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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1913

Chronique n° 1961
31 décembre 1913


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Quelque opinion qu’elle ait d’un ministère, il n’est pas dans les habitudes parlementaires qu’une Chambre le renverse dès le lendemain de sa naissance : elle veut le voir à l’œuvre, elle lui accorde toujours un certain répit. On peut regretter cet usage, mais il est établi. M. Doumergue a donc affronté sans péril les interpellations qui lui ont été adressées : il s’est contenté d’une affirmation qui lui a suffi jusqu’ici pour répondre â toutes les questions qu’on lui a posées, à savoir qu’il était républicain et qu’il ne consentirait à gouverner qu’avec la majorité du parti républicain. On peut trouver cette éloquence un peu sommaire, mais M. Doumergue a raison de s’y enfermer, puisque la Chambre s’en contente et qu’il serait sans doute imprudent pour lui d’en sortir.

Il n’a eu pourtant, le premier jour, qu’une faible majorité, les 75 socialistes unifiés s’étant abstenus de prendre part au vote. Rien de plus naturel que cette abstention, de plus logique, de plus conforme aux principes : les socialistes étaient endroit de croire, après tout ce qui s’était dit, que le nouveau ministère, s’il ne se prononçait pas tout de suite et résolument contre la loi de trois ans, ne manquerait pas d’en faire ressortir le caractère provisoire et s’orienterait vers le retour au service réduit. Le gouvernement ne l’a pas fait. Sans doute il a parlé de la loi militaire sans enthousiasme, mais il a dit que c’était la loi, et qu’il l’exécuterait loyalement. Ce n’est pas ce qu’attendaient les socialistes, ni même sans doute la majorité des radicaux : toutefois, ils se sont divisés au moment du vote. Les premiers n’y ont pas pris part, ils ont gardé leurs bulletins serrés dans leurs boîtes comme des armes de réserve ; les seconds ont voté pour le Cabinet, affectant de croire qu’il n’était qu’à demi sincère, qu’il ne fallait pas prendre son langage au pied de la lettre et que sa volonté, si vraiment il en avait une, ne tiendrait pas longtemps contre la pression à laquelle ils la soumettraient. Au surplus, cette pression ne s’exercera que plus tard : pour le moment, la consigne est de se comporter comme dans la chambre d’un malade, avec le moins possible de mouvement et de bruit. Il paraît que, dans un de ses discours, M. Caillaux, sans le nommer, mais en le désignant clairement, a traité M. Briand d’ « endormeur. » Aucun mot ne s’applique mieux au ministère actuel et à ses amis ; ils voudraient pouvoir endormir toutes les questions jusqu’aux élections prochaines : mais qui sait si quelque événement imprévu ne les réveillera pas en sursaut ? Quelque bonne volonté qu’on y mette, on ne peut pas toujours vivre dans l’inertie et dans l’équivoque, et la Chambre elle-même pourrait bien avoir tout d’un coup des exigences auxquelles le gouvernement n’est pas préparé. A propos de la loi électorale par exemple. Après avoir entendu la déclaration ministérielle, qui a paru plus banale, plus vide, plus plate que le genre ne le comporte, — et Dieu sait pourtant à quelles confections il nous a habitués ! — la Chambre a demandé au gouvernement des explications plus précises et a renouvelé, avec une majorité qui n’a pas fléchi, ses votes antérieurs en faveur du scrutin de liste avec représentation des minorités. Le gouvernement a paru alors être d’accord avec la Chambre ; mais quand il a été en présence de la Commission du Sénat, qui est d’un avis contraire, c’est envers elle qu’il s’est montré complaisant. En réalité, le gouvernement n’a aucune idée, ou du moins il n’en a qu’une qui est de gagner du temps. Mais la Chambre s’y prêtera-t-elle et, si elle tient vraiment à la réforme, comme ses votes réitérés le donnent à croire, se laissera-t-elle acculer à l’impossibilité de la faire à force d’ajournemens successifs ?

