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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1883

Chronique n° 1235
30 septembre 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

D’où vient que, malgré toutes les déclarations optimistes, malgré la paix évidente dans laquelle vit le pays, il y a un vague et indéfinissable sentiment de malaise et de fatigue qui se fait jour un peu partout, sous toutes les formes ? Il se peut sans doute qu’il y ait des intérêts qui souffrent ; des industries éprouvées, un certain ralentissement de travail et de prospérité dont tout le monde doit plus ou moins se ressentir ; c’est possible, et il faut bien qu’il en soit ainsi, que tout ne soit pas pour le mieux dans le domaine de l’activité matérielle, des iniérêts économiques, puisqu’il y a une décroissance sensible et caractéristique du commerce extérieur de la France, puisqu’il y a une diminution continue des recettes publiques qui laisse entrevoir des déficits croissans pour les prochains budgets. Les chiffres, qui sont inexorables, marquent les progrès de cette crise qui ne fait que s’étendre depuis quelques années, et qui pèse nécessairement sur toutes les classes de la population française. Il se peut que tout ce monde qui vit de son travail, de son industrie, de son commerce, de son activité soit disposé à se plaindre, parce qu’il est atteint dans son bien-être et dans ses ressources ; mais il est certain aussi qu’en dehors des souffrances matérielles, qui ont leur gravité et leur influence, il y a d’autres causes de cette fatigue, de ce malaise, qui sont visibles et saisissables un peu partout, même quand ils ne se traduisent pas par des votes. On aurait beau se faire illusion, qu’on l’avoue ou qu’on ne l’avoue pas, la vraie et première cause est d’un ordre tout politique. On sent bien que cette domination exclusive et jalouse des républicains, qui a commencé il y a cinq ou six ans, qui dure encore, n’a été qu’un règne assez médiocre et assez violent. On a l’instinct qu’avec des majorités qui ne vivent que pour satisfaire leurs passions et leurs convoitises, qui sont les esclaves du plus vulgaire esprit de parti, et des ministres qui ne s’assurent une existence précaire de quelques mois qu’en flattant ces majorités, il n’y a pas moyen d’aller longtemps. On comprend qu’à ce triste jeu, tous les ressorts de gouvernement finissent pas s’user, et qu’avec les procédés dont on a chaque jour le spectacle, il n’y a plus de garanties ni’pour l’adminislration des finances, ni pour la direction des affaires diplomatiques, ni pour l’indépendance de la justice, ni pour l’organisation des forces militaires du pays. On sent que le système est à bout, qu’il a tout épuisé. C’est ce qui explique et le malaise qui se manifeste un peu partout et l’intérêt d’une question qui a sûrement son à-propos à la veille de la rentrée des chambres, qui depuis quelque temps a reparu dans les polémiques : cette question est celle d’un retour à des conditions plus conservatrices, de la reconstitution d’un parti modéré.

L’idée est certainement aussi honnête que juste, et, si on peut la réaliser, on aura rendu le plus utile des services à la république elle-même, puisqu’en la retenant sur une pente fatale, on lui aura restitué les moyens de vivre ; mais il n’y a pas à s’y tromper : on a fait du chemin depuis le jour où la république acceptait encore l’aUiance des opinions conservatrices à l’aide desquelles elle a pu s’établir, et les modérés ont siirement de singulières ditficultés à vaincre pour reprendre un rôle sérieux, actif, dans la direction de la politique du pays. Il faut qu’ils se décident à soutenir une lutte de tous les instans sur toutes les questions et qu’ils soient résolus à rompre avec le gouvernement lui-même, à accepter la chance de n’être qu’une minorité ; il faut qu’ils cessent de se confondre dans une majorité dont ils ne partagent ni les opinions ni les sentimens, et qu’ils ne craignent pas de s’établir dans leur propre camp avec leur drapeau, avec leurs idées. Ils seront accusés d’être des réactionnaires, des cléricaux, des monarchistes et, à ce titre, exclus de la communion républicaine : c’est possible, ils auront cela de commun avec d’autres hommes qui sont pourtant de vieux républicains, et qui passent pour des réactionnaires depuis qu’ils ont courageusement défendu la liberté de conscience, l’indépendance de la justice, ou signalé les désastreuses erreurs financières et diplomatiques de la majorité et du gouvernement. Ils ne réussiront pas du premier coup, dira-t-on ; c’est encore possible. Ils seront ce qu’ont été d’abord toutes les oppositions peu nombreuses aux prises avec des majorités et des pouvoirs infatués ou abusés. Ils resteront en plein parlement, devant le pays, les représentans d’une politique sensée, éclairée, libérale, des idées de prévoyance et d’économie dans les finances, de l’équité et du droit dans les affaires de la justice, des traditions de prudence et de dignité dans la direction des affaires extérieures.

