grand fait, dont nous sommes tous les témoins, serait là pour rassurer mon incertitude. N’avons-nous pas vu de quels applaudissemens notre siècle a salué la renaissance du platonisme, d’abord dans la publication d’un de ses commentateurs alexandrins, et ensuite dans la traduction des œuvres entières du disciple de Socrate ? Je reconnais bien hautement, et avec une joie toute philosophique, où l’amitié même n’a point de part, le tribut de style éclatant et d’éloquente sagacité qu’un jeune professeur, devenu depuis un maître illustre, mit au service du platonisme, il y a déjà plus de vingt ans. Je reconnais bien hautement tout ce que le talent du traducteur fit alors pour ranimer encore une fois l’éclat d’une gloire qui, comme celle d’Aristote, avait pâli depuis quelques siècles ; mais je crois aussi que l’esprit même du temps préparait ce brillant succès, qui est de plus un grand service rendu à la philosophie et que l’histoire’ n’oubliera pas. La direction de l’école nouvelle, spiritualiste comme elle l’était, devait nécessairement avoir pour premier résultat, dans l’étude du passé, la réhabilitation du fondateur même du spiritualisme. Le christianisme, tout grand qu’il est, n’avait pas pu se passer de Platon ; il lui avait emprunté quelques-unes de ses croyances essentielles. Qui pourrait s’étonner que la philosophie du XIXe siècle, née elle-même d’une réaction plus chrétienne encore que catholique, ait puisé son tour à cette source auguste, où les pères de l’église avaient puisé sans crainte ? Je comprends donc sans peine que le platonisme ait dû recevoir les premiers et fervens hommages de la philosophie contemporaine ; elle est revenue ait platonisme par un sentiment de piété filiale dont aucune école spiritualiste n’a jamais manqué. Mais certainement l’école nouvelle se serait fait défaut à elle-même, elle aurait mutilé ses propres destinées aussi bien quelle aurait mutilé l’histoire, si de la doctrine de Platon elle n’avait procédé à celle d’Aristote. C’est qu’en effet Platon et Aristote, apparus tous eux à l’époque la plus brillante du génie grec, sur cet étroit, mais étincelant théâtre de la gloire athénienne, sont depuis deux mille ans les phares inextinguibles dont l’humanité a suivi la lumière Dans les siècles de ténèbres et d’obscure organisation, ils ont l’un et l’autre éclairé la marche religieuse et scientifique des générations incertaines. C’est que l’un et l’autre ils s’étaient partagés le monde de la pensée. C’est qu’Aristote, spiritualiste autant que Platon, avait cependant donné au spiritualisme de son maître le sage contrepoids de la réalité et de l’observation scientifique, dont plus tard d’autres écoles devaient faire exagération et abus. Une voix éloquente a pu dire qu’ils étaient l’un et l’autre comme « les deux pôles de l’intelligence humaine. » L’histoire de la philosophie est là pour attester que c’est entre ces deux limites extrêmes touchées par Aristote, et Platon, que doivent osciller tous les systèmes qui aspirent à rendre compte de cette grande énigme du monde et de la pensée, de la nature et de l’homme, de la raison et de la sensibilité. A aucune époque, l’une de ces deux magnifiques synthèses n’a reparu sans que l’autre, par une sorte d’équilibre inévitable, ne reparût à son tour. L’esprit humain porte en lui ces deux solutions du problème ; mais la loi même de son unité fait, que du moment où l’une semble menacer de devenir exclusive, l’autre aussitôt se produit, pour tempérer ce que pourrai avoir d’excessif la prédominance de la solution opposée. Dans la réalité, dans l’essence même des choses, les deux solutions coexistent, ou pour mieux dire elles n’en forment qu’une. Comprendre cette grande unité, dans son infinie variété, s’en rendre compte dans ses genres essentiels, dans ses manifestations complexes, tel a été l’objet permanent, toujours nouveau, que les siècles ont cherché dans leurs incessantes méditations. Tel est l’objet des méditations du nôtre. Dans cette investigation à la fois si vieille et si jeune, et pour parler comme Aristote, toujours actuelle, appuyons-nous, messieurs, sur ces deux génies tutélaires qui peuvent encore aider notre âge, après en avoir aidé tant d’autres. Il n’en fut jamais de plus grands. Les vénérer pieusement, avouer tout ce que leur doit la pensée moderne, ne peut coûter ni à notre reconnaissance ni à notre impartialité historique Les étudier, ne peut coûter davantage à notre amour-propre qui n’est après tout qu’une juste confiance aux forces que nous nous sentons.

Quant moi, messieurs, je suis heureux que des travaux indépendans et solitaires m’aient amené à ces graves études, au moment où les efforts de la philosophie contemporaine, où l’impulsion régénératrice donnée aux études philosophiques, où les besoins mêmes de l’esprit de mon temps, manifestés par l’un des grands corps qui représentent la science nationale, semblent conspirer tous à la fois pour atteindre ce noble but. Ma destinée philosophique n’aura point été perdue, si je puis, en m’associant à eux, contribuer, pour ma part, à ce grand résultat.


BARTHELEMY SAINT-HILAIRE

— Trois volumes ont déjà parus des Oeuvres complètes [1] de M. Alfred de Vigny. Ces volumes contiennent le roman de Cinq-Mars et les Poèmes antiques et modernes. Chacun de ces ouvrages précise une phase de la vie littéraire de M. de Vigny, et après eux, Stello, dont la nouvelle édition ne tardera pas sans doute à paraître, nous a révélé ce beau talent sous une face nouvelle. La publication des œuvres complètes permettra donc de saisir nettement ces trois aspects également curieux sous lesquels s’est montré le poète. Il est possible de faire dériver de ces trois ouvrages de M. de Vigny tous ses autres livres, de rapporter, par exemple, la Maréchale d’Ancre à Cinq-Mars, Chatterton à Stello, la trilogie sur la Servitude et la grandeur militaires aux Poèmes modernes. Dans cette suite d’œuvres d’une exécution sévère, l’enthousiasme, la méditation et le doute se révèlent successive ment ; on le voit sous la triple forme du poème, du drame historique et de la fantaisie. La critique a déjà consacré aux œuvres de M. de Vigny des appréciations étendues. Il nous suffira donc d’insister après elle, en quelques lignes, sur la sagesse de conception et la vérité historique de Cinq-Mars ainsi que sur la forme délicate et l’élévation des poésies. Depuis long-temps la place de Cinq-Mars est marquée parmi les plus beaux romans de l’époque. Moïse, Éloa, Dolorida, n’ont pas seulement aidé à la réforme plastique de notre poésie ; ils peuvent revendiquer une autre gloire, celle d’avoir uni pour la première fois à la nouveauté de la forme la profondeur de la pensée et du sentiment. Certaines parties de l’œuvre de M. de Vigny qui n’avaient été sérieusement goûtées d’abord que par un public choisi, seront mieux appréciées de tout le monde, nous l’espérons, après un nouvel examen. L’art grand et pur ne saurait long-temps rester incomprise. A coup sûr, Eloa et Stello peuvent prétendre à la popularité aussi bien que Chatterton et Cinq-Mars

— M. Ch. Didier vient de publier un nouveau roman, Charvornay, qui paraît destiné à un plus grand succès encore que Rome Souterraine du même auteur. Nous consacrerons prochainement un article à Chavornay [2].




  1. Librairie Delloye, place de la Bourse.
  2. 2 vol. in 8°, chez Dupont, rue Vivienne.