Veut-on avoir un autre exemple de la faiblesse du ministère et de la facilité avec laquelle il flotte et vacille sur l’élément parlementaire sans prétendre le dominer ? La question de l’augmentation des soldes militaires nous le fournira. L’insuffisance de ces soldes ne saurait faire doute aux yeux des hommes de bonne foi : nous payons misérablement nos officiers et nos sous-officiers, ce qui, vu la cherté toujours plus grande de la vie, explique la difficulté croissante que nous éprouvons à les recruter. Cependant le parti radical-socialiste n’est pas favorable au relèvement des soldes, et M. Caillaux, dans le discours qu’avant d’être ministre il a prononcé sur la situation financière, a signalé le danger qu’il y apercevait. Arrivé au pouvoir, le parti radical-socialiste a vu les choses autrement ; le ministère a reconnu tout de suite l’obligation qui s’imposait à lui de relever les soldes et nous l’en félicitons. Il a cependant, et ici nous cessons de le féliciter, arrêté les relèvemens au grade de général de division : mesure détestable à coup sûr, mais, puisqu’on l’avait adoptée, encore aurait-il fallu s’y tenir. La Chambre ne l’a pas fait, elle a étendu la mesure aux généraux de brigade. Il est pourtant impossible d’être plus clair que ne l’a été le nouveau ministre de la Guerre, M. Noulens, lorsqu’il a expliqué qu’un général de brigade, étant donné les charges qui lui incombent, serait en réalité, si sa solde n’était pas augmentée, dans une situation matérielle inférieure à celle où il était comme colonel. Il a cité des chiffres qui mettent cette vérité hors de doute. La Commission de l’armée l’a fortement appuyé et son président, M. de Montebello, a adressé à la Chambre les adjurations les plus pressantes pour obtenir d’elle un vote favorable. Peine perdue : les généraux de brigade ont été exclus, avec les généraux de division, du bénéfice de la loi nouvelle. Un tel vote montre à quelles influences la majorité obéit et quelle médiocre autorité le gouvernement a sur elle.

Aussi les séances de la Chambre deviennent-elles de plus en plus insignifiantes, et nous n’aurions rien à dire des vaines interpellations qui ont été adressées au ministère, si M. Briand n’y était pas intervenu par une interruption qui a presque pris le développement d’un discours et a produit une impression profonde. Nous avons dit plus haut que M. Briand avait été traité d’« endormeur » par M. Caillaux. Pourquoi ? Parce qu’il est partisan de la politique d’apaisement. C’est ce que les radicaux-socialistes ne lui pardonnent pas. La vie politique leur apparaît en effet comme un champ clos où on s’injurie et où on se donne des coups, ce qui est, à les en croire, la condition même du progrès. M. Briand en a une autre conception et, comme elle plaît mieux que celle des radicaux-socialistes aux modérés et même aux réactionnaires, on l’accuse de s’appuyer sur ces derniers, d’avoir fait un pacte avec eux, de conduire la République à sa perte. Il a fini par perdre patience et d’abord dans l’interruption parlementaire dont nous avons parlé, ensuite dans un grand discours, qu’il est allé prononcer à Saint-Étienne, son pays électoral, il a très nettement opposé sa politique à celle des radicaux. Nous sommes loin d’approuver, dans le passé, tous les détails de cette politique. Pour mieux repousser le reproche d’être d’accord avec la droite, M. Briand s’est enorgueilli d’avoir soutenu fidèlement le ministère Combes et d’avoir fait voter par la Chambre la séparation des Églises et de l’État et la loi de dévolution des biens ecclésiastiques. Ces souvenirs, fièrement évoqués, ne lui ramèneront pas une seule voix à gauche, pas plus d’ailleurs qu’ils n’en feront perdre une seule à M. Caillaux, qui a voté, paraît-il, contre le ministère Combes et contre la séparation de l’Église et de l’État. Nous l’avions oublié, tant on oublie vite en France, ou plutôt nous n’y songions plus. Certains hommes changent aujourd’hui avec une si prodigieuse rapidité qu’on ne peut pas les suivre dans leurs métamorphoses et qu’on les prend pour ce qu’ils sont au moment présent sans se préoccuper de ce qu’ils ont été dans le passé ni de ce qu’ils seront peut-être dans l’avenir. Les radicaux font ainsi pour M. Caillaux et les modérés pour M. Briand. Il y a d’ailleurs, chez ce dernier, un accent généreux, une attitude courageuse qui font naître la sympathie.

