Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1845

Chronique n° 327
30 novembre 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


30 novembre 1845.


Quand nous nous sommes étonnés de la solution singulière qu’avait reçue la question de la présidence du conseil, nous n’avons fait que traduire et prévoir les impressions des hommes sérieux de toutes les opinions. Plus la session approche, plus les réflexions provoquées par les derniers arrangemens ministériels prennent de gravité. Le cabinet était fier de pouvoir montrer à la tête du département de la guerre M. le maréchal Soult, pour lequel, de l’aveu général, la présidence du conseil n’était qu’un accessoire honorifique. Or aujourd’hui M. le duc de Dalmatie a renoncé au principal et a gardé l’accessoire. On ne peut s’expliquer une présidence du conseil sans portefeuille que lorsqu’elle est décernée à des hommes dont la supériorité politique ne saurait être contestée. Dans ce cas, on comprend que pour ces hommes une pareille situation est une facilité de plus pour mieux embrasser et conduire l’ensemble des affaires ; mais, quand M. le duc de Dalmatie n’est plus ministre de la guerre, que peut-il diriger ? On s’accoutume si peu à l’idée que M. le maréchal Soult puisse siéger dans un cabinet à un autre titre que celui de chef de l’armée, qu’on se le représente toujours donnant des ordres à M. Moline de Saint-Yon ou à M. Martineau-Deschesnez. On proteste, il est vrai, au nom du cabinet, que ces messieurs ne vont plus travailler avec M. le maréchal depuis que ce dernier a quitté l’hôtel de la rue Saint-Dominique. Quoi qu’il en soit, que le cabinet ait aujourd’hui deux ou trois ministres de la guerre au lieu d’un, il ne manque pas moins d’un président.

Peut-être n’en veut-il pas avoir : on assure en effet qu’au sein du ministère il y a des volontés prononcées contre la présidence de M. Guizot. Cette fois la présidence serait réelle et sérieuse, et voilà précisément où serait le danger aux yeux de quelques collègues de M. le ministre des affaires étrangères. Non-seulement on nie que cette présidence donnât plus de force au cabinet, mais on s’explique même assez ouvertement sur les inconvéniens qu’elle pourrait avoir. Les collègues de M. Guizot n’ont pas pour maxime l’unité de pouvoir et de direction ; ils préfèrent former une petite république oligarchique, où l’on puisse se donner les plaisirs de l’indépendance.

Cette politique d’expédiens dans laquelle on se complaît a bien ses périls. Le cabinet va se retrouver en face du parlement, qui, sur plusieurs points, pourra se montrer exigeant et sévère. Nous n’avons pas la prétention de préjuger les dispositions de la chambre ; cependant dès aujourd’hui, avant tout symptôme avant-coureur, ne peut-on croire qu’une chambre, arrivée à sa quatrième session, à la veille d’une réélection générale, aura des susceptibilités, des scrupules qu’elle voudra plutôt consulter que les convenances ministérielles ? Quand l’heure n’est pas loin où la souveraineté électorale doit s’exercer, les chambres goûtent davantage certaines pensées de prévoyance, de dignité nationale, de bonne administration : cela est dans le tempérament parlementaire. Pour de pareilles époques, un ministère avisé ne saurait trop recueillir ses forces ; c’est alors qu’il faut plus que jamais paraître uni, résolu ; c’est alors qu’on ne saurait mettre trop d’art à dissimuler ses faiblesses. Le ministère, parce qu’il a duré, se croit-il au-dessus de ces règles de prudence ? Cette présomption ne serait pas sans écueils. Avoir duré est un avantage sans doute, mais à la condition de n’en pas abuser. Jusqu’à quel point l’attitude du cabinet répond-elle aux difficultés qui l’attendent, aux difficultés créées par sa durée même ? Toute son attention n’a-t-elle pas été, dans ces derniers temps, absorbée par des préoccupations personnelles, par de petits arrangemens intérieurs ? Le cabinet a long-temps agité et peut-être n’a pas encore résolu la grave question de savoir quel serait le traitement de M. le duc de Dalmatie connue président du conseil sans portefeuille. Ne voilà-t-il pas un grave problème ? Il ne faudrait pourtant pas voir les hommes se diminuer à plaisir au moment où les questions grandissent, où les difficultés se multiplient.

