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Chronique de la quinzaine - 31 août 1917

Chronique n° 2049
31 août 1917


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Les opérations militaires, que le mauvais temps avait interrompues dans les Flandres, ont été reprises. Les actions d’infanterie se succèdent, coupées par de violentes canonnades, et chacune d’elles marque une avance. Les troupes anglaises ont atteint et dépassé Langemarck, qu’elles n’ont plus lâché ni perdu. Nous progressons parallèlement, ou simultanément. D’Ypres à la mer hurle sans cesse une artillerie enragée. Mais le reste de notre front n’est ni silencieux ni calme. Les Anglais, plus bas, ont tenté et réussi un coup de main sur Lens, qu’ils enserrent et enveloppent de faubourg en faubourg, de coron en coron. Vers Saint-Quentin, sur l’Aisne, en Champagne, ce sont les Allemands qui se prodiguent en contre-attaques tout de suite fauchées ou presque aussitôt rejetées. A Verdun, nous achevons magnifiquement l’œuvre des glorieuses journées du 24 octobre et du 15 décembre 1916. La « ville inviolée» respire plus librement, dans sa « couronne de hauteurs, » qui s’élargit jusqu’à Regnéville et jusqu’à Samogneux, y compris la fameuse cote 304, où le Kronprinz s’était accroché. Nous avons tous, après cette gigantesque étreinte d’un an, un poids de moins sur la poitrine. On sent, de notre côté, la pression constante et croissante d’une force sûre de sa supériorité. Cette lenteur même est de la certitude.

En Moldavie, les affaires qui allaient mal ont commencé par aller moins vite, puis elles commencent à aller moins mal. L’armée roumaine sauvée et l’armée russe de Tcherbatcheff guérie faisaient tête opiniâtrement, disputaient les positions pied à pied, ne les cédaient que ligne par ligne. Néanmoins, les Austro-Allemands menaçaient et pointaient de trois des points cardinaux, du Nord, de l’Ouest et du Sud. Le prince Léopold de Bavière, l’archiduc Joseph, Mackensen tâchaient de joindre leurs poignes. Les deux pinces de la tenaille se dessinaient, et l’on pouvait craindre qu’une partie au moins des forces russo-roumaines n’y fussent broyées. Subitement le vainqueur s’arrête. Les branches formidables sont toujours ouvertes, mais restent coincées. Et sans doute l’invasion ne renonce point, mais elle souffle. Le beau succès de Cadoma sur l’lsonzo, s’il ne l’arrête pas et ne l’oblige pas à se retourner, va probablement l’anémier, l’efflanquer, la faire haleter davantage.

C’est tout ce que nous dirons aujourd’hui de la guerre : nous avons trop à dire de la politique, qui est la guerre encore. La guerre sous des vœux, des gestes, des grimaces, des faux-semblans de paix. Nous avons eu successivement le coup de Bethmann-Hollweg, du 12 décembre 1916, le coup de Czernin, le coup de Lénine, le coup de Scheidemann, le coup d’Erzberger ; nous avons eu le coup de Berlin, le coup de Vienne et le coup de Pétrograd, le coup du Soviet et le coup du Reichstag. On ne fera pas au Souverain Pontife l’injure de comparer, de si loin que ce soit, sa démarche à ces simulacres et ces artifices. En proposant au monde la paix, en l’implorant de Dieu et des hommes, il est pleinement et noblement, il est saintement dans sa fonction, car qui donc, sinon lui, serait « le ministre de paix dans les temps de colère ? » A peine élevé au trône, quelques semaines après la déclaration de guerre, et dès ses premiers actes, il en jetait le premier cri; depuis lors, il n’a jamais cessé, dans toutes les occasions qu’il en a eues ou qu’il a pu faire naître, plus ou moins publiquement, plus ou moins solennellement, d’en parler et de la recommander, Mais il ne l’avait fait encore qu’’in generalibus, pour employer une expression familière à la vieille école italienne, et presque ex cathedra, en pasteur des âmes, non en politique, en père commun des fidèles, et même des infidèles, non en arbitre. Tant qu’il ne noua est venu de Rome que des prières, des homélies, des enseignemens de charité, de la morale, de la doctrine, nous ne pouvions qu’écouter en nous inclinant; Maintenant qu’il nous en vient des propositions par articles, nous avons le droit de discuter.

