Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1837

Chronique n° 115
31 janvier 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


31 janvier 1837.


La scène est changeante et mobile. Nous étions, il y a quinze jours, dans les importantes discussions d’une des plus graves questions de politique étrangère qui se soient présentées depuis six ans ; nous voici maintenant ramenés à la nécessité de défendre pied à pied nos droits et nos libertés intérieures. Un événement a tout changé : l’acquittement des accusés de Strasbourg.

Qu’ont voulu dire les jurés en déclarant la non-culpabilité d’hommes qui avaient eux-mêmes tout avoué ? Est-ce une approbation donnée à la révolte et à l’usurpation ? Nullement. Le jury alsacien n’a fait acte ni d’insurrection ni de bonapartisme ; il n’a été frappé que d’un fait et n’a obéi qu’à un seul principe ; il n’a vu que l’absence du prince Louis et l’égalité devant la loi ; il n’a pas voulu que le plébéien fût frappé là où un neveu d’empereur était épargné. Il n’a senti que la nécessité de venir au secours de l’égalité démocratique ; il n’a rien aperçu au-delà. Ce n’est pas l’affaire d’un jury d’étendre ses prévisions sur tous les élémens de l’intérêt public : il est vivement impressionné par un fait ou par un principe, et il prononce sous l’empire de cette impression exclusive. Mais nous demanderons si ce n’est pas au pouvoir de se montrer armé de cette prévision sociale dont une réunion fortuite de simples particuliers sera souvent dépourvue. Or le ministère a-t-il été fort politique et fort prévoyant quand il a renvoyé le jugement de l’affaire de Strasbourg à la ville même qui en avait été le théâtre ? Il s’était mis d’abord au-dessus des lois par une mesure politique que nous ne blâmons pas eu elle-même, mais que rendait sur-le-champ fausse et dangereuse le renvoi des autres accusés devant la juridiction populaire des jurés. La distraction du prince Louis devait avoir pour conséquences l’attribution du procès à la chambre des pairs, et la demande d’un bill d’indemnité à la chambre des députés. Loin de là ; on prend en même temps les mesures les plus contradictoires ; d’un côté on frappe un coup d’état, de l’autre on se met à courtiser le droit commun et le jury en lui déférant une affaire que sa gravité politique renvoyait naturellement devant un autre tribunal. Cette imprudente conduite a amené un résultat que nous croyons unique dans les annales modernes ; on a vu des hommes qui, de leur propre aveu, avaient attenté à la souveraineté, déclarés innocens par des jurés qui n’ont point entendu par leur verdict se constituer eux-mêmes en révolte contre le souverain. Mais ce qui suit est plus étrange encore : parce que le ministère a mal gouverné, il se met à prendre l’offensive contre la législation ; parce qu’il s’est mal servi des lois qui sont en vigueur et à sa disposition, il veut les changer et les bouleverser à sa fantaisie.

Il est malheureux qu’en France, depuis cinquante ans, les gouvernemens ne puissent se guérir de la manie de toujours déplacer et dénaturer la justice. Cependant dans nos dissensions, dans nos débats un peu sceptiques sur la valeur des institutions politiques, où est l’ancre de salut, si ce n’est dans le sentiment du droit et de la justice ? Propagez dans l’esprit des peuples cette idée que la justice est chose changeante et peut être modifiée tant à la fantaisie des vainqueurs qu’au détriment des vaincus, quelle vérité sociale restera debout ? Aurait-on bonne grâce désormais à reprocher à la restauration ses cours prévôtales, et à la terreur ses tribunaux révolutionnaires ? Le ministère demande que, dans le cas d’un complot commun à des militaires et à des citoyens, le citoyen n’entraîne plus le soldat devant le jury, mais que dorénavant les juridictions soient disjointes, que le conseil de guerre juge le soldat et le jury le citoyen. C’est ôter au jury une partie de ses attributions naturelles, au soldat ce qui lui restait de ses droits de citoyen ; c’est dépouiller la justice de sa généralité impartiale, et la faire descendre pour les militaires à une spécialité exceptionnelle. Et puis se figure-t-on ces deux juridictions civile et militaire en présence pour juger le même fait, s’observant, s’attendant l’une l’autre ? Le conseil de guerre jugera-t-il avant le jury pour lui montrer comment il faut frapper ? ou bien l’affaire sera-t-elle pendante en même temps devant les deux juridictions ? Alors il faudra que les témoins aillent de l’une à l’autre enceinte. Comment constater leurs divergences et leurs contradictions avec eux-mêmes ? Comment encore dans l’une et l’autre juridiction se passera-t-on de la présence et de la confrontation des co-accusés ? Et l’instruction, comment se fera-t-elle ? Qui jugera ces conflits d’autorité ? C’est s’engager dans un dédale d’impossibilités et de contresens. Déjà dans les bureaux ce malencontreux projet a subi les plus accablantes critiques de la part de toutes les nuances de l’opposition ; son adoption est fort douteuse, mais toujours il réunira contre lui une immense minorité, et la loi nouvelle n’arriverait dans nos codes que déconsidérée et annulée même avant toute application.