Après tout, à ne juger les choses qu’au point de vue des intérêts du régime nouveau, tant que cette politique a eu quelque influence dans les conseils du pays, elle a aidé la république à s’établir, à s’accréditer en inspirant une certaine confiance. Par quels actes s’est signalée au contraire la politique qui règne aujourd’hui ? Oh ! elle a certes déjà une histoire complète. C’est elle qui a fait l’amnistie, au risque de paraître innocenter un des crimes les plus néfastes des annales françaises. Elle a reçu les finances en pleine prospérité et elle les a conduites au déficit par l’exagération des dépenses, en aggravant la dette, en augmentant les traitemens, en inscrivant au budget dix millions de pensions pour une clientèle de parti. Elle a trouvé le pays en pleine paix religieuse et elle a réussi à troubler cette paix, à émouvoir les consciences en mettant au service d’un fanatisme de secte les procédés discrétionnaires des régimes d’absolutisme. Elle a voulu s’illustrer par sa diplomatie, et elle a signé l’abdication de la France en Égypte. C’est elle qui, sous prétexte de réforme judiciaire, a mis au monde cette œuvre sans nom dont M. le garde des sceaux poursuit aujourd’hui l’exécution avec un arbitraire tranquille et inexorable, chassant de leur siège des magistrats respectés qui ont toujours gardé la mesure la plus sévère, improvisant des présidens, des conseillers et des juges dans un intérêt de parti. Voilà les œuvres du système républicain tel qu’on le comprend aujourd’hui. Et quand M. le ministre de l’intérieur, dans un discours qu’il a prononcé ces jours derniers en province, affecte d’invoquer, lui aussi, la « modération, » de faire appel aux « hommes sages, » connus pour leur « bon renom » et leur « passé, » de vanter la nécessité d’un « gouvernement d’ordre, de prévoyance et de justice, » on peut se demander s’il parle sérieusement ou si ce n’est pas une ironie. Ce mot de « modération » appliqué aux actes de la politique républicaine telle que les derniers cabinets l’ont pratiquée, fait vraiment une étrange figure, et si c’est par ce moyen que M. le ministre de l’intérieur compte rallier « les hommes sages, » il se trompe gravement. M. le ministre de l’intérieur demande qu’on juge le gouvernement qu’il représente par ses actions, par sa conduite, « par ce qu’il est, » non par les déclamations enflammées d’une opposition injurieuse : c’est précisément à ses actions, à ce qu’il a déjà accompli, qu’on mesure ce qu’il vaut, ce qu’il promet au pays. Plaisante manière de se dire « un gouvernement d’ordre, de prévoyance et de justice, » à côté de M. le garde des sceaux exécutant froidement la magistrature française par une représaille tardive de parti ! Ce qu’on appelle la « modération, » c’est tout simplement un certain langage dont on se plaît à se servir dans les grandes circonstances, sans doute parce qu’on le croit bienvenu auprès du pays, et à l’aide duquel on couvre les incessantes concessions au radicalisme. La vérité est que cette politique régnante, bien différente de la vraie politique modérée qu’on peut lui opposer, n’a réussi qu’à tout ébranler, à mettre en doute les institutions les plus sérieuses, à troubler profondément toutes les conditions de la vie française, et à produire justement cet indéfinissable malaise qui éclate partout.

Oui, on a si bien fait depuis quelques années, on s’est si bien laissé aller, par complicité ou par faiblesse, par suffisance et par insuffisance, aux plus médiocres inspirations de parti, que tout devient également difficile aujourd’hui. Il est positivement difficile d’aller plus loin sans tomber dans des crises aiguës, redoutables pour les plus sérieux intérêts du pays ; il est peut-être tout aussi difficile de s’arrêter dans la voie où l’on est entré, de résister aux courans factices qu’on a créés, de revenir, en un mot, à de meilleures conditions de gouvernement.

