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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1851

Chronique n° 467
30 septembre 1851


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1851.


Nous demandons à nos lecteurs la permission de leur parler aujourd’hui très peu de la situation intérieure. Il ne s’est rien produit durant ces derniers jours qui l’ait pu modifier beaucoup, et si dans ce temps de lassitude où nous sommes, les événemens veulent s’accomplir sans faire de bruit, nous ne voyons pas trop pourquoi le public tiendrait à ce que la presse fît plus de bruit que les événemens.

Il est en effet quelque chose de caractéristique dans l’aspect du moment actuel, il est un trait qui s’y marque davantage à mesure qu’on avance, et que l’on n’était pourtant guère à même de prévoir. Personne ne se dissimule que nous avons en perspective un passage difficile ; on compterait aisément les symptômes qui en annoncent l’approche ; les positions se dessinent, les intentions s’accusent, les circonstances se tendent : on croirait pour ainsi dire sentir une vis qui se serre ; mais en se serrant, elle ne crie pas. L’année d’avant ou même il y a seulement six mois, on se figurait que plus on toucherait de près au terme désigné par la date légale pour une solution quelconque, plus on serait accablé de transes et d’alarmes. C’est tout le contraire qui arrive, et l’événement donne, en vérité, un démenti curieux à l’idée qu’on s’en était formée d’abord. Consultez l’impression la plus générale, examinez de sang-froid l’état d’esprit où sont la plupart de ceux qui vous entourent, chacun interrogeant son propre cercle. Vous trouverez deux points très établis dans l’opinion, l’un que les choses ne peuvent absolument pas aller long-temps encore comme elles vont, l’autre qu’elles iront mieux sans que l’on sache comment ce mieux viendra. On se représente au plus juste toutes les menaces suspendues sur l’existence du pays, on distingue aussi nettement que jamais toutes les mauvaises chances ; mais on se refuse à penser qu’elles doivent l’emporter sur les bonnes. Comment les bonnes l’emporteront-elles ? C’est ce qu’on ne devine pas. Quel sera le dénoûment de la crise ? Nul ne se hasarderait à jouer là-dessus au prophète, et si ferme que l’on soit dans son parti, personne n’oserait assigner d’avance à tel ou tel parti détermine le bénéfice du dénoûment. Nous savons cependant un parti qui, pour le quart d’heure, est à peu près celui de tout le monde : c’est le parti de l’optimisme. On ne veut pas admettre que le dénoûment s’opère mal, ni qu’il en puisse sortir une défaite pour la nation et pour la société; en un mot, et nous prenons exprès le mot vulgaire, ce qu’on répète à peu près partout, c’est qu’on s’en tirera.

Qu’y a-t-il au fond de cette confiance singulière que nous n’expliquons pas, que nous ne justifions pas, que nous constatons? Elle est venue, reconnaissons-le, sans avoir en elle beaucoup de raisons d’être que l’on puisse discuter; nous ne nous chargerions pas de l’encourager à outrance, et nous doutons qu’il fût très sage de s’y abandonner sans scrupules, parce que ce ne serait assurément pas sans risques. Cette confiance est-elle l’instinct précieux d’une vitalité encore énergique? Est-ce que la France découvre en elle assez de force pour tout attendre d’elle-même, pour se sauver à elle seule, en dépit de ses sauveurs attitrés? Est-ce le bon sens public qui s’indigne des misérables obstacles avec lesquels on prétend barrer le chemin de la France, et qui, sûr de les vaincre quand même, ne s’en inquiète plus autrement? Ou bien, par malheur, cette confiance ne serait-elle qu’une de ces illusions ordinaires chez les malades désespérés, qui oublient si volontiers la gravité de leurs maux, lorsque ces maux atteignent leur terme suprême? L’avenir décidera.

Quoi qu’il en soit, il n’est pas étonnant que dans cette disposition presque universelle, dans cet irrésistible penchant que l’on a pour vivre en paix, ou si l’on veut pour dormir tranquillement son dernier somme, on accueille assez mal les donneurs d’avis, les chercheurs d’expédiens, les sentinelles de profession qui se sont vouées à la tâche ingrate de tenir leur prochain en éveil. La presse a donc maintenant fort à souffrir de la mauvaise humeur des gens qu’elle dérange, et l’on se venge aisément sur elle de ne pouvoir pas toujours s’en remettre assez commodément à la Providence : c’est là même une des bigarrures les plus particulières de l’époque dont nous traversons à grand’peine toutes les vicissitudes. Cette époque s’est faite, nous le disons sans amertume, mais sans vanité, par la presse et avec la presse : nous n’avons pas les yeux fermés sur les fâcheuses conséquences qu’il est possible d’attribuer au libre emploi de ce puissant instrument de la pensée moderne; nous croyons pourtant que le mal est ici presque inséparable du bien, comme il l’est dans mille autres endroits de la vie humaine et de la vie sociale, et nous n’hésitons pas à maintenir que la somme du bien dépasse celle du mal. C’est pourquoi nous regardons la liberté de la presse comme l’une des institutions essentielles de ce temps-ci, et nous ne lui souhaitons de limites que parce qu’on a trop éprouvé qu’au règne de la liberté illimitée succédait infailliblement et plus tôt que plus tard l’abolition plus ou moins complète de la liberté régulière. On recommence aujourd’hui une expérience nouvelle de cet inévitable revirement. Si l’on écoutait les impatiens qui visent à la sagesse, ou les systématiques qui tranchent de haut, ce serait même déjà fini, sauf à retomber un jour dans la licence, pour avoir voulu si violemment rejeter les esprits de la licence dans la servitude. Le bourgeois français, plus encore qu’aucun citoyen du monde, doit aux journaux une bonne partie de son éducation : il est tout simple de répondre que c’est pour cela qu’elle est si mauvaise; mais une fois qu’on s’est accordé le plaisir facile de cette objection malicieuse, il faut pourtant convenir que les corrompus aident souvent à la besogne des corrupteurs. S’il est vrai que la presse ait fait un peu la société à son image, il est encore plus vrai que la société a fait la presse à son goût. Ce ne serait peut-être pas un si méchant moyen de réformer les vices et les excès du journalisme que de nous réformer nous-mêmes, et d’accomplir de bonne foi notre pénitence, au lieu de nous en décharger sur des boucs émissaires.