Les idées morales ne sont pas plus respectées par le ministère que les principes des juridictions. On déplace la justice ; on veut aussi déplacer la morale. En 1832, on proclamait qu’il était de la dignité et de la délicatesse du législateur de ne pas exiger la révélation des crimes, et qu’il devait s’en remettre sur ce point à la conscience individuelle. Aujourd’hui, on tient un autre langage, et la non-révélation redevient un crime qui sera puni de la réclusion. En vérité on a bonne grâce avec de pareilles variations à tonner contre le scepticisme qui dévore la société ! Quelle fixité peut-on demander dans les principes et les idées, quand on voit les gouvernemens disposer à leur gré du juste et de l’injuste ? Les hommes qui sont au pouvoir aujourd’hui s’écrient qu’ils ont les mains pleines de lois impuissantes, et ils s’évertuent à en fabriquer de plus impuissantes encore !

Il faut convenir que le cabinet du 6 septembre laisse bien loin derrière lui le ministère du 11 octobre, dont les lois se proposaient un but positif qu’elles atteignirent. Aussi, après la loi sur les associations et les lois de septembre, on disait dans le conseil qu’on avait poussé la législation aussi loin qu’elle pouvait aller, qu’on avait creusé jusqu’au tuf, et que désormais il n’y avait plus qu’à s’en remettre aux mœurs et à l’esprit public. M. de Broglie tenait ce langage aussi bien que M. Thiers ; M. Guizot en tombait d’accord avec M. Persil. Aujourd’hui on porte plus loin la borne qu’on croyait avoir posée pour toujours. Où s’arrêtera-t-on ? Jusqu’à quel point grossira-t-on le nombre des lois dites complémentaires de septembre ? N’oublions pas le projet qui demande qu’on construise une prison dans l’île Bourbon, et qui aggrave les maux de l’exil par ceux de la captivité. II est vrai que celle des lois de septembre qui rectifie les articles 341, 345, 346, 347 et 362 du Code d’instruction criminelle et l’article 17 du Code pénal, dispose que, tant qu’il n’aura pas été établi un lieu de déportation, le condamné subira à perpétuité la peine de la détention, soit dans une prison du royaume, soit dans une prison située hors du territoire continental, dans l’une des possessions françaises qui sera déterminée par la loi. Ces dispositions n’indiquent-elles pas que, dès 1835, on songeait à préparer et à établir un lieu de déportation convenable : aujourd’hui, en 1837, on demande de l’argent aux chambres, non pour réaliser ce projet raisonnable, annoncé depuis long-temps, mais pour construire une prison nouvelle dans une île de la mer des Indes.

Le ministère est meilleur courtisan que philantrope. Il sollicite une dot pour la reine des Belges et un apanage pour le duc de Nemours. C’est aux chambres à concilier de hautes convenances avec les intérêts des contribuables et les principes de la matière ; elles auront à examiner si les conditions légales d’un apanage qu’elles sont appelées à voter, existent ; elles pourront rechercher si la France, à laquelle on demande un nouveau sacrifice pour la Belgique, retire de ces sacrifices et de son alliance de famille tous les avantages et les retours auxquels elle a tant de droits. C’est une occasion favorable de porter à la tribune la question de la contrefaçon belge, et de plaider la cause des intérêts français. Il faut espérer que le président du conseil ne la laissera pas échapper.

