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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1855

Chronique n° 567
30 novembre 1855


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 novembre 1855.

Il y a, dans le discours par lequel l’empereur a clos l’exposition universelle des beaux-arts et de l’industrie, un mot qui a frappé vivement tous les esprits, qui a fait déjà le tour de l’Europe, parce que ce mot éclaire le conflit actuel et répond à un instinct général. De ce spectacle de tant de merveilles de l’industrie humaine accumulées autour de lui, le chef de l’état a pu faire jaillir sans effort une idée, un désir de paix. Dans le développement même du travail, il a pu saisir le besoin d’une pacification prompte et durable. « Mais pour être durable, a-t-il dit, la paix doit résoudre nettement la question qui a fait entreprendre la guerre ; pour être prompte, il faut que l’Europe se prononce, car sans la pression de l’opinion générale les luttes entre grandes puissances menacent de se prolonger, tandis qu’au contraire, si l’Europe se décide à déclarer qui a tort ou qui a raison, ce sera un grand pas vers la solution… » Il faut, en un mot, que toutes les politiques, toutes les tendances se dessinent, et que la vérité de tous les rôles s’éclaircisse. Pour quiconque réfléchit, le discours de l’empereur n’est ni une menace dirigée contre l’indépendance des peuples, ni une sollicitation inutile adressée à quelques gouvernemens dont la hardiesse n’égale pas le bon vouloir : c’est simplement l’expression précise d’une situation. De toutes parts et sous toutes les formes en effet, il se produit une même pensée, celle d’un effort généreux pour raffermir l’état de l’Europe et arrêter le développement d’une crise formidable. Il est dans le sentiment universel que chaque heure de ces trois mois qui sont devant nous va peser dans la balance des destinées européennes, et que si la paix n’est point faite dans ces trois mois, la guerre peut s’aggraver en se prolongeant, prendre des proportions inconnues, et soulever des questions dont il est aussi difficile de calculer la portée que de retarder l’explosion. De là l’invincible et immédiate nécessité pour les états de l’Europe de prendre l’altitude la plus propre à déterminer une conciliation qui éloigne ces menaçantes perspectives, de même que, pour avoir un caractère durable et efficace, la solution qui sera obtenue doit réunir toutes les garanties en faveur du droit et de la sécurité de l’Occident. Telle est donc la situation où l’Europe se trouve aujourd’hui placée, entre une paix qu’elle est intéressée à faciliter de tous ses efforts, de toute son influence, et une guerre dont les premiers effets, dans le cas de la prolongation des hostilités peuvent atteindre ceux-là même qui se réfugient dans une inerte et énigmatique indécision.

Or, en présence de cette situation et de cette trêve de trois mois laissée à la réflexion des gouvernemens et des peuples, où sont les chances de paix ? À quoi peut tenir surtout la continuation de la guerre ? En un mot, quelles sont les dispositions de chaque puissance ? Il y a sans doute des difficultés générales inhérentes à la nature de cette crise, qui présente tant de questions insolubles, plus insolubles même que celle qui a été l’écueil des conférences de Vienne ; mais enfin de ces difficultés peut naître aussi la possibilité d’un accord équitable. De toutes les puissances, la France est évidemment, celle qui a le plus de penchant, sinon le plus d’intérêt, à accepter une paix sérieuse et digne de ses sacrifices. La France heureusement n’a trouvé dans cette guerre que de légitimes sujets d’orgueil. Partout où ses soldats ont paru, ils ont été victorieux et ont contraint le monde à l’admiration. Le poids de son influence et de ses conseils s’est fait sentir en Europe et s’y fait sentir encore à coup sûr. La France n’a donc aucun intérêt à modifier, sans y être réduite, la nature d’une guerre qu’elle a commencée avec un but précis, — à fermer l’oreille à des propositions qui atteindraient l’objet primitif de ses efforts.

L’Angleterre, dit-on, serait moins accessible à des conseils pacifiques, ou, pour mieux dire, c’est lord Palmerston qui entretiendrait les instincts belliqueux du peuple anglais, afin d’assurer son ministère. D’abord nous ne croyons pas à ce pouvoir, d’un homme sur une nation accoutumée à donner une direction à ses ministres plutôt qu’à la recevoir d’eux, et si des propositions sérieuses étaient faites, le calcul très hypothétique prêté à lord Palmerston tournerait certainement contre lui. En outre l’Angleterre est entrée dans la lutte actuelle aux mêmes conditions que la France, avec les mêmes vues. Là où le but de l’alliance serait atteint pour la France, il serait évidemment atteint pour l’Angleterre. Unies par tant de liens dans cette question, les deux puissances n’ont rien à précipiter ni à redouter. Leurs préparatifs militaires n’ont point cessé ; bien loin de voir s’éloigner d’elles les autres pays, elles gagnent chaque jour à leur cause des adhésions utiles. La Suède n’a point signé de traité, comme on l’a dit, il est vrai ; mais ses sympathies pour l’Occident ne sont point un mystère. D’est donc dans la plénitude de leurs forces, avec l’assurance de voir s’accroître le nombre de leurs alliés, que l’Angleterre et la France sont prêtes, sans nul doute, à écouter toute proposition de paix.

Si la bonne volonté des puissances occidentales est réelle aujourd’hui, où donc est l’intérêt de la Russie elle-même ? N’est-il point dans la paix ? Certes les soldats du tsar ont combattu avec courage ; mais enfin leurs efforts ont été malheureux jusqu’ici. Partout, à Kinburn comme dans la mer d’Azof, à Sébastopol comme à Svéaborg, la Russie n’a éprouvé que des désastres ; En ce moment même. Omer-Pacha vient de passer l’Ingour eu Asie et de faire un mouvement qui peut avoir pour résultat de débloquer Kars, ce qui serait une double défaite pour les Russes. Il suffit d’un peu de prévoyance chez les hommes d’état de Pétersbourg pour pressentir les coups qui peuvent être frappés au printemps dans la Baltique par les puissances maritimes. Ce que nous voudrions rendre sensible par ces faits, c’est la bonne volonté qu’ont la France, et l’Angleterre de souscrire à une conciliation et l’intérêt qu’a la Russie à faire la paix. La puissante russe est obligée de se replier sans doute, mais en définitive elle plie devant la force des choses, devant l’ascendant infaillible des deux plus grandes nations du monde. S’il en est ainsi, serait-il donc si difficile de se retrouver encore sur ce terrain commun des conditions connues sous le nom des quatre garanties, qui ne subiraient peut-être que peu de modifications ? Quelle humiliation y aurait-il pour la souveraineté et les prérogatives du tsar à accepter la neutralisation complète de la Mer-Noire dans un moment où la flotte russe n’existe plus ? Ce qui est certain, c’est que tout est péril pour l’empire du Nord dans la continuation de la guerre, et que l’Angleterre et la France, après avoir détruit la prépondérance russe en Orient, seront conduites à la limiter également dans l’Occident, tandis que la paix est pour la Russie un moyen de réparer ses désastres. Il serait difficile de savoir encore ce qui sortira des conseils de l’empereur Alexandre. Si l’extrémité où elle est placée, ne suggérait pas une pensée de paix à la Russie, c’est qu’évidemment elle compterait encore trouver quelque point d’appui pour résister, et ici éclate cette nécessité d’une pression de l’opinion publique européenne dont parle le discours de l’empereur. Là est l’efficacité, de cette intervention puissante des peuples contraignant la Russie à la paix, en faisant le vide, autour d’elle, en la laissant convaincue et pénétrée de son isolement dans le monde. Tant que le cabinet de Saint-Pétersbourg n’aura point cette conviction désespérée, il est à craindre que les dispositions pacifiques qu’il peut laisser voir ne soient plus spécieuses que réelles.

