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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1894

Chronique n° 1505
31 décembre 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



31 décembre.


L’année qui s’achève laisse une impression confuse. Les événemens sont encore trop près pour qu’il soit facile de les démêler et d’en bien saisir le sens. Nous n’essaierons pas d’appliquer à cette courte période de temps toute une philosophie de l’histoire. Il y a un an, M. Casimir-Perier était président du Conseil et M. Charles Dupuy président de la Chambre : aujourd’hui, M. Charles Dupuy est président du Conseil, et la Chambre est présidée par M. Henri Brisson. Le coup de poignard de Caserio a rendu vacante, d’une manière prématurée, la Présidence de la République, et les républicains de gouvernement ont réussi à y porter M. Casimir-Perier. Voilà les faits les plus saillans. L’année 1894 aura certainement une place importante dans l’évolution de notre politique intérieure, mais le caractère en reste pour le moment un peu indistinct. On y a vu des commencemens sans suite, des velléités qui n’ont pas été toujours soutenues par une volonté suffisante, des poussées énergiques, puis des défaillances et des découragemens. Le ministère actuel reflète avec assez d’exactitude cette situation. En de certains jours, il est impossible de ne pas l’appuyer et l’applaudir, car il a l’attitude et il tient le langage d’un gouvernement. Mais, dans d’autres, sa conduite est plus hésitante et la confiance en lui n’est pas sans un mélange d’inquiétude. Il a essayé plus d’une fois, surtout au début, de faire de la conciliation avec les partis avancés et, s’il a renoncé à cette tactique, c’est parce qu’il s’est aperçu qu’en cas de succès d’autres que lui étaient tout prêts à lui enlever les profits. Les mathématiciens traceraient sans beaucoup de peine un graphique qui rendrait ses oscillations sensibles à tous les yeux.

Il est pourtant juste de reconnaître que le cabinet a pris peu à peu une assiette plus ferme, et que la nécessité quotidienne où il s’est trouvé de combattre les socialistes a fini par lui imprimer une allure plus vigoureuse et mieux définie. Nous ne dirons pas que nous sommes dans une période de transition, le mot est trop banal : toutefois personne ne contestera que, depuis les élections dernières, un élément nouveau a été introduit dans l’organisme politique et en a profondément modifié le fonctionnement. Nous voulons parler du socialisme, ou plutôt des socialistes, car il y a peut-être une différence à faire entre la doctrine et ses représentans. La doctrine se contente d’être fausse : ceux qui la défendent ont apporté chaque jour dans la lutte une passion plus grande, une violence plus provocante, une brutalité plus agressive. La majorité sans cesse attaquée, injuriée, outragée, le gouvernement accusé des pires complicités, ont bien été obligés de faire face à un ennemi qui fonçait sur eux avec une impétuosité révolutionnaire. À la place des colères politiques qui ont rempli les vingt premières années de la République, on a vu se dresser à la tribune le spectre de la haine sociale. Les pires accusations n’ont plus été dirigées seulement contre des hommes, ni même contre des partis, mais contre des classes entières de citoyens. Le soupçon est une arme moins directe, mais encore plus malfaisante que l’accusation, parce qu’elle est plus vague et qu’elle s’étend sur plus de têtes à la fois : on ne s’est pas fait faute de l’employer. S’il fallait indiquer d’un mot le caractère de la session qui vient de finir, nous dirions qu’elle a appartenu au parti socialiste. Le socialisme existait auparavant, mais il n’avait pas pris consistance parlementaire dans un groupe résolu, sans ménagemens, sans scrupules d’aucune sorte. Là est le phénomène nouveau dont il a bien fallu tenir compte, et il faudra le faire toujours davantage. Le socialisme essaie aujourd’hui de tout envahir. S’il trouve à la Chambre la tribune la plus retentissante du pays et s’il s’en empare, ce n’est pas pour s’y confiner. Il a des journaux, il multiplie les brochures, il se manifeste dans de nombreuses conférences, il rédige même des almanachs que l’on trouve, en ce moment de l’année, à tous les étalages des libraires. Tous les moyens lui sont bons, mais les plus violens lui paraissent les meilleurs. Il a renoncé à agir par la simple persuasion, et ses représentans à la Chambre ont répété à maintes reprises qu’ils connaissaient trop l’histoire pour ignorer que les grandes révolutions se font par la force. Aussi est-ce de la force publique qu’ils prétendent s’emparer.

