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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1877

Chronique n° 1091
30 septembre 1877


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre 1877.

Maintenant tout se hâte dans nos affaires intérieures. Ce n’est plus le moment des discussions inutiles ; les faits vont se presser jusqu’au dénoûment désormais prochain, si tant est qu’il y ait un dénoûment. Avant que quinze jours soient écoulés, les élections françaises seront accomplies ; le pays aura parlé, puisqu’on lui dit que c’est à lui de parler. Le décret qui fixe au 14 octobre le scrutin universel pour le renouvellement de la chambre des députés a enfin paru. M. le président de la république vient de couronner ses voyages dans les départemens et d’inaugurer en quelque sorte la période électorale par une proclamation où, s’adressant aux « Français, » il a cru devoir dire dans son langage militaire ce qu’il a fait, ce qu’il désire, ce qu’il veut. Il a publié son ordre du jour avant la bataille, et voici que du fond de la tombe sort en même temps une autre voix écoutée, respectée et illustre, celle de M. Thiers, qui parle, lui aussi, par une lettre posthume, circulaire aux électeurs, manifeste où il a laissé, avant de s’éteindre, le dernier témoignage d’une pensée toujours active, toujours passionnée pour les intérêts de la France. Candidatures officielles ou non officielles, 363 et conservateurs, réunions publiques, programmes, passent comme un tourbillon, et si dans ces préliminaires d’un grand scrutin il n’y avait que les émotions, les ardeurs inséparables du mouvement des opinions, contenues et limitées par la rassurante fixité des institutions générales, ce ne serait rien. Le malheur est que dans ce procès porté devant le souverain juge, qui est le pays, il y a une sorte de perpétuel malentendu, une irritante obscurité sur les conditions où s’engage le conflit, sur le dénoûment naturel et possible de la crise qui émeut la France, sur le but que poursuivent les partis déchaînés.

Une des choses les plus redoutables en politique est l’absence de netteté et de clarté dans les situations, parce qu’alors on ne sait plus où l’on va. C’est malheureusement notre histoire depuis quatre mois et plus que jamais à la veille des élections qui vont dire le dernier mot de ce long conflit dont l’acte du 16 mai a été le point de départ. Assurément des élections sont ou devraient être tout ce qu’il y a de plus simple, précisément parce que dans les pays libres elles sont la solution régulière, prévue et acceptée des différends qui s’élèvent entre les pouvoirs. M. le président de la république n’a point excédé son droit en recourant à un moyen imaginé justement pour tempérer ou dénouer les crises. D’où viennent donc cette obscurité et ce malaise qui sont un des dangers de notre situation ? C’est que nous sommes entrés dans une de ces phases où de toutes parts les passions, les arrière-pensées, les interprétations des partis, le langage, les défis, dépassent les limites d’un conflit régulier et des institutions elles-mêmes. On est dans l’inconnu, et le gouvernement a vraiment fait tout ce qu’il a pu pour pousser à fond cette lutte dont il a pris, dont il tient à revendiquer, jusqu’au bout, l’initiative et la responsabilité.

