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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1896

Chronique n° 1553
31 décembre 1896


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.

Les Chambres se sont séparées sans avoir voté le budget, ce qui, d’après la manière dont la discussion a été conduite, n’a surpris personne. On était d’avance résigné aux douzièmes provisoires, comme à une obligation qu’on avait laissée devenir inévitable. L’excuse de la Chambre des députés est qu’elle a voulu ménager et respecter certaines convenances du côté du Sénat : on sait que, le 3 janvier, doit avoir lieu le renouvellement partiel de la haute assemblée. C’est maintenant, par suite de la réduction graduelle des inamovibles, près du tiers des sénateurs qui est rééligible, et plusieurs d’entre eux étaient impatiens de se rendre dans leurs départemens électoraux. Mais peut-être un certain nombre de députés ont-ils aussi songé à eux-mêmes, car leur émigration vers le Sénat est un mouvement qui s’accentue de plus en plus, et beaucoup ont des candidatures personnelles à soutenir.

Il serait téméraire d’essayer de prévoir ce que sera le renouvellement sénatorial. On a émis beaucoup de prévisions à ce sujet, on a fait beaucoup de prophéties. La vérité est qu’on ne sait rien, et que les dernières manifestations électorales ne nous ont donné que des lumières incertaines. Aucun grand courant n’emporte aujourd’hui le pays. Il y a plutôt de l’hésitation et de la lassitude. La lecture même des journaux n’apporte que fort peu d’indications, et c’est même une chose singulière, un symptôme remarquable et, en somme, inquiétant, que ce silence presque général à la veille d’une épreuve électorale à laquelle tout le monde attache théoriquement une grande importance. Comment nier cette importance ? Le Sénat, qui nous a sauvés du boulangisme il y a quelques années, a contribué pour une très large part, nous n’osons pas dire à vaincre le danger radical et socialiste, mais au moins à l’éloigner pour quelque temps. Dans la lutte engagée contre le ministère Bourgeois-Doumer, il a joué le rôle principal. Aussi a-t-il soulevé contre lui des colères violentes. Mais ces colères qui, sur le moment, ont flambé avec rage, n’ont pas fait feu qui dure. Ce n’était, en somme, que feu de paille. Le cri de guerre poussé contre le Sénat n’a pas trouvé d’échos. Il y a sans doute, dans les départemens, des luttes de personnes très vives. Mais, à Paris, les grands journaux qui sont les voix autorisées des partis, se contentent de publier des chroniques électorales, parfois même avec quelque distraction, et s’abstiennent de ces polémiques ardentes qui entretiennent la fièvre et l’agitation dans les véritables veillées des armes. Ils s’abstiennent même, ce qui est pourtant l’enfance de l’art, d’annoncer le succès comme assuré et de l’escompter bruyamment. Cela veut dire sans doute qu’on ne s’attend pas à des changemens bien profonds dans la composition du Sénat. Le suffrage restreint est, par sa nature, moins impressionnable et moins changeant que le suffrage universel. Il reste immobile, comme le sol de la plage sous le flux et le reflux qui s’y jouent impétueusement dans les sens les plus opposés. Cela n’empêche pas le temps de faire son œuvre, et on sait, on croit savoir par avance qu’un certain nombre de départemens sont perdus ou gagnés ; mais cela se compense, et la physionomie générale du Sénat ne semble pas devoir en être sensiblement modifiée. Au reste, nous serons bientôt fixés.