C’est sur l’extérieur que se concentre maintenant l’intérêt politique. En attendant l’animation parlementaire, des faits importans, des symptômes significatifs, attirent notre attention, et d’autant plus vivement, qu’un semblable spectacle n’est pas l’amusement d’une curiosité oisive et sans but. Ainsi, lorsqu’entre l’Angleterre et les États-Unis commence à se poser une redoutable question de paix et de guerre, il y a là pour la France un intérêt sérieux, et nous ne saurions suivre avec trop de vigilance les phases diverses que doit traverser une semblable affaire. Sur le littoral de l’Océan Pacifique, à l’ouest des Montagnes Rocheuses, se déroule un vaste territoire qui s’appelle l’Orégon, du nom que les Indiens ont donné à la rivière Colombia. C’est ce territoire qui peut devenir aujourd’hui entre l’Angleterre et les États-Unis l’objet des contestations les plus épineuses. Le débat n’est pas d’hier. En 1807, en 1815, en 1818, il y eut des négociations à ce sujet. À cette dernière époque, on sembla s’estimer heureux de part et d’autre de laisser la question indécise, et on déclara l’Orégon également accessible aux Américains et aux Anglais. Cette convention fut renouvelée en 1827. Sera-t-elle aujourd’hui l’objet d’une prorogation nouvelle ? Le statu quo créé par les conventions de 1818 et de 1827 a été beaucoup plus favorable à l’Angleterre qu’aux États-Unis. En effet, la Grande-Bretagne est représentée dans l’Orégon, non par des sujets isolés, mais par une compagnie puissante, la compagnie de la baie d’Hudson, que le gouvernement de la Grande-Bretagne a eu l’habileté d’investir d’une véritable autorité politique. Du côté des Américains, au contraire, il n’y a que des individus qui, malgré leur nombre, se trouvent vis-à-vis de l’établissement anglais dans une véritable infériorité. Telle est la situation qu’aux États-Unis le parti démocratique déclare intolérable. C’est ce parti qui a porté M. Polk à la présidence, en raison même des sentimens qu’on lui connaissait sur la question. Pour changer le statu quo, il n’y a que deux moyens : une convention nouvelle ou la force des armes. Déjà, dans les négociations précédentes, on a de part et d’autre épuisé toutes les subtilités de la diplomatie. Les États-Unis, outre les droits qui résultent de leurs propres explorations, ont invoqué le traité de la Floride du 22 février 1809, par lequel l’Espagne leur a cédé tous ses droits sur la côte nord-ouest du continent américain. Au XVIIe siècle, quand nous étions maîtres du Canada, nous avions aussi poussé nos explorations du côté de l’Orégon, et si, par ces expéditions aventureuses, nous avions acquis quelques droits, nous les avons transmis aux États-Unis. De son côté, l’Angleterre argumente de l’établissement de la compagnie de la haie d’Hudson, qui remonte au règne de Charles II. Elle argumente des explorations de Mackenzie et du capitaine Vancouver ; elle déclare au surplus qu’elle ne prétend pas à la souveraineté exclusive d’aucune des parties de l’Orégon. Toutes ses prétentions, disait-elle dès 1826, se réduisent à l’occuper en commun, conjointement avec d’autres états.

Ce partage, au fond, l’Amérique n’en veut plus ; elle est profondément blessée de voir l’Angleterre garder et fortifier sa position sur le littoral de l’Océan Pacifique, et faire de l’embouchure de la Colombia comme un entrepôt de marchandises anglaises. Jusqu’où cette irritation entraînera-t-elle les États-Unis ? En 1843, les whigs ont encore eu assez de force pour faire repousser, tant dans le sénat que dans la chambre des représentans, des mesures qui auraient violé ouvertement les conventions de 1818 et de 1827, et amené la guerre. Aujourd’hui le parti démocratique est plus puissant, et il est encore enhardi par l’heureuse issue de l’annexion du Texas. L’Amérique est dans un état de croissance, et l’appétit des conquêtes lui est venu : de telles passions peuvent être assez vives pour faire oublier la prudence qui distingue d’ordinaire les nations commerçantes. Cette prudence, l’Angleterre la possède au plus haut point, et à coup sûr, si elle se déterminait à la lutte, ce ne serait pas par entraînement. Ce n’est pas à l’Angleterre qu’il est besoin d’apprendre tout ce que la guerre peut compromettre et ruiner : si elle s’y résout, c’est qu’elle sera, profondément convaincue qu’il y aurait un extrême danger à laisser croire au monde qu’elle peut être intimidée par l’Amérique. On pourrait dire que cette conviction existe déjà, si, l’on se rappelle les paroles prononcées cette année même, au sein du parlement, par sir Robert Peel et lord Aberdeen. Toutefois la question est encore entière. Il est un homme naturellement appelé à exercer sur une semblable affaire une haute influence : c’est le duc de Wellington. Dans la question de l’Orégon, le duc est plus compétent et a plus d’autorité que dans celle des céréales. Qui, en Angleterre, peut être plus écouté que lui, quand il s’agit de savoir jusqu’à quel point l’Angleterre peut céder sans honte ? Si le duc joint vraiment à sa modération, à son flegme, cette fermeté qui lui a valu un surnom populaire, si dans cette grave circonstance il marquait une limite au-delà de laquelle il ne saurait y avoir pour la Grande-Bretagne de concession honorable, il serait difficile à sir Robert Peel de ne pas conformer sa conduite aux vues et aux pensées d’un pareil collègue. Que les passions des Américains et la fermeté calculée des Anglais descendent dans l’arène, la France peut-elle avoir un autre rôle que celui d’une neutralité absolue ? Il faut espérer que, dans l’affaire de l’Orégon, on ne recommencerait pas la faute commise dans celle du Texas. Qu’avons-nous gagné à nous immiscer, à la suite de l’Angleterre, dans une question à laquelle nous étions complètement étrangers ? Nous y avons perdu, aux yeux des États-Unis, ce caractère d’indépendance et d’impartialité qui, pour une nation, pour un gouvernement, est toujours une grande force. Si aujourd’hui les États-Unis refusaient notre arbitrage, dans le cas où nous le proposerions, soit de notre propre mouvement, soit à l’instigation de l’Angleterre, aurions-nous à nous plaindre ?

Est-ce trop exiger des hommes qui gouvernent de leur demander de savoir ce qu’ils veulent, et de le faire quand ils le savent ? Si dans la question de la Plata M. le ministre des affaires étrangères avait été fidèle à une pensée, notre diplomatie, sur ce point du globe, n’offrirait pas le spectacle et les divisions qu’elle présente aujourd’hui. Ici deux systèmes sont en présence. On peut accepter Rosas comme l’homme nécessaire, comme le représentant national de cette partie de l’Amérique, s’efforcer d’obtenir de lui qu’il respecte la vie et les propriétés des Français qui sont sur les deux rives de la Plata, et le laisser agir en liberté, poursuivre ses desseins non-seulement à Buenos-Ayres, mais à Montévidéo. Il est une autre politique plus hardie, c’est celle qui s’appuierait franchement sur le traité du 29 octobre 1840, qui entreprendrait de maintenir et de sauvegarder l’indépendance de la République Orientale, stipulée par l’art. 4 du traité. C’est la politique dont M. Thiers a été à la tribune l’éloquent organe, et que M. Guizot a combattue. Quand M. le ministre des affaires étrangères luttait contre M. Thiers, il ne prévoyait pas sans doute qu’il se laisserait aller plus tard à faire ce que lui demandait son antagoniste. Quelles raisons ont été assez puissantes sur son esprit pour amener une modification aussi sensible : M. Guizot nous le dira à la tribune dans quelques semaines. Nous ne prétendons pas anticiper sur ses explications par des hypothèses ; nous ne voulons pas non plus insister davantage sur le désir qui a pu l’animer de complaire à l’Angleterre : nous attendons ses paroles, et il nous suffit de constater sa nouvelle attitude.