Lorsqu’il y a quelques semaines M. le maréchal de Mac-Mahon a fait son voyage dans la Gironde et lorsqu’il a répondu à un discours, plein de déférence et de savante modération, du maire de Bordeaux, M. Fourcand, qui est un sénateur républicain, il y a eu partout le sentiment d’une sorte de détente possible, et ce sentiment n’avait rien qui ne pût honorer le chef de l’état. A mesure que M. le président de la république s’est éloigné de Bordeaux, passant par tours, rentrant à Paris, il a paru redoubler de laconisme impérieux et revenir à d’autres idées qui ont fini par trouver leur dernière et frappante expression dans ce manifeste par lequel il vient d’ouvrir la période des élections. C’est peut-être un essai assez malheureux d’éloquence politique. M. le maréchal de Mac-Mahon, accoutumé au langage d’un soldat, ne s’est point aperçu qu’on ne parle pas à toute une nation appelée à se prononcer sur ses affaires dans un scrutin solennel comme on parle à une armée rangée en bataille. Sans le vouloir, il s’est exposé à blesser bien des instincts fort légitimes, même chez des conservateurs, et, s’il faut tout dire, il y a pour les esprits libéraux une certaine humiliation à constater les progrès de notre éducation politique ! Il y a trente ans, on n’aurait pas parlé ainsi du haut du pouvoir, M. le président du conseil, qui n’a pas contre-signé le manifeste, peut s’en souvenir. Aujourd’hui le ton est changé, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’avec un accent de commandement personnel poussé jusqu’à la rudesse soldatesque, avec l’apparence d’une netteté tranchante et décisive, le manifeste n’en dit pas plus pour cela, il ne dissipe pas l’équivoque qui est au fond de tout, dont M. le président de la république lui-même est la première victime. M. le maréchal de Mac-Mahon parle bien, avec une candeur redoutable, de ce qu’il appelle sa politique, mais on ne voit pas, on ne sait pas trop quelle est cette politique. L’embarras en effet est de choisir dans ce manifeste, de concilier les diverses parties de ce programme adressé à tous les « Français, » de distinguer quelle est réellement cette pensée, d’où elle vient, où elle va, où elle entend s’arrêter. Assurément, il y a dans la proclamation du 19 septembre une partie simple, correcte, qui maintient dans son intégrité et sauvegarde le rôle légal du chef de l’état M. le maréchal de Mac-Mahon parle sérieusement quand il affirme qu’il ne veut « exercer aucune pression sur le choix » des électeurs. Il ne dit que ce qu’il pense lorsqu’il ajoute : « On vous dit que je veux renverser la république, vous ne le croirez pas. — La constitution est confiée à ma garde, je la ferai respecter… » M. le président de la république n’est pas moins sincère en assurant qu’il ne veut servir a aucun parti, aucune passion révolutionnaire ou rétrograde. » Il est certain de répondre à un sentiment universel en témoignant l’intention d’entretenir « des relations de plus en plus cordiales avec toutes les puissances, » de maintenir la paix, et M. le ministre des affaires étrangères n’a fait qu’accentuer heureusement cette pensée l’autre jour dans la Gironde en revendiquant le rôle de « ministre de la paix. » S’il n’y avait que cela dans la proclamation du 19 septembre, ce serait au mieux ; mais, à part la politique extérieure qui est en dehors des élections d’aujourd’hui, parce que tout le monde est d’accord, que reste-t-il dans la réalité des autres déclarations ? C’est là qu’est l’équivoque obstinée.

Aucune pression ne doit être exercée sur le choix des électeurs, dit le manifeste, et au même instant une des inventions les plus étranges de l’empire, celle contre laquelle ont protesté autrefois M. le duc de Broglie, M. le duc d’Audiffret-Pasquier et bien d’autres, la candidature officielle est publiquement remise en honneur, naïvement avouée ! On est « candidat du gouvernement de M. le maréchal de Mac-Mahon » sur papier officiel affiché dans les mairies ! Sous l’autorité ministérielle, toute la hiérarchie des fonctionnaires est mise en réquisition et sommée de prêter main-forte aux préfets chargés de faire triompher les candidats « désignés. » Que tout le monde marche sans crainte, on n’abandonnera pas « les fonctionnaires fidèles qui, dans un moment difficile, ne se sont pas laissé intimider par de vaines menaces ! » Franchement, si ce n’est pas l’empire lui-même vivant et agissant, c’est bien du moins une ombre d’empire, un empire posthume.

M. le président de la république entend respecter et faire respecter la constitution confiée à sa garde, il n’a fait qu’exercer une prérogative constitutionnelle par la dissolution de la chambre, soit ; mais le régime constitutionnel a son caractère, ses traditions, ses règles. Il est fondé sur la liberté des élections, sur la liberté parlementaire, sur le droit des majorités. Il a justement le mérite de faciliter les changemens de direction sans que l’état en soit ébranlé, — et que devient-il lorsqu’on commence par déclarer qu’on ne changera rien, que, si le pays ne vote pas bien, il aggravera le conflit entre les pouvoirs publics, que, s’il y a une chambre d’une certaine opinion, on gouvernera sans elle, avec « le concours du sénat, » dont on préjuge gratuitement la soumission ? La théorie est nouvelle. Que M. le président de la république ajoute à cela qu’il restera à son poste jusqu’au bout, il n’y a rien à dire, c’est la constitution. Seulement, s’il entend rester jusqu’au bout, comme c’est son droit, et s’il ne veut rester que dans des conditions qu’il serait seul maître de fixer en dehors des autres pouvoirs, même en dehors du vote universel, il ne faut plus parler du régime constitutionnel. — M. le maréchal de Mac-Mahon n’a aucun mauvais dessein contre la république, nous en sommes convaincu ; mais, par une bizarre contradiction, tous les candidats que son gouvernement patronne ont certainement les mauvais desseins qu’il n’a pas. Tous, bonapartistes, légitimistes, se donnent comme des candidats « anti-républicains. » Les uns réservent tout haut le « droit national, » c’est-à-dire le roi, les autres « l’appel au peuple, » c’est-à-dire l’empire, et s’ils triomphaient, M. le maréchal de Mac-Mahon en serait pour ses bonnes intentions avec l’embarras de ses étranges alliés. Ce serait une anarchie d’un autre genre, de sorte que voilà le pays dans une alternative cruelle : s’il nomme des candidats indépendans, on lui dit qu’il aggravera le conflit des pouvoirs publics ; s’il nomme les candidats que le ministère lui présente avec l’investiture officielle, il prépare à coup sûr le conflit des prétentions dynastiques au sein des pouvoirs, peut-être une révolution à jour fixe, au jour de la révision, par l’impossibilité de s’entendre soit sur une monarchie, soit sur la continuation de la république.

