Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1843

Chronique n° 279
30 novembre 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


30 novembre 1843.


Comment assister sans une vive satisfaction au spectacle que présente aujourd’hui l’Espagne ? On avait, il n’y a pas un an, coutume de dire, et on avait alors raison de penser, que l’Espagne était le pays de l’imprévu et de l’extraordinaire. Rien ne s’y passe, disait-on, comme partout ailleurs ; ce qui partout ailleurs serait un élément d’ordre et un moyen d’affermissement et de sûreté devient tout à coup en Espagne un principe de discorde, un moyen de trouble : le désordre s’y fait jour de toutes parts, comme si rien ne pouvait, au-delà des Pyrénées, lui fermer toutes les issues. Reconnaissons-le : ces plaintes et ces remarques ne sont plus de saison aujourd’hui. L’Espagne se gouverne dans ce moment selon les lois de la commune raison, du bon sens universel. Les causes y sont suivies de leurs effets, les prémisses ne restent pas sans leurs conséquences. Ce qu’on devait prévoir, ce qu’on avait prévu se réalise : toutes les attentes ne sont plus frustrées, ni toutes les espérances trompées. On peut aujourd’hui établir quelques conjectures au sujet de l’Espagne, sans passer pour un rêveur.

On avait prévu que la coalition, en présence des ayacuchos, ne pouvait pas reculer, et qu’elle accomplirait son œuvre : elle l’a accompli, avec une habileté rare et avec une modération plus rare encore en Espagne. On espérait que les cortès s’empresseraient de déclarer la majorité de la reine ; elles l’ont fait avec une unanimité qui a donné une grande force morale à la décision législative. On s’attendait à voir les troubles qui ont agité l’Aragon et la Catalogne s’apaiser à la proclamation de la majorité de la reine, et en effet tout est promptement rentré dans l’ordre ; on peut s’assurer que de long-temps la guerre civile n’ensanglantera plus les provinces espagnoles ; le radicalisme armé vient de faire ses derniers efforts et de constater son impuissance dans les murs de Barcelone. Enfin, tout paraissait annoncer que les partis politiques voulaient quitter la rue et le champ de bataille pour se mesurer sur le terrain de la légalité, et ce résultat vient aussi de se réaliser au sein des cortès. Le parti gouvernemental et l’opposition s’y organisent régulièrement ; les deux partis ont pour chefs M. Olozaga et M. Cortina. M. Olozaga amène aux conservateurs une trentaine de progressistes ; M. Cortina en garde soixante. Avec les quatre-vingts christinos ou modérés, comme on voudra les appeler, et avec quelques espartéristes et quelques carlistes ralliés, le parti gouvernemental comptera pour le moins cent vingt à cent trente voix dans la chambre des députés ; en même temps l’opposition, et par le nombre et par la valeur des hommes qui la composent, sera de nature à ce qu’il faille compter avec elle, et ne pas en mépriser les attaques et les avertissemens. On peut donc espérer de voir le gouvernement représentatif se développer en Espagne, comme il s’est développé graduellement en Angleterre et en France. Il serait sans doute ridicule d’imaginer que les Espagnols viennent d’entrer dans l’âge d’or, que leurs passions sont complètement amorties, et qu’une lumière surnaturelle a tout à coup éclairé leur esprit. L’expérience nous a appris que, même pour les peuples les plus avancés, la vie politique est une vie laborieuse, pleine d’aventures et de périls. L’Espagne n’échappera pas à la loi commune : elle aura ses jours de crise, d’agitation et de danger. Des fautes seront commises, des intrigues seront ourdies ; la vanité et l’ambition prendront, en Espagne aussi, le masque du patriotisme, pour envenimer les débats et sacrifier les intérêts du pays aux intérêts individuels. Mais il n’y a rien là que le gouvernement représentatif ne puisse surmonter, une fois qu’il est entré fortement dans les voies régulières, et qu’il a, pour ainsi dire, creusé son lit.

Le nouveau ministère est ce qu’il devait être dans la situation du pays, un ministère de coalition, composé d’hommes honorables et éclairés. Il a un beau rôle à jouer, et nous aimons à croire qu’il n’en méconnaîtra pas l’importance et l’éclat. Le ministère Lopez a noblement rempli sa tâche, qui était la proclamation de la majorité de la reine. Le minitère Olozaga se trouve chargé d’une mission plus grave encore et plus délicate : il doit réorganiser le pays et conclure le mariage de la reine. La minorité de la reine était un danger pour l’Espagne : ce danger est conjuré ; mais l’avenir de la monarchie constitutionnelle ne sera consolidé que lorsque le mariage d’Isabelle ôtera leur dernière espérance aux agitateurs et aux intrigans.

La révolution grecque n’autorise pas jusqu’ici de sinistres présages. Les Grecs paraissent comprendre toute la gravité des circonstances où ils se trouvent placés. Il ne s’agit pas seulement, pour eux, de la forme de leur gouvernement, d’un peu plus ou d’un peu moins de liberté : il s’agit d’être ou de ne pas être ; car si le royaume de Grèce existe, toujours est-il qu’il n’existe que d’hier, et que, n’ayant pas encore de profondes racines, il ne pourrait pas résister à une agitation trop violente. Les députés se rendent à Athènes ; a cette heure, l’assemblée aura commencé ses travaux ; le gouvernement en préparait les bases. On ne peut qu’applaudir à l’ordonnance royale qui vient d’appeler au sein du conseil M. Maurocordato et M. Coletti. Ce fait honore également et les hommes qu’on appelle ainsi dans les conseils du roi, et le clef du cabinet, M. Metaxa. M. Metaxa n’a point redouté la présence et l’influence de deux hommes d’état considérables et dont il n’avait pas suivi jusqu’ici la ligne politique, et M. Maurocordato, qui avait été ministre dirigeant, n’a point trouvé au-dessous de lui le rôle de conseiller sans portefeuille. On peut tout espérer d’hommes qui savent ainsi s’oublier en présence des intérêts du pays. Ces nobles exemples sont un enseignement dont il faut espérer que tous les Grecs profiteront. Le sort de leur patrie est en leurs mains. L’Europe les regarde, et ils n’ont rien à craindre que leurs propres passions. L’Angleterre et la France acceptent la révolution grecque sans la blâmer ; l’Autriche et la Prusse, tout en la blâmant, l’acceptent également et désirent qu’elle accomplisse promptement son œuvre, et qu’elle se consolide. La Russie boude, mais cette bouderie n’aura pas de conséquences, si les Grecs, en se donnant une constitution sensée, raisonnable, enlèvent tout prétexte aux accusations et toute chance aux agitateurs. Ce que nous redoutons pour les Grecs, c’est l’engouement des théories : leur pays est encore si faible, si décousu, si mal pourvu de moyens de stabilité et de résistance, que vouloir lui appliquer certaines institutions dans toute leur énergie, ce serait comme renfermer une liqueur en fermentation dans un vase sans cercles. Les institutions doivent se proportionner aux forces morales du pays. Ce qui est facile, raisonnable, sans danger en France et en Angleterre, pourrait ne pas être praticable en Grèce. Au surplus, nous ne connaissons pas assez l’état du pays pour porter ici un jugement particulier sur les institutions politiques qui pourraient lui convenir.