Si on dépouille, en quelque sorte, l’année 1894 des événemens divers, et quelquefois tragiques, dont elle a été le théâtre, l’entrée du socialisme sur la scène parlementaire en restera donc le trait essentiel. Faut-il voir dans l’élection de M. Henri Brisson au fauteuil de la présidence un succès, ou plutôt le premier succès de ce parti ? Non, assurément. Bien que cette élection soit très regrettable, ce serait en exagérer et en dénaturer la signification que de lui attribuer celle-là. Il est vrai qu’au moment où M. Brisson a été proclamé président quelques voix ont crié à l’extrême gauche : Vive la sociale ! Mais M. Brisson, personnellement, s’est toujours défendu d’être socialiste, et, bien qu’il appartienne à la fraction radicale de la Chambre, il s’est contenté le plus souvent de voter avec les socialistes sans se confondre avec eux. Ses affinités politiques sont plutôt avec M. Léon Bourgeois qui, dans une occasion récente, déclarait qu’un gouvernement digne de ce nom ne pouvait pas accepter le groupe socialiste comme un des élémens constitutifs d’une majorité stable. Par malheur, ce ne sont là que des déclarations platoniques : lorsqu’on vient au fait, c’est-à-dire au scrutin, les voix des socialistes se confondent presque toujours avec celles de M. Brisson et de M. Bourgeois.

Ils sont l’un et l’autre partisans de la concentration républicaine, et, comme ils ne peuvent pas compter, pour les appuyer, sur les groupes modérés de la Chambre, l’appoint des socialistes est indispensable à leur majorité, à supposer qu’ils puissent en avoir une. Ils traitent les socialistes comme le gouvernement a quelquefois traité les ralliés, auxquels il disait si fièrement qu’il n’avait pas besoin de leurs voix et qu’il ne les sollicitait pas. Cela n’empêchait pas les ralliés de les donner modestement et le gouvernement de les prendre, car, s’il ne les avait pas prises, il aurait été renversé. Qu’on le veuille ou non, il n’y a que deux majorités dans la Chambre, ou une majorité modérée comprenant les ralliés, ou une majorité radicale comprenant les socialistes. La seule différence est que les ralliés ne demandent rien et que les socialistes exigent tout. Pour revenir au fait le plus important de la quinzaine, M. Brisson a été élu président contre M. Méline à une majorité de 36 voix. Il n’est pas socialiste, soit ! mais si les socialistes n’avaient pas voté pour lui, il n’aurait pas été élu. Et il en sera de même le 8 janvier. Bien qu’il ait expulsé M. Jaurès, les socialistes continueront de lui donner toutes leurs voix, et nous sommes convaincu que, si M. Jaurès lui-même pouvait voter à la rentrée, il voterait encore pour lui. M. Jaurès n’est-il pas allé récemment à Bruxelles supplier M. Henri Rochefort d’oublier ses griefs personnels contre M. Gérault-Richard et de recommander ce candidat aux électeurs du XIIIe arrondissement de Paris ? Ses amis, à leur tour, lui demanderaient d’oublier ses griefs contre M. Brisson, et il s’empresserait de le faire. A. défaut d’autre mérite, les socialistes ont assez d’esprit politique pour comprendre la nécessité de la discipline de parti : à cet égard, ils donnent au centre un exemple dont celui-ci ferait bien de profiter.

Il y a, en effet, un nombre assez considérable de républicains modérés qui ont voté pour M. Brisson à la présidence de la Chambre. Parmi eux, beaucoup sont des députés nouveaux auxquels on avait dit que M. Brisson présidait fort bien, et que son concurrent, M. Méline, manquait de la force physique nécessaire pour dominer le tumulte dans les momens difficiles. M. Brisson et M. Méline ont été autrefois présidens l’un et l’autre : on a donc pu comparer leurs qualités professionnelles, et le premier a dû en grande partie sa victoire à la supériorité relative qu’on attribuait aux siennes, ce qui diminue l’importance purement politique de cette victoire. De plus, M. Brisson s’est tenu un peu à l’écart depuis le commencement de la session actuelle. Les animosités qu’on a pu avoir autrefois contre lui se sont en partie apaisées. L’homme de lutte s’est effacé, on n’a vu que le vieux républicain qui, par la parfaite probité de toute son existence, est digne de l’estime universelle. M. Méline, lui, ne s’est jamais jeté avec beaucoup d’ardeur au milieu des luttes politiques ; mais on sait le rôle prépondérant qu’il a joué dans toutes les questions douanières. Il est l’incarnation du protectionnisme. S’il a satisfait un certain nombre d’intérêts, il en a indisposé beaucoup d’autres. Sa personne n’a pas d’adversaires, mais sa doctrine économique en a de très ardens. Il s’est enfermé dans la commission des douanes comme dans un château fort où l’on ne sait pas très bien ce qui se passe, et beaucoup n’y songent pas sans anxiété. Il fait de là quelques sorties brusques et imprévues, qui n’ont pas été toujours heureuses et dont on lui a gardé rancune. On a eu beau dire et répéter que l’élection du président de la Chambre était un acte politique et non pas économique, M. Méline a perdu quelques voix qu’aurait pu obtenir un autre candidat modéré. Il faudrait connaître à fond la psychologie du Parlement pour savoir dans quelles proportions diverses ces causes ont agi sur l’élection présidentielle : toutefois, et en dépit des apparences, on ne peut pas dire que cette élection soit une véritable victoire des radicaux, puisqu’ils n’ont certainement pas été les seuls à y contribuer.

