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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1871

Chronique n° 947
30 septembre 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre 1871.

Aurons-nous bientôt la sérieuse et patriotique satisfaction de voir l’occupation étrangère céder encore un peu de terrain, et, après avoir quitté les départemens de la région parisienne, se retirer par un nouveau reflux de quelques autres de nos départemens envahis ? Faudra-t-il au contraire attendre pour la délivrance de quelques-unes de nos provinces qui restent le gage des Allemands, faudra-t-il attendre le mois de mai prochain, la date implacable du paiement du quatrième demi-milliard ? C’est là justement la question qui s’est élevée l’autre jour presque à l’improviste, au moment où l’assemblée, lasse de sept mois de travaux, de luttes et d’émotions, était déjà impatiente d’aller goûter le repos que M. le président de la république la pressait généreusement de se donner. À la dernière heure, lorsqu’on aspirait déjà l’air des champs, le gouvernement est venu demander à l’assemblée une sorte de bill de confiance, l’autorisation de conclure et d’exécuter un arrangement diplomatique dont l’effet devait être de devancer de six mois la libération de six de nos départemens, l’Aube, l’Aisne, la Haute-Saône, la Côte-d’Or, le Doubs, le Jura, et de réduire dès ce moment à 50,000 hommes les forces allemandes dans la dernière partie de notre territoire soumise à l’occupation étrangère. Assurément c’était la plus agréable nouvelle dont le gouvernement pût se faire le messager auprès de la représentation nationale, et au premier aspect c’était là une de ces questions qui ne peuvent provoquer les dissentimens. Cette libération anticipée est un allégement sensible et un avantage pour la France entière aussi bien que pour les populations plus directement intéressées à retrouver la plénitude de leur indépendance. N’y eût-il pas un avantage matériel, il y a encore un avantage moral, national, qui domine tout. Comment se fait-il cependant qu’une affaire en apparence si simple ait soulevé des contradictions si vives, ait presque troublé l’entrée en vacances de l’assemblée au point de nécessiter l’intervention de M. Thiers lui-même pour assurer le succès d’une combinaison où plus de 2 millions de nos compatriotes trouvent leur liberté ? Comment se fait-il qu’on se soit cru tout au moins obligé de jeter dans une négociation patiemment et laborieusement préparée des conditions nouvelles qui ont eu pour conséquence de la suspendre ou de la ralentir un instant ? Ah ! c’est qu’on a beau dire, les intérêts n’abdiquent pas si aisément, fût-ce devant des considérations supérieures de patriotisme, c’est qu’il n’est pas toujours facile à une assemblée d’embrasser tous les aspects d’une situation, d’entrer dans tous les détails, dans toutes les complexités d’une œuvre diplomatique, — c’est qu’on oublie trop souvent en vérité que, lorsqu’on négocie, on ne négocie pas habituellement tout seul, on n’impose pas toujours sa volonté même pour conserver ou pour reconquérir le premier des biens, l’inviolabilité de son territoire.

Il faut voir les choses telles qu’elles sont. Depuis que le fatal traité de Francfort a mis le sceau aux conditions de la paix entre la France et l’Allemagne, de cette paix douloureuse et amère à laquelle rien ne peut se comparer depuis cinq siècles, il y avait deux politiques à suivre. On pouvait s’en tenir strictement à ce qu’on avait été forcé d’accepter, exécuter les conditions dans toute leur rigueur, sans rien demander, sans entrer dans aucune espèce de négociation nouvelle, fût-ce pour arriver à quelque allégement possible. C’eût été sans doute, si l’on veut, un acte de fierté nationale dans l’effroyable infortune qui nous a frappés, et c’eût été même peut-être plus facile pour ceux qui ont la direction de nos affaires. Par malheur, ce n’est ni le gouvernement ni même la nation entière qui auraient payé les frais de cette fierté. Les premières victimes eussent été ces populations qui, plus que toutes les autres, ont connu les misères, les angoisses de l’invasion, qui auraient continué à porter jusqu’au bout l’accablant fardeau que les hasards de la guerre et de leur situation ont fait peser sur elles. Il y avait une autre politique, qui consistait tout simplement à tirer parti des circonstances, à négocier au besoin, pour adoucir la dureté des conditions primitives, pour hâter autant que possible la libération des contrées envahies et laissées à la merci de l’occupation étrangère.