C’est tout au plus cependant si l’on y songe, et nombre d’honnêtes personnes entendent le repentir de la façon dont quelques grands seigneurs entendaient autrefois la prière, du temps où l’on avait ses gens pour réciter ses patenôtres on se donne la discipline sur les épaules de son écuyer. On voit de ces convertis de fraîche date qui sont animés d’un zèle implacable : ils étaient l’innocence même avant que la presse leur gâtât le cœur et l’esprit; maintenant qu’ils sont venus à résipiscence, c’est à la presse de payer les frais de leurs erreurs. Et là-dessus on se lance d’un trait dans les régions les plus sublimes de la politique profonde, et, suivant qu’on a l’humeur cassante ou mystique, on parle savamment de la nécessité d’un pouvoir fort auquel on obéisse sans murmurer, comme le sergent de la comédie, ou de l’imbécillité de la raison humaine qui a besoin d’être pieusement gouvernée par une autorité sans réplique. On rencontre à chaque pas de ces apôtres improvisés qui prêchent en termes magnifiques contre le journal qu’ils reçoivent tous les matins, sauf à lui emprunter leur sermon, car le journalisme, par sa diversité naturelle, étant fourni d’argumens pour et contre toutes choses, il n’est pas extraordinaire qu’il plaide quelquefois contre lui-même. C’est une manière d’écrire qui peut, à tel moment ou dans tel lieu, procurer la vogue. Si petit que soit un salon, salon de ville ou de campagne, salon de province ou de Paris, vous y trouverez presque à coup sûr un docteur ès-sciences sociales qui s’y pavane en tenant à la main le fameux boisseau de la parabole, sous lequel il a juré d’étouffer les funestes lumières de son siècle. Il a fait aussi son serment d’Annibal. Le progrès des lumières fut en son temps le mot de circonstance, et l’on en abusa, parce qu’il n’est pas de mot dont on n’abuse; c’est aujourd’hui le boisseau qui a les honneurs de la préférence des esprits forts. De ces esprits forts, il en est de toutes les catégories ; il y a ceux qui disent pour évangile qu’on ne raisonnait pas sous l’empire, et qu’il fallait marcher droit avec l’empereur; — il y a ceux qui estiment que c’était le bon temps lorsqu’on envoyait les gazetiers à la Bastille sans tant de cérémonie, et qui demanderaient, tout en ne l’espérant pas, un retour pur et simple à ce régime tutélaire; — il y a ceux enfin qui, le prenant encore de plus haut, déclarent que la discussion est l’hérésie, et l’hérésie la mort, que la société tombe en ruines depuis le XVIe siècle, et qu’il est bien malheureux qu’on ait inventé l’imprimerie.

Ceux-là, nous le répétons, ce sont les esprits forts d’à présent, ce sont les individus éminens, les illustres ennemis de la presse, ce n’est pas le fonds commun du grand public. Le public ordinaire fait cercle autour d’eux; on les écoute, on ne les interrompt pas; on les trouve éloquens, on les tient pour capables. On ne se sent pas néanmoins à la hauteur de ces doctrines imposantes, et il est trop clair qu’elles ne paraîtraient point au grand jour avec cet audacieux aplomb, si les excentricités révolutionnaires ne provoquaient, n’autorisaient ces excentricités tout aussi choquantes des prétendus conservateurs, conservateurs à rebours, prœposteri homines, comme dit quelque part Salluste, qui commencent par jeter leurs fondations avant de s’être enquis si le terrain les portera. Le public ordinaire n’en est pas, vis-à-vis de la presse, à des résolutions si farouches; il en a tout uniment cet ennui que nous avons expliqué; il ne tolère pas qu’on lui trouble le repos dans lequel il attend une issue dont il a décidé d’avance qu’il ne s’inquiéterait plus outre mesure. Les déclamations des beaux parleurs se joignent, par surcroit, à ces dispositions intolérantes : la couleur excessive dont leurs idées sont chargées déteint plus ou moins, sans qu’on le veuille, sur les idées qui sont dans la circulation générale, et voilà comment les journaux ont été depuis quelque temps si maltraités par le jury.

La justice du jury ne cesse jamais d’être en un rapport très étroit avec le va et vient de l’opinion courante : c’est son mérite et son imperfection. La sévérité qui a caractérisé les arrêts récemment prononcés contre quelques écrivains n’a pas laissé de donner à penser à tout le monde, au jury lui-même comme à ses justiciables. Tout le monde a pu faire les réflexions que nous enregistrons ici : on s’est dit qu’il fallait qu’on fût bien dégoûté de l’usage de la presse pour en poursuivre avec tant de rigueur des abus qu’on eût autrefois acceptés comme véniels. On se l’est si bien dit et répété, que le jury, à son tour, grâce au commerce intime et continuel qu’il entretient avec la foule, aura su quelque chose de cette impression produite par ses sentences. Dans une dernière épreuve, il s’est montré moins inflexible, et il n’est pas invraisemblable que les condamnations qui ont frappé coup sur coup l’Événement et l’Avènement aient été pour quelque chose dans l’acquittement de la Presse. On a rendu la main après avoir serré la bride. Puis, il y a la part des circonstances; il y a des plaidoyers ou des patronages qui sont des circonstances aggravantes. On aurait pu certainement avoir plus d’indulgence pour des écarts de rhétorique. La rhétorique joue, il est vrai, un rôle trop considérable dans toutes nos affaires, et ce n’est pas toujours le rôle de l’innocence; il y aurait à composer un livre instructif sur les effets de la rhétorique dans l’histoire de la nation française et de son gouvernement. Ici cependant les articles qui étaient en cause sentaient si fort la matière d’amplification et la sortie du collège, qu’ils perdaient beaucoup de leur danger, et qu’il n’y avait pas d’imprudence à les oublier tout de suite. Mais pour être juré, l’on n’en est pas moins homme, et il n’est point défendu de supposer que le discours de M. Hugo contre la peine de mort n’a guère servi ses enfans auprès de ceux qui l’ont entendu, comme il est d’ailleurs très possible que le gérant de l’Avènement du Peuple ait à son tour été la victime de la lettre par laquelle M. Hugo inaugurait le nouveau journal. L’auteur avait trop mis de lui dans cette lettre; il y étalait trop fastueusement cette personnalité que l’on connaît si bien. On se lasse à la fin, on s’irrite de voir cet incorrigible orgueil qui se suffit pour se nourrir. Cette haute vertu qui plane si familièrement dans les régions célestes, qui se compare et s’égale aux dieux immortels, à Napoléon, à Jeanne d’Arc, à Jésus-Christ, finit par devenir plus désagréable et plus blessante que ne le serait la franche parade du vice le plus effronté. On ne lui pardonne ni les leçons ni les menaces qu’elle se permet à l’adresse des simples humains, et ce qu’on lui pardonne encore moins, c’est le pardon même qu’elle s’ingère d’offrir. M. Victor Hugo s’imagine que les inimitiés dont il se plaint sont des inimitiés politiques; il se trompe. Les répulsions qu’il a soulevées viennent d’ailleurs.