Les préparatifs pour la nouvelle expédition de Constantine se poursuivent toujours ; on dit néanmoins que rien ne sera définitivement arrêté qu’après la discussion que doit amener à la chambre des députés la demande d’un crédit supplémentaire. On parle des généraux Bugeaud et Danremont pour agir sous le commandement en chef de M. le duc d’Orléans. La position du maréchal Clausel qu’on attend d’un instant à l’autre est fort problématique : il semble que le gouverneur d’Afrique change d’amis et de soutiens. L’opposition paraît devoir le défendre avec moins de chaleur, tandis que le ministère et la cour lui prêteront plus d’appui qu’on ne pensait d’abord. La discussion sera vive. M. Baude a pris l’engagement solennel de s’expliquer sur la conduite du maréchal qu’il semble vouloir attaquer sans ménagement. La question d’Afrique nous amènerait-elle un épisode dans le genre du fameux procès d’Hastings ?

On s’attend toujours à une modification ministérielle. Toutes les convenances politiques s’opposent à ce que M. de Gasparin garde son portefeuille, et d’un autre côté le cabinet répugne à s’entamer lui-même. Cette répugnance remonte même plus haut, et l’on n’oublie pas à la cour ce mot souvent répété par le président inviolable de toutes les administrations : Les ministères sont des chapelets, quand un grain part, tout le reste file. » Toutefois il y a tel grain qu’on ne peut garder toujours, et le danger d’une modification ministérielle n’en détruit pas la nécessité. On se montre aussi au château fort inquiet de la division sourde qui existe entre MM. Molé et Guizot. Ce désaccord est un obstacle à l’unité de mesures et de discours dans le conseil et dans les chambres. Qui l’emportera des deux prétendans à la prépondérance ministérielle ? Il est remarquable que, dans la chambre des députés, M. Molé, avec les habitudes de son éducation impériale, se concilie plus de faveur et de bienveillance que M. Guizot avec le faste de ses traditions parlementaires.

Peut-être attendra-t-on la discussion et le vote sur les lois complémentaires de septembre pour modifier le cabinet : ce parti ne manquerait pas de prudence. Il dépend de la chambre des députés d’obliger à la retraite la partie réactionnaire du cabinet, qui pèse à tout le monde, et dont la chute serait accueillie avec une satisfaction générale. Partout, même dans les nuances les plus conservatrices, on est inquiet et même honteux de ces recrudescences de colère et de réaction, sans motifs, sans application, sans résultats. Les hommes les plus avisés disent qu’on use ainsi, sans profit et sans cause, les ressorts même du gouvernement, et qu’on se réduit à se trouver sans armes et sans ressources, quand des conjonctures vraiment sérieuses viendraient à éclater. Il y a en effet danger pour les gouvernemens à blaser les sociétés par l’appareil souvent répété de mesures comminatoires et de grands mots ; par ces tristes moyens on ne conquiert que l’impuissance à travers l’odieux et le ridicule.

Aussi les sarcasmes ne manquent pas au cabinet. Jamais la verve de M. Dupin n’a été plus féconde ; jamais le spirituel député de la Nièvre n’a montré tout ensemble plus de sens et d’ironie. Aujourd’hui, dans le deuxième bureau où il a réuni vingt-deux voix contre dix-sept, M. Dupin a passé en revue toutes les lois proposées par le ministère ; il les a caractérisées avec cette énergie concise et piquante qu’on lui connaît. Lois de réaction, lois de famille ; tout a été l’objet de sa mordante critique. M. Dupin serait bien puissant s’il avait autant de persévérance que de saillies, et s’il se proposait ouvertement le triomphe de ses opinions politiques.


