Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 août 1843

Chronique n° 273
31 août 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


31 août 1843.


L’Espagne n’est pas sans quelques agitations et quelques troubles. Des bandes de factieux ont tenté de s’emparer du pouvoir dans la province de Valence et dans la Catalogne. On ne peut pas dire que c’est là le dernier effort du parti d’Espartero. Les révoltés ne se soucient pas plus de la régence que de la royauté. Les uns ne cherchent que le tumulte et l’émeute, les autres rêvent une république espagnole. Si on y ajoute ces hommes rétrogrades qu’exalte l’esprit municipal, et qui ne sont certes pas les moins aveugles et les moins fanatiques, ou devra s’étonner et se féliciter à la fois du petit nombre et de la faiblesse de ces coupables tentatives.

Il n’est pas moins vrai que ces désordres, qui seraient sans importance pour un gouvernement solidement établi, ont une gravité relative pour une administration provisoire, nécessairement timide, embarrassée, régulière par ses tendances, révolutionnaire par son origine et ses nécessités. Elle existe, mais c’est d’elle qu’on pourrait dire prolem sine matre creatam, elle existe, mais elle sait qu’elle ne peut avoir qu’une existence éphémère ; elle n’a ni un principe à elle, ni des conditions de vie, ni un avenir ; elle n’est là que pour attendre les cortès ; elle disparaîtra le jour où la reine et les cortès, dans la plénitude de leurs pouvoirs, apparaîtront à l’horizon politique de l’Espagne. Les mêmes hommes pourront sans doute tenir, par le choix de la couronne, les rênes de l’état, mais le gouvernement actuel faisant fonctions de ministère et de régence ne sera plus. Heureusement, car quelque habiles et honorables qu’en soient les membres, quelque louables que soient leurs intentions et leurs efforts, ils ne pourraient pas suffire long-temps à la tâche qu’ils ont eu le courage d’entreprendre. Ils ont rendu un grand service à leur pays, ils ont, pour ainsi dire, comblé, à leurs périls et risques, une lacune qui pouvait devenir un abîme ; mais cet expédient ne pourrait pas se prolonger six mois sans que le vide reparût plus menaçant encore qu’il n’était, et Dieu sait quels nouveaux malheurs seraient réservés à l’Espagne.

Nous ne pouvons nous empêcher de croire que la faiblesse de la situation actuelle tient en partie à la demi-mesure qu’on a prise au sujet de la majorité de la reine. La reine a été à la fois déclarée majeure et laissée en état de minorité jusqu’à la réunion des cortès. Or, certes il y avait quelque hardiesse à déclarer la reine majeure ; cela fait, l’exercice du pouvoir royal n’était plus qu’une conséquence. C’est en prêtant formellement et sur-le-champ le serment que la constitution lui impose, sauf à le renouveler plus tard devant les cortès, que la royauté aurait donné une base solide au gouvernement provisoire. Le ministère aurait alors été le ministère de la reine. Les sentimens monarchiques des Espagnols et la conviction générale de la nécessité de la mesure auraient facilement couvert la petite irrégularité d’une anticipation de quelques mois dans l’exercice de l’autorité royale. On ne pouvait pas demander à la reine, comme on l’a pu au cabinet Lopez, d’où lui venait le pouvoir qu’elle aurait exercé. Le pouvoir de la reine, nul ne le conteste ; la jouissance lui en est acquise ; l’exercice seul en était suspendu pour quelques mois encore.

Quoi qu’il en soit, les amis de l’Espagne attendent avec impatience la prochaine réunion des cortès. Le sort de l’Espagne est maintenant entre les mains des électeurs. Si les élections répondent aux vœux des hommes modérés et concilians de toutes les nuances d’opinion, si les cortès se trouvent en grande majorité composées d’hommes éclairés, voulant résolument la monarchie et la liberté, la reine Isabelle et la constitution, rien ne sera perdu ; les derniers troubles de l’Espagne ne tarderont pas à s’apaiser d’eux-mêmes, comme les flots d’une mer que l’orage n’agite plus.

Et alors les Espagnols pourront discourir sans inquiétude de la réception qu’Espartero a trouvée en Angleterre, et de la conduite de l’ambassadeur de la reine d’Espagne à Londres. Le diplomate regrettera peut-être un jour les influences auxquelles il a dû céder. Quant au gouvernement anglais, il a tout simplement voulu mettre toutes les chances de son côté. La chute d’Espartero devient-elle définitive, irrévocable ? Espartero passera de mode comme tant d’autres avant lui, et le gouvernement anglais commercera à nouveaux frais avec le gouvernement espagnol, bien certain que celui-ci ne demandera pas mieux que de vivre en bons termes avec la Grande-Bretagne. Une contre-révolution, à la vérité plus qu’improbable, relèverait-elle Espartero ? L’Angleterre pourrait compter sur un dévouement que la reconnaissance rendrait encore plus actif. Ajoutons que le gouvernement anglais à intérêt à prouver qu’il n’abandonne pas ses amis. C’est de la bonne politique. Même en la réduisant en chiffres, elle vaut en définitive plus qu’elle ne coûte.