Le traité de Francfort fixait les dates extrêmes des paiemens de l’indemnité qui nous a été imposée, et de la retraite progressive des forces allemandes ; mais on pouvait peut-être devancer ces dates, gagner au moins quelques mois. C’est ce que le gouvernement s’est appliqué à faire en se servant des moyens financiers que l’emprunt de cet été a mis à sa disposition. C’est ainsi qu’il est arrivé d’abord à délivrer les départemens les plus voisins de Paris et nos forts eux-mêmes d’une occupation qui ne devait cesser qu’à la fin de l’année. C’est ainsi que, poursuivant cette œuvre, il en est venu bientôt à terminer avec un représentant de l’Allemagne envoyé à Versailles, M. le comte d’Arnim, cette négociation, dont le résultat a été porté l’autre jour à l’assemblée sous la forme de préliminaires convenus d’avance. Naturellement on ne pouvait espérer que l’Allemagne se prêtât à ces combinaisons sans y trouver un avantage. M. de Bismarck est un grand Prussien qui sait calculer ce que peut rapporter une victoire, et qui ne fait rien pour rien. Il a fallu payer pour avoir ce qu’on voulait, voilà toute la question. Seulement cette fois c’est à des provinces hier encore françaises, c’est à l’Alsace et à la Lorraine que devaient profiter les concessions réclamées par l’Allemagne. En un mot, toute l’économie du projet récemment présenté à l’assemblée consiste en ceci : d’un côté, les marchandises de l’Alsace entreront par notre frontière franches de tout droit jusqu’au 31 décembre 1871, avec un quart de droit, jusqu’au 1er juillet de l’année prochaine, avec un demi-droit jusqu’à la fin de 1872, et d’un autre côté, en échange de ces concessions commerciales, moyennant aussi une anticipation de paiement du quatrième demi-milliard en papier accepté par les principales maisons de l’Europe, nous retrouvons six de nos départemens du nord et de l’est, qui n’auraient été libres qu’au mois de mai. Le gouvernement n’a point reculé devant la responsabilité de cette négociation ; il a fait en définitive tout ce qu’on pouvait faire, et c’est bien quelque chose que, des trente-six départemens où les armées allemandes campaient il y a six mois, il n’y en ait plus bientôt que six qui restent soumis à l’occupation étrangère, qui ne retrouveront malheureusement leur liberté que lorsque nous serons en mesure de payer les trois derniers milliards de la colossale indemnité prélevée sur la fortune de la France.

Rien n’est assurément plus facile et plus commode que de critiquer ces opérations, aussi complexes que laborieuses, par lesquelles un gouvernement est réduit à disputer pied à pied les fragmens de territoire que la plus funeste guerre a livrés à un implacable ennemi. C’est fort aisé de dire qu’il eût été possible de faire mieux, que l’Allemagne, menacée dans son marché industriel par l’invasion des produits de l’Alsace et intéressée à détourner ce courant vers la France, aurait dû nous accorder davantage, que l’industrie française va souffrir de la concurrence alsacienne, de la facilité que trouvera la production allemande ou suisse à se glisser par cette issue, — qu’on aurait pu, dans tous les cas, arriver au même but, l’évacuation du territoire, avec mains d’inconvéniens, sans se compromettre par des concessions commerciales, en faisant dès aujourd’hui l’avance du quatrième demi-milliard. Tout cela a été dit et tout cela a été victorieusement réfuté par M. Thiers avec cette expérience des affaires qui est sa grande supériorité, avec cette netteté d’éloquence qui éclaire les questions les plus difficiles, qui sait dissiper toutes les fantasmagories en ramenant les choses à la vérité simple et pratique.