Ce ne serait rien encore, ou du moins il n’y aurait rien d’irréparable, s’il ne s’agissait que des affaires intérieures momentanément compromises, si tout se passait pour ainsi dire entre nous ; mais les conséquences d’une fausse politique, d’une fausse direction ou de l’absence de direction, sont bien autrement graves dans les affaires extérieures, où il n’est pas de faute qui ne se paie par une diminution du crédit de la France dans le monde. Il n’est point douteux que notre politique extérieure a passé depuis quelques années par des phases bien singulières, ou plutôt elle va au hasard sans se rattacher à rien de saisissable, sans se proposer un but précis et défini. Nous avons des ministres qui passent leur vie à s’avancer ou à reculer à contretemps, lançant au loin des agens qu’ils ne tardent pas à désavouer, disposant des finances, des armes de la France sans consulter les chambres ; ils s’engagent témérairement sans savoir ce qu’ils veulent faire, jusqu’où ils pourront aller, et le résultat est cette série d’entreprises qui, mieux conçues, auraient pu sans doute avoir un intérêt sérieux, mais qui, par la manière dont elles sont exécutées, deviennent une source d’embarras et d’inquiétudes pour le pays. Ainsi ont marché toutes ces affaires qui se sont succédé depuis quelques années : et ces affaires égyptiennes où M. de Freycinet a eu le triste honneur de conduire le deuil de la politique française ; et cette affaire de Madagascar marquée par le désaveu d’un vaillant amiral qui est revenu mourir dernièrement à Toulon ; et cette affaire du Tonkin qui semble résumer tous les traits de la politique décousue de ces derniers temps. Que n’a-t-on pas dit autrefois de la guerre du Mexique, de l’esprit aventureux et des expédiens financiers de l’empire ? Il faudrait prendre garde de ne pas recommencer une expédition mexicaine sur les bords du fleuve Rouge, en y ajoutant même des perfectionnemens ou des raffinemens par la façon étrange dont on procède dans toute cette affaire déjà fertile en surprises et en mécomptes. Comment en sortirat-on ? Comment viendra-t-on à bout des difficultés, des complications qu’on a créées, qu’on a du moins aggravées pour n’avoir su ni prévoir, ni vouloir, ni agir à propos ? C’est là maintenant la question.

Qu’on le remarque bien en effet : la plupart des embarras accumulés dans cette affaire du Tonkin n’ont rien d’imprévu. Les uns naissent de la situation même, les autres ne sont que le résultat du système de conduite qu’on a suivi. Ce n’est pas d’aujourd’hui que se sont produits tous ces faits qui ont provoqué ou qui expliquent notre intervention : et les incursions fatigantes de ces bandes armées, connues sous le nom de « pavillons noirs, » et la complicité des forces régulières annamites, et l’attitude d’observation hostile, menaçante de la Chine, revendiquant des droits sur des territoires auxquels nous prétendons étendre notre protectorat. Tous ces faits, on les connaissait, on pouvait les connaître. Le malheureux Rivière, placé en sentinelle au poste avancé d’Hanoï, les avait signalés avant de tomber victime de sa vaillance au mois de mai dernier ; depuis près d’un an, il ne cessait de prévenir le gouvernement des dangers qui l’entouraient, et si on lui avait envoyé plus tôt les secours qu’il demandait, on n’aurait pas sauvé seulement la vie d’un brillant officier, on aurait peut-être empêché les difficultés de se développer et de grandir. On n’a rien fait, on a laissé l’infortuné commandant de la citadelle d’Hanoï à l’abandon : au fond, on n’osait pas avouer devant les chambres la pensée d’une action sérieuse dans ces contrées lointaines du fleuve Rouge. Ce n’est qu’à la mort du commandant Rivière que le gouvernement, réveillé par cette héroïque échauffourée et prenant une résolution tardive, montrait une certaine velléité d’action. Il se hâtait de demander aux chambres des crédits pour les nécessités les plus urgentes, et il expédiait quelques renforts qui pouvaient passer pour l’avant-garde d’une expédition plus importante ; il se faisait même un devoir de nommer sans plus de retard un commissaire civil’avec des pouvoirs extraordinaires dans le Tonkin. Bref, il paraissait avoir profité de la circonstance pour prendre un grand parti, pour se décider à une action sérieuse ; on l’aurait dit du moins, puisqu’on même temps il repoussait avec quelque dédain un projet d’arrangement que notre représentant à Pékin, M. Bourée, avait négocié avec un dignitaire du Céleste-Empire, au sujet de ces régions indécises et contestées du fleuve Rouge. M. Bourée, dans la sage pensée d’éviter de plus graves complications, avait effectivement préparé une sorte de convention qui pouvait, dès ce moment, régler cette question du Tonkin, en laissant dans une obscurité calculée les droits de suzeraineté réclamés par la Chine, en établissant de plus une zone neutre entre nos possessions et les possessions chinoises. C’est ce projet que M. le ministre des affaires étrangères traitait fort dédaigneusement devant les chambres, qu’il repoussait avec hauteur, comme insuffisant pour sauvegarder les intérêts de la France, et M. Bourée était ni plus ni moins rappelé pour s’être prêté à cette négociation. Le rappel de M. Bourée, les déclarations de M. le minisire des affaires étrangères, les crédits demandés aux chambres, les expéditions de renforts, tous ces faits n’avaient aucun sens, ou ils signifiaient que le gouvernement français était désormais décidé à en finir d’autorité avec toutes les résistances des « pavillons noirs, » des Annamites leurs complices, et de la Chine elle-même, s’il le fallait. C’était une politique qui n’était peut-être pas exempte d’illusions, qui ne prévoyait pas tout, qui pouvait avoir ses inconvéniens et ses périls, mais enfin c’était une politique.