Nous voilà en présence d’un texte : étudions-le comme doit être étudié un texte. La. forme même dans laquelle la Note a été transmise en établit bien le caractère de document officiel d’ordre international. On traite ou l’on essaye de « causer » de puissance à puissance ; et la lettre d’envoi signée du cardinal secrétaire d’État sou ligne que le Saint-Père désire « faire tout ce qui dépend de lui afin qu’il soit mis un terme au conflit qui ravage le monde civilisé » et qu’à cet effet il a pris « la décision de soumettre aux chefs des peuples belligérans des propositions concrètes de paix. » Le mot est écrit: « des propositions concrètes. »

Là-dessus, il serait permis de remarquer que des « propositions de paix » ne peuvent être faites que par ceux qui font la guerre, et que d’ailleurs elles pourraient l’être, ainsi que la note pontificale a été transmise, directement ou indirectement. Cette observation conduirait à poser la question des motifs et des origines de ce que nous appellerons, pour être bref, espérant qu’on nous comprendra, des « circonstances » du document, de ses « circonstances, » c’est-à-dire de tout ce qu’il y aurait eu autour, derrière et dessous. Mais, pour nous, cette question ne se pose pas. Ou du moins elle ne se pose pas comme certains ont pris la liberté de la poser, nous voulons croire que le Pape n’a obéi qu’à ses voix intérieures, qu’il ne s’est mû que de son propre mouvement, qu’il ne s’est fait l’agent, le mandataire, le commissionnaire de personne : à un tel rôle, il sait trop qu’il risquerait de perdre, outre sa dignité compromise, beaucoup plus que sa prééminence. Ce qu’il présente aux Alliés n’est pas, par conséquent, le sommaire des propositions de l’Europe centrale, que soit l’Allemagne, soit même l’Autriche-Hongrie, auraient immédiatement formulé et nous communiqueraient par son intermédiaire. Seulement, tous les chemins mènent à Rome; ou plutôt, et c’est fâcheux, tous les chemins n’y mènent plus ; Rome ne voit plus guère venir que les mêmes pèlerins par les mêmes chemins; et le Vatican, près de Saint-Pierre, a beau être au centre de toutes les églises de la chrétienté, on n’y entend plus guère qu’une cloche. Quiconque a eu, dans les trois dernières années, l’occasion de s’en approcher est en mesure de témoigner de l’indiscrétion des uns, de l’effacement des autres, n’a pas manqué de sentir à quel point le Pape en a été troublé, et en quelque sorte effrayé. « Pourquoi, lui est-il arrivé de dire, me laissez-vous seul avec vos ennemis ? » Nous nous souvenons des jours de janvier et de février 1915, alors que, l’Italie n’ayant pas encore rompu avec les Empires, l’Autriche avait son ambassadeur et la Prusse son ministre près du Saint-Siège: chaque soir, après l’Ave Maria, sous le moindre prétexte et sans aucun prétexte, ils assiégeaient la porte du secrétaire d’État, tandis que M. de Stockhammer, confident de M. de Bülow, entreprenait, à table, les capucins, et que M. Erzberger, — déjà! — bourdonnait aux oreilles de la garde suisse. Mais quiconque aussi connaît Rome se rappelle que le Vatican a plusieurs étages; que les bruits d’en bas s’évanouissent, et que les intrigues se perdent dans les onze mille chambres, avant d’arriver à la Chambre unique; celle où s’allume la pensée et veille la méditation solitaire. Oserons-nous avancer qu’il est possible que la pensée se soit d’elle-même fixée et que la méditation ait d’elle-même abouti à cette conviction qu’il faut, dans l’intérêt de l’Eglise, qu’il reste, au lendemain de la guerre, une grande puissance catholique, qui soit ce que la France a été des siècles durant, et ce que la contagion de sa politique intérieure, au rebours de son histoire et de ses traditions, l’empêche seule de continuer d’être. De là le souci de ménager l’Autriche qu’on a pensé entrevoir dans la Note, et qui n’a même pas eu besoin de lui être suggéré, qui est sans doute, ou peut-être, spontané. Mais cet acte du Pape, s’il a été spontané, n’est pas moins important que s’il eût été suggéré ; il ne perd point de sa signification ; on serait tenté de dire : au contraire. Fait sans invitation, il ne l’a pas été sans renseignemens, et la vérité n’en éclate que mieux dans sa sincérité. De toute façon, il demeure le témoignage le plus instructif, un document révélateur, sur la situation des Empires du Centre.

