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Chronique de la quinzaine - 31 août 1915

Chronique n° 2001
31 août 1915


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




« Il serait puéril, a dit M. le président du Conseil en montant à la tribune au commencement de la séance du 26 août, d’essayer de nous cacher à nous-mêmes les incidens qui se sont succédé dans ce palais depuis quelques jours. » Ces incidens, tout le monde en parlait hors de l’enceinte du Palais-Bourbon ; tout le monde les connaissait et les commentait ; ils commençaient même à inquiéter le pays. C’est dire qu’il était temps d’y mettre fin d’une manière ou d’une autre, soit par la chute du ministère, soit par une manifestation de confiance qui le consoliderait définitivement. M. Viviani l’a senti, et il a mis la Chambre en demeure de se prononcer d’une manière assez nette pour que l’atmosphère de malaise où on respirait difficilement depuis quelques semaines fût enfin dissipée. « A l’heure où nous sommes, a-t-il affirmé, il faut que la Chambre donne sa confiance au gouvernement, non pas par un ordre du jour qui passe, mais par l’adhésion permanente des cœurs et des esprits. C’est au parlementa nous donner la force nécessaire. Il faut nous garder ou nous renverser : pas de demi-mesure. » Il n’est rien de tel qu’une question bien posée, surtout quand elle l’est avec un accent de fermeté qui fait impression. On se demandait la veille si le gouvernement serait renversé ; il a été couvert d’applaudissemens enthousiastes, et la Chambre s’est ajournée au 16 septembre, ce qui est la marque de confiance la plus significative qu’elle pouvait lui donner. Elle va enfin lui laisser un peu de repos ; elle va en prendre elle-même : tout le monde en a besoin. Elle trouvera le pays aussi calme qu’elle a été elle-même agitée, et ce sera pour elle d’un bon exemple.

Il nous reste à raconter d’où est venue cette crise, ou plutôt cette menace de crise qui a si heureusement avorté. Lorsque la Chambre s’est réunie, après les premiers mois de la guerre, elle a donné un spectacle réconfortant ; elle s’est montrée animée du plus ardent et, en même temps, du plus sage patriotisme, et quelques-unes de ses séances seront parmi les plus belles pages de notre histoire parlementaire. Depuis, le parlement a rendu des services qu’il serait injuste de ne pas reconnaître. Ses Commissions ont fait beaucoup de besogne et plus d’une fois cette besogne a été bonne. Il y a là des hommes instruits, compétens, actifs, qui se sont donné pour tâche de rechercher, de constater ce qu’il y a eu d’insuffisant dans le rendement de nos administrations militaires et, comme on dit aujourd’hui, d’en intensifier la production. La Commission de la Guerre de la Chambre, et encore plus celle du Sénat, ont certainement fait œuvre utile et, puisqu’on parle de contrôle, il nous semble qu’elles ont trouvé le moyen d’exercer le leur. Enfermée dans ces limites, leur action a été salutaire. Mais la Chambre, mise peu à peu au courant de ce qui s’était passé dans les Commissions, a été prise d’impatience ; elle s’est demandé si elle n’avait pas à intervenir tout entière, non seulement pour contrôler le gouvernement, mais au besoin pour le remplacer. La multiplication des sous secrétaires d’État a été la manifestation de cette tendance dont il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’étonner, car tous les pouvoirs tendent naturellement à empiéter les uns sur les autres, et une partie de la politique a pour objet d’en défendre les limites respectives. Le gouvernement a eu bientôt quelque peine à défendre les siennes. La question du contrôle parlementaire a été passionnément discutée, et le groupe socialiste unifié s’est efforcé de la faire trancher radicalement en donnant d’une manière absolue aux Commissions le droit d’enquête sur tout ce qui concerne les armées, à l’exception toutefois des opérations militaires. Les autres groupes, chacun dans des proportions différentes, ont senti ce qu’il y avait là d’excessif ; leur bon sens y a opposé des résistances ; plusieurs solutions transactionnelles ont été proposées. Finalement, on s’est mis, ou on a paru se mettre d’accord, et il a été convenu entre les délégués de tous les groupes et le gouvernement que le contrôle des Chambres s’exercerait par l’intermédiaire de leurs Commissions, qui délégueraient à cet effet certains de leurs membres pour des missions temporaires et pour un objet déterminé. Chaque mission devait donner lieu à un rapport écrit et signé par le rapporteur, sous sa responsabilité. Le gouvernement a accepté cette transaction, étant bien entendu que, pour la mise en pratique, il y aurait entente entre les Commissions et lui. Les délégués des groupes ont, à l’unanimité, pris acte de « l’entente établie ; » et on a pu croire que la paix était faite. Mais si on l’a cru, on s’est trompé.

