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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1891

Chronique n° 1431
30 novembre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Tout a l’air de devenir assez sérieux avec la saison d’hiver en France. Ce n’est plus pour notre monde ministériel et parlementaire le moment de se reposer ou de perdre le temps en diversions oiseuses ou de faire de la politique avec des illusions, des fantaisies et des ardeurs factices.

On l’a déjà dit souvent, c’est vrai plus que jamais aujourd’hui : nous entrons, à ce qu’il semble, dans une ère de difficultés et d’affaires épineuses, où il faut autre chose que des déclamations, et où ceux qui représentent, qui gouvernent la France ont à mesurer leurs actions et leurs paroles, à déployer tout ce qu’ils pourront avoir de raison pratique, de fermeté et de prudence. Depuis longtemps on s’est trop laissé aller à tout entreprendre à la fois sans prévoyance et sans suite, à toucher à tout par besoin d’agitation, par entraînement ou par plaisir, et on en subit aujourd’hui les conséquences par les embarras et les confusions qui s’accumulent, dont il faut pourtant se tirer. On s’est trop complu à jouer avec des problèmes obscurs et irritans, qu’on n’était pas sûr de pouvoir résoudre, même avec de la bonne volonté, qu’on a peut-être compliqués et envenimés par une impatience de popularité, — et ces problèmes, on les retrouve aujourd’hui devant soi, pressans, impérieux, redoutables. On ne peut plus les éluder, ils passent avant tout, ils pèsent sur le repos public. Non, en vérité, ce n’est pas le moment de s’amuser à de vaines disputes, à des débats de fantaisie sur les rapports de l’Église et de l’État, à des interpellations, ou même à des crises ministérielles ; ce n’est plus trop l’heure de « faire de la politique, » — de la politique d’amateurs, — comme le dit le programme récent et un peu suranné d’un parti d’anciens ministres qui cherchent l’occasion de le redevenir. Il y a bien assez à faire d’aller au positif, au plus pressé, à toutes ces questions qui se multiplient, qui sont désormais la plus grave obsession des gouvernemens et des parlemens. L’important est de savoir ce qu’on va faire de la fortune de la France avec cette transformation économique qui se prépare, ce que deviendra le travail national avec ces grèves qui éclatent parfois avec violence, comme la dernière grève du nord, qui sont une menace pour la paix, pour la sécurité du pays. Là, on ne peut s’y tromper, est le sérieux des choses au moment présent.

Ce qu’il y a de grave, en effet, dans cette révision des tarifs, qui est une vraie révolution, et dont la discussion vient de se rouvrir au sénat, c’est qu’elle engage tout : les intérêts, les traditions, les idées, les relations de la France, même les droits des pouvoirs publics. On l’a vu déjà dans les débats qui se sont déroulés cet été au Palais-Bourbon. On vient de le voir encore une fois au Luxembourg, dans cette discussion nouvelle où le grand problème économique a reparu dans toute son ampleur, dans toute sa gravité, et où la politique de libéralisme commercial a été défendue avec une lucidité et une force singulières d’éloquence par M. Challemel-Lacour, par M. Jules Simon, par M. Tirard ; mais au sénat comme à la chambre des députés, au Luxembourg encore plus peut-être qu’au Palais-Bourbon, la cause était entendue d’avance. Roma locuta est ! comme l’a dit M. Challemel-Lacour. Le protectionnisme, représenté par la commission, par M. Jules Ferry, avait son succès assuré. Une fois de plus on a fait jouer les chiffres, ces malheureux chiffres avec lesquels on prouve tout et on ne prouve rien. Les protectionnistes d’aujourd’hui n’ont pas certes prouvé que trente années d’une liberté commerciale des plus modérées avaient ruiné la France, qu’elles avaient réduit à la détresse et à l’impuissance cette nation qui, depuis ses malheurs, a suffi à de colossales dépenses, qui a trouvé dans une épargne toujours renouvelée des ressources presque inépuisables, et n’a pas cessé de faire une belle figure dans le monde par le génie et la fécondité de ses industries. Cela, ils ne l’ont pas prouvé, ils n’avaient pas besoin de le prouver. Ils avaient pour eux le courant, un mouvement momentané d’opinion, et ils sont en train d’en abuser. Ils triomphent au sénat comme à la chambre, c’est évident. Ils feront prévaloir leurs chiffres, leurs combinaisons de tarifs, leur système. Or c’est ici justement que s’élève une question nouvelle et que commence l’inconnu. Quel est le caractère réel et quels seront les effets de cette révolution qui s’accomplit, qui transforme du tout au tout les conditions du travail national ?