Aussi est-il vrai de dire que la paix est dans la main de l’Allemagne plus que dans toute autre, parce que la Russie compte sur la neutralité ou l’immobilité de l’Allemagne. C’est là sa politique depuis l’origine. Toutes les fois qu’elle a vu les états allemands commencée à s’inquiéter et incliner vers les puissances occidentales, elle s’est hâtée de faire quelques concessions, un jour l’évacuation des principautés, un autre jour l’acception des quatre garanties : concessions simplement apparentes, qui cachaient une obstination invincible, mais qui avaient pour effet d’offrir un prétexte à beaucoup de dépêches et à une phase nouvelle d’inertie au-delà du Rhin. L’Allemagne, il faut le dire, a justifié toutes les prévisions de la Russie. Après avoir consenti à se déclarer dès le début contre les prétentions de l’empereur Nicolas, elle n’a pu concevoir la pensée d’appuyer d’une action quelconque des protestations solennelles en faveur du droit européen. L’Allemagne se laisserait-elle éclairer dans cette circonstance suprême ? sentira-t-elle le besoin de se prononcer ? Le cabinet de Berlin n’est point, dit-on, sans avoir eu une recrudescence de zèle pour la paix. Il aurait même ouvert, à ce qu’on pense, une de ces négociations qu’on désavoue quand elles ne réussissent pas, dont on se prévaut quand elles réussissent, et qui ne cachent en réalité aucune résolution sérieuse. La vraie politique de Berlin, elle se retrouve dans le discours que le roi Frédéric-Guillaume prononçait hier à l’ouverture des chambres prussiennes. Le roi de Prusse veut bien maintenir les déclarations qu’il a faites, mais sans contracter des engagemens dont on ne pourrait prévoir ni la portée politique, ni la portée militaire. C’est là ce que sa majesté prussienne appelle prendre une attitude indépendante, de nature à préparer une paix équitable et durable. Il serait curieux de savoir si le cabinet de Vienne accepte la solidarité dans laquelle le roi Frédéric-Guillaume l’enveloppe avec la confédération germanique tout entière. L’Autriche, en effet, a une position particulière au-delà du Rhin ; plus que toute autre puissance allemande, elle doit avoir à se prononcer dans la situation actuelle. Il est évident que la politique qu’elle a suivie jusqu’ici perdrait de son crédit par son inefficacité même, si elle se prolongeait. Les puissances occidentales n’ont point douté de l’Autriche ; on en pourrait douter pourtant, à voir cette dextérité singulière avec laquelle le cabinet de Vienne passe à travers toutes les difficultés d’un rôle resté malgré tout assez énigmatique. Il s’est présenté à bien des esprits, difficiles peut-être, une hypothèse qui ne laisse point d’avoir son prix : c’est que toute la politique de l’Allemagne et de l’Autriche pourrait consister à laisser la France et l’Angleterre d’un coté, de l’autre la Russie, épuiser leurs forces dans la lutte, pour s’interposer ensuite et faire prévaloir ce qu’on nomme l’intérêt, allemand sans faire d’inutiles sacrifices. L’hypothèse est absurde sans doute ; elle indique cependant une situation qui ne peut pas durer. Si l’Allemagne a des intérêts dans la question qui s’agite, c’est sous son drapeau qu’ils doivent s’abriter et vaincre. Au point de vue purement allemand, c’est là même une habileté qui peut devenir dangereuse. Elle a réussi jusqu’à présent, cela est vrai ; mais ne pourrait-elle pas conduire l’Allemagne à des difficultés terribles avec la Russie aussi bien qu’avec les puissances de l’Occident ? De la sorte la politique des cabinets germaniques aurait le résultat singulier de préparer à l’Allemagne des conflits avec tout le monde, sous prétexte d’épuiser toutes les combinaisons de la neutralité, et de rendre la conflagration actuelle plus gigantesque sous prétexte de travailler à la paix.

Soit que l’Allemagne se prononce résolument aujourd’hui, et contribue ainsi au rétablissement de la paix, soit qu’elle hésite encore, et qu’elle laisse à la Russie la ressource de continuer à s’abriter derrière son immobilité, l’alliance des puissances occidentales subsiste. Elle s’est manifestée par des faits publics et éclatans, comme aussi par ces visites de souverains qui se sont succédé. Le roi de Sardaigne vient à son tour de faire un voyage à Paris, où il a passé quelques jours à peine. Le roi Victor-Emmanuel a été accueilli avec une intime et sérieuse cordialité. Il méritait cet accueil pour la décision avec laquelle il est entré le premier dans l’alliance européenne, et il le méritait encore pour son caractère comme souverain. Le roi Victor-Emmanuel a recueilli l’héritage de cette popularité qui a toujours entouré au-delà des monts la maison de Savoie. Souverain d’un royaume constitutionnel, sa loyauté a singulièrement contribué à affermir les institutions libres données au Piémont par Charles-Albert, et c’est peut-être cette loyauté qui est le meilleur gage de la durée de ces institutions. Chose remarquable, dans la lutte si inopinément ouverte avec la Russie, où la France a-t-elle trouvé des alliés et des amis ? C’est surtout dans les pays libres. Quels sont les souverains et les princes qui sont venus en France depuis le commencement de la guerre ? La reine Victoria, le roi des Belges et son fils le duc de Brabant, le jeune roi de Portugal, le roi de Sardaigne, c’est-à-dire des souverains constitutionnels. Dans les pays où la liberté politique n’existe pas, les gouvernemens font plus ou moins des vœux pour la Russie, et l’opinion des populations, bien que favorable aux puissances occidentales, ne peut parvenir à se faire jour, à faire sentir son influence. N’est-ce point là un indice du rôle véritable de la France dans le monde, des idées qu’elle ne cesse de représenter à travers ses transformations et ses changemens politiques ?

Dans le cours de cette mémorable année, la France a pu offrir ainsi en peu de temps ce double spectacle d’un pays mettant en action sur un lointain théâtre sa puissance militaire, retrouvant sans effort le premier rang dans la guerre, et donnant l’hospitalité sur son sol à toutes les œuvres de la paix, recevant des souverains, des princes, les hommes les plus éminens de l’Europe, les uns et les autres attirés par l’exposition universelle. Il y a six mois révolus déjà que cette exposition commençait. Ce n’est qu’avec lenteur qu’elle se dégageait de son premier chaos, pour apparaître bientôt dans ses vastes et splendides proportions. Elle a fini l’autre jour au milieu d’une réunion immense où toutes les nations étaient représentées. La dernière séance a servi à mettre une fois de plus en présence la paix, d’où naissent tant de produits, et la guerre, qui trouble le travail. C’est aux peuples de choisir. Non pas que la paix soit préférable à tout, et doive être mise au-dessus des intérêts les plus essentiels et les plus précieux ; mais les peuples savent aujourd’hui où est le danger de conflagrations plus grandes et où est le moyen d’arriver à la paix sans sacrifier l’intérêt de l’Europe. Peut-être la séance de clôture de l’exposition universelle n’eût-elle point été moins significative et moins complète, si la politique s’était renfermée tout entière dans le discours de l’empereur, et lors même que le prince Napoléon n’eût pas cru devoir évoquer d’autres pensées et d’autres souvenirs qui semblaient assez étrangers à la circonstance. Quant à l’intérêt spécial de la séance de clôture de l’exposition, il est surtout dans la distribution des récompenses, distribution libérale et magnifique, qui est allée chercher les artistes de tous les pays, les industriels et les ouvriers étrangers aussi bien que les ouvriers et les industriels français. Croix, médailles, distinctions ont servi de couronnement à cette grande revue des arts et de l’industrie. On ne saurait s’en plaindre. Quand il créa la Légion-d’Honneur, l’empereur autrefois eut une pensée élevée en instituant une distinction unique devant laquelle tous les services étaient égaux. Il ne faudrait pas cependant que cela conduisit à établir une égalité factice, une égalité qui ne peut pas exister entre des services libéraux, désintéressés, et un travail qui trouve en lui-même une première récompense, conforme à sa nature par les profits qu’il donne. Il ne faudrait pas que cela eut particulièrement pour résultat de procurer à quelque industriel l’avantage de vanter ses produits en signant d’un haut titre dans la Légion-d’Honneur. Maintenant quelles seront les conséquences pratiques de cette grande exposition ? Sera-ce le point de départ d’une ère nouvelle pour l’industrie et le travail ? Hélas ! il n’est pas plus facile aujourd’hui qu’hier de rendre accessible à tous les hommes ce qui est le partage du petit nombre, d’affranchir l’agriculteur de la partie brutale de sa peine, de mettre tout le monde en possession du crédit, d’effacer les restrictions des lois commerciales. Dans tout cela, même ce qui est possible et juste est l’œuvre du temps, de la sagesse et d’une politique prévoyante.