Tel est à peu près le seul incident de cette quinzaine qui vaille la peine d’être mentionné, car les lecteurs de la Chronique l’excuseront probablement de ne point les tenir très au courant de rumeurs évanouies aussitôt qu’elles naissent, rumeurs de bourse, rumeurs de coups d’état; nous n’avons pas précisément le goût des commérages, et nous ne les jugeons pas indispensables en matière d’appréciation politique. Il va du reste sans dire que les candidatures présidentielles sont plus que jamais à l’ordre du jour; mais nous nous en sommes assez expliqués l’autre fois, et nous n’avons aujourd’hui qu’à le répéter : Laissons venir chaque chose en son temps, laissons à chaque moment sa peine, et n’entreprenons pas la veille ce qui est l’affaire du lendemain. Il y a une affaire pendante, la révision; il y en a une seconde après celle-là, quel que soit le résultat de la première : l’élection générale d’une assemblée nouvelle, ou constituante ou législative. Toutes ces affaires, qui sont grosses, arrivent par la date de leur échéance avant le moment définitif de 1852. Suivant la manière dont elles seront résolues, elles influeront dans un sens ou dans l’autre sur la solution dernière. Pourquoi vouloir en quelque sorte les enjamber et passer par-dessus les solutions intermédiaires, pour précipiter le dénoûment, au lieu de le préparer? On espère peut-être passionner le pays avec des noms propres, et l’agitation populaire se plaît en effet à suivre ces mobiles émouvans; nous espérons, nous, qu’il ne manquera pas d’hommes assez courageux et assez sages pour opposer des desseins plus désintéressés et plus patriotiques aux entrainemens qu’on voudrait déchaîner. La possibilité d’une révision, l’issue des futures élections générales, ce sont là les vrais problèmes, les problèmes sérieux. Tant vaudra le pouvoir législatif, tant vaudra l’exécutif. Si nous ne sommes point encore à même de savoir dans quelles mains celui-ci tombera, il dépend de nous d’empêcher l’autre de tomber en des mains mauvaises. Travaillons-y loyalement; nous y gagnerons plus que nous n’avons chance de gagner en nous amusant toujours à l’éternel racontage d’un 18 brumaire impossible, ou en passant le temps, comme nous le passions hier, à nous demander mystérieusement si le général Changarnier n’allait pas surgir à côté du prince de Joinville, pour avoir aussi son morceau de candidature et tenir son coin dans cette triste partie où l’on oserait bien jouer le sort de la France!

Nous avons encore à signaler, avant de clore cette rapide esquisse de notre état intérieur, quelques documens qui sont bons à connaître pour s’en faire une idée plus complète. La démagogie s’est produite derechef dans des manifestes qu’il n’est point permis de négliger entièrement, malgré le juste dégoût qu’inspire cette incessante redite des mêmes absurdités et des mêmes fureurs. Une publication intéressante, la brochure de M. Kératry, a mis en lumière tous les sentimens des véritables amis de l’ordre; d’autres, plus exclusives, tout en prouvant les bonnes intentions de leurs auteurs, sont trop marquées du cachet de certains partis ou de certains dévouemens. Nous avons deux manifestes rouges au bilan révolutionnaire de la quinzaine. Le premier est compris dans les pièces saisies par la police à l’occasion du complot allemand, auquel il faut bien ajouter foi, maintenant que plusieurs d’entre ceux qui se donnaient l’air de n’y point croire n’ont pas, dit-on, jugé inutile de se tenir eux-mêmes à distance. C’est une instruction sommaire écrite en français par des Allemands et adressée aux frères et amis, aux nouveaux ligueurs, pour leur servir de guide «avant, pendant et après la révolution. » C’est un manuel positif de la démagogie militante, du quatrième état, comme s’exprime le publiciste souterrain dans son jargon germanique et social. Tout l’objet de la conspiration permanente qui se trame d’un bout à l’autre de l’Europe n’est ni plus ni moins que d’accomplir « la mission de ce quatrième état, » l’état des prolétaires qui doit enfin avoir son tour par-dessus le clergé, la noblesse et la bourgeoisie, pour concentrer en lui seul et le pouvoir et le capital. Voilà du moins qui est parler net, mais voici qui est encore parler à l’allemande et remonter dans les nuages. Les démagogues allemands sont toujours comme les brigands de Schiller : ils ne veulent rien prendre au prochain que par amour du sublime et pour la plus grande gloire de l’esthétique. Vous ne devinez pas pourquoi le quatrième état est si préoccupé de cette concentration du capital et du pouvoir? Ce n’est pas au moins pour en goûter à l’aise, fi de cette misère! c’est « pour hâter les développemens historiques de la question économique et les porter à une conclusion de principes! » Admirable philosophie du littérat! vigoureuse habitude de la science transcendante, qui persiste ainsi dans sa candeur originelle, non pas seulement au fond des abattoirs de l’Australie, comme nous le racontions il y a quelque temps, mais en un milieu plus difficile encore, parmi les Welches frondeurs et narquois, parmi les enfans turbulens de cette vieille Gaule à jamais incapable du divin sérieux dont Heine nous a fourni le modèle dans son ours Atta-Troll! Ces trop sérieux Teutons arrivent pourtant à se former aux mœurs pratiques dans le commerce de nos émeutiers vulgaires; ils ne demanderaient pas mieux que de leur enseigner leurs formules; en attendant, ils leur empruntent leurs procédés. Nous retrouvons dans le manuel anarchique du 1er août un souvenir très fidèle des pièces éloquentes qui furent découvertes chez M. Sobrier après la journée du 15 mai 1848. La tradition se conserve. Il s’agit encore « de préparer la liste des ennemis du peuple pour les livrer à la justice du peuple, — de former partout des tribunaux révolutionnaires, — d’acquérir par expropriation les ateliers, fabriques et terres nécessaires pour donner à chaque citoyen qui le demande du travail et un salaire suffisant, » — d’avoir enfin une force ouvrière, ce qui s’appelle en langue allemande « garder la force physique aux mains du quatrième état. » On sait le reste : comment le reste, après cela, n’irait-il pas tout seul? Le reste est tout pareil en allemand et en français; on s’entend là-dessus sans causer.