Voilà une double perspective bien rassurante, et si, pour tout concilier par un expédient du moment, on se disait qu’il n’y a pas à s’occuper du lendemain, de la révision, que M. le maréchal de Mac-Mahon est là, qu’il suffit à tout, que c’est pour lui qu’on va voter ; si on proposait ainsi d’élever pour la circonstance entre les pouvoirs et les partis une sorte d’omnipotence personnelle d’un nouveau genre suppléant aux institutions ou les éclipsant, nous nous bornerions à rappeler aux légitimistes que tente l’expédient ce mot que Berryer prononçait un jour en pleine assemblée nationale : « Faire reposer la destinée du pays sur la tête d’un seul homme, c’est le plus grand des crimes ! » Le gouvernement ne remarque pas qu’avec ses procédés, ses manifestes et ses combinaisons, il ne fait qu’aggraver l’équivoque dont nous souffrons depuis longtemps, et créer à M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même une situation véritablement impossible ; il ne voit pas qu’il ne réussit qu’à troubler les esprits, à rejeter parmi ses adversaires bien des hommes sincères, indépendans, qui ne veulent ni de l’empire, ni de la candidature imposée, ni du pouvoir personnel, et qui ne se croient pas moins des conservateurs. Le gouvernement nous a conduits à ce point où M. le maréchal de Mac-Mahon déclare qu’il ne veut porter atteinte ni à la république, ni à la constitution dont il est le gardien, et où la France, la France officielle, électorale est partagée en deux camps : d’un côté se trouvent tous ceux qui s’avouent très librement les ennemis de la constitution et de la république que le chef de l’état ne veut pas détruire, — ce sont les candidats que le ministère recommande et patronne ; dans l’autre camp sont tous ceux qui par tradition ou par raison, par nécessité, sont pour la république, — ce sont ceux que le ministère combat dans les élections après avoir condamné la chambre où ils avaient une majorité. La lutte est aujourd’hui engagée dans des termes si vifs, si violens, que dans le tourbillon électoral tout semble mis en cause, les institutions, l’autorité présidentielle, la paix publique. Il faut un peu laisser toutes ces passions contraires aller s’éteindre au fond des urnes. C’est au lendemain que les esprits prévoyans et réfléchis doivent songer dès ce moment, pour qu’à cette heure, qui sera évidemment difficile, la raison politique et patriotique reste maîtresse de la situation nouvelle créée par le scrutin du 14 octobre.

C’est à ceux qui sont engagés dans le combat au nom de la république et qui ont certes des chances sérieuses de succès, c’est aux républicains surtout de savoir être, le lendemain, des politiques. C’est à eux de montrer que, si dans leur armée passablement mêlée, il y a la queue des radicaux et des alliés compromettans, les modérés ont assez d’autorité et de force pour dominer les fantaisies, les passions et les excentricités révolutionnaires, pour rester les chefs et les guides d’un mouvement légal d’opinion. Ils ont pour eux une expérience récente et significative. Qu’on se flatte aujourd’hui en pleine lutte de n’avoir jamais commis de fautes, d’avoir été des modèles de prudence et de modération depuis les élections du 20 février 1876, c’est bon pour le combat ; on soutient l’honneur du drapeau. La vérité est qu’il y a eu dans la dernière chambre des fautes nombreuses, durement et démesurément expiées sans doute, effacées par le coup d’une dissolution précipitée, mais réelles et signalées avec vivacité sur le moment par ceux-là mêmes qui croient de bonne guerre de les pallier aujourd’hui. La vérité est qu’à se donner avec trop de complaisance des brevets de sagesse rétrospective on risque de se faire illusion, de tout oublier, de recommencer à la première occasion et d’aller fatalement par le même chemin au-devant de déceptions nouvelles. Le défaut de la dernière chambre n’a point été précisément dans ce qu’elle a fait, on a raison de le dire ; il a été, dans le désordre d’une marche sans direction, d’une majorité sans cohésion, d’une politique livrée à toutes les entreprises. C’est ce qui a rendu tout possible. Le plus sage est de ne rien oublier, et ce que les républicains qui veulent agir sérieusement ont de mieux à faire pour l’avenir, c’est de méditer dans son intégrité, dans son esprit, ce manifeste que M. Thiers a légué comme un testament politique, qui vient de retentir dans la France entière.