L’agitation a continué sous une forme nouvelle, celle qui est le plus conforme aux traditions et aux habitudes parlementaires : un ministre a été mis en cause et menacé d’être renversé. Il y a longtemps que les partis les plus avancés de la Chambre en veulent à M. Millerand et ont juré de se débarrasser de lui. Sous prétexte que tout n’a pas été pour le mieux au Ministère de la Guerre ; qu’il y a eu des erreurs, des négligences commises ; que, dans l’improvisation formidable à laquelle il a fallu se livrer, certains détails d’exécution ont été critiquables, M. Millerand a été mis en cause avec une véhémence ou, pour mieux dire, une violence dont on nous avait depuis un an épargné la manifestation dans un débat public. On discutait les crédits relatifs à la création de deux sous-secrétariats d’État. A propos de crédits, on peut parler de tout : le débat a porté tout de suite sur le service de santé, un de ceux, il faut bien l’avouer, dont le fonctionnement a le plus laissé à désirer au commencement de la guerre. Aussitôt les colères se sont allumées, les passions se sont déchaînées et M. le président Deschanel s’est vu forcé de lever une séance qui ne pouvait plus continuer ainsi. La suite du débat a été remise à huitaine, dans l’espoir que la température surchauffée de la Chambre se refroidirait un peu d’ici là. Cet espoir n’a pas été complètement déçu. Les colères et les passions sont restées les mêmes, mais elles se sont mieux contenues. Toutefois, si la nouvelle séance a pu atteindre son terme, il n’en a pas été de même du débat qui est une fois de plus resté en suspens. Qu’était-il arrivé ? M. Millerand avait parlé. Il l’a fait simplement, fortement, solidement, uniquement soucieux de défendre son administration plus que lui-même et s’adressant peut être plus au pays qu’à la Chambre dont il s’est médiocrement appliqué à ménager les susceptibilités spéciales. A mesure qu’il parlait, un air d’orage s’alourdissait sur l’assemblée. Un moment cependant, l’union s’est retrouvée parfaite : M. Millerand avait prononcé le nom du général Joffre ; la Chambre s’est levée presque entière et a éclaté en applaudissemens enthousiastes. Mais ce n’a été qu’un éclair, et lorsque M. Millerand est descendu de la tribune, à n’avait pas cause gagnée.

C’est alors que MM. Franklin-Bouillon et Alexandre Varenne ont annoncé qu’a la prochaine séance, — qu’on a encore renvoyée à huitaine, — ils demanderaient à M. le président du Conseil comment il concevait la possibilité de donner à la Chambre entière le moyen de connaître la vérité sur toutes les questions relatives à la défense nationale. On était loin de la transaction sur laquelle les délégués des groupes s’étaient mis d’accord avec le gouvernement ! Il ne s’agissait plus d’autoriser les Commissions à faire des enquêtes, sur certains points déterminés et limités ; ce château de cartes, péniblement édifié, était déjà renversé : il s’agissait maintenant de tout dire à la. Chambre entière, ce qui ne pouvait se faire qu’à huis clos. Il y aurait donc une séance secrète ; M. Varenne voulait bien consentir à ce qu’elle ne se terminât pas par un vote ; mais une fois qu’on saurait tout, on reprendrait, s’il y avait lieu, l’affaire en séance publique et alors on voterait. Qu’est-ce à dire ? La Chambre, en séance secrète, opérerait comme un juge d’instruction qui prépare le jugement sans le prononcer, après quoi elle se transmettrait à elle-même le dossier et s’érigerait en tribunal, avec la différence que, devant un tribunal ordinaire, on dit tout, tandis que, devant celui-ci, on ne dirait rien, on se contenterait de conclure sur des renseignemens qui resteraient confidentiels. Mais qu’en penserait le pays ? Qu’y comprendrait-il ? On se l’est demandé et nous avons assisté alors à un spectacle singulier. La séance secrète paraissait certaine quand elle a été proposée ; le gouvernement lui-même avait eu, disons la condescendance d’en accepter le principe ; mais presque aussitôt des oppositions se sont produites, des doutes sont venus aux esprits, les groupes ont commencé à se désagréger devant une question qui avait d’abord semblé toute simple, mais qui, à la réflexion, devenait délicate, inquiétante, menaçante, et chaque jour des défections se produisaient. Les partisans de la proposition lâchaient pied les uns après les autres. On se demandait si un secret confié à six cents personnes ne courait pas quelque risque de transpirer. Le bon sens reprenait ses droits, et quand M. Viviani est monté à la tribune, le 26 août, il n’y avait vraiment plus qu’à souffler sur la proposition de comité secret pour la faire s’évanouir. Au fond, personne n’en voulait plus. Les derniers coups lui ont été portés par MM. Paul Beauregard et Denys Cochin, et elle a été enterrée par M. Varenne lui-même dans des termes qu’on n’attendait pas de lui. Après avoir pris la défense du parlement qu’on a, disait-il, beaucoup calomnié ; après avoir assuré qu’il n’y avait dans son sein ni partis, ni intrigues, il a conclu ainsi, sans se soucier de la contradiction : « La Chambre n’a le choix qu’entre le secret ou le silence, car il n’y a pas moyen de porter à la tribune les questions relatives à la défense nationale. Si vous choisissez le silence, cela ne me déplaît pas, mais il faut qu’il soit bien entendu que nous cessons la guerre de couloirs et que nous ne pensons plus qu’à l’autre. » Il y avait donc une guerre de couloirs et on la poursuivait en même temps que l’autre ? Espérons que c’est fini.