Quelque chose encore de pareil dans la conduite des conspirateurs ainsi accouplés de France et d’Allemagne, c’est l’usage incorrigible de la mendicité politique. Il y a toutefois cette différence, que la mendicité allemande en use plus sans façon et s’affiche plus naïvement qu’on n’ose encore se le permettre chez nous, où l’on est plus vaniteux. Nous avons eu déjà l’occasion de voir ici des tribuns et des centurions nourris, très bien nourris par leurs coreligionnaires, qui se réduisaient eux-mêmes en leur honneur à la portion congrue; mais ils sentaient invinciblement que ce n’était pas là le plus beau de leur histoire, et il fallait les prier un peu pour obtenir des confidences de cette sorte. Lisez la lettre de M. Kinkel « à ses chers concitoyens et coreligionnaires, » le second document du même genre que nous a procuré la quinzaine ; vous verrez comment on quête en allemand. L’auteur, dont les antécédens littéraires n’annonçaient pas un chef-d’œuvre si complet de style démagogique, s’est réfugié à Londres au sortir de la prison d’où il s’était presque miraculeusement échappé. Il s’est institué le collecteur en chef du parti, d’où il prétend écarter « les héros de tribune et les faiseurs d’esprit sans enthousiasme. » Ou ces épithètes n’ont pas de sens, ou elles s’appliquent aux notoriétés, aux sommités du parti que M. Kinkel prétend bien détrôner en sa qualité de nouveau venu, tant il est vrai qu’il n’y a pas de hiérarchie possible dans le pêle-mêle des factions, «morceaux rompus d’un morceau,» comme disait éloquemment Bossuet. M. Kinkel accuse réception de 160 livres sterling qui lui ont été remises par une Société centrale de l’Amérique du Nord, autre caverne sans doute, « remises sans mandat spécial pour agir dans l’intérêt de la révolution. » Il en demande d’autres. « Vous, hommes de l’Amérique, vous avez compris ce qu’il fallait, de l’or! » Et pourquoi cet or? C’est que « les hommes indispensables, les talens organisateurs, les fonctionnaires de l’association tombent dans la pauvreté, ils émigrent; ils pourraient n’être pas à la première bataille! » Et la première bataille, ne nous abusons pas, on ne la remet point à longue échéance, on ne nous fait pas de grâce. « Aussitôt que l’idée de la révolution éclatera et passera de l’école dans la rue, il faudra prendre le mousquet. » De l’or donc aujourd’hui pour avoir de la poudre demain !

Il est heureusement un point dont nous sommes très sûrs, c’est qu’il suffit d’un petit nombre d’hommes portant au dedans d’eux-mêmes la conscience intelligente du devoir et du droit, pour faire reculer, poitrine contre poitrine, la passion la plus effrénée de désordre et d’anarchie; c’est que le jour où l’école, selon le dire du docte Allemand, descendra dans la rue pour devenir l’émeute, le jour où « ridée de la révolution, » de cette révolution violente et barbare, s’avisera de remuer les pavés; ce jour-là, ce petit nombre, fût-il seul, ce petit nombre d’hommes de bien, instruits par les avertissemens et les défis que nous enregistrons exprès ici pour leur gouverne, sera bientôt à son poste et ne le quittera point. Le tout est de ne pas se tromper sur les moyens de résistance, de ne pas s’appuyer à des étais vermoulus, de ne pas chercher sa force dans des fictions impuissantes ou mensongères. La force de la société présente contre le péril de la démagogie, ce n’est point une restauration artificielle de la société passée; c’est la conviction raisonnée de son droit propre et l’amour sévère de ses véritables principes. Ne gaspillons pas notre bon vouloir dans de funestes tâtonnemens, et n’allons pas inventer, pour remédier à nos maux, des recettes trop factices. Voici, par exemple, un écrivain dont les sentimens sont on ne saurait plus honorables, qui aime évidemment son pays, qui l’a servi dans sa sphère, qui devrait avoir l’expérience des années [1]; savez-vous ce qu’il propose pour remettre sur pied la société française? Ni plus ni moins que de la faire représenter par une diète à la prussienne et par une diète composée de six ordres. « Le mot de diète est nouveau en France, et c’est bien un mérite pour un peuple si amateur de nouveauté; comme le mot d’ordre, il est consacré partout. » Six ordres, rien que cela : les prêtres, les nobles, les bourgeois, les industriels, les paysans et les gens de lettres, tous délibérant en commun, mais votant par caste, « et la majorité des ordres faisant loi; » 1788 compliqué par les subtilités et les nouveautés de 1851.