Depuis quelque temps, le Journal des Débats a l’humeur maussade et quinteuse ; tout l’inquiète et le révolte ; il ne dogmatise plus, il fulmine ; ses colonnes laissent là les sophismes accoutumés et la puérile gymnastique de l’école pour prendre à tout propos une initiative d’attaque, qui lui convient moins qu’à personne. Les rhéteurs du premier Paris ont jeté du fiel dans leur encre ; il n’y a pas jusqu’au feuilleton, si goguenard, si frivole, si malicieusement inoffensif, qui ne se conforme à la commune pensée, et ne mette son esprit et sa verve au service de la rancune et de la passion. Le Journal des Débats frappe de tous côtés sans crier gare ; ministres du 22 février ou poètes de la jeune école, peu lui importe ; tout ce qui a de la conviction, de l’indépendance, de la vie et de Favenir en soi, lui fait ombrage et l’épouvante. La chute d’Esmeralda avait déposé en son cœur une bile acrimonieuse et malsaine que le vote de Strasbourg vient de faire jaillir ; chacun en aura son éclaboussure. Quant à nous, malgré la mansuétude dontiin de nos collaborateurs a fait preuve à l’égard de cet opéra, mansuétude loyale après tout, puisqu’il s’agissait de l’œuvre d’une femme, mais que nous avons eu le malheur de ne pouvoir étendre sur d’autres qui n’y avaient pas les mêmes droits, nous nous étions tout résignés d’avance ; et si nous élevons la voix aujourd’hui, ce n’est pas pour nous étonner le moins du monde de ces boutades singulières, fort naturelles d’ailleurs dans la position où le Journal des Débats se trouve y mais tout simplement pour en avertir le public, afin qu’il se le tienne pour dit, et sache que penser de ces attaques périodiques dirigées contre les hommes le plus haut placés, des hommes dont le caractère et le mérite ne se discutent plus, et qui n’ont peut-être, aux yeux du Journal des Débats, qu’un tort, celui de n’avoir jamais voulu prendre part à sa rédaction, ce qui n’en est peut-être pas un aux yeux du public.

Ainsi, l’autre semaine, le Journal des Débats s’est pris tout à coup d’un superbe dédain pour ce pauvre cénacle où commençaient, il y a sept ans, dans le silence et l’obscurité, des noms qui, n’en déplaise au Journal des Débats, sont devenus glorieux sans lui, et peut-être même malgré lui. Certes, il y a eu cette fois, comme toujours, bien des rêves trompés, bien des illusions déçues, bien des projets sans résultat ; mais tout cela était loyal et digne, plein de noblesse et d’honneur, et franchement ne semblait pas fait pour amuser les loisirs de l’ancien Journal de l’Empire. Que signifient donc ces attaques intempestives et sans mesure dirigées à tout propos contre M. Alfred de Vigny, et qui se renouvellent et s’acharnent après lui, comme si elles avaient conscience de leur peu de durée ? Que signifie ce ton superbement dédaigneux et protecteur que l’on affecte ainsi de prendre envers un homme auquel la critique de notre temps, pour peu qu’elle se respecte, doit au moins des égards, car il l’a relevée, et, nous le disons sans crainte qu’on nous démente, il en est l’honneur ? Serait-ce que toute cette rhétorique tend à prouver qu’il vaut mieux avoir fait Barnave que Stello, et que l’auteur de l’Ane Mort est un plus grand écrivain que l’auteur de Volupté ? Vraiment, alors, cet acharnement n’a plus de quoi nous étonner ; nous trouvons même fort simple que ces articles se reproduisent à l’infini et par intervalles égaux ; il faut de la persévérance dans une pareille opinion pour la faire adopter du public. Il n’est pas de semaine où le Journal des Débats ne sacrifie au moins quatre jeunes victimes pieds et poings liés à son Jupiter. Or, le Jupiter du Journal des Débats, c’est M. Hugo. Glorieux sacrifices, sur ma foi, et dont l’odeur doit sembler douce au nez du grand poète. Vive Dieu ! M. Hugo ! que votre majesté doit s’applaudir par momens d’avoir composé ce chef-d’œuvre qu’on appelle Esmeralda ! Que votre front sublime doit prendre une expression surnaturelle à ce victorieux souvenir ! Si M. Hugo n’avait fait dans sa vie que Notre-Dame de Paris et Marion Delorme ; s’il était tout simplement l’auteur des Odes et Ballades, des Feuilles d’automne et des Orientales, M. Hugo ne serait, pour le Journal des Débats, qu’un poète ordinaire, c’est-à-dire un pauvre homme, qu’on loue ou qu’on attaque, non pas selon la valeur de son œuvre, mais selon le caprice du moment ; qu’on élève ou qu’on rabaisse au gré de son humeur. Mais voyez le miracle ! M. Hugo a fait plus que Notre-Dame de Paris, plus que les Feuilles d’automne, plus que les Orientales ; il a fait plus que Byron, plus que Lamartine, plus que tous : M. Hugo a fait le poème d’Esmeralda à l’usage de la musique de Mlle Bertin ! Aussi M. Hugo, en temporisateur habile, en Fabius littéraire, a-t-il mis quatre années à ce laborieux enfantement. Dès-lors, on le divinise, on l’installe dans son olympe, on se prosterne ; le Journal des Débats est le sacrificateur ; il tient le couteau, il offre des holocaustes au dieu. Désormais M. Hugo se fait un grand festin des plus beaux noms de France ; il les absorbe en lui, il s’en nourrit ; chaque jour on lui sert des gloires à son repas ; anciennes ou nouvelles, tout lui est bon. Depuis que M. Hugo a rimé deux ou trois milliers de vers pour Mlle Bertin, le Journal des Débats s’est fait le pourvoyeur de ses appétits insatiables.

