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Chronique n° 1113
1er septembre 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




1er septembre 1878.

Par ce temps d’apothéoses banales, d’engouemens éphémères et de popularités équivoques, il y a eu du moins tout récemment une occasion heureuse de rendre hommage à une vraie gloire du siècle, et il va y avoir une occasion nouvelle de montrer que le pays n’oublie pas ses grands serviteurs. Dans trois jours, l’anniversaire de la mort de M. Thiers, célébré à Notre-Dame de Paris, va raviver l’image de celui qui a illustré sa vieillesse par son dévoûment à la France éprouvée. Il n’y a pas plus de deux semaines, dans une ville de la Bourgogne, à Mâcon, on se réunissait pour l’inauguration d’une statue élevée à Lamartine, fils de ces contrées par la naissance, illustration de la France et du monde par le génie. Ces fêtes ou ces cérémonies commémoratives, c’est le hasard qui les a rapprochées, et, par les incidens qui s’y mêlent ou qui les accompagnent, elles sont presque de la politique aujourd’hui; elles ont leur signification, leur caractère dans nos affaires du moment.

Certes, s’il est un homme fait pour avoir les honneurs qui couronnent les existences privilégiées, pour être représenté par le bronze et le marbre, c’est celui dont le génie a été une des lumières du siècle; c’est celui qui a ému, ébloui, captivé une génération, plusieurs générations, et qui, après avoir été un des rénovateurs de la poésie, est devenu un moment un des grands acteurs de la politique : c’est Lamartine! né à la fin de l’autre siècle, doué d’une nature merveilleuse, poète d’inspiration, diplomate par convenance de famille dans sa jeunesse, député quand il l’a voulu, orateur puissant, historien pathétique, appelé un jour après trente ans de succès à gouverner son pays dans une effroyable tempête, Lamartine a connu toutes les fortunes et toutes les popularités. Il a régné par l’imagination et par l’éloquence, par cette inépuisable et incomparable fascination dont il avait le secret. — Il a dilapidé ce règne, dira-t-on, il a gaspillé les dons qu’il avait reçus, faute de savoir en régler l’usage. Après cette carrière éclatante, il a vécu encore assez pour assister à sa propre ruine, expiant dans un sombre déclin l’orgueilleuse ambition qui l’avait un jour emporté jusqu’à vouloir être le chef d’un peuple, le héros et le guide d’une révolution. Il est vrai, il a mal fini, le pauvre grand homme! il a expié les audacieuses impatiences de son esprit et les prodigalités de sa vie, les défis jetés à la destinée pour son pays, et les imprévoyances dans ses affaires privées. Lorsqu’il s’est éteint il y a près de dix ans, il n’était plus que l’ombre de lui-même. Il n’a eu qu’un dernier bonheur, celui de ne point assister aux désastres de la France, de ne pas voir l’ennemi fouler cette terre de Bourgogne où il était, allé chercher le repos, où il venait de prendre sa place dans une sépulture de famille. Sauf cette suprême épreuve épargnée à sa vieillesse, il a connu toutes les autres, les défections d’opinion après la popularité, l’indifférence ironique méconnaissant et insultant la gloire, les gênes cuisantes sous les apparences de la richesse, les créanciers se lassant d’attendre un héritage obéré. Que veut-on de plus? Il a subi les expiations de son vivant, c’est vrai; mais dans ce naufrage de tant d’illusions et de tant d’espérances, de tout ce qui aurait pu faire une existence honorée, comblée et heureuse jusqu’au bout, il est resté toujours ce qui ne périt pas, ce que rien ne peut effacer, le génie allié à la noblesse native d’un des êtres humains les mieux doués qui aient vécu dans ce siècle et dans beaucoup de siècles.