On dira que M. de la Tour du Pin-Chambly a l’honneur de passer pour un excentrique même au milieu des excentriques les plus notoires du légitimisme, que les journaux de sa couleur n’insèrent ses communications que sous bénéfice d’inventaire. Tout cela n’empêche pas que, dans les partis dont l’assiette est fausse, ce sont toujours les excentriques qui l’emportent un lendemain de victoire. La chambre introuvable était toute prête derrière la déclaration de Saint-Ouen. Combien n’y a-t-il pas plus de sens et de justesse dans la parole du respectable M. Kératry? Ce digne vétéran de nos assemblées politiques n’a pas encore abandonné la brèche; il s’attriste, il ne désespère point. Il ne renonce point, par dépit de ce qu’elles ont été mal employées, aux conquêtes successives de l’âge moderne, il veut seulement les préserver de la suprême attaque des radicaux; il ne s’associe point aux radicaux pour les abolir; il ne veut point, comme tant d’autres, faire à bonne intention la besogne du radicalisme. Il n’a pas non plus de remède en poche pour tirer la France de son agonie. Que deviendra la France? Il ne se pique point d’un assez assez grand génie pour la sauver d’un coup de baguette; mais il se lève avec toute l’autorité de son caractère et de ses années pour nous dire, pour nous prouver que la France périra, si nous ne savons surmonter les vains obstacles qui nous divisent, et couper court aux stériles discordes d’une société qui s’y amuse, sans même s’y dévouer.

Quittons une fois enfin le spectacle monotone de ces divisions intestines, élevons-nous par la pensée au-dessus de cet étroit horizon dans lequel nous semblons presque nous plaire à renfermer les destinées de la France; voyons comment marche vraiment le monde, et suivons les grandes lignes sur lesquelles se développe son histoire générale, les grandes étapes que la civilisation continue de faire au milieu même des accidens et des petitesses de l’histoire quotidienne. Quels que soient ces accidens de détail, il s’opère évidemment un travail considérable dans les relations respectives des peuples, et, quelles que soient, d’un autre côté, nos préoccupations particulières, nous avons un intérêt majeur à ne point oublier le progrès toujours croissant de certaines puissances. Entendons-nous bien : nous ne parlons pas ici du progrès des institutions qui est devenu chose trop vague ou trop suspecte; nous parlons du progrès positif et pratique dans l’ordre matériel, de l’augmentation des forces vives au moyen desquelles un état est certain de peser dans la balance politique. A n’envisager que les données de la date la plus récente, il est facile d’observer qu’il y a, sur deux ou trois points du globe, un mouvement qui ne s’arrête pas, une vertu d’expansion et de conquête dont l’avenir est incontestable.

En Amérique et dans la Grande-Bretagne, les peuples anglo-saxons, — au nord et dans l’Orient les Russes redoublent chaque jour d’activité; l’esprit d’entreprise élargit de plus en plus devant eux la carrière dans laquelle ils marchent d’un pas si rapide. L’Autriche enfin, à peine redevenue maîtresse d’elle-même, toute pleine d’une victoire qui l’a comme redressée sur le penchant de sa ruine, semble avoir dépouillé sa prudence séculaire, et poursuit avec une ambition rajeunie sa fortune nouvelle, au risque même de la compromettre en la voulant trop étendre. Elle ne s’en est pas moins engagée dans des voies de réforme et d’amélioration réelles, où elle fondera malgré tout quelque chose de durable. Ce ne sont point là des faits éphémères issus des révolutions et condamnés à disparaître avec elles : ce sont de solides assises jetées de tous côtés par des puissances redoutables qui grandissent toujours sans que la France, il faut bien le dire, grandisse à proportion.

Nous avons blâmé, comme l’exigeaient les plus simples notions du droit des gens, l’audacieuse attaque dirigée contre Cuba par des citoyens de la république américaine. Nous avons dit, et, malgré la fin sanglante de l’expédition et de son chef, nous croyons encore que la leçon qu’ils ont reçue n’aura point corrigé les Yankees de leur appétit de conquête. Cette passion d’accaparement, qui les pousse à gagner de proche en proche sur tout leur continent, est un côté indestructible de leur tempérament national et politique : c’est leur foi. Rappelez-vous les termes de ces résolutions qu’on avait prises au meeting de Philadelphie : meetings et résolutions, tout est tombé maintenant, tout a l’air de s’être évanoui derrière l’échafaud de Lopez; mais l’esprit reste, l’esprit qui avait dicté ces paroles significatives : « La cause des patriotes de Cuba (s’était-on seulement informé s’il existait à Cuba de telles gens qu’on nommait des patriotes?) est une cause avec laquelle le peuple et le gouvernement des États-Unis ont le droit de sympathiser : c’est le devoir de ce gouvernement de protéger cette cause et d’affranchir cette partie de l’Amérique d’une tyrannie transatlantique. — C’est un devoir commandé par l’humanité et par les principes politiques d’empêcher l’établissement d’un despotisme militaire dans une partie de l’Amérique. » Un devoir ainsi compris peut mener loin. C’est purement et simplement le devoir de la guerre; c’est la guerre sainte des musulmans inspirée par un autre Islam, par une religion dont le mobile n’est plus l’espoir des félicités de l’autre monde, mais la rage de la domination terrestre. Cette religion a déjà porté le pavillon étoilé du Saint-Laurent à la mer Vermeille, de l’Atlantique au Pacifique; elle lui a donné le Texas et une partie du Mexique; elle menace maintenant à la fois la liberté de la mer des Antilles et la sécurité des dernières colonies anglaises. Le mot de cette religion, nous l’avons dit : L’Amérique pour les Américains! Il faut voir pourtant le fond sur lequel repose cette croyance trop infatigable et trop féconde pour n’être que le rêve d’un jour, que la chimère d’un patriotisme vaniteux. Où les Américains ont-ils pris ce culte superstitieux, cette idolâtrie de leurs destinées futures? Dans la contemplation du merveilleux développement de leurs destinées présentes. Ils pouvaient bien gagner le vertige à voir multiplier, pulluler, grossir si vite toutes les forces de la nation, toutes les ressources de la nature et de l’industrie. C’est ce vertige qui les précipite en avant, parce qu’il leur semble s’être toujours ainsi précipités; c’est ce vertige qu’ils ont baptisé d’un mot fait exprès pour eux : go-a-head.