Dans ces derniers temps, M. le ministre des affaires étrangères paraît avoir voulu suivre à la fois deux politiques ; il a voulu tout ensemble intimider Rosas et le convaincre, parce qu’en préparant des moyens d’agression, son désir le plus intime était de conserver la paix. Blâmons-nous donc ce désir ? En aucune façon. Nous ne blâmons pas davantage, comme l’ont fait quelques journaux, l’envoi d’un agent d’une intelligence et d’un dévouement éprouvés, M. Page. Dans des affaires difficiles, un gouvernement a bien le droit d’employer les moyens et les hommes qu’il croit utiles ; seulement il faut réussir. M. Page quitta Paris quelques semaines avant M. Deffaudis, notre représentant officiel sur les rives de la Plata ; il se rendit auprès de Rosas, et il croyait avoir réussi à tout aplanir, quand M. Deffaudis arriva. Quels incidens traversèrent alors la négociation de M. Page : c’est ce que nous ne prétendons ni savoir ni expliquer. Sans doute, lorsque M. Deffaudis dénonçait l'ultimatum commun à la France et à l’Angleterre, il ne faisait qu’exécuter les instructions qu’il avait apportées avec lui, et c’est ici que se manifeste la tentative malheureuse de faire marcher de front deux politiques contradictoires. M. Page, agent convaincu et hardi de la politique pacifique, n’hésitait pas à faire à Rosas des concessions qu’il jugeait raisonnables et nécessaires. Rosas ne voulait pas abandonner Oribe. Celui-ci compte dans son armée douze mille Orientaux, et seulement cinq à six mille Argentins. Aussi Rosas soutient-il qu’Oribe a pour lui une majorité nationale, et qu’en l’appuyant il n’attente pas à l’indépendance de la République Orientale ; il offrait même de retirer de l’armée d’Oribe ses six mille Argentins, si on ne donnait pas à ce dernier l’exclusion dans l’élection présidentielle de la République : Orientale. Probablement M. Deffaudis ne crut pas devoir accepter cette base de la négociation.

Autour du ministère, on ne cache pas cette opinion, qu’il est déraisonnable d’intervenir dans les affaires de la Plata ; on ne craint pas non plus d’annoncer que l’Angleterre elle-même reculera bientôt dans la voie nouvelle ou elle vient d’entrer, tant les sacrifices qu’entraînerait la guerre peuvent dépasser tous les calculs. Nous nous trouverions alors avoir tristement compromis les intérêts de notre commerce. La France envoie surtout à la Plata des objets de luxe, comme des vins fins et des articles de fantaisie. Tout cela s’adresse aux villes ; si nous les bloquons, nous nous nuisons à nous-mêmes. L’Angleterre, au contraire, fournit aux campagnes les choses de première nécessité, comme des étoffes, des tissus ; elle habille les gauchos. Son représentant dans la Plata inclinait du reste si bien à la paix, qu’il consentait à faire annuler comme frauduleux les contrats d’acquisition des compagnies anglaises qui ont acheté à vil prix une partie du sol montévidéen. La République Orientale et sa capitale sont épuisées d’argent. La légion étrangère, qui constitue toute l’armée de la république, et dans laquelle on ne compte qu’un très petit nombre d’Orientaux, est dans un dénuement complet, et cependant le pays tout entier est tenu en échec par des meneurs peu dignes d’estime que la France a la faiblesse d’écouter et de seconder à ses dépens.

Tout cela est-il vrai ? Si telles sont les convictions du ministère, pourquoi sa conduite les dément-elle ? Pense-t-on, au sein du cabinet, qu’il n’y a ni sagesse ni profit à faire la guerre pour empêcher Oribe de rentrer à Montévidéo ? Qu’on le dise. C’est le devoir du gouvernement d’éclairer l’opinion, et de vouloir avec fermeté les choses qu’il juge le plus utiles. Au lieu de s’irriter si fort contre M. Thiers, qui réclame avec fermeté et persévérance l’exécution de l’article 4 du traité du 29 octobre 1840, nous aimerions mieux voir les amis du cabinet nous dire avec franchise ce qu’ils pensent et ce qu’ils savent. Quand on croit qu’il serait désirable que les deux rives de la Plata fussent placées sous la même autorité, on a sans doute, sur le compte de Rosas et d’Oribe, des opinions arrêtées. Pourquoi ne pas travailler à les faire partager au pays ? À nos yeux, dans une aussi grave affaire, tout intérêt de parti disparaît devant un intérêt plus général, devant celui qu’a la France de connaître la vérité pour ne pas compromettre son nom et sa puissance.