C’était le privilège de Lamartine de ne pouvoir être vulgaire en rien, de garder dans tout ce qu’il faisait et dans tout ce qu’il pensait, même, si l’on veut, dans ses défaillances et dans ses erreurs, une élévation naturelle. Politique, il a pu avoir ses versatilités et jouer parfois avec la réalité comme avec une grande fiction; il a pu s’abuser lui-même et déconcerter l’opinion par ses métamorphoses, par ses contradictions, par son impatience à jeter le pays dans la république au 24 février 1848; mais cette république, à laquelle il donnait le gage d’une popularité alors incomparable, il l’a voulue aussitôt dégagée des traditions de violences, honnête et régulière. Le lendemain, il a eu le courage de se faire le tribun de la société en péril, tenant tête à l’anarchie déchaînée, refusant de souscrire aux rêves des sectes aussi bien qu’aux passions des multitudes. C’est lui, après tout, qui a jeté dans le monde cet idéal d’une république libérale, conservatrice et pacifique, irréalisable peut-être il y a trente ans, et devenue, après bien d’autres catastrophes, le seul régime possible, le régime de la nécessité et de la raison.

Poète, écrivain, historien, il a sans doute les faiblesses du génie complaisant pour lui-même; il a ses négligences, ses prolixités, favorisées surtout dans les dernières années de sa vie par les excès de production, par cette improvisation hâtive qui se répandait en toute sorte d’œuvres, sans mesure et sans choix; mais, le grand prodigue, il n’a pas réussi à épuiser ses dons. Ce qui a toujours fait et ce qui restera l’originalité de Lamartine, c’est une sorte de fécondité spontanée, la puissance du souffle, la magie du langage. La parole, les sons, les images, semblent s’épancher de ses lèvres comme d’une source intarissable, et au milieu même de ses derniers abandons, jusque dans les œuvres de son déclin, dans ces Entretiens dont il faisait un répertoire universel, il y a des pages merveilleuses. Il rajeunit tout, le cadre d’une scène, les impressions, les souvenirs. Qui ne se rappelle ces récits d’une lecture d’Homère au milieu des soins de la maison de famille, ou d’une lecture de l’Arioste dans une villa des bords de l’Adriatique? Homme, il a eu certainement d’autres faiblesses, des oublis, des mouvemens d’un égoïsme naïf. Il n’a pas su conduire ses affaires, lui qui avait la fatuité d’être un économiste et un financier de premier ordre! Mais, à travers tout, il a été un homme dans la supérieure et libérale signification de ce mot. Il a été un être privilégié, s’élevant sans effort au-dessus des vulgarités et des calculs subalternes de la vie, portant sa noblesse dans ses traits, dans le geste, dans le regard, mêlant la dignité extérieure à la grâce dans la familiarité, ayant toujours la main ouverte pour un bienfait, facile à ses amis, gardant jusqu’au bout le culte de sa mère et l’affection du lieu natal. Il s’est ruiné peut-être un peu pour ne pas se séparer des propriétés qu’il aimait; il avait des tendresses pour Saint-Point, pour Milly, pour ses arbres, pour ses coteaux qu’il a consacrés par sa poésie, qui étaient une partie de sa vie. C’est le Lamartine de l’intimité, tel que ses amis l’ont connu et aimé, tel que M. Henri de Lacretelle le fait revivre dans des pages familières où se reflète encore cette glorieuse image.

