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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1877

Chronique n° 1085
30 juin 1877


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin 1877.

Ce qui sortira définitivement de l’acte politique du 16 mai reste encore et plus que jamais un mystère. Ceux qui en ont pris l’initiative ou la responsabilité ou la défense ne le savent pas eux-mêmes ; ceux contre qui l’acte a été conçu et accompli ne le savent pas davantage. Les uns et les autres peuvent se défier dans la mêlée et se promettre d’avance la victoire. Les jactances des partis ne sont pas des raisons. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’une situation étrange, aussi obscure que périlleuse, a été créée à l’improviste, c’est que la crise qui a été ouverte si subitement ne peut désormais que s’étendre, s’animer, jusqu’au dénouement inconnu, et en attendant on peut bien dire que depuis quelque temps en France les événemens, comme les morts de la ballade allemande, vont vraiment assez vite.

Reprenons un instant. Il y a six semaines tout au plus, le 15 mai dernier, personne ne peut soupçonner encore ce qui va arriver ; personne du moins n’entrevoit de si prochains orages. Le lendemain, au réveil de Paris et de la France, un ministère a disparu dans une bourrasque intime, sous un motu-proprio présidentiel, dont paraissent surpris ceux-là mêmes qui en profitent. Un cabinet nouveau, représentant une politique absolument contraire, se forme comme s’il avait été préparé d’avance, et le premier acte de ce cabinet, né le 17 mai, est de se donner à lui-même le temps de prendre possession du pouvoir en donnant aux chambres le temps de réfléchir par une prorogation parlementaire d’un mois. Il y a quelques jours, le 16 juin, la prorogation est à peine expirée, le parlement est à peine réuni de nouveau à Versailles, le ministère du 17 mai, avant toute explication, dès la première heure, se hâte de porter au sénat un projet de dissolution de la chambre des députés. Le chef du cabinet, M. le duc de Broglie, se charge d’aller lire au sénat un message de M. le président de la république demandant à la haute assemblée de s’associer à ses résolutions, tandis qu’au même instant le ministre de l’intérieur, M. de Fourtou, signifie à la chambre des députés la mort violente qui l’attend sous la forme de la proposition présentée au sénat. « Nous n’avons pas votre confiance, vous n’avez pas la nôtre ! » C’est le mot assez leste de M. le ministre de l’intérieur, c’est le mot de la situation nouvelle. Ainsi en quelques semaines, en quelques jours, direction, idées, langage, personnel, alliances, tout a changé dans le gouvernement, tout est déplacé. L’incompatibilité des pouvoirs est déclarée. M. le maréchal de Mac-Mahon, selon l’expression dont on s’est servi, a dit à la majorité républicaine de la chambre comme à son dernier cabinet : « C’est assez ! » Le nouveau ministère est né pour la lutte, il a commencé par la prorogation pour finir par la dissolution. Ici à la vérité le sénat, appelé à exercer la plus sérieuse de ses prérogatives constitutionnelles, aurait pu de son côté tenter une médiation utile, faire appel à une réflexion plus prévoyante ; il l’aurait pu sans manquer en aucune façon à M. le président de la république, en lui portant secours au contraire. Il a cru sans doute que le conflit était désormais d’une telle nature qu’il ne pouvait plus être tranché que par le suffrage universel, et il a voté, il a donné à la politique nouvelle ce qu’elle demandait !

Quel est cependant le sens intime de ce vote ? Quelle est la signification réelle de cette lutte que le sénat a permis de porter devant le pays ? C’est là justement ce qui s’est agité durant ces quelques jours qui ont précédé la dissolution, dans ces discussions récentes des deux assemblées où le gouvernement a trouvé sans nul doute d’habiles interprètes dans M. le duc de Broglie, M. de Fourtou, M. Paris, et où l’opposition, elle aussi, a été représentée avec autant d’autorité que d’éclat par des hommes comme M. Bérenger, M. Laboulaye, M. Jules Simon, M. Léon Renault, même M. Gambetta ; c’est la moralité de ces débats assez solennels où tout a été dit sur les origines, sur les caractères, sur les conséquences possibles de cette crise du 16 mai qui clôt une période de conflits intimes, qui est en même temps le commencement d’une situation si nouvelle et peut-être si périlleuse. Ces débats qui ont illustré la fin du premier parlement né sous la constitution de 1875 n’ont rien de vulgaire ; ils restent le commentaire d’une lutte qui est bien loin d’être finie, qui plus que jamais au contraire va se resserrer entre le gouvernement et les 363 votans de l’ordre du jour lancé comme une vengeance suprême par la majorité républicaine contre le ministère de la dissolution.