Au fond, de quoi se plaint-on ? Il aurait mieux valu tout obtenir et ne rien accorder, c’est évident. Il eût bien mieux valu aussi que la guerre ne nous enlevât pas des provinces et ne nous laissât pas accablés sous le poids d’une indemnité de 5 milliards, — que nous n’eussions pas une partie de notre territoire occupée, c’est encore d’une cruelle évidence. Malheureusement nous n’en sommes pas là, les destins se sont accomplis contre nous. Or, cette situation étant donnée, que pouvait-on faire de mieux ? En quoi l’industrie française peut-elle souffrir de cette concurrence alsacienne, avec laquelle elle a vécu jusqu’ici sans se plaindre, sans même songer qu’il pût en être autrement, — de cette concurrence qu’on serait trop heureux d’accepter dans toute sa plénitude on retrouvant ces infortunées provinces cédées, violemment détachées du sein maternel ? Quel dommage sérieux peut causer une franchise de droits qui n’est d’ailleurs que trop temporaire, qui doit aller en diminuant pour s’éteindre tout à fait à la fin de 1872 ? L’intérêt particulier parle ici trop haut évidemment. Certes ce n’est pas M. Thiers qui peut être soupçonné de laisser l’industrie française désarmée de toute garantie, il est protectioniste et il s’en vante, selon son expression ; mais ce qu’il a vu, et c’est en cela qu’il s’est montré homme d’état et patriote, ce qu’il a vu avant tout et par-dessus tout, c’est l’intérêt supérieur de la délivrance du territoire devant lequel devaient s’incliner des intérêts subalternes qu’il a rudement appelés des « intérêts misérables. » Il ne suffit pas de dire qu’on aurait pu éviter une transaction commerciale plus profitable à l’Allemagne qu’à la France en payant dès aujourd’hui le quatrième demi-milliard. Oui, sans doute, à la rigueur, on aurait pu le payer, ce quatrième demi-milliard ; mais à quel prix ? Au prix d’une perturbation profonde dans les opérations de crédit et d’une crise monétaire qui aura bien assez d’occasions de se produire sans qu’on la précipite imprudemment, qu’on doit au contraire s’efforcer d’adoucir autant qu’on le pourra. Pense-t-on que, lorsqu’on vient de payer presque en quelques jours 1,500 millions, ce soit une chose si facile de trouver encore subitement 500 millions de plus à diriger sur l’Allemagne ? Rien n’est plus compliqué et plus délicat que toutes ces opérations, d’où dépend le crédit d’un pays qui a tant besoin du crédit, qui a tant besoin de mettre sa probité et sa richesse à l’abri de toutes les aventures.

Ce qu’il y a de vrai, c’est que peut-être à la faveur des concessions si naturelles faites à l’Alsace, la production allemande pouvait envahir notre marché, c’est qu’on n’avait peut-être pas assez nettement défini les conditions de réciprocité pour l’entrée des marchandises françaises, et le projet de convention que le gouvernement est autorisé à ratifier a été modifié dans ce sens. Le vote de l’assemblée stipulant ces modifications utiles ne peut certainement qu’être une force pour M. Thiers auprès du cabinet de Berlin. En cela même cependant il ne faut pas croire qu’il soit sans inconvénient de changer de sa propre autorité les termes d’une négociation diplomatique. On le voit par ce qui arrive depuis quelques jours : tout a semblé un instant être remis en question. Aux conditions réclamées à Versailles, M. de Bismarck de son côté oppose des conditions nouvelles. L’assemblée française a parlé ; le chancelier prussien, lui aussi, met son parlement en avant, comme s’il avait la crainte de son parlement ! Il a fallu se remettre à négocier, à discuter, à chercher des combinaisons, à échanger projets ou contre-projets de Versailles à Berlin ou à Varzin, et en fin de compte ceux qui souffrent toujours de ces lenteurs, sans doute inévitables, ce sont ces départemens de l’Aisne, de l’Aube, du Jura, de la Côte-d’Or, qui ont pu croire un moment qu’ils allaient respirer, qu’ils touchaient à la délivrance, et qui restent dans l’attente du dénoûment d’une négociation un instant ralentie. Quelques jours de plus ne sont rien sans doute pour ceux qui ne supportent pas l’occupation étrangère, ils sont beaucoup pour ceux qui, réduits aujourd’hui à en dévorer les amertumes, songent qu’ils pourraient en être exempts, et c’est là une preuve nouvelle de toutes les difficultés, de toutes les anxiétés à travers lesquelles peut se poursuivre cette œuvre patriotique de l’affranchissement du territoire qui s’impose à l’assemblée et au gouvernement, devant laquelle doivent s’effacer tous les intérêts aussi bien que toutes les préoccupations secondaires. L’assemblée elle-même, comme tout le monde, est touchée de la nécessité de cette œuvre, nous le savons bien ; M. Thiers, pour ce qui le regarde, y porte une passion véritable, la passion d’un homme qui sent profondément les malheurs de son pays, qui les avait prévus dans un temps où on n’a pas voulu l’écouter, et qui avec sa clairvoyance ne peut se méprendre sur les conditions essentielles de cette reconstitution nationale dont la délivrance du territoire est le premier signe, la manifestation la plus sensible.