De quelque manière qu’on le juge, chez cet homme à la destinée si étrange, il y avait la grandeur dans la grâce, il y avait ce qui fait les renommées universelles, ce qui est au-dessus des conflits des partis, ce qui survit aux fluctuations de la popularité, et à coup sûr ses compatriotes lui devaient bien l’hommage de cette statue qui lui a été élevée dix ans après sa mort, qui a été inaugurée l’autre jour au milieu des fêtes de Mâcon. Il y a eu pèlerinage à Saint-Point, auprès de l’ombre de Lamartine affectueusement gardée par une pieuse héritière, — processions de jeunes filles à Mâcon, banquets, discours du maire et du préfet. Rien de mieux! Par quelle fatalité cependant, par quelle singulière combinaison de maladresses, de malentendus ou d’oublis est-il arrivé qu’à cette fête commémorative, autour de la statue de Lamartine, il ne s’est trouvé que des personnages locaux et des fidèles assez obscurs d’une telle gloire? Oui, en vérité, le jour où un hommage solennel devait être rendu à celui qui a été un des plus grands poètes de tous les temps, un des plus puissans orateurs parlementaires, un chef de gouvernement dans l’orage, le promoteur inspiré de la seule république possible, ce jour-là, il paraît qu’il ne s’agissait que d’une fête mâconnaise! M. le maire et M. le préfet suffisaient pour faire les honneurs. Il n’y a eu aucun membre du gouvernement, pas même un sous-secrétaire d’état. Les assemblées, sénat et chambre des députés, n’ont pas eu l’idée de se faire représenter. M. Gambetta, trop occupé, s’est excusé; tout le monde s’est excusé! Chose plus bizarre encore, l’Académie française elle-même a été absente. Elle avait, il est vrai, chargé M. Victor de Laprade d’aller parler en son nom; malheureusement, M. de Laprade, depuis longtemps valétudinaire, s’est trouvé dans l’impossibilité d’aller à Mâcon, et l’Académie a tiré sa révérence à Lamartine, elle s’était mise en règle, elle n’avait plus personne à envoyer. Voilà comment on procède! C’est, dit-on, la faute du conseil municipal de Mâcon, qui n’a pas été un habile maître des cérémonies, qui n’a su ni choisir un moment favorable, ni faire les invitations. C’est possible, quoique l’excuse ne lût pas bonne pour tout le monde. Il n’est pas moins singulier que tout se soit ainsi passé dans une circonstance où un hommage public au plus brillant des hommes pouvait avoir sa signification généreuse. Ce qui serait plus triste, plus humiliant encore, ce serait que cette abstention générale, cette sorte de défection organisée cachât ou des ressentimens de partis, ou la crainte de se compromettre par des discours, ou une froideur vulgaire pour une gloire nationale. Si c’est le hasard qui a tout fait, c’est un hasard malheureux ; s’il y a eu autre chose, ce n’est pas Lamartine qui peut en souffrir.

Et puisqu’il s’agit de ces hommages dus à de grands serviteurs du pays, puisque nous en sommes aux incidens qui se mêlent parfois à ces manifestations du sentiment public, est-ce que le nom de M. Thiers lui-même ne vient pas d’être ballotté de la belle façon? On peut se rassurer sans doute, la mémoire de l’ancien président de la république sera honorée comme elle doit l’être par le service qui va être célébré dans trois jours à Notre-Dame, et un monument sera élevé à Saint-Germain. Il n’est pas moins vrai qu’il n’y aurait point de monument à Saint-Germain, si on écoutait M. Maurice Richard, conseiller général de Seine-et-Oise, qui ne veut pas absolument que M. Thiers soit un grand homme, — et peu s’en est fallu que l’ombre de l’ancien président de la république ne fût privée de la présence de délégués marseillais à Notre-Dame. L’ombre de M. Thiers a échappé à cette terrible humiliation, le conseil municipal a fini par se décider à se faire représenter au service d’anniversaire; mais ce n’est pas sans peine, ce n’est pas sans une longue et orageuse discussion qu’on en est venu à bout : il a fallu un vote solennel et motivé pour savoir, d’abord si on enverrait des délégués, puis si ces délégués seraient envoyés aux frais de la ville.