Le procès a passé en première instance devant les chambres, il a été plaidé par les uns avec excès, avec violence, par les autres avec une habile mesure et le plus sérieux esprit politique, par le gouvernement avec un art qu’on peut reconnaître, — il n’est pas définitivement jugé ; il est aujourd’hui devant le pays, devant la France, et c’est précisément devant la France, devant l’opinion universelle, que la politique du 16 mai a surtout à se défendre en montrant qu’elle a été une nécessité, qu’elle s’est inspirée du véritable état du pays et du monde. Nous ne contesterons ni la légalité ni les intentions. Un homme comme M. le duc de Broglie peut se tromper, il ne joue pas légèrement et volontairement le repos public ; il est encore moins de ceux qui de propos délibéré ou par arrière-pensée sont des fauteurs de coups d’état. Le gouvernement n’a point excédé la loi et il a les meilleures intentions, soit. La question est toujours de savoir si on a réfléchi avant de se lancer dans ce qu’il faut bien appeler cette aventure du 16 mai, si on a choisi l’heure, les moyens, les auxiliaires, si sous prétexte d’ordre moral on n’a pas ajouté à la confusion, et si d’une situation difficile peut-être on n’a pas fait une situation impossible ; la question est de savoir si, au lieu de sauvegarder les intérêts conservateurs, on ne les a pas compromis, et si, au lieu de rassurer l’opinion, on ne l’a pas profondément troublée. Un acte de ce genre a besoin d’être simple et clair, d’aller droit à l’esprit public, de « saisir la conscience nationale, » selon le mot de M. le ministre de l’intérieur. La faiblesse de la politique du 16 mai est justement de n’avoir été ni préparée ni suffisamment expliquée, d’avoir éclaté comme une fantaisie d’omnipotence, comme un coup imprévu, d’avoir surpris le pays, qui ne s’y attendait certainement pas, et, pour tout, dire, de ne répondre ni à une nécessité intérieure évidente ni aux nécessités extérieures qui dominent ou qui devraient plus que jamais dominer toutes les autres.

Assurément on peut refaire tant qu’on voudra le procès du dernier parlement, de la dernière majorité et du dernier cabinet. M. le ministre de l’intérieur l’a instruit devant la chambre elle-même avec une liberté audacieuse, et le ministre des travaux publics, M. Paris, l’a recommencé après M. de Fourtou ; M. le président du conseil à son tour l’a repris avec la savante souplesse de sa parole devant le sénat. Au fond que résulte-t-il de tout cela ? Ceux qui croient devoir tout défendre, tout absoudre dans la courte existence de la dernière majorité ont bien tort. Même aujourd’hui il n’y a point à se payer d’illusions. Évidemment cette chambre ne réalisait pas l’idéal parlementaire, il y avait des incohérences, des désordres, quelquefois des velléités dangereuses, des impatiences agitatrices. Une majorité régulière, sérieuse, avait de la peine à se former, à se dégager de la confusion. Il y avait assez souvent à ralentir le pas, à négocier, à transiger. C’était parfois agaçant, nous en convenons, et on ne se gênait pas pour le dire. En quoi consiste cependant la politique dans les régimes parlementaires, si ce n’est à vivre avec tous ces élémens, à les assouplir ou à les contenir, à résoudre les difficultés sans avoir toujours l’air de vouloir les trancher du fil d’une épée ou par un acte d’autocratie ? Ce qui se passe aujourd’hui n’a rien de nouveau. C’est toujours le mot d’un homme que M. le président du conseil a étudié, de M. Royer-Collard : « Faut-il donc ruiner les pouvoirs de peur qu’ils ne soient pervertis par les factions ? Ce sont les conseils de l’inexpérience ou de la pusillanimité ; ou des factions elles-mêmes. Si on les suit, ce qu’on aura détruit, ce n’est pas le mal !, c’est le remède. Le mal, on ne le détruira pas, il est dans la société ; le remède, toujours présent, ne se trouve que dans la multiplicité et l’opposition des pouvoirs, dans leur force défensive aussi bien qu’offensive, dans la combinaison de leur énergie réciproque… Sans doute c’est laborieux, mais les constitutions ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil. Les gouvernemens, quels qu’ils soient, sont sous la loi universelle de la création ; ils ont été condamnés au travail ; comme le laboureur, ils vivent à la sueur de leur front… »