Cette œuvre de patriotisme qui touche à tous les ressorts de la puissance française, au travail, au crédit, aux finances, à l’administration intérieure, à la réorganisation militaire, à l’enseignement, cette œuvre, à vrai dire, c’est celle que l’assemblée trouvait devant elle dès la première heure où elle se réunissait au mois de février, et c’est encore celle qu’elle a laissée interrompue, il y a quelques jours, en se dispersant pour quelques semaines, jusqu’au 4 décembre. Ce n’est point assurément que cette longue session ait été stérile, et qu’on ait perdu le temps durant ces terribles mois qui viennent de s’écouler. Jamais assemblée ne s’est trouvée tout à coup jetée en face de circonstances plus extraordinaires, plus menaçantes pour l’existence même d’une nation, et quand il n’y aurait que cette trêve dont on jouit aujourd’hui après une guerre étrangère qui n’a pu être terminée que par une paix cruelle, après une guerre civile dont on n’a pu avoir raison que par une campagne de deux mois, par un second siège de Paris, quand il n’y aurait que cette trêve où le pays se repose assez tranquillement, ce serait la preuve que les affaires de la France ne sont pas tombées entre des mains indignes, qu’il y a eu de la prudence et du patriotisme dans notre politique.

Oui, cette assemblée a été manifestement animée d’un véritable zèle de bien public. Elle n’a été ni faible devant l’anarchie, ni violente et usurpatrice dans son omnipotence, elle s’est montrée, somme toute, sensée et modérée. Si elle a eu quelquefois des velléités qui pouvaient ramener les orages, elle s’est toujours arrêtée à temps. Si elle n’a pas eu un puissant esprit d’initiative, ce qu’on pourrait appeler le souffle créateur, elle a du moins laissé une suffisante latitude au gouvernement qu’elle a chargé d’agir pour elle et en son nom. L’assemblée actuelle a surtout le goût, l’instinct de l’honnêteté, et rien ne le prouve mieux que ces rapports successifs des commissions parlementaires qui sont une sorte de liquidation morale de cette triste année de guerre, qui mettent inexorablement à nu tous ces scandales administratifs de Paris ou de Bordeaux, de l’empire ou de la république, — ces marchés, ces achats d’armes où figurent « des députés au corps législatif, des avocats, des journalistes, une femme, des aventuriers de tout ordre et de tous pays, » tout ce qu’on peut imaginer, excepté des fabricans d’armes. Enfin, nous en convenons, l’assemblée s’est employée de son mieux dans cette première session à remettre quelque peu le navire à flot, et, quand elle a eu le temps, elle a même fait des lois libérales, notamment cette loi sur les conseils-généraux qui va être appliquée dans quelques jours. Encore une fois, les sept mois qui viennent de s’écouler n’ont donc pas été perdus, et l’assemblée a bien gagné le repos qu’elle prend. Il n’est pas moins vrai que pendant ces sept mois on a été surtout occupé de vivre, et c’était bien quelque chose. Après cela, il faut l’avouer sans illusion, nous sommes tout au plus au commencement de ce qui reste à faire ; on a touché à peine aux choses essentielles.