Eh bien ! quatre mois sont passés ; qu’en est-il de toutes ces résolutions dont on accablait ceux qui hasardaient de timides observations sur la manière dont nos affaires étaient conduites ? A quoi est-on arrivé ? C’est ici justement que reparaît l’incurable faiblesse de cette politique ministérielle qui se montre partout remuante et stérile, qui veut et ne veut pas, qui tiendrait à briller et ne sait se préparer que des mécomptes. En réalité, on est moins avancé qu’il y a quatre mois, puisqu’on a passé ce temps à ne rien faire ou à peu prè<^, puisqu’on n’est arrivé qu’à compliquer encore une situation déjà assez difficile. Il y a eu, il est vrai, le brillant fait d’armes de Hué, cette rapide et vigoureuse action exécutée par nos marins sous l’intelligente direction de M. l’amiral Courbet ; il y a eu aussi ce traité du 25 août, qui a été conquis par la marine, qui est le renouvellement et l’extension de notre protectorat sur l’Annam. Soit ; mais il est bien clair que ce traité, eût-il une valeur qui n’est pas encore très évidente, ne décide rien. Sans doute, d’un autre côté, les soldats qu’on a envoyés ont fait leur devoir devant l’ennemi. Toutes les fois qu’ils ont été engagés dans des opérations qui n’ont guère été jusqu’ici que des sorties, ils se sont battus vaillamment, comme ils le font toujours sous des chefs qui leur donnent l’exemple ; mais il n’y avait pas à s’y tromper, ces renforts qu’on a envoyés étaient notoirement insuflisans, et les compagnies nouvelles qu’on fait partir encore aujourd’hui d’Alger sont elles-mêmes insuffisantes pour une action sérieuse et prolongée. Le gouvernement ne s’est visiblement pas rendu compte des conditions, des nécessités d’une entreprise poursuivie dans ces régions lointaines. Il tombe dans l’erreur oîi il est tombé déjà pour l’expédition de Tunis.