Qu’un gouvernement sensé, modéré, eût un peu plus de peine avec la dernière chambre qu’avec toute autre, qu’il fût un peu plus obligé de vivre « à la sueur de son front, » c’est possible ; mais, après tout, il ne faut pas exagérer. Parmi toutes les propositions qu’on a si complaisamment énumérées, quelles sont celles qui ont définitivement prévalu, qui ont pénétré dans nos affaires par effraction ? L’amnistie a été solennellement repoussée. Le budget des cultes a été à peine touché dans quelques détails ; en tout cela, il y a eu plus de taquineries que de suppressions réelles. La chambre a laissé au gouvernement, pour la nomination des maires dans les villes et dans les cantons, un droit que M. Thiers avait été obligé de conquérir de haute lutte, en pleine insurrection de la commune, sur la dernière assemblée. La législation sur la presse n’a point été supprimée, puisqu’elle existe encore et qu’on s’en sert depuis quelques semaines fort consciencieusement, sans laisser même dormir les décrets de 1852. La vérité est que cette malheureuse chambre, plus turbulente en apparence qu’en réalité, n’a presque rien fait ; elle s’est donné le tort de beaucoup d’agitations médiocres, de beaucoup de propositions inutiles ensevelies dans les commissions, et, en fin de compte, s’il y avait eu des tentatives réellement menaçantes, est-ce que le sénat n’était pas là ? Est-ce que M. le président de la république n’était pas suffisamment armé ? Est-ce que ces deux pouvoirs unis ne restaient pas en mesure d’arrêter le progrès de ce mal qui, au dire de M. le président du conseil, aurait été en train d’envahir l’état ? Ils l’ont déjà fait. Le sénat n’a point hésité à maintenir ses prérogatives dans leur intégrité, à les exercer en toute indépendance et même à repousser des lois qui n’avaient certes rien de révolutionnaire, comme la restitution à l’état du droit de conférer les grades universitaires. La chambre des députés s’est-elle révoltée ? Non ; elle s’est soumise, elle a respecté les droits de la première chambre, elle n’a même pas renouvelé quelques-unes de ses propositions. Il n’y avait en réalité dans tout cela que le jeu naturel des institutions, la coexistence plus ou moins laborieuse, mais régulière, de deux assemblées de tempéramens différens, l’une novice, inexpérimentée, un peu agitée, l’autre plus mûre, exerçant son influence modératrice, serrant au besoin le frein. Où était le péril ? où était ce dissentiment absolu, systématique, permanent, dont a parlé M. le président du conseil et qui aurait acquis soudainement un tel degré de gravité qu’il n’y aurait plus eu qu’à recourir à ce moyen extrême d’une dissolution ? Le pays ne demandait et n’attendait évidemment rien de semblable, il ne sentait pas le besoin d’être sauvé ; il était peut-être sans illusions, il était aussi sans alarmes, et certes, si la dissolution ne répondait à aucune nécessité intérieure pressante, elle répondait encore moins à des nécessités extérieures, à tout ce qu’exige la position diplomatique de la France dans les affaires du monde.