D’où lui viennent les sentimens qu’il inspire aujourd’hui, il s’en est fort bien rendu compte et il l’a dit à Saint-Étienne : on lui sait gré d’avoir prononcé, répété plus vigoureusement, accentué avec une force toujours croissante un certain nombre de paroles où on a vu l’indication d’une politique nouvelle, qui s’est trouvée correspondre au vœu du pays. Il a été la voix qu’on attendait. Le pays était fatigué, excédé, écœuré, dégoûté de la politique de coteries locales qui s’est manifestée dans nos communes sous la forme de la plus odieuse tyrannie. Ce dont on accuse le parti radical-socialiste, c’est d’avoir mis toute l’action administrative et gouvernementale au service de cette politique, la plus basse de toutes, que M. Millerand a un jour, à la tribune, qualifiée d’« abjecte » et qui, lorsqu’on a su qu’elle avait sali l’armée elle-même, a failli déshonorer la République. Nous ne rappellerons pas à M. Briand que l’initiateur de cette politique a été M. Combes et qu’il a soutenu M. Combes : il nous suffit qu’il la réprouve maintenant. Pourquoi les réactionnaires eux-mêmes vont à lui, il l’a expliqué dans son discours. — C’est, a-t-il dit, parce qu’ils ont senti que l’opinion était avec moi et qu’ils ont voulu être avec l’opinion. — Soit : cette explication en vaut une autre. M. Briand ne peut pas empêcher ceux qui pensent comme lui de lui donner raison et si tant de gens divers lui donnent raison, depuis des radicaux-socialistes, qui se détachent de leur groupe, tout en voulant rester de leur parti, jusqu’à des réactionnaires avérés, il faut bien croire, comme il le croit lui-même, que c’est parce que le pays est avec lui. On aime aussi ce.qu’il y a de résolu dans son attitude. Son discours de Saint-Étienne n’a pas été seulement une dénonciation énergique de mœurs politiques abominables, mais une rupture avec ceux qui les représentent. Négligeant M. Doumergue qui n’est qu’un paravent, il est allé droit à M. Caillaux.et lui a adressé quelques-unes de ces paroles qui créent entre les hommes de l’irréparable, — autant du moins qu’il y en a en politique. C’est bien la guerre que M. Briand a déclarée, en quoi d’ailleurs il n’a fait qu’une réplique : le club de la rue de Valois avait commencé.