La vérité est que rien n’est prêt pour de vraies opérations de guerre, s’il fallait en venir là, — et ce qui complique bien plus encore ces malheureuses affaires du Tonkin, c’est cette étrange combinaison d’un commissaire civil exerçant des pouvoirs supérieurs même sur l’armée. Notez que le cabinet n’était aucunement obligé à instituer cette fonction bizarre et à en charger un médecin ; — que le sénat s’était sagement refusé à sanctionner une création de ce genre ; c’est le gouvernemens seul qui a le mérite de l’invention, qui a cru sans doute flatter les passons républicaines en relevant cette belle institution des counnissaires extraordinaires auprès des armées, et il a certes singulièrement réussi avec ses réminiscences de la convention transportées au Tonkin ! Ce qui était bien aisé à prévoir, en effet, n’a pas manqué d’arriver. A peine ces autorités diverses se sont-elles trouvées en contact, l’incompaiibilité s’est révélée, la discorde a fait explosion. Le commissaire civil a voulu, paraît-il, user de ses pouvoirs et exercer son ascendant sur la marche des opérations militaires ; le commandant de la petite armée du Tonkin s’est refusé à engager ses troupes d’une manière qui lui a paru compromettante, et le conflit s’est dénoué par le départ de M. le général Bouët, qui a pris le plus prochain paquebot pour retourner en France. On prétend aujourd’hui que le commandement supérieur aurait été donné au vainqueur de Hué, à M. l’amiral Courbet. Rien de mieux pour un instant ; mais ce n’est là, on le comprend bien, qu’un expédient temporaire destiné à couvrir l’irrégularité d’une situation. M. l’amiral Courbet, quel que soit son mérite, ne peut pas à la fois diriger son escadre et commander les opérations de l’armée de terre sur le haut du Fleuve-Rouge. Il faudra trouver un autre chef militaire. Quel général sérieux consentira à subordonner sa responsabilité, la sécurité et l’honneur de ses troupes à la décision d’un médecin de deuxième classe érigé en commissaire extraordinaire ? De sorte qu’après avoir paru se décider à agir avec quelque énergie il y a quatre mois, à la première nouvelle de la mort du malheureux Rivière, on en est arrivé là. On n’a rien fait, ou à peu près, parce qu’on ne pouvait rien faire avec des moyens insuflisans et des incohérences de commandement plus funestes que l’inaction elle-même.

A défaut des succès militaires quon n’a pas obtenus et qu’on ne pouvait guère obtenir avec de tels procédés, a-t-on été du moins plus heureux par la diplomatie depuis quatre mois ? La difficulté est de démêler au juste la pensée du gouverneuient, lequel n’est peut-être pas bien sûr lui-même de ce qu’il veut. Toujours est-il que, dans ces derniers temps, une négociation paraît avoir été suivie, non par M. le ministre des affaires étrangères, qui a saisi cette occasion pour prendre un congé et qui rentre à peine à Paris, mais par M. le président du conseil avec le représentant de la Chine, le marquis de Tseng. En quoi consiste cette négociation ? Évidemment notre cabinet a dû changer quelque peu d’opinion, s’il est vrai, comme on le dit, qu’il soit aujourd’hui disposé à accepter des conditions qu’il repoussait avec mépris il y a quelques mois. Il s’agirait, dit-on, d’une sorte de partage de domination ou d’influence entre la France et le Céleste-Empire, d’une combinaison qui, en étendant nos propres possessions, assurerait à la Chine elle-même plus d’avantages que ne lui en attribuait la convention préparée par M. Bourée. Assurément on ne peut faire un crime au ministère de mettre tout son zèle à chercher une solution de nos différends avec la Chine, de se montrer conciliant. S’il peut tout terminer pacifiquement, ce sera, certes, pour le mieux ; mais alors pourquoi traiter avec de tels dédains, il y a quelques mois, la convention de M. Bourée ? Si, au lieu de s’emporter, on avait tout simplement accepté le traité de M. Bourée pour ce qu’il était, comme un projet qui pouvait être modifié, qui contenait déjà les conditions essentielles d’un arrangement pacifique de ces inextricables affaires du Tonkin, on aurait épargné au pays quatre mois d’incertitudes, on aurait évité de dépenser inutilement des sommes à coup sûr fort supérieures aux crédits qui ont été demandés, et d’envoyer nos soldats périr au loin dans des rencontres obscures. On aurait surtout évité d’avoir toujours l’air de ne pas savoir ce que l’on veut, de se donner cette mauvaise apparence d’une diplomatie aussi inconsistante et aussi décousue que notre action militaire.