Des deux parties dont se compose le texte, la première, qui peint les horreurs de la guerre et les bienfaits de la paix, quoiqu’elle affirme avec insistance une « impartialité » dont nous avons souffert, porte l’empreinte de l’autorité spirituelle, et nous y adhérons d’un respectueux assentiment. Dans la seconde sont les propositions concrètes : le Pape lui-même dit d’elles : « concrètes et pratiques ; » nous allons les examiner comme si elles émanaient du roi d’Espagne ou de la Confédération helvétique, ou de la reine de Hollande, ou d’un des États Scandinaves, d’un neutre bienveillant et bien intentionné, d’un prince temporel à qui il serait doux d’apparaître à la fin de l’affreuse tragédie sous le manteau du pacificateur, pour la dénouer sans y avoir été mêlé, et participer, entre les survivans, à l’arrangement qui réglera les comptes ; quelque chose d’analogue au rôle qui échut, il y a deux siècles et demi, à la République de Venise, pour la préparation de la paix de Westphalie. « Concrètes et pratiques, » ces propositions, au surplus, ne sont pas données comme « précises et complètes; » ce sont des points de repère, des jalons, des pierres d’attente ; telles semblent au médiateur bénévole devoir être les bases d’une paix « juste et durable » sur lesquelles sont invités à se mettre d’accord les gouvernemens et les peuples belligérans.

Tout d’abord, le point fondamental doit être qu’à la force matérielle des armes soit substituée la force morale du droit, avec, pour conséquences du désarmement partiel et proportionnel, l’institution de l’arbitrage obligatoire, sous des règles, des garanties et des sanctions « à déterminer contre l’État qui se refuserait, soit à soumettre les questions internationales à un arbitrage, soit à en accepter les sanctions. » Autrement dit, pour emprunter le langage du président Wilson, avant que les États-Unis entrassent en guerre : « la Société des nations. » Et ce serait très bien, mais ce n’est pas absolument nouveau. On ne sait combien de nations avaient tenu à La Haye dans les vingt dernières années on ne sait combien de conférences, dont les résolutions avaient été consignées dans on ne sait combien de protocoles. Mais il y avait l’Allemagne impériale : chiffons de papier. La question même d’une « diminution simultanée et réciproque des armemens » avait été soulevée, si nous ne nous trompons. Mais il y avait l’Allemagne, qui ne voulut rien entendre. Certains États en vinrent à passer des conventions par lesquelles ils s’obligeaient entre eux à l’arbitrage obligatoire et s’engageaient, en cas de conflit, à observer, sans recourir aux armes, des délais si longs qu’ils faisaient disparaître les chances ou les risques de guerre. Mais il y avait l’Empire allemand, qui déclara ne pas savoir signer. Aujourd’hui encore, il y a l’Empire allemand, il y a l’Allemagne impériale, il y a l’Allemagne militarisée par la Prusse, et c’est pourquoi il ne peut pas y avoir de « Société des nations. »