Quant à M. Viviani, il n’avait jamais été mieux inspiré. Chaque phrase de son discours a été applaudie et méritait de l’être. Il a protesté une fois de plus contre toute paix prématurée et affirmé que nous ne pourrions songer à en faire une qu’après avoir assuré le triomphe du droit, brisé l’instrument du crime, restauré dans son intégrité territoriale l’héroïque Belgique et repris l’Alsace-Lorraine. C’est aussi La volonté de la Chambre et celle du pays. Tout est bien qui finit bien. Cette séance qui venait après deux autres mal engagées et mal conduites, était l’objet d’appréhensions légitimes : elle a assaini l’atmosphère et montré que si les couloirs parlementaires sont ce qu’a dit M. Varenne, la Chambre elle-même, prise dans son ensemble, a le sentiment des effrayantes responsabilités qui pèsent sur elle et s’arrête à temps au bord des fautes irréparables. Il vaudrait mieux, tout de même, s’arrêter un peu plus tôt.


Le Reichstag s’est ouvert, le 20 août, et sa première séance a été remplie par un grand discours de M. de Bethmann-Hollweg. Qui donc a dit que la répétition est la meilleure figure de rhétorique, la plus propre à entraîner la conviction ? Nul ne le croit plus fermement que le chancelier de l’Empire, et il rabâche à satiété les mêmes choses, ce qui est d’ailleurs une manière d’avouer qu’il a peu de confiance dans l’effet qu’elles ont produit jusqu’ici. Le remords chez lui devient volontiers agressif. On sent dans sa parole une impatience, un énervement, une irritation, une colère même de n’être pas cru ; peu à peu le ton s’en élève et devient de plus en plus violent. Cela plaît à son auditoire allemand et laisse le reste du monde tout à fait indifférent. M. de Bethmann-Hollweg perd son temps à raconter de nouveau à sa manière, qui est toujours la même, une histoire que tout le monde connaît : à notre tour, ce serait perdre le nôtre que de le suivre dans ces sentiers battus et rebattus. Qui ne sait aujourd’hui à quoi s’en tenir sur les origines de la guerre ? L’opinion est définitivement faite. Il faudrait, pour la changer, découvrir quelque fait nouveau qui changerait complètement la face des choses, et si ce fait existait, ce serait miracle qu’il fût encore ignoré.