Du reste, le Journal des Débats n’a rien à se reprocher de ce côté : lorsqu’il frappe ainsi à tours de bras sur le talent, il sait à part lui qu’il ne frappera pas sur son œuvre. Cette divination qui fait que l’on découvre le talent là où il est, cet instinct généreux et sympathique qui fait qu’on le soutient, qu’on l’aide, qu’on s’associe à sa fortune, nul au monde ne l’a moins que lui. Qui que vous soyez, vous le trouverez impitoyable à vos débuts ; et si vous grandissez séparé de lui, si vous avez l’ame fière et sauvage, il vous en gardera une rancune éternelle. Le Journal des Débats n’aide et ne proclame que les puissances ; est-ce sa conviction ? nous croyons que c’est son intérêt. Du reste, il n’est pas au monde de logique plus solidement fondue que la sienne ; sa critique littéraire sort de sa politique ; c’est partout le même dogmatisme, la même intolérance, le même enthousiasme effréné pour ce qui est, la même négation de l’avenir qui l’inquiète ; le Journal des Débats trouve les idées trop révolutionnaires, il en a peur, il veut qu’on leur résiste comme aux émeutes.

Le système ordinaire, suivi par le Journal des Débats, consiste à choisir un homme énergique et puissant dont il s’empare et se sert pour frapper en matamore sur tous les malavisés qui se permettent d’avoir des allures indépendantes, et de marcher au grand jour sans lui emprunter sa lanterne de Diogène, avec laquelle il cherche incessamment des ministres. Il ne faut pas croire cependant qu’entre les deux puissances le pacte soit indissoluble ; non pas, certes : le Journal des Débats fait ses réserves, et se garde bien de compromettre son avenir. Il sait bien que certains faits peuvent s’accomplir, qu’il lui faudrait nécessairement adopter. À l’heure qu’il est, M. Guizot est pour le Journal des Débats cette massue dont nous parlons, et cependant nous ne désespérons pas de le voir se séparer de lui. Que le temps intervienne, que les circonstances changent, que les majorités se renouvellent, et il ne manquera pas d’abandonner son patron d’aujourd’hui, pour s’attacher à des hommes qu’il poursuit sans relâche maintenant, et chez lesquels il découvrira dès-lors certaines hautes qualités politiques qui, pour apparaître à ses yeux, n’attendent que la consécration du pouvoir.

Pour notre compte, nous pensons que l’histoire du Journal des Débats est une histoire à faire, et nous nous étonnons que M. Janin ne l’ait pas entreprise à l’Athénée, lui qui pouvait si facilement remonter aux sources. À défaut de M. Janin, nous entreprendrons ce travail quelque jour, bien que la tâche soit rude, et que nous n’osions prétendre à lui disputer l’exactitude qu’il aurait pu y apporter.