Ainsi se succèdent les événemens publics, tandis que les hommes passent sur la scène et disparaissent comme pour marquer le cours des choses. Ces disparitions même ont parfois un caractère soudain et imprévu qui rend plus sensible le vide qu’elles laissent au milieu d’une société si accoutumée pourtant à voir les hommes se succéder avec une effrayante rapidité. En peu de jours, la mort a frappé l’amiral Bruat, M. le comte Molé et M. Paillet : l’homme de guerre ; l’homme d’état et le jurisconsulte ont été enlevés par un coup subit. L’amiral Bruat s’était fait remarquer ; il y a dix ans, par son intelligente activité dans les affaires de Taïti, dans ces affaires qui furent, si l’on s’en souvient, un événement, une petite question d’Orient entre la France et l’Angleterre. Envoyé aux Antilles après l’émancipation des esclaves, il s’était employé à adoucir cette périlleuse transition, et il arrivait dans la Mer-Noire au commencement de la guerre avec une expérience acquise mêlée à un ardent courage. On peut dire que l’amiral Bruat est mort, lui aussi, dans sa victoire, car nul n’avait plus contribué que lui à organiser, à décider le succès de nos armes par son énergie, par son impulsion. Nommé amiral, il n’a atteint à ce haut degré de la hiérarchie militaire que pour mourir au moment où il allait toucher les côtes de France. C’est à la vie politique qu’a été enlevé M. Molé. Bien que retiré de la scène, il avait gardé cette considération qui est le privilège d’une noble existence publique. Jeté enfant dans la révolution et ayant souffert par elle, parvenu aux affaires sous l’empire, ministre et pair sous la restauration, président du conseil sous Louis-Philippe, enfin simple membre de l’assemblée législative sous la république, M. Molé avait toujours occupé une grande place par ses lumières, par son expérience et sa droiture conciliante. Nul plus que lui ne pouvait exercer une haute influence dans la pratique du régime constitutionnel, où il portait la connaissance des choses et des hommes, une autorité tempérée de bienveillance. Cette influence, l’ancien président du conseil du roi Louis-Philippe l’a exercée longtemps, et on ne peut oublier son grand rôle dans des heures critiques de la dernière monarchie ; M. Mole avait la distinction éminente d’un autre temps avec l’esprit de notre siècle. C’est le représentant d’une génération qui s’en va. M. Paillet n’avait fait que passer dans la politique. L’homme marquant en lui était le jurisconsulte, l’orateur du barreau, et c’est au barreau même qu’il a été frappé comme un soldat. Chez M. Paillet ; le caractère égalait le talent, la conscience était au niveau des lumières. Chacun de ces hommes semblait représenter un talent ou un mérite de notre pays et de ce siècle.

On ne peut nier assurément qu’il ne se révèle une certaine poésie dans notre temps comme dans tous les temps de fermentation ; mais c’est une poésie éparse et confuse, que nul n’est parvenu à recueillir et à fixer. Elle est dans le mouvement des choses, dans les contrastes de la fortune, dans les luttes de la race humaine, livrée à toutes les influences et marchant, vers l’inconnu. Les spectacles s’accumulent derrière nous et devant nous, et, à mesure qu’ils se déroulent, on dirait que l’inspiration individuelle diminue et s’efface, que l’esprit devient moins propre aux exquises et savantes délicatesses de ce grand art de la poésie. Hélas ! dans cet art, le plus élevé et le plus charmant de tous, il arrive ce qui est arrivé dans bien d’autres sphères de l’activité humaine : on a élargi les limites du domaine de l’esprit, on a bruyamment conquis la liberté de tout dire, de varier et de renouveler toutes les formes ; on n’a point vu que, cette liberté une fois conquise, il restait le plus difficile, le plus essentiel, que ces prérogatives nouvelles n’étaient qu’un piège, si l’intelligence contemporaine n’avait point en elle sa règle, son idéal et son but. Les premiers venus dans ce mouvement de rénovation ont été les victorieux et les privilégiés. Ceux-ci ont eu encore quelques successeurs ; puis est arrivée la multitude poétique, la foule inhabile et obscure. L’art nouveau, cet art qui était sorti de luttes ardentes, est allé se perdre dans les apothéoses vulgaires, dans les réhabilitations matérielles ou les fantaisies excentriques, dans les divagations humanitaires ou les puérilités sonores, et, au milieu d’un monde indifférent, les poètes ont fini par ne plus élever qu’une voix sans puissance et sans écho, à l’exception de quelques talens généreux. Les poètes de nos jours, ceux qui aspirent à l’être, ont coutume de se plaindre de leur siècle qui les oublie, des critiques eux-mêmes qui ne saluent pas aussitôt leur génie. Ils disent vrai, s’ils parlent d’une certaine atmosphère générale peu favorable à leurs inventions ; ils se trompent, s’ils croient que tout est malveillance à leur égard. Quoi qu’ils en disent, on ne peut se défendre d’un certain intérêt en feuilletant ces recueils destinés au public, et dont la plupart, hélas ! sont ignorés de celui à qui ils s’adressent. Par malheur, il manque à tous ces vers la pensée qui les fait vivre, et même une certaine correction de langage propre à mettre hors de doute leur nationalité française. Donc la poésie aujourd’hui, la poésie écrite et parlée, n’est point dans une heure propice, et cependant les vers se succèdent avec la régularité des saisons : ils naissent avec le printemps, ils meurent avec l’hiver.

Contes, méditations, élégies, dithyrambes, poèmes, c’est la moisson de chaque année. Les femmes elles-mêmes ne sont point les dernières à mettre leur faisceau dans cette moisson inconnue. La poésie des femmes a d’habitude une sorte de grâce émouvante et de tendresse élégiaque. Ce fut le caractère de quelques rares talens de femmes qui se trouvèrent mêlés à la rénovation contemporaine. En est-il ainsi des Cobtes du Cœur de Mme Hermance Lesguillon et des vers que Mme Claire Brunne décore du titre d’Amour et Philosophie ? Les deux auteurs, on n’en peut disconvenir, poursuivent de leur mieux la poésie, et la poésie ne se laisse point atteindre. Certes le cœur a ses secrets, ses troubles et ses drames, qui sont l’éternelle source de l’inspiration poétique. Mme Lesguillon ne pense pas sans doute avoir puisé très directement à cette source en réunissant quelques fragmens sur l’Exil de l’Ame, la Vie à deux ou les Démolitions de Paris. Mme claire Brunne a visiblement un but plus vaste et plus profond, bien qu’elle compare ses vers à une fleur des champs née sans culture, par la force du soleil. C’est une imagination facile à enflammer, et qui se révolte aisément contre l’amour tel que le pratique ou l’entend le siècle, contre le joug de l’homme. Ceci vient un peu, ce nous semble, de l’émancipation de la femme encore plus que de l’amour véritable ou de la philosophie. Dans un de ses morceaux sur Ham et son captif d’autrefois, l’auteur montre sur la table du prisonnier des livres épars, « Sand, Brunne, etc. ; » il est à croire que le captif de Ham avait d’autres préoccupations et d’autres pensées. Au fond, avec une certaine ardeur d’imagination féminine, l’auteur d’Amour et Philosophie met sur le chemin de cette poésie humanitaire et sociale, chimère d’esprits inexpérimentés et enivrés qui croient remuer des idées parce qu’ils agitent de grands mots dans leurs vers amples et vides. Il serait facile de rattacher à cet ordre d’inspirations, bien qu’avec des nuances diverses, les Croyances de M. Jules Marchesseau et les Songes et Réalités de M. Jules Rouquette. Ce n’est pas que l’auteur des Croyances n’émette quelques idées qui ont leur justesse : il croit à la nécessité de réagir contre l’esprit matérialiste et mercantile de notre siècle ; mais son idéal, où va-t-il le chercher ? Il se dit le dernier venu dans la grande armée de la révolution. La révolution a pu avoir elle-même sa poésie gigantesque et sinistre ; elle n’a point enfanté de poésie et elle n’a point eu son poète. Qui ne voit en effet que les doctrines révolutionnaires, dans leur essence, sont ce qu’il y a de plus mortel pour l’imagination humaine ? M. Marchesseau prend donc un étrange moyen pour relever la poésie, en s’attelant au char sous lequel elle périt broyée. Quant aux Songes et Réalités de M. Jules Rouquette, il ne serait point aisé de distinguer la pensée de l’auteur, si lui-même il ne disait que dans chaque homme il y a un pape, que le moindre chaume a un autel suffisant, et que l’empire, c’est l’humanité ! Sait-on le caractère principal de ces vers qui ont plus ou moins une teinte révolutionnaire et sociale ? C’est l’incertitude intellectuelle et morale et la prétention d’élever cette incertitude à l’état d’affirmation et de croyance. Dans les Fleurs de Vendée, de M. Emile Grimaud, il y a plus de fraîcheur et de grâce, soit que l’auteur chante le serpolet ou le renouveau, soit qu’il recueille quelque légende vendéenne. C’est une muse simple et jeune, facilement inspirée et doucement vibrante aux souffles amis du lieu natal. Ainsi se succèdent ces vers, enfans de l’année actuelle, la plupart inconnus et méritant leur obscurité, quelques-uns gracieux et faciles, tous s’en allant comme ces feuilles qui tombent en tournoyant à la saison mauvaise. Les feuilles vont se mêler à la neige et jonchent le sol ; mais sous cette couche épaisse et froide couve l’étincelle qui réchauffe encore le sein de la terre. Qu’il en soit ainsi de l’âme humaine, réchauffée par une étincelle intérieure et préparée à porter ses fruits nouveaux de poésie et d’inspiration.