Ils sont bien étranges, ces conseillers municipaux de la bonne ville de Marseille. Il y en a un qui ne veut pas qu’on se fasse représenter à Notre-Dame, parce que c’est une cérémonie religieuse ; il y en a un autre qui frémit encore à la pensée que M. Thiers a parlé un jour de la « vile multitude. » Un troisième n’entend pas raillerie sur ses droits, il ne pardonne pas à l’ancien président de la république d’avoir osé dissoudre un conseil municipal dont il faisait partie. Le plus original est celui qui résume tout en proclamant que M. Thiers est « l’autour des mitraillades de la rue Transnonain, le bourreau de la commune,… l’émule des deux Bonaparte! » Ceux qui parlent ainsi ne sont point la majorité sans doute, puisqu’ils ont été vaincus au scrutin; ils forment cependant une minorité assez sérieuse, surtout fort bruyante, — et voici maintenant une bien autre histoire! Depuis que l’envoi des délégués au service de M. Thiers a été décidé en dépit des furibonds, ce malheureux conseil municipal, maigre tous les gages qu’il a donnés au radicalisme, est signalé comme l’âme damnée de la préfecture. Le vote qu’il a émis « est le triomphe de la réaction. » Les Marseillais sont « menacés d’une honte » — la honte d’avoir des commissaires à Notre-Dame ! Ils sont sommés de rappeler leurs représentans « à la pudeur, au respect de leur mandat. » C’est la minorité qui crie tout cela depuis quelques jours, — et les Marseillais, qui passent pour des gens d’esprit, finiront peut-être par s’apercevoir qu’avec les conseillers qu’ils se sont donnés ils courent le risque d’être couverts d’un indicible ridicule; car enfin cela ne fait rien à M. Thiers que les délégués de sa cité natale soient absens ou présens à Notre-Dame, tandis que l’aimable et ingénieuse ville aurait pu avoir à dévorer l’humiliation d’être livrée à la risée du monde en paraissant renier le plus glorieux de ses enfans, celui qui à lui seul représente pour Marseille et pour la France plus d’illustration que toutes les assemblées locales présentes et futures. Ce n’est rien assurément, ce n’est qu’un conseil municipal ou une fraction de conseil municipal qui crie ! C’est pourtant un symptôme. Les radicaux de Marseille et ceux qui peuplent les conseils locaux de quelques autres villes tiennent à ne pas se laisser oublier, à rappeler de temps à autre qu’ils ont leur république et leur politique à eux. Un jour ils veulent mettre à bas la statue de M. de Belzunce par une fantaisie révolutionnaire; un autre jour, c’est M. Thiers qui à leurs yeux n’est pas moins réactionnaire que M. de Belzunce, On n’ignorait pas leurs sentimens; on savait bien qu’ils ne réservaient pas leurs dévotions pour Thiers ou Lamartine, Ils montrent une fois de plus ce qu’on pourrait attendre d’eux, et contre leurs jactances, contre leurs agitations, la politique la plus efficace aujourd’hui c’est de donner une force de gouvernement à cette république légale, constitutionnelle, que représentent avec éclat les noms de Lamartine et de Thiers, — la seule que le pays ait acceptée et qu’il puisse accepter.

Tout ce qui peut préparer ou hâter ce résultat est évidemment ce qu’il y a de mieux à l’heure où nous sommes, et le discours que M. le ministre de l’intérieur a prononcé il y a quelques jours à Mortagne dans l’Orne, une allocution plus récente encore de M. le ministre des affaires étrangères à Laon, ont justement le mérite de répondre à cette situation. L’un et l’autre, M. de Marcère et M. Waddington, sous des formes différentes, semblent s’être proposé de résumer cette politique de raison qui consiste à poursuivre la paix intérieure par l’affermissement, par le jeu régulier des institutions entre les partis extrêmes. Que tous ceux qui cherchent dans des crises nouvelles la réalisation de leurs espérances et qui au fond craignent le succès d’une république libéralement sensée s’efforcent de démontrer que cette république est impossible; qu’ils mettent un triste zèle à tirer parti du moindre incident, à créer des difficultés, à entretenir par tous les moyens l’incertitude, c’est tout simple, ils sont dans leur rôle. Ils en sont pour le moment à ce qu’on peut appeler une politique négative, la politique des dénigremens et des faux bruits servant à propager la défiance. Tout leur est bon, pourvu qu’ils puissent éveiller une crainte, jeter un doute sur le lendemain. Tantôt c’est le ministère qui se divise, qui se disloque et qui va être remplacé : on n’attend pour le renouveler que le retour des chambres et l’entrée d’une majorité décidément républicaine dans le sénat. Tantôt c’est M. le président de la république lui-même qui va donner sa démission; dès la clôture de l’exposition, au plus tard après les élections sénatoriales, M. le maréchal de Mac-Mahon doit se retirer! On dirait une succession déjà ouverte : que va-t-il arriver? quels sont les candidats à la présidence? on ne s’arrête plus. Et pourquoi M. le maréchal de Mac-Mahon se retirerait-il? Lorsqu’il a cru de son devoir d’accepter la situation que les événemens de l’an dernier lui ont créée, il l’a fait, nous n’en doutons pas, par patriotisme et par dévoûment. Les raisons qui l’ont déterminé n’ont pas perdu leur puissance, et son pouvoir n’est ni contesté ni menacé. Par une fortune rare, après de si violens ébranlemens, il a dû à l’honnêteté évidente de ses résolutions, à la correction de l’attitude qu’il a prise, de ne pas cesser d’inspirer le respect. Quel motif sérieux y a-t-il de supposer des difficultés et des conflits, qui modifieraient encore une fois cette situation, que rien d’ailleurs ne justifierait? M. de Marcère, dans son discours de Mortagne, a spirituellement appelé tous ces propagateurs de faux bruits ces prophètes de crises prochaines, les médecins Tant-pis du moment.