Si on en croit quelques feuilles étrangères, des troubles auraient éclaté dans les légations, et des escarmouches auraient eu lieu entre une cinquantaine d’insurgés et quelques soldats du pape. Selon la coutume des gouvernemens absolus, on ne s’applique qu’à cacher la vérité, et on laisse ainsi le champ libre à toutes les conjectures et à toutes les exagérations. Le fait qu’on annonce est si étrange, la pensée que l’un ou l’autre des gouvernemens de la péninsule pourrait être aujourd’hui impunément renversé par quelques centaines d’insurgés, est si ridicule, qu’on a peine à ajouter foi à ces récits. Peut-être s’est-on empressé de donner une couleur politique à quelque affaire de contrebandiers ou à quelque association de malfaiteurs.

Si la nouvelle est vraie, on ne saurait assez déplorer et condamner de semblables manifestations. Dans quel but ? avec quelle espérance ? avec quelle utilité ? Que les patriotes Italiens désirent de meilleures destinées pour leur pays, c’est leur droit, nous sommes loin de leur en faire un reproche ; mais comment imaginer que ces désirs puissent se réaliser en l’an de grace 1843 ? Il faudrait, pour cela, n’avoir pas la moindre idée de la situation générale de l’Europe, de ses tendances et de sa politique. L’Europe, l’Europe tout entière, sans en excepter un seul pays, un seul gouvernement, veut la paix, la paix avant tout, la paix même au prix de ce qui aurait été à d’autres époques une cause à peu près certaine de guerre : Qu’on jette les yeux sur une carte, et on sera forcé de le reconnaître. L’Italie, la Belgique, l’Espagne, l’Orient, que sais-je ? tout aurait été un motif, une occasion, un prétexte de luttes sanglantes et opiniâtres. Rien de pareil hier, encore moins aujourd’hui, encore moins demain. Il n’y a plus en Europe de noblesse, de chevalerie, de soldats de profession aimant la guerre pour la guerre, pour la gloire, pour les conquêtes. Quelque nom qu’ils se donnent, il n’y a plus aujourd’hui que des propriétaires, des marchands, des travailleurs, c’est dire des gens qui calculent, qui aiment la paix par goût et par intérêt, et qui ne feront la guerre qu’à bon escient, lorsqu’elle leur paraîtra indispensable, qu’elle leur offrira des chances magnifiques, ou que la paix sera décidément une infamie. Nous avons vu la guerre, la grande guerre, les marches, les contre-marches, les pays dévastés, les cités brûlées, les contributions, les pillages, les représailles, les ports déserts, les familles en deuil. Disons-le, nous en étions médiocrement affligés ; notre douleur n’était pas inconsolable, car, nous aussi, nous avions appris à dire : C’est la guerre. C’est que nous étions nés avec la guerre, élevés au milieu de la guerre, et qu’à peine avions-nous connu quelques jours d’une paix fort vacillante, incertaine. Aujourd’hui, c’est la paix qui élève et qui inspire les nouvelles générations. Et quelle paix ! une paix sûre d’elle-même, réelle, féconde, qui prodigue à pleines mains ses trésors sur tous les peuples, qui les instruit et les éclaire, qui en rend les relations réciproques plus intimes, les intérêts communs plus considérables, les mœurs plus douces, et il faut ajouter, puisque l’homme a toujours les défauts de ses qualités, une paix qui les énerve peut-être et leur rend toute souffrance insupportable. Dites à ces peuples qu’il faut, pour je ne sais quelle querelle politique, courir aux armes, dépenser un milliard, peut-être aussi voir les routes enfoncées, les ponts brisés, les villes bloquées, le commerce menacé, l’industrie paralysée ! , et puis la stagnation des affaires, les faillites, la rente à vil prix, les capitaux compromis, et vous serez taxés de folie, si ce n’est de crime.

Quelles seront un jour les conséquences de cette nouvelle phase de l’humanité ? Ce n’est pas ici le lieu de l’examiner. Il y aurait long à en dire pour ceux qui ne se paient pas d’utopies, et qui, en jetant les yeux sur toutes les parties de l’Europe, reconnaissent que le portrait que nous venons d’esquisser, vrai en général pour tous les peuples compris dans la sphère de la civilisation européenne, ne l’est cependant pas également pour tous.

Quoi qu’il en soit, les patriotes italiens ne peuvent pas ne pas comprendre qu’aujourd’hui toute insurrection locale n’aboutirait qu’à de sanglantes représailles, à l’aide au besoin d’une incursion autrichienne. L’Autriche est au cœur du pays. Elle peut faire un coup de main, et rentrer dans ses frontières Italiennes avant que les autres puissances aient été informées de l’évènement.