Nul certes ne peut le dire. Il y a cependant un fait sensible, c’est que cette révolution a dès ce moment une signification particulièrement frappante et qu’elle porte en elle-même des conséquences qui peuvent être singulièrement périlleuses. D’abord c’est un signe étrange de la marche des choses. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, c’est une défaite évidente des idées libérales que la France a représentées jusqu’ici. A travers toutes ses révolutions la France n’a cessé de s’inspirer de ces idées, d’y revenir après toutes ses crises, de les faire pénétrer dans ses institutions, dans ses lois, jusque dans ses relations de commerce. Il ne s’agit pas de libre échange, comme on le dit si souvent : le libre échange n’a jamais existé ! Ce qu’il y a eu réellement depuis trois quarts de siècle, c’est un travail incessant, avoué même par les hommes les plus sages de la restauration, pour faire tomber par degrés les prohibitions, pour atténuer les excès de protection à mesure que notre industrie grandissait. Les traités de 1860 n’ont été qu’un pas de plus, un pas plus décisif, si l’on veut, dans cette voie. C’est ce qui s’est longtemps appelé le progrès. Étrange progrès que celui qui s’accomplit aujourd’hui ! Il se réalise à rebours, il nous ramène en arrière. C’est là le caractère moral de cette prétendue réforme. Il y a un autre fait qui n’est pas moins dangereux par ses conséquences possibles, sinon certaines, c’est que la politique nouvelle, en diminuant ou en resserrant nos relations commerciales, risque de préparer ou d’aggraver l’isolement de la France. Les protectionnistes d’ailleurs ne redoutent pas ce danger : ils le traitent un peu dédaigneusement ou le bravent assez lestement. Ils vont même plus loin : comme s’ils craignaient de voir leur œuvre affaiblie, ils prennent leurs précautions en limitant, en annulant entre les mains du gouvernement un droit que la constitution consacre, qui est une nécessité d’un ordre supérieur, le droit de négocier des traités de commerce.

Plus de traités de commerce, c’est le mot de la campagne ! Or ici, c’est la politique nationale tout entière qui est atteinte dans un de ses moyens d’action les plus efficaces, et c’est l’erreur du gouvernement d’avoir plus qu’à demi livré une prérogative qui pourrait lui être un jour ou l’autre si précieuse. Il y a enfin un fait qu’on n’a pas pu ne pas prévoir, qui est la conséquence presque inévitable des excès de protection, c’est le renchérissement dans la vie intérieure. De sorte que tout se réunit pour faire de cette révolution d’économie publique qui va être votée, une expérience au moins inquiétante. C’est une grande et sérieuse aventure de plus, dans un moment où le monde tout entier du travail est ébranlé, menacé de bien autres crises par les fermentations ouvrières grandissantes.

Certainement les grèves sont toujours un événement désastreux pour le travail national, pour les chefs d’industrie, pour les ouvriers eux-mêmes. Ce qui donne un caractère nouveau et particulièrement grave à celle qui a éclaté récemment dans les bassins du Pas-de-Calais, c’est qu’elle ressemble à un essai de mobilisation de l’armée ouvrière ; c’est une guerre préméditée, méthodique, qui a son organisation, ses chefs, ses mots d’ordre. On ne peut pas dire qu’elle soit née de circonstances exceptionnelles ni qu’elle ait été bien spontanée. Les chefs, les syndicats qui l’ont décidée, comme s’ils voulaient dégager leur responsabilité, ont eu la fantaisie d’organiser une sorte de plébiscite. Ils ont appelé les ouvriers à voter, et le vote a été au moins curieux. Il s’est trouvé que sur plus de 30,000 ouvriers 10,000 se sont abstenus, 7,000 ont voté contre toute suspension de travail ; 13,000, dont 3,000 enfans, ont voté la grève. Après ce plébiscite, déjà significatif, des délégués se sont réunis et le même phénomène s’est reproduit : il y a eu 48 voix pour la grève, 46 voix pour la continuation du travail. L’enthousiasme pour la grève était visiblement médiocre. Les meneurs n’avaient pas moins leur blanc-seing, et, agissant de puissance à puissance, ils ont signifié au comité qui représente les sociétés houillères une sorte d’ultimatum des revendications ouvrières, le programme de la grève, qui se résume en quelques points : répartition plus équitable des salaires avec fixation d’une moyenne, réduction des heures de travail, réorganisation des caisses de secours, obligation pour les compagnies de reprendre les ouvriers affiliés aux syndicats et congédiés. Les sociétés houillères ont répondu que ce que les ouvriers réclamaient pour les salaires et pour les heures de travail était déjà un fait acquis, que les caisses de secours étaient l’objet d’une loi soumise au parlement, que si les ouvriers étaient libres de travailler ou de ne pas travailler, les compagnies devaient à leur tour garder leur liberté dans le choix de ceux qu’elles employaient.