Ces médecins Tant-pis, ce sont ceux qui annoncent chaque jour la mort du malade, qui voient l’industrie en péril, la société menacée d’anarchie, les pouvoirs publics toujours sur le point d’entrer en lutte, les élections sénatoriales près de faire triompher le radicalisme, et au bout de tout la démission de M. le maréchal de Mac-Mahon, Par une particularité significative, ces bruits viennent surtout de ceux qui voudraient qu’ils fussent des vérités, et quel est le meilleur moyen de les combattre? C’est de montrer qu’ils ne sont que des fictions, c’est de répondre par le mouvement régulier et mesuré d’un régime fait pour inspirer cette confiance invoquée par M. de Marcère comme le mot d’ordre d’une politique.

M. le ministre de l’intérieur a dit deux choses à la fois simples et frappantes. Il a dit : « Il faut que l’avenir des institutions soit assuré. Il faut que l’idée de durée, essentielle au bon ordre de l’état, fasse corps avec la république... » Et il a dit aussi : « Non, la nation n’est pas lasse d’être sage, et ses représentans républicains sont comme elle. On s’attache de plus en plus au bon ordre, à mesure que l’on en apprécie mieux les avantages, et les républicains n’ont pas de longues réflexions à faire pour savoir ce qu’ils y ont gagné... » — Eh bien! oui, ces deux vérités sont inséparables. La confiance ne peut s’affermir qu’avec des institutions incontestées et définitives, organisées pour durer. La durée, à son tour, n’est possible que si, selon le mot de M. de Marcère, on ne se lasse pas d’être sage, et la sagesse dans la politique d’aujourd’hui, c’est d’éviter tout ce qui pourrait raviver des conflits, entretenir les inquiétudes, offrir des armes à des hostilités toujours en éveil; c’est de ne pas laisser croire que les élections sénatoriales, en changeant la majorité, en faisant cesser un antagonisme qui n’est pas sans péril, pourraient être l’occasion de crises constitutionnelles, le commencement d’un abus de la victoire. C’est ainsi que l’entend M. de Marcère, et M. Waddington, en ministre des affaires étrangères qui a besoin de la paix intérieure, n’a fait que compléter la pensée de son collègue, en définissant, dans son discours de Laon, le caractère et le rôle du sénat renouvelé. M. Waddington a représenté le sénat comme devant être « un frein amical, non pas un censeur hostile; » il a dit en toute sincérité que le vrai rôle du sénat était « d’écarter toutes les exagérations de droite et de gauche et de maintenir la république dans les voies de la sagesse et de la modération. »