Les idées nouvelles, ce que les ennemis de ces idées appellent une révolte, et l’histoire une révolution, peuvent, selon les circonstances, pénétrer dans un pays par irruption ou par infiltration. Dans le premier cas, il y a révolution proprement dite ; dans le second, il y a également révolution, mais révolution lente et progressive. C’est un monde nouveau qui se forme par alluvion. L’action n’est pas rapide, mais le résultat est certain et plus solidement établi souvent que celui des révolutions violentes. Une révolution proprement dite est aujourd’hui impossible en Italie. La tenter serait une folie d’autant plus condamnable, qu’elle dérangerait et retarderait ce travail lent, mais progressif et certain, qui prépare un autre avenir à la péninsule. L’Italie est, si on peut s’exprimer ainsi, en contact moral avec la France, avec l’Angleterre, avec tous les pays ouverts aux idées nouvelles et qui en sont les propagateurs naturels. Les gouvernemens absolus commencent eux- mêmes à céder quelque peu à l’influence irrésistible du siècle, de l’opinion publique, des idées générales. Il faut bien qu’ils respirent dans l’atmosphère où ils se trouvent plongés. Pourquoi les exciter à retrouver leurs vieilles sévérités, à redoubler de vigilance ? Pourquoi donner des prétextes plausibles à leurs persécutions ?

Au reste, dans ce siècle si orgueilleux de ses lumières, il se passe, même dans les hautes régions, des faits ou ne peut pas plus singuliers. On dirait qu’à cet égard catholiques et protestans ne veulent avoir rien à s’envier. L’inquisition pontificale a publié contre les juifs un édit qui nous ramène en plein moyen-âge. Un enfant juif ne peut pas avoir une nourrice chrétienne, et un chrétien ne doit pas avoir d’amitié pour un juif. Ces belles choses, avec beaucoup d’autres, sont enjointes aux Italiens au beau milieu du XIXe siècle. D’un autre côté, un évêque in partibus, pour je ne sais quelle colonie hollandaise, était sur le point d’être consacré dans une église catholique à Amsterdam. Là-dessus grande rumeur des protestans néerlandais. Apparemment que la réforme se trouvait en péril, si quelques ecclésiastiques catholiques officiaient avec quelque pompe dans l’intérieur de leur église ! Quelles misères ! Et il a fallu que, pour ne pas irriter le clergé protestant, le roi des Pays-Bas ordonnât à l’évêque de se faire consacrer dans un petit village à quelques lieues d’Amsterdam. Les hommes de toutes les communions s’efforceront donc toujours de rabaisser la religion et de la mêler à leurs préjugés et à leurs passions, au lieu de nous la montrer dans toute sa pureté, dans toute sa grandeur, dans toute sa majesté !

La diète suisse continue ses séances ; la question des couvens d’Argovie avait été mise de nouveau en discussion. On n’avait pas encore pu obtenir une majorité. On pensait que, si le canton d’Argovie accordait comme transaction le rétablissement d’un des couvens supprimés, une majorité se serait formée qui aurait sanctionné la suppression de tous les autres. Ce qui est certain, c’est que l’honneur de la confédération et le respect qu’elle se doit à elle-même lui commandent de mettre enfin un terme à cette déplorable contestation. Une mauvaise décision vaudrait encore mieux qu’un état prolongé d’incertitude et de tiraillement qui fait dire généralement que les Suisses ne sont plus en état de se gouverner.

On parle, depuis quelques jours, de l’arrivée en France de la reine d’Angleterre. On doit regretter que ce projet inattendu, et auquel les deux pays ne peuvent qu’applaudir, ait donné lieu à une polémique. Il n’y a là, ce nous semble, ni dignité ni à-propos ; il est trop aisé de comprendre, pour peu qu’on se rappelle les formes des deux gouvernemens, que la politique ne peut jouer aucun rôle dans l’entrevue dont on parle. Si la reine Victoria touche le sol français, elle trouvera partout de respectueuses sympathies et l’accueil qui est dû à la reine d’un peuple ami. La France n’a jamais démenti sa vieille renommée d’exquise politesse et de noble courtoisie. Les princes aussi sont de leur temps. Comme celles des peuples, leurs relations deviendront graduellement plus faciles et plus simples. Leurs entrevues ne seront pas des congrès, mais il n’est pas moins vrai que l’amitié entre les rois contribuera à la bonne intelligence entre les nations. On dit que la reine doit arriver demain à Eu, et il faut espérer qu’elle ne quittera pas la France avant d’en avoir visité la capitale.

Les bruits sur les mouvemens qui se préparent dans notre diplomatie se sont modifiés ces jours-ci. On dit aujourd’hui que l’ambassade de Madrid, si le moment arrive de la remplir, sera confiée à M. de Bourqueney, que M. de Montebello aura l’ambassade de Constantinople, et que M. de Salvandy acceptera le poste de Naples, qui est aussi une grande ambassade, et une ambassade de famille. Ne prenons cependant pas ces bruits pour des nouvelles positives. Ils sont peut-être vrais aujourd’hui ; ils peuvent ne plus l’être demain. Lorsqu’il faut, dans un mouvement, concilier des prétentions nombreuses et des intérêts très divers, tout est incertain, jusqu’à ce que le Moniteur ait, je ne dis pas imprimé, mais publié ses oracles.

On parle aujourd’hui d’un fait qui se serait passé à Jérusalem, et dont, s’il est vrai, notre gouvernement devra exiger une prompte et éclatante réparation. Le 27 juillet, notre consul, M. Lantivy, ayant, en commémoration de la révolution, arboré le drapeau tricolore, la populace musulmane aurait demandé avec menace qu’il fût retiré, et, sur le refus du consul, l’hôtel du consulat aurait été attaqué et des personnes blessées. Le fait nous paraît bien étrange et a besoin de confirmation ; mais si réellement il a eu lieu, il importe que les populations de l’Orient apprennent sans retard que le drapeau français n’est pas insulté impunément.