M. de Bethmann-Hollweg a cru pourtant le trouver, il y a déjà quelques mois, lorsqu’il a lu, dans les papiers laissés à Bruxelles par le gouvernement, la mention d’une conversation sans autorité et sans portée qu’un colonel anglais aurait eue avec un général belge : il s’agissait de la neutralité de la Belgique et de l’utilité de prévoir d’avance ce qu’il y aurait lieu de faire pour la défendre, si elle était violée. Quoi de plus naturel, de plus légitime que cette suggestion où M. de Bethmann-Hollweg a voulu voir à tout prix la preuve que la Belgique avait manqué la première aux obligations d’une neutralité qui, dès lors, n’existait plus ? Un pareil sophisme n’a vraiment pas besoin d’être réfuté, mais puisque M. de Bethmann-Hollweg s’y acharne, il est peut-être bon de le caractériser, et c’est ce que sir Edward Grey vient de faire dans une lettre à la presse où il dit qu’« il n’y a rien de plus méprisable et de plus abject. » Mais enfin, puisque c’est la thèse du gouvernement allemand, il devrait s’efforcer de la rendre un peu moins invraisemblable : aussi est-on tout surpris de constater que, dans une autre partie de son discours, M. de Bethmann-Hollweg a fait précisément le contraire. Il y a parlé, en effet, d’une correspondance très abondante, trouvée, elle aussi, dans les papiers du gouvernement belge et que le gouvernement impérial a livrée à la publicité de la Gazette de l’Allemagne du Nord : c’est celle des ministres de Belgique dans plusieurs capitales de l’Europe pendant les dix années qui ont précédé la guerre. Elle est très uniforme dans le fond et dans la forme. Nous n’en citerons rien pour ne pas contrister des amis malheureux et qui n’ont pas mérité de l’être ; mais, certes, les ministres belges étaient aussi éloignés que possible d’être les adversaires de l’Allemagne. Tout au contraire, ils l’admiraient ; ils voyaient en elle un pays d’ordre, un pays conservateur, dont la politique assurait le maintien de la paix générale, tandis que cette paix menaçait constamment d’être troublée, on ne devinerait pas par qui : par l’Angleterre et par nous. Le gouvernement impérial a sans doute cru piquant de publier aujourd’hui ces dépêches : que prouvent-elles, sinon que la Belgique évoluait dans l’orbite de l’Allemagne et était à cent lieues de s’entendre contre elle avec l’Angleterre. Si M. de Bethmann-Hollweg a cru que, par cette publication, il ferait naître quelque gêne entre les alliés d’aujourd’hui, il a commis encore une de ces graves erreurs de psychologie qui sont si fréquentes chez ses compatriotes et chez lui. Que nous importe ce passé ? La Belgique sait maintenant à quoi s’en tenir sur les projets de domination universelle que l’Allemagne roulait depuis longtemps dans sa tête et dont Liège, Namur, Louvain, Anvers devaient être les premières victimes. Et qu’en ressort-il à notre sujet, de cette correspondance ? Hélas ! qu’on s’était tellement habitué partout à voir en nous des vaincus résignés, ou qui devaient l’être, que toutes les fois que nous relevions la tête, que nous formions un projet, nous défendions un droit, c’était un scandale en Europe, et que les meilleurs nous en voulaient de compromettre une paix où ils se trouvaient bien. La foudre, en tombant sur eux, ne les a que trop éclairés : elle leur a montré la solidarité qui existe entre toutes les nations libres, qui veulent continuer de l’être, et qui aiment mieux mourir que de manquer à l’honneur.

Toute cette première et longue partie du discours de M. de Bethmann-Hollweg nous laisse indifférens, mais il n’en est pas de même de la dernière, non plus que du récit sophistiqué fait par le chancelier des négociations qui ont eu lieu en 1912, entre l’Angleterre et l’Allemagne, sous prétexte d’assurer le maintien de la paix. Ces négociations avaient été précédées et préparées par un voyage de lord Haldane à Berlin. Germanophile avoué, nul ne pouvait être mieux choisi que lui pour ouvrir les voies et il les a ouvertes en effet ; mais les négociations ont été ensuite poursuivies à Londres et, là, on s’est aperçu vite que la prétention de l’Allemagne était d’engager l’Angleterre, sans s’engager elle-même, ce qui est d’ailleurs l’objet habituel de sa politique. Les deux pays essayèrent plusieurs formules d’entente sans parvenir à se mettre d’accord. L’Angleterre offrait de ne prendre part à aucune agression contre l’Allemagne. Celle-ci voulait davantage et, par exemple, que, « si on imposait la guerre, » l’Angleterre s’engageât à observer une neutralité bienveillante. Quoi de plus obscur qu’un pareil mot ? L’Allemagne ne soutient-elle pas encore aujourd’hui qu’on lui a imposé la guerre actuelle ? Dès lors, dans sa pensée, l’Angleterre n’aurait pas pu y prendre part. A Londres, où on ne regarde pas les traités comme des chiffons de papier et où on ne s’engage qu’à bon escient, on refusa de s’associer à une équivoque. C’est ce que sir Edward Grey explique aujourd’hui en disant dans sa lettre à la presse que, pour que les négociations eussent abouti, il aurait fallu que la Grande-Bretagne s’engageât à observer une neutralité absolue, tandis que l’Allemagne, aux termes de ses alliances, serait restée libre de participer à n’importe quelle guerre européenne. Ces négociations nous reportent à trois ans en arrière, elles appartiennent au passé : le présent, il faut le chercher dans les intentions que révèle-le discours de M. de Bethmann-Hollweg. Sir Ed. Grey le résume en ces termes qui sont, dit-il, textuellement reproduits : « L’Allemagne devra avoir la haute main sur les destinées de toutes les autres nations, être le bouclier de la paix et de la liberté pour les grandes et pour les petites. » Celles-ci n’auront que les libertés que l’Allemagne voudra bien leur accorder. Et le ministre des Finances allemand venant après M. de Bethmann-Hollweg, a conclu à son tour « qu’un lourd fardeau de milliards devra être supporté, pendant plusieurs décades, non par l’Allemagne, mais par ceux qu’il lui plaît de qualifier les instigateurs de la guerre. En d’autres termes, la prétention de l’Allemagne est que, pendant plusieurs décades, toutes les nations qui lui auront résisté, devront peiner pour lui payer tribut sous forme d’indemnités de guerre. » Tel est le double programme allemand, politique et financier.