Voici, d’après les dernières statistiques, les divers progrès accomplis sur cette terre immense dans l’espace de cinquante-huit ans, de 1793 à 1851. La population s’est élevée de 4 millions à plus de 24 (3,939,325 en 1793, 24,267,433 en 1851). Les recettes ont augmenté de 700, les dépenses de 400 pour 100. La différence dans les chiffres comparés de l’état commercial est de 500, dans ceux du tonnage et de la navigation de 600 pour 100. Il y avait en 1793, pour toutes les côtes de l’Union, sept phares ou fanaux dont l’entretien coûtait 2,600 livres; on en compte en 1851 373, dont l’entretien coûte 115,000 livres. Il y avait 5,642 milles de routes tracées pour la poste; il y en a maintenant 178,670. Il n’y avait point du tout de canaux; il y en a maintenant 5,000 milles, qui représentent un capital de plus de 32 millions sterling. On peut se figurer l’importance de cette branche de l’activité américaine à l’aide du rapprochement suivant : il y a en Amérique un mille de voie canalisée par 5,000 habitans; il n’y en a qu’un par 9,000 en Angleterre, un par 13,000 en France. Il n’y avait enfin ni navigation à la vapeur, ni chemin de fer; ce sont aujourd’hui les deux grands triomphes de l’Union. L’Hudson et le Mississipi sont devenus les artères de la plus grande circulation qu’il y ait sur aucun fleuve du monde. Les magnifiques bateaux de l’Hudson, tout ornés de velours et de soie, de tapis et de glaces, font près de 20 milles à l’heure, et reçoivent les voyageurs à bas prix, sans que ceux-ci aient même en retour à courir la chance des explosions trop fréquentes sur les bateaux du Mississipi. Le premier chemin de fer américain fut inauguré au mois de décembre 1829; en 1849, les railways couvraient une étendue de 6,565 milles qui avait absorbé un capital de plus de 53 millions sterling. En 1851, les lignes exécutées ou en voie d’exécution vont à 10,287 milles, les lignes en projet à 9,632. Dans peu d’années, le réseau des chemins de fer américains se développera sur une longueur de 20,000 milles. L’imagination reste confondue devant ces monumens incessamment accrus d’une énergie dévorante. Il y a là une puissance d’action dont nul ne saurait prévoir la portée.

Passons maintenant de l’autre côté de l’Atlantique. L’Anglo-Saxon de la mère-patrie ne le cède point en ardeur entreprenante au cousin Jonathan. Regardons-le faire dans cette même industrie des grandes voies de communication, qui est comme le théâtre, comme l’arène où se déploieront désormais les rivalités politiques. Les ingénieurs et les ouvriers anglais sont maintenant à l’œuvre partout. Il y avait au moyen-âge des corporations nomades qui bâtissaient des églises en tout pays : je ne veux pas dire que les chemins de fer soient les constructions religieuses des générations futures; mais ce qu’il y a de sûr, c’est que les Anglais sont bien les serviteurs nomades et cosmopolites de cet art nouveau. On entamait l’autre jour la première tranchée du premier railway norvégien; c’est une spéculation soutenue par l’argent et par les bras de l’Angleterre. La semaine suivante arrivait à Londres la nouvelle d’une concession de ligne faite par le gouvernement pontifical à une compagnie anglaise. Enfin le traité relatif à l’ouverture d’un railway dans l’isthme de Suez est à peu près conclu, et l’entreprise échoit, dit-on, au même ingénieur qui a déjà la charge des travaux de Norvège. Il est je ne sais quel prestige dans cette ubiquité de la richesse, de la science et de la volonté britanniques. Le prestige devient en vérité magique, s’il faut prendre au pied de la lettre le gigantesque prospectus dont le Times assumait l’autre jour la responsabilité : le voyage de l’Inde en sept jours, sept jours pour aller sans arrêter de Londres à Calcutta! Il ne s’agirait de rien de moins que de refaire, au moyen des railways, les routes, abandonnées depuis des siècles, qui menaient jadis au fond de l’Orient à travers le continent européen et le continent asiatique. Ce serait en sens inverse une révolution aussi considérable que celle qui suivit la découverte du cap de Bonne-Espérance, lorsque la rapidité plus grande de la voie maritime fit déserter les longues routes de terre. Ces routes de terre seraient maintenant abrégées jusqu’au miracle par la vapeur et les railways. Pour gagner Calcutta par le cap de Bonne-Espérance, il fallait, avant 1840, cent jours de navigation. Depuis 1840, on a successivement retranché de ce trajet le circuit de la France et de l’Espagne en courant par terre de Calais à Marseille, le circuit de l’Afrique en entrant dans la mer Rouge par l’isthme de Suez. On voudrait maintenant continuer le système de ces retranchemens qui rapprochent si fort les distances, et renoncer tout-à-fait aux passages de mer, qui emploient la majeure partie du voyage. On essaierait de cheminer, comme avant le XVIe siècle, par Cologne, Augsbourg et Constantinople. On irait d’Ostende à Trieste, et non plus de Calais à Marseille; de Trieste à Constantinople par Orsova, et non plus de Marseille à Suez; de Constantinople à Bassorah par la vallée de l’Oronte et par celle de l’Euphrate; enfin de Bassorah jusqu’à Hyderabad, où viendraient se rattacher à la grande voie qui aurait ainsi traversé la Perse et le Beloutchistan les autres voies ferrées de Bombay, de Lahore et de Calcutta. On aurait supprimé le circuit de la péninsule arabique, comme celui de l’Afrique et celui de l’Espagne. On réduirait par là progressivement cet énorme trajet de trente-neuf jours, qu’il emporte maintenant, à vingt jours, puis de vingt à sept, ce que nous n’acceptons pas comme parole d’évangile. Ce qu’il y a néanmoins de certain, c’est que les têtes de ligne ont été entreprises depuis quatre ans déjà dans les Indes Orientales, et qu’elles seraient toutes prêtes à rejoindre les voies de l’Occident; c’est que ce projet colossal aboutit en somme à construire 5,000 milles de rails, un chiffre qui, comme on l’a vu, n’a guère effrayé les Américains, et sur lequel d’ailleurs 2,600 sont déjà en cours d’exécution; c’est qu’enfin pour tous les pays que cette ligne féconde devrait parcourir, il y aurait un recommencement certain de vie politique et commerciale.