Voilà les faits ! Et c’est là-dessus que la rupture a éclaté, qu’on n’a pas craint de jeter dans la rue ou dans les campagnes de 30,000 à 40,000 ouvriers livrés à toutes les excitations, en organisant une sorte de terreur contre ceux qui voulaient travailler, d’exposer une population tout entière aux misères qui sont la suite cruelle des longs chômages. C’est sur ces faits qu’on a interpellé le gouvernement en le pressant d’intervenir, en le menaçant, en lui laissant entrevoir le danger des collisions, des répressions, le renouvellement possible de la scène sanglante de Fourmies ! M. Basly a parlé pour les mineurs du Pas-de-Calais, et il a été aidé par M. Clemenceau, et M. Clemenceau a eu pour auxiliaire M. de Mun lui-même.

En bien ! que faire alors ? que demande-t-on au ministère ? que peuvent le gouvernement et le parlement ? s’agit-il de témoigner des sympathies pour les populations laborieuses, d’alléger leurs souffrances, de relever leur condition ? On n’est occupé qu’à cela depuis quelques années, et on peut dire qu’entre tous les partis il y a une émulation de zèle. On a fait, on ne cesse de faire des lois de protection, d’humanité, d’équité sociale. On a fait cette loi des syndicats qui, par une malheureuse combinaison, reconstitue les corporations sans garanties ; on a fait ou on fait des lois sur les accidens du travail, sur le régime des manufactures, sur les délégués mineurs. On prépare une loi sur les retraites, sans oublier les caisses de secours ; mais il est bien clair qu’on ne peut pas accepter pour l’État cette mission étrange de se substituer à tout, même d’exproprier des compagnies dans l’intérêt des ouvriers. On ne peut pas permettre que le droit de grève devienne un droit d’oppression, laisser mettre en doute la liberté du travail. C’est justement la position que M. le président du conseil a prise avec une raison aussi clairvoyante que ferme. Il n’a pas parlé seulement en vieil ingénieur expérimenté dans les affaires de l’industrie, familier avec les habitudes, les besoins, les vœux des ouvriers ; il a parlé en homme de gouvernement voyant de plus haut ces problèmes. S’il a paru disposé à accepter toutes les réformes possibles, s’il est même allé fort loin, il n’a point hésité à revendiquer pour le gouvernement le droit et le devoir de faire respecter la liberté du travail, de maintenir l’ordre quoi qu’il dût en coûter. Il a justement maintenu son droit, il n’a pas refusé pour cela de se prêter à des essais de conciliation, et par le fait on a fini par où on aurait dû peut-être commencer, en suggérant entre patrons et ouvriers un arbitrage qui est à l’œuvre en ce moment. Il en sera ce qui en sera, probablement la paix, — au moins une paix momentanée !

Au fond, il n’y a pas à s’y tromper. S’il n’y avait qu’à concilier les ouvriers et les compagnies houillères du Pas-de-Calais, ce ne serait sans doute pas difficile ; ce qui complique tout, c’est cette guerre organisée par les inspirateurs des nouveaux syndicats contre toute une constitution de la propriété et de l’industrie, soutenue, les chefs ne le cachent pas, avec des secours cosmopolites. Là est le danger : il est pour les ouvriers eux-mêmes dont les intérêts disparaissent dans ces mouvemens indéfinis ; il est aussi et surtout pour le travail national, pour la puissance industrielle du pays, pour la paix et la sécurité de la France.