Mais on s’est demandé ce que serait le lendemain du discours de Saint-Étienne. En aurait-il un ? L’action entamée en paroles si véhémentes se poursuivrait-elle en actes ? Le caractère de M. Briand pouvait inspirer des doutes à ce sujet. Il est éloquent mais nonchalant et, après avoir fait un discours, il est sujet à de longs repos. C’est bien à tort qu’on l’a traité d’« endormeur ; » il ne l’a pas été au pouvoir ; mais il paru quelquefois endormi lorsqu’il n’y était plus. S’est-il, cette fois, réveillé tout à fait et pour longtemps ? Nous voulons l’espérer et notre espoir vient de la convocation qu’avec quelques-uns de ses collègues, il a adressée à une centaine de sénateurs et de députés, pour les inviter à s’unir à lui et à s’organiser en vue des élections prochaines. Parmi les collègues de M. Briand qui ont signé avec lui cette convocation, il y a MM. Barthou, Jean Dupuy, Pichon, Etienne, Millerand, Thierry, Joseph Reinach, Klotz, Guist’hau, etc. Ce sont là des noms qui comptent dans le monde parlementaire et un tel groupement peut, à coup sûr, soutenir la comparaison avec celui de la rue de Valois. L’organisation manquait au parti républicain de gouvernement : va-t-on enfin lui en donner une ? On voit ce qu’elle a fait du parti radical-socialiste, qui est celui de toutes les médiocrités, et, certes, nous connaissons la force des médiocrités lorsqu’elles s’unissent ; nous la connaissons trop ; mais les capacités ont aussi la leur, lorsqu’elles s’unissent à leur tour. En tout cas, nous voyons pour la première fois des hommes qui d’ordinaire se réservent davantage, craignent de s’engager et volontiers s’abstiennent, se grouper ostensiblement autour d’un drapeau hardiment levé. Le discours de Saint-Etienne est en partie une défense personnelle et en partie une attaque contre des adversaires insolens, mais il est aussi un programme, et ce programme peut se résumer en quelques mots ; abolition des tyrannies locales, indépendance de l’administration, liberté électorale. C’est un noble programme : puissent tous ceux qui l’acclament le soutenir fidèlement jusqu’au bout ! S’il en est ainsi, il y aura quelque chose de changé dans la République.

La partie la plus spirituelle, la plus piquante, la plus amusante du discours de Saint-Étienne est celle où M. Briand compare les belles promesses que faisait le parti radical-socialiste avant d’arriver au pouvoir, avec les minces résultats qu’on a pu constater après. Au moment même où le ministère a été constitué, ses amis criaient bien haut : — Enfin, on va voir ce qu’est la vraie politique républicaine, faite par de vrais républicains, sans compromission avec personne, sans autre souci que le triomphe de l’idée ! — Naturellement tout le monde a ouvert les oreilles et les yeux : on a entendu la plus fade des déclarations ministérielles et on n’a vu encore aucun changement appréciable dans la politique courante, si ce n’est qu’elle est plus mal faite. Le nouveau gouvernement a annoncé qu’il appliquerait la loi militaire ; le lendemain, il a fait voter l’augmentation des soldes ; le surlendemain, il s’est préoccupé de la loi électorale, — il l’a bien fallu ! — et il a promis de chercher un terrain de conciliation entre les deux Chambres. Où est le changement ? Où sont les miracles promis ? Les amis du ministère se contentent de dire qu’il ne faut pas le croire sur parole et qu’il cache son jeu en attendant son heure. En l’attendant, beaucoup d’entre eux ne se gênent pas pour voter contre lui, après s’être toutefois distribué les rôles de manière à être sûrs de ne pas le renverser. On peut s’amuser de cette comédie et M. Briand ne s’en est pas privé.

Il y a pourtant un domaine où le nouveau ministère entend innover : c’est celui qui appartient en propre à M. Caillaux, le domaine financier. La force politique et parlementaire de M. Caillaux tient surtout à la compétence qu’on lui reconnaît dans les questions de finance : on l’attendait donc là, on se demandait ce qu’il allait faire. Il ne semble pas, jusqu’ici, qu’il ait fait des merveilles. Loin d’être rassérénée, la situation financière apparaît plus grave avec lui qu’avec son prédécesseur. Le déficit budgétaire s’élève, pour l’année prochaine, à environ 800 millions. M. Caillaux, grâce à des compressions qui ressemblent un peu à de la prestidigitation, promet de le réduire à 600 : c’est à peu près le chiffre de M. Dumont. Mais s’il est vrai que le déficit réel soit de 800, on ne nous fera pas croire à une compression capable de le diminuer de 200 : ces 200 millions se retrouveront, à peu de chose près, dans les futurs crédits supplémentaires. Quoi qu’il en soit, M. Caillaux avoue un déficit de 600 millions et il ajoute qu’il ne demandera rien à l’emprunt pour en couvrir une partie. En principe, il a raison : nous sommes l’ennemi des expédiens qui ne durent qu’une année, ou même plusieurs, mais finissent par manquer, et nous n’avons eu aucun goût pour le compte provisionnel que M. Dumont voulait rouvrir. 600 millions à demander d’un seul coup à l’impôt n’en sont pas moins une sorte de gageure devant laquelle M. Caillaux reculerait sans doute si, étant le chef de son parti, il n’était pas obligé de le suivre. Aussi annonce-t-il qu’il va enfin, pour lui complaire, demander aux Chambres de voter l’impôt sur le revenu, ou plutôt le demander au Sénat, car la Chambre l’a déjà voté, et c’est précisément l’impôt voté par la Chambre qu’il entend imposer au Sénat. Ce sera l’impôt progressif avec déclaration obligatoire et contrôlée. M. Caillaux n’en attend pourtant pas 600 millions du premier coup ; on les lui demandera plus tard, et même davantage ; pour aujourd’hui, on « conjuguera » l’impôt sur le revenu avec une augmentation des droits successoraux. Cette « conjugaison » a de quoi effrayer. Le précédent ministère avait déjà proposé une augmentation des droits successoraux : en y ajoutant l’impôt sur le revenu et sur le capital, nous aurons toutes les bonnes choses à la fois.