Le ministère ottoman vient d’être modifié. On y a appelé un ami, un élève de Rechid-Pacha. Cette crise partielle a donné lieu à plus d’une conjecture. Ce qu’il y a de certain, c’est que les hommes récemment appelés par le sultan dans son conseil appartiennent aux idées modernes, et ne sont pas de ces Turcs ignorans et fanatiques qui pensent pouvoir rendre à l’empire ottoman sa force et sa grandeur, en renouvelant les violences et les horreurs d’une époque qui est passée sans retour. Mais ce n’est pas par des demi-mesures, en appelant au sein du divan quelques hommes éclairés et modérés, que la Porte peut espérer de s’arrêter sur une pente qui devient tous les jours plus rapide. C’est une réforme générale et profonde, une réforme appliquée à toutes les parties de l’administration, qui pourrait seule arrêter la décadence de l’empire. Ajoutons que cette réforme n’est qu’un rêve. Les Turcs ne sont en état ni de la faire, ni de l’accepter, ni de la supporter. Ils n’ont plus de foi ni en eux-mêmes, ni dans leur gouvernement. Que peuvent quelques hommes levés en Europe, lorsque, rentrés dans leur pays, loin d’y trouver d’autres hommes qui les comprennent et leur viennent en aide, ils n’y trouvent qu’ignorance, défiance et aversion ?

Le procès d’O’Connell a été renvoyé au 15 janvier. Un homme d’esprit disait avec raison que cette poursuite n’était utile que pour celui qui aurait eu l’étrange envie de faire une étude de la chicane anglaise. Ce n’a été, en effet, jusqu’ici qu’un débat de procureurs ; les agens du gouvernement et les repealers s’y sont également montrés sous les proportions les plus exiguës. Il est vrai qu’en se rapetissant ainsi, O’Connell s’exposait à perdre ce prestige, cette grandeur quelque peu théâtrale qui fait sa force, tandis que le gouvernement, gouvernement puissant, peut se relever facilement d’un échec momentané. On assure que le ministère anglais songe sérieusement à faire quelque chose pour l’Irlande, et en particulier pour les intérêts matériels du pays. Cela vaudra mieux qu’un procès qui ne termine rien, et qui n’ôtera rien à l’Irlande de sa nombreuse population, de sa profonde misère et de ses vieilles rancunes.

Les chambres sont convoquées pour le 27 décembre. Les divers ministères travaillent à la préparation des projets que le cabinet se propose de présenter. Selon toutes les apparences, c’est sur des questions intérieures que porteront essentiellement nos débats législatifs : les chemins de fer pour les intérêts matériels, l’enseignement secondaire pour les intérêts moraux, seront, ce nous semble, les deux questions capitales de la session.

A vrai dire, le ministre des travaux publics s’occupe activement d’autres questions non moins compliquées et non moins graves que les questions relatives aux chemins de fer ; mais les projets, qu’il doit soigneusement élaborer, ne pourront être présentés à la session prochaine.

La question de l’enseignement secondaire est celle qui dans ce moment occupe le plus les esprits. Elle a pris les allures et les proportions d’une question politique. Elle touche désormais aux plus hauts intérêts de la famille et de l’état, de l’état, qui, lui aussi, a des obligations sacrées à remplir, des droits imprescriptibles à défendre. La vie de l’état est notre vie à tous ; sa force est notre force ; son avenir est l’avenir et l’espérance de nos enfans, et le jour où l’état, par aveuglement ou par faiblesse, abandonnerait la puissance qui lui est nécessaire, les droits qui lui sont essentiels, ce jour-là notre existence civile, notre grandeur nationale, seraient compromises ; l’ordre ferait place au désordre, la règle à l’anarchie. Il faut donc pour l’enseignement, comme il a fallu le faire pour la presse, pour l’exercice des professions libérales, bref, pour tous les faits du monde extérieur qui pourraient, dans un régime d’absolue liberté, frapper l’état d’impuissance et mettre en péril la sûreté générale et particulière, il faut, dis-je, concilier la liberté de l’individu et de la famille avec les droits et les obligations non moins légitimes de la puissance publique. Le problème peut être plus ou moins difficile à résoudre, selon la matière, selon les circonstances, mais dans ses élémens et dans ses conditions il n’a rien de nouveau, il ne présente rien d’insolite. C’est le problème qu’offrent au publiciste toutes les facultés de l’homme qui se manifestent par des faits matériels, par une action sur autrui ; c’est le problème dont la solution constitue toute la science du gouvernement. Que n’a-t-on pas dit de la liberté de la presse et de la difficulté de la régler, de la concilier avec la protection que l’état doit aux individus et à la société ! Les esprits impatiens, absolus, s’irritaient et s’égaraient au milieu des obstacles que leur opposait de toutes parts cette immense question politique, et ne voyant d’issue que dans un parti extrême, ils en concluaient, les uns, qu’il fallait accepter la censure, les autres, qu’il fallait se résigner à l’anarchie Heureusement les uns et les autres se trompaient ; la liberté de la presse a pu être réglée et conciliée avec les droits et les obligations de l’état.

Les esprits sont à l’œuvre pour obtenir un résultat analogue dans une matière plus grave encore et plus délicate, qui est l’enseignement de la jeunesse, l’instruction de cette élite de ses enfans que la patrie appelle plus particulièrement à l’exercice des professions libérales, à la vie politique, aux méditations de la science et aux travaux littéraires : c’est dans leurs mains que notre génération aura placé le brillant et précieux dépôt de la science et de la littérature française ; il leur appartiendra de le garder et de l’étendre ; c’est sa puissance intellectuelle, sa grandeur morale, sa gloire la plus pure, que la France leur confie.