Où en est la reconstitution de nos forces nationales ? Le gouvernement a sans doute refait une armée pour les nécessités les plus immédiates, il est allé au plus pressé, et c’était d’autant plus urgent que la dissolution des gardes nationales est désormais un fait accompli ; mais cette armée nouvelle, sur quelles bases se réorganisera-t-elle définitivement ? Quel sera le principe de nos institutions militaires ? Dans quelle mesure et sous quelle forme le service obligatoire sera-t-il appliqué ? S’il y a quelque désaccord entre l’assemblée et le gouvernement, il faut arriver à s’entendre, on ne peut plus évidemment rester dans l’incertitude, et la réorganisation définitive de nos forces militaires offrira peut-être le moyen de régler toutes ces délicates questions de grades et de situations personnelles qui entretiennent des divisions dans l’armée. Où en est, d’un autre côté, la réforme de l’enseignement ? M. Jules Simon en est toujours, dit-on, à méditer une loi, sa grande loi, qu’il présentera sans doute à la session prochaine ; mais en attendant que M. Jules Simon ait eu le temps de proposer sa loi, qui ne sera peut-être jamais la loi de l’assemblée, que de choses seraient possibles et ne se font pas ! Où est la marque d’une initiative résolue et persévérante ? Est-ce qu’on a besoin d’une loi pour susciter dans le corps enseignant un esprit nouveau, pour donner une impulsion nouvelle aux études, pour remettre la discipline en honneur dans les écoles ? L’assemblée, qui n’a pas précisément le goût le plus prononcé pour M. Jules Simon, sous prétexte qu’il est un homme du 4 septembre, aurait été beaucoup mieux inspirée en laissant de côté l’origine du ministre de l’instruction publique pour s’occuper de ce qu’il fait, ou plutôt de ce qu’il ne fait pas. Enfin, dans les finances, on a subvenu au nécessaire, on a contracté un emprunt qui a eu un grand succès, on a volé quelques-uns des impôts nouveaux proposés par le gouvernement, et tout récemment, à la dernière heure de la session, l’assemblée a quelque peu bâclé au pas de course le budget rectificatif de 1871 ; mais au bout du compte les questions les plus sérieuses n’ont point été abordées. La situation financière reste ce qu’elle était, avec ses difficultés et ses charges accablantes ; elle est résumée en traits saisissans dans ces deux rapports de M. Casimir Perier et de M. de La Bouillerie, que les membres de l’assemblée peuvent emporter avec eux pour les méditer pendant leurs vacances, qui devraient être répandus partout pour mettre sous les yeux du pays le bilan de cette fatale guerre, dénoûment d’une politique désastreuse.

Il y a dans notre ingénieuse et malheureuse patrie un mot pour chaque situation. On disait autrefois que la France était assez riche pour payer sa gloire, on dit aujourd’hui qu’elle est assez riche pour payer ses revers, et à coup sûr elle doit être terriblement riche pour pouvoir faire face à la liquidation qu’elle a devant elle. Le fait est qu’il n’y a pas en Europe beaucoup de peuples qui pourraient se donner le luxe de payer à ce prix-là leurs revers ou leur gloire. Rien n’est plus éloquent que les chiffres. Toute notre histoire est dans les deux budgets qui correspondent aux deux phases de la guerre. En 1870, les recettes, qui, selon les prévisions, devaient être de 1 milliard 815 millions, tombent à 1 milliard 530 millions, tandis que les dépenses, fixées à 1 milliard 812 millions, montent subitement à 3 milliards 375 millions. En 1871, les dépenses, après toutes les rectifications possibles, sont montées d’une prévision de 1 milliard 852 millions à 3 milliards 197 millions ; les recettes, qui devaient être de 1 milliard 881 millions, sont tombées beaucoup plus bas. On voit d’un coup d’œil l’effroyable écart de ces chiffres, et dans ces évaluations, bien entendu, ne sont pas compris les premiers termes de l’indemnité due à l’Allemagne. Comment a-t-on comblé ce gouffre toujours dévorant ? comment a-t-on suffi à ces charges nouvelles ? Il n’y a nécessairement qu’un moyen, l’appel aux ressources extraordinaires, l’emprunt sous toutes les formes et à toutes les heures de cette néfaste année, emprunt de 1 milliard en 1870 au commencement de la guerre, emprunt de 250 millions contracté à Londres par la délégation de Tours, avances de la Banque de France s’élevant à plus de 1 milliard 300 millions, emprunt récent de 2 milliards 225 millions, et c’est ainsi qu’on est arrivé à couvrir les déficits, à remettre un certain équilibre dans les budgets des deux années, en même temps qu’on se donnait les moyens de payer les deux premiers milliards de l’indemnité allemande. Ceci est pour le passé, mais l’avenir ! Il reste toujours trois milliards à trouver pour les donner à l’Allemagne avant le 1er mai 1874, il reste l’indemnité promise aux départemens envahis, il reste bien d’autres choses encore. De toute façon, après avoir bien calculé, bien supputé, bien additionné, on sera bien heureux, si le prix de la guerre de 1870 ne dépasse pas 9 milliards, et pour faire face à nos charges nouvelles nous avons à trouver 600 millions, peut-être plus, de ressources permanentes. Le gouvernement, on le sait, avait proposé un certain nombre d’impôts nouveaux, la commission du budget a ratifié quelques-unes de ces propositions, et par le fait l’assemblée a voté 360 millions de contributions nouvelles. Pour le reste, le gouvernement maintient encore, à ce qu’il semble, son projet d’une taxe de 20 pour 100 sur l’entrée des matières premières, la commission de l’assemblée au contraire repousse ce projet, et propose à la place d’autres taxes de diverse nature, parmi lesquelles il y a un impôt, non pas sur le revenu, mais « les revenus. » On s’est arrêté là, on n’a rien voté encore de cette dernière partie des propositions financières.