M. Thiers, avant de mourir, avait-il eu le temps de coordonner, de revoir lui-même le manifeste où il a déposé ses derniers jugemens ? Peu importe ; l’œuvre a paru sous l’autorité et la garantie d’un nom qui ne trompe pas, le nom de M. Mignet, et d’ailleurs l’homme est là tout entier avec sa raison, son expérience, sa pénétrante finesse, même sa passion, si l’on veut. Tout ce qu’il avait à dire, il l’a dit avec sa supériorité naturelle, avec une étendue d’esprit qui embrasse tous les côtés de la politique, et ce serait une singulière méprise de ne prendre du manifeste que ce qui plaît, ce qui répond à la préoccupation du moment. Sans doute M. Thiers défend la dernière chambre, il se prononce vivement pour la république, et en même temps, voyant le danger toujours possible, il ajoute : « Si par radicalisme on entend une certaine conception démocratique qui porterait sur l’administration civile, sur le régime financier, sur l’organisation militaire, sur les affaires religieuses, sur les rapports des pouvoirs entre eux, sur l’intervention des chambres dans la politique extérieure, il faudrait résister, et résister énergiquement, à une chambre qui s’y laisserait entraîner. » C’est avec cette prévoyance qu’il parle sans méconnaître la possibilité d’une résistance nécessaire, et quand on a voulu changer les lois militaires, il a résisté, lui, au prix des dernières forces qui lui restaient ! Il défend la république, qui est seule possible aujourd’hui, et il la définit comme « un équitable partage entre tous les enfans de la France, du gouvernement de leur pays, — sans exclusion d’aucun d’eux, — excepté de ceux qui annoncent qu’ils ne veulent la gouverner que par la révolution. » voilà encore la limite tracée par le conservateur patriote 1 Et quand il décrit les conditions d’existence de la république, c’est le régime constitutionnel tout entier avec ses garanties, avec son président, avec ses deux chambres. C’est un vrai programme de politique modérée qu’il faut lire avec respect, en se souvenant de toute cette sagesse clairvoyante, — et sans oublier aussi que, si le manifeste subsiste, l’homme n’est plus là.

Les républicains sont certes les premiers intéressés à s’inspirer de ce programme de la seule république possible, et ce qu’ils ont de mieux à faire, s’ils ont une victoire électorale le 14 octobre, c’est de ne point cherchera abuser de leur succès, de rester obstinément sur le terrain constitutionnel, de ne se refuser ni aux transactions, ni aux combinaisons qui peuvent être un gage d’apaisement. Ils ont tout à gagner à ne se défendre que par une invincible modération, car enfin le jour où la carrière des violences se rouvrirait, la république pourrait bien avoir le premier mot, il est trop clair qu’elle n’aurait pas le dernier mot. Toutes les luttes de ce monde à l’heure qu’il est ne sont pas des jeux de scrutin, et ce qui se passe dans notre pays, malgré la gravité de nos élections prochaines, n’égale pas en intérêt, pour la France elle-même, comme pour l’Europe, le tragique duel engagé dans la vallée du Danube pour le sort de l’Orient. Tout en vérité est étrange dans ce terrible conflit oriental. Tous les calculs ont été trompés, toutes les prévisions se sont trouvées confondues. On n’avait mesuré exactement ni la puissance russe, ni la prétendue impuissance turque. Les Russes étaient moins forts qu’ils ne le pensaient peut-être eux-mêmes, et les Turcs étaient moins faibles que ne se plaisaient à le répéter ceux qui croyaient à une sorte de grande exécution au nom du tsar protecteur des chrétiens et des Slaves. Cette campagne, inaugurée il y a quelques mois par le passage presque triomphant du Danube, a été réellement jusqu’ici une série de surprises pour l’Europe, de déceptions pour la Russie, pour son orgueil militaire et pour sa politique. Maintenant l’été est presque passé, l’hiver approche, et rien n’est fait, tout s’est aggravé au contraire depuis trois mois. On ne peut plus se payer d’illusions au quartier-général du tsar. Les difficultés ne font que grandir, le sang coule par torrens dans des batailles acharnées et jusqu’à présent malheureuses. La position des armées russes reste précaire à la veille d’une saison défavorable ; elle peut encore être relevée par un coup éclatant, elle peut aussi être perdue sur la rive droite du Danube par une défaite nouvelle, et, sans préjuger l’issue définitive d’une lutte où la Russie n’a point sans doute déployé toutes ses ressources, on peut du moins dire dès ce moment que cette guerre a duré assez pour être profondément instructive, pour révéler une situation militaire et diplomatique inattendue.