Loin de nous la pensée de rappeler ici tous les écrits qu’a déjà fait naître l’étude de cette question. Disons seulement qu’à mesure que la session approche, la question passe tout naturellement des mains des hommes spéciaux et des parties intéressées aux mains des hommes politiques ; les hommes spéciaux ont laborieusement préparé les matériaux et mis en relief les principes ; les hommes politiques vont en tirer les conséquences. C’est à eux d’examiner quels sont, dans la situation du pays, les résultats possibles et praticables ; c’est à eux de se tenir en garde contre les exagérations de toute partie intéressée.

Parmi les hommes politiques que cette grande question a vivement préoccupés, empressons-nous de citer M. de Lamartine. Il vient de préluder aux débats de la chambre par un écrit que la presse quotidienne nous a fait connaître, et où l’on retrouve tout l’éclat de sa parole. Le travail n’est pas complet ; une seconde partie nous est promise, et il est juste de reconnaître qu’avant la publication de cette seconde partie, on n’a pas le droit de porter un jugement définitif sur les idées de l’illustre écrivain.

Il n’est pas moins vrai que le morceau que nous connaissons présente, par les principes qu’on y établit et par la conclusion qui le termine, un tout, un ensemble, quelque chose d’absolu, et qui ne semble pas pouvoir admettre de modifications ultérieures.

Si nous avons bien saisi la pensée de l’auteur, M. de Lamartine, frappe des différences profondes qui distinguent l’église et l’état, de la diversité de leurs droits, de leurs pouvoirs, de leur mission, en conclut que tout accord est impossible en matière d’enseignement entre la puissance temporelle et la puissance spirituelle, que toute transaction entre elles ne serait que prévarication et mensonge, que l’église ne peut rien concéder de son autorité illimitée sur les ames. Cela étant, les conséquences ne peuvent être douteuses pour un esprit généreux. Si tout accord raisonnable est impossible, il n’y a plus à opter, pour le clergé, qu’entre l’abaissement et la liberté absolue. En lui conseillant le parti de la liberté, M. de Lamartine ne recule pas devant les conséquences toutes naturelles du principe. Il est trop évident en effet que le clergé ne pourrait briser tous les liens qui le rattachent à l’état qu’en renonçant aux avantages particuliers qu’il en retire, et en rentrant en tout et pour tout dans le droit commun. Si nous ne nous sommes pas mépris sur sa pensée, on dirait que M. de Lamartine conseille à notre clergé de se placer vis-à-vis de l’état dans la situation où se trouve le clergé catholique d’Irlande, ou mieux encore le clergé des États-Unis.

Nous le dirons : si c’est là la conclusion définitive des doctrines de M. de Lamartine, la question entre lui et ses contradicteurs n’est plus qu’une question purement spéculative, car certes il n’y a rien là de pratique et de possible chez nous. C’est un système que les ouailles et les pasteurs repousseraient également. Pour l’essayer, il faudrait autre chose qu’une loi, il faudrait une révolution, et cette révolution ne serait pas durable, car, au lieu d’être l’expression, la réalisation de la pensée du pays, elle en serait le contre-pied.

M. de Lamartine s’est laissé éblouir, ce nous semble, par l’éclat de ses brillantes antithèses. Ce qui n’est que divers lui paraît opposé, ce qui présente quelques difficultés d’agencement lui paraît impossible à rapprocher et à joindre, comme si le sentiment religieux que l’église développe et le sentiment de l’ordre qui fonde et conserve les états n’étaient pas l’un et l’autre des élémens de notre nature, des dons que la Providence nous a octroyés ; comme si l’état et la religion, la vie civile et la vie spirituelle, n’étaient pas à l’homme deux moyens de perfectionnement, deux voies tendant vers le même but, qui est le bien.

Sans doute l’homme est un être mixte : Dieu l’a voulu ainsi. Notre dualité se retrouve toujours et partout ; dans l’individu, dans la famille, dans l’état. En nous faisant le tableau des manifestations de notre double nature, en nous montrant comment se distinguent la foi et la raison, la philosophie et la religion, la vie civile et la vie spirituelle, l’église et l’état, M. de Lamartine nous a prouvé que les admirables harmonies de sa parole peuvent s’appliquer à toute chose, mais il n’a rien dit et ne pouvait rien dire de neuf. La religion et la philosophie, chacune dans la mesure et selon la méthode qui lui appartient, nous avaient depuis long-temps initiés à cette partie des mystères de notre nature que la main de Dieu n’a pas couverte d’un voile absolument impénétrable pour l’homme. Notre dualité nous est connue, et si le bien nous est caché, le fait de l’union des deux principes est certain pour nous. Faut-il en conclure que l’homme doit violemment disjoindre ce que Dieu avait uni, et que les deux principes doivent marcher dans des voies opposées ? Parce que leur accord est difficile, faut-il en faire deux ennemis ? Ce serait là un acte de désespoir, et cet acte de désespoir ne résoudrait point la difficulté ; à peine la reculerait-il de quelques instans : car le tour du cercle est vite fait, et les deux principes qui se seraient mis en route, pour ainsi dire, en se tournant le dos, ne tarderaient pas à se retrouver face à face, et l’état qui, avant tout, veut exister, avec sa puissance, son indépendance, son autonomie, l’état qui sait que son existence ne serai plus qu’une ombre, qu’une vaine apparence, le jour où il reconnaîtrait un supérieur ici-bas, l’état ne tarderait pas à dire au principe séparé : Vous empiétez sur mes droits, vous abusez de votre liberté, vous êtes un danger pour moi. Que lui opposerait-on ? Le principe de la liberté ? Mais la première des libertés, c’est la liberté du pays, c’est-à-dire son indépendance, son autonomie. A l’état seul appartiendrait donc de décider, à moins qu’on ne veuille faire de nous des vassaux. Nous avions donc raison de dire que la séparation et la liberté ne résolvaient point la question.

L’homme et la société ne se laissent pas ainsi couper en deux. L’analyse est une méthode, la synthèse c’est la réalité, et à moins qu’on ne veuille faire de la France une sorte de Paraguay, il faut admettre qu’il appartient à l’état, non de séparer les deux principes au nom d’une liberté illimitée et chimérique, mais de les coordonner et de les contenir en respectant scrupuleusement ce que chacun d’eux a de propre, de particulier, d’exclusif. Ce doit être, ce nous semble, un des bienfaits, une des gloires de la civilisation chrétienne, que la juste part faite à toute chose selon l’esprit de justice et de charité, de manière que chaque principe obtienne son légitime développement ; rien de plus, rien de moins. C’est ainsi qu’on substitue la paix à la guerre, l’harmonie des principes à leur discorde, l’esprit de l’Évangile aux passions des hommes.