En réalité, quand on y regarde de près, il est impossible de ne pas voir à quel point ces budgets que nous sommes condamnés à préparer désormais vont être surchargés par cette aggravation soudaine de la dette. On y pourvoit par les impôts nouveaux, il le faut bien ; le fardeau n’est pas moins accablant, et sans jeter un regard indiscret sur l’avenir on peut se demander si un budget ainsi alourdi, traînant en quelque sorte à sa suite ce boulet, ce chiffre démesuré de près de 800 millions d’intérêts, n’est pas de nature à désarmer d’avance la politique de notre pays en face d’événemens imprévus. Or dans cette situation ne vaudrait-il pas mieux chercher quelque autre combinaison ? Pourquoi ne s’occuperait-on pas d’abord d’établir un budget ordinaire simple, aisé, dégagé du fardeau des dépenses récentes ? D’un autre côté, on ferait la liquidation de nos dernières catastrophes, on préparerait un budget spécial de la guerre, et on demanderait résolument à la France de s’acquitter dans un certain nombre d’années par une contribution unique. L’état fixerait la part de chaque département dans la proportion de sa richesse et de sa population, les départemens à leur tour fixeraient la part proportionnelle des arrondissemens ou des communes d’après des règles déterminées. Sans doute cette forme d’une contribution unique et spéciale est en apparence plus dure. En général les meilleurs impôts sont ceux qu’on sent le moins, ceux qu’on paie en détail, presque sans s’en apercevoir, et M. Thiers avec sa grande expérience a pu dire dans son dernier message à l’assemblée : « C’est une vérité usuelle que le poids indéfiniment divisé devient presque insensible pour ceux qui le supportent. » Oui, rien n’est plus vrai dans des circonstances ordinaires ; mais ici tout est extraordinaire.

Où donc est la nécessité que la France ne sente pas le poids des charges que les événemens lui infligent ? Il n’est peut-être pas mauvais au contraire qu’elle fasse cet apprentissage de la responsabilité. Et puis, quand on dit que les Français songeront moins à se plaindre d’un impôt divisé à l’infini, est-ce bien certain ? Il est fort à craindre qu’on ne se plaigne toujours, et on ne se plaindrait peut-être pas beaucoup plus en ayant à payer une contribution un peu dure, un peu lourde, mais temporaire, qu’en rencontrant l’impôt à chaque pas et sous toutes les formes, sous la forme d’une allumette ou de la feuille de papier timbré exigée plus que jamais pour la plus simple pétition. Il faut payer, voilà qui est sûr, voilà ce qu’il faut que tout le monde sache, la difficulté est de savoir quel est le meilleur système, de payer d’un coup, au risque de sentir momentanément le sacrifice, ou de payer en détail au risque de rester indéfiniment sous le poids de charges minutieusement absorbantes. Toujours est-il que la question mérite au moins d’être examinée, que la situation financière, toute garantie qu’elle soit par la probité et par les ressources naturelles de la France, est loin d’être éclaircie, et que l’assemblée s’est séparée récemment sans avoir abordé l’ensemble de ces problèmes, dont la solution dépend après tout de ce qu’on fera d’abord pour assurer la paix publique, pour rendre l’activité au travail, la vie à tous les intérêts, la confiance aux esprits.