Rien de plus évident, l’Europe traverse une crise où tous les intérêts généraux sont engagés et où chaque pays a aussi ses intérêts particuliers, son rôle, ses difficultés. L’Orient est en feu. Les armées de la Russie et de la Turquie sont en ce moment aux prises dans la vallée du Danube, et la diplomatie suit d’un regard attentif, inquiet le choc redoutable qu’elle n’a pu empêcher, dont elle pressent les conséquences possibles. C’est toujours la grande question de l’équilibre universel qui s’agite, et aux luttes plus ou moins dissimulées d’influences diplomatiques se mêlent presque partout des querelles religieuses qui tiennent les passions en éveil, qui compliquent cette situation générale de l’Europe en suscitant parfois entre les peuples de dangereux ombrages. S’il y eut jamais un moment où l’on dut éviter les conflits intérieurs, les agitations inutiles, en un mot tout ce qui peut affaiblir, ne fût-ce que momentanément, ne fut-ce qu’en apparence, l’action du pays, c’est celui-ci. C’est justement l’heure où une crise éclate à l’improviste, et par une fatalité de plus il faut que cette crise intérieure se complique de questions délicates de nature à éprouver nos relations, à éveiller tout au moins autour de nous des craintes, des défiances. Que ces défiances et ces craintes n’aient rien de fondé, soit ; ce n’est pas moins une chose grave qu’elles aient pu naître au moment présent, et ce n’est pas moins le malheur de la politique du 16 mai d’avoir pu les inspirer. Il y a même, dirons-nous, quelque chose de pénible dans cette nécessité qu’on subit de multiplier Les efforts pour aller au-devant des soupçons, pour dissiper les impressions du premier moment. M. le ministre des affaires étrangères s’est fait l’autre jour un devoir de tranquilliser la chambre, de lui communiquer les rassurans témoignages des dispositions de l’Europe officielle à l’égard de la France, de lui lire des dépêches de Vienne, de Berlin, de Rome et de Madrid. M. le ministre des affaires étrangères a fait chaleureusement appel au patriotisme de tous les partis, et il avait raison. Rien cependant ne peut empêcher deux choses : non évidemment, les cabinets n’ont aucun doute sur les sentimens pacifiques de la France, sur sa modération dans des questions épineuses, sur la ferme volonté qu’a le gouvernement du 16 mai, comme le gouvernement qui l’a précédé, de contenir ou de réprimer des agitations qui pourraient compromettre nos relations. Les cabinets sont rassurés, ils se déclarent tous également désintéressés de nos querelles intérieures, et en même temps ils ne peuvent se défendre de suivre avec attention, avec une sollicitude qui n’a rien de blessant, mais qui est significative, le développement de nos affaires. L’opinion étrangère un moment ébranlée et déconcertée reste dans l’expectative, surveillant tous les symptômes, mesurant sa confiance aux efforts qu’on fait pour se dégager des influences périlleuses. La seconde chose que rien ne peut empêcher et qui est plus grave, c’est que malgré les assurances que donne le gouvernement, au milieu des complications de l’Europe, tout est suspendu en France. Pendant trois mois, jusqu’aux élections, nous resterons à la merci du scrutin qui s’ouvrira, et comme, bon gré mal gré, c’est après tout une question de gouvernement qui s’agite, comme la direction générale de nos affaires peut dépendre du dénoûment, l’action de notre diplomatie ne peut que s’en ressentir. Elle est moins libre au moment où elle aurait dû garder toute son autorité. Elle est plus que jamais réduite à s’observer, sinon à s’effacer, pendant que se déroulent des événemens qui peuvent la prendre au dépourvu. C’est là malheureusement, fatalement, la conséquence de cette politique du 16 mai, qui n’a pas tout consulté, qui a éclaté dans un premier mouvement, et si tant est que la dissolution dût s’imposer un jour ou l’autre comme une nécessité intérieure, elle ne pouvait assurément se produire sous une forme moins favorable, à une heure moins opportune pour nos intérêts extérieurs. Ainsi donc, c’est au point de départ même qu’un prévoyant et juste sentiment de la situation a manqué à ceux qui ont eu la prétention de redresser la direction de nos affaires et d’inaugurer une ère nouvelle.