Nous aussi nous voulons la liberté, nous la voulons réelle et sincère ; mais en matière si grave il importe de bien déterminer le sens des mots. De quelle liberté veut-on nous parler ? D’une liberté sans frein, absolue, illimitée ? Au profit de qui ? Du premier venu ? Mais qui voudrait d’un pareil désordre, d’une si effroyable anarchie ? Qui voudrait accorder pour l’enseignement de la jeunesse une faculté sans limites, sans règles, sans garanties, qu’on n’accorde pas pour la profession de médecin, d’avocat, de notaire, d’avoué ? L’église, qui a horreur du désordre, s’élèverait la première contre un pareil scandale ; la conscience publique en serait révoltée.

Au profit du clergé seulement ? Mais alors pourquoi ne pas employer le mot propre ? Ce n’est plus la liberté qu’on demanderait, mais un privilège, un privilège inconnu au droit public de la France, un privilège exorbitant et incompatible avec les droits de l’état.

Reste donc le système d’une liberté réglée par la loi ; c’est le système sur lequel, en principe, tous les hommes sensés, sincères, tombent d’accord. En demander d’une manière générale la réalisation, c’est demander ce que nous demandons tous ; mais ce n’est pas résoudre la question, ce n’est pas même en préparer la solution, car, encore une fois, nul ne conteste le principe. La difficulté est tout entière dans l’application, dans le mode, dans la mesure. Qu’on nous dise qu’il faut de la liberté, qu’on nous le répète sous toutes les formes, c’est bien ; mais la question n’aura pas fait un pas. Ce que nous aimerions à apprendre de plus habiles que nous, c’est comment cette liberté sera distribuée et garantie, sans danger pour elle-même, sans danger pour l’état. Là est la difficulté, la difficulté tout entière, il n’en est pas d’autre.

Au surplus, nous sommes sans inquiétudes sérieuses et pour la liberté et pour l’état. Nous croyons le pays plus sage, plus éclairé, plus prudent que ceux qui s’efforceraient de l’entraîner dans quelque voie extrême. La théocratie est aussi impossible aujourd’hui que l’impiété systématique. Le pays sent sa force, sa virilité. Il ne veut pas plus de la décrépitude que de l’enfance des sociétés civiles.

Il n’y a donc de quoi s’alarmer dans aucun sens, pour aucun intérêt : on fera, nous le croyons, une juste part à toutes choses. Et si nous attendons avec quelque impatience le projet de M. Villemain, nous l’attendons aussi avec une pleine confiance. Homme de l’Université, il ne sait pas moins ce que le pays doit de protection et de sollicitude aux graves intérêts moraux que l’église représente, et qui ont droit à tous nos respects.


REVUE MUSICALE.

L’histoire du roi Sébastien de Portugal, histoire romanesque s’il en fut, et où la poésie ne manque pas, répondait singulièrement aux conditions du drame lyrique. Malheureusement, en mettant à la scène le chevaleresque aventurier, M. Scribe paraît ne s’être occupé que d’une chose, à savoir, d’élaguer prudemment de son sujet tout ce qui en constituait l’originalité. Nous n’avons pas le moins du monde la prétention d’en remontrer ici à M. Scribe ; toutefois, ne peut on dire qu’il s’est trompé sur la manière dont il convenait d’envisager le poème de Dom Sébastien, l’un des plus beaux, assurément, qu’il y eût à mettre au théâtre ? Bien loin de s’en tenir à côtoyer le lieu-commun historique, il fallait, ce nous semble, aborder le merveilleux et tailler en plein dans la légende, qui, Dieu merci, laissait le champ libre à l’invention poétique. N’était-ce pas une physionomie dramatique et neuve, que ce Marco Cotizzone suscité par l’Espagne contre le faible roi de Portugal, et trahissant à la fois Philippe et Sébastien pour essayer de confisquer la couronne à son profit ? Il y avait là peut-être l’étoffe d’un second Bertram, mais d’un Bertram réel, possible, et sur lequel on aurait au besoin laissé planer ce doute de certains historiens espagnols, assez enclins à prendre l’aventurier calabrais pour le diable en personne. Zurita parle d’une cloche fantastique d’Aragon dont les rois d’Espagne et de Portugal, si éloignés qu’ils en fussent, entendaient le glas mystérieux chaque fois grand malheur les menaçait au moment où Marco Cotizzone, arrivant de Madrid à Lisbonne, entra dans le palais de Belem, la cloche prophétique sonnait, et ce fut elle encore dont la voix lugubre annonça à Philippe II mourant le retour de Sébastien en Espagne. Je crois qu’on pouvait tirer de grands effets d’un pareil moyen, dans un opéra principalement, et sur la scène de l’Académie royale de musique. Pour sa part, l’auteur des Huguenots n’y eût pas manqué, et je doute qu’en ces conditions M. Meyerbeer se fût dessaisi de ce poème, qui le tentait d’abord, mais dont, avec le tact si fin qui le caractérise, il devait ne point tarder à voir le défaut capital. En effet, l’œuvre de. M. Scribe pèche surtout par la monotonie. Dans ce sujet, si fécond en richesses pittoresques de toute espèce, où la variété des incidens historiques paraissait évoquer toute une suite de combinaisons nouvelles, l’auteur de Dom Sébastien de Portugal n’a rien su imaginer que cette éternelle complainte des amours d’un roi chrétien avec une belle Africaine qui se débat pendant cinq actes sous les tenailles de la sainte inquisition, et finit par y succomber ni plus ni moins que cette Rachel de la Juive dont elle reproduit trait pour trait la physionomie languissante et souffreteuse. Ce grand inquisiteur en toge violette, et qui en veut à tout le monde avec ses anathèmes et ses foudres, n’est-il point aussi une troisième incarnation de ce vieux cardinal de Brogni que nous avions déjà revu pourtant sous le froc du prieur de la Favorite ? Du reste, si l’intérêt et la nouveauté manquent, ce n’est pas faute qu’on ait mis en jeu tous les ressorts de la machine dramatique. Je défie qu’on cite dans le théâtre de Shakspeare ou de Calderon une pièce plus mouvementée en ce qui regarde les changemens à vue et autres accessoires. A chaque scène, l’action se déplace. Tantôt vous étiez à Lisbonne, vous voilà maintenant en Afrique ; vous quittez les jardins d’un harem, où de belles esclaves pirouettent à l’envi sous prétexte de célébrer le retour de la fille de leur émir, et vous vous trouvez, sans transition aucune, dans les plaines d’Alkassar, où vous assistez à la fin d’une bataille qui se termine sans que vous ayez eu seulement le temps de vous douter qu’elle allait se livrer. En moins de cinq secondes, les musulmans ont bâclé leur victoire. C’est aller vite en besogne, si vite qu’avec la meilleure volonté du monde et sans perdre de vue, comme de juste, le cours instantané de l’aiguille sur le cadran de l’horloge théâtrale on ne saurait se faire à cette manière par trop leste de brusquer les évènemens. Cette scène de la bataille perdue est une bonne idée manquée, rien de plus. Quelques pauvres diables éclopés, qui se précipitent sur le théâtre en traînant la jambe et le bras soigneusement empaqueté dans un linge moucheté de vermillon, ne constituent pas une pareille scène qui, pour échapper au ridicule, a besoin d’être grandiose et maintenue sur une vaste échelle. Il y avait à s’inspirer du romancero pour l’idée ; quant l’exécution, on en pouvait chercher le motif soit dans la Bataille des Cimbres, de M. Decamps, soit dans les compositions de Martins. Je le répète, le mouvement ne manque pas dans cette pièce de Dom Sébastien, seulement il avorte. Jamais on ne vit plus d’activité dépensée en pure perte. Ce ne sont qu’allées et venues, entrées et sorties, changemens à vue et coups de théâtre, tout cela pour aboutir à l’enterrement le plus lugubre où jamais directeur d’Opéra a convoqué son public. Voilà, pardieu ! un beau spectacle à montrer aux gens ! Des pénitens qui défilent en portant un cierge, des soldats en pleureuses, des tambours voilés de crêpes et toute une grandesse en deuil escortant un catafalque princier agréable passe-temps pour ceux qui demandent au théâtre les faciles distractions de l’après-dîner. Vous sortez de table avec l’intention d’aller entendre l’opéra nouveau, vous entrez dans votre loge, et vous trouvez pour vous bien réjouir, devinez quoi ? une chapelle ardente et des escadrons de capucins en cagoules psalmodiant l’office des morts derrière une triple haie de cierges dont la lueur blafarde se projette le long des grands murs tendus de velours noir étoilé de larmes d’argent. Ceci n’est pas gai, pensez-vous ; heureusement ce n’est pas tous les jours fête, et j’attendrai, pour revenir, qu’on ait à me montrer quelque chose de moins édifiant, à quoi le répertoire de l’Académie royale de musique vous répond par la Peste de Florence, le bûcher de la Juive, ou les trappistes de la Favorite, qui creusent tranquillement leur fosse en se chantant : Frères, il faut mourir ! Où s’arrêtera cette pompe funèbre ? Qui le sait ? De toute façon, il semble que c’était moins que jamais le cas de promener sur un théâtre ces redoutables appareils de la mort, et de faire une comédie, aux yeux d’un public désœuvré, de ces tristes insignes, naguère revêtus par d’augustes douleurs. Que si on voulait à toute force, avoir un spectacle à grand fracas pour terminer cet acte, rien n’était plus facile ; il suffisait de remplacer ces simulacres de funérailles par le couronnement du nouveau roi. Remarquez qu’on n’y perdait pas une aune d’étoffe, pas un cierge, pas un capucin, et de la sorte au moins les convenances eussent été respectées. Il serait à souhaiter que la censure, qui se montre si sévère à l’égard des théâtres secondaires dans tout ce qui touche de près ou de loin au culte catholique, eût son œil un peu plus ouvert sur l’Opéra qu’elle ne le fait d’ordinaire, d’abord parce que le bénéfice comme les inconvéniens d’une loi doivent être égaux pour tous, et que nous ne comprendrions guère pourquoi, parce qu’on tient ses privilèges de Louis XIV, on se permettrait d’arborer en plein théâtre des insignes dont il n’est plus permis à d’autres d’user, même avec la plus extrême discrétion ; ensuite parce que les auteurs qui écrivent pour la scène de l’Opéra chercheraient à l’avenir leurs sujets en dehors de l’histoire ecclésiastique, et tout le monde y gagnerait.