La question est maintenant de savoir comment cette politique sera accueillie et jugée par les chambres, qui vont se réunir dans quelques semaines. Certes, cette majorité républicaine qui règne dans les deux assemblées n’est pas difficile, et, à vrai dire, elle a sa part de responsabilité dans toutes ces entreprises qui se succèdent, dont le pays est condamné à payer les frais. Elle a laissé passer il y a deux ans cette affaire de Tunis où l’on avait trouvé le moyen d’accumuler tous les subterfuges, toutes les irrégularités. Elle a laissé, l’an dernier, consommer la ruine de l’influence française en Egypte, et non-seulement elle n’a rien dit, elle a poussé elle-même à l’abandon de toutes nos traditions. Lorsqu’il y a quelques mois, des sénateurs et des députés indépendaus réclamaient quelques éclaircissemens au sujet de ces affaires du Tonkin qui entraient dans une phase obscure et périlleuse, la majorité s’est hâtée de voter les crédits qu’on lui demandait, elle n’a exigé aucune garantie. On a laissé au ministère une liberté complète. Qu’en a-t-il fait depuis quatre mois ? C’est là, aujourd’hui, la question, et s’il y a une majorité complaisante, prête à tout approuver, à tout ratifier, il doit y avoir aussi des esprits indépendans et libres, résolus à demander comment il se fait que, sous la république, un gouvernement peut engager sans prévoyance la dignité, les armes, les finances nationales dans des entreprises mal conçues, au risque d’affaiblir la France dans le monde.

Si nos affaires françaises restent assez obscures par la faute d’une politique sans direction et sans fixité, il y a du moins une chance ou une compensation si l’on veut, c’est que les affaires des autres nations ne paraissent pas beaucoup plus claires, ni beaucoup mieux assurées. Ce n’est point qu’il n’y ait à la surface de l’Europe un travail sensible de rapprochement entre certains états, de classement dans les relations. Grands et petits s’agitent beaucoup à la recherche des alliances et des garanties, c’est évident ; mais l’imagination, elle aussi, se met souvent de la partie et arrange des drames de fantaisie avec les affaires de l’Europe, même quelquefois avec les faits les plus simples. M. Gladstone a profité de ses vacances pour se promener comme tout le monde, pour aller avec sa famille, en compagnie du poète Tennyson, jusqu’à Copenhague, et il a même reçu à bord de son navire, le Pembroke-Castle, la visite de la famille royale de Danemark, de l’empereur Alexandre III de Russie, qui se trouvait à Copenhague. Que peut bien s’être proposé le premier ministre de la reine Victoria dans son excursion inattendue à Copenhague ? Est-ce qu’il ne serait pas allé, par hasard, nouer à bord de son yacht l’alliance de l’Angleterre et de la Russie, avec l’appoint du Danemark, de la Suède et de quelques petits états, pour l’opposer à l’autre grande alliance du centre du continent ? Voilà l’Europe partagée en deux camps ! Les imaginations impétueuses ont déjà calculé les forces qui allaient se trouver en présence. C’est aller un peu vite, on en conviendra, M. Gladstone a bien pu utiliser son voyage et s’entretenir avec l’empereur de Russie des affaires du monde ; ce n’est point impossible. Il n’est pas sûrement allé nouer des alliances ; le Pembroke a pu aller à Copenhague et en revenir sans être chargé de si redoutât les secrets. Qu’en est-il, d’un autre côté, de tout ce mouvement de princes et de diplomates en Allemagne ? Il est certain que, cette année, les entrevues, les spectacles de gala n’ont pas manqué au-delà du Rhin, que l’Allemagne, pendant quelques semaines, a paru être plus que jamais le centre de la vie européenne. Le vieil empereur Guillaume a pu avoir un cortège de rois aux manœuvres de Hombourg ; M. de Bismarck a eu ses visiteurs à Gastein. Les fêtes militaires et les négociations diplomatiques ont marché de front. Que quelques-uns de ces princes voyageurs, comme le roi de Roumanie, le roi de Serbie, aient eu la pensée d’aller là où ils croient voir la force, de se rattacher à la grande alliance centrale, ce n’est pas douteux, et M. de Bismarck n’est pas homme à négliger ce qui peut servir ses desseins, ce qui est après tout l’attestation visible de la prépondérance allemande ; mais dans tout cela, si habile que soit un homme à dominer les événemens, il y a plus d’apparence que de réalité.