A l’intérieur, rien de nouveau. La tranquillité n’a jamais été plus profonde ni mieux assurée. Le gouvernement lui-même ne donne pas signe de vie. Les ministres jouissent des loisirs que la clôture de la session leur a faits. Il est juste cependant de faire ici une exception pour M. Villemain, qui ne se donne pas de relâche pour l’expédition des affaires de son département et l’amélioration des institutions universitaires.

Le nouveau règlement qu’il vient de publier pour les concours aux chaires des facultés de droit rendra, ce nous semble, ces épreuves solennelles plus rapides à la fois et plus décisives ; il y aura beaucoup de temps épargné pour les juges et pour les candidats, et le trésor fera de notables économies sur les frais des concours. Le règlement de M. Villemain doit plaire et à ceux qui approuvent l’institution des concours pour les chaires, et à ceux qui n’y voient qu’un moyen d’éloigner de l’enseignement public les hommes considérables et qui ont déjà acquis par leurs travaux une position scientifique. Les premiers doivent se féliciter d’un règlement qui, en simplifiant les concours, écarte quelques-uns des reproches qu’on faisait à l’institution ; les seconds pourront du moins, avant de porter un jugement définitif, voir les concours réduits à ce qu’ils ont de sérieux et de substantiel, et débarrassés de ces formes, de ces longueurs, de ces débats inégaux qui ont plus d’une fois enlevé toute dignité et presque toute gravité à ces épreuves. Ils pourront alors juger la question en pleine connaissance de cause. S’ils persistent à condamner la méthode des concours, on ne pourra plus du moins leur dire qu’ils la condamnent, non pour ce qu’elle est en soi, mais pour des abus qui ne sont pas inhérens à l’institution, et dont il était facile de la dégager.

La question des chemins de fer captive de plus en plus l’attention publique. C’est avec une sorte d’impatience que le pays attend les mesures propres à le doter sans retard de ce puissant moyen de civilisation et de richesse. Il faudra que M. Teste se présente auxchambres armé, pour ainsi dire, de toutes pièces. La question de principe, qui paraissait définitivement décidée par la loi de 1842, appelant à la fois le concours de l’état, des départemens et de l’industrie privée, ne cesse pourtant pas de se reproduire par des voies plus ou moins indirectes. Il est des hommes, considérables d’ailleurs par leurs lumières et par leur position, qui repoussent avec force toute intervention de l’industrie privée, et qui voudraient que l’état fût seul chargé et de la construction et de l’exploitation des chemins de fer. Cette opinion, émanation des traditions impériales, nous paraît un véritable anachronisme. En dernier résultat, la dépense serait plus forte, l’exécution serait retardée, et l’esprit d’association, loin de recevoir des pouvoirs publics les encouragemens dont il a besoin, se trouverait, pour ainsi dire, étouffé au berceau. Au reste, quelle que soit la faveur dont jouit la centralisation, et quelle que soit la puissance de cette habitude nationale de tout faire par la main de l’administration publique, nous avons peine à croire que les pouvoirs de l’état veuillent, contrairement au principe récemment établi, s’engager dans la voie où l’on s’efforce de les entraîner. Ce serait un singulier moyen de rétablir l’équilibre du budget que de repousser les capitaux de l’industrie privée pour mettre complètement à la charge de l’état la construction et l’exploitation des voies de fer. L’essentiel, dans ces entreprises si coûteuses et qui demandent des avances si considérables, c’est de prévenir, par la rapidité des travaux et par une administration active et éclairée, le chômage d’énormes capitaux. Or, certes, il n’y a pas d’administration publique qui puisse, sous ce rapport, se flatter d’atteindre au succès des industries privées.

Au surplus, ce que nous désirons plus encore que tel ou tel système, c’est l’exécution des travaux que le pays attend, et qui sont nécessaires au développement de sa prospérité et de sa puissance.

Les conseils-généraux achèvent leur session. Il est peu d’institutions qui aient aussi promptement réalisé tous les résultats qu’on avait droit d’en espérer. Sans porter la moindre atteinte à cette puissante centralisation qui est la force et la gloire de notre pays, les conseils-généraux électifs ont rendu aux départemens et aux intérêts locaux la vie politique qui leur appartient. Par la satisfaction qu’ils obtiennent, ces intérêts perdent ainsi tout sentiment d’hostilité envers l’intérêt général et en deviennent au contraire de puissans auxiliaires. L’administration centrale, sans en être entravée, trouve dans les délibérations des conseils-généraux d’utiles avertissemens et de précieuses lumières.

EUPHORION,

OU DE L'INJURE DES TEMPS.