De quoi donc s’occupe-t-on surtout, en cette fin d’année ? Du socialisme, et toujours du socialisme. Là est le véritable danger, et personne ne s’y trompe. Les querelles purement politiques perdent de plus en plus de leur intérêt. Les questions qui nous ont si violemment divisés autrefois sont réglées, pour longtemps en apparence, et ceux qui s’y attardent encore ont l’air de revenans d’un autre âgé. Les esprits plus alertes se tournent vers d’autres problèmes, plus graves encore peut-être et plus profonds, puisqu’ils touchent aux bases mêmes de la société. Problèmes qui n’ont rien d’imprévu, assurément. Vieux comme le monde, ils sont médiocrement rajeunis par la nouvelle manière dont on les présente et les habille. Une fois habitué au vocabulaire à la mode, on retrouve sous les mots et sous les systèmes du jour des sophismes qui remontent à la plus haute antiquité. Mais qu’est-ce que cela prouve, sinon qu’il s’agit d’une lutte éternelle, à laquelle il faut être toujours prêt. Bien que la question sociale, puisque c’est ainsi qu’on la nomme, n’ait pas toujours tenu la première place dans les esprits, elle n’en a été jamais absente ; elle y était hier, comme aujourd’hui ; mais, depuis quelque temps, elle est devenue particulièrement pressante et urgente. Cela tient à diverses causes, dont la principale est précisément que les questions politiques sont tranchées, et ont laissé dans les imaginations toujours en travail une large place à occuper. Les dernières élections ont envoyé à la Chambre un groupe compact de socialistes, dans lequel on compte deux ou trois hommes de talent, ce qui a suffi pour détourner et retenir l’attention de ce côté. En même temps, le parti radical a beaucoup souffert. Lorsque la fumée du combat a été tombée et qu’on a cherché à se reconnaître en se comptant, on s’est aperçu que les radicaux proprement dits, après avoir perdu leurs principaux chefs, ne formaient plus qu’un appoint dans la Chambre nouvelle, et on s’est demandé de quel côté il se porterait. Serait-ce du côté du centre pour former une grande majorité républicaine nécessairement modérée ? Serait-ce du côté de l’extrême gauche pour s’allier aux socialistes et former avec eux un groupe actif, remuant, dangereux, avec lequel il faudrait compter ? Les radicaux ont hésité. Leur chef aujourd’hui reconnu, M. Léon Bourgeois, a montré des velléités tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Il a essayé à diverses reprises de faire un ministère de concentration où entreraient un certain nombre de modérés ; mais il a voulu leur imposer des conditions inacceptables, et ces combinaisons ont avorté. Il s’est vu, alors, obligé de se tourner du côté des socialistes et de pactiser avec eux. Les socialistes, à eux seuls, pouvaient faire de l’agitation dans les esprits, mais ils étaient beaucoup trop éloignés du gouvernement pour essayer même d’y parvenir ; en revanche, ils avaient le moyen d’y pousser les radicaux et de les y soutenir, et c’est ce qu’ils ont fait. Radicaux et socialistes ont très bien compris qu’ils ne pouvaient rien les uns sans les autres. De là est sorti le ministère Bourgeois-Doumer, avec son programme de réformes fiscales mal conçues sans doute, mal ordonnées, mal digérées, mais très propres à faire de l’effet et à troubler les masses populaires en faisant reluire à leurs yeux les mirages les plus séduisans. Ces réformes peuvent se réduire à un mot qui a pénétré jusqu’au fond des campagnes : c’est le châtelain qui paiera pour tout le monde. Elles étaient une première adaptation fiscale des principes socialistes, et elles bénéficiaient de l’autorité qui appartient toujours aux propositions du gouvernement. Dans nos derniers villages, le même projet d’impôt sur le revenu qui était passé inaperçu lorsqu’il était présenté par MM. Doumer et Cavaignac simples députés, s’est emparé des esprits et est devenu le sujet de toutes les conversations dès qu’il a été présenté par les mêmes hommes devenus ministres. Le prestige du gouvernement, quelque diminué qu’il soit, est encore une force. Sur quoi pourrait juger le paysan illettré, sinon sur l’autorité des hommes, et sur quoi pourrait-il juger les hommes, sinon sur l’autorité qui s’attache à leurs fonctions ? Comment n’aurait-il pas été frappé de voir MM. Bourgeois et Doumer, ministres d’hier et toujours ministrables, hommes de gouvernement par définition, parcourir la province et se livrer à une propagande effrénée en faveur de leurs systèmes ? Bon grain ou ivraie, tant de germes jetés sur le sol devaient y mûrir un jour, et les socialistes assistaient avec joie à ces semailles, en se tenant prêts pour la moisson.