M. Brisson, en montant au fauteuil présidentiel, a prononcé un discours plein de convenance : on a trouvé seulement que, dans le passage consacré à son prédécesseur, M. Burdeau, il avait trop célébré le soldat et n’avait pas assez parlé de l’homme politique. M. Burdeau s’est engagé pendant la guerre, à l’âge de dix-neuf ans ; il a rempli très courageusement son devoir, et il a été décoré ; mais ce n’est pas pour ce motif qu’on lui a fait des funérailles aux frais de l’État ni qu’on a donné une pension à sa veuve et à ses enfans. À ce point de vue, le discours de M. Brisson a manqué de proportions. Au surplus, ce n’est pas sur cette manifestation oratoire qu’on peut juger un président de la Chambre des députés. M. Brisson a eu à présider, depuis, un certain nombre de séances : une d’entre elles a eu un caractère particulièrement passionné. La Chambre, comme le pays tout entier, était sous le coup de la pénible émotion produite par le procès et par la condamnation du capitaine Dreyfus. Un officier de l’armée française, attaché à l’état-major général, avait été accusé, puis convaincu du crime de trahison. Les détails de l’affaire étaient ignorés : par une sage mesure de prudence, elle s’était déroulée judiciairement à huis clos. Mais le jugement, si formel quant à l’existence du crime puisque l’unanimité des juges l’attestait, a paru insuffisant quant à la peine prononcée.

Certes, il n’y a pas de crime plus abominable que celui d’un officier qui communique à l’étranger des pièces intéressant la défense nationale. On fusille de malheureux soldats qui, dans un moment d’égarement, injurient ou frappent leurs chefs ; on guillotine des assassins qui n’ont tué qu’une personne : l’acte de l’officier traître envers sa patrie est autrement criminel et peut avoir de tout autres conséquences. Pourquoi n’est-il pas puni de mort ? Il y a là, dans nos lois, une lacune qu’il importait de combler. La conscience publique l’exigeait, le gouvernement ne pouvait pas laisser à l’initiative parlementaire le soin d’y pourvoir. M. le ministre de la guerre a déposé un projet de loi dans ce sens ; M. Jaurès en a déposé aussitôt un autre dans un sens bien différent. Les inégalités que nous signalons nous-même entre des peines que la loi semble appliquer à certains actes en raison inverse de leur gravité, M. Jaurès s’en est emparé, non pas pour demander qu’on les fît disparaître, mais pour en tirer des conséquences odieuses contre la société et le gouvernement. — La peine de mort ! a-t-il dit en substance, on ne l’applique qu’aux petits, aux humbles ; on n’y condamne jamais les autres, les officiers, les riches, les puissans, ou, si on les y condamne, la grâce vient bientôt les arracher au supplice. — Tout ce que ce thème pouvait fournir de déclamations violentes et haineuses, M. Jaurès le développait avec sa fougue habituelle, lorsqu’il a été arrêté par le président du Conseil, M. Dupuy. Un orateur qui dépose une proposition de loi et réclame pour elle l’urgence doit motiver sommairement sa demande, et non pas se livrer à une longue harangue. Or, la Chambre ne savait même pas quelle était la loi proposée par M. Jaurès. Elle a fini par apprendre qu’au moment même où M. le ministre de la guerre demandait la peine de mort contre les traîtres, M. Jaurès, « pour rétablir l’égalité », voulait la supprimer pour les manquemens à la discipline. Aussitôt l’assemblée est devenue houleuse, des interruptions fréquentes se sont produites sur un grand nombre de bancs, et elles ont pris un caractère encore plus vif lorsque l’orateur a déclaré que, si le conseil de guerre n’avait pas condamné à mort le capitaine Dreyfus, c’est parce qu’il ne l’avait pas voulu, car la loi l’y autorisait.