On vit certes depuis assez longtemps avec cette idée que les affaires de l’Europe sont étrangement nouées et enchevêtrées, qu’elles ne seront pas de sitôt dénouées ou éclaircies, et qu’en attendant on doit être préparé à tout. C’est la condition créée par la fatalité des événemens ! On a déjà passé par tant de surprises et de péripéties nées de l’incertitude des choses, qu’on finit par s’y accoutumer ; on s’y fait à la rigueur, du mieux qu’on peut, non cependant sans être toujours aux aguets, non sans garder une certaine promptitude à s’émouvoir de tout, d’une entrevue, d’un voyage princier ou ministériel, d’une manifestation, d’un discours. C’est un singulier état d’opinion qu’un rien tranquillise, qu’un rien peut ébranler. Que faut-il quelquefois ? Tout dernièrement, on l’a vu, un faux bruit parti de Vienne, attribuant à l’empereur François-Joseph des paroles inquiétantes, a suffi pour remuer les marchés financiers du continent, semer pendant quelques heures la panique. Le fait est, que l’empereur n’avait rien dit, ou n’avait pas dit ce qu’on lui prêtait, et le faux bruit a passé comme bien d’autres, prouvant seulement une fois de plus qu’il y a d’habiles roués de Bourse pour tout exploiter, et des naïfs pour tout croire. En réalité, la situation de l’Europe, telle qu’elle a été fixée par les derniers incidens de politique générale, reste ce qu’elle est, incertaine sans doute, — plus que jamais garantie néanmoins par un certain équilibre de forces, surtout par la crainte de déchaîner des conflits dont nul ne voudrait prendre la responsabilité. Cette situation européenne, dans son ensemble, dans ses apparences, n’a été modifiée ni par les derniers discours de lord Salisbury ou de M. di Rudini, ni par les explications plus récentes que M. de Kalnoky vient à son tour de donner aux délégations austro-hongroises, ni par le rapide séjour que le chancelier de Russie, M. de Giers, vient de faire à Paris. On pourrait peut-être dire, au contraire, que tout cela s’accorde assez et que l’impression qui s’en dégage est plutôt bonne pour la prolongation de la trêve à l’abri de laquelle l’Europe se repose.

Rien assurément de plus simple et de plus caractéristique à la fois que ce voyage de M. de Giers à Paris, suivant de si près la visite à Monza et suivi d’une courte halte à Berlin. M. de Giers est un homme discret et expéditif qui, sans négliger le soin de sa santé, fait beaucoup de chemin en peu de jours. En venant à Paris, il a eu la chance de s’y rencontrer avec les grands-ducs Wladimir et Alexis dont la présence parmi nous date déjà de quelques jours, de sorte que la Russie a été un instant représentée par les parens les plus proches du tsar et par l’agent le plus direct, le plus élevé de sa politique. Toutes ces visites russes ont eu de plus cet intérêt que tout s’est passé sans bruit, sans ostentation, sans apparence de cérémonie officielle. Les grands-ducs, assurés d’un bon accueil, ont trouvé ce qu’ils désiraient le plus peut-être, la liberté, le droit de prendre leur plaisir à Paris. Ils n’ont point été gênés, ils ont eu tout au plus les honneurs d’une chasse présidentielle ! Le chancelier, à son tour, a été traité selon ses vœux, en simple voyageur de distinction. Si peu qu’il soit resté, il a eu bien entendu le temps d’être fêté à l’Elysée et au quai d’Orsay. Il a eu ses entrevues particulières avec le chef de l’État, avec le président du conseil comme avec le ministre des affaires étrangères, et peu d’instans encore avant son départ, il s’est fait un devoir d’aller prendre congé de M. le président de la République ; mais, l’intention est sensible, tout a été maintenu dans la mesure d’une réception simple et cordiale, presque intime. M. Carnot et M. Ribot ont visiblement eu le soin de limiter leurs invitations dans les dîners qu’ils ont offerts au ministre russe, afin d’éviter toute apparence de solennité officielle. Ce n’est point évidemment ce qui peut diminuer l’importance du voyage de M. de Giers à Paris. On s’est étudié, il est vrai, à chercher toute sorte d’atténuations ou de diversions ; on s’est plu à expliquer comment par un pur hasard, par un enchaînement de petits faits imprévus, M. de Giers s’était trouvé conduit là où il ne voulait pas aller, sans attacher d’ailleurs à ses promenades improvisées les conséquences qu’on pourrait imaginer.