Ce ne sera point seulement un symptôme littéraire, ce sera aussi le signe du réveil des esprits et des âmes, en un mot de l’activité morale, de la juste et saine activité, souvent interrompue par les événemens qui viennent la détourner ou la fausser. Là est le lien des lettres et de la politique. Ce qu’est la politique aujourd’hui sous le rapport général, au point de vue de la situation respective des principales puissances de l’Europe, dans la grande crise qui tient le monde en suspens, on a pu le voir déjà. C’est à travers les diversions émouvantes et redoutables d’une question considérée à bon droit comme universelle que chaque peuple a pour l’instant à s’administrer et à conduire sa politique intérieure. Une nouvelle session législative s’ouvrait récemment à Bruxelles, à Turin et Athènes, des élections gouvernementales se terminaient en Suisse, et partout on pouvait apercevoir, ce semble, dès les premiers actes, comme un reflet de la situation de chaque pays. En Belgique, on le sait, il y a depuis quelque temps en fonctions un ministère catholique au fond, mais dont les principaux membres, tels que M. Vilain XIIII et M. Dedecker, se sont proposé de faire prévaloir une politique de modération et de conciliation entre les partis. C’est en présence de ce ministère que les chambres ont repris leurs travaux, que le roi a prononcé son allocution habituelle, et que les deux corps du parlement ont eu à discuter leur réponse au discours de la couronne. Dans le sénat, la question n’a point été, douteuse, elle a été promptement résolue en faveur du gouvernement actuel. Dans la chambre des représentans, la réponse au discours du roi a fini par être également votée, telle que la présentaient les amis du cabinet. Il s’en faut cependant que le ministère ait eu ici une victoire incontestée. Un paragraphe de l’adresse n’a été adopté que par une faible majorité, ou plutôt c’est un amendement proposé sur ce paragraphe, secrètement hostile, qui a réuni une assez imposante minorité et a montré les deux fractions de la chambre presque en équilibre.

Les luttes d’opinion existent aussi dans le Piémont. Tous les partis se sont confondus cependant dès l’ouverture du parlement dans un témoignage de sympathie et de concours offert au roi Victor-Emmanuel, en présence des malheurs qui l’ont frappé depuis un an et de la guerre dans laquelle il est engagé de concert avec la France et l’Angleterre. C’est là le premier acte des chambres piémontaises, le plus significatif et le plus sérieux. À la veille de la session, le gouvernement avait nommé président du sénat M. le marquis Alfieri ; la chambre des députés a élu à son tour pour son président M. Boncompagni : deux choix certes des plus rassurans pour toutes les opinions, et qui sont, on peut le croire, un gage de modération aussi bien que de concorde entre tous les pouvoirs publics. C’est donc sous des auspices favorables que s’est ouvert le parlement piémontais, et que le roi a pu entreprendre son voyage en France et en Angleterre. Il ne s’ensuit nullement que les questions intérieures ne renaîtront pas entre les partis ; elles renaîtront sans aucun doute, et elles ont leur gravité. Du dehors même des démêlés qui existent avec Rome, il en est une surtout qui peut prendre une importance particulière en raison de la situation présente et des efforts imposés au pays : c’est la question des finances. Le président du conseil, M. de Cavour, a laissé pressentir un déficit considérable, qui s’élèvera à 28 millions. D’un autre côté, les questions d’impôts sont vivement agitées depuis quelque temps. C’est sur ces points, selon toute probabilité, que porteront les principaux débats parlementaires. Prétendre que les partis ne tireront point avantage de cette situation, des souffrances des populations, et que, la discussion s’animant, la politique tout entière du gouvernement ne sera pas mise en cause, ce serait trop dire ; mais il y a un fait à constater, de quelque façon qu’on le juge : le difficile serait de remplacer le cabinet actuel. Le talent de M. de Cavour, l’habileté avec laquelle il a su manier les institutions constitutionnelles expliquent l’ascendant qu’il a pris dans le conseil et dans les chambres. Il est vrai de dire aussi que peu d’hommes publics dans le Piémont se soucieraient de recueillir son héritage, de sorte que M. de Cavour trouve la garantie de son maintien au pouvoir dans la situation qu’il s’est faite, et que son habileté d’homme d’état est engagée à aplanir les difficultés politiques et financières qui sont devenues un des élémens de la situation intérieure du royaume piémontais.

La Suisse, ou du moins Genève, vient d’avoir aussi sa petite agitation politique. M. James Fazy a été de nouveau porté au pouvoir par une coalition du parti radical et des catholiques. Cette alliance était déjà passablement étrange ; mais cela n’a point suffi, et en réalité l’élection de M. Fazy a été emportée par des bandes enrégimentées d’avance. Ces bandes, qui avaient eu la fantaisie singulière de prendre le nom de zouaves, ne se faisaient faute de violences à l’égard des électeurs connus pour leur opposition à M. Fazy. Beaucoup de ceux-ci étaient maltraités et enfermés dans une caserne voisine sous bonne garde. Grâce à ces procédés, on conçoit que les radicaux n’ont point eu de peine à rester maîtres du scrutin, dont le résultat a été proclamé au milieu de toute sorte de clameurs. Les vainqueurs ont bruyamment célébré leur triomphe. On a dit que le parti modéré avait triomphé en M. Fazy. C’est un peu par décision probablement qu’on a fait de l’ancien révolutionnaire le chef du parti de la modération. Par malheur, à Genève il y a de plus d’un coté dans les partis de ces alliances comme celle qui a mis les catholiques en contact avec le nouveau chef du pouvoir.

De tous les états constitutionnels de l’Europe et du monde, certes le plus malheureux aujourd’hui et le plus tristement inspiré, c’est la Grèce. La vie constitutionnelle elle-même, il faut le dire, n’a rien de bien sérieux à Athènes. Le roi Othon ouvre ou ferme son parlement, cela n’est pas d’une grande conséquence et ne touche point au fond des choses. Le roi a donc rouvert récemment les chambres, et son discours d’inauguration est un exposé de la situation du royaume hellénique. On peut en conclure que le roi Othon a remporté une grande victoire : il a renversé son ministère, le ministère où siégeaient, on s’en souvient, M. Mavrocordato et le général Kalergi. Il est vrai que le cabinet nouveau est loin d’être assuré de vivre et qu’il en est encore à se compléter. Le roi Othon multiplie du reste les protestations de neutralité : sage politique à laquelle son gouvernement aurait dû plutôt se rattacher, qui servait tous ses intérêts, et que l’Angleterre et la France ont été obligées d’imposer à de puérils, à d’aveugles entraînemens. Quelle que soit sa résignation actuelle, la Grèce souffre visiblement de la situation qu’elle s’est créée ; elle souffre de tant de vœux trompés, de tant d’espoirs déçus, ou, pour dire plus vrai, de tant de chimères dissipées. Le croirait-on ? après les révélations significatives des desseins de l’empereur Nicolas, de son opposition nette et tranchée à tout agrandissement du royaume hellénique, il y a encore des journaux grecs qui ont foi au cordial et sympathique appui des tsars ; ils font leurs efforts pour ne pas laisser paraître leurs vœux en faveur de la Russie, ils n’y réussissent pas ; ils publient ses défaites, mais ils les pallient. Ils sont bien forcés de respecter l’Angleterre et la France, qu’ils appellent leurs protectrices ; ils sont bien loin d’adhérer à leur cause, et ils se rejettent sur leur alliée, la Turquie. Que les Anglais et les Français battent les Russes, soit ; mais on peut pronostiquer sans crainte que les Turcs, laissés à eux-mêmes, seront complètement détruits. Ainsi parlait récemment un des journaux les plus sérieux, les plus modérés d’Athènes, le Spectateur de l’Orient, et il choisissait tout juste le moment où les Turcs étaient victorieux à Kars, où Omer-Pacha battait les Russes au passage de l’Ingour. Que les sujets du roi Othon n’aiment pas les Turcs, cela se conçoit, et il n’y a point à s’en étonner. Avant de signaler avec tant de zèle cependant le désordre des provinces ottomanes, il faudrait que le royaume hellénique parvint à se purger du brigandage qui le dévaste et qui menace le gouvernement lui-même : c’est là une œuvre sérieuse et plus sensée que cette triste politique sur laquelle il faut avoir l’œil sans cesse pour que la complicité clandestine ne devienne pas une complicité directe et avouée.