Le jugement porté sur le discours du chancelier par sir Edward Grey est-il inexact ? est-il exagéré ? On peut en juger par cette ligne que nous en détachons : « La politique anglaise de l’équilibre des Puissances doit disparaître ; » et cette autre : « L’Europe ne peut obtenir la paix qu’avec une Allemagne forte et inviolable. » Pourquoi M. de Bethmann-Hollweg attribue-t-il à la seule Angleterre la politique d’équilibre, alors que c’est celle de l’Europe civilisée, comme toute son histoire en témoigne, et que c’est notamment celle de la France qui, en dépit de quelques courts momens d’aberration, y est constamment restée fidèle ? La politique d’équilibre a pour objet, comme son nom même l’indique, d’empêcher une seule nation de devenir si puissante que, s’emparant de l’hégémonie du monde, elle prétende le soumettre à sa domination. Il n’y a pas de politique plus respectueuse de la dignité autant que de la liberté humaines et il faut avoir une singulière imprudence pour en afficher une autre en ce moment. Mais rendons grâce à l’Allemagne de le faire : c’est une des rares preuves de sincérité ingénue qu’elle nous ait données depuis le commencement de la guerre et comme un jet lumineux au milieu de son habituelle hypocrisie. Si nous n’avions pas été fixés par avance sur ses ambitions, nous le serions maintenant.

Ces ambitions n’ont pas de limites. On aurait compris que l’Allemagne, fière de la puissance qu’elle avait acquise avant de la compromettre aussi gravement, se refusât à déchoir et annonçât la résolution de lutter jusqu’au bout pour maintenir sa grande situation dans le monde. Mais ce n’est plus assez pour elle ; la situation d’hier a cessé de lui suffire ; elle ne veut plus d’équilibre entre elle et les autres ; elle veut être maîtresse de tout. Les continens ne sont pas assez vastes pour la satisfaire, il lui faut aussi la mer dont elle demande la liberté, avec le sens particulier qu’elle a toujours donné à ce mot : liberté pour elle, asservissement pour autrui. Dans ce nouveau champ d’activité, elle rencontre la barrière que lui oppose l’Angleterre : de là vient la haine de plus en plus féroce qu’elle éprouve pour ce noble pays et qui ne s’était pas encore manifestée avec autant de fureur et de rage que dans le discours du chancelier. Tous les voiles y sont déchirés et, si l’Angleterre a pu en douter jusqu’à ces derniers temps, elle sait aujourd’hui que, de tous les pays de l’Europe, elle est le plus directement visé par le déchaînement des appétits teutons. La guerre contre l’Angleterre a été préparée lentement, sournoisement, avec une méthode inflexible et, si elle avait éclaté dans quelques années au lieu de l’avoir fait maintenant, cette préparation aurait été portée si loin que tout aurait été à craindre. La puissance des armes modernes a changé les anciennes conditions de la guerre, et le détroit n’assure plus, pour l’avenir, une protection suffisante à l’Angleterre : elle le sait, elle est avertie. La liberté des mers ne saurait être plus grande qu’elle ne l’a été depuis un siècle en temps de paix : en temps de guerre, il faut demander aux survivans du Lusitania et de l’Arabic ce qu’elle est déjà devenue depuis que l’Allemagne s’en mêle. L’Arabic est ce navire marchand qui, parti de Liverpool pour New-York, où il ne transportait certainement pas des armes de guerre, a été torpillé sans avertissement préalable par un sous-marin allemand. Le désastre a été moins grand que celui du Lusitania, mais les intentions de l’agresseur, de l’assassin, étaient les mêmes, et deux Américains ont péri. C’est jusqu’ici la seule réponse que l’Allemagne ait faite à la dernière note par laquelle M. Wilson lui notifiait qu’il prendrait pour un « acte inamical » toute violation des principes du droit des gens qui coûterait la vie à un citoyen de la libre Amérique. Nous ne parlerons pas davantage de l’incident aujourd’hui : le patient M. Wilson a demandé des explications et on assure au moment où nous écrivons que le comte Bernstorf lui en a donné ou promis d’excellentes. C’est ce qu’il faudra voir de près. En attendant, M. de Bethmann-Hollweg continue le plus sérieusement du monde de présenter l’Allemagne comme le champion de la liberté des grandes et des petites nations. Les grandes nations savent ce qu’il en faut penser, et il semble que les petites commencent à se le demander avec quelque anxiété. Nous recommandons aux neutres la lecture et la méditation du discours de M. de Bethmann-Hollweg.