La musique de Dom Sébastien est l’œuvre d’un maître qui désormais ne compte plus avec ses partitions. Singulière faculté que celle de M. Donizetti ! une œuvre en cinq actes lui coûte à peine le temps de l’écrire. Il va de Paris à Vienne, de Vienne à Milan, de Milan à Rome, marquant sa trace par des opéras ; comme ce personnage du conte de Perrault, il vide ses poches sur les grands chemins, et il s’en échappe, au lieu de cailloux, d’inépuisables traînées de notes qui témoignent de son passage. Avec un fonds incontestablement meilleur, une nature beaucoup plus riche, et dont c’était après tout la destinée de se dépenser ainsi à l’italienne, M. Donizetti use un peu, en musique, d’un procédé mis en œuvre dans les lettres par bon nombre d’écrivains de nos jours. Comme la prose de ces messieurs, sa mélodie déborde ; seulement il conserve sur eux l’avantage qu’étant musicien et parlant une langue partout comprise, il exploite un marché bien autrement étendu. On doit dire aussi qu’il possède d’admirables qualités, entre autres une intelligence des voix que peu d’italiens même ont eue, et, chose rare chez un Napolitan ! une véritable vocation pour l’orchestre ; n’étaient ses mélodies la plupart du temps banales et lâchées, on ne sentirait pas la hâte dans ses travaux tant sa touche instrumentale a de largeur, tant cette manière d’estomper s’il est permis de s’exprimer ainsi, a de verve et de brillant.

Le premier acte de Dom Sébastien ne renferme rien qu’on puisse remarquer à bon droit. Sauf une phrase de Zaïda au moment où le roi l’arrache aux mains de l’inquisition, laquelle phrase, pour revenir si souvent dans l’ouvrage, devrait avoir une expression plus caractérisée, le prologue tout entier passerait inaperçu ; car je ne pense pas que M. Donizetti lui-même prenne au sérieux ce beau délire où son Camoëns se laisse emporter à la dernière scène. Vouloir faire d’un poète moderne, du chantre des Lusiades, une espèce de Calchas, dont le poil se hérisse, et prédisant au demi-jour de la rampe les désastres de la campagne qui va s’ouvrir, c’est là certainement une des imaginations les plus bouffonnes dont on se soit jamais avisé. Entre le vieux Tiresias, ce prince des devins antiques, et le poète portugais, je ne vois guère qu’un point de ressemblance, à savoir que l’un fut aveugle et l’autre borgne : et encore est-il douteux que l’œil crevé du Camoëns puisse jamais avoir pour nous la moitié du sens que la symbolique des Grecs attribuait à la cécité du nécroman thébain. Ajoutez à cette pantomime échevelée une musique à faire danser les ours, et vous aurez peut-être une idée de cette scène de trépied renouvelée d’Éleusis et de Délos. Du reste, le rôle du Camoëns est manqué complètement dans la partition de M. Donizetti ; aussi quel triste canevas M. Scribe lui donnait à couvrir ! Le seul parti qu’un musicien quelque peu penseur eût à prendre en pareil cas, c’était de reconstruire le rôle de fond en comble, et de ne garder que le nom du personnage, comme a fait M. Meyerbeer dans mainte occasion. Voyez-vous, en effet, cette austère et noble figure du soldat poète travestie tantôt en Joad, tantôt en orateur parlementaire, et débitant des lieux communs empruntés au vocabulaire politique des journaux de ce temps :

Je chante le malheur et non pas le pouvoir.