La lumière se fait jour de plus en plus sur la dernière révolution qui s’est accomplie à Montevideo, sur les intrigues qui l’ont préparée et sur les projets dont elle devait faciliter l’exécution. Heureusement la guerre civile a été pour le moment conjurée ; un gouvernement, national dans son origine comme dans ses tendances, provisoire, il est vrai, a remplacé le pouvoir constitutionnel que la légalité n’a pu sauver. Il s’est rétabli une apparence d’ordre ; quelques élémens, dont l’union pourrait servir un jour à la réorganisation du pays, se sont rapprochés sous la pression d’un grand danger, et ce qui est encore plus important, la situation a provoqué une espèce d’intervention étrangère ; parfaitement désintéressée, qui, sans autres moyens d’action que la force morale, s’est fait accepter et compter par tous, a exercé une influence décisive du caractère le plus honorable, et a peut-être jeté les bases d’un accord européen trop longtemps ajourné, pour préserver la République Orientale des périls qu’elle a laissés s’aggraver dans son sein et autour d’elle. C’est contre l’ambition brésilienne, il faut bien le dire, qu’est dirigé ce qui s’est fait et ce qui reste encore à faire. Nous souhaitons qu’on le comprenne enfin à Rio-Janeiro. Ce pays, qui a des déserts immenses à peupler et à féconder par le travail, doit, selon les expressions d’un journal de Montevideo, cesser de rêver des conquêtes sur une nationalité qui le repousse, consacrer ses trésors à rendre ses fleuves navigables et à relier ses provinces entre elles, au lieu d’augmenter outre mesure ses forces de terre et de mer pour inquiéter ses voisins, et renoncer de bonne foi à des projets impolitiques et injustes auxquels il a déjà trop sacrifié. Malheureusement le Brésil est dans une mauvaise voie depuis la coalition de 1850, qui a renversé le pouvoir du général Rosas à Buenos-Ayres, et dont il a ensuite cherché à tirer parti dans l’intérêt exclusif de sa politique envahissante. Les derniers événemens de Montevideo ne le prouvent que trop.

En effet, il n’est plus permis de douter que les troubles du 28 août, qui ont amené la retraite du général Florès, n’aient été directement fomentés par le ministre brésilien, M. le docteur Amaral, qui lui-même ne devait suivre en matière aussi grave que les inspirations de son gouvernement. Les révélations contenues à cet égard dans le message d’abdication du président, en date du 9 septembre, sont accablantes. La publication de la brochure toute brésilienne de M. Andréa Lamas avait été le manifeste de la conspiration ; puis les violences d’une presse dévouée au Brésil avaient forcé le gouvernement à prendre quelques mesures défensives que la commission permanente du congrès avait sanctionnées. M. Amaral s’est déclaré ouvertement pour une opposition factieuse dont les desseins n’étaient plus un mystère, et qui affichait la résolution de renverser sans retard le pouvoir constitutionnel du général Florès. Celui-ci, à qui tout le plan de ses ennemis avait été révélé par des avis secrets envoyés de Rio-Janeiro même, et qui voyait leur travail dans là capitale et dans la campagne ne concorder que trop avec des informations aussi précises, crut devoir alors, malgré l’attitude prise par le ministre brésilien, lui demander si le gouvernement légal pouvait compter sur l’assistance des troupes impériales dans le cas où l’ordre serait troublé par quelque tentative de révolution. M. Amaral, contrairement aux stipulations les plus formelles des traités qui ont réglé l’occupation de Montevideo par les forces brésiliennes, se refusa à tout engagement. Une pareille réponse était significative. Si elle ne laissa plus aucune illusion au général Florès, elle dispensa ses adversaires de garder désormais le moindre ménagement. Certains de l’appui moral du Brésil, ils brusquèrent donc le dénoûment, et le président ayant quitté la ville, ils se crurent les maîtres de la situation. Heureusement la réaction se prononça aussitôt.

La révolution avait été l’effet d’un coup de main, d’une surprise. C’était l’œuvre de la ville seule, et dans la ville d’une minorité audacieuse alliée à l’étranger contre la patrie. Le général Flores pouvait en appeler à la campagne ; son honneur même semblait lui en faire un devoir, et le retour inespéré du célèbre don Manuel Oribe, qui, malgré le souvenir des rigueurs que lui avait commandées Rosas, a conservé au grand prestige dans la Bande-Orientale, lui offrait la possibilité d’une alliance dont le poids serait très considérable. En un mot, tout annonçait le renouvellement de la guerre civile. Ce fut le commerce étranger qui s’émut tout d’abord de cette affligeante perspective. Bientôt la plupart des intérêts conservateurs du pays s’unirent à lui pour conjurer une aussi grande calamité, et leurs efforts trouvèrent un point d’appui précieux dans les représentans officiels de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne à Montevideo, qui étaient également frappés de la gravité de la situation, qui avaient déjà interposé leurs bons offices pour prévenir une rupture entre le général Florès et le ministre du Brésil, et qui d’ailleurs, témoins impartiaux d’une lutte inégale, n’avaient pas attendu le résultat pour réprouver les intrigues de M. Amaral dont le but est tout à fait contraire aux engagemens comme aux intérêts des puissances européennes dans la Plata. Néanmoins ce n’eut pas été assez d’une coalition aussi respectable pour rétablir, ne fût-ce que momentanément, un peu d’ordre et de tranquillité dans la république de l’Uruguay, si le général Florès n’avait fait preuve d’une rare abnégation en consentant à résigner la présidence sous certaines conditions, d’ailleurs très justes et très modérées. Ainsi les troupes improvisées à Montevideo devaient être désarmées ; le gouvernement provisoire, issu de la révolution du 28 août, devait faire place à une administration dirigée par le président du sénat, qui est le suppléant constitutionnel du chef légal de l’état, et cet accord devait être placé sous la garantie morale des légations d’Espagne, de France et d’Angleterre. Ces conditions ont été fidèlement accomplies, et le président du sénat, M. Bustamante, vieillard respectable et intelligent, a pris d’une main assez ferme, malgré son grand âge, ce gouvernail très difficile à tenir, au milieu des frémissemens de la faction vaincue. « Tu trembles, pauvre homme ! » lui dit le jour de son installation un milicien grossier. « Oui, je tremble, répondit M. Bustamante, mais c’est de vieillesse. » Au reste, n’étant ni un militaire, ni un chef de parti, quelque respectable, bien intentionné et même intelligent qu’il puisse être, on conçoit que M. Bustamante ne suffira pas longtemps aux exigences de la situation. Tout indiquerait donc pour un avenir prochain le général Oribe, qui a des talens, du patriotisme, de la probité et beaucoup de vigueur, si en lui l’allié ou le lieutenant de Rosas, qui a tenu Montevideo assiégé pendant dix ans, ne faisait pas un grand tort au président de 1837, dont l’administration s’annonçait alors sous les plus heureux auspices.

Que va faire le Brésil dans cette crise que sa diplomatie a provoquée ? C’est ce que rien ne laisse encore pressentir. Avant qu’on put connaître à Rio-Janeiro le dénouement pacifique de la révolution opérée contre le général Florès, le gouvernement brésilien avait envoyé très précipitamment à Montevideo un de ses hommes d’état les plus considérables, M. le vicomte d’Abaete, plus connu sous le nom de Limpo de Abreu, qui a plusieurs fois occupé le ministère des affaires étrangères. On suppose, d’après son importance, qu’un pareil personnage a carte blanche, et par exemple qu’il est investi de pouvoirs suffisans pour trancher, sans en référer à sa cour, la question capitale du rappel ou du maintien des troupes brésiliennes dans la Bande-Orientale ; mais il arrivait à peine, à la date des dernières nouvelles, et quoique l’opinion du gouvernement provisoire fut arrêtée sur ce point, opinion à laquelle tous les partis et tous les états riverains de la Plata sont évidemment ralliés par conviction ou par irrésistible entraînement, M. d’Abaete n’avait pas encore été mis en demeure de se prononcer. Cependant on peut regarder comme moralement impossible la continuation de l’occupation brésilienne, quelles que doivent ou puissent être les conséquences d’une mesure qui laissera le pays livré à lui-même. Ce sera pour la Bande-Orientale une épreuve sérieuse dans l’état de division et de démoralisation où se trouvent les élémens de cette nationalité si turbulente. Espérons que les grandes puissances européennes, qui ont des droits à y exercer et des intérêts à y protéger, l’aideront a se réorganiser par un appui moral dont elles jugeront sans doute à propos de fortifier l’action.