Et maintenant d’ici au 4 décembre l’assemblée a pris congé des affaires, elle n’a plus à s’occuper de toutes ces questions qu’elle a laissées derrière elle en partant, et qu’elle retrouvera plus pressantes que jamais à son retour. Pour le moment, le silence est à Versailles, où le gouvernement s’occupe seul de suivre la marche des choses ; la politique n’est plus dans les discussions parlementaires, dans ces conflits qui éclataient par intervalles et qui ne laissaient pas quelquefois d’être inquiétans, la politique est un peu partout aujourd’hui. Elle est dans les élections départementales qui se préparent, dans les perplexités de l’opinion, dans le travail des esprits interrogeant l’avenir, dans toutes ces rumeurs qui profitent du silence des débats législatifs pour se répandre et réveiller les curiosités fatiguées. Oui, c’est là particulièrement un fait tout actuel, les élections se préparent pour les conseils-généraux, les candidatures sont en mouvement dans chaque canton de France, et ces élections, qui ont toujours de l’intérêt pour le pays, ne laissent pas d’avoir aujourd’hui une importance plus marquée. D’abord c’est la première fois que la loi récemment votée par l’assemblée nationale va recevoir son application, et cette loi, on le sait, donne aux conseils des départemens des prérogatives nouvelles, des attributions plus étendues, elle crée surtout une commission départementale presque permanente placée à côté du préfet et contenant ou contrôlant son pouvoir. C’est toute une expérience qui va se faire. En outre ces conseils-généraux, qui sortiront du scrutin du 8 octobre, vont trouver devant eux une besogne à peu près semblable à celle que l’assemblée nationale est obligée d’accomplir pour l’état ; ils auront à faire dans chaque département une véritable liquidation des dépenses et des désordres d’une année d’agitation.

Ce qu’il y aurait de mieux assurément, ce serait que dans les provinces on se pénétrât des nécessités de cette situation, et qu’on choisît surtout des hommes assez familiers avec tous les intérêts du département pour les représenter avec autorité, assez intelligens et assez prudens pour exercer ce gouvernement local sans essayer toujours d’en sortir. Malheureusement en France la politique se glisse partout, et finit par altérer toutes les institutions. On a un conseiller-général à nommer, et on s’occupe d’abord de savoir si ce conseiller-général est républicain ou monarchiste. Est-ce que tout récemment un conseil municipal du midi ne se mettait pas en guerre avec son préfet parce qu’il voulait avoir un instituteur républicain ? Il faut absolument, à ce qu’il paraît, qu’un instituteur soit républicain, mette chaque matin sa cocarde, pour apprendre à lire et à écrire à des enfans ! Voilà où l’on en vient. Il en résulte que tout dans notre pays suit les variations et le sort de la politique, que rien n’a le temps de prendre racine, que la France est tour à tour impérialiste, monarchiste ou républicaine, et qu’elle n’a pas de ces institutions essentielles, permanentes, indépendantes, qui sont les organes vitaux d’une nation. On ne voit pas que si on laissait la politique là où elle doit rester, pour s’occuper un peu plus de développer ces institutions premières, ces organes essentiels de la vie, on aurait la république la plus vraie, puisque ce serait le pays se possédant lui-même, ayant sa magistrature, son enseignement, ses conseils, ses administrations locales, qui resteraient à l’abri des coups de vent des révolutions, qui opposeraient en certains momens un insurmontable obstacle à toutes les dictatures. Dans ces élections qui se préparent, c’est en réalité le problème qui se débat ; il s’agit de savoir si la politique, qui n’est plus pour quelque temps dans l’assemblée de Versailles, va se réfugier dans les conseils-généraux avec ses agitations et ses contradictions.