Eh quoi ! dira-t-on, M. Caillaux va-t-il vraiment augmenter les impôts de 600 millions à la veille des élections ? Il pourrait le faire sans que la grande majorité des électeurs s’en aperçussent tout de suite, car ils comprennent peu de chose aux votes de la Chambre et ne sentent le poids des impôts qu’au moment de les payer : or, les impôts nouveaux, quelque rapidité qu’on y mette, ne pourraient être définitivement votés, si tant est qu’ils puissent l’être, qu’à la veille même des élections. Mais ils ne le seront pas de sitôt : on va voir un phénomène sans précédent : une Chambre qui, élue pour quatre ans, n’aura pas voté quatre budgets. C’était non seulement son droit, mais son devoir strict de le faire, et une défaillance pareille aurait été regardée par les Chambres d’autrefois comme un déshonneur qui les aurait disqualifiées. La Chambre actuelle est plus coulante : elle ne votera pas son quatrième budget et ne s’en présentera pas moins triomphalement devant les électeurs. L’impôt sur le revenu auquel M. Caillaux tient à attacher son nom ne sera donc voté que par la Chambre future : en attendant on vivra sur des douzièmes provisoires, et M. Caillaux bataillera avec le Sénat. Il s’est déjà présenté une première fois devant la Commission des Finances de la Haute Assemblée ; on savait de part et d’autre à quel point on était éloigné de s’entendre ; on n’a même pas essayé de le faire et chacun est resté sur ses positions. Il faut vivre pourtant : en attendant des impôts qui ne seront pas votés avant l’été, de quoi vivra M. Caillaux ? Il vivra de petits emprunts faits à droite et à gauche. Il a retiré le projet d’emprunt de 1 300 millions qu’avait déposé son prédécesseur, mais il a fait voter par la Chambre une disposition qui élève de 600 à 800 millions le chiffre des bons du Trésor qu’il est autorisé à créer pour le service de la Trésorerie et les négociations avec la Banque de France : et la Chambre, qui se livre si souvent à de si vains bavardages, a voté ce chiffre sans le discuter ! C’est, il est vrai, une simple faculté qui est donnée au ministre et, en d’autres circonstances, on pourrait espérer qu’il n’en userait pas jusqu’à épuisement. Aujourd’hui, comment le-croire ? Les nouveaux impôts ne devant être votés qu’à une date lointaine, M. Caillaux a annoncé que l’emprunt ne serait émis qu’après ce vote. C’est le renvoyer aux calendes grecques. Quel en sera d’ailleurs le chiffre ? Nul ne le sait encore, pas même M. Caillaux sans doute. Il s’est contenté de dire que les dépenses militaires auxquelles il doit pourvoir étaient plus élevées que ne l’avait cru l’ancien Cabinet, et le fait est d’autant plus certain que M. Caillaux y joint les dépenses du compte spécial de la Marine. Et quel sera le type adopté pour l’emprunt ? M. Caillaux abandonne celui qu’avait choisi son prédécesseur : rente 3 p. 100 perpétuelle ; il préfère une rente amortissable en vingt ans. Il a peut-être raison, mais que de questions se dressent au seuil de l’année nouvelle ! Comment ne pas en trembler ? Tant de perspectives incertaines, obscures, inquiétantes, ne sont pas faites pour améliorer la crise économique qui pèse déjà si lourdement sur nous.