Autant vaudrait mettre en musique les harangues du maire de Montmartre. Pour arriver aux passages franchement recommandables de Dom Sébastien, il nous faudra aussi sauter à pieds joints sur le ballet, l’un des plus médiocres qu’on ait jamais vus à l’Opéra, au point que l’on se demande si c’est la vulgarité de la musique qui réagit sur les danses, ou si ce sont les danses qui écrasent la musique sous leur désolante monotonie : grave question à débattre entre le maestro et l’ordonnateur de l’intermède. La première chose qui vous frappe dans le courant de l’ouvrage est un chœur à motif fugué, d’une rude et sauvage expression, au moment où les Arabes, conduits par Abayaldos, leur chef, renvoient dans sa patrie dom Sébastien vaincu. Immédiatement après vient l’adagio de Duprez. Il y avait sans doute quelque hardiesse à terminer un acte par un mouvement si calme et si posé. Toutefois, l’essai devait réussir, car la phrase est fort belle, et Duprez met à la rendre une admirable ampleur de style. Bien qu’il abuse de la voix de tête, ressource ordinaire des chanteurs épuisés, Duprez retrouve par intervalles dans cet opéra des élans dignes de ses plus glorieuses soirées. On s’aperçoit qu’il est à l’aise dans cette musque si commode au virtuose, ingénieuse à déguiser les avantages qui lui manquent, non moins qu’à produire au jour le plus favorable ceux qu’il a conservés. Du reste, la présence de M. Donizetti se fait sentir partout, chez Mme Stolz comme chez M. Massol, dont l’organe fruste et peu malléable s’assouplit du moins pour quelques heures, et vous respirez dans ces ensembles mieux groupés, dans ces voix désormais plus contenues, l’influence harmonieuse et salutaire du maître italien.

Au troisième acte, la scène où le caractère de l’émir africain, jusque-là maintenu dans l’ombre, se démasque tout à coup, est d’un effet hardi et saisissant. On n’imagine rien de plus dramatique et de plus fortement accentué que ce duo dans lequel Abayaldos dévoile à Zaïda le secret de sa jalousie et de sa haine. Couleur et passion, tout y est. Il faudrait recourir au rôle d’Henri VIII dans Anna Bolena pour trouver chez M. Donizetti des inspirations de cette énergie. Nous disions tout à l’heure que le personnage du Camoëns était manqué ; en revanche, le musicien nous semble avoir admirablement compris le caractère d’Abayaldos, physionomie originale et colorée à la manière des bédouins de Decamps. Il y a de l’africain dans cette passion qui ronge son frein, dans cette rage contenue et froide qui marche sourdement à sa vengeance et n’éclate qu’à deux reprises : dans le duo dont nous parlons et dans la phrase si dramatique du sextuor du quatrième acte, une fois pour prévenir sa victime, l’autre pour l’écraser. Nous citerons encore, mais surtout comme situation musicale dont on doit faire honneur à M. Scribe, la scène où Camoëns proscrit, réduit à mendier la nuit dans une rue de Lisbonne, tend la main au roi Sébastien. C’était là, sans aucun doute, une donnée intéressante pour le musicien, et l’on ne peut que regretter que M. Donizetti n’en ait point su tirer meilleur parti : non que le morceau tel qu’il existe soit tout-à-fait médiocre, l’adagio du début, qui rappelle une admirable phrase d’Alaïde dans la Straniera, ne manque pas d’un certain pathétique ; mais il s’en faut que le second mouvement réponde au premier, et somme toute, d’un musicien tel que M. Donizetti, en si belle occasion on devait attendre mieux. La scène des funérailles est traitée d’un bout à l’autre de main de maître. J’aime ces tambours voilés qui répondent à l’appel lugubre des clairons pendant que le cortége défile ; plus tard la complainte du chœur a de la mélancolie et de la grace, et bien que çà et là plus d’une réminiscence du finale d’Otello y rencontre, on ne peut s’empêcher d’admirer l’art prodigieux avec lequel toute cette pompe musicale est ordonnée.

Le quatrième acte contient sans contredit le plus beau morceau de l’ouvrage. Le célèbre crescendo, si familier à M. Donizetti, éclate là dans toute sa puissance ; la phrase du Maure, reprise ensuite à l’unisson par les voix et le chœur, a aussi de la grandeur et de l’entraînement. C’est un peu toujours, si l’on veut, la coupe du finale de Lucia, avec cette différence médiocrement avantageuse pour l’Opéra, qu’ici M. Massol remplace Tamburini ou Ronconi. Mais quel maître n’a sa forme de prédilection à laquelle il revient sans cesse ? quel musicien, même parmi ceux qui se consument à filer un son avec la patience laborieuse du ver à soie, possède donc deux idées aujourd’hui ? Nous ne dirons rien du cinquième acte, sinon que c’est un opéra-comique des plus guillerets ; le poème voudrait bien continuer à chanter sur le même ton dithyrambique et lugubre, mais le musicien est à bout des épouvantemens, et se met le plus gaiement du monde à folâtrer sur la coudrette. La stretta du duo entre Sébastien et Zaïda se débattant tous deux sous le coup de la mort est d’une expression telle, qu’elle conviendrait à merveille aux personnages bouffes de l’Élisir d’Amore, et cette tragédie si pleine de deuil et de funérailles se termine, comme le Barbiere di Siviglia, par une espèce de canon qui se chante sotto voce en préparant la classique échelle de cordes :

<oem>Non faciamo confusione ; Per la scala del balcone, etc. </poem>


Tant il est difficile à un maître italien de garder son sérieux quatre heures de suite !