C’est là toute la question, telle qu’elle se pose en effet. Qu’on se rende bien compte d’une situation où les fautes ne resteraient pas sans doute longtemps impunies. Évidemment le pays se sent porté aujourd’hui à se reposer, à se fixer dans des institutions qui ont déjà quelques années d’existence, qui ont résisté à des épreuves dangereuses. Le pays est dans le courant de la république; il s’accoutume par degrés à un régime où il a trouvé la paix intérieure et la paix extérieure, où il a pu ressaisir ses forces et vivre sans trouble. Il ne demande pas mieux que de répéter avec confiance le mot qu’on a cité : « Pourvu que cela dure ! » Mais ce serait une singulière illusion de croire qu’en changeant de nature la république serait assurée d’avoir la même fortune. Elle pourrait encore, par des victoires contestées. peut-être par des violences, prolonger son règne; elle ne tarderait pas à soulever les intérêts, à réveiller le sentiment de l’incertitude, à rendre des armes à tous ses adversaires; elle irait d’elle-même au-devant de crises nouvelles qu’elle doit longtemps encore redouter, et voilà pourquoi M. le ministre de l’intérieur a eu raison de rappeler qu’il ne fallait pas se lasser d’être sage; voilà pourquoi aussi M. le ministre des affaires étrangères a parlé en politique prévoyant en réservant toujours pour le sénat le rôle d’un pouvoir modérateur dans la république.

Avant de se renouveler et de se retremper, selon le mot de M. Waddington, dans les élections des départemens, le sénat aura, dès sa rentrée, à compléter son contingent inamovible. Il a aujourd’hui une élection de plus à faire par la mort de M. Charles Renouard, qui vient d’être frappé subitement, qui était arrivé à quatre-vingt-quatre ans sans plier sous son grand âge, gardant jusqu’au bout la plénitude de ses facultés et de ses forces. M. Renouard était un des derniers de cette génération vigoureuse d’autrefois qui ne compte plus que quelques rares représentans demeurés debout comme pour être les témoins d’un autre âge. Songez donc, un homme dont on peut dire qu’il a vu la fin de la première république, l’empire d’Austerlitz et de Waterloo, la restauration, et que déjà en 1820 il plaidait dans une cause politique. M. Renouard avait passé par l’école normale avec la génération des Jouffroy, des Dubois, sous Royer-Collard et Cousin, avant d’entrer au barreau, où il se signalait rapidement par sa parole comme par son savoir. Il montait au premier rang par une habile défense du Globe en 1830. Il avait été tour à tour avocat pendant les années militantes de la restauration, secrétaire général du ministère de la justice au lendemain de la révolution de juillet, puis successivement, sous la monarchie nouvelle, député de la Somme, conseiller à la cour de cassation, pair de France. Retiré dans ses fonctions de magistrat pendant la république de 1848, il avait trouvé alors une de ces occasions où s’éprouve un caractère. Membre de la haute-cour de justice créée par la constitution de 1848 pour juger les crimes d’état, il avait eu à prendre l’initiative d’une mise en accusation du président, en face de la révolution du 2 décembre 1851 ; il avait rempli ce devoir sans faiblesse, mais inutilement : c’était la lutte inégale de la justice contre la force ! Arrivé à la retraite comme conseiller, avant la fin du second empire, il avait été après la guerre de 1870 rappelé à la vie active par M. Thiers, qui le connaissait, qui l’avait élevé au poste de procureur général à la cour de cassation. Il était resté là jusqu’à la crise du 16 mai 1877, et un de ses derniers actes avait été un réquisitoire d’une modération sévère au sujet des commissions mixtes de 1851-1852, ces tribunaux d’arbitraire clandestin, travestissement de la justice mise au service de la violence heureuse. Son élection au sénat l’an passé avait été une des rares victoires des républicains libéraux dans la haute chambre.