Ce qu’il y a de significatif dans cette fatale et dangereuse guerre où le gouvernement de Saint-Pétersbourg s’est engagé sans rien écouter, c’est que les armes russes n’ont été vraiment heureuses, jusqu’ici, d’aucun coté, ni en Asie, ni en Europe. En Asie, depuis la levée du siège de Kars, ce sont les Turcs qui ont repris, qui gardent l’ascendant, et Mouktar-Pacha, à qui on n’avait pas fait une brillante réputation militaire, s’est trouvé assez habile, non-seulement pour repousser l’invasion, mais pour menacer lui-même d’envahir le territoire russe. Ce qui se passe en Asie n’est plus d’ailleurs qu’un incident éclipsé par des événemens plus décisifs. C’est en Europe que tout est grave, parce que là était le grand but à poursuivre, parce que là, sous les yeux du tsar lui-même, sous le commandement du grand-duc Nicolas, se déployaient les forces principales de la Russie, concentrées, on ne le cachait pas, pour dicter la loi à l’empire ottoman, pour marcher au besoin sur Constantinople.

Les Russes sont partis en effet comme si rien ne devait les arrêter. A peine arrivés au-delà du Danube, ils se sont considérés comme maîtres de la Bulgarie, qu’ils se disposaient même à organiser. Ils ont paru n’avoir d’autre stratégie que d’aller en avant, sans regarder derrière eux, sans tenir compte de ce qu’il y avait sur leurs flancs, du côté de Widdin ou du côté du quadrilatère, Roustchouk-Silistrie-Choumla-Varna. Une de leurs colonnes, sous les ordres d’un chef audacieux, le général Gourko, s’est élancée sur les Balkans, qu’elle a franchis, allant jusqu’à Kazanlick, croyant déjà tenir la route d’AndrinopIe. Soit impéritie du vieux Abdul-Kérim, enfermé à Choumla, soit indolence turque au début d’une campagne, soit peut-être calcul, les Russes, à la vérité, n’avaient rencontré jusque-là qu’une résistance assez décousue et assez molle : c’est ce qui les a perdus en les jetant dans le piège de cette marche hardie et encore plus imprudente que hardie, qui a été l’étonnement du monde militaire européen. Pendant qu’ils s’aventuraient avec cette imprévoyante témérité et qu’ils dispersaient leurs forces, les Turcs se sont, pour ainsi dire, ressaisis devant l’ennemi. Un nouveau généralissime, Méhémet-Ali-Pacha, est allé à Choumla reprendre le commandement des mains de l’inactif Abdul-Kérim ; Osman-Pacha a pu rassembler silencieusement son corps d’armée du côté de Widdin pour entrer en action ; Suleyman-Pacha, revenant du Monténégro, qu’on a laissé à lui-même, s’est présenté au sud des Balkans, au-devant de Gourko, qu’il a pu arrêter, et en peu de jours le coup de théâtre le plus imprévu a été accompli. Ce qui semblait compromettre les Turcs est peut-être ce qui les a le mieux servis. Ils sont sortis de leur inaction d’un moment, et au lieu de pouvoir soutenir l’offensive qu’ils avaient prise, les Russes, refoulés et décontenancés, se sont trouvés réduits à se défendre, ayant à tenir tête tout à la fois à Suleyman-Pacha, arrivant sur leurs traces aux défilés de Chipka, dans les Balkans, à Osman-Pacha, paraissant sur la droite de leur ligne d’opérations, à Méhémet-Ali, débouchant du quadrilatère. C’est le résumé de la situation militaire en Bulgarie, de cette campagne déjà pleine de si étranges et de si sanglantes péripéties.