Le fait qui caractérise, entre tous, le Journal des Débats, c’est une incessante préoccupation des intérêts les plus mesquins, qui le dirige à travers les plus graves affaires, une tendance à ne jamais envisager que du point de vue du bien-être et de la vanité des querelles qui regardent la nation, à ramener aux plus étroites proportions les plus vastes sujets. Si l’on savait quelles misères décident des acclamations du Journal des Débats et le précipitent d’un moment à l’autre dans les avis les plus contraires, on ne s’étonnerait plus que des causes en apparence frivoles bouleversent de grands empires. Ce n’est pas lui qui se prendrait jamais de bel enthousiasme pour un parti, et périrait avec lui plutôt que de l’abandonner. De l’enthousiasme, il en trouve encore au besoin : il faudrait être bien malappris pour ne pas avoir toujours de l’enthousiasme à ses ordres ; quant à la persévérance, il en est autrement. La cause que le Journal des Débats embrasse, il l’aide d’ordinaire puissamment, la développe avec éclat et chaleur, et pour peu qu’il soit en elle de réussir, il y contribue à merveille pour sa part ; mais son zèle, quel qu’il soit, ne résiste jamais aux chances de la fortune, le succès seul l’alimente ; sitôt que la cause chancelle, il s’en tire et va prudemment en chercher une autre. Le Journal des Débats est de toutes les causes ; à ce compte il devrait être éternel ; d’où vient donc qu’il décroît ? Qu’on en cherche la raison, on la trouvera peut-être. Cette belle mission de la presse qui consiste à n’embrasser jamais que les intérêts du pays, à se créer par son opinion indépendante et sympathique une publicité dont on se sert, non point à exploiter le pouvoir, mais à le maintenir sans cesse dans les limites de ses hautes fonctions, non point à le flatter à tout propos, parce qu’il est le pouvoir, mais à l’encourager dans le bien, à lui rappeler ses promesses lorsqu’il les oublie, à l’accuser à la face de tous lorsqu’il fait bon marché de la gloire de la France et de ses libertés ; disons-le hardiment, cette mission généreuse, le Journal des Débats ne l’a jamais comprise. À quelle époque s’est-il mis du côté de la nation ? Etait-ce par hasard en 1814, lorsqu’il fêtait l’invasion ? Est-ce aujourd’hui qu’il s’efforce de rendre le pays solidaire du crime sans nom de quelques misérables pris de démence, et se sert de ces coups déplorables, ou plutôt en abuse pour soutenir des lois réactionnaires pour le moins inutiles et frappées d’impuissance avant leur adoption ? Nous nous trompons, une fois le Journal des Débats s’est levé pour la cause nationale, une fois en 1829 il a combattu dans les rangs de cette vieille opposition pour laquelle il professe aujourd’hui un dédain si superbe ; mais c’était là tout simplement une infraction à son principe. Au reste, M. Guizot paraît aussi convaincu que nous de tout ce que nous venons de dire, et c’est avec une secrète joie qu’il a vu s’élever une feuille rivale qui acquiert chaque jour de nouveaux titres à son appui. La prévoyance de M. Guizot se défierait-elle, pour l’avenir, d’un organe qui en a servi tant d’autres, et qui déjà l’a abandonné une fois ?


PUBLICATIONS NOUVELLES.




La popularité a été de tout temps la consécration du talent, la sanction souveraine dont n’a pu se passer aucune œuvre forte même de l’approbation d’une minorité intelligente. L’auteur d’Indiana ne réunit pas seulement les suffrages de la critique exclusivement littéraire et sérieuse ; ce talent, d’une grâce si exquise et d’une si remarquable élévation, réussit admirablement à traduire sa pensée ou son émotion en des œuvres que tout le monde est appelé à lire, à admirer, à comprendre. Aussi ses nombreux romans sont-ils devenus populaires. Une édition complète des œuvres de George Sand répond d’ailleurs à te besoin si vivement senti par les intelligences de notre époque, de rencontrer dans les œuvres d’art, au-delà de la forme qui séduit et de l’imagination qui amuse, la pensée qui explique et qui coordonne, qui anime les types modelés par la fantaisie, et qui s’en sert pour personnifier les idées et les passions du siècle. C’était un beau monument à élever aux tendances nouvelles et à la poésie intelligente. Après la question littéraire vient aussi la question de mise en œuvre, et sous ce rapport cette édition de luxe ne laisse rien à désirer. La première livraison, qui a déjà paru, contient André, la Marquise, Lavinia Metella et Mattea [1]. La seconde livraison paraîtra dans les premiers jours de février ; elle se composera du premier volume des Lettres d’un Voyageur et de Leone Leoni. Ces lettres n’ont pas encore été réunies en volume ; ce sont pour la plupart d’admirables fantaisies où les émotions du poète s’expriment avec franchise, où le travail d’une noble intelligence se révèle à travers mille rêveries et mille paysages. Quant à Leone Leoni, cette production d’un si haut intérêt a déjà pris sa place parmi les romans les plus remarquables de cette époque. Nous le répétons, il y a plus qu’une heureuse idée dans la réunion de ces matériaux épars du plus sérieux monument littéraire qui se construise et qui s’achève de nos jours ; c’est un véritable service rendu aux artistes et aux penseurs, une entreprise utile à laquelle ne manqueront pas l’approbation de la foule et le succès populaire. Par la richesse de l’exécution comme par la modicité du prix, cette collection de beaux livres si brillante et si complète est mise à la portée de tous.