Une Société des nations, comme toute société, exige trois choses (la Note les énumère) : des règles, des garanties, des sanctions. Mais les règles n’existent pas par elles-mêmes, on veut dire ne se défendent pas, ne s’imposent pas, et les garanties n’existent que par les sanctions. Or les sanctions ne peuvent exister que par la force; c’est trop peu : par la supériorité de la force. Les sociétés, au sortir de la barbarie et de l’anarchie primitives, n’ont été réduites à la vie civile que lorsqu’il y a eu, au service de la justice, une gendarmerie plus forte que toutes les associations de malfaiteurs. De même, entre les nations. Vainement on discutera, on conviendra, on décrétera, tant qu’il y aura parmi les peuples un brigand plus fort que toutes leurs gendarmeries. Et c’est pourquoi il ne peut pas y avoir de société des nations, tant que l’Allemagne n’aura pas été et ne se sera pas sentie non seulement battue, mais dominée, maîtrisée, pliée, par une force plus forte que la sienne, à l’observation du droit et, des traités.

La Note va plus vite que nous ; elle reprend : « Une fois la suprématie du droit ainsi établie, on enlève tout obstacle aux voies de communication des peuples en assurant par des règles à fixer également la vraie liberté et la communauté des mers. » Mais, « une fois la suprématie du droit ainsi établie, » la guerre sera évidemment terminée; et évidemment les mers seront redevenues « libres et communes. » Distinguons bien les temps : nous serons alors après la guerre; pour le moment, nous sommes en guerre, et les mers, autre champ de bataille, sont, comme la terre, à qui peut les tenir. Après la guerre, nous parlerons de leur liberté et de leur communauté, et nous pourrons parler aussi de la liberté et de la communauté des grands fleuves internationaux. Pendant la guerre, nous n’avons à parler, et surtout à nous occuper, que du blocus des Empires du Centre. Nous n’allons pas rejeter le secours de la nature, ni abandonner le prix de nos efforts, ni nous lier un de nos bras. Peut-être est-ce ici qu’une analyse qui voudrait trop creuser s’imaginerait trouver la trace d’une sollicitation, d’une inspiration ou d’une suggestion germanique, la peur de voir s’abîmer, au lendemain d’une guerre folle et désastreuse, cet avenir qui était sur les mers. Devant l’Allemagne se dresse le spectre d’une paix qui serait une seconde guerre; et de ses deux mains, et de toutes les mains auxquelles elle se raccrocherait, si elle n’en était repoussée, elle bat l’air pour s’en délivrer.

Mais le lendemain de la guerre sera demain. Aujourd’hui, il n’y a encore que le présent et le passé ; ce qui est accompli, et ne peut plus ne pas l’avoir été ; il y a les ruines de la guerre, qui appellent les réparations. « Quant aux dommages à réparer et aux frais de la guerre, poursuit la Note, nous ne voyons d’autre moyen de résoudre la question qu’en posant comme principe général (la traduction du document portait une « contribution, » mais il faut lire condonazione), une « condonation, » une remise entière et réciproque... Et dimitte nobis... sicut et nos. Mais, si nous voyons clairement ce qu’on nous doit, nous ne voyons pas du tout ce que nous devrions : où sont les debita nostra ? Où les ruines que nous avons causées ? Où les villes, les cathédrales, les musées, les bibliothèques, les usines, les mines, les maisons, les champs, les jardins, les forêts qui attendent nos réparations ? Où les provinces allemandes martyres comme les provinces belges, victimes comme dix départemens français ? Nous donnerions et nous pardonnerions, soit, mais qu’est-ce qu’on nous « condonnerait ? » La seule attention qu’obtienne l’inégalité des positions pour l’envahisseur et pour l’envahi n’est marquée que dans cette incidente : « Si, pour certains cas, il existe, à l’encontre, des raisons particulières, qu’on les pèse avec justice et équité. » Ce serait rétrécir le débat sur les dommages de guerre à la mesure d’un procès sur des dégâts de voisinage ; et il ne serait ni « juste » ni « équitable » de vouloir nous faire porter, sans que nous ayons commis contre autrui ni crimes ni fautes, la moitié du poids des fautes et des crimes commis contre nous.