Les Allemands sont assurément les plus admirables travailleurs classiques que l’on puisse imaginer ; depuis qu’ils se sont mis à défricher le champ de l’antiquité, ils ont laissé bien peu à faire pour le détail et le positif des recherches ; ils ont exploré, commenté, élucidé les grandes œuvres ; ils en sont maintenant aux bribes et aux fragmens, et ils portent là dedans un esprit de précision et d’analyse qu’on serait plutôt tenté de leur refuser lorsqu’ils parlent et pensent en leur propre nom. Leur extrême patience, s’appliquant ici à des matières bien définies et à des textes, produit des merveilles. On en est venu, tous les morceaux principaux de l’ancienne littérature ayant déjà trouvé maître, à s’attacher aux moindres miettes, aux moindres noms. D’ingénieux érudits dressent chaque jour l’histoire littéraire des écrivains, là même où précisément cette histoire semble le plus faire défaut ; les poètes grecs ou latins, dont tout le bagage a péri dans le naufrage des temps, retrouvent des investigateurs d’autant plus curieux et presque des sauveurs. On rassemble leurs moindres vestiges, on rapproche et on discute les plus légers témoignages ; la conjecture n’a plus ensuite qu’à jouer et à s’ébattre ; c’est ce qu’il est difficile qu’elle ne s’accorde point à de certains momens.

J’ai sous les yeux un de ces doctes et méritoires écrits, qui, en instruisant beaucoup, ne laissent pas de faire aussi beaucoup penser et rêver. Les Analecta alexandrina, par M. Auguste Meineke [1], sont un assemblage des reliques de quelques poètes alexandrins dont les œuvres ne nous sont point parvenues ; ce sont des commentaires sur Euphorion de Chalcis, sur Rhianus de Crète, sur Alexandre l’Étolien, sur Parthénius de Nicée. Les fragmens d’Euphorion avaient déjà été recueillis par M. Meineke pour la première fois en 1823 ; il donne aujourd’hui l’ouvrage refondu et plus complet. La destinée de ce poète Euphorion a de quoi intéresser. Il était né à Chalcis en Eubée et compatriote de Lycophron. Il vécut à la cour d’Antiochus-le-Grand en Syrie, et fut commis par ce prince à la garde de la riche bibliothèque des Séleucides ; il écrivit toutes sortes de longs poèmes épiques dont on a seulement les titres, des épigrammes, des élégies qui furent célèbres par leur accent de tendresse. Gallus, l’ami de Virgile, les avait traduites ou imitées en vers latins, comme Virgile semble y faire allusion dans la belle églogue où il introduit son ami. L’élégiaque Gallus avait suivi de préférence Euphorion, comme Properce suivait Callimaque et Philétas ; de sorte qu’Euphorion a eu le malheur de périr deux fois : par lui-même et avec Gallus.

Bizarrerie de la gloire ! Dans cette mêlée injurieuse des temps, combien est-il de ces anciens poètes, Panyasis que les critiques plaçaient très haut à la suite d’Homère, Varius qu’on ne séparait pas de Virgile, Philétas que Théocrite désespérait jamais d’égaler, Euphorion avec son Gallus, combien, et des meilleurs et des plus charmans, qui ont ainsi succombé sans retour, et n’ont laissé qu’un nom que les érudits seuls remuent encore parfois aujourd’hui !

Il est facile, à présent qu’ils ont péri, de venir dire qu’ils méritaient sans doute assez peu de survivre ; que les meilleurs, après tout, et les plus dignes, ont surnagé et nous en tiennent lieu ; que ces poètes d’une seconde époque devaient en avoir bien des défauts qui les rendent médiocrement regrettables, le raffinement, l’obscurité, le néologisme. Ces éternelles accusations ne manquent pas. Il semble qu’une loi fatale asservisse les talens des diverses littératures aux mêmes phases. Mais de ce que Properce est érudit et quelque peu difficile à entendre par endroits jusqu’au sein de la passion, la perte de ses étincelantes élégies serait-elle moins pour l’homme de goût une calamité littéraire ? On sait les défauts de Southey, de Wordsworth, de tous ces alexandrins modernes, épiques et lyriques ; se résignerait-on aisément à les retrancher tous ensemble, à les rayer d’un trait ? Qu’on ose un peu essayer par la pensée, dans une littérature moderne, des effets analogues à ceux de la grande catastrophe qui a sévi sur l’antiquité et qui l’a plus que décimée, on s’arrêtera avec effroi. On ne se montre si coulant à l’égard des pertes incalculables de ce premier héritage, que parce que désormais on se croit soi-même et les siens à l’abri.

L’antiquité, telle qu’on se l’est faite par nécessité et telle qu’elle est résultée graduellement de nos pertes, ne peut être qu’une antiquité approximative. Le palais le plus riche et le plus magnifiquement rempli a été pillé, dévasté par l’incendie et par les barbares. Lorsqu’on y est rentré après des siècles, on a relevé celles des statues brisées qui jonchaient encore le parvis ; on a recueilli les débris reconnaissables, on a tiré parti des moindres parcelles : le palais est remeublé à l’œil ; les lacunes sont, tant bien que mal, dissimulées. Là où il y avait dix statues rivales dans une même salle resplendissante, une seule debout brille encore, et, pour faire oublier les autres, elle occupe le milieu. C’est bien, c’est beau, un air de simplicité vient à propos s’ajouter à l’artifice ; mais qui osera dire que c’est là exactement le premier palais ?