Voilà qui est sûr ! M. de Giers ne songeait pas à mal. Il n’était allé en Italie, à Pallanza, que pour rétablir sa santé, pour jouir de ses vacances d’automne, pendant que le tsar allait célébrer ses noces d’argent à Livadia. C’est ce séjour au bord des lacs italiens qui a tout perdu ! Le naïf chancelier de l’empereur Alexandre III s’est laissé prendre dans les filets de ce puissant diplomate qui s’appelle M. di Rudini, et il n’a pas pu se défendre d’aller rendre visite à son voisin, le roi Humbert, à Monza. Dès qu’il était allé à Monza et qu’il s’était entretenu des affaires du temps avec M. di Rudini, il s’est aperçu qu’il ne pouvait plus se dispenser d’aller en France, — en passant par Wiesbaden, où il est retourné un instant. Puis, le voyage à Paris une fois décidé, pour corriger cette dangereuse témérité de jeunesse, il ne pouvait plus faire autrement que de passer par Berlin avant de rentrer à Saint-Pétersbourg. Par exemple, Vienne n’était point sur son chemin, il s’est contenté de Berlin ! Et c’est ainsi que ce malheureux chancelier s’est trouvé entraîné à des courses qui n’étaient point dans son programme ; il a été la déplorable victime d’une série de petites circonstances qui ont contrarié ses villégiatures. Sans cela, il n’aurait évidemment pas songé à aller en France, un pays où M. Paul Lafargue, un socialiste cosmopolite, vient d’être élu député, et où l’on ne sait jamais si on trouvera un ministre à qui parler ! Bref, on l’a dit, on a voulu le faire croire, ce ne serait qu’un voyage de hasard qui n’aurait rien de politique. L’explication est peut-être ingénieuse, plus vaine encore qu’ingénieuse. Ce qui est bien clair, c’est qu’il y a sûrement bien des gens en Europe qui auraient volontiers arrêté M. de Giers sur le chemin de Paris, et qui, faute d’avoir pu l’arrêter, ne demanderaient pas mieux que de laisser croire qu’il est venu pour rien, par passe-temps. Pour ceux qui voient les choses dans leur simplicité, le voyage de M. de Giers est un acte parfaitement réfléchi et délibérément accompli. Si le chancelier de Russie n’avait eu rien à faire, rien à voir à Paris, il se serait certainement épargné la peine d’une longue course : il n’avait pas besoin de faire tant de chemin pour expliquer que le déjeuner de Monza n’avait été qu’un déjeuner courtoisement offert, courtoisement accepté. Si un personnage aussi grave, aussi mesuré, a cru devoir venir jusqu’ici, c’est qu’il a eu manifestement ses raisons, une intention, et si on ne croyait pas entrevoir quelque intention sérieuse dans cette visite de trois jours, on ne se donnerait pas tant de mal pour en atténuer la portée ou donner le change à l’opinion européenne.

Qu’y a-t-il de plus maintenant dans ce voyage de M. de Giers, dans ces entrevues du ministre russe avec M. le président de la république, avec les chefs de notre ministère ? Est-ce à dire qu’il y ait tant de mystères à découvrir ou à soupçonner, qu’il y ait eu des conventions secrètes, des traités nouveaux, des arrangemens précis, des combinaisons profondes ? C’est l’affaire des nouvellistes qui savent tout ou de M. Laur qui veut tout savoir, qui s’est montré déjà impatient d’interroger M. le ministre des affaires étrangères, assez disposé, paraît-il, à remplir le premier de ses devoirs, à garder le silence. Au fond, on n’a pas besoin d’aller chercher si loin, de se perdre dans les conjectures et d’en savoir plus que les gouvernemens ne veulent ou ne peuvent en dire. Il y a des momens où les protocoles et les traités ne sont qu’un détail presque secondaire. Par elle-même, la visite de M. de Giers a son importance, parce qu’elle est la suite et la confirmation de Cronstadt, la démonstration évidente d’un système d’entente entre deux puissances rapprochées par des intérêts communs ; elle est la continuation d’une politique, et cette politique a toute sa signification par les changemens qu’elle a déjà décidés dans les affaires de l’Europe, par la situation nouvelle qu’elle a créée. Cette situation était certainement connue lorsqu’il y a quelques semaines lord Salisbury et le marquis di Rudini exprimaient leur opinion sur l’état du continent ; elle était encore plus connue lorsque tout récemment le comte Kalnoky a eu à s’expliquer à Vienne devant les délégations inaugurées par l’empereur. Ni les uns ni les autres n’y ont vu une menace pour la paix, quoique les uns et les autres aient pu y voir un contrepoids de l’alliance à laquelle ils se rattachent.