En Angleterre, la politique, depuis long-temps aussi calme qu’elle l’était en France, vient d’être réveillée par l’apparition d’un manifeste du chef de l’opposition, lord John Russell. Le chef illustre du parti whig, dans une lettre adressée à ses électeurs de la Cité de Londres, proclame sa pleine et entière adhésion à la ligue contre la loi des céréales, et se prononce pour l’abolition radicale de tout droit sur l’importation des grains étrangers. Cet évènement, car c’en est un pour l’Angleterre, est d’une importance décisive pour la cause de la liberté commerciale, et en assure, dans un temps rapproché, le succès, déjà établi depuis long-temps en principe. Pour bien apprécier l’effet que la démonstration de lord John Russell est appelée à produire, il ne faut pas oublier qu’en Angleterre aucune question d’intérêt public ne se résout qu’à l’aide d’un parti. On y a souvent vu beaucoup de questions naître et grandir sans se rattacher directement à aucun des grands partis parlementaires ; mais, pour se réaliser, pour passer dans l’action, il a toujours fallu qu’elles prissent une couleur. L’émancipation des catholiques a été, en principe, proposée par un ministre tory : c’est M. Pitt qui le premier voulut la porter dans le parlement ; il échoua contre la résistance de la couronne. Alors la question devint whig, et ce sont les whigs qui finirent par l’imposer au ministère du duc de Wellington et de sir Robert Peel, qui n’y survécurent pas une année. Il en est de même de la question des céréales. Pendant long-temps elle n’a pas été plus whig que tory ; lord Melbourne déclarait dans la chambre des lords que l’abolition des corn-laws était l’idée la plus insensée qui fût jamais entrée dans un cerveau humain ; lord John Russell, peu d’années auparavant, s’était également prononcé pour le maintien des lois protectrices de l’agriculture nationale. Avec le temps, les idées du chef du parti whig s’étaient grandement modifiées. En 1841, il proposait la modification des corn-laws ; plus tard, il proposait une nouvelle réduction du tarif et l’établissement d’un droit fixe au lieu d’un droit mobile, mais il était toujours opposé à l’abolition radicale de toute protection. En attendant, la question de la liberté commerciale s’était incarnée dans une association indépendante des partis ; elle faisait son chemin toute seule, révolutionnant d’abord l’esprit public avant d’agir sur la législature. Certes, la ligue était bien forte ; elle avait fait en quelques années d’immenses progrès : elle avait rallié toutes les grandes villes manufacturières, elle avait pénétré jusqu’au fond des campagnes, et avait porté sa propagande des ateliers dans les chaumières avec une audace et un succès toujours croissant. En dernier lieu, elle avait fait brèche dans le système électoral même, et avait en plusieurs cas substitué son influence à la domination jusque-là incontestée des influences locales. Eh bien ! malgré cette force en apparence si formidable, malgré ces progrès si constans, malgré cette invasion si menaçante, la ligne aurait pu attendre long temps encore l’heure de son triomphe final, si elle était restée en dehors des partis politiques proprement dits, et si le chef d’un de ces partis ne l’avait prise pour drapeau. C’est là ce qui fait la grande importance de l’attitude que vient de prendre lord John Russell. La cause de l’abolition totale des corn-laws avait un chef et un parti dans le pays, elle a maintenant l’un et l’autre dans la législature ; la révolution était accomplie en principe, elle le sera bientôt en fait.

Lord John Russell passe, et avec raison, pour l’homme de son pays qui se connaît le mieux en tactique parlementaire. Il a attendu tranquillement, dans ces derniers temps, que sir Robert Peel prît un parti ; il a laissé passer conseil sur conseil, sans rien dire, mais n’en pensant pas moins. Si sir Robert Peel avait pris une résolution hardie, telle qu’il était facile de la prendre au moment de la crise ; s’il était allé au-devant d’un avenir inévitable en prenant lui-même l’initiative de l’abolition totale des corn-laws, il enlevait sa position à lord John Russell, et le parti whig restait pour long-temps encore dans l’oubli et dans l’impuissance. Le moment était favorable ; des craintes de famine, considérablement exagérées par l’esprit de parti, avaient préparé la voie ; la résistance des intérêts agricoles était presque vaincue à l’avance, et on regardait la chute immédiate des corn-laws comme certaine. Sir Robert Peel n’en aurait pas même eu la responsabilité. Mais, loin de là, il a réfléchi, il a délibéré, il a ajourné, et il a perdu l’occasion. C’est alors que lord John Russell est apparu sur la scène, et que, prenant la place que laissait libre son adversaire, il s’est mis à la tête du parti de l’abolition absolue. Désormais donc c’est une question politique, une question de parti, une question de cabinet, car il y a des ministres tout prêts pour la mettre à exécution. Elle avancera comme a fait la question de l’émancipation, comme a fait celle de la réforme, et arrivera de même au but.

Il ne faut pas croire, cependant, qu’elle triomphera demain. Le parlement actuel a été nommé avec la mission expresse de maintenir les corn-laws, et le parti protecteur y domine encore. Il n’y est faible que lorsqu’il est abandonné par le ministère ; si sir Robert Peel le soutient, comme cela paraît maintenant probable, il conservera encore la majorité. Nous ne croyons donc pas qu’il soit réservé à la session actuelle de voir tomber le dernier boulevard de la protection agricole ; mais il n’est pas moins certain que la ligue a fait un progrès immense, et acquis une force double par l’accession de lord John Russell. Les chefs du parti whig, c’est-à-dire d’un parti qui compte dans ses rangs plus d’aristocratie de naissance et autant d’aristocratie de richesse que le parti tory, s’opposaient encore à l’abolition totale des corn-laws ; ils s’y rallient aujourd’hui sans réserve. Lord Morpeth, ancien vice-roi d’Irlande, vient de suivre l’exemple de lord John Russell, d’autres le suivront encore ; c’est ainsi que cette habile et audacieuse aristocratie britannique, suivant sa politique traditionnelle, se met elle-même à la tête d’une croisade que l’on disait dirigée contre elle, et commande et dirige le mouvement auquel elle aurait inutilement tenté de résister.