Les neutres sur lesquels se porte aujourd’hui l’attention principale sont toujours ceux des pays balkaniques : peut-être la déclaration de guerre de l’Italie à la Porte leur apportera-t-elle aussi des sujets de réflexion. Toute son attitude prouve que l’Italie aurait désiré n’avoir qu’un ennemi, l’Autriche-Hongrie, qui détient des terres irrédentes ; on sait avec quelle résolution hardie, ses précautions une fois prises, elle lui a déclaré la guerre ; mais elle ne l’a déclarée ni à l’Allemagne, ni à la Porte, bien qu’elles soient les alliées de l’Autriche, et l’Allemagne et la Porte ne la lui ont pas déclarée davantage ; elles se contentent de la lui faire. La différence est que l’Allemagne y met quelque discrétion, tandis que la Turquie n’y en a mis aucune. Elle a ostensiblement soutenu l’insurrection arabe en Libye, elle y a envoyé-des officiers, elle a fomenté le dangereux fanatisme des Senoussis. C’était déjà beaucoup, mais elle a fait davantage : elle a empêché les Italiens qui sont sur certaines parties de son territoire d’en sortir pour regagner leur pays. Vainement le Cabinet de Rome a protesté, puis menacé : rien n’y a fait. Il y avait évidemment un parti pris de la part de la Porte, et il est difficile, il est même impossible de croire qu’elle-l’ait pris sans y avoir été encouragée. Quoi qu’il en soit, l’hostilité ottomane s’est manifestée avec une telle évidence de provocation que-l’Italie n’a pas pu la supporter plus longtemps ; son honneur même y était engagé ; elle a donc déclaré la guerre. Nous ne savons rien encore de la manière dont elle la fera, ni des points sur lesquels elle portera son effort, soit sur terre, soit sur mer ; ses intentions, qu’elle, a eu le temps de mûrir, sont sûrement arrêtées, mais ne sont pas encore connues ; elles le seront sans doute bientôt et quand l’exécution commencera, l’ébranlement se fera sentir dans tout l’Orient méditerranéen ou l’Italie a aussi des terres à recouvrer. Collaborant avec les Alliés auxquels elle apportera sa force, elle profitera de la leur et donnera par-là aux pays balkaniques un exemple de nature à les frapper. Quelques-uns pourront même y prendre un intérêt particulier. Mais n’anticipons pas sur un avenir dont les modalités restent incertaines : pour le moment, c’est sur les Balkans mêmes que nos yeux doivent se tourner.

Nous n’avons pu faire, il y a quelques jours, qu’une allusion rapide à une récente démarche des Alliés auprès de toutes les Puissances balkaniques. C’est le 6 août, si nous ne nous trompons, que des notes ont été remises à Nich, à Sofia, à Athènes et à Bucarest, avec l’intention avouée de reformer l’entente si malencontreusement rompue, en 1913, entre les pays chrétiens de la péninsule. Il est bien inutile aujourd’hui de relever les fautes commises et d’attribuer les torts principaux à ceux-ci ou à ceux-là. L’histoire débrouillera cet écheveau comme elle le pourra : quant à nous, c’est de la politique, et non de l’histoire que nous avons à faire. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils le croient ou non, les pays balkaniques sont solidaires les uns des autres : ils seront forts et respectés quand ils seront unis, ils seront faibles et traités connue tels quand ils ne le seront pas. Certaines Puissances ont toujours travaillé à les mettre en opposition les uns contre les autres, afin de les dominer tous. Elles y avaient peut-être intérêt ; mais ni la France, ni l’Angleterre n’en ont un semblable, et la Russie ne l’a eu que par accident, lorsqu’elle a dû lutter contre les intrigues de l’Autriche, passée maîtresse dans l’art de diviser pour régner. Aujourd’hui, la politique des Alliés n’est et ne peut être qu’une politique d’union dans les Balkans ; mais quelque utile et même nécessaire qu’elle soit pour les Balkaniques eux-mêmes, des souvenirs récens et cuisans en rendent la réalisation difficile et, pour qu’elle aboutisse, il faut beaucoup oublier et beaucoup réparer. Les Alliés n’ont pas été découragés par les difficultés de la tâche : ils l’ont entreprise courageusement, dans l’espoir que la raison finirait par avoir raison.