Nous avons dit que M. Caillaux avait renvoyé à plus tard l’emprunt que le ministère Barthou voulait faire tout de suite. Cette résolution n’affectera pas seulement notre politique intérieure, elle intéresse aussi notre politique extérieure. On sait que tous les pays balkaniques, y compris la Porte ottomane, ont grand besoin d’argent, et que nous sommes mieux à même que personne de leur en prêter dans des conditions rémunératrices pour nous et avantageuses pour eux. La Chambre cependant s’est préoccupée de l’ordre à mettre dans ces emprunts et elle a voté une motion en vertu de laquelle le gouvernement ne peut pas autoriser des emprunts étrangers avant que nous ayons fait notre emprunt national. Le Cabinet Barthou, sans attendre d’y être convié par un vote parlementaire, avait pris spontanément une résolution analogue ; il l’avait même notifiée aux gouvernemens intéressés, qui l’avaient acceptée ; mais, comme il se proposait de faire l’emprunt français immédiatement, le retard pour les autres devait être très court et dès lors sans inconvénient. Il n’en est plus de même aujourd’hui, puisqu’on ne sait plus à quel moment M. Caillaux fera notre emprunt. La règle que lui a imposée la Chambre au sujet des emprunts étrangers est générale, elle ne fait pas d’exception. On dit pourtant que M. Caillaux a l’intention d’autoriser un emprunt russe et un emprunt serbe, sous prétexte qu’ils avaient déjà été consentis par le Cabinet Barthou. Le peut-il après le vote de la Chambre ? Espère-t-il lui arracher un vote nouveau et différent ? Obtiendra-t-il même une liberté qui s’étendrait à d’autres emprunts ? Qui pourrait le dire ? On comprend de quel moyen d’action le gouvernement de la République est privé en attendant, mais on comprend aussi le scrupule de la Chambre. Nous ne voyons qu’un moyen de sortir de la difficulté que M. Caillaux s’est créée à lui-même très bénévolement. Pourquoi retarde-t-il un emprunt dont l’ajournement alourdit les charges de notre Trésorerie et nous paralyse à l’étranger ? Il le sait sans doute : quant à nous, nous ne nous chargeons pas de le dire. Si c’est à cela qu’aboutit cette science financière qu’on a tant vantée, nous demandons qu’on nous ramène à M. Dumont. Il n’avait pas de génie, mais il avait du bon sens.

On se demande beaucoup si le ministère vivra jusqu’aux élections : l’événement seul peut répondre, il y a des chances dans les deux sens. Quoi qu’il en soit, l’année qui avait si bien commencé finit mal. Le pays avait espéré un peu de calme, d’apaisement, de justice ; son espérance a été déçue ; le retour au pouvoir des radicaux-socialistes a tout remis en question. La politique de combat recommence. Sans doute on s’en apercevra peu au premier moment, parce que le ministère, dans la fragilité dont il a conscience, sent le besoin de tout ménager pour qu’on le laisse vivre ; mais les intentions de ses amis ne sont pas douteuses ; on les a vus à l’œuvre, on les y reverra, si la France, aux élections prochaines, s’abandonne une fois de plus, à un parti dont elle a éprouvé la triste et odieuse politique. Qu’elle n’attende son salut que d’elle-même.