Nous regrettons d’avoir à juger aussi sévèrement la diplomatie du Brésil dans la Plata ; mais elle ressemble trop à celle des États-Unis dans le golfe du Mexique jusqu’à l’isthme de Panama pour que nous ne la réprouvions pas avec la même énergie. Ce ne sont pas là des exemples que doive suivre le cabinet de Rio-Janeiro. Une politique envahissante au midi, et à l’ouest du coté du Paraguay, lui aliénera l’opinion publique en Europe, qui est cependant disposée à lui tenir compte de ses progrès en tout genre et de la stabilité de ses institutions. Il n’y trouvera d’ailleurs aucune force de plus pour résister aux exigences des Américains du Nord sur le fleuve des Amazones. Tout conseille donc au Brésil de rassurer ses voisins par une attitude moins menaçante, et de s’entendre au contraire loyalement avec eux pour appeler à la vie les solitudes de cette partie du Nouveau-Monde, qui, depuis l’ouverture de la navigation du Parana et de ses affluens aux pavillons étrangers, attirent et doivent attirer de plus en plus le commerce et l’émigration.

Il se fait en ce moment des efforts extraordinaires, quelques-uns du caractère le plus singulier et le plus hardi, pour reconnaître quel parti on peut tirer des cours d’eau qui sillonnent les provinces du nord de la confédération, et qui de la rive droite du Parana donneraient accès à Salta, à Juguy, aux profondeurs du désert appelé le Grand-Chaco. Les États-Unis, qui ont pris fort au sérieux la liberté de navigation dans la Plata, ont sur ces eaux un bateau à vapeur, le Waterwitch, qui, comme on le sait, a remonté le Paraguay jusqu’à la province brésilienne de Mattogrosso, et qui fait l’hydrographie des grandes artères. Ce n’était pas assez, car le Waterwitch a un trop fort tirant d’eau pour explorer les affluens, aussi peu connus que mal réglés, des lignes principales. On a donc lancé un petit steamer de cent douze pieds de long sur quatorze de large, et d’une force de douze chevaux, qui navigue sur deux pieds de profondeur, et qui a débuté par remonter le Salado jusqu’à quarante lieues en ligue droite de la ville de Santa-Fé ; mais le chemin qu’il a parcouru est de plus de cent, à cause des sinuosités de la rivière. Cette expédition, qui s’est faite au mois de juillet dernier, sous les ordres du capitaine Page, de la marine fédérale, n’a rencontré d’autre obstacle qu’une baisse très rapide de la rivière, qui n’a pas permis de remonter plus haut que le 30e degré 11 minutes sud. Il faudra donc la renouveler dans une saison plus favorable. Néanmoins elle a mis hors de doute la navigabilité du Salado, dont le lit, souvent extravasé en marécages impraticables, acquerrait plus de profondeur, si le cours des eaux était réglé par quelques travaux qui suivraient l’établissement de l’homme sur ses bords. Il traverse d’ailleurs une vaste plaine d’alluvion, dont le sol se prêterait merveilleusement à la culture, et passe de distance, en distance au pied de contreforts peu élevés, couverts de forêts magnifiques. On ne vit pas un seul Indien. Mais le voyage de la Yerva (c’est le nom du petit vapeur américain qui a remonté le Salado), par cela même qu’il s’est opéré avec toutes les ressources de la science moderne, sous la direction d’habiles officiers et selon toutes les règles de l’art, a bien moins de caractère qu’une autre expédition tentée et accomplie presque en même temps sur le Rio-Vermejo, qui descend des frontières de la Bolivie au Paraguay, un peu au nord de Corrientes. Ce n’était pas cette fois la merveille de notre siècle, un bateau à vapeur, qui étonnait le désert, c’était une caisse informe, lourde, gauche, incapable de manœuvrer, un bateau primitif, quoique dans de grandes proportions, grossièrement construit, plus grossièrement équipé et gréée sans voiles, sans mâture, presque sans gouvernail, et sans propulseur d’aucun genre, qu’un Américain du nord lançait sur le Vermejo, à quelques lieues de la petite ville d’Oran, pour arriver jusqu’au Paraguay, à la grâce de Dieu… Et il y est arrivé. On l’avait appelé le Mataco, du nom de la tribu d’Indiens qui habite le pays où a été conçu cet aventureux projet. Nous avons sous les yeux une partie du journal du voyage, qui, retardé par mille accidens, a été démesurément long. Perte de la baleinière dès les premiers jours, ruptures multipliées des ancres (et quelles ancres !), échouages quotidiens sur des bas-fonds, sur les rives incertaines du fleuve, sur des flots formés de troncs d’arbres enchevêtrés, au milieu desquels la barque, irrésistiblement entraînée par le courant, s’enfonçait violemment ; égaremens dans des remous où elle tournoyait des heures entières sans pouvoir se dégager et reprendre le fil de l’eau ; maladie et mort du chef de l’expédition, M. Hickman, dont cette entreprise était l’idée fixe, laborieusement réalisée : aucune difficulté, aucun obstacle, n’auraient manqué au voyage du Mataco, si les Indiens qu’il a rencontrés de loin en loin n’avaient été inoffensifs, souvent même secourables. Quant à la physionomie du pays, elle est la même que celle de la vallée du Salado ; mais on n’a pas retrouvé les points de repère indiqués sur une carte dressée d’après une exploration antérieure du Vermejo qui remonte à 1790.

Nous ne croyons pas nous méprendre en donnant quelque importance à cet ordre de faits. Quelque imparfaits que soient de pareils essais, combinés avec l’émigration européenne qui se porte dans le Parana et au Paraguay, ainsi qu’avec le mouvement provoqué dans la province de Catamarca par la découverte de mines très riches, ils n’en prépaient pas moins la paisible conquête du désert ou sur la nature ou sur les misérables Indiens qui achèvent d’y mourir. Malheureusement il n’en est pas de même plus au sud, sur le territoire de la province de Buenos-Ayres. Là, pendant quelque temps, les Indiens, qu’avaient contenus pendant nombre d’années la terreur du nom de Rosas et sa remarquable habileté à les maîtriser, ont relevé la tête et recommencé leurs incursions dévastatrices contre les établissemens agricoles ou plutôt contre les grands élevages de bestiaux qui font la richesse du pays, et dont la multiplication devient pour l’Europe un besoin de premier ordre. Leurs bandes sont nombreuses, car de ce coté, entre la frontière du Chili et celle de Buenos-Ayres, il existe encore des tribus puissantes et redoutables avec lesquelles le gouvernement chilien lui-même, qui est le mieux organisé de l’Amérique du Sud, croit devoir garder certains ménagemens. Et ce qui pourrait aggraver la situation, c’est que quelques gauchos, anciens partisans de Rosas, proscrits ou se croyant menacés, auraient grossi les rangs des sauvages pour se venger de la société qui les repousse. La guerre contre les Indiens est donc aujourd’hui un des embarras du gouvernement de Buenos-Ayres, qui, à la date des dernières nouvelles, avait un grand désastre à réparer dans la campagne. Un détachement de cent trente hommes à peu près, d’autres correspondances disent près de deux cents, venait d’être exterminé par les sauvages, sans qu’il en échappât un seul. On craignait qu’enhardis par ce succès et par leur nombre, qui s’élevait à cinq mille, ils ne pénétrassent dans les départemens plus rapprochés de la capitale, où ils pourraient faire un mal immense, les estancias y étant plus riches, sans être pour cela beaucoup mieux défendues.

Il serait fâcheux à tous égards pour le gouvernement de Buenos-Ayres que cette situation se prolongeât, car elle paralyserait les travaux d’amélioration dans le pays et dans la capitale dont il se fait justement honneur ; mais, sans entrer dans les détails de l’ardente polémique qui défraie aussi largement que stérilement les nombreux journaux de cette ville, il est permis de croire que le rétablissement de la nationalité argentine serait le meilleur moyen de rétablir aussi le prestige trop affaibli du nom de Buenos-Ayres dans l’esprit des Indiens. La persistance de cette province dans l’isolement est une mauvaise politique, qui rappelle trop l’orgueilleux système obstinément suivi envers les autres par le général Rosas, et que ses ennemis n’auraient pas dû lui emprunter.