Le lendemain du jour où l’Académie royale de musique représentait Dom Sébastien, le Théâtre-Italien donnait par la mise en scène de Maria di Rohan une nouvelle occasion de triomphe à l’heureux maestro. La partition composée pour Vienne et l’œuvre écrite pour Paris se rencontraient sur le terrain de la discussion, et, tout bien considéré, nous ne pensons pas que Paris ait sujet de se montrer jaloux. Si Maria di Rohan peut faire valoir un très beau troisième acte, on a pu voir que Dom Sébastien avait de quoi lui répondre, et pour le reste de la partition italienne il tombe dans la catégorie des ouvrages de pacotille, et n’a dû trouver merci aux yeux du public viennois que par cette habileté de main si remarquable déjà dans Linda di Chamouni, et qui n’abandonne jamais M. Donizetti. Sans tomber ici dans le lieu commun des reproches qu’on adresse journellement à la fécondité du maître de chapelle de l’empereur d’Autriche, ne peut-on regretter que cette veine intarissable ne cherche pas à se concentrer davantage, et, qu’on nous passe le mot, que cet esprit si musical s’étende ainsi d’eau claire ? Nul ne songe à imposer à M. Donizetti des conditions de patience et de laborieuse application qui ne sont ni dans ses habitudes ni dans le génie de son pays ; mais serait-ce donc trop exiger de sa nature que de lui demander de ne pas se dédoubler comme elle fait depuis trois ou quatre ans ? Ainsi voilà deux partitions d’un mérite incontestable auxquelles il n’a manqué, pour être des œuvres d’un rang supérieur, qu’un peu de conscience et de temps. Rassemblez sur un point la somme de talent dépensée dans Maria di Rohan et Dom Sébastien, et vous aurez une œuvre de la trempe de Lucia. Or, il reste à savoir si une œuvre comme la Lucia, ne dût-on la considérer qu’au seul point de vue de la spéculation, ne vaut pas mieux à elle seule que deux opéras comme Dom Sébastien et Maria di Rohan.



THÉÂTRE-FRANÇAIS

M. Scribe continue à produire, sans que cette facilité surprenante, qui est la plus grande partie de son talent, en éprouve la moindre lassitude. Hier il versifiait un opéra, aujourd’hui il dialogue une comédie, le tout sans efforts, et avec les mêmes chances de réussite. C’est que M. Scribe a pour système de suivre le public plutôt que de lui commander, et de chercher à lui plaire en obéissant à ses goûts plutôt que de le dompter en lui imposant les siens. Habile autant que personne à nouer et à dénouer une intrigue, spirituel et délié dans le dialogue, vrai le plus souvent, sinon profond, dans la peinture des mœurs, il sait toujours se mettre au niveau de son auditoire, et calcule avec une rare précision tous ses effets. On pourrait dire qu’il a la vocation du succès. Sa nouvelle comédie, la Tutrice, doit prendre place parmi ces agréables croquis toujours bien reçus du public, pour lequel ils semblent écrits expressément, et qui occupent dans le répertoire si varié de l’auteur une place bien distincte à côté de ses productions plus sérieuses, Bertrand et Raton, l’Ambitieux et la Camaraderie.

Les deux premiers, actes se passent dans une auberge d’Allemagne, à quelques lieues de Vienne. Un industriel, un de ces spéculateurs de notre temps qui mettraient le soleil en actions s’ils croyaient trouver des actionnaires, est descendu dans cet hôtel avec sa jeune fille, qui a nom Florette. M. Conrad’ annonce à Mlle Florette que M. Julien, son employé, le quitte pour aller chercher fortune ailleurs. La jeune fille aimait Julien, et son chagrin se comprend de reste. C’est le premier chagrin d’amour : je ne sais pas si celui-là est le plus vif et le plus profond ; assurément, c’est le plus sincère. — Survient M. le Comte Léopold de Vurzbourg, étourdi, prodigue, mauvais sujet, qui a appris la mort de son oncle le feld-maréchal, et qui arrive bon train, à grandes guides, pour venir recueillir une succession immense, dont il doit déjà une bonne part à de gracieux usuriers qui lui ont prêté, au denier vingt, par avancement d’hoirie.

Presque en même temps, une dame modestement vêtue, aux manières élégantes et simples, descend dans l’auberge, qui ressemble décidément, à ne pas s’y tromper, au terrain vague, rendez-vous si commode de tous les personnages du vieux théâtre. Léopold, pour jouer son rôle d’héritier opulent et faire impression sur la belle et jeune voyageuse, ne parle que de dépenses folles, de plaisirs ruineux, et s’attire de la part de la dame, qui d’abord n’avait pas l’air d’écouter, la plus juste et la plus piquante leçon de morale sur l’emploi des richesses. Cette inconnue est bien la plus aimable prêcheuse qu’on puisse entendre. Mais l’entretien ne tarde pas à être troublé par un courrier, porteur de dépêches pour M. le comte. On a certes bien fait de ne pas perdre un moment, et d’expédier un postillon à franc étrier ; la nouvelle est importante : le testament a été ouvert, et le comte Léopold de Vurzbourg est complètement déshérité. La légataire universelle du feld-maréchal est un jeune chanoinesse du nom d’Amélie de Moldaw, qui n’était pas même sa parente éloignée. Le coup est terrible. Conrad, qui a une idée fixe, et qui veut, avant tout, placer ses actions industrielles, ne s’aperçoit pas du contre-temps, et prie la dame inconnue, comme il a prié Léopold, d’une façon fort comique, de lui souscrire quelques actions. La jeune voyageuse, sans se faire attendre, donne sa signature. — La chanoinesse Amélie de Moldaw ! dit M. Conrad. — Amélie de Moldaw ! s’écrie Léopold. — Et, lui lançant un regard furieux, il s’élance et disparaît. — Quel est donc ce jeune homme ? demande Amélie surprise. — C’est le comte Léopold de Vurzbourg, répond naïvement Conrad. — C’est Léopold de Vurzbourg ! Allez, çourez ! empêchez à tout prix qu’il parte ! s’écrie la chanoinesse en poussant M. Conrad.

Ce premier acte est habilement conduit ; il a de jolis mots, de jolies scènes, des coups de pinceau assez fins. — Lorsque le second acte commence, l’attention est parfaitement éveillée. Le jeune comte n’est pas parti, et il se trouve en présence de Mlle de Moldaw, qui, noble et généreuse, a été héritière malgré elle, et ne veut être que la tutrice du neveu de son bienfaiteur. Et d’abord, elle veut payer ses dettes ; Léopold s’y oppose avec énergie, et il ne cède même pas lorsque les huissiers cernent la maison, et vont s’emparer de lui. Le cas était embarrassant pourtant, et la situation devenait orageuse ; une lettre de la célèbre danseuse Fridoline arrive à temps, Léopold retrouve son audace, et, par bravade, prend la résolution la plus extravagante, celle d’épouser la danseuse, qui, étant très riche, vient de lui offrir sa main, pour devenir comtesse, et pouvoir faire graver une couronne sur le panneau de ses voitures. Mais Amélie, qui a eu jusqu’ici du bon sens et de la bonté, va avoir de l’esprit. Au lieu de payer les dettes de Léopold, c’est elle maintenant qui le fait jeter en prison.