Quelques écrits ont hérité avec bonheur de ceux que la ruine a engloutis ; quelques noms glorieux, plus nettement dessinés, et répétés sans cesse, sont devenus pour nous la représentation et comme le symbole subsistant des autres à jamais perdus en eux. Pour peu qu’on regarde de près dans l’antiquité, on est frappé de tout ce qu’elle contenait de divers, de ce qu’elle cumulait déjà depuis des siècles avec une sorte d’encombrement. On sait que La Bruyère se plaint, en commençant son livre, de la difficulté qu’il y a de venir tard ; Choerilus de Samos, au début de ses Poèmes persiques, s’en plaignait également. Virgile, au troisième livre des Géorgiques, accuse aussi la même difficulté de se faire jour : Omnia jam vulgata…, et Tite-Live, dans la préface de son histoire, semble comme accablé d’avance sous le nombre de je ne sais quels illustres devanciers : « … Et, si in tanta scriptorum turba mea fama in obscuro sit, nobilitate ac magnitudine eorum, meo qui nomini officient, me consoler. » Les érudits seuls savent peut-être aujourd’hui quelques noms de cette foule de poètes et d’historiens célèbres, d’où se sont dégagés à grand’ peine Tite-Live et Virgile.

Dans le volume de reliques dites alexandrines, que j’ai sous les yeux, Parthénius de Nicée y est pour sa part ; ce Parthénius qui, jeune, avait été fait prisonnier dans la guerre de Mithridate, devint à Naples le maître de Virgile. On cite un vers des Géorgiques qui est tout entier emprunté à Parthénius par son élève reconnaissant. Il avait écrit des Métamorphoses qui ont peut-être inspiré Ovide. Ce qui paraît plus certain, c’est que le petit poème du Moretum de Virgile est traduit du grec de Parthénius. Ce Moretum, si l’on s’en souvient, est le nom d’une espèce de sauce ou de brouet à l’ail que faisaient les paysans ; à propos de cette sauce et de sa préparation, la vie pauvre et misérable que menaient les gens de campagne se trouve décrite, dès l’aube du jour, avec un détail et une réalité qui semblerait n’appartenir qu’à la poésie d’aujourd’hui, à celle de Crabbe, par exemple, ou encore à celle de Regnier. Théocrite, dans ses idylles même les plus agrestes, n’a rien qui approche de la vérité nue et de la crudité inexorable dont ce bel-esprit asiatique de Parthénius et, à son exemple, le délicat Virgile ne se firent pas faute en ce singulier échantillon. Voilà donc un genre qu’on était tenté de refuser à l’antiquité, et qui se retrouve à l’improviste entre les plus belles pages. Combien de fois, si l’on avait tant soit peu jour sur ce qui s’est perdu, ne recevrait-on pas de ces démentis !

Je ne sais si tous ces exemples, et celui d’Euphorion en particulier, le tendre et gracieux poète (car j’aime à le croire gracieux et tendre), de ce poète tout entier enseveli, ne m’ont point un peu trop frappé l’imagination, mais je voudrais bien être le docteur Néophobus pour oser lancer d’un air d’exagération certaines petites vérités. Que si seulement j’avais l’honneur de vivre du temps de ces élégans humouristes MM. Steele et Addison, et de correspondre avec leur feuille excellente dont le goût tout classique n’excluait le songe ni l’allégorie, voici comment je tournerais la difficulté. Je n’aurais qu’à supposer que le soir, ayant lu, avant de m’endormir, quelques pages des Analecta alexandrina, les auteurs eux-mêmes m’apparurent en songe, accompagnés de toute la foule des ombres poétiques dont le temps avait dispersé les restes et nivelé les tombeaux. Et puisque c’est un rêve qui se dessine à ma pensée en ce moment, qu’on me laisse continuer d’y rêver. C’était un lamentable spectacle que celui de toutes ces ombres une fois illustres, et qui elles-mêmes en leur temps, à des époques éclairées et florissantes, avaient paru distribuer la gloire et l’immortalité, — de les voir aujourd’hui découronnées de tout rayon, privées de toute parole sonore, et essayant vainement, d’un souffle grêle, d’articuler leur propre nom, pour qu’au moins le passant pût le retenir et peut-être le répéter. Leur folie de gloire semblait d’autant plus incurable et plus amère, qu’elle avait été satisfaite en son temps et qu’elle n’avait pas toujours été folie. Quelques-unes, qui semblaient plus impatientes et plus désespérées que les autres, s’avançaient jusque dans les flots de ce Styx d’oubli, et elles tendaient les bras vers la barque, déjà lointaine, qui emmenait un petit nombre de nobles figures immobiles et sereines sous le rayon ; on aurait dit que les délaissées prenaient tous les hommes et tous les dieux à témoin d’une injustice criante qu’elles étaient seules, hélas ! à ressentir.