Rien certes de plus dramatique que cette série d’opérations engagées depuis trois mois, depuis deux mois surtout entre le Danube et les Balkans. Une des premières fautes des Russes, au moment où ils ont pris pied sur la rive droite du Danube, à Sistova et à Nicopolis, a été, à ce qu’il semble, de ne pas saisir l’importance de la petite ville de Plevna, de cette ville inconnue hier encore, maintenant illustrée par de si terribles actions de guerre. Située à quelque dix lieues au sud de Nicopolis, sur la rivière du Vid, Plevna n’a pas seulement l’avantage de positions puissantes, elle est un nœud de communications avec Sofia vers le sud, avec Widdin vers l’ouest. Les Russes ne s’en sont aperçus que tardivement par l’apparition d’une force dont ils ne soupçonnaient pas même l’existence. Cette force, c’était l’armée d’Osman-Pacha !

Alors a commencé autour de la malheureuse ville cette guerre qui depuis deux mois a pris chaque jour un caractère et des proportions plus redoutables. Une première fois, dès le 20 et le 21 juillet, les Russes se sont heurtés contre Plevna, placée désormais sous la garde d’Osman-Pacha : ils ont échoué dans une affaire qui pouvait passer encore pour une échauffourée et où ils perdaient néanmoins 3,000 hommes. Une seconde fois, le 30 et le 31 juillet, les généraux du tsar, impatiens de réparer un premier échec, ont engagé une attaque plus complète : ils ont essuyé une défaite plus signalée et plus sanglante encore que la première, qui a coûté aux assaillans près de 8,000 hommes. C’est la première grande bataille perdue. Décidément, c’était pour les Russes un avertissement des plus graves, fait pour les éclairer sur le danger de leur système militaire, de la dispersion de leurs forces et de l’incohérence de leurs opérations. Ils ont senti aussitôt la nécessité de remettre un peu d’ordre dans leur action, de se concentrer.

Sans abandonner entièrement les Balkans, dont ils ont persisté à défendre un dernier passage, le col de Chipka, contre Suleyman-Pacha, ils ont distribué leur armée en Bulgarie en deux groupes : l’un, sous le tsarévitch, chargé de faire face au quadrilatère, au besoin à Méhémet-Ali, et de bloquer Roustchouk, — l’autre composé de tout ce qu’ils ont pu réunir et destiné à rester devant Plevna, à poursuivre coûte que coûte l’enlèvement de cette place improvisée. Ils ont mis six semaines à ce travail, attirant à eux l’armée roumaine qu’ils avaient d’abord un peu dédaignée, essayant d’investir à demi la place, accumulant les moyens militaires ; mais ils ont eu affaire à un homme qui n’a pas lui non plus perdu son temps. Avec une activité, une intelligence et une vigueur qui dénotent la présence au camp ottoman d’un homme de guerre et d’un habile ingénieur, Osman-Pacha s’est cuirassé de fortifications nouvelles, de lignes redoublées de retranchemens et de redoutes. Il n’a pas perdu le mois qui lui a été laissé, et lorsque le 11 et le 12 septembre, après quelques jours d’un bombardement furieux, les Russes ont cru le moment venu de tenter enfin la grande attaque, ils ont encore et plus que jamais échoué. L’assaut a été formidable et malheureux. Russes et Roumains, dans ce tourbillon sanglant, ont fait de leur mieux ; ils ont même enlevé une redoute, celle de Grivitza, qu’on croyait être la clé de la défense ; seulement ils se sont aperçus, après avoir pris Grivitza, qu’au-delà il y avait des travaux plus menaçans encore. Un des plus jeunes et des plus brillans officiers du tsar, Skobelef, sur un autre point d’attaque, avait réussi à enlever quelques redoutes ; il n’a pu les garder le lendemain contre un retour irrésistible des Turcs. On a perdu plus de 15,000 hommes à peu près pour rien. Osman-Pacha n’a été ni forcé ni cerné ; il reste même assez libre dans ses communications pour avoir reçu tout récemment un convoi considérable, renforts, vivres et munitions, que les Russes n’ont pu intercepter. Plevna reste intacte devant une armée nécessairement un peu ébranlée, sinon (démoralisée par une série de désastres.