C’est la longue carrière d’un homme public qui a traversé toutes les vicissitudes du siècle, comme magistrat, comme membre des assemblées parlementaires. Dans toutes ces positions qu’il a occupées à travers les mobilités du temps, M. Renouard a porté un caractère simple et ferme, l’esprit d’un politique modéré, d’un jurisconsulte philosophe et moraliste qui s’attachait aux principes du droit. Il a laissé des rapports substantiels ou des traités lumineux sur les faillites, sur l’instruction publique, sur la propriété littéraire, qui lui avaient ouvert l’Académie des sciences morales, et plus d’une fois, dans ces dernières années, à la rentrée des tribunaux, il avait prononcé des mercuriales qui continuaient les fortes traditions parlementaires. Il avait notamment exposé le devoir d’impartialité pour le juge vis-à-vis du pouvoir comme vis-à-vis des partis, et un autre jour, à l’arrogance des victorieux invoquant la force, il avait opposé l’autorité du droit. M. Vacherot, chargé de représenter l’Académie des sciences morales, a parlé avec un sentiment cordial et élevé de ce vétéran de la politique et de la magistrature. Et M. Renouard cependant n’était encore qu’un jeune homme auprès de cet autre membre de l’Institut, M. Joseph Naudet, qui vient de mourir, lui aussi, presque à l’improviste, qui, assez récemment, avec sa grande taille et son allure toujours ferme, semblait porter si vertement ses quatre-vingt-douze ans. M. Renouard était un magistrat. M. Naudet, qu’on a vu longtemps à la Bibliothèque nationale, était un savant lettré, un historien sûr, un humaniste supérieur, qui avait traduit Plaute et fait des études intéressantes sur Etienne Marcel, sur la société et l’administration romaines. C’était un lauréat universitaire de 1803, un membre de l’Académie des inscriptions de 1817, un érudit d’autrefois qui savait se tenir au courant et profiter des découvertes de la science moderne. Les hommes comme M. Naudet représentent les lettres, les aimables cultures de l’esprit, le goût et le savoir dans ce qu’ils ont de plus désintéressé ; ils vivent, et ils s’en vont un jour presque sans bruit, tandis qu’autour d’eux le monde change de face et les événemens se pressent.

Qu’en sera-t-il aujourd’hui de tous ces événemens de la politique universelle, des suites de l’œuvre diplomatique de Berlin, de toute cette situation où l’Europe se débat? Le problème est loin d’être éclairci, l’ordre nouveau qu’on a prétendu créer est loin d’être encore une réalité, et on marche en vérité à tâtons, fort laborieusement, à travers des complications qui ont de la peine à se débrouiller. M. Louis Blanc, dans ses lettres à l’association des amis de la paix et au congrès qui vient de se réunir au Château-d’Eau, à Paris, a beau envoyer ses recettes et proposer, comme garantie suprême de concorde entre les peuples, l’établissement de la république universelle : le remède n’est peut-être pas près d’être appliqué, et, serait-il appliqué tout à coup par une improvisation révolutionnaire, il n’aurait peut-être pas encore une souveraine efficacité. Pour le moment, il s’agit de choses plus sérieuses, et plus pressantes, et moins chimériques. Ce qui est certain, c’est que pour tout le monde la situation, telle qu’elle existe, telle qu’elle apparaît, a ses troubles, ses difficultés, ses embarras, qui, pour être de diverse nature, ne sont pas moins également graves. Assurément l’Autriche n’a point à craindre d’échouer ou de rester en chemin dans sa marche en Bosnie et en Herzégovine; elle a tous les moyens militaires de venir à bout de son entreprise, et dès aujourd’hui elle est à Serajewo, la capitale de la Bosnie, le premier objectif de sa campagne. Les divisions autrichiennes qui en partant de la frontière de Dalmatie et de la Save ont opéré pour se rencontrer autour de la capitale bosniaque, ces divisions n’ont pas laissé cependant d’avoir les plus sérieux obstacles à vaincre; elles ont eu d’incessans et fatigans combats à livrer, et elles ne sont entrées à Serajewo que de vive force, en domptant par le fer et le feu toute une population acharnée à la résistance. Les Autrichiens ont fait déjà des pertes sensibles, ils se sentent en pays ennemi, et ils ne peuvent se méprendre sur le danger d’une occupation contestée par les Bosniaques eux-mêmes, par une insurrection toujours prête à renaître. — C’est pour l’Autriche le premier résultat du traité de Berlin. Avant de recueillir le prix de ses efforts, elle a probablement encore à passer de mauvais momens.