Par le fait, entre ce qu’ont dit les premiers ministres de l’Angleterre et de l’Italie, ce que vient de déclarer hier encore M. de Caprivi lui-même, et ce qu’a dit il y a quelques jours le comte Kalnoky, la différence n’est pas bien sensible. Peut-être l’empereur François-Joseph, dans le discours par lequel il a ouvert les délégations, et M. de Kalnoky, dans ses explications, ont-ils laissé entrevoir un peu plus de réserve. Dans le fond, le souverain autrichien et son chancelier ont parlé, en hommes suffisamment rassurés, des relations générales de l’Europe, des dispositions pacifiques de toutes les puissances. M. de Kalnoky n’a point hésité à déclarer qu’il ne voyait pour le moment aucune grande question politique d’où pût naître la guerre, qu’aucune grande puissance ne nourrissait une pensée d’agression à l’égard de son voisin, qu’il n’y avait par conséquent, « à l’heure présente, » aucune crainte à avoir pour la paix. Après cela, le chancelier de Vienne, sans répondre à toutes les questions qui lui ont été adressées, s’est hâté bien entendu de célébrer le renouvellement de la triple alliance comme l’événement le plus favorable à la paix. Quant à la visite de l’escadre française à Cronstadt et à l’entente franco-russe, il en a parlé un peu légèrement et dans tous les cas, de façon à ne pas se compromettre. En fin de compte, M. de Kalnoky, en paraissant parler de tout avec confiance, n’a pas laissé d’être un peu énigmatique et même embarrassé sur quelques points. Il n’a été surtout rien moins que clair, rien moins que précis au sujet de l’Orient, où l’Autriche a certainement plus que toute autre puissance des difficultés de politique, parce qu’elle a de ce côté ses ambitions, ses intérêts, ses entraînemens, ses points vulnérables.

Chose à remarquer ! M. de Kalnoky, en distribuant les bonnes paroles ou les censures aux jeunes États des Balkans, prétend que « l’objet de la politique autrichienne en Orient est d’assurer à tous ces Etats leur libre développement dans les limites des dispositions du traité de Berlin. » Rien, certes, de plus net, de plus correct en théorie. Quel est cependant celui de ces États des Balkans auquel la politique autrichienne réserve ses complaisances, ses encouragemens et ses faveurs ? C’est en vérité celui qui, depuis des années, s’est mis en dehors du traité de Berlin, dont le régime extra-diplomatique et révolutionnaire n’a cessé de provoquer les protestations de la Russie, et reste un trouble en Orient, une difficulté entre les cabinets de l’Europe : c’est la Bulgarie ! M. de Kalnoky est plein d’indulgence pour la Bulgarie. Il ne lui promet pas, par exemple, de la secourir, de faire de son prince Ferdinand un prince légal, reconnu par l’Europe : il craindrait de « relever une question périlleuse » et d’aller au-devant d’un échec. Il engage du moins la petite principauté à ne pas se décourager, à tenir ferme, à attendre les événemens ; il la flatte même, il trouve sa « situation bonne, » — et, par une curieuse coïncidence, M. de Kalnoky choisit, pour parler ainsi, le moment où la Bulgarie semble livrée à une sorte de terreur intérieure organisée par le ministre dictateur, M. Stamboulof : de sorte que les préférences avouées de la politique autrichienne sont pour un État dont l’existence est une violation du traité de Berlin, un défi pour la Russie et un assez triste spécimen d’anarchie intérieure. C’est là précisément le point vif, c’est par là que ces affaires bulgares ont un intérêt européen, et ce n’est peut-être pas sans raison qu’un des membres des délégations austro-hongroises, M. de Czernatony, a dit que si la guerre devait éclater, elle éclaterait à la frontière orientale plutôt qu’à la frontière occidentale de l’empire. M. de Kalnoky signalait récemment comme un des dangers du temps la contradiction saisissante entre ce désir de paix qui se manifeste partout et les armemens croissans. Que dit-il de cette autre contradiction entre la prétention qu’a la triple alliance d’être la première gardienne de la paix et l’obstination à entretenir en Orient un foyer où peut toujours s’allumer la guerre ?