Et je me demandais (toujours dans mon songe), par un retour sur nos époques paisibles et sûres d’elles-mêmes, si de telles vicissitudes étaient à jamais loin de nous ; si, en accordant un laps suffisant d’années, les révolutions inévitables des mœurs et du goût, sans parler des autres chances plus funestes, n’infligeraient pas aux littératures modernes quelque chose au fond de plus semblable qu’on n’ose de près se l’imaginer. Il est, je le sais, des paroles de mauvais augure qu’on n’aime pas à prononcer devant ce qui est vivant, et qu’on hésite presque à murmurer en présence de soi-même, fût-ce en pur rêve. C’est chose convenue et qui se répète à satiété, que les sociétés modernes diffèrent absolument de celles d’autrefois, qu’elles en diffèrent par toutes les conditions essentielles, et sans doute aussi par celles de vie et de durée. On admet très volontiers aujourd’hui pour les sociétés le genre de progrès dont Condorcet aurait bien voulu qu’on trouvât la recette pour l’homme, on admet qu’elles ne sont plus sujettes à mourir. Je crois bien que si, à de certains momens, on avait été dire en pleine Memphis, en pleine Rome, en pleine Athènes, à la face de ces civilisations jusqu’alors incomparables : « Vous mourrez, et d’autres, en d’autres lieux, succéderont à votre gloire, à vos plaisirs, à vos lumières, » je crois bien qu’on eût été mal venu, médiocrement écouté, et sifflé, sinon lapidé d’importance. De ce qu’une telle destinée ne se peut concevoir dans l’orgueilleuse plénitude de la conscience et de la vie, est-ce une raison pour qu’elle soit tout-à-fait impossible avec le temps et qu’elle implique absurdité ? — Mais non ; il est et il demeure bien résolu que de nouvelles conditions de stabilité ont été introduites dans le monde ; les ruines brusques et violentes n’appartiennent qu’à l’histoire ancienne ; dupes, entraînés et turbulens jusqu’à ce jour, les hommes ont, de ce matin, cessé de l’être. Jusqu’à présent, on avait vu les empires changer, périr, se transférer ; ils ne feront plus que s’étendre, pour se confondre graduellement, pacifiquement, en une seule et vaste unité. Les caprices, les passions de quelques-uns avaient de temps à autre dérangé les lois ou même avaient paru les faire : maladie d’enfance, convulsions du bas âge ! nous avons la philosophie de l’histoire, qui a mis et mettra bon ordre à tout cela. Et pourtant de tels motifs de garantie future que j’embrassais de grand cœur, et auxquels je ne cessais de croire dans mon songe (car vous n’oubliez pas que c’en est un), ne le rendaient pas moins mélancolique et moins sombre ; mon pauvre Euphorion, avec la foule innombrable et confusément plaintive de ses poètes déshérités, déchus, ensevelis, ne se laissait pas oublier, et ils faisaient tous la ronde autour de moi, tellement que mes idées commençaient à vaciller un peu. Tout est bien, tout est mieux, me disais-je ; mais, à force de mieux et par la vertu même de ce progrès continu que rien désormais ne saurait enrayer, ne serait-il pas possible que l’équivalent de cette grande catastrophe et de ce grand naufrage d’oubli se retrouvât un jour pour nous aussi, pour nos âges si superbes ? L’imprimerie, notre grand secours, à force de nous venir en aide, ne finira-t-elle point par produire un ensevelissement d’un genre nouveau ? Les langues iront se perfectionnant à coup sûr, mais à ce point qu’on pourrait bien ne plus parler, ne plus savoir exactement la nôtre. Bref, par une cause ou par une autre, à un certain moment, il nous arrivera, à nous modernes, comme à l’antiquité, un peu moins si vous le voulez ; le temps l’a décimée, on nous triera. Dieu sait ce qu’il adviendra alors des grands écrivains de toutes langues, et ce qui sera décrété grand écrivain en ce renouvellement ! Et j’en revenais à mes Euphorion, Gallus, Philétas, Parthénius, Varius ; heureux encore si l’on sauve le Virgile ! Ce sera à la garde de Dieu, et non plus des barbares, mais des gens de goût de ce temps-là.

Mes idées s’obscurcirent de plus en plus ; je me trouvai transporté dans les galeries supérieures de la Bibliothèque royale, qui me semblaient se prolonger à l’infini ; les livres y affluaient de toutes parts, surchargeaient les rayons, débordaient les combles, et s’entassaient sur le plancher à le faire plier. Moi-même j’éprouvais une espèce de cauchemar comme si j’avais porté sur la poitrine tout ce docte poids, et, n’y tenant plus, je m’écriai dans le délire : « Tout est ruine ; c’est une illusion aux écrivains de croire qu’ils sont à l’abri désormais, et que l’imprimerie les sauve. Oui, pour deux ou trois siècles peut-être, et puis c’est tout. Et encore quelle altération rapide de la pensée et de l’œuvre dans ces reproductions fautives ! Puis, à un certain moment, on ne vous réimprime plus, et alors c’est l’affaire du ver qui ronge le chiffon en plus ou moins de temps ; même sans inondation et sans incendie, on périt de sécheresse ou d’humidité. L’histoire de la bibliothèque d’Alexandrie, avec variante, est encore la nôtre ; nous serons dévorés, et, quand la dernière postérité nous voudra connaître par quelque échantillon, qu’importe ? un seul lui tiendra lieu de tous ; le premier trouvé la dispensera des autres. »

J’étais arrivé au dernier paroxisme de mon rêve, je m’éveillai en poussant un cri. Il était jour ; l’horizon me parut serein. Un Homère entr’ouvert sur ma table, et que j’avais lu la veille avant l’Euphorion, me montra qu’il y avait encore une Providence jusque dans les plus grands hasards littéraires, et me remit un peu. Et d’ailleurs, continuai-je en ouvrant ma fenêtre où entrait l’air frais du matin, le bon goût, évidemment, règne encore, et il régnera demain. Il n’y a plus de barbares possibles. On imprime de plus en plus, il est vrai, mais il ne se perdra rien de ce qu’on aura imprimé. Le pire qui nous puisse arriver, c’est que nous serons tous plus ou moins immortels, et, bien loin que quelques-uns d’un peu intéressans se perdent tout entiers, dignes et moins dignes nous vivrons tous avec part au soleil et presque ex œquo. Êtes-vous contens ?