Les chambres vont prochainement s’assembler en Espagne ; elles sont convoquées pour le 15 décembre. Le cabinet de Madrid a fait ainsi une réponse péremptoire aux bruits inquiétans qui lui attribuaient l’intention d’ajourner encore le terme de leur réunion, c’est-à-dire d’éloigner le moment où il aura à rendre compte de ses actes. Toutes les questions actuellement pendantes au-delà des Pyrénées vont donc être débattues à la tribune. Peu de sessions auront offert un intérêt aussi varié, aussi réel, aussi profond, si, de concert avec le gouvernement, les pouvoirs législatifs acceptent la tâche laborieuse d’organiser le pays. Cependant le ministère Narvaez paraît devoir rencontrer dès le début d’assez sérieux embarras. La situation politique de l’Espagne, il est vrai, n’a pas changé depuis quelques mois. Nous ne pouvons voir de symptômes bien menaçans dans quelques arrestations opérées à Barcelone, ou dans le mouvement de peu d’importance qui a récemment éclaté à Valence, et a provoqué de déplorables rigueurs. Le parti carliste, malgré son visible empressement à se mêler aux affaires, malgré ses efforts manifestes pour arriver à une conciliation qui le ramène au pouvoir, ne fera pas revivre un principe vaincu, et il ne croit pas lui-même le moment propre à une prise d’armes. Le parti progressiste est certainement plus fort que le parti carliste ; il a obtenu quelques victoires dans les élections municipales, ce qui prouve au moins que la liberté des votes était entière. Il ne faut pas d’ailleurs attacher à ces succès partiels plus d’importance qu’ils n’en méritent. Par l’effet de la loi nouvelle, les municipalités n’ont aucune attribution politique ; elles sont seulement chargées de l’administration des intérêts locaux avec le maire choisi par le gouvernement, entre les conseillers élus. Le malheur du parti progressiste, c’est qu’il a été vu au pouvoir à différentes époques, et que jamais le pays n’a été dans un plus grand péril ; jamais ce parti n’a pu donner à l’Espagne la paix dont elle a besoin pour s’occuper de ses intérêts les plus essentiels, de la pratique efficace des institutions modernes. Ainsi, ce n’est point l’attaque, fût-elle concertée, des opinions extrêmes que le ministère espagnol a maintenant à redouter. C’est dans son parti même qu’il trouvera les juges, sinon les plus sévères, du moins les plus réellement dangereux en raison de leur dévouement notoire aux idées de modération. On se souvient que dès la session dernière quelques membres conservateurs du congrès avaient déclaré ne pouvoir donner leur assentiment à certaines mesures du cabinet qui leur semblaient porter un caractère de réaction. MM. Isturitz, Pacheco, étaient au nombre de ces députés. Le Tiempo, dans la presse, était l’organe de leur mécontentement et de leurs plaintes ; l'Heraldo s’est depuis associé à cette opposition modérée, appelée aujourd’hui à formuler ses griefs et ses vues d’une manière plus nette au sein des chambres. Le dissentiment sera marqué par la nomination même du président du congrès. M. Pacheco sera le candidat opposé à celui du gouvernement qui est, dit-on, M. Castro y Orozco. Ce qui va aggraver encore la position du ministère, c’est qu’un assez grand nombre de députés récemment promus à des fonctions publiques, et sujets à la réélection ne pourront évidemment l’appuyer dès l’abord de leurs votes, leurs pouvoirs n’étant pas validés. Quoi qu’il en soit, d’ailleurs, de cette première épreuve, les débats, qui s’ouvriront immédiatement sur le fond même des choses, pourront seuls lui donner un caractère décisif.

Le cabinet espagnol espérait, en ouvrant les cortès, pouvoir leur présenter un concordat signé avec Rome, qui eût réglé définitivement les affaires du clergé. De fâcheuses nouvelles viennent démentir ces prévisions. M. Castillo y Ayensa est toujours à Rome, mais rien ne se conclut, rien même ne se peut conclure, si le pape ne souscrit pas purement et simplement aux conditions du gouvernement espagnol. Par un mouvement de loyauté, celui-ci est allé, dès le principe, au-devant de toutes les exigences du saint-siège, et on sait quelle réponse lui fut faite ; tandis que le cabinet de Madrid, au risque de froisser ses partisans eux-mêmes, restituait au clergé les biens non vendus, le saint-siège refusait la reconnaissance de la reine Isabelle, et éludait les garanties réclamées pour les possesseurs actuels de la portion des biens ecclésiastiques déjà aliénés. Il y a peu de sagesse, on peut le dire, dans le refus du saint-siège d’adhérer à des concessions selon nous fort exagérées, mais qui s’expliquent par la nécessité de terminer les affaires religieuses, de rendre au clergé la position qui lui est due, au culte son éclat légitime. Le ministère espagnol, en effet, a sacrifié des intérêts graves à son désir de renouer avec Rome. Ce n’est pas que nous craignions de voir surgir un nouveau pouvoir monacal en face de la tribune, de la presse, en présence de l’invincible esprit du siècle ; mais la dévolution laisse subsister un dangereux élément de trouble. C’est pour le clergé lui-même que nous redoutons les conséquences d’une situation qui déjà a provoqué sa perte et a ruiné son autorité morale. Cette question sera sans doute agitée encore dans les chambres sous toutes ses faces, au point de vue politique et au point de vue pratique, et elle reviendra entourée peut-être de plus de difficultés que jamais, parce que les blessantes hésitations de la cour de Rome ont éveillé des susceptibilités qui se taisaient en présence des avantages d’une prompte solution. Il n’est pas douteux que le cabinet ne soit fortement interpellé sur ce point, et que le congrès espagnol, à l’imitation du parlement français, ne s’efforce de faire peser ses avis sur les négociations qui se poursuivent.