Il fallait lutter contre cette campagne de discours et de banquets que les chefs du parti radical menaient avec tant d’ardeur, un jour dans le Nord, le lendemain dans le Midi, tantôt à l’Est, tantôt à l’Ouest, inaugurant en cela des mœurs politiques nouvelles, car les ministres renversés avaient autrefois l’habitude de se retirer silencieusement sous leur tente, et d’attendre avec patience qu’on vînt les y chercher. Cette attitude pouvait convenir au bon temps de la concentration républicaine. Avec des ministères homogènes, ayant des programmes opposés, il ne pouvait plus en être ainsi. On a donc vu, soit dans le gouvernement lui-même, soit dans le parti modéré, des orateurs se rendre en province et poursuivre eux aussi une campagne oratoire contre les radicaux socialistes. On a entendu successivement M. Barthou, ministre de l’intérieur, à Oloron ; M. Henri Barboux à Lille et à Tours ; M. Paul Deschanel à Marseille et à Carmaux. Ces orateurs très divers, et dont l’un, M. Barboux, n’appartient pas au monde, ou plutôt au personnel politique et parlementaire, ont tous fait le même discours. Chacun y a mis sa forme particulière, sa tournure d’esprit, quelque chose enfin de sa personnalité et de son originalité propres, mais évidemment ils obéissaient à une même préoccupation, qui était de dénoncer et de combattre le péril socialiste. M. Barthou déclarait qu’aucune conciliation n’était possible avec le nouvel adversaire. MM. Barboux et Deschanel le poursuivaient avec une lumineuse logique dans l’obscur dédale de ses sophismes. M. Barboux n’est pas seulement un des maîtres du barreau de Paris ; il est de plus président de l’Union libérale républicaine, fondée depuis quelques années déjà pour défendre les principes de la république modérée. Il n’a aucune ambition d’entrer dans la vie politique ; il se contente de faire œuvre de bon citoyen en mettant au service de ses idées et de ses amis son éloquence et son activité, qui sont grandes l’une et l’autre. M. Paul Deschanel a commencé à la Chambre même, avec beaucoup d’éclat, la campagne qu’il continue aujourd’hui contre les collectivistes. Il a lu leurs livres, il les connaît admirablement jusque dans leurs plus subtiles contradictions. M. Jaurès s’est flatté quelquefois qu’à force d’étudier les doctrines sociales, un aussi bon esprit que M. Deschanel finirait par s’y laisser prendre comme il l’a fait lui-même ; mais il ne semble pas que cette conversion soit encore sur le point de s’accomplir. M. Deschanel aime à dire du mal des économistes ; c’est sans doute cette faiblesse de sa part qui a donné des espérances à ses adversaires. Quoi qu’il en soit, c’est à Carmaux même, le siège électoral de M. Jaurès, une des capitales du socialisme et la plus turbulente de toutes, que M. Deschanel est allé se faire entendre dimanche dernier, et il y avait dans la hardiesse de cette démarche quelque chose de particulièrement propre à agir sur les imaginations. M. Deschanel a eu beaucoup de succès, là où M. Jaurès avait été si mal reçu quelques jours auparavant.