C’est l’affaire des grandes puissances de se tirer de leurs contradictions, de résoudre les questions de politique générale qui les divisent, de régler leurs intérêts, leurs alliances, d’où dépend la paix de l’Europe, la paix de tout le monde. Après cela, tous les pays, grands ou petits, depuis la Norvège jusqu’à l’Espagne et au Portugal, ont certainement aussi leurs affaires, leurs différends intérieurs, leurs crises parlementaires ou ministérielles, leurs troubles économiques comme leurs embarras extérieurs.

Depuis quelque temps déjà, on le sentait, tout se préparait au-delà des Pyrénées, sinon pour un changement de politique, du moins pour un remaniement ministériel. Le ministre de la marine, l’amiral Béranger, s’était d’abord retiré, obsédé et irrité des attaques passionnées dont il était l’objet ; mais ce n’était qu’un incident personnel, le prélude insignifiant de la vraie crise qui vient d’éclater à Madrid et qui n’a, d’ailleurs, duré qu’un instant. Quel est le caractère réel de cette crise nouvelle dans les affaires espagnoles ? Le parlement n’était pas réuni. Le parti conservateur, qui a la majorité dans les cortès, ne paraissait pas menacé dans son intégrité, et le chef du parti, M. Canovas del Castillo, gardait toute son autorité. Il n’est point douteux cependant que, depuis quelques mois, une sorte de désaccord existait dans le conseil. M. Canovas del Castillo s’efforçait de renouer alliance avec ce qu’on appelle le parti réformiste et avec son chef, M. Romero Robledo, un ancien conservateur dissident qui a passé un peu dans tous les camps. Le ministre de l’intérieur, M. Francisco Silvela, homme habile, conservateur aux idées libérales, paraissait peu disposé à s’associer aux vues et aux combinaisons du président du conseil, à se faire l’allié de M. Romero Robledo. D’un autre côté, sont survenues des difficultés financières, économiques, commerciales, compliquées d’une crise de la banque, qui n’ont pas simplifié la situation et n’ont pas laissé de créer de graves embarras au gouvernement. Le dissentiment a dû s’accentuer et le moment est venu où il fallait en finir. M. Silvela était décidé à se retirer plutôt que de suivre le président du conseil dans l’évolution qu’il méditait. Le ministre de la justice, M. Villaverde, a proposé une démission collective pour rendre leur liberté à la reine et au chef du ministère. C’est ce qui a été fait, et M. Canovas del Castillo, demeuré libre, gardant la confiance de la reine, a reconstitué aussitôt son cabinet comme il l’entendait. Il a gardé quelques-uns de ses collègues, le duc de Tetuan, le général Azcarraga. Il n’a pas mis M. Romero Robledo au ministère de l’intérieur, ce qui eût paru trop désobligeant pour M. Silvela ; il l’a mis au ministère d’outre-mer qui a aujourd’hui son importance, et il a placé au ministère de l’intérieur M. Elduayen, un conservateur habile et conciliant. Il aurait voulu, à ce qu’il semble, appeler au ministère des finances, à la place de M. Cos-Gayon, qui n’a pas été heureux, un ancien libéral allié de M. Sagasta, M. Camacho. M. Camacho n’a pas cru pouvoir accepter, et le nouveau ministre des finances est M. Concha Castaneda, un sénateur plus expérimenté peut-être que connu.