A côté des réparations, il y aurait les restitutions. La Note les conçoit réciproques, elles aussi, premièrement pour » les territoires actuellement occupés. Par conséquent, de la part de l’Allemagne, l’évacuation totale de la Belgique, l’évacuation du territoire français ; de la part des autres, parties belligérantes, semblables restitutions des colonies allemandes. Pour la Belgique, en addition, « garantie de sa pleine indépendance, politique, militaire et économique vis-à-vis de n’importe quelle puissance. » Ce « n’importe quelle » importe infiniment. En effet, quelle garantie ? Pas d’autre qu’un traité. Mais il y en avait un et même plusieurs, toute la série qui s’échelonne de 1831 à 1839. La Prusse y avait mis sa signature. L’Allemagne, dont elle est devenue la Vormacht, la puissance directrice, l’a reniée. Chiffon de papier. Et quelle autre puissance a jamais attenté, ou songé à attenter à l’indépendance, politique, militaire et économique de la Belgique ? L’Allemagne seule est ce « n’importe qui. » A elle seule, il y a une garantie à demander ; mais, comme elle a elle-même prouvé que sa garantie ne suffit pas, il y a contre elle des précautions, des sûretés à prendre.

« Pour ce qui regarde les questions territoriales, comme par exemple celles qui sont débattues entre l’Italie et l’Autriche, entre l’Allemagne et la France... » Arrêtons-nous. L’Italie répondra, pour elle-même, ce qu’elle jugera bon. Mais pour nous, tout de suite, répondons qu’il n’y a pas entre l’Allemagne et la France de questions territoriales que nous puissions débattre. Ces territoires, que la note ne nomme pas, s’appellent, pour nous, l’Alsace et la Lorraine. Pour la France, ils s’appellent la France. Ce sont des gouttes de son sang, ce sont des lambeaux de sa chair. Ils ne sont pas contestés, ils lui ont été arrachés. Autant dire que la bourse avec laquelle s’enfuit le voleur, et qu’il serre pour ne pas la rendre, est légalement, légitimement « contestée. » Mais quoi, qu’en adviendrait-il ? « Il y a lieu d’espérer qu’en considération des avantages immenses d’une paix durable avec désarmement, les parties en conflit voudront les examiner avec des dispositions, conciliantes, tenant compte, dans une mesure juste et possible des dispositions des peuples. » Ainsi la paix sans restitution; la paix durable et désarmée, laissant le larcin en suspens entre le voleur et le volé: chimère; la conciliation, mais non : notre bien; le plébiscite, mais non : notre droit. Que serait-ce encore, par supplément, que « coordonner, à ce sujet, les intérêts particuliers avec le bien général de la grande société humaine ? » Quelque autonomie comme État allemand, que tel ou tel fait miroiter d’Allemagne aux yeux du « Pays d’Empire, » jusqu’ici bailliage commun, terre sujette, mais dont l’Alsace-Lorraine a horreur ? Et quelle coordination subordonnerait nos intérêts particuliers au bien général de la grande société humaine, avec lequel on ne voit pas en quoi ils seraient en opposition, puisque enfin, de « la grande société humaine, » nous en sommes, nous ? Pourquoi seraient-ce toujours les mêmes qui se feraient tuer ? Pourquoi, une fois de plus, nous sacrifierions-nous ? Surtout, pourquoi et comment sacrifierions-nous une seconde fois l’Alsace-Lorraine, que cette fois ce serait nous-mêmes qui sacrifierions ?