Ces agitations intimes et profondes sont malheureusement inévitables sans doute dans un pays si souvent remué et démoralisé par les révolutions. Est-ce à dire cependant qu’il y ait quelque chose de sérieux dans tous ces bruits de complots bonapartistes qui pendant ces jours de vacances ont pris la place des bruits parlementaires ? Non, tout cela n’est point évidemment bien sérieux. Qu’il y ait quelque part des souvenirs, des regrets ou des espérances, que d’anciens serviteurs de l’empire reparaissent sur la scène, que des séides rêvent une restauration napoléonienne, qu’on crée des journaux pour persuader à la France que le vaincu de Sedan est un héros de vertu patriotique et d’abnégation, le danger n’est point là, ce n’est pas ce qui nous vaudra de quelques jours un retour de l’île d’Elbe. Quant à nous, ce qui nous préoccuperait en tout cela, ce n’est pas ce qu’on peut penser à Chislehurst, ce qu’on peut dire dans quelques conciliabules ou dans quelques journaux ; ce qui nous préoccuperait, c’est ce qui se passe dans le pays ou du moins dans certaines parties du pays qui ont connu moins que bien d’autres les rigueurs de la dernière invasion. La pire des politiques est de ne voir que ce que l’on désire et de fermer les yeux sur les choses les plus réelles. Il faut bien se souvenir que le suffrage universel existe en France, que 10 millions d’hommes ont tout au moins à un jour donné le poids de leur vote dans la vie publique, que dans cette masse obscure et compacte des campagnes se remuent des sentimens indistincts dont on ne se rend pas toujours compte. Or pour qui veut se garder de toute illusion, il est bien certain que les populations des campagnes, si on n’y prend garde, pourront se laisser atteindre par de singulières excitations. Depuis un an, elles ont vu passer tant de choses, elles ont été soumises à de telles épreuves et à de tels régimes qu’elles finissent par ne plus trop se reconnaître. Au milieu de la confusion, elles s’arrêtent indécises pour se demander ce qu’elles doivent croire, de quel côté elles doivent se tourner, et, comme elles ne raisonnent pas toujours, elles sont exposées à tomber dans le piège de leur naïveté, à se donner l’air de revenir vers ceux qui ont exploité et perdu le pays, quand au fond elles ne sont que fatiguées et incertaines. Ce qu’on appelle l’impérialisme des campagnes, c’est tout simplement cette lassitude qui suit les grands désastres et qui devient si aisément de la réaction. Voilà tout le secret, et ce qui peut faire l’illusion des revenans du bonapartisme. Ce n’est point un danger, les gouvernemens tombés si bas ne se relèvent pus pour un mouvement d’indécision dans les masses, c’est un symptôme à surveiller et à ne point négliger, ne fût-ce que pour détourner les esprits simples de cette méprise qui les conduirait à prendre pour un régime protecteur la tranquillité trompeuse qu’on leur faisait. Le meilleur remède, c’est de donner aux masses la sécurité dont elles ont besoin, l’ordre auquel elles aspirent sans cesse, un gouvernement, car c’est là sur tout ce qu’elles demandent. Et quand nous parlons d’un gouvernement, il ne s’agit pas, bien entendu, de renouveler les procédés de l’empire, il s’agit de l’action toujours présente et vigilante d’un gouvernement attentif à éclairer, à diriger les esprits bien plus qu’à les contraindre. Par malheur, en France on revient le plus facilement du monde aux vieilles routines, même quand ceux qui ont la direction des affaires ne le voudraient pas. Les administrateurs envoyés en province s’accoutument très vite à ne rien faire, les populations s’aperçoivent encore plus vite qu’on ne fait rien pour elles, et c’est là le danger ; c’est sur ce point de l’hygiène morale et politique des masses rurales que le gouvernement de Versailles et l’assemblée devraient avoir toujours les regards fixés. Il n’y a point de milieu, ou il faut conduire les masses, ou elles se laisseront conduire par d’autres, et alors ce n’est peut-être pas un gouvernement libéral qui en profiterait. Il y a des événemens d’un ordre universel qui touchent à tous les intérêts de l’industrie et du commerce aussi bien que de la politique dans le monde. L’inauguration toute récente du tunnel du Mont-Cenis a certainement ce caractère. C’était une des grandes pensées de Cavour, et comme une partie de cette politique qui devait conduire à l’indépendance italienne. Cette colossale percée des Alpes s’est poursuivie depuis douze ans à travers tous les événemens, elle s’est achevée au bruit de la dernière guerre. L’inauguration qui a eu lieu l’autre jour était une fête pour les deux peuples entre lesquels cette grande voie est un nouveau lien. Quand la politique bien entendue, les traditions, les intérêts rapprochent presque forcément deux nations, comment des passions de parti arriveraient-elles à les diviser ? C’est au fond l’idée qui a été exprimée par les ministres du roi Victor-Emmanuel pour l’Italie, et pour la France par M. le ministre des affaires étrangères, par le ministre du commerce, M. Victor Lefranc. M. de Rémusat a surtout été heureux dans quelques paroles prononcées à Turin, et par le fait cet événement, en apparence industriel, a eu un résultat politique : celui de dissiper tous les ombrages en rendant la France et l’Italie au sentiment des relations d’amitié qu’elles se doivent de garder entre elles.

CH. DE MAZADE.