Avons-nous besoin de dire qu’il n’en est rien ? La loi ne permettait pas au conseil de guerre d’appliquer une autre peine que la détention à perpétuité dans une enceinte fortifiée. Mais M. Jaurès avait besoin pour sa thèse de jeter le discrédit sur le conseil de guerre, après l’avoir jeté sur le ministère et sur la Chambre. Il a accusé le gouvernement d’avoir arraché à la justice une bande internationale qui vit du vol et de l’exaction, et comme le président, ému enfin d’une accusation aussi outrageante, lui demandait si elle s’appliquait à des membres de l’assemblée, il a répondu que, s’adressant à des partis, elle visait naturellement leurs chefs. Jamais la résolution froidement prise de soulever des tempêtes et des scandales ne s’était plus manifestement affichée. Sous les bruyantes périodes de M. Jaurès, on sent un orateur toujours maître de lui, qui calcule ses coups et les porte où il veut et comme il veut. La Chambre, indignée, réclamait les plus grandes sévérités du règlement. M. le ministre des travaux publics se levait de sa place et criait à l’orateur : « Vous savez que vous mentez ! » C’est alors que M. Brisson a mis aux voix la censure avec exclusion temporaire, qui a été aussitôt votée à une écrasante majorité. Puis la séance a été suspendue, et M. Jaurès est sorti du Palais-Bourbon en souriant.

Il est difficile de prévoir si la manière dont il a présidé cette séance profitera ou non à M. Brisson. Les uns lui savent gré d’avoir expulsé M. Jaurès ; d’autres croient qu’un peu moins d’énergie, montrée plus à propos, aurait empêché cette scène pénible de se produire et d’atteindre ce dénouement. La session s’est terminée en laissant tous les esprits incertains et perplexes sur ce que nous réserve la session prochaine. Évidemment, le ministère, bien qu’il n’ait rien fait pour empocher l’élection de M. Brisson, ne se résigne pas à en accepter les conséquences. M. le président du Conseil a demandé, une fois, que le gouvernement fût protégé, et un assez grand nombre d’autres fois il est intervenu de sa place comme s’il présidait lui-même, à défaut du président. La situation parlementaire est donc trouble et tendue : il y a partout de la mauvaise humeur, de l’irritation, de l’impatience, et il est à craindre que d’aussi courtes vacances ne calment pas ces sentimens. On a voté deux douzièmes provisoires : ils suffisent provisoirement, mais nous serions bien étonnés si on s’en tenait là. La session ne recommencera utilement que le 15 janvier, et, quand même un certain nombre de séances ne seraient pas encore perdues en interpellations, l’idée de terminer la discussion du budget en six semaines se présente à l’esprit comme un paradoxe invraisemblable. C’est mal finir l’année, c’est mal en commencer une autre. Il est douteux que l’absence de M. Jaurès pendant quinze séances suffise, par le calme relatif qu’elle produira, pour porter remède à ce que cette situation a de fâcheux.