Dans un dernier paragraphe, la Note, qui n’a nommé ni l’Alsace-Lorraine, ni le Trentin, ni Trieste, qui ne nomme ni la Serbie, ni la Roumanie, cite l’Arménie, les États balkaniques, la Pologne avec mention privilégiée : « L’ancien royaume de Pologne, auquel ses nobles traditions historiques, les souffrances endurées spécialement pendant cette guerre doivent justement concilier les sympathies des nations ; » le chevalier et le témoin de l’Église catholique romaine en face de l’Église orientale. Pour elles, l’Arménie, la Pologne, leur sort devra être examiné « avec le même esprit d’équité et de justice. » L’esprit d’équité des Turcs qui ont exterminé la nation arménienne ; l’esprit de justice des Allemands et des Autrichiens qui se sont partagé la nation polonaise!... Telles sont, — telles sont pourtant, — « les principales bases » sur lesquelles le Souverain Pontife croit que doit s’appuyer « la future réorganisation des peuples, » qui lui « semblent de nature à rendre impossible le retour de semblable ? conflits et (la Note y revient encore dans sa conclusion) à préparer la solution de la question économique si importante pour l’avenir et le bien-être matériel de tous. » Nous n’avons eu qu’à les prendre une à une pour en montrer la fragilité, tant que les fondemens n’en auront pas été assis et cimentés dans la victoire. « De plus en plus, fait observer Benoît XV, la lutte terrible apparaît comme un massacre inutile. » Inutile dès son premier jour, on ne le dira jamais assez à ceux qui l’ont déchaînée, mais salutaire et sacrée aux derniers. Le Pape ajoute : « Tout le monde reconnaît que, d’un côté comme de l’autre, l’honneur des armes est sauf. » Non ; tout le monde sait que, d’un côté, les armes ont été déshonorées. Ayons la franchise de l’avouer en toute confiance et toute révérence envers le Père commun, cette « parfaite impartialité » nous blesse, parce qu’elle nous dépasse. Elle veut une abnégation dont nous n’avons pas rencontré les sources dans nos douleurs. C’est peut-être elle aussi qui paralyse les généreux efforts du Souverain Pontife. Le monde eût été mieux préparé à écouter une parole de paix, s’il avait entendu d’abord une parole de justice. Et la paix qui nous est offerte est peut-être la seule que pût offrir « le vieillard non armé, vêtu de blanc, » mais elle est trop blanche.