Quelle que soit la réserve avec laquelle il convient d’aborder ces perspectives extraordinaires, on ne peut affirmer qu’elles ne soient pas réalisables, quand il y a tant de circonstances qui prêtent à leur succès. L’Autriche, par exemple, qui a toujours représenté la race allemande en Orient, qui a vers ces régions d’anciennes tendances, qui dispute avec peine aux influences russes cette position à laquelle on ne sait pas assez combien elle tient, l’Autriche aurait tout à gagner au rétablissement de la grande route centrale du commerce de l’ancien monde. Un écrivain ami de l’Autriche énumérait dernièrement les bonnes raisons qui pouvaient décider l’Allemagne à recevoir dans son sein l’empire des Habsbourg. Une des meilleures était, à son avis, que l’Autriche, une fois incorporée dans la confédération, dégageait l’Allemagne du blocus dont la Russie l’enveloppe à l’est, et rendait comme autrefois à l’industrie des états germaniques du midi les vastes débouchés asiatiques. Et de fait, on a vu le gouvernement autrichien, grâce à la direction si active et si intelligente du dernier ministre du commerce, M. de Brück, organiser dans tout l’Orient un système très bien entendu d’agences consulaires; des marchandises ont même été depuis peu directement envoyées de Vienne jusqu’en Perse.

Il est une puissance à qui de pareils mouvemens doivent toujours donner de l’ombrage, et dont la grandeur ne s’accommode pas de ces grandeurs rivales. On ne peut suivre avec beaucoup d’exactitude la marche des accroissemens moscovites, parce qu’ils s’opèrent tous ensemble et dans un même silence, et à travers des distances infinies sur tous les points du territoire impérial. Il y a d’autant plus d’intérêt à en saisir les traces quand elles apparaissent. Ainsi, même au milieu des préoccupations générales de la politique européenne, il semblerait que la Russie s’applique avec un zèle toujours aussi vigilant au manège particulier qu’elle ne cesse point de pratiquer sur la Caspienne et sur la Baltique. Ces deux mers sont pour le cabinet de Pétersbourg un double sujet d’inquiétude et de convoitise; elles sont parmi ses voies d’avenir les plus probables; elles sont l’accès libre ou contesté de la Haute-Asie où l’attendent les Anglais, de l’Europe occidentale, où il rencontre encore l’Angleterre postée à Héligoland, dans son Gibraltar du nord. Par une coïncidence significative, nous avons à la fois des détails sur l’attitude des Russes aux bords de la Caspienne et dans la Baltique; c’est aux deux extrémités le même système d’insinuations et d’empiétemens. En Asie, le khan de Hérat vient de mourir; sa succession sera disputée non-seulement par sa famille, mais par les Persans et les Afghans. Les Russes sont là pour surveiller toute l’affaire. Depuis quelque temps, ils se sont encore rapprochés d’Hérat en occupant Asterabad, de l’autre côté de la Caspienne, et en s’avançant jusqu’à la rivière Atrak, droit sur le chemin du Khoraçan. Ils ne possédaient d’abord qu’un petit îlot sur la côte de Mazenderan, et ils y avaient modestement établi un dépôt et une retraite pour leurs bâtimens de la Caspienne. Les sauvages Turcomans ont tout à point saccagé le petit établissement pour fournir un prétexte à l’envie qu’on avait d’en faire un plus grand. Le tzar s’est vengé des Turcomans sur la Perse, et c’est ainsi qu’il a mis garnison dans Asterabad. Sur la Baltique, d’autre part, si l’on en croit la Gazette du Weser, la marine russe ne cesse pas d’étudier les côtes prussiennes. Cinq gros vaisseaux de guerre ont mouillé l’un après l’autre dans le port de Swinemunde, qui a été ainsi occupé l’espace de deux mois. L’ile danoise de Bornholm, qui commande toutes les positions importantes de cette mer, serait aussi le point de mire de l’ambition moscovite; la cour de Pétersbourg serait même déjà, dit-on, entrée en marché avec celle de Copenhague pour lui acheter cette citadelle de la Baltique. Ainsi procède de son côté, pas à pas et sourdement, la grande domination slave, pondant que la race anglo-saxonne affermit chez elle et propage au loin son éclatante fortune.

Le contraste qui nous frappait en regardant notre propre situation nous a comme malgré nous conduits à ce tableau général de la situation extérieure : nous nous hâtons d’y ajouter les détails particuliers de l’histoire courante. C’est d’abord le tzar Nicolas qui exprime à la diète germanique la haute satisfaction avec laquelle il l’a vue de nouveau réunie, nonobstant sa dissolution spontanée de 1848. La diète aura fort à faire de bien porter ce lourd patronage. En Prusse, les états provinciaux ne fonctionnent qu’avec beaucoup de peine, et sont de plus en plus abandonnés aux minorités, ce qui n’empêche pas M. de Gerlach, qui siège dans ceux de Brandebourg, de solliciter le maintien perpétuel de cette institution germanique et chrétienne. Le gouvernement napolitain a répondu officiellement aux lettres de M. Gladstone, et pris à tâche de corriger l’impression qu’elles avaient produite. C’est un hommage rendu à l’opinion publique, au tribunal de laquelle on porte ainsi la cause. Reste à savoir si M. Gladstone se tiendra pour battu. Le palais de cristal n’absorbe plus tout-à-fait l’esprit de l’Angleterre; la politique commence à reparaître. Les orateurs des chambres, les chefs de partis ou de doctrines se montrent dans les meetings. M. Disraeli s’est exposé à diviser le camp des protectionistes en abandonnant, comme il l’a fait, tout espoir de retour au système protecteur, pour s’appliquer uniquement à solliciter la diminution des taxes locales. On ne rétablira point le droit sur les grains étrangers : soit, il en prend son parti; mais, puisqu’on ôte ainsi au fermier la jouissance de son monopole, c’est bien le moins qu’on le dédommage en l’exemptant des taxes qui pèsent sur la terre. M. Disraeli n’oublie qu’une chose: c’est de dire comment il remplira le trésor vidé par le rappel des corn-laws, s’il abolit à son tour les taxes territoriales. Lord Palmerston a voulu haranguer aussi ses électeurs de Tiverton, et leur a vanté en fort bons termes le bonheur d’être un libre citoyen de la vieille Angleterre. Sa seigneurie est bien pour quelque chose dans la difficulté qui nous empêche sur le continent d’être en toute sûreté si parfaitement libres. Enfin on parle beaucoup de la réforme électorale et des projets que médite lord John Russell; ces projets transpirent même déjà par des indiscrétions plus ou moins autorisées, et l’on croit être sûr qu’ils auront une place dans le discours de la couronne.