Au fond, le seul fait saisissable, bien réel, et il a déjà une assez sérieuse importance, c’est l’alliance, renouvelée, fortifiée, de l’Allemagne et de l’Autriche, instrument puissant créé au centre de l’Europe par le chancelier de Berlin pour faire face au danger éventuel, de quelque côté qu’il vienne, du nord ou de l’ouest, de la Russie ou de la France. C’est le point fondamental. Tout le reste n’est qu’un élément variable et dépend des circonstances, du mouvement des choses, des accidens imprévus dans l’antagonisme des grandes influences qui se partagent le monde. Que peuvent de petits souverains comme le roi de Serbie, le roi de Roumanie ? Ils sont eux-mêmes subordonnés à des considérations d’opinion, de religion, de race, puissantes dans leur pays, dans tout l’Orient. Ils sont des alliés aujourd’hui, ils peuvent ne plus l’être demain. On le voit bien en ce moment même en Serbie, où, pendant que le roi est à Hombourg, auprès de l’empereur Guillaume, le pays se détache avec éclat dans les élections de la politique qui a conduit le prince en Allemagne, dont le gouvernement s’était flatté d’assurer la victoire.

Rien de plus instructif, de plus significatif, en effet, que ce qui se passe à Belgrade, dans ce petit royaume serbe qui a eu un jour l’ambition d’être le Piémont des Balkans. Il y a à Belgrade un ministère conservateur arrivé au pouvoir à la place d’un cabinet que présidait M. Ristich et qui était réputé pour ses inclinations russes. Le ministère conservateur, dont M. Pirotchanatz est le chef, représente, à vrai dire, depuis qu’il existe, depuis trois ans, une victoire de l’influence autrichienne. Il est né et il a vécu avec la faveur de l’Autriche, dont il s’est étudié à se faire l’allié empressé. Il n’a laissé échapper aucune occasion de donner toute satisfaction au cabinet de Vienne, notamment dans une question importante : dans l’affaire du raccordement des chemins de fer, qui, aussi bien que la navigation du Danube, a un intérêt politique autant que commercial en Orient. C’était naturellement pour lui un succès de faire entrer plus ou moins la Serbie dans l’orbite de l’alliance austro-allemande, qui lui assurait une protection puissante en donnant une apparence de prestige au jeune royaume, et le dernier mot de cette politique est le voyage que le roi Milan a fait récemment en Allemagne. Qu’est-il arrivé cependant ? Le jour est venu oij il a fallu procéder à des élections nouvelles de l’assemblée nationale, de la skouptchina. C’était tout dernièrement. Le ministère n’avait certes rien négligé pour obtenir un scrutin favorable, et, jusqu’à la dernière heure, il s’est cru victorieux ; il a même annoncé son succès à toute l’Europe. Ce n’était qu’une illusion. Les conservateurs ministériels n’ont eu que trente-quatre élections, les radicaux et les libéraux adversaires du cabinet ont eu près de quatre-vingts nominations. Il reste, il est vrai, une suprême ressource : la constitution serbe donne au prince le droit de nommer lui-même le quart des membres de l’assemblée ; mais, même avec cette espèce de coup d’autorité, on n’arrive pas encore à avoir une majorité ministérielle. De sorte qu’au moment où le roi Milan se trouvait à Hombourg en allié de l’Autriche et de l’Allemagne, le pays condamnait le système de son gouvernement. Il ne faudrait pas, en effet, trop s’arrêter à ces noms de conservateurs et de radicaux que les partis se donnent. Au fond, il ne s’agissait sérieusement dans ces élections que d’une lutte entre l’influence autrichienne et l’inlluence russe. C’est l’influence autrichienne qui l’emportait il y a quelques années ; c’est l’influence russe qui vient de l’emporter aujourd’hui, et, de touie façon, qu’un ministère nouveau se forme ou que le ministère conservateur essaie encore de vivre avec une assemblée hostile, il semble assez douteux que la politique de subordination à l’alliance austro-allemande puisse continuer à prévaloir dans les conseils de la Serbie.