Avec quelque ostentation, la presse de l’Europe centrale a fait à la Note du Saint-Siège un accueil mélangé. En Allemagne, les journaux pangermanistes ont paru être furieux; les socialistes, généralement sympathiques, non sans y ajouter, çà et là, une inconvenante ironie ; les libéraux-nationaux et les progressistes ou radicaux, froids ; les protestans, guindés et revêches ; les organes du Centre, pour la plupart obéissans, les autres embarrassés. Les journaux autrichiens, muets dans le premier instant, se sont décidés à approuver et dissimulent mal leur satisfaction. Mais justement la Note est arrivée à l’heure où les événemens de Galicie prenaient la tournure la plus favorable et revivifiaient des espérances qui, depuis des mois, étaient mortes ou agonisantes : « Après la victoire de Tarnopol, imprimait le Lokal Anzeiger, nos ennemis tableront moins sur une défaillance des Empires du Centre. » C’est jouer sur les mots. L’Allemagne, qui avait déjà deux ou trois fois sauvé l’Autriche, a pu la sauver encore une troisième ou quatrième fois. Et si les nouvelles batailles des Flandres et de Verdun lui interdisent de prétendre que, militairement, elle est encore la plus forte, nous ne nous leurrons pas, elle est encore militairement très forte. Oui, mais ne nous trompons pas non plus sur le caractère de la présente guerre, qui n’est pas seulement une guerre d’armées contre armées, qui est une guerre de nations contre nations. Guerre faite et soutenue contre d’autres nations tout entières par des nations tout entières, armées non seulement de leurs armées, mais de tout ce qu’elles ont et ce qu’elles font. Ce ne sont donc plus seulement les armées, ce sont les nations qui sont au feu, et l’on peut même envisager cette hypothèse, qui n’est paradoxale qu’en apparence, que le parti militairement victorieux serait pourtant finalement vaincu. Ce ne sont pas seulement les armées, ce sont les nations qu’il faut user. Dès lors, la solution est mathématique. L’Entente, avec le supplément presque illimité de ressources que lui apportent ses plus récentes alliances, est inusable dans le temps dont le groupe des Empires, sans alliances fraîches à la quatrième année de guerre, peut disposer avant d’être lui-même usé. L’Allemagne ne l’avoue pas, mais elle le sait, ou elle le sent. Aussi est-elle, dans le fond, aussi inquiète, peut-être plus inquiète, de l’après-paix que de la paix même. Son angoisse secrète est que la paix ne mette pas fin à la guerre. Elle commence à se rendre compte de ce qu’elle n’avait jamais compris, de ce qu’elle se croyait capable de mépriser : de l’importance matérielle de l’élément moral. Elle soupçonne que l’estime pourrait être dans le monde, à la longue, une plus grande force que la terreur, et qu’il faut n’y pas avoir une trop mauvaise cote, quand, il n’est plus certain qu’on soit assez redoutable pour le faire trembler. Ses fins n’étaient atteintes qu’à la triple condition d’écraser ses adversaires, de dissoudre leur coalition, d’attirer à elle les neutres. N’ayant pu y réussir, elle se trouve contrainte à s’amender. Épuisée et mise hors d’état de se refaire aux dépens d’autrui, condamnée à se refaire à ses propres frais, par son travail, comme son expérience lui a enseigné que le commerce suit la victoire, et que le drapeau est la plus efficace des marques de fabrique, trop peu victorieuse militairement, moralement battue, l’Allemagne en vient aux propos raisonnables : de là tous ces ballons d’essai, — paix de compromis, paix de conciliation, motion du Reichstag, discours du chancelier. — M. Michaëlis, qui, dans son maiden speech du 19 juillet, avait été énigmatique, dans celui-ci, sur la Note pontificale, a été sybillin. On s’apprêtait à couper en quatre ses paroles: on n’eût coupé que du vent. Approuve-t-il ? Désapprouve-t-il ? Il se borne à jurer qu’il n’a rien demandé, qu’il n’a pas, pour que le Pape y jetât cette aumône, tendu le casque impérial. La Commission plénière du Reichstag soupèse l’offre et ne la repousse point. Par ce double jeu, le Chancelier ne décourage pas, le Parlement encourage les interventions, tous les deux donnent du ton au peuple allemand et du temps à son Hindenburg. Mais nous, ne nous attendrissons pas au charme émollient d’un mot vide et perfide. Militairement de plus en plus assurés, et moralement triomphans, grandis dans le respect universel, nous n’avons qu’à tenir en attendant l’inévitable, et, pour tenir fermement, à ne pas trop parler de paix, à ne pas trop en écouter parler, jusqu’à ce que notre constance ait rendu possible la paix nécessaire.

Se taire est une façon de vaincre. Nous voudrions que les socialistes, ceux de chez nous du moins, en fussent persuadés, et voulussent bien laisser là leurs conférences de Stockholm, de Pétrograd, de Londres, leurs conseils et congrès de Paris, toutes leurs confabulations S’ils ne s’y résignent pas, s’ils s’entêtent, c’est que le véritable objet d’une pareille réunion, pour ses initiateurs et pour ses directeurs, serait d’affirmer, dans l’ordre international, la puissance de l’État socialiste intérieur à chaque État. Aussi n’y a-t-il toujours et partout, mais d’abord en ce moment et en France, qu’une question : où est le gouvernement ? Même dans une démocratie, sous le régime du suffrage universel, surtout sous ce régime, le parti socialiste, qui ne représente qu’une minorité, n’a pas le droit d’engager la nation. Aucun parti n’en a le droit. Dans l’espèce, les gouvernemens de l’Entente méritent cet hommage qu’ils n’ont pas failli. De Paris, de Londres, de Rome, de Washington, et de Tokio même, ils ont dit tout haut et tout net qu’il n’y avait de gouvernement que le gouvernement.