Nous ne jugeons pas des progrès ou des reculs de l’idée socialiste d’après les mésaventures personnelles de M. Jaurès : s’il n’est pas réélu à Carmaux aux élections prochaines, il le sera probablement ailleurs et son parti ne sera privé, ni de son action, ni de sa parole. Il n’en est pas moins vrai que ce qui se passe à Carmaux, et même à Albi, est une leçon de choses des plus significatives, sur laquelle il est permis de philosopher. Voilà une petite ville industrielle, une ville d’ouvriers, où les socialistes ont plus que partout ailleurs multiplié les promesses. Ils y ont fomenté des grèves orageuses. Ils s’y sont rendus de leurs personnes avec tout l’état-major du parti. Ils y ont fait des manifestations de tous les genres, comme s’ils l’avaient choisie pour le champ le plus favorable à leurs expériences. Tous les yeux se sont tournés vers Carmaux, et ne s’en sont pas détachés depuis. Les grandes batailles de M. Jaurès contre M. Rességuier ont encombré de leurs bulletins les journaux, le Parlement, les tribunaux. A diverses reprises, le sang a failli couler, et il a fallu toute la fermeté du gouvernement pour prévenir de grands malheurs. Quel a été le résultat de cette formidable agitation ? C’est qu’aujourd’hui M. Jaurès et ses amis ne peuvent plus mettre les pieds à Carmaux. Après avoir supporté longtemps les plus dures épreuves, les ouvriers se sont aperçus qu’on les avait trompés. On dira peut-être qu’une circonstance particulière a jeté le trouble dans leurs esprits. Au milieu de la fièvre d’espérances qui s’en était emparée, une généreuse bienfaitrice avait donné aux ouvriers carmausins une somme de 100 000 francs, qui a servi à fonder une usine rivale à Albi. Nous ne reviendrons pas sur les détails d’une histoire aussi connue. Ce détournement de fonds devait produire à Carmaux une irritation bien légitime ; elle n’est pas encore calmée, et ne le sera probablement pas de sitôt ; et c’est par là qu’on y explique l’état de choses actuel. Soit ! Tournons-nous du côté d’Albi ; la situation commence à n’y être pas meilleure. Lorsque M. Rességuier avait à se plaindre d’un ou de deux ouvriers, il se permettait de les congédier, ce qui provoquait une grande indignation, suivie aussitôt d’une grève. A Albi, un de ces derniers jours, quatre ouvriers à la fois ont été renvoyés par les administrateurs de l’usine, pour des fautes vénielles a côté de celles qui avaient amené autrefois les sévérités de M. Rességuier. L’un d’eux s’était borné à dire que le conseil d’administration coûtait trop cher ; on l’a entendu, il a été mis à la porte. Il a dû être bien surpris, et l’a été en effet. Les trois camarades frappés avec lui ne l’ont pas été moins. Ils croyaient être chez eux à Albi ; ils croyaient être les maîtres, et ils trouvent des maîtres infiniment plus durs et plus impitoyables que ne l’était M. Rességuier. Rien n’est plus naturel, d’ailleurs. Dans une entreprise dirigée par les ouvriers eux-mêmes, la règle doit être plus absolue et la discipline plus fermement imposée que dans toute autre. Si les ouvriers d’Albi ont espéré échapper à la loi rigoureuse à laquelle sont soumis leurs camarades de Carmaux, ils se sont trompés. Leurs yeux aujourd’hui commencent à se dessiller et leurs langues à se délier. Ils se plaignent et s’indignent. Ils ont de la peine à comprendre que les conditions du travail sont partout les mêmes. Ils se demandent ce qu’ils ont gagné à changer de patrons, c’est-à-dire à choisir quelques-uns d’entre eux pour en jouer le rôle. Par une amère ironie du sort, un des administrateurs qui viennent de se montrer inflexibles envers les quatre ouvriers congédiés n’est autre que Baudot, ce même Baudot qui avait été puni par M. Rességuier, non sans motif légitime, et dont la punition a été la cause première de la grève qui a imposé tant de souffrances aux malheureux ouvriers de Carmaux. A Albi comme à Carmaux se poursuit la plus intéressante des expériences. Laissons s’écouler quelques mois. M. Jaurès, qui ne peut déjà plus aller à Carmaux, peut encore aller à Albi ; il y est même très bien accueilli ; c’est là qu’il aime à chanter la Carmagnole ; les ouvriers albigeois se rendent à Carmaux pour l’escorter et le protéger lorsqu’il y va lui-même. Bientôt peut-être, Albi lui sera également fermé, et ce sera le tour de M. Deschanel d’aller y faire une éloquente conférence. Qui aurait cru l’année dernière que M. Deschanel pourrait prononcer un discours à Carmaux et qu’il y serait acclamé ? Les années se suivent et ne se ressemblent pas.