Si le tsarévitch, qui commande l’aile gauche sur la ligne de Biela, est moins éprouvé, il ne laisse pas, lui aussi, d’être réduit à une défensive assez ingrate. Méhémet-Ali, qu’il a contre lui, n’est pas resté inactif de son côté. Depuis qu’il est sorti de son camp de Choumla, le nouveau général Turc manœuvre avec adresse. On a parlé récemment d’une grande bataille gagnée ou perdue par lui. Il n’est point impossible qu’il ne soit forcé un jour ou l’autre à accepter une bataille de ce genre : il ne la recherche pas visiblement, il semblerait l’éviter au contraire. Il marche avec méthode, avec sûreté, sans rien risquer, se ménageant une retraite, même quand il avance, ayant assez souvent des affaires partielles plutôt qu’une bataille à fond. Il a réussi par cette tactique à dégager Roustchouk, à rejeter le tsarévitch des lignes du Lom sur la Yantra autour de Biela, menaçant ses communications, soulageant par ses diversions Osman-Pacha, et, dans tous les cas, occupant assez les Russes pour les empêcher de disposer de leurs forces. Entre Osman-Pacha et Méhémet-Ali, il y a accord d’action, appui mutuel. Jusqu’à quel point Suleyman-Pacha, engagé dans les Balkans, concourt-il à ce système ? Depuis plus d’un mois, il s’acharne à la plus étrange et à la plus terrible des guerres sur cette passe de Chipka, où il a trouvé des adversaires aussi obstinés que lui. Il a livré des combats de géans, et assurément il serre de près les Russes, mais au prix des pertes les plus graves, en arrosant ces rochers de sang. Est-ce une obstination soldatesque ? y a-t-il un calcul dans cet assaut renouvelé jusqu’à extinction ? Suleyman-Pacha n’a peut-être d’autre but que de retenir, d’épuiser une partie des troupes du grand-duc. Ce qu’il y a de clair, c’est que sur ces divers points les Russes ont de rudes affaires. Ce qui n’est pas moins certain, c’est que partout, au col de Chipka comme autour de Plevna, il y a entre ces armées une sorte d’émulation de courage et d’opiniâtreté. Les uns et les autres meurent avec héroïsme pour leur drapeau. Certes les traits d’intrépidité et de dévoûment ne manquent pas dans cette armée russe, et pourtant rien ne réussit.

Chose douloureuse, on s’est flatté, en prenant les armes, d’aller affranchir la Bulgarie, les chrétiens d’Orient, et provisoirement à quoi aboutit-on ? La Bulgarie commence par être transformée en champ de carnage ; c’est un vaste cimetière ! Les Bulgares sont les premières victimes de la guerre ; avant d’être émancipés, ils sont ruinés ou massacrés. Les Roumains se sont engagés à la suite de la Russie, ils se sont vaillamment conduits, ils ont éprouvé déjà des pertes relativement sérieuses pour leur petite armée, et ils en sont peut-être, sans l’avouer, à regretter leur intervention. Les Serbes, entraînés une première fois et une première fois vaincus, ont pu être tentés de reprendre les armes, ils semblent maintenant hésiter. Pour tous, la Russie, avant de redevenir une protectrice écoutée et efficace, a besoin de se raffermir elle-même.

Comment est-elle arrivée à cette situation ? Évidemment elle a été la dupe d’une politique de mirages. Elle a cédé à des illusions de diplomatie, à des passions de race, à un certain orgueil de gouvernement. Elle a cru, elle aussi, être prête pour tout, et elle ne l’était pas autant qu’elle le croyait. Elle n’a eu au départ que des forces insuffisantes, et aujourd’hui les renforts qu’elle appelle, en y comprenant la garde impériale, ces renforts utiles, indispensables, ne servent qu’à combler les vides faits par le feu et les maladies. Elle a des soldats pleins de courage dont l’héroïsme suffirait à couvrir son honneur, elle n’a eu visiblement ni une direction rationnelle et prévoyante ni un plan saisissable. Elle a marché un peu à l’aventure, subissant les événemens au lieu de les préparer et de les conduire. La Russie enfin a commis la plus grave des fautes : elle a trop paru dédaigner ses adversaires, elle a trop cru que les Turcs n’existaient pas, et il s’est trouvé qu’ils existaient, qu’ils avaient même des généraux pour les mener au combat, qu’ils étaient faits pour se mesurer avec toutes les armées. Ces Turcs ont de plus une force étrange : ils sont pleins de mystère, ils ne disent rien, ils publient à peine quelques bulletins. Le chiffre et la composition de leurs armées, on ne les connaît pas. Ce qu’ils perdent dans une bataille, on peut tout au plus le soupçonner. Chose bien certaine, ils ont montré depuis quelques années, et ils viennent de montrer encore, qu’ils n’avaient pas perdu les deux qualités par lesquelles un état se soutient, l’esprit diplomatique et l’esprit militaire. La Russie s’est trompée sur eux comme sur elle-même, et le résultat de ces erreurs est cette situation où elle se trouve aujourd’hui, adossée à un grand fleuve, placée dans l’alternative de relever ses affaires par une action éclatante ou de songer dès ce moment à prendre ses sûretés pour l’hiver du côté du Danube, en s’avouant qu’elle a perdu cette première campagne. Bans tous les cas, eût-elle des succès d’ici à peu, réussît-elle à entraîner la Serbie après les Roumains dans sa grande aventure, elle ne semble plus en mesure pour cette année de dicter des conditions.