Nous disions il y a quinze jours que le gros nuage qui s’était formé en Italie se dissiperait peut-être sans que l’orage éclatât. Ce vœu ne s’est pas réalisé. Le dossier de M. Giolitti était plus dangereux qu’on ne l’avait imaginé : il a fait l’effet d’une bombe en plein Parlement, et il semble bien que tout le monde en ait un peu perdu la tête. Nous parlons du monde politique, car le public reste, malgré tout, assez indifférent. On se rappelle l’origine de l’affaire. M. Giolitti était président du Conseil au moment où a eu heu le procès Tanlongo, et, à ce titre, usant d’un droit contestable et dans tous les cas très dangereux, il a distrait de l’instruction un certain nombre de pièces. Le fait a bientôt été connu, M. Giolitti ne l’a pas nié. Ses adversaires politiques l’ont exploité contre lui avec plus de passion que de prudence ; ils n’ont pas manqué d’insinuer et bientôt d’affirmer que les papiers retenus par M. Giolitti étaient surtout compromettans pour lui-même, et, à force de le dire, peut-être l’ont-ils cru. On a si bien harcelé, tourmenté, persécuté l’ancien ministre à l’occasion de ces papiers, qu’il a fini, dès l’ouverture de la session parlementaire, par les déposer sur le bureau de la Chambre. Les a-t-il remis tous ? on ne le saura jamais. S’il y en avait qui l’intéressassent personnellement, il est hors de doute qu’il n’aurait pas eu la simplicité de s’en dessaisir. Le dépôt qu’il a fait ne prouve rien que contre les autres, notamment contre M. Crispi et un nombre considérable de ses amis. Que M. Crispi ait eu des rapports fréquens avec la Banque romaine, on s’en doutait bien un peu ; le fait, en tout cas, ne saurait plus être contesté. M. Crispi a fait ce qu’il a pu pour empêcher la Chambre d’accepter le dépôt de M. Giolitti ; mais les Chambres sont curieuses, et elles ont quelquefois le devoir de l’être. Qu’aurait-on dit si la Chambre italienne avait refusé de prendre connaissance du dossier ? On l’aurait accusée de montrer peu de souci de l’honneur de ses membres et de vouloir empêcher la lumière de se faire sur une question qui passionnait le pays. Le plus sage, de sa part, aurait été sans doute de remettre le dossier de M. Giolitti entre les mains de la justice ; elle a préféré nommer une commission de cinq membres pour le dépouiller et lui en rendre compte. La commission s’est mise à l’œuvre aussitôt et a travaillé sans désemparer, jusqu’à ce qu’elle eût examiné toutes les pièces du dossier ; puis elle a fait un rapport où elle a dit la vérité, toute la vérité. Les Italiens appelaient volontiers le scandale de la Banque romaine le Panamino, petit Panama : pour une fois, ils cherchaient à faire moins grand que nous. Mais, hélas ! en présence du rapport de la commission d’enquête, il a bien fallu reconnaître toute l’étendue du mal. Incontestablement notre Panama était dépassé. M. Crispi n’a pas hésité. Il avait, paraît-il, en main un décret royal qui suspendait éventuellement la Chambre : il l’a appliqué à la circonstance. La session, à peine entamée, a été interrompue, et le ministère, dans une espèce de message au roi, en a rejeté la responsabilité sur ceux qui avaient si malencontreusement troublé les travaux de l’assemblée. Mme Crispi, dont la correspondance personnelle avait été livrée avec le reste, a intenté un procès à M. Giolitti. D’autres ont suivi cet exemple. L’émotion a été générale, et M. Giolitti lui-même n’en a pas été exempt, car il a quitté Rome, puis l’Italie, et ne s’est arrêté qu’à Berlin. L’avenir montrera si M. Crispi a été vraiment habile dans cette affaire, mais il faut reconnaître qu’il a fait preuve d’un tempérament peu ordinaire. Les faits qu’on lui reproche ne sauraient être niés, puisqu’on en a la preuve matérielle : aussi ne les nie-t-il pas, mais il ne perd pas davantage son temps à se justifier. On le dénonce à la Chambre, il renvoie la Chambre. Il fait venir des troupes à Rome pour maintenir l’ordre, s’il en est besoin, et il laisse entendre qu’il ne reculera pas devant une dissolution du Parlement et un appel au pays. Aucun autre dénouement ne paraît possible après l’éclat qui a eu lieu, mais il faut convenir que celui-là est des plus hasardés. N’importe ! M. Crispi accepte cette solution, et il fera certainement tout ce qui sera nécessaire pour qu’elle tourne à son avantage. S’expliquer ? S’excuser ? Jamais ! Il sait bien que des questions pareilles, lorsqu’on les porte devant un Parlement, n’ont point de fin et laissent des traces ineffaçables. C’est au pays qu’il s’adressera, parce qu’on ne donne au pays que les explications qu’on veut, et que parfois il s’en contente. M. Crispi s’appuiera sur le roi, au risque de le compromettre ; il risque le tout pour le tout.