Voilà pourquoi nous avons cru pouvoir dire que les affaires du socialisme n’étaient pas en hausse depuis quelque temps. M. Doumer, qui a de la finesse, s’en est-il aperçu ? A-t-il compris que le bon, ou du moins le meilleur moment était passé pour lui, et qu’il avait cueilli des lauriers destinés à ne pas repousser ? A la surprise générale, il a accepté d’être nommé gouverneur général de l’Indo-Chine, à la place du regretté M. Armand Rousseau. Lorsque la nouvelle de la mort de M. Rousseau est arrivée en France, M. Doumer a publié dans un journal un article plein d’éloges pour le défunt, éloges tout à fait mérités, car M. Rousseau a été la victime du dévouement le plus désintéressé ; mais il traçait en même temps le portrait idéal du gouverneur qui convenait, d’après lui, à l’Indo-Chine, et ce portrait ressemblait beaucoup au sien propre très idéalisé. Ceux qui savent lire entre les lignes n’ont pas pu s’y tromper : M. Doumer s’offrait. Il est possible qu’il devienne un bon gouverneur de colonies. Rien ne l’y a particulièrement préparé ; il ne semblait pas devoir y être naturellement appelé ; mais, comme il faut toujours être juste pour ses adversaires, nous reconnaissons volontiers que M. Doumer est un homme d’un esprit souple, flexible, capable de s’adapter à beaucoup de choses différentes, en même temps qu’un travailleur. Il est jeune, et c’est une des qualités qu’il exigeait judicieusement chez le gouverneur de ses rêves. Qu’il ait désiré aller en Indo-Chine, et qu’il se soit cru de taille à soutenir un fardeau sous lequel plusieurs autres ont faibli, et quelques-uns sont morts, nous l’admettons ; non pas, toutefois, sans faire des réserves expresses contre la mauvaise tradition que reprend le gouvernement de se débarrasser des gens qui le gênent en les envoyant au bout du monde. D’abord cela ne réussit pas toujours ; ensuite, il y a là un encouragement et un exemple très démoralisans pour ceux qui restent, mais qui voudraient bien s’en aller, à leur tour, dans un gouvernement lointain et fructueux. Nous ne constatons pas sans quelque humiliation d’esprit que le meilleur moyen d’obtenir la confiance d’un ministère dans la haute administration est de lui faire de l’opposition en politique. Il aurait été naturel que M. Bourgeois, revenant un jour au pouvoir, eût nommé M. Doumer gouverneur général de l’Indo-Chine ; cela s’explique moins de la part de M. Méline. Pour dire toute notre pensée, nous l’aurions compris d’autant mieux de la part de M. Bourgeois que M. Doumer était peut-être devenu pour lui aussi une gêne, un obstacle, un empêchement ; mais cela ne nous aide pas, bien au contraire, à comprendre le choix de M. Méline. Il est certain que M. Doumer, s’il n’était pas le chef reconnu du groupe radical, en était l’homme le plus en vue, le plus agissant, le plus important. En même temps, il poussait son parti aux solutions extrêmes, et il y mettait une ardeur, parfois même une violence, qui rendaient impossible tout retour à cette politique de transaction qui a toujours eu, dans le secret de son cœur, les préférences de M. Bourgeois. Il est possible que, lorsque M. Doumer n’y sera plus, M. Bourgeois se tempère, nous ne disons pas se modère. Mais cette éventualité n’est pas encore ce qui peut nous aider à comprendre la nomination de M. Doumer faite par le ministère actuel ; nous renonçons à la justifier. Nous ne demandons pas non plus ce que peuvent en penser les électeurs que, depuis six mois, M. Doumer menait à l’assaut du gouvernement dont il est maintenant un des gros fonctionnaires !