CH. DE MAZADE.
Correspondance.
à monsieur le directeur de la revue des deux mondes.
Monsieur,

Je lis dans le n° du 15 novembre de la Revue des Deux Mondes un article intitulé l’Orfèvrerie à l’Exposition et signé Gustave Planche. Cet article contient sur Froment Meurice, mon frère, mort depuis quelques mois à peine, des allégations de fait qui veulent un démenti. Je laisse entièrement de côté, dans les pages de M. Planche, les critiques qui pourraient toucher le talent de l’artiste chez mon frère ; mais c’est mon devoir et par conséquent mon droit de relever les attaques qui voudraient atteindre le caractère de l’homme.

M. Planche reproche à M. Froment Meurice « d’avoir signé de son nom des châtelaines, des agrafes, des salières élégantes, quand les gens du métier savent très bien que ces pièces d’orfèvrerie n’ont été ni conçues ni exécutées par lui. » — Je vous adresse, monsieur le directeur, les extraits des rapports des jurys de 1844, 1849 et 1851. ils constateront suffisamment dans les pièces exposées par Froment Meurice la part d’invention ou d’exécution qui lui revient, et je n’ai pas à insister sur ce point ; mais M. Planche ajoute :

« Qu’un fabricant bien achalandé néglige de nommer les artistes qu’il emploie, qui sont la source de sa richesse, je ne l’approuverai pas ; qu’il se laisse donner pour l’auteur des œuvres qui ne sont pas sorties de ses mains, c’est un tort plus grave encore, et qui doit être plus sévèrement qualifié. J’aime à croire que le fils de M. Froment Meurice suivra une autre méthode pour établir sa réputation. »

Je laisserai encore les faits, les documens officiels répondre à M. Planche pour mon frère mort. Je cite le rapport du jury de 1849 :

« Comme tous les hommes d’un vrai mérite, M. Froment Meurice s’attache avec scrupule à faire ressortir les services rendus par les collaborateurs qu’il a su s’adjoindre, peintres, sculpteurs, ciseleurs, ouvriers habiles. Il a toujours eu soin, pour chacune des pièces remarquables de son exposition, d’indiquer ceux qui l’avaient secondé. C’est ainsi que sans parler des artistes dont nous avons déjà signalé les noms (MM. Pradier, Feuchères, Klagmann, Cavelier, Rouillard, Justin, etc.), M. Froment Meurice a particulièrement insisté sur le mérite de ses deux contre-maîtres, MM. Baheur et Visset, ainsi que sur celui de MM. Frémonteil et Crosville, tous deux ses anciens apprentis… Les quatre ciseleurs qui ont exécuté les figures en repoussé du groupe de M. de Luynes sont MM. Muleret, A. Daubergue, Fannière et Poux… M. Sollier, émailleur, a fait preuve du plus grand talent. Enfin M. Froment Meurice a payé un tribut de reconnaissance au dessinateur-sculpteur dont l’expérience et le goût ont contribué à placer son atelier à un rang si élevé, à M. Liénard, un des artistes qui ont le plus fait pour la splendeur de notre industrie. » (Tome III, pag. 315 et 316.)

M. de Luynes, rapporteur à l’exposition universelle de Londres en 1851, tout en nommant spécialement Froment Meurice quand il a lui-même composé une pièce, cite de même non-seulement les sculpteurs qui ont modelé les originaux, mais aussi les principaux ouvriers qui les ont exécutés. Et de qui M. de Luynes tenait-il ces indications ? Je cite son rapport :

« M. Froment Maurice reportait sur les artistes dont il avait été assisté, entre autres sur M. Liénard, dessinateur-sculpteur, une portion du mérite de son exposition ; il rendait aussi sa part d’éloges à l’habile émailleur, M. Sollier. » (Tome VI, pages 152 et 153.)

Voici en outre, monsieur, une protestation qu’ont signée spontanément tous les collaborateurs de Froment Meurice.

« Nous soussignés, — sculpteurs, dessinateurs, ciseleurs, émailleurs, contre-maîtres et ouvriers, — tous collaborateurs de M. Froment Meurice, — nous regardons comme un devoir et nous nous faisons une joie d’attester que non-seulement M. Froment Meurice n’a, en aucun temps, négligé de nommer ceux qu’il associait à son œuvre, mais qu’il s’est toujours et partout attaché à marquer la part et à faire ressortir le mérite de chacun de nous dans le grand ensemble de travaux qu’il dirigeait.

« Ont signé : MM. Geoffroy de Chaume, veuve Feuchères (pour feu Jean Feuchères), Jules Cavelier, Liénard, Auguste Préault, Rouillard, Jacquemart, Soitoux, Fannière, sculpteurs ; — Muleret, Wiese, Rambert, Riester, Sollier, Lefournier, Honoré, Grisée, Babeur, Colter, Meyer, Daubergue, Poux, Fannière, ciseleur, Crosville, Frémonteil. »

Enfin tous les critiques qui ont bien voulu parler de mon frère, notamment MM. Jules Janin, Théophile Gautier, Ferdinand de Lasteyrie, ont toujours, sur ses indications, nommé, tous les talens qu’il employait. Je vous adresse, monsieur, des extraits des Débats, de la Presse et du Siècle, dont la publicité crée, je pense, une notoriété assez universelle.

Maintenant, et pour toute conclusion, monsieur le directeur, je veux me borner à renvoyer à M. Planche ses propres phrases avec quelques variantes : Qu’un critique mal renseigné néglige de s’informer du vrai et du juste, je ne l’approuverai pas ; qu’il se laisse aller à calomnier la mémoire d’un homme honoré de tous, c’est un tort plus grave encore et qui doit être plus sévèrement qualifié. J’aime à croire que tous les gens de cœur appliqueront à M. Planche cette qualification sévère que ce tort grave appelle.

Vous voudrez bien, monsieur, insérer la présente rectification dans votre prochain numéro.

Agréez, monsieur, l’assurance de ma parfaite considération,

PAUL MEURICE.
25 novembre 1855.


J’accueille avec plaisir les documens qui me sont fournis par M. Paul Meurice. J’ignorais, je devais ignorer ces documens, car ils n’ont été soumis qu’aux membres du jury en 1844, 1849, 1851. Je m’associe de grand cœur à l’intention généreuse qui a dicté ces révélations, et je remercie cordialement M. Paul Meurice d’avoir mis à ma disposition les pages que je viens de lire. Je n’ai jamais voulu porter atteinte au caractère privé de M. Froment Meurice, chacun le comprendra sans que je prenne la peine de réfuter cette accusation étrange et inattendue. Ce que j’ai dit de lui, je l’ai dit avec un droit égal, avec une égale justice, de M. Durand, de M. Tahan, de M. Weber ; MM. Durand, Tahan et Weber n’ont pas réclamé. M. Paul Meurice réclame pour la mémoire de son frère ; ma réponse sera bien simple et ne laissera, je l’espère, aucun doute sur la nature de ma pensée. Depuis dix ans, j’entendais comparer M. Froment Meurice à Benvenuto Cellini. Cette comparaison imprudente, essayée d’abord en prose, s’est plus tard traduite en vers. Après les panégyriques de MM. Jules Janin et Théophile Gautier, nous avons eu une petite ode heplasyllabique de M. Victor Hugo, dont le sens ne saurait être obscur pour personne : M. Victor Hugo donne le nom de frère à M. Froment Meurice. Or, si le public estime très haut le talent de M. Hugo, M. Hugo de son côté sait très bien ce qu’il vaut, et s’il eut connu les documens qui me sont fournis par M. Paul Meurice, j’ai tout lieu de penser qu’il n’eût jamais donné à M. Froment Meurice le nom de frère qui sert d’exorde à la petite pièce lyrique dont je viens de parler. Je n’ai pas à discuter ici les doctrines développées ou du moins indiquées dans cette pièce. Le poète ciseleur, le ciseleur poète, n’ont rien à voir dans la présente discussion. Que la miette de Cellini vaille ou ne vaille pas le bloc de Michel-Ange, c’est un point placé en dehors du débat. Des miettes comme le Persée de Florence, comme la Nymphe de Fontainebleau sont des miettes un peu grosses, et je crois volontiers que la rime est seule coupable de cette expression par trop hardie. Je ne vois, je ne veux voir dans cette pièce qu’un argument utile à ma défense, et qui suffit à me justifier : M. Victor Hugo compare M. Froment Meurice à Benvenuto Cellini. J’ai voulu combattre cette erreur, accréditée depuis dix ans ; était-ce mon droit ? M. Paul Meurice me prouve, et je m’en réjouis, que son frère a révélé généreusement aux jurys de 1844, 1849 et 1851, les noms de ses collaborateurs. C’est à merveille ; mais pourquoi cette révélation faite aux jurys n’a-t-elle pas été reproduite dans le Catalogue officiel de l’exposition universelle ? Les documens qui me sont fournis par M. Paul Meurice ont été tirés à quelques centaines d’exemplaires, et celui qui voudrait se les procurer bourse en main serait sans doute fort empêché. Je me trouve dans la condition commune, je n’ai fait partie d’aucun jury, et je ne les connaissais pas : qui donc oserait m’accuser de négligence ? J’ai acheté, j’ai consulté le Catalogue officiel de l’exposition universelle, et à côté du nom de M. Froment Meurice je n’ai trouvé le nom d’aucun collaborateur. Est-ce ma faute, si l’intention généreuse de M. Froment Meurice, réalisée trois fois, mais d’une manière trop étroite, par les révélations faites aux jurys de 1844,1849, 1851, n’a pas été comprise par ceux qui le représentent et réalisée une quatrième fois, mais d’une manière plus large, dans le Catalogue officiel de l’exposition universelle ? Si je n’ai pas su ce qu’on m’apprend aujourd’hui, à qui faut-il s’en prendre ? M. Panis, qui a publié le Catalogue officiel, a profité de tous les documens qui lui ont été fournis par les exposans. Pourquoi les représentans de M. Froment Meurice ont-ils oublié de renouveler à cinquante mille exemplaires les révélations faites au jury ? Je ne me charge pas de résoudre cette question, et je crois volontiers que le lecteur le plus pénétrant ne serait pas moins embarrassé que moi ; mais il demeure du moins établi que je n’ai pas voulu calomnier la mémoire de M. Froment Meurice. Calomnier, c’est altérer sciemment la vérité que l’on connaît. Altérer la vérité à son insu, altérer la vérité que l’on ignore, qu’on n’a pu deviner, c’est se tromper, et c’est la seule faute qu’on puisse me reprocher. Je n’ai jamais calomnié personne, et comme je n’ai jamais écrit une page sans la signer de mon nom, il est facile de vérifier ce que j’avance. Depuis que je tiens une plume, je me suis trompé sans doute plus d’une fois, je n’ai jamais essayé de tromper personne.