Le mariage de la reine continue de préoccuper le monde politique, et, en l’absence de nouvelles positives, il n’est pas de version qui ne soit accueillie ; récemment même un journal radical a répété avec insistance qu’il y avait une alliance secrète entre Isabelle et le comte de Montemolin, et ce bruit a été accueilli à Madrid, malgré son absurdité. L’Espagne a versé trop de sang dans la lutte constitutionnelle, pour qu’elle accepte aujourd’hui le retour de l’absolutisme, sous quelque apparence qu’il se déguise. La candidature du fils de don Carlos n’a donc jamais été sérieuse ; celle du fis de l’infant don Francisco de Paula réunissait de bien autres chances de succès. L’infant don Henri aurait évidemment pour lui les préférences nationales ; il est ardemment soutenu par une partie de la presse espagnole ; dès l’abord, le gouvernement lui-même a agi comme s’il adhérait à cette candidature ; aujourd’hui, il semble s’être tourné du côté des combinaisons de la diplomatie, qui met en avant un prince de Cobourg ou le comte de Trapani.

Il est d’autres questions très graves que le ministère espagnol s’est efforcé de conduire à une prompte fin, et qui devront également être soumises à l’examen des cortès. Ce sont toutes les questions d’organisation administrative, de finances, d’instruction publique. Les décrets se succèdent sur ces diverses matières. Après la loi sur les municipalités, sur les députations provinciales, M. Pidal a publié un règlement des études qui est déjà en cours d’exécution ; ces jours derniers l’université de Madrid a été ouverte. Le système tributaire, institué par M. Mon, est appliqué en même temps, et ne rencontre pas les difficultés qu’on redoutait. Les contributions sont acquittées sans résistance, et les employés du gouvernement sont payés ; on peut faire face aux dépenses principales. La loi sur les tarifs complètera les plans financiers du ministre. Malgré les vives critiques adressées à MM. Mon et Pidal, on ne peut nier que ces deux hommes n’aient rendu d’éminens services à l’Espagne, les plus réels, à notre avis, dont puisse s’honorer le cabinet où ils siégent. Ce ne serait rien, en effet, d’imposer silence à l’émeute, de maintenir matériellement l’ordre, si ces instans de calme n’étaient employés à préparer les élémens d’un ordre plus élevé, plus moral et aussi plus durable. Or, c’est à quoi tendent MM. Mon et Pidal par leurs mesures, en cherchant à constituer l’administration à tous les degrés de la hiérarchie, en essayant de mettre la régularité là où il n’y avait qu’anarchie et confusion. Que ces mesures blessent quelques intérêts, il n’y a rien de bien étonnant ; mais ce qu’il faudrait déplorer, c’est que, pour quelques critiques partielles et après tout légères, une œuvre si sérieuse et si importante pour l’Espagne fût suspendue. Chose singulière, on se plaint de la répression, quelquefois exagérée en effet, employée par le cabinet espagnol, et on poursuit de reproches en même temps les efforts les plus laborieux qui aient été faits depuis dix ans pour donner au pays une organisation légale, c’est-à-dire le seul régime qui puisse dispenser des expédieras de la force, et, au besoin même, être un obstacle aux entreprises de l’esprit militaire.

Du reste, à mesure qu’on approche de l’ouverture des cortès, l’opposition semble moins ardente de la part de quelques anciens amis du ministère, devenus ses adversaires ; d’un autre côté, les élections partielles des députés sont favorables au gouvernement. Quoi qu’il en soit, il est une chose que ne doivent oublier ni les divers membres du cabinet dans leurs débats intérieurs, ni la fraction opposante du parti modéré : c’est que l’expérience qui se fait aujourd’hui est décisive pour les idées constitutionnelles en Espagne, et que les partis extrêmes seuls triompheront des divisions qui pourraient survenir.

L’Italie jouit d’un spectacle nouveau pour elle ; elle possède le tzar, et le pape va recevoir dans Rome le chef de la religion grecque. L’empereur Nicolas a été précédé, dans la capitale du monde catholique, par une pauvre religieuse qui venait y chercher un refuge contre d’atroces persécutions. On en connaît le récit, qui a ému l’Europe. Des religieuses polonaises ont subi des violences, des tortures qui semblaient ne plus être de notre âge. Quel était leur crime ? Elles voulaient rester fidèles à la foi catholique. Qui les a poursuivies avec tant d’acharnement ? Un archevêque qui n’a pu les entraîner dans son apostasie, et dont le gouvernement russe a approuvé toutes les fureurs. En écoutant la supérieure, par l’intermédiaire d’un interprète, le pape a versé des larmes, et son effroi a été au comble lorsqu’il a appris que, par une apostille signée de sa main, l’empereur avait sanctionné tout ce qu’avait fait et tout ce que pouvait faire l’apostat Siemasko. Quand la religieuse a offert au souverain pontife d’être confrontée, en sa présence, avec l’empereur, le pape s’est écrié avec épouvante : « Oh ! non, pas dans mon cabinet ! » L’animation contre le tzar était grande, et si, au milieu de l’indignation populaire, l’empereur Nicolas eût tout à coup paru à Rome, on aurait eu fort à faire pour contenir les Transtéverins. Il n’y a point là de passion politique ; il s’agit des droits de l’humanité et de ceux de la religion. L’empereur Nicolas aime à parcourir l’Europe : il ne faut pas s’en plaindre ; il est impossible que les sentimens des populations n’arrivent pas jusqu’à lui, même à travers la rapidité de ses courses et l’entourage des courtisans qu’il emmène avec lui, et de ceux qu’il trouve sur sa route. On dit, au surplus, que le tzar n’a pas toujours rencontré sur son passage des applaudissemens et des succès. En Sicile, il a été reçu froidement par la haute société.