C’est aussi un signe des temps que la tendance qu’on a pu déjà constater chez d’autres, et qui vient de se manifester chez un de plus, de se retirer, au moins provisoirement, de la politique, comme s’ils n’y voyaient rien à faire, comme s’ils craignaient de s’y compromettre, comme s’ils attendaient des jours meilleurs ou moins obscurs. Cela dénote un défaut de confiance assez général, qui étonne pourtant chez M. Doumer. Hier encore, nul ne se jetait plus impétueusement que lui dans la mêlée des partis. Nous avons parlé de l’activité extraordinaire qu’il déployait. On le voyait, on l’entendait partout. Il avait l’air de remplir un apostolat, et de s’y être voué corps et âme. Cet impôt sur le revenu, qui a fait tant de bruit, était son invention personnelle, et presque sa chose. Il l’avait tant bien que mal rédigé en texte de loi ; il avait trouvé les formules les plus propres, du moins à son gré, à le faire miroiter aux yeux des foules ; il semblait s’y être attaché avec une conviction qui n’était pas exempte d’âpreté. Et voilà que M. Doumer déserte le champ de bataille. Il laisse à d’autres le soin de poursuivre, ou peut-être d’abandonner son œuvre à peine entamée. Il a obligé la Chambre à voter le principe de l’impôt sur le revenu, et il renonce maintenant à revenir à la charge, pour lui demander de l’établir d’une manière définitive et de l’organiser. Est-ce que sa foi aurait diminué tout d’un coup ? Est-ce que son courage aurait faibli ? Est-ce que tant de mouvement et d’agitation cachait un désenchantement qui déjà commençait ? Est-ce que M. Doumer cherchait à s’étourdir ? Est-ce qu’il cherche maintenant à oublier et à se renouveler ? Ce sont là des questions qu’on ne peut que poser ; lui seul serait à même d’y répondre, et il ne le fera pas ; s’il le faisait, qui sait dans quelle mesure il serait sincère avec lui-même ? Ce qui est sûr, c’est qu’on n’a jamais vu un homme politique aussi profondément engagé dans la lutte, un chef de file, un porte-drapeau, se retourner d’une manière aussi brusque pour se consacrer à une grande entreprise, sans doute, mais tout à fait différente de la première. Et nous ne sommes pas les seuls à en être surpris et scandalisés : les radicaux socialistes le sont encore plus que nous. Quand ils suivaient avec tant de confiance son fier panache, ils ne s’attendaient pas à ce que M. Doumer allait subitement le mettre dans sa poche, en les laissant quelque peu désorientés. Il en est qui manifestent leur dépit avec amertume ; pour eux M. Doumer est un déserteur, un vendu, un rallié, un homme fini. Nous ne savons pas s’il est vraiment un homme fini ; en revanche, son impôt sur le revenu est bien malade ; c’est aujourd’hui un enfant abandonné. Il n’est pas impossible qu’à la suite du départ de M. Doumer la politique du parti radical subisse quelque transformation, dont il a lui-même senti l’opportunité. Nous avons essayé d’indiquer l’état actuel des affaires de ce parti, et nous ne croyons pas que l’absence de M. Doumer soit de nature à les améliorer. Mais tout change et se transforme, et lorsqu’on a vu, chez un homme politique, une volte-face à ce point inopinée, il est permis de s’attendre à d’autres étonnemens.

Le parlement italien est réuni depuis un mois. Il a déjà eu à s’occuper d’un certain nombre d’affaires qui touchent, les unes à la politique intérieure, les autres à la politique extérieure. Ces dernières sont naturellement celles qui nous intéressent davantage, — d’autant que la plus importante de toutes a été le vote par les deux Chambres du traité conclu, sous nos auspices, par la Tunisie avec l’Italie. Nous avons déjà parlé de ce traité. Il n’a pas eu besoin d’être soumis aux Chambres françaises, parce que ce n’est pas directement un traité de la France, mais seulement de la Régence ; il a dû, au contraire, être soumis aux Chambres italiennes, puisqu’il a été conclu directement par l’Italie avec le bey.