La Russie, qui a eu son succès à Belgrade, n’a pas été, il est vrai, aussi heureuse en Bulgarie, à Sofia, où elle vient d’éprouver un certain échec. L’an dernier, le prince Alexandre avait fait une sorte de coup d’état et avait livré le pouvoir à quelques généraux russes demeurés pour le moment les seuls maîtres de la principauté. Il en était résulté un état violent qui ruinait les intérêts publics et ne faisait que s’aggraver en se prolongeant. Les conservateurs et les libéraux, qui représentent le parti national du pays, se sont coalisés et ont fini par reprendre l’ascendant. Le prince a fait sa paix avec l’assemblée bulgare en rétablissant la constitution et en formant un nouveau ministère plus national. Seulement la Russie a été assez avisée pour ne pas prolonger cette situation violente, pour éluder le coup en gardant une influence suffisante à la suite d’une aventure qui pourrait passer pour une contrepartie de son succès de Belgrade. C’est le jeu éternel de ces choses d’Orient. Ce qui vient de se passer à Sofia ou à Belgrade peut se passer demain sous une autre forme en Roumanie, et cela prouve tout simplement que ces jeunes pays n’ont que faire dans les grandes combinaisons diplomatiques où ils ne peuvent que se compromettre, en s’aliénant eux-mêmes au profit d’une politique qui ne répond ni à leurs sentimens ni à leurs intérêts. Qu’ils s’assurent la paix le plus possible, qu’ils se civilisent, ils auront plus d’avantage qu’à briguer une place dans la triple alliance, et à aller figurer à Hombourg ou à Vienne. C’est ce qu’ils peuvent faire de mieux. C’est la plus utile politique pour tous ceux qui ne sont pas nécessairement appelés par leur position, par leuis intérêts, à prendre un rôle direct et actif dans les grands raouvemens diplomatiques et militaires du monde.

L’Espagne elle-même, qui a certes tous les tiires à être comptée parmi les peuples, avait-elle à désirer de se voir représentée dans ce brouhaha de princes récemment réunis au-delà du Rhin ? Le jeune souverain espagnol avait-il absolument besoin d’aller en Allemagne pour se faire reconnaître parmi les rois de l’Europe ? C’est une question oiseuse aujourd’hui. Assurément le roi Alphonse Xll n’avait mis aucun calcul profond dans ses projets d’excursion en Allemagne ; il n’y avait mis surtout aucune intention désobligeante pour la France. Il l’avait dit avec une vive cordialité quelques jours avant son départ, et la meilleure preuve qu’il n’avait pas la moindre idée de froisser notre pays, c’est que, dans son itinéraire, il a toujours placé une visite à la France et à Paris. Il est parti pour l’Allemagne tout simplement, l’esprit libre, et naturellement il a été reçu au-delà du Rhin comme devait l’être un jeune prince qui est le chef d’une généreuse nation, qui est de plus allié à la famille impériale d’Autriche et à la plupart des maisons souveraines. Le malheur est qu’avant de rentrer dans son pays par la France, il a trouvé sur son chemin un de ces incidens qu’on aimerait autant ne pas rencontrer et qui deviennent un embarras en voyage. M. de Bismarck, avec sa brutale ironie, a jugé plaisant de préparer à sa manière le passage du roi d’Espagne à Paris en donnant à Alphonse XII le titre honorifique de colonel d’un régiment allemand qui tient garnison à Strasbourg. Que, dans le premier moment, on se soit un peu ému en France d’un acte de mauvais goût dont le roi Alphonse n’est d’ailleurs nullement responsable, soit ; mais il suilisait d’un instant de réflexion pour comprendre que ce titre accordé à la plupart des princes de l’Europe, au prince de Galles comme aux autres, n’a aucune signification sérieuse, et qu’il ne pouvait modifier la nature de la réception réservée au roi d’Espagne en France.

On devait au prince un digne accueil, non-seulement par un sentiment de courtoisie nationale, mais parce que la république elle-même est intéressée à se montrer hospitalière aux souverains, parce que montrer de Ihumeur, c’était répondre peut-être à un secret calcul de M. de Bismarck, parce qu’enfin les rapports d’amitié, d’intérêts qui lient l’Espagne et la France restent aujourd’hui ce qu’ils étaient hier. C’était le sentiment public. Qu’est-il arrivé cependant ? Il s’est trouvé des énergumènes excités par les déclamations de quelques journaux de démagogie pour escorter de leurs vociférations le jeune roi à son entrée à Paris. L’incident est profondément humiliant, nous en convenons, et ce n’est pas pour le roi d’Espagne qu’il est triste, c’est pour le gouvernement qui n’a pas su préserver son hôte de l’insulte ; on ne peut excepter que M. le président du conseil et M. le ministre des affaires étrangères, qui seuls, à ce qu’il semble, ont fait leur devoir. Tout ce que nous pouvons demander aujourd’hui, c’est qu’on se souvienne partout qu’en dehors de ces indignes manifestations de carrefours, il reste une France polie, courtoise, toujours hospitalière pour tous ceux qui veulent la visiter.

CH. DE MAZADE.