La Russie, de son côté, n’a plus sans doute des combats à livrer, une guerre à soutenir. Elle est libre de rappeler ses forces et de licencier son armée, ne fût-ce que pour alléger le poids accablant sous lequel ses finances succombent; mais la Russie semble n’être sortie de la guerre d’Orient que pour se retrouver dans une crise intérieure d’autant plus redoutable qu’elle est vague, pleine d’obscurités, qu’elle procède visiblement d’une situation générale, d’un état moral profondément altéré. Certes, un des symptômes les plus caractéristiques et les plus sinistres de cette anarchie intime est l’attentat qui vient d’être commis à Saint-Pétersbourg contre le général Mezentsof, chef de la 3e section de la chancellerie impériale, en d’autres termes de la police secrète. Le général Mezentsof a été assassiné en pleine rue, à la pleine lumière, par un inconnu qui a pu aussitôt se sauver et qu’on n’a pas encore retrouvé. Rapproché de l’attentat précédemment dirigé contre le général Trepof, des agitations qui se manifestent dans certaines parties de l’empire, de l’audace croissante des nihilistes, le meurtre du général Mezentsof est assurément un indice grave. Et quand on rapproche le travail des nihilistes russes du travail socialiste allemand, on se demande quelle est au juste la situation de ces deux empires placés entre des menaces si évidentes d’anarchie et une réaction peut-être inévitable, peut-être impuissante. Il y a quelques mois à peine, au-delà des Pyrénées, disparaissait prématurément une jeune et gracieuse reine qui venait de ceindre la couronne, qui était faite pour être l’ornement d’un règne naissant. Aujourd’hui c’est l’aïeule du roi Alphonse, la mère d’Isabelle II et de madame la duchesse de Montpensier, qui vient de s’éteindre en France. La reine Mercedes, c’était le présent aimable, c’était aussi une promesse d’avenir pour la monarchie constitutionnelle espagnole. La reine Marie-Christine, c’était le passé, ou du moins toute une période du passé pour l’Espagne nouvelle déjà vieille d’un demi-siècle.

Depuis longtemps cette princesse, née des Bourbons de Naples, devenue Espagnole par son mariage avec le roi Ferdinand VII avant 1830, arrivée à l’âge de soixante-douze ans, vivait éloignée de Madrid et de la politique. Sauf quelques excursions au-delà des Pyrénées, et la dernière avait été à l’occasion du mariage de son petit-fils, elle habitait la France et Paris. Elle s’était retirée dans la vie privée : c’était, si l’on veut, une reine en retraite! Mais elle avait eu son jour, son rôle public, lorsqu’en 1833, jeune veuve du roi Ferdinand, elle devenait régente d’Espagne, la reina gobernadora, au nom de sa fille Isabelle II, qui n’avait que trois ans. La fortune des choses avait fait de cette royauté d’une enfant, sauvegardée par une mère énergique, la personnification des instincts, des intérêts libéraux de l’Espagne en face de l’absolutisme qui levait son drapeau dans les montagnes basques, comme il l’a relevé depuis dans d’autres circonstances. Cette régence durait sept ans, et pendant ces sept années remplies de luttes sanglantes, d’agitations révolutionnaires, Marie-Christine avait eu plus d’une fois à passer par des crises terribles. Elle avait vu la guerre dans les provinces du nord, dans la moitié de l’Espagne, les mouvemens populaires à Madrid, les insurrections militaires, jusqu’à des séditions de sergens venant l’assaillir dans le palais de la Granja en 1836. Elle avait traversé ces temps orageux en femme de tête et de courage, restant la reine des libéraux, de la jeunesse, essayant de rallier tous les esprits modérés, et lorsqu’en 1840 elle disparaissait devant une révolution, la guerre civile était terminée, l’absolutisme carliste était vaincu. En réalité, c’est de cette régence de Marie-Christine que date l’Espagne constitutionnelle. C’est dans ces années que se sont formés et ont grandi la plupart des hommes, généraux, politiques, écrivains, qui ont eu un nom de notre temps. Ces jours sont passés, bien d’autres événemens se sont succédé, le règne d’Isabelle, comme la régence de sa mère, a fini par une révolution. Tout a changé, et si l’Espagne, revenue à la monarchie avec le jeune roi Alphonse, entre dans une voie nouvelle, elle n’a aucune raison d’oublier cette partie de son histoire contemporaine, qui se confond avec son premier essor libéral et intellectuel, dont la mort de la reine Christine évoque le souvenir.


CH. DE MAZADE.


Le directeur-gérant, C. BULOZ.