— MM. Grégoire et Collombet, de Lyon, continuent de nous donner la série de traductions des pères et auteurs ecclésiastiques des premiers siècles, qu’ils ont ouverte par Salvien, Euchère et Vincent de Lérins. Les trois volumes de Sidoine Apollinaire ont continué ces publications à tant de titres intéressantes, et qui font entrer dans une circulation et une lecture plus accessibles, des ouvrages jusqu’à présent réservés à la seule érudition. Sidoine Apollinaire, cet écrivain si considérable par le rôle politique qu’il a joué et par les renseignemens inappréciables qu’il contient sur l’état de la société d’alors, devra aux soins des traducteurs une divulgation qu’il n’a jamais eue. Une fort bonne Vie de sainte Thérèse, composée sur les ouvrages originaux et publiée après Sidoine, n’a retardé que de peu la traduction des Hymnes de Synésius [2], que chacun peut lire dorénavant, dans une traduction élégante, accompagnée d’un texte grec fort correct auquel M. Boissonnade a prêté son secours. La notice de M. Villemain, sur Synésius, est en tête. Ce choix seul prouverait que la modestie et le bon goût de MM. Grégoire et Collombet égalent leurs qualités solides et leur zèle.

—Les livres d’éducation évitent rarement le double écueil d’être puérils ou trop sérieux ; les uns ne cherchent qu’à amuser, les autres ne savent pas mettre l’éducation à la portée des jeunes intelligences. Sous le titre de la Science populaire de Claudius [3], voici un cours tout entier d’éducation, qui est destiné à se placer parmi les meilleurs recueils de ce genre ; la parole de Claudius est grave, claire et facile ; tous les sujets qu’il traite successivement, histoire, géographie, sciences mathématiques et physiques, laissent dans l’esprit des notions exactes et des faits nombreux. Nous avons surtout remarqué la Vie de Christophe Colomb, le Voyage à Tombouctoo, la Manière d’écrire l’histoire, etc.

— M. Henschel publie, par livraisons, un dictionnaire français-allemand qui mérite d’être recommandé. Un ouvrage de ce genre était devenu depuis long-temps nécessaire. Le dictionnaire de l’abbé Mozin est trop volumineux et d’un prix trop élevé pour la plupart de ceux qui commencent l’étude de l’allemand, et les autres dictionnaires sont incomplets. M.Henschel a cherché à faire une œuvre neuve, complète et populaire. En inscrivant dans un dictionnaire un grand nombre de mots nouveaux, il s’est appliqué à déterminer, de la manière la plus exacte, leurs diverses acceptions. Il joindra à cette longue et savante nomenclature un abrégé de grammaire et plusieurs notices essentielles sur les poids, les mesures, les monnaies, etc. Les premières livraisons de ce dictionnaire ont paru, et nous semblent répondre à toutes les exigences[4].

— Un nouvel ouvrage de M. Léon Gozlan doit paraître dans quelques jours sous le titre de les Méandres. Cet ouvrage, nous n’en doutons pas, aura le même succès que le Notaire de Chantilly. La verve et la manière brillante de l’auteur en sont un sûr garant.

— M. l’abbé de La Mennais va mettre prochainement sous presse un livre important qu’il appellera, dit-on, le Livre du Peuple.



  1. On souscrit au bureau de la Revue.
  2. Au dépôt central, rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, 8.
  3. Chez Renouard. 9 vol. in-32.
  4. Rue Garancière, 5.