En un mot, M. Canovas del Castillo a refait son ministère avec la pensée de ne pas changer de politique. A la vérité, c’est un remaniement, ce n’est pas un changement de direction, et M. Canovas del Castillo a certes assez de talent, assez d’autorité pour faire tout ce qui sera possible. On ne peut cependant se dissimuler que les ministères ne se fortifient pas en se modifiant, que déplus la retraite de M. Silvela, sans être une menace immédiate pour le cabinet reconstitué, est tout au moins l’attestation visible d’une dissidence dans le parti conservateur. Cette petite crise, assez bénigne en apparence, facilement dénouée, elle a cela de grave et de particulier qu’elle se produit dans un moment où les difficultés les plus sérieuses, les plus pressantes sont peut-être moins dans la politique que dans les affaires financières et économiques. Depuis quelque temps, en effet, la Banque d’Espagne est elle-même dans un véritable état de crise par suite de ses opérations avec le trésor, de ses excès d’émissions, de l’insuffisance de ses réserves métalliques, d’une série de perturbations sur le marché. D’un autre côté, l’Espagne touche à l’expiration définitive de ses traités de commerce et l’incertitude qui en résulte a déjà son influence sur les affaires, sur les intérêts commerciaux et industriels. Tout cela se mêlant, se combinant, crée une situation qui n’est certes rien moins qu’aisée et où l’habile chef du ministère reconstitué n’aura pas trop de toute son autorité, de toute sa prévoyance, de toute sa résolution pour adoucir la crise que traverse l’Espagne.

Les révolutions ont leur destin, surtout dans le nouveau monde. On ne sait jamais ce qu’elles deviendront, où elles conduiront. Évidemment la révolution qui a fait du vaste empire brésilien une république n’a pas été heureuse jusqu’ici. On peut dire que la crise qui a décidé il y a deux ans cette hasardeuse transformation n’a pas cessé un seul instant, et ce n’est pas fini, puisqu’en quelques jours le Brésil est passé d’une pseudo-légalité au régime militaire, d’une dictature à une autre dictature par une sédition nouvelle. Les coups d’État s’enchaînent ! Au premier moment, il y a trois semaines, lorsque le président Deodoro da Fonseca s’est décidé, sans plus de façon, à dissoudre militairement le congrès et à suspendre toutes les libertés, il a paru avoir réussi. On a pu le croire, d’autant plus que dans le silence de l’état de siège on ne pouvait plus savoir ce qui en était. La vérité cependant n’a pas tardé à se faire jour, les mécontentemens et la résistance ont commencé à se manifester un peu de toutes parts. Une véritable insurrection a éclaté dans l’immense province de Rio-Grande de Sul, qui confine à l’Uruguay. Elle s’est rapidement propagée et elle est restée bientôt à peu près maîtresse de la région du Sud, tandis que dans le Nord l’agitation gagnait les provinces de Para, de Saint-Paul. Tout faisait prévoir un vaste mouvement provincial. D’un autre côté, à Rio-de-Janeiro même, l’adhésion au coup d’État restait fort douteuse. On s’était soumis par habitude ou par crainte. L’armée, qui était le seul appui du dictateur, paraissait elle-même ébranlée et peu sûre. La marine particulièrement, et ses chefs, ne cachaient pas leurs sentimens d’hostilité contre le nouveau régime. Il y avait, en un mot, tous les élémens d’une révolution nouvelle. Qu’est-il arrivé ? La marine a fait, sans plus attendre, son pronunciamiento, avec l’appui d’une partie de la population de Rio, et sans rencontrer une résistance bien sérieuse dans l’armée de terre. On s’est fort peu battu. Devant cette manifestation, le général Deodoro da Fonseca n’a trouvé rien de mieux que d’abdiquer le pouvoir, et on s’est hâté de lui donner pour successeur le vice-président de la république, le général Floriano Peixoto. La dictature de M. Deodoro da Fonseca avait duré dix-huit jours : elle a disparu sans éclat, ne laissant d’autre souvenir que celui d’un coup d’État, qui n’était peut-être qu’une affaire financière.

Comment tout cela va-t-il finir, maintenant ? Sans doute, le nouveau président, le général Floriano Peixoto s’est hâté de rappeler le congrès, de lever l’état de siège, de rétablir toutes les libertés supprimées, et à la nouvelle de ces évênemens, l’insurrection de Rio-Grande de Sul paraît avoir déposé les armes. C’est une chance de moins de guerre civile. Peut-être cependant serait-ce une singulière illusion de croire que tout est fini, que cette intervention nouvelle de la force pour rétablir une légalité bien équivoque elle-même, suffit pour assurer un ordre régulier et une longue paix au Brésil.


CH. DE MAZADE.