Le résultat des élections qui viennent de renouveler le sénat belge est à peu près tel que nous l’avions prévu. Le ministère ne gagne en définitive que deux voix; il n’est pas renversé, il n’est pas non plus très renforcé. Le champ de bataille n’était pas heureusement choisi. L’impôt sur les successions directes n’est point en Belgique une question favorable, et, si la lutte n’eût été tout de suite dirigée par les adversaires du cabinet contre son existence même et contre l’ascendant du parti libéral, celui-ci ne se serait peut-être point rallié, comme il l’a fait encore aussitôt qu’il a compris à quoi l’on en voulait. Le parti clérical, car il faut bien nommer ainsi un parti politique ostensiblement gouverné par l’église, prétend être en Belgique le parti conservateur par excellence. Nous doutons cependant que ce soit un bon moyen de conservation de traîner la religion dans les mêlées électorales et de compromettre l’influence de l’autel dans les jeux du scrutin. Nous ne voulons pas, d’autre part, admettre les reproches de radicalisme lancés contre ce parti libéral, qui, partout où il avait l’avantage, a célébré sa victoire au cri de : vive le roi!

Les chambres hollandaises viennent de reprendre leurs travaux; le roi a ouvert en personne la session parlementaire, qui s’annonce sous d’assez heureux hospices; le discours de la couronne est plutôt en effet l’exposé de résultats déjà obtenus qu’un tableau des promesses de l’avenir. Le gouvernement néerlandais rappelle aux représentans du pays qu’il a conclu avec différens états voisins des traités importans pour le progrès et la sécurité des relations commerciales, que d’autres vont suivre; il déclare que la tranquillité est rétablie dans ses possessions d’outre-mer, que l’on a remédié aux fâcheuses conséquences des mauvaises récoltes, que l’on est en train d’exécuter les grands travaux d’amélioration ordonnés sur les rivières de la Hollande, que l’agriculture et l’industrie répondent par d’heureux succès aux encouragemens qu’elles ont reçus. Enfin le gouvernement se félicite aussi de la marche régulière des institutions nouvelles, et se promet de mener à bonne fin, avec leur concours, des projets déjà élaborés soit par le ministère, soit dans le sein des chambres. Ce discours a généralement été bien accueilli dans son ensemble; la seconde chambre des états a formé son bureau et réélu pour président M. Borcel, dont elle avait pu apprécier dans plus d’une circonstance la direction ferme et intelligente. Puis a commencé la discussion de l’adresse. Elle s’est moins prolongée qu’il n’est arrivé quelquefois, et n’a point par conséquent retardé plus que de raison l’expédition d’affaires plus positives. Il s’est cependant trouvé dans cette discussion deux points assez vivement débattus, et sur lesquels nous insistons, parce qu’ils touchent à des côtés assez curieux de l’établissement néerlandais. La dernière malle de l’Inde apportait la nouvelle de la destitution d’un haut fonctionnaire de Java, M. Senn van Bazel, employé au département des finances. Celui-ci aurait été ainsi frappé pour avoir transmis directement au roi des griefs particuliers, au lieu de s’adresser au gouvernement des Indes. Cette puissante administration coloniale prétend exercer une autorité presque souveraine dans sa sphère, et supprimer toute relation immédiate entre ses administrés et le gouvernement central de la mère-patrie. Le conseil des Indes juge en dernier ressort et sans appel : c’est ce conseil qui avait prononcé l’arrêt porté contre M. Senn van Bazel. Les chambres ne paraissent pas souffrir volontiers ce despotisme privilégié qui crée un gouvernement dans le gouvernement ; la métropole n’entend point abdiquer, et l’on a demandé de plusieurs côtés des éclaircissemens au ministère, qui s’est excusé de n’en point fournir davantage, faute de nouvelles ultérieures. La question ne tardera donc pas à reparaître : c’est la cause du roi constitutionnel contre l’administration traditionnelle des colonies.

Le second objet qui a fortement saisi l’attention de la seconde chambre, 9’a été un débat très vif sur l’instruction publique. M. Groen van Prinsterer demandait, par un amendement exprès un règlement provisoire pour l’enseignement national. M. van Dam van Isselt a pris occasion de cet amendement, qui n’a point d’ailleurs abouti, pour défendre chaleureusement l’institution féconde des écoles mixtes, auxquelles la Hollande est si redevable. Le ministre de l’intérieur, M. Thorbecke, n’a voulu s’engager ni sur l’époque à laquelle il proposerait la loi de l’enseignement, ni sur le système qu’on adopterait ; mais il a solennellement déclaré que l’on ne romprait à aucun prix avec les tendances à la fois si sages et si libérales qui dominent depuis si long-temps l’instruction publique en Hollande. En définitive, les adresses des deux chambres sont la garantie rassurante d’un très bon accord entre la législature et le gouvernement. Le discours même de M. van Dam a prouvé que la conciliation s’opérait dans les esprits éclairés et patriotiques pour les difficultés religieuses comme pour les autres, et il faut espérer que la Hollande saura garder aussi de ce côté-là un esprit de paix que ses voisins de Belgique ont malheureusement trop sujet de lui envier.

ALEXANDRE THOMAS.

  1. Considérations politiques au point de vue du vrai absolu et des concessions possibles, par M. le vicomte de la Tour du Pin-Chambly.