Au reste, l’approbation du traité par notre parlement n’aurait été qu’une formalité, et il y a même lieu de croire que, quelque considérable qu’ait été la majorité à Rome, elle l’aurait été encore plus à Paris. C’est, d’abord, parce que le traité est également avantageux pour les deux pays. Il met fin à une situation qui n’avait déjà que trop duré, situation confuse et indécise, où la France et l’Italie se portaient des coups réciproques, sans aucun profit pour l’une ni pour l’autre, mais où l’Italie avait le plus à souffrir, puisque, malgré tout, nous étions à Tunis dans une situation prépondérante, et que notre autorité, quelles que fussent les entraves qu’on essayât de lui opposer, restait incontestablement la première. L’Italie a invoqué pendant quinze ans les droits qu’elle tenait des anciens traités ; mais, après ce délai, ces droits se sont trouvés périmés avec les traités eux-mêmes, et si on avait essayé d’en faire revivre d’autres, tenant à un passé beaucoup plus lointain et perdu dans les ténèbres de l’histoire, on se serait engagé de part et d’autres dans des controverses sans fin, au milieu desquelles la nécessité de vivre aurait amené fatalement l’application d’un droit plus moderne. Mieux valait à coup sûr se placer en face des réalités, et chercher amicalement le moyen de les accommoder au mieux des intérêts en cause. C’est ce qu’on a fait de part et d’autre, avec une bonne volonté égale, avec un égal succès. L’Italie, en somme, n’a fait qu’une concession à la France, et une concession qu’elle ne pouvait pas lui disputer plus longtemps, puisqu’elle n’avait plus de traité de commerce : elle lui a reconnu le droit de s’appliquer un régime douanier privilégié, sans qu’elle pût elle-même en revendiquer les avantages. Ce droit de la nation protectrice avait déjà été reconnu par l’Angleterre et par l’Autriche, et il l’a été par l’Allemagne le même jour que par l’Italie : les deux traités ont été consacrés presque en même temps par le parlement italien et par le Reichstag allemand. Sauf sur ce point, qui pour nous est à la vérité très précieux, mais qui était déjà hors de contestation, il est difficile d’apercevoir ce que l’Italie a cédé de substantiel dans ses arrangemens avec la France. La sécurité de ses citoyens est aussi complètement garantie dans un État désormais civilisé, qu’elle pouvait l’être autrefois par les capitulations dans un État barbaresque. Ses écoles, ses hôpitaux, continueront de vivre et de prospérer sous une législation ultra-libérale. C’est à peine si les Italiens, dans la Régence, s’apercevront du changement de régime. Il en aurait été autrement, — on pouvait du moins le craindre, et M. Visconti-Venosta l’a fort bien expliqué dans son discours à la Chambre, — si les négociations entamées n’avaient pas abouti. Alors, tout pouvait être mis en question, et, au terme de la lutte qui n’aurait pas manqué de s’engager, il était d’autant moins difficile de prévoir les résultats, que nous avions pour nous la puissance exécutive et le droit. La France n’avait rien à craindre de cette lutte, mais assurément elle ne la souhaitait pas.

Quel est aujourd’hui le régime douanier de la Régence ? Il n’est pas encore tout à fait normal et satisfaisant. Notre situation privilégiée est dus maintenant reconnue par tous. Nous sommes libres d’abaisser autant que nous le voudrons les tarifs entre la Tunisie et la France, et même de les supprimer complètement ; mais nous ne le sommes pas encore de mettre en vigueur les tarifs auxquels devront être soumis les produits des autres pays. Si la clause de la nation la plus favorisée ne peut plus être invoquée contre nous, elle peut toujours l’être par les autres nations entre elles, et toutes bénéficient des avantages qui ont été concédés à l’une d’elles, ou qui continuent de lui être attribués. Or l’Angleterre avait avec la Régence un traité sans échéance fixe, traité qui dure encore et qui lui accorde un tarif de faveur, et ce tarif s’applique jusqu’à nouvel ordre à tous les pays qui ont traité plus récemment avec le bey. Lorsque, il y a quelques mois, nous avons conclu un arrangement à propos du Siam avec l’Angleterre, celle-ci a admis en principe que l’ancien traité devait être modifié ; elle a consenti à entrer en négociations avec nous à ce sujet ; mais si ces négociations ont été entamées, elles ne sont pas encore terminées, et pour dire la vérité, elles ne paraissent pas marcher d’un cours bien rapide. En attendant, l’Angleterre couvre les autres nations, l’Italie en particulier, et les fait participer au bénéfice de ses propres tarifs. Combien de temps durera cet état de choses qui aurait déjà dû prendre fin, si le traité du Siam avait été exécuté dans son véritable esprit ? Nous n’en savons rien ; mais jusqu’à ce que ce moment soit venu, la Tunisie ne sera pas complètement en possession de sa liberté douanière. Le régime sous lequel elle a vécu si longtemps s’est sans doute amélioré en ce qui nous concerne ; pourtant il n’est pas encore celui que comportent les circonstances nouvelles ; il n’est pas en rapport avec les progrès industriels et commerciaux qui ont été accomplis, et auxquels l’établissement de notre protectorat a donné un si grand essor.