Cependant les impressions les plus fortes finissent par s’effacer. Dans les premiers momens, le pape avait déclaré qu’il ne voulait pas voir l’empereur ; mais la politique des cardinaux qui le conseillent l’a rappelé à plus de prudence. On a représenté au pape que le tzar n’était pas seulement le chef d’une église schismatique ; il a un autre caractère : c’est un souverain temporel qu’il faut recevoir avec les honneurs qui lui sont dus. On a aussi commencé à jeter des doutes sur la vérité du récit de l’abbesse polonaise : on s’est demandé s’il fallait ajouter une foi entière à des allégations aussi injurieuses pour un illustre souverain. C’est ainsi qu’une sorte de réaction s’est opérée peu à peu, et si, à Rome, l’empereur se montre habile et généreux, l’infortunée religieuse pourra bien à la fin être accusée d’imposture. Nous ne sommes plus au temps où, devant le pape représentant Dieu sur la terre, le roi et les opprimés les plus humbles étaient égaux.

Faut-il s’attendre, en Italie, à de nouveaux troubles ? Les légations sont encore fort agitées ; nous retrouvons le même spectacle qui nous a tant de fois affligés dans la péninsule. Après une tentative d’insurrection viennent les mesures réactionnaires, qui, à leur tour, provoquent de nouvelles révoltes. Rien de plus impitoyable que les gouvernemens faibles, et les gens qu’on a fait trembler ne pardonnent pas ; aussi le saint-siège ne connaît pas d’autres moyens d’administration que la rigueur. Le pape est dans l’impuissance de gouverner les légations, et cependant on ne voit pas comment on pourrait les lui ôter. On est toujours en face des mêmes difficultés pour arriver à la sécularisation de l’administration romaine. Si Rome retire à ses prêtres les places administratives qu’ils occupent, comment les fera-t-elle vivre ? Elle ne reçoit plus de tribut des différens états catholiques de l’Europe, et elle ne peut nourrir son clergé qu’en l’appelant aux emplois du gouvernement temporel.

Dans la politique italienne, c’est la Toscane qui joue en ce moment le principal rôle. La conduite du prince qui règne à Florence a été aussi noble qu’habile, et lui a valu une juste reconnaissance. Les insurgés qui s’étaient réfugiés sur le territoire de la Toscane ne se sont livrés aux troupes du grand-duc qu’en vertu d’une convention par laquelle on leur garantissait leur passage en France. Le grand-duc a ainsi rendu au pape un véritable service, car, par cette convention, il l’a débarrassé de quelques centaines d’hommes résolus et désespérés qui auraient pu prolonger long-temps encore l’agitation dans la Romagne. Cependant cette conduite a attiré au grand-duc, de la part des cours de Rome et d’Autriche, des protestations qui ressemblaient presque à des menaces. Léopold II a écrit à son cousin l’empereur d’Autriche, pour se plaindre du langage que le cabinet de Vienne dictait à son représentant à Florence. C’est le prince de Metternich qui s’est chargé de lui répondre par une lettre ironique et hautaine, où le vieux diplomate demande ce que deviendra l’ordre en Europe si les princes se mettent à favoriser des révoltés et à les soustraire à la justice de leur gouvernement. Le cabinet de Vienne a fait encore sentir son mécontentement en donnant l’ordre à son ministre à Rome de ne plus continuer à représenter le grand-duc, comme cela s’était toujours fait jusqu’à présent, En dépit de ces démonstrations, Léopold II semble vouloir garder une attitude digne et calme. La mort de M. Corsini, ministre des affaires étrangères à Florence, avait fait un vide dans le cabinet. Le grand-duc vient de compléter son ministère de manière à faire comprendre qu’il entendait maintenir son indépendance. Dans ces dernières affaires, notre diplomatie, représentée par M. de La Rochefoucauld, a su seconder avec une habile prudence les intentions du souverain de la Toscane.

Nous parlions dernièrement des envahissemens toujours croissans du radicalisme en Suisse ; en voici un nouvel exemple. Le gouvernement du canton de Vaud avait enjoint aux pasteurs de lire en chaire une proclamation politique. Les pasteurs ne voulurent pas se prêter à cette invasion de la politique dans le temple, et ils refusèrent la lecture. Le conseil d’état, c’est-à-dire le pouvoir exécutif du canton de Vaud, prononça contre les pasteurs certaines peines disciplinaires. Les pasteurs pensèrent alors qu’ils n’étaient plus libres et qu’ils manquaient désormais de l’indépendance nécessaire à leur ministère ; ils convoquèrent une assemblée, et, après une délibération solennelle, une démission collective fut adressée par cent cinquante-trois d’entre eux au conseil d’état. Le pouvoir exécutif espéra d’abord que les démissions seraient retirées quelques jours après : elles furent maintenues. Le grand conseil du canton investit le conseil d’état des pouvoirs nécessaires pour subvenir aux besoins spirituels de sa population ; mais où trouver des pasteurs ? Comment improviser des ministres ? Faudra-t-il que la population attende que les jeunes candidats qui n’ont pas encore achevé leurs études soient devenus capables d’exercer les fonctions du ministère évangélique ? On a peine à comprendre la singulière légèreté d’un pouvoir qui s’attaque étourdiment aux droits les plus sacrés de la conscience et de la liberté religieuse. Les pasteurs ont refusé d’entrer dans l’arène des passions politiques : on a voulu les en punir, et ils se séparent, avec fermeté et au prix de tous les sacrifices, d’un gouvernement qui a blessé leur foi et leur liberté.

La convocation que vient de faire M. Cunin-Gridaine des conseils-généraux de l’agriculture, du commerce et des manufactures, est une mesure dont on peut se promettre quelques bons résultats. Ces conseils avaient été réunis à la fin de l’année 1841 : depuis quatre ans, des questions nouvelles ont surgi, ou sont arrivées à cette maturité qui appelle une décision législative. Tout en indiquant les principaux problèmes que les conseils auront à étudier, M. Cunin-Gridaine déclare, dans la circulaire qui accompagne l’ordonnance de convocation, qu’il n’entend pas limiter la liberté d’examen et de discussion. Les hommes pratiques et spéciaux qui siégeront dans ces conseils auront donc toute facilité pour appeler l’attention du gouvernement et des chambres sur les points qui leur paraîtront les plus importans, et sur les solutions qu’ils jugeront les meilleures.