A propos des emprunts étrangers, nous venons de dire qu’ils étaient un de nos moyens d’influence au dehors : tout le monde reconnaît, en effet, que la France, bien qu’elle ne soit peut-être pas plus riche que telle ou telle autre nation, est celle de toutes qui a le plus d’argent immédiatement disponible et que cette disponibilité est une force. Si cette vérité n’était pas évidente par elle-même, on en aurait une preuve dans les suggestions qui nous viennent de Saint-Pétersbourg au sujet de l’emprunt turc. La Russie, et avec elle la France et l’Angleterre, sont engagées en ce moment dans un échange de vues avec la Porte au sujet de la situation militaire qu’on fait à Constantinople à un général allemand. Nous pouvons sans doute, en retardant l’emprunt comme la Russie le désire, faire sentir à la Porte tout le sérieux que la question a pour nous : mais, pour ajourner l’emprunt turc, il faudrait d’abord être libre de l’autoriser tout de suite et la politique financière de M. Caillaux, combinée avec la motion de la Chambre, nous prive de cette liberté.

De quoi s’agit-il dans la question qui s’agite à Constantinople ? On sait qu’il y avait en Turquie, avant la guerre des Balkans, une mission militaire allemande commandée par le général von der Goltz. Après la guerre, on a pu se demander si cette mission serait renouvelée et dans quelles conditions : on n’a pas tardé à constater que le gouvernement ottoman n’avait rien perdu de sa confiance dans l’instruction militaire allemande, et qu’il était décidé à y recourir de nouveau. C’était son droit, et personne n’avait rien à y redire ; mais on a appris bientôt que, non content de confier à un général allemand l’instruction militaire de son armée, le gouvernement turc lui donnait par surcroît le commandement direct d’un de ses corps d’armée, du premier, de celui qui est à Constantinople même. Cette investiture, lorsque le projet en a été connu, a provoqué à la fois de l’étonnement et de l’inquiétude. Que le gouvernement jeune-turc dont le nationalisme est si susceptible, si ombrageux, si agressif quelquefois, et qui semblait avoir un si haut sentiment de sa dignité, se soit mis dans la main d’un général étranger au point de faire dépendre de lui sa sécurité, il y avait lieu d’en être surpris. Néanmoins, il en était le maître. Mais la question change de face si le corps d’armée dont le général Liman von Sanders reçoit le commandement est celui-là même qui est chargé de la défense de Constantinople et des détroits.