Nous n’avons pas à juger nos voisins et nous avons traversé nous-mêmes des épreuves trop récentes pour être sans pitié. Les fautes de M. Crispi s’expliquent par sa vie tout entière, par sa carrière accidentée, par les hasards de toutes sortes auxquels il s’est exposé et dont il est sorti. Il s’est élevé dans les conspirations, dans l’exil, dans les aventures, ce qui est évidemment une médiocre école de mœurs. Tous les pays qui ont traversé des crises révolutionnaires, et où les partis ont lutté les uns contre les autres pour l’existence même, ont connu des hommes de ce caractère et de cette trempe. Ils sont utiles pendant un temps, ils deviennent quelquefois gênans par la suite, et lorsque la révolution ne les a pas dévorés, il faut la main d’un Napoléon pour les tenir à leur place : encore n’y parvient-elle pas toujours. Juger ces hommes d’après les règles ordinaires, n’est peut-être pas d’une équité absolue : ils ont dû employer tant d’instrumens et de moyens divers, sans toujours les choisir, que ces contacts n’ont pas été sans influence sur eux-mêmes. Il n’en est pas moins vrai, et cela est fort heureux, qu’un gouvernement, lorsqu’il est fondé et se sent sûr de lui, a une tendance naturelle à revenir à des procédés plus réguliers et à des hommes qui y soient mieux adaptés. Il y a alors, presque fatalement, une lutte entre le passé et l’avenir, entre de vieilles habitudes auxquelles certains renoncent difficilement et des aspirations différentes auxquelles les autres obéissent. Parfois des scandales éclatent et viennent aider l’évolution inévitable. La conscience publique s’éveille, se révolte, et l’on s’aperçoit qu’il faut renoncer à des erremens qui ont toujours été condamnables et qui seraient désormais sans excuse. L’Italie en est-elle là ? C’est probable. Quelque vaillante que soit sa défense, M. Crispi aura bien de la peine à rester intact. Ce n’est pas seulement autour de lui que sa situation est jugée avec sévérité. Il semble même que l’opinion italienne, qui n’a peut-être pas éprouvé un bien grand étonnement, ne soit pas pour lui sans indulgence ; la presse européenne est plus rigoureuse. Nous ne parlons pas de nous : la Riforma a eu soin de nous dire que nous ne pouvions pas être impartiaux. Mais à Vienne, à Berlin, parmi les journaux de la triple alliance, la réprobation a affecté une forme très dure et presque implacable. Il est certain que, si le gouvernement italien veut prendre place parmi les gouvernemens conservateurs de l’Europe et donner l’impression que la révolution d’où il est issu est enfin terminée, il devra rompre avec certaines pratiques du passé et présenter un personnel politique renouvelé. Le passé n’a pas été sans gloire, mais la gloire elle-même ne couvre pas tout.

Nous verrons ce qui se passera en Italie : le spectacle que donne en ce moment M. Crispi est curieux pour le moraliste et pour l’historien. En attendant, la résistance s’organise contre lui, avec une vigueur qui ne le cède en rien à la sienne. Des hommes, jusqu’ici très éloignés les uns des autres, font cause commune pour le renverser. On a signalé l’entente qui s’est produite entre MM. de Rudini, Zanardelli, Brin et Cavallotti. La présence de M. Brin dans cette coalition a paru d’autant plus significative qu’on lui attribue toute la confiance d’Humbert Ier. On s’est demandé, en conséquence, si le roi, était d’accord avec son ministre autant que celui-ci voulait le faire croire. M. Crispi ne négligera rien pour donner au pays et à l’Europe l’impression que le roi est avec lui : il croit le tenir, il ne le lâchera pas. Sa volonté est pour le moment la plus forte, et il conduit le mouvement avec une vigueur dictatoriale qui s’impose à tout le monde. Jamais ministre attaqué au point le plus sensible n’a fait face au danger avec plus d’énergie : l’attitude serait vraiment belle si la cause était meilleure. Nous ne savons pas si on peut comparer M. Crispi au justum et tenacem propositi virum du vieil Horace, mais certainement on peut dire de lui que impavidum ferient ruinæ.