Cet hiver qui s’approche, avec ses interruptions forcées d’hostilités, ne sera-t-il qu’une trêve préludant à une seconde campagne au printemps prochain, conduisant à une guerre plus acharnée et peut-être plus compliquée ? verra-t-il se produire sous une forme quelconque une idée, une possibilité de paix ? On ne peut rien savoir encore. La question peut être agitée dans les conversations, dans le mystère des cabinets ; elle ne pourrait renaître officiellement que de la force des choses, d’un appel, d’un désir des belligérans, ou d’une suggestion spontanée, impartiale et conciliante des gouvernemens qui sont restés en dehors du conflit. Lorsque les chanceliers d’Allemagne et d’Autriche, le prince de Bismarck et le comte Andrassy, ont eu ces jours derniers à Salzbourg une de ces entrevues qui sont toujours commentées avant et après, ils ont pu échanger des impressions, ils n’ont eu certainement à délibérer ni sur un changement de conduite de leurs souverains ni sur une solution prochaine. L’alliance des trois empereurs persiste plus que jamais, dit-on ; M. de Bismarck et M. Andrassy s’en seraient donné réciproquement l’assurance à Salzbourg ; c’est au mieux, la Russie trouvera là un vigoureux cordial ! Au fond, l’Autriche s’est trop bien trouvée jusqu’ici de sa politique pour la modifier. Placée de façon à devoir profiter dans une certaine mesure des victoires de la Russie et à n’avoir pas à se plaindre de ses défaites, elle persévère, et les explications qui viennent d’être données dans le parlement de Pesth comme dans le parlement de Vienne indiquent que rien n’est changé. Que M. de Bismarck, de son côté, n’ait pas trouvé absolument son compte dans les événemens d’Orient, c’est possible ; il eût préféré peut-être voir la Russie acquérir de la gloire et s’épuiser pour longtemps dans une guerre d’ostentation. M. de Bismarck peut avoir ses idées, mais il n’est certainement pas allé à Salzbourg pour proposer à l’Autriche d’intervenir en Orient au profit de la Russie. Les deux chanceliers ne sont pas probablement allés au-delà d’un témoignage très platonique de sympathie pour leur grand allié, le tsar. C’est bien le moins qu’on doive à l’alliance des trois empereurs.

De toute façon, si les cabinets de Vienne et de Berlin voulaient agir sérieusement dans l’intérêt de la paix, ils ne le pourraient qu’avec la coopération de toutes les puissances, c’est-à-dire de l’Europe. Pourquoi la Russie n’accepterait-elle pas une intervention de ce genre exercée au nom de l’Europe ? Le courage de ses soldats a mis hors de cause son honneur militaire. Pour sa politique, elle a toujours déclaré qu’elle ne recherchait point de conquêtes. La Porte, de son côté, ne s’est jamais refusée à de larges améliorations en faveur des populations chrétiennes, même à une certaine autonomie de la Bulgarie. Elle peut sans déshonneur aujourd’hui pousser les concessions aussi loin que possible. Pourquoi donc n’en reviendrait-on pas à reconnaître que cette question d’Orient, si souvent agitée, si vainement débattue par les armes, ne peut être résolue, autant qu’elle puisse être résolue, que par la paix, par la diplomatie, dans un sentiment supérieur d’équité, d’équilibre et de civilisation ?


CH. DE MAZADE.