Que l’intérêt des Balkaniques soit de faire corps avec les Alliés, rien n’est moins douteux et ils le sentent eux-mêmes. Ils ne croient pas, même après avoir lu le discours de M. de Bethmann-Hollweg, que l’Allemagne soit le bouclier qui protège leur liberté ; ils savent à quoi s’en tenir sur la théorie qu’elle professe ou plutôt qu’elle applique en vue du bien des petits pays, et c’est une raison de plus pour qu’ils en forment un grand, grâce à leur union ; mais ils ont besoin qu’on les y aide par des conseils et des exhortations dans lesquels ils reconnaissent de la bienveillance et de l’autorité. Les suggestions des Alliés ont certainement ce caractère : néanmoins, pour qu’elles soient suivies, il reste encore beaucoup à faire. La Roumanie se trouve à cet égard dans la situation la plus facile : on lui a accordé tout ce qu’elle demandait. Puisqu’on devait finir par-là, comment ne pas exprimer le regret qu’on ne l’ait pas fait plus loi ? Si la Roumanie était intervenue lorsque les Russes étaient sur les Carpathes, la situation générale aurait été profondément modifiée et la durée de la guerre sensiblement abrégée. L’occasion a été perdue : nous ne le rappelons pas pour exprimer des récriminations qui seraient bien vaines, mais pour que la leçon profite et que la faute ne se renouvelle pas. Il y a dans toutes les choses humaines un moment précis et fugitif qu’il faut saisir, car c’est celui où l’effort qu’on fait obtient le plus facilement et rapidement la plénitude de ses résultats. Que la Serbie, la Bulgarie et la Grèce profilent de l’expérience d’autrui et quelles fassent aujourd’hui ce qu’elles seront amenées à faire demain : tout le monde en profitera, elles en profiteront les premières.

La Serbie semble l’avoir compris, en quoi elle a montré un esprit politique au moins égal à son héroïsme militaire et peut-être plus méritoire. Cette nation, qui naguère encore ne faisait qu’une modeste figure dans le monde, s’est révélée grande par l’intelligence autant que par le cœur. Ce qu’on lui demande, il lui est infiniment pénible et douloureux de l’accorder, car c’est la plus grande partie de la Macédoine qui lui a été attribuée par le traité de Bucarest et elle y tient comme à un morceau de sa chair. Aucun sacrifice ne peut lui être plus sensible : cependant, elle s’est résignée à le faire à l’intérêt général dont elle n’a pas voulu séparer le sien. Ce sera l’honneur de M. Pachitch d’avoir fait comprendre à la Skoupchtina cette nécessité politique et ce sera celui de la Skoupchtina d’y avoir accédé. L’ordre du jour qu’elle a voté le 24 août, par 103 voix contre 22, est ainsi conçu : « Après les renseignemens que le gouvernement a donnés à huis clos, la Skoupchtina, rendant hommage aux héros tombés, affirmant sa résolution de soutenir, aux côtés des Alliés, la lutte pour la libération et l’unité serbe-croate-slovène au prix des sacrifices indispensables, pour garantir ses intérêts vitaux, approuve la politique du gouvernement et passe à l’ordre du jour. » Avant de consulter l’assemblée, M. Pachitch était allé sur le front causer avec le prince héritier : l’unanimité s’est donc faite dans tous les pouvoirs publics, grâce à une confiance réciproque dont ils sont tous également dignes. Sans doute, la Serbie discutera encore et n’accordera que le moins possible, mais elle accepte de faire les « sacrifices indispensables, » et ce mot dit tout. La partie de l’Europe qui ! lutte en ce moment pour son indépendance, ou plutôt pour celle de tous, avait déjà une forte dette de reconnaissance envers la Serbie : cette dette est encore accrue.