Deux ans se sont écoulés, et nous nous trouvons, au troisième acte, dans un château dépendant de la succession du feld-maréchal. M. Conrad, qui a placé enfin toutes ses actions, et qui est aujourd’hui très riche, parce que ses actionnaires ne le sont plus, plaide contre la chanoinesse de Moldaw, et il a choisi pour avocat le jeune fou des deux premiers actes, qui, ramené par le régime de la prison à des idées plus saines, s’est créé par son travail une position honorable. Léopold, apprenant de Conrad, avant d’avoir vu Amélie que la jeune chanoinesse est loin de mener une vie exemplaire, s’emporte et laisse, pour la première fois, voir assez clairement le fond de son cœur. Depuis quand le jeune comte de Vurzbourg est-il amoureux d’Amélie de Moldaw, qu’à la fin du second acte il maudissait et détestait avec une sorte de rage ? Nul ne le sait, et il ne le sait peut-être pas lui-même. Mais voyez comme nous allons vite ! Florette, qui a revu Julien, lequel ne lui a pas fait grand accueil, est irritée, piquée au vif, et, pour se venger, veut se marier aussitôt ; Léopold est exactement dans la même disposition, et il se conclut, entre le jeune homme et la jeune fille, un projet de mariage par vengeance, qui fournit, une scène assez originale et assez gaie.

Ce singulier mariage va s’accomplir, lorsque Léopold apprend la vérité, toute la vérité, sur le compte de Mlle de Moldaw. Elle est restée pure, sa vie est sans reproche ; Amélie explique les absences et les déguisemens qu’on lui imputait à crime, en faisant connaître à Léopold que c’est elle qui, sous l’habit de religieuse, allait le veiller dans sa prison quand il était malade et qu’il avait le délire ; et, pour preuve, elle veut lui rendre un anneau qu’elle portait précieusement à son doigt depuis le jour où, dans un accès d’exaltation fiévreuse, il l’avait donné à la religieuse qui veillait à son chevet. Cet anneau, on le devine, sera bientôt l’anneau nuptial, et la tutrice, en devenant la femme de son pupille, lui rend de si beaux comptes de tutelle, qu’on voit bien que nous sommes dans un vieux château d’Allemagne.

Cette pièce a de l’entrain ; le caractère de la tutrice est d’une donnée assez neuve, et l’esprit, sans y être de haut vol, n’est pas trop vulgaire. Les acteurs ont fait preuve de talent. M. Provost, dans le rôle de Conrad, s’est montré comique et naturel. M. Brindeau a été un comte de Vurzbourg à peu près irréprochable ; s’il n’a pas eu plus d’éclat, c’est moins sa faute que celle de son rôle. Mlle Brohan est une gaie et naïve Florette. Enfin Mlle Plessy, qui remplissait le rôle de la chanoinesse Amélie de Moldaw, a été pleine de réserve et de bon goût, et, dans, deux ou trois de ces longues tirades où excellait Mlle Mars avec ses inflexions si savantes, elle s’est souvenue très heureusement du parfait modèle.

Nous attendons M. Scribe à une œuvre plus importante, à une grande toile. Il n’est pas vrai, comme on se plaît à le répéter, que la comédie ne soit plus possible, que Molière et le XVIIIe siècle aient épuisé le champ des faiblesses, des sottises et des vices de l’homme, et que, les maîtres s’étant emparés des principaux sujets, il ne reste plus qu’à glaner. Si vieille que soit une littérature, si vieux même que soit le monde, les sujets ne manqueront jamais au génie, qui est précisément la faculté de voir et de faire voir les choses sous des points de vue nouveaux. C’est l’absence du poète comique que nous prenons pour l’absence de la comédie. La comédie n’a jamais été plus possible que de nos jours. Que M. Scribe y songe : la haute muse comique, qui à la vue des excès du vaudeville est blessée au cœur et nous boude avec raison, a tendu la main à l’auteur de la Camaraderie, et le protégerait de préférence à beaucoup d’autres, si, au lieu d’éparpiller ses forces, il s’appliquait à les réunir ; s’il livrait plus souvent de véritables combats, au lieu d’escarmouches sans fin ; s’il donnait à son observation plus d’étendue et de profondeur, et s’il ne dédaignait pas aussi ouvertement cette puissance ombrageuse qui ne se laisse captiver que par de continuels sacrifices, mais qui seule aussi peut faire vivre l’écrivain : c’est du style que je veux parler.

Quant au public, le drame moderne ne l’a pas changé : le peuple d’Athènes aimera toujours la comédie.


Les personnes de goût qui cherchent dans les productions légères un autre plaisir que celui des yeux et que la distraction du moment distingueront, au milieu des publications nouvelles, le livre curieux et singulier qui vient de paraître sous ce titre : Un Autre Monde[1]. Ce livre n’est rien moins que la représentation animée et satirique du commerce, des arts, de la littérature, enfin du monde pittoresque parodié par lui-même. Un de nos plus hardis, de nos plus fins dessinateurs, Grandville, n’a pas craint de tourner son crayon contre les manœuvres, les folies, les fausses grandeurs, les piéges, les vanités du charlatanisme moderne, observé dans tous les rangs de la société. Réclames commerciales et littéraires, annonces, affiches, programmes officiels, harangues parlementaires, professions de foi politique animées et personnifiées, agissent et se croisent pêle-mêle dans cette galerie que l’on peut appeler le carnaval de l’industrie. Le dessinateur a été secondé par un écrivain habitué à manier avec autant de grace que de légèreté les armes de la raillerie et de la satire. On ne peut dire que dans cette divertissante comédie tous les traits soient également acérés et justes, que la mesure et le naturel n’aient pas été parfois sacrifiés à la bouffonnerie et à l’exagération des peintures ; mais on peut dire que la verve, la justesse et le franc comique l’emportent sur les imperfections de certains détails que l’on pourrait noter. L’élégance typographique a d’ailleurs mêlé son prestige aux ornemens du style et du dessin. Le succès promis à Un Autre Monde ne sera que la juste récompense des soins de l’éditeur, et des heureux efforts de l’écrivain et de l’artiste.




  1. Un vol. in-4° orné de nombreuses gravures, chez H. Fournier, rue Saint-Benoît, 7.