À la Bourse, ce qui était à craindre arrive. À des espérances excessives, traduites par des primes exagérées, succède une panique déraisonnable. Les chemins de fer, dont on s’arrachait, il y a peu de temps encore, les promesses d’actions, ne rencontrent plus qu’un public épouvanté par de récentes catastrophes. Il faut dire aussi que les capitaux attendus de Londres pour compléter ici des fonds sociaux n’ont pas répondu à l’appel. On voit que les alliances entre des intérêts si distincts et si séparés ne portent pas toujours d’heureux fruits. La faillite d’un agent de change dans une position brillante en apparence, faillite dont le passif monte, dit-on, à plus de trois millions, est venue accélérer la réaction commencée. Les chemins de fer ont tous subi une dépréciation considérable à la suite du chemin de fer du nord, qui est tombé à 615 fr. ; on a accusé de cette baisse un célèbre banquier. Il y a tant de blessés en pareil cas, que les plaintes sont nombreuses ; mais elles ne sont pas toujours justes. Le banquier auquel on a adressé ces reproches a pu vendre plusieurs de ses actions du nord dans les hauts cours : mais il y a loin de ce qu’il a pu faire à la proportion gigantesque que l’on suppose. C’est ce que les livres de transfert du chemin du nord prouveraient facilement. Les actions définitives des deux chemins adjugés de Strasbourg et de Nantes se vendent à peine à la modique prime de 5 fr., tandis qu’avant l’adjudication, elles valaient pour Strasbourg jusqu’à 80 fr. Si la ligne de Strasbourg n’est pas très en faveur dans le monde financier, celle de Lyon continue à passer pour bonne et désirable. Ainsi, la compagnie des receveurs-généraux a reçu, malgré la crise, les nombreux versemens de ses souscripteurs. La faculté de déposer des rentes est une sage mesure, dont le succès a démontré la justesse. En résumé, la crise existe, on ne saurait le nier. Il y a pour plusieurs un réveil cruel après des rêves insensés : il y a eu d’immorales spéculations ; il y a eu et il y a encore des compagnies illusoires ; mais, malgré ces mauvais momens à traverser, l’avenir appartient aux chemins de fer sérieusement acquis et aux capitaux sages et patiens.


— Jamais le théâtre n’a joui de plus de faveur qu’en ce moment à Madrid. Autrefois deux scènes suffisaient à la foule, — celles du Principe et de la Cruz ; il y a aujourd’hui six théâtres ouverts au public, quatre consacrés au drame ou à la comédie, el Principe, l’Instituto, Variedades, Buena Vista, et deux où se joue l’opéra italien : ce sont el Circo et la Cruz. Comme on voit, la capitale de la Péninsule, la corte, selon le langage espagnol, offre de nombreuses ressources de plaisir. Moriani chantait récemment à la Cruz et excitait l’enthousiasme dans Lucie et dans Lucrèce Borgia. Le Circo promet, pour le mois d’avril, Ronconi, Salvi, Mme Persiani. C’est M. Salamanca qui est le directeur de ce théâtre, et il l’a monté avec un luxe, une élégance, qui le rendent l’égal des plus belles scènes de l’Europe. El principe est toujours le théâtre le plus littéraire. C’est là que se sont produites les plus célèbres tentatives modernes. Après toutes les richesses du répertoire ancien, il est bien à désirer que les pièces originales remplacent de plus en plus les traductions des œuvres françaises. À Madrid comme à Paris, il y a un peu de lassitude des excès du théâtre moderne. La comédie de mœurs est aujourd’hui en vogue. La comédie de l’Homme du Monde (el Hombre del Mundo), de M. Ventura de la Vega, a eu un réel succès, et elle le mérite à beaucoup d’égards, par la distinction littéraire, par la finesse de quelques observations, par le soin de la forme. L’idée principale de la comédie est la situation morale d’un homme qui connaît le monde, toutes ses ruses, qui a fréquenté la société, et en qui cette malheureuse expérience excite une méfiance continuelle. M. Ventura de la Vega a développé son sujet avec une délicatesse qui fait désirer qu’il se livre plus souvent à ses propres forces, et qu’il tourne toutes ses vues vers la comédie.


— Après avoir consacré six années à parcourir deux pays qui méritent à des titres bien divers de fixer l’attention des hommes politiques, le Caucase et l’empire du Brésil, M. le comte de Suzannet a résumé ses impressions dans un livre qu’il appelle modestement Souvenirs de Voyages[1]. Il ne s’agit point ici en effet d’un simple journal de touriste, mais d’une étude attachante et substantielle, où le voyageur s’efface volontiers devant les questions qu’il rencontre sur sa route et qu’il cherche à éclairer. Ainsi qu’on a pu en juger par certaines parties publiées dans cette Revue même, M. de Suzannet ne se laisse guère éblouir par l’appareil militaire que déploie la Russie dans le Caucase, il démêle parfaitement les dangers et les obstacles qui se cachent sous ces brillans dehors. Il n’est pas plus indulgent pour la jactance brésilienne, et c’est avec une franchise impitoyable qu’il signale tous les abus que le gouvernement de Rio-Janeiro est impuissant à réprimer. Cette sévérité sied bien d’ailleurs à un voyageur qui, comme M. de Suzannet, ne manque jamais de citer les faits à l’appui de ses jugemens.




  1. Un vol, in-8°, chez Dentu, rue de Bussy, 17.