— Les Études de M. Patin sur les Tragiques grecs sont enfin terminées ; le troisième volume, qui contient l’appréciation d’Euripide, vient de paraître [2]. Cet ouvrage comble une importante lacune dans la série de nos travaux sur l’antiquité. Nous n’avons ainsi rien à envier à l’Allemagne. Le sujet traité de l’autre côté du Rhin par Schlegel a trouvé parmi nous un spirituel et compétent historien. C’est assez pour qu’on accueille avec une attention sérieuse le livre de M. Patin. Quand le bel ouvrage de M. Magnin, sur les Origines du Théâtre, aura complètement paru, nous posséderons sur des époques également curieuses de l’histoire littéraire un ensemble d’études dignes d’être consultées. L’érudition française s’honore par de pareils travaux ; qu’elle cherche à rajeunir le monde antique sans recourir aux subtilités de la science allemande : c’est une voie féconde où elle peut s’engager avec assurance, car elle n’y perdra point ses efforts.


— La Russie a été souvent visitée depuis quelque temps, et dans la récolte des observations nouvelles sur ce grave et curieux sujet, la part de la France, il faut le dire, n’a pas été la moins piquante. Deux voyageurs ont donné sur la Russie des ouvrages intéressans à des titres divers : M. de Custine a publié la Russie en 1839 [3] ; M. Marmier, des Lettres sur la Russie [4]. Le livre de M. de Custine a obtenu un incontestable succès de curiosité. En voyant l’accueil fait à ses renseignemens, l’auteur a pu se dire qu’il avait frappé juste. De telles révélations sur la politique russe devaient porter coup, et nous comprenons, après avoir lu M. de Custine, l’importance qu’attache le gouvernement moscovite à s’entourer de mystères. Ce n’est pas sous un aspect aussi sombre que M. Marmier a vu la Russie. Il a eu sans doute d’affligeans tableaux à tracer, mais souvent aussi il a montré la Russie sous des aspects dont la grace était nouvelle. On sait d’ailleurs ce qu’il y a de bienveillance et d’aimable sensibilité dans la manière du voyageur, et ce n’est pas ici qu’il convient de le rappeler. Pour M. de Custine, nous reviendrons sur son livre ; les nombreux travaux dont la Russie a été le sujet méritent qu’on leur consacre une étude spéciale, et ce n’est qu’après avoir comparé entre eux ces documens divers, après les avoir soumis à un examen approfondi, qu’il sera possible de faire un choix, d’émettre un jugement, et de hasarder une conclusion. On le sait, les rapports de la Russie avec la France depuis 1830 ont été marqués au coin de l’amertume, et il ne sera pas sans intérêt de dire un mot à cette occasion sur les relations des deux gouvernemens.


— Le Théâtre-Français traverse une époque difficile sans se relâcher en rien de son activité. En dépit des chaleurs, les Demoiselles de Saint-Cyr attirent toujours un nombreux auditoire, et l’amusante comédie de M. Alexaudre Dumas ne manque jamais de provoquer des rires de bon aloi. Les nouveautés ne font pas d’ailleurs oublier les reprises. Ainsi on a revu dernièrement une charmante esquisse où la main qui a dessiné Tartufe et Alceste donne en se jouant aux critiques de son temps des leçons d’urbanité et de bon goût, dont les critiques de nos jours feraient bien de profiter : nous avons nommé la Critique de l’École des Femmes. On prépare en même temps une autre reprise non moins intéressante, celle de Turcaret, le chef-d’œuvre dramatique de Lesage. Enfin, Mile Rachel fait sa rentrée aujourd’hui même dans Polyeucte. La jeune tragédienne est au moment d’aborder un rôle nouveau, une des plus ravissantes créations de Racine, Bérénice. On assure qu’elle y déploiera sa supériorité accoutumée. Nous aimerions voir Mlle Rachel poursuivre activement ses études sur les grands maîtres de notre scène. Il est un rôle surtout que nous signalons à son beau talent, celui de Viriate dans le Sertorius de Corneille. Depuis bien des années, cette tragédie n’a pas été jouée. Ce serait à coup sûr une magnifique reprise pour le Théâtre-Français, et pour Mlle Rachel un triomphe de plus.

La saison d’hiver, pour les pièces nouvelles, s’ouvrira par un drame de M. Léon Gozlan, et par une comédie que termine en ce moment M. Alexandre Dumas.




  1. Chez Jules Renouard, rue de Tournon, 8.
  2. Chez Hachette, 12, rue Pierre-Sarrazin.
  3. Quatre volumes in-8°, chez Amyot, rue de la Paix.
  4. Deux volumes in-18, chez Delloye, place d la Bourse.