Toutefois, ce n’est pas la faute de l’Italie, et nous n’avons rien à réclamer d’elle directement. La charte qu’elle vient de consentir nous donne satisfaction. Nous avons dit que le traité, ou plutôt les traités, car on sait qu’il y en a plusieurs, ont été votés à Rome à une très grande majorité. L’affaire allait en quelque sorte de soi. Quelques amis attardés de M. Crispi ont essayé pour la forme de faire une opposition, ou de présenter des critiques auxquelles personne n’a fait attention. Qui aurait cru, il y a quelques années, il y a quelques mois encore, que la situation de la Tunisie à l’égard de l’Italie pourrait être réglée par des arrangemens passés avec la France, au milieu d’un calme qui assurément n’était pas de l’indifférence, mais qui y ressemblait ? La Tunisie était autrefois l’arsenal d’où M. Crispi tirait contre nous ses armes les plus acérées. L’Italie montrait une sensibilité, une irritabilité presque maladives pour tout ce qui touchait la Régence. Si des complications graves avaient pu éclater en Europe, tout le monde prévoyait que c’est là qu’elles prendraient naissance, pour s’envenimer ensuite grâce aux remèdes qu’on ne manquerait pas de leur appliquer. La politique italienne avait alors pour principe de maintenir avec nous, à propos des affaires tunisiennes, un état de tension, de lutte, et presque de guerre sourde, d’où elle semblait se tenir prête à tirer au moment opportun nous ne savons quelles conséquences, propres à troubler plus ou moins la sécurité générale.

Dieu sait toutes les accusations dont nous avons été l’objet, tous les soupçons qu’on a soigneusement fait naître et entretenus contre nous ! On peut voir maintenant combien tout cela était artificiel. Que reste-t-il de cette fantasmagorie ? Le temps a suivi son cours, les esprits se sont apaisés, un ministère a été changé, et bientôt les choses ont pris l’aspect qu’elles auraient toujours dû avoir. Et le fait a paru si naturel et si simple qu’on ne s’en est même pas occupé, et que les journaux, avides de trouver des sujets d’articles, ont jugé que ceux-ci manqueraient d’intérêt. Rien n’avait encore mieux prouvé que la politique de M. Crispi appartient à une période définitivement close. On a parlé ces jours derniers en Italie, non pas des traités tunisiens déjà acquis, mais de ceux que l’amélioration des rapports avec la France permettrait sans doute, un jour prochain, de négocier et de conclure avec cette puissance. Ici encore, les partisans de la politique antérieure ont poussé un cri d’effroi. Ils ont condamné par avance tout traité de commerce avec nous. Ils ont assuré que la rupture de l’ancien traité avait été un bien pour l’Italie, opinion qu’ils auront sans doute quelque peine à faire partager à leurs lecteurs. Mais le danger qu’ils redoutent si fort n’est peut-être pas aussi rapproché qu’ils l’imaginent. Le mal accompli n’est pas si aisément réparable, et il faudra de patiens et d’habiles efforts pour en venir à bout. Bien que nous souhaitions autant qu’ils le craignent un rapprochement commercial entre la France et l’Italie, nous ne le voyons pas encore fait, ni sur le point de se faire. Il y aura de grandes difficultés à surmonter. Mais c’est beaucoup déjà qu’on puisse aujourd’hui les regarder comme surmontables. Il y a entre la situation actuelle et celle d’autrefois la même différence et la même distance qu’entre le discours si mesuré et si sensé de M. Visconti-Venosta et les harangues hargneuses de son prédécesseur. Une voie nouvelle s’est ouverte ; on ne sait pas encore jusqu’où elle conduira, mais la direction n’en est pas douteuse ; elle est dans le sens de la concorde et de la paix.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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