Qu’adviendra-t-il de la Grèce ? Ses sympathies pour la cause des Alliés ne sont pas douteuses, mais on sait par suite de quelles circonstances elles n’ont pas encore pu s’exprimer complètement. Les nôtres sont restées les mêmes pour la Grèce, et nous ne demandons, quand l’heure en sera venue, qu’à pouvoir les lui témoigner pratiquement. Mais aucun pays ne peut espérer qu’en vertu de principes absolus, qui sembleraient se réclamer d’une sorte de droit divin, les choses tourneront pour lui de la même manière, quoi ! qu’il fasse ou qu’il ne fasse pas. Cette vérité est trop évidente pour qu’on y insiste. Nous avons salué avec confiance et espérance le retour au pouvoir de M. Venizelos. Il y a été porté par le vote du pays, et le roi Constantin est trop respectueux des règles constitutionnelles pour n’avoir pas donné à ce vote la sanction qu’elle comportait. Certes, les circonstances sont difficiles, mais M. Venizelos ne les regarde pas comme au-dessus de son intelligence et de son courage, puisqu’il n’a accepté la charge de constituer le ministère qu’après une enquête de plusieurs jours sur une situation politique et internationale dont il a voulu d’abord connaître tous les secrets. Son enquête terminée, il s’est mis à l’œuvre sans plus tarder avec une autorité qui était déjà grande lorsqu’il était au pouvoir et qui a encore grandi par la manière dont il l’a quitté. Mais que fera-t-il ? Quelle décision prendra-t-il au sujet de la démarche que les Alliés ont faite à Athènes comme à Nisch ? Quelle solution donnera-t-il au problème délicat qui lui est posé ? Si nous nous en tenions aux deux admirables lettres qu’il a adressées au Roi en janvier dernier et qui ont déterminé sa retraite, nous n’aurions aucun doute à ce sujet ; mais nous ne pouvons pas oublier qu’en quittant le ministère, M. Venizelos a dit que, même s’il y revenait, il ne pourrait plus réparer le mal qui avait été fait, et on a pu constater depuis qu’au cours de sa campagne électorale, il a exposé aux électeurs une politique assez sensiblement différente de celle d’autrefois. Il y a donc pour nous une part d’inconnu dans ce qu’il fera demain. Et pourtant, si nous regardons seulement la situation générale, elle est peu changée. La démarche que les Alliés viennent de faire à Athènes ressemble presque trait pour trait à celle dont M. Venizelos avait été l’objet lorsqu’il a écrit ses lettres au Roi. Il s’agit toujours de désintéresser la Bulgarie de manière à obtenir son concours et à assurer l’avenir de l’hellénisme en Asie Mineure, à côté des autres peuples appelés à régénérer ces pays qui ont été autrefois si florissans et où le génie de la Grèce et de Rome s’est manifesté avec tant d’éclat, sans parler de celui des Puissances qui, à des époques plus récentes, y ont laissé une marque non moins profonde de leur action civilisatrice. La lice est déjà ouverte à la concurrence.

Quant à la Bulgarie elle, est en tout cela la partie prenante. On ne lui demande rien en fait de territoires ; c’est elle qui demande, et on lui offre beaucoup. Son attitude est toujours la même, attentive, expectante, énigmatique, peut-être simplement indécise. Cependant M. Radoslavof a dit à diverses reprises que la neutralité ne pouvait être le dernier mot de sa politique et qu’elle en sortirait un jour prochain.


Nous ne faisons pas ici une étude militaire sur les opérations qui viennent de se produire et qui continuent en Pologne, en Courlande, en Lithuanie, en Esthonie : bien qu’elles n’aient pas tourné dans leur ensemble à l’avantage des Russes, elles n’ont diminué en rien l’admiration que mérite leur armée, soldats et officiers. Il est impossible de se battre mieux qu’ils ne l’ont fait avec les moyens dont ils disposent. Rarement l’héroïsme a été poussé aussi loin. Le grand-duc Nicolas, dans la situation difficile où il se trouve, continue de montrer les qualités d’un véritable homme de guerre, et la retraite qu’il dirige avec une remarquable maîtrise sera certainement une belle page dans l’histoire militaire de la Russie. Des villes importantes sont, à la suite de Varsovie, tombées entre les mains de l’ennemi, et ce sont là des sacrifices cruels, bien qu’on les sente provisoires. Les journaux allemands et les journaux autrichiens sont entrés en polémique pour savoir auquel de leurs pays appartiendra la Pologne et auquel on empruntera le Roi qui sera chargé de faire son bonheur ? On n’en sait encore rien. Cela rappelle les discussions d’autrefois sur les duchés de l’Elbe, bien que les analogies ne nous cachent pas les différences des situations. En attendant, on est forcé de s’en tenir au discours de M. de Bethmann-Hollweg. « Nous avons maintenant, nos alliés et nous, a-t-il dit, la lâche de gouverner la Pologne : nous la gouvernerons, autant que possible, avec le concours du peuple. » On sait déjà par maint exemple ce que l’Allemagne entend par la réserve comprise dans le mot : « autant que possible. » Le peuple polonais doit s’attendre à ce qu’aucun concours ne lui soit demandé : mais il lui reste l’espérance. Déjà un retour de fortune a porté au pavillon allemand l’atteinte qui devait peut-être lui être le plus sensible : la flotte qui opérait dans le golfe de Riga, et qui avait commencé un débarquement sur la côte orientale, a éprouvé un échec sérieux et a dû se retirer. Elle reviendra vraisemblablement à la charge, mais l’échec n’en est pas moins un fait acquis. Sait-on le parti auquel s’est arrêtée à ce sujet la presse allemande, ou qu’on lui a imposé ? Elle n’a pas soufflé mot de l’affaire de Riga. Elle énumère les succès en les exagérant, elle dissimule et cache les revers. L’amour-propre germanique s’en trouve mieux, et on n’a pas trouvé à Berlin un autre moyen de maintenir la confiance.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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