Il a beaucoup été question des affaires d’Arménie depuis quelque temps ; elles ont pris, en effet, un caractère assez sérieux pour s’imposer à l’attention des puissances, et elles ont amené entre la Porte, l’Angleterre, la Russie et la France un échange de vues d’où est sorti un accord définitif. Cet accord, toutefois, ne s’est pas établi sans difficultés, et notre diplomatie paraît y avoir utilement contribué par une action discrète, mais efficace, dont le but constant a été de concilier les intérêts en présence. Les incidens qui ont provoqué les préoccupations de plusieurs puissances sont encore imparfaitement connus. Des troubles plus ou moins graves ont éclaté sur certains points de l’Arménie. Le sang a coulé, et le bruit s’est bientôt répandu que la révolte avait été réprimée d’une manière barbare. En Angleterre en particulier, l’opinion s’en est vivement émue. Les Arméniens, on le sait, sont actuellement dispersés dans le monde entier : il y en a en Angleterre, en France, en Russie, en Amérique, et ils ont partout fondé des comités très actifs, qui cherchent et qui trouvent des protecteurs généreux. M. Gladstone est un des patrons de la cause arménienne, et il a fait entrer dans son dernier cabinet M. Bryce, qui en était le défenseur attitré : c’est dire, que, dans le sein même du ministère anglais, les Arméniens étaient sûrs de trouver des appuis dévoués. Pourtant, on pouvait croire que le rapprochement qui s’est opéré, et dont on a tant parlé, entre l’Angleterre et la Russie amènerait la première à apporter beaucoup de prudence dans son intervention et à s’entendre au préalable avec la seconde pour toutes les démarches à faire. L’Angleterre et la Russie sont, en effet, les plus intéressées des puissances européennes dans la question arménienne, et le fait même que leurs intérêts peuvent se trouver facilement en conflit devait amener, ce semble, de grands ménagemens entre elles deux. Mais les gouvernemens, surtout ceux qui obéissent à l’opinion, ne sont pas toujours libres d’agir ou de s’abstenir. La presse anglaise était remplie des « atrocités arméniennes », comme aurait dit M. Gladstone. Au fait, l’illustre vieillard ne restait pas indifférent à une cause qui lui était chère : les journaux ont publié une lettre de lui, où ses successeurs ont pu trouver comme une invitation à remplir les promesses qu’il a probablement faites autrefois.

L’importance de l’Arménie est tout entière dans sa situation géographique. Cette région montagneuse domine à l’Est le plateau central de l’Asie Mineure habité par les Turcs, qui lui-même domine la région côtière principalement habitée par les Grecs. L’Arménie est un pays assez pauvre, mais elle a l’avantage d’être le point de départ de deux routes naturelles dont l’une conduit vers le golfe d’Alexandrette et l’autre vers le golfe Persique. De là l’intérêt qui s’attache à elle aux yeux des Anglais et des Russes. La nationalité arménienne, courbée depuis plusieurs siècles sous une dure domination, n’existe plus en réalité ; mais ses membres épars cherchent à se réunir, et certaines puissances peuvent être tentées de l’y aider, pour les mêmes motifs qui ont amené autrefois la Russie à créer les principautés ou les royaumes balkaniques, et l’Autriche, ou l’Angleterre, à se substituer à elle en vue d’exercer une influence prépondérante sur ces populations et leurs gouvernemens. Cette politique n’a pas assez bien réussi au gouvernement russe pour qu’il cherche à l’appliquer sur d’autres points. Il semble plutôt que ce soit en ce moment l’Angleterre qui ait ou qui croie avoir intérêt à reconstituer sous son patronage une nationalité arménienne ; la Russie, toutefois, ne peut pas rester indifférente à une œuvre politique qui s’accomplirait contre elle si elle s’accomplissait sans elle, et il lui importe grandement, dans le cas où la nationalité arménienne se reformerait un jour sur sa propre frontière asiatique, de n’avoir pas été étrangère à cette résurrection. Nous rappelions plus haut le parti que l’Angleterre a tiré autrefois des « atrocités bulgares » : en voyant une campagne anglaise du même genre se poursuivre presque dans les mêmes termes en Arménie, le gouvernement russe ne pouvait manquer d’y prêter une extrême attention.