Mais cette première question : où est le gouvernement ? en amène une autre : que vaut le gouvernement ? L’État tire-t-il de la nation le meilleur gouvernement, ne biaisons pas, le meilleur personnel gouvernemental qu’elle puisse donner ? Nous avons eu, la quinzaine passée, quelques changemens dans ce personnel. Il était indiqué que M. Charles Chaumet, président, depuis de longues années, de la Commission de la Marine, à la Chambre des députés, reçût le portefeuille de l’amiral Lacaze, démissionnaire. D’autres choix sont peut-être un peu plus surprenans, et il est vraiment curieux que, M. Denys Cochin s’étant retiré parce qu’il voyait que le sous-secrétariat du blocus ne pouvait plus servir à rien, on ait mis à ce sous-secrétariat, maintenu comme indispensable, M. Albert Mêtin, enlevé au sous-secrétariat des finances, que l’on a supprimé soudain comme inutile.

Consolons-nous par l’espoir que la guerre nous aura incités à réviser l’échelle des valeurs, et confirmons-nous dans la volonté d’aider à cette révision par une réforme profonde de nos institutions, en commençant par le commencement. Sans rompre ni affaiblir « l’union sacrée, » on peut penser et on peut dire que le pays sera demain plus las encore qu’il ne l’était hier de la politique d’aventure et des politiciens de méfier, et que son impatience se fera plus énergique. Il faudra que c’en soit fini des syndicats et des clientèles, du gouvernement des bandes, du condotterisme parlementaire, de la République des camarades. L’affaire Almereyda, si elle n’était qu’un fait-divers, ne trouverait pas de place ici. Nous ne nous intéresserions ni à la vie ni au trépas de ce personnage au moins équivoque. On s’en rapporterait au dire des experts, que les apparences sont qu’il ait pu se suicider dans sa prison, et l’on se contenterait de remarquer que la vigilance de l’administration n’y a pas fait très rigoureusement obstacle. Mais c’est un fait politique et social. Le scandale de l’affaire Almereyda ne disparait pas avec Almereyda, parce qu’il n’était pas en lui, mais dans ce qui se cachait derrière lui. Cela encore, il faudra que ce soit chose finie. Chose finie et gens finis. Il y a des tutoiemens que la France ne tolérera plus.

Mais ce sont des misères. Ils en ont bien d’autres en Prusse, où ils se plaignent amèrement que leur ministère tout entier manque de prestige. La Hongrie, elle, n’a pas changé seulement quelques-uns de ses ministres, mais son président du Conseil. Le jeune comte Maurice Esterhazy, pour cause ou sous prétexte de maladie, a cédé la place à un vétéran, M. Wekerlé. L’Autriche n’arrive même plus à changer les siens; elle a un ministère, comme si elle n’en avait pas, et personne, pas même M. de Seidler, ne se fait d’illusion là-dessus. En Espagne, la crise a été tout près d’être plus que ministérielle. Nous n’avions eu que trop raison au sujet de l’assemblée de Barcelone, et de la facilité avec laquelle elle se serait séparée, de réserver la suite, et d’écrire, comme on le dit là-bas : Mañana ; dans les choses de la Péninsule, il faut toujours réserver la suite. Mais elle vient de traverser une passe douloureuse, d’où elle a l’air de vouloir heureusement sortir. Et nous nous réjouirions de ce qu’on nous en dit, si tout ce qu’on nous en laisse dire n’était pas minutieusement contrôlé, et si des souvenirs qui ne sont pas très vieux ne remontaient pas, malgré nous, dans notre mémoire.


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, RENE DOUMIC.