D’où vient l’intérêt que tant de grandes Puissances européennes portent à la Turquie, intérêt qui lui a permis de prolonger jusqu’aujourd’hui sa vie si accidentée ? Il vient de la confiance qu’on a en elle pour la garde de ce point géographique, d’où une Puissance plus forte et qui aurait de plus grandes ambitions européennes pourrait menacer toutes les autres, les unes dans leurs intérêts politiques, les autres dans leurs intérêts commerciaux. On a voulu que la clé des détroits restât entre ses mains : que devra-t-on penser, si elle la met entre les mains d’autrui ? Ce n’est pas exagérer beaucoup que de voir là toute la question d’Orient. Si la Porte n’est pas aujourd’hui, comme dans le passé, la gardienne fidèle des détroits, lui laissera-t-on un soin qu’elle se reconnaît elle-même incapable de remplir ? On s’en est ému à Saint-Pétersbourg, et rien n’est plus naturel, puisque la plus grande partie du commerce russe passe par le Bosphore et par les Dardanelles, et que tout changement important dans les garanties qu’offre l’état de choses actuel y doit être encore plus vivement senti que partout ailleurs. La politique traditionnelle de la Russie consiste, au surplus, à ne renoncer à ses propres vues sur Constantinople qu’au profit de la Porte, et on a vu dans la dernière guerre qu’elle n’accepterait pas aisément qu’une autre Puissance, même de moyenne force, s’y établit. La situation faite au général Liman von Sanders devait donc être relevée à Saint-Pétersbourg et, si on ne s’en est pas suffisamment rendu compte à Constantinople même, au milieu du désarroi des esprits et de l’abaissement des caractères, il serait plus surprenant qu’on s’y fût trompé à Berlin. Néanmoins, on a passé outre : l’idée qu’un général de l’armée allemande commanderait à Constantinople a pu séduire certaines imaginations qui visent au grand et s’embarrassent peu des moyens. On n’y a pas prévu les objections russes, ou on ne s’y est pas arrêté. Ces objections sont venues pourtant et tout d’abord la Russie, dans la confiance que lui inspire l’amitié de l’Allemagne, confiance obstinée et que rien n’a encore pu ébranler, la Russie a cru qu’en agissant seule à Berlin, elle y aurait gain de cause. Il semble bien que cette espérance ait été déçue, puisque la Russie a finalement proposé à la France et à l’Angleterre de faire une démarche avec elle à Constantinople pour y demander des explications sur la situation faite au général Liman von Sanders. La Porte a jusqu’ici répondu d’une manière évasive ; elle s’est, appliquée à diminuer l’importance des fonctions attribuées au général allemand ; elle a enfin invoqué un précédent : les journaux disent, en effet, qu’un général anglais commande la flotte ottomane au même titre que le général von Sanders commanderait un corps d’armée. Mais qui ne voit la différence des deux situations ? Il y a une armée turque ; elle est même reconstituée aujourd’hui dans des conditions qui la rendent très respectable ; il n’y a pour ainsi dire pas de flotte turque, et l’Angleterre pourrait renoncer au commandement qu’exerce sur elle un de ses officiers, sans que sa force morale et matérielle en fût diminuée en Orient de la valeur d’un atome. Il n’en est pas de même dans l’autre cas et l’analogie qu’on cherche à établir entre eux est toute superficielle. L’affaire traîne pourtant et nous ne saurions dire comment elle se dénouera, à moins qu’un retour de bon sens et de raison, comme le prince de Bismarck en a eu quelquefois lorsqu’il s’est aperçu qu’il s’était trompé, ne modifie l’attitude du gouvernement allemand. Si on ne peut guère compter sur la Turquie, puisqu’elle met sa dignité à se subordonner et à s’asservir, il n’est pas impossible qu’à Berlin, on hésite à se brouiller décidément avec la Russie pour un intérêt dont nous ne méconnaissons pas l’importance, mais que les circonstances peuvent rendre plus apparent que réel.

La Russie aura notre concours, nous avons à peine besoin de le dire, et aussi celui de l’Angleterre, nous en sommes convaincu. Ce concours lui est d’autant plus assuré que l’Angleterre et nous avons, bien qu’à un degré moindre, le même intérêt quelle dans la question. Mais, avant de s’engager dans une affaire et d’y engager ses alliés et amis, il arrive quelquefois à la Russie de n’avoir calculé ni tous les obstacles, ni les moyens d’action à y opposer. De là des surprises subites, des découragemens, des reculs même. Il serait trop facile d’en citer des exemples : peut-être des souvenirs récens ont-ils facilité l’accord de l’Allemagne et de la Porte, qui se sont sans doute attendues à des résistances, mais ont pensé qu’elles seraient provisoires, et qu’on les vaincrait avec un peu de persévérance et de ténacité. Nous ignorons les moyens d’action du gouvernement russe. Les journaux disent qu’il attend de nous que nous ajournions l’emprunt turc : nous avons dit dans quelle situation nous met à ce sujet le vote de la Chambre. Les journaux disent encore que la Russie pourrait faire une opération en Asie, en Arménie : elle soulèverait par-là les plus redoutables problèmes et causerait encore plus de préoccupations à l’Europe que d’embarras à la Porte. Des compensations qu’elle s’assurerait en Asie ne modifieraient d’ailleurs en rien, et ne pourraient même qu’aggraver la situation à Constantinople. Le moyen le plus sûr d’obtenir satisfaction est encore, pour la Russie, de faire sentir à Berlin que, cette fois, l’affaire est sérieuse, et que la brouille qui pourrait en résulter entre les deux gouvernemens ne serait pas l’affaire d’un jour. Mais la Russie, dans sa faiblesse invétérée pour l’Allemagne, est-elle à même de lui donner fortement cette impression ?


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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