Dès la fin de novembre, on a appris à Constantinople que le gouvernement britannique avait montré une irritation très vive au sujet des événemens d’Arménie. Lord Kimberley les avait déclarés intolérables à Rustem-Pacha, et sir Ph. Currie faisait une déclaration analogue à la Porte. Celle-ci avait bien promis d’ouvrir une enquête ; mais comme elle avait commencé par décorer le commandant des troupes et le mufti de Bitlis, qui avaient si brutalement réprimé l’insurrection, son impartialité ne semblait pas entière. De plus, un journal officieux, le Tarik, avait annoncé que l’enquête porterait sur « les crimes des brigands arméniens, » ce qui était en préjuger les résultats. Lord Kimberley menaçait d’invoquer auprès des puissances l’article 61 du traité de Berlin et de les saisir de l’affaire. Il demandait le désaveu de la communication faite au Tarik et l’adjonction à la commission d’enquête des consuls anglais, français et russe à Erzeroum, afin de contrôler dans le présent les opérations de l’enquête, et d’envoyer dans l’avenir des rapports mensuels à leurs gouvernemens. Presque en même temps, sir Ph. Currie faisait des ouvertures dans le même sens à M. Cambon, notre ambassadeur à Constantinople, et au chargé d’affaires de Russie. La Porte, aussitôt instruite de cette démarche, en éprouvait une telle impression qu’elle s’empressait d’offrir d’adjoindre un consul britannique à la commission turque. Fort de cette offre qui semblait remettre la direction de l’affaire entre ses mains, sir Ph. Currie demandait de nouveau à ses collègues français et russe s’ils consentiraient à adjoindre leurs consuls au consul britannique. La réponse était délicate. Assurément, nous ne pouvions pas refuser la présence de notre consul si le sultan la demandait ; mais la proposition venant de l’Angleterre ou de son représentant à Constantinople avait un autre caractère. Au surplus, ayant moins d’intérêt dans la question que la Russie, nous devions nous mettre d’accord avec elle pour adopter une attitude commune. À ce moment, M. Cambon a été reçu par le sultan, et, à la suite de cet entretien, Sa Majesté Impériale a fait, le soir même, adresser officiellement à notre ambassadeur et au chargé d’affaires de Russie la demande d’associer nous aussi nos consuls aux travaux de la commission. M. de Nélidof, ambassadeur du tsar, est arrivé à ce moment à Constantinople avec des instructions qui lui ont permis de donner une réponse favorable. Nous avons fait de même, et sir Ph. Currie a reconnu que les trois puissances devaient, en effet, être placées sur le même pied.

L’entente paraissait complète ; elle l’était en effet entre les ambassadeurs. Mais le gouvernement anglais a prescrit à sir Ph. Currie de faire connaître à la Porte qu’il acceptait sa proposition première d’adjoindre à la commission d’enquête un consul anglais avec la faculté pour celui-ci d’interroger les témoins et la mission de faire un rapport séparé, qui serait envoyé aux puissances signataires du traité de Berlin. Cette attitude nouvelle du cabinet de Londres a tout remis en suspens ; toutefois les conséquences en ont été heureuses. Elle a permis d’étudier la question de plus près, et on s’est aperçu alors qu’il y aurait des inconvéniens à associer les consuls eux-mêmes aux travaux de la commission d’enquête. C’était engager leur responsabilité plus peut-être que de raison. M. Cambon, sur les indications de M. Hanotaux, a proposé de se contenter de délégués que les consuls désigneraient. Cette proposition a été acceptée avec beaucoup d’empressement par la Russie, et l’Angleterre n’a pas tardé à s’y rallier. Il va sans dire qu’elle devait être agréable à la Porte dont elle ménageait davantage la souveraineté. Il a donc été décidé que les délégués des consuls anglais, russe et français à Erzeroum accompagneraient la commission d’enquête, la seconderaient dans ses travaux, et qu’ils pourraient soit suggérer au président les questions à poser aux témoins, soit les poser eux-mêmes. Les délégués prendront connaissance des procès-verbaux et adresseront des rapports à leurs gouvernemens respectifs.

Cette solution a fini par satisfaire tout le monde. Elle laissait à la Porte la direction de l’affaire ; il n’était plus question d’opérer, par l’intermédiaire des consuls, une enquête latérale ; les consuls mêmes étaient remplacés par de simples délégués. Il est vrai que le moyen était assuré à ceux-ci de rendre leur intervention efficace : la Porte, après avoir hésité un moment à leur reconnaître le droit de suggérer ou de poser des questions, a fini par y consentir. L’Angleterre tenait essentiellement à cette garantie, et elle en a même fait une condition absolue de son consentement au reste de la combinaison : il était impossible de la lui refuser. Quant au motif pour lequel trois puissances seulement auront des délégués à la commission d’enquête, il est des plus simples : on n’a pas fait de choix, on n’a pas prononcé d’exclusion, mais toutes les puissances qui ont signé le traité de Berlin ne pouvaient évidemment pas être représentées à l’enquête, et, si on s’est borné à trois, c’est que trois seulement ont des consuls à Erzeroum. Le fait que les autres n’en ont pas, montre qu’elles n’ont, au moins jusqu’ici, aucun intérêt dans la région. Les délégués anglais, français et russe sont d’ailleurs en nombre suffisant pour que l’enquête soit impartiale et sérieuse. Il importe de savoir ce qui s’est passé en Arménie, afin que, si des excès ont été vraiment commis, la Porte les réprime. Quelles que soient les idées d’avenir que certaines puissances peuvent avoir, aucune d’elles à coup sûr n’a l’intention de soulever en ce moment la question politique arménienne : il s’agit seulement d’une question d’humanité.


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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