Cependant, après avoir admis pleinement la valeur morale des documens fournis par M. Paul Meurice, je ne me tiens pas pour battu. J’ai le droit de contester et je conteste la comparaison accréditée par MM. Jules Janin, Théophile Gautier et Victor Hugo. Admettons un instant que les pièces d’orfèvrerie sorties des ateliers de M. Froment Meurice aient la même valeur que les œuvres de Benvenuto Cellini. Prenons pour deux quantités égales les noms de l’orfèvre parisien et de l’orfèvre florentin. Une question se présente naturellement à tous les esprits de bonne foi. Puisque M. Froment Meurice compte parmi ses collaborateurs MM. Pradier, Cavelier, Feuchères, Klagmann, Justin, Liénard et Rouillard, j’en passe et des meilleurs, on peut, on doit se demander, soustraction faite de la part attribuée aux sculpteurs que je viens de nommer, ce qui reste à M. Froment Meurice. Quelle fraction représente-t-il dans cette unité ainsi ébréchée ? Il y aurait une manière bien simple de résoudre cette question délicate : ce serait de nous montrer une œuvre conçue, composée, exécutée par M. Froment Meurice, sans le secours d’aucun collaborateur. Nous pourrions alors estimer, mesurer la valeur de son talent personnel ; Tant qu’on n’aura pas mis sous nos yeux un document de cette nature, nous aurons le droit de ne pas accepter la comparaison accréditée par MM. Jules Janin, Théophile Gautier et Victor Hugo.

Je vois, dans les rapports signés par MM. Denière, Wolowski et de Luynes, que M. Froment Meurice dirigeait, inspirait ses collaborateurs ; c’est là sans doute un beau rôle, un rôle glorieux ; ce rôle ne suffit pourtant pas pour placer M. Froment Meurice sur la même ligne que Benvenuto Cellini. Un orfèvre inspirateur, fût-il doué d’un souffle tout-puissant, ne sera jamais confondu avec un orfèvre modeleur. Or c’est là ce que je tiens à établir, et les révélations faites aux jurys de 1844, 1849, 1851, ne changent rien à l’état de la question. Je n’ai pas dit que M. Froment Meurice s’attribuait, mais qu’il se laissait attribuer les œuvres d’autrui, ce qui est fort différent, et le silence gardé par le Catalogue officiel de l’exposition universelle me donnait le droit de parler ainsi. Placer dans une vitrine des œuvres sans signature, inscrire son nom sur cette vitrine, n’est-ce pas signer du même nom toutes les œuvres qu’on expose ? Le silence, en pareil cas, entraîne d’inévitables méprises. Voilà ce que j’ai dit, ce que j’avais le droit de dire après avoir consulté inutilement le Catalogue de l’exposition universelle. En parlant ainsi, je ne calomniais pas la mémoire de M. Froment Meurice ; je mettais à profit la seule partie de la vérité qui fût venue jusqu’à moi. Comment aurais-je pu faire usage des documens livrés au jury, et que le catalogue ne répétait pas ?

Je n’éprouve donc aucun remords en apprenant que je me suis trompé. J’enregistre avec joie les noms des collaborateurs de M. Froment Meurice, et j’espère que le public ne le confondra plus avec Benvenuto Cellini. Cette comparaison imprudente, imaginée par des amis maladroits, n’est plus de mise aujourd’hui. Vouloir la renouveler, la soutenir, serait méconnaître les intentions du fabricant habile si étourdiment compromis depuis dix ans. Puisqu’il a révélé le nom de ses collaborateurs, il faut nous associer à cette pensée généreuse, et ne pas lui attribuer ce qu’il désavouait. La plus digne manière d’honorer sa mémoire, c’est de ne pas le donner pour l’auteur des œuvres qu’il a dirigées ou inspirées : une telle flatterie serait une calomnie.

Pour établir la loyauté, le désintéressement de M. Froment Meurice, il est d’ailleurs parfaitement inutile d’invoquer le témoignage de tous ceux qui ont travaillé pour lui, sculpteurs, dessinateurs, ciseleurs, émailleurs. Les documens officiels suffisent amplement pour mettre à l’abri de tout reproche le caractère de cet habile fabricant. Il n’a eu que le tort de ne pas dire au public ce qu’il avait dit au jury. Des centaines de signatures n’ajouteraient rien à la valeur de ces documens, et pourraient même en infirmer l’autorité, à l’insu, au grand étonnement de ceux qui les auraient sollicitées. Le public n’accepterait pas comme juges tous les collaborateurs de l’orfèvre inspirateur, car s’il y en a plus d’un parmi eux qui peut travailler par lui-même, sans direction, sans inspiration, il y en a bien d’autres pour qui la direction et l’inspiration sont une nécessité, à qui le travail manquerait sans ce double auxiliaire, qui n’ont pas en un mot la ressource de l’initiative.

En terminant cette réponse, j’éprouve le besoin d’expliquer nettement la pensée qui m’a guidé quand j’ai demandé les noms que je viens d’apprendre. Ce n’est pas une pensée de dénigrement, mais une pensée de justice. Admettons avec les économistes que le capital soit du travail accumulé (et dans plus d’un cas cette définition serait inexacte) : est-ce une raison pour attribuer à celui qui dispose du capital la part de renommée qui appartient au créateur d’une œuvre admirée ? Il s’agit d’estimer le travail présent, et non le travail accumulé. Un fabricant habile est amplement rémunéré par les profits qu’il recueille. S’il réussit, il s’enrichit, et la richesse est pour lui une récompense suffisante. En voyant M. Froment Meurice nommé seul dans le Catalogue officiel de l’exposition universelle, j’ai cité MM. Feuchères et Klagmann ; je voulais séparer le mérite du capital prudemment engagé d’un mérite tout différent, celui du travail accompli avec le secours du capital. Était-ce là une intention méchante ? Je ne le crois pas. N’ayant à ma disposition que des renseignemens incomplets, ignorant la généreuse franchise de M. Froment Meurice, j’ai voulu dissiper une erreur dont il répudiait les conséquences, je le sais maintenant, mais que je pouvais croire autorisée par son silence, puisque le catalogue était muet. Ce que j’ai dit en 1855 s’accorde si bien avec ce qu’il a dit lui-même au jury en 1844, 1849, 1851, que ses représentans ne peuvent mettre en doute la pensée qui a dicté mes paroles. M. Froment Meurice était un habile fabricant et ne voulait pas se donner pour autre chose. J’enregistre avec plaisir sa déclaration trois fois renouvelée, qui me justifie pleinement. gustave planche.

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V. de Mars.