Cette politique, qui n’a pour elle ni la force d’une nécessité évidente imposée par les circonstances, ni le mérite de l’opportunité, qui ne brille ni par la nature des procédés qu’elle a employés, ni par le choix de l’heure où elle a éclaté, cette politique du moins offre-t-elle quelque chose de net, de saisissable pour le pays ? C’est là au contraire pour elle une faiblesse de plus, elle subit la fatalité de la situation qu’elle s’est faite. Elle est forcément conduite à être impuissante ou dangereuse. Le gouvernement est sincère, nous n’en doutons pas, lorsqu’il assure qu’il n’a voulu qu’opposer une barrière au radicalisme envahissant et sauvegarder les intérêts conservateurs. Il n’est pas moins sincère, nous l’admettons, lorsqu’il déclare qu’il ne veut porter aucune atteinte aux lois, à l’organisation constitutionnelle existante. M. le président de la république a tenu à répéter dans son dernier message sur la dissolution qu’il ne s’agit nullement de toucher « aux institutions qui nous régissent. » Les ministres, autant qu’on en puisse juger par les dernières discussions, veulent absolument être considérés comme les gardiens privilégiés de la république et des lois constitutionnelles. Ils ne sont au pouvoir que pour les sauver après les avoir arrachées aux mains qui les perdaient ! Comment le gouvernement l’entend-il cependant ? Où sont ses alliés, ses auxiliaires les plus passionnés et peut-être les plus efficaces ? À quel régime demande-t-il ses procédés administratifs ? De quoi se compose cette coalition prétendue conservatrice à l’aide de laquelle il a conquis la dissolution et qu’il conduit aujourd’hui ou par laquelle il est conduit au combat devant le pays ? On ne peut plus malheureusement se faire illusion. Le plus gros contingent de l’armée ministérielle, c’est le parti bonapartiste. Au 24 mai 1873, l’empire n’était encore qu’un appoint, aujourd’hui il domine ; il formait le bataillon le plus nombreux dans la chambre qui vient d’être dissoute, et dans les élections prochaines, là où les influences administratives seront assez fortes pour modifier le résultat, c’est certainement le parti bonapartiste qui est appelé à en profiter. Ainsi le gouvernement marche au secours, à la défense de la république, des institutions parlementaires avec des bonapartistes, des cléricaux, des légitimistes, des constitutionnels désabusés ou résignés qui ne demandent pas mieux que de détruire les institutions et la république, et qui le disent tout haut ! Ce qu’on nomme le grand parti conservateur, la coalition de salut public ralliée à la bannière du 16 mai, se compose de partis qui ne voient dans les institutions que la « porte de sortie, » — la révision, — dont a parlé M. le président du conseil, et qui, le jour venu, seraient prêts à se déchirer pour passer les premiers par cette porte ! Franchement, est-ce là ce qu’on propose comme le dernier mot de la politique conservatrice ? Est-ce à cette équivoque violente et périlleuse que peuvent se rallier les esprits sincères qui prétendent sans doute résister aux envahissemens du radicalisme, mais qui ne veulent pas d’un autre côté aider d’étranges libéraux à préparer le retour de l’empire ! Que peut penser le pays lorsqu’on lui offre ces programmes décevans et dangereux ? Le pays ne comprend pas. Il reste avec les institutions qu’on lui a données, et qu’il accepte telles qu’elles sont, avec les hommes qui les défendent, avec la politique de libérale modération qui seule peut lui assurer le repos dont il a besoin, en le préservant de tous les excès contraires, des révolutions et des réactions.

Tandis que nous nous agitons cependant, l’Europe, moins émue peut-être qu’intriguée de nos aventures, distraite tout au plus un instant par nos crises dénuées d’à-propos, l’Europe reste tout entière à cette autre grande aventura diplomatique et militaire qui a commencé avec le printemps dans les régions orientales. Quand il s’agit d’une entreprise semblable, qui se complique nécessairement de tant de difficultés politiques et stratégiques, qui se déroule sur un double théâtre, en Europe et en Asie, qui met en mouvement des armées de 200,000 et 300,000 hommes, on ne peut pas s’attendre à des coups de foudre. Le chef de l’état-major allemand, qui a raconté avec un intérêt supérieur la campagne de 1828, M. de Moltke, aurait, dit-on, exprimé dès le premier jour l’opinion qu’on était en présence d’une guerre longue et laborieuse, que la Russie aurait besoin de patience, d’habileté et d’argent. C’était peut-être une des raisons pour lesquelles le perspicace Allemand voyait sans déplaisir la Russie s’engager dans une guerre destinée à l’épuiser ou à l’occuper longtemps. Quoi qu’il en soit, quelques succès que la Russie puisse se promettre dans un avenir plus ou moins prochain, il est clair que la première partie de la prédiction de M. de Moltke se réalise. Cette nouvelle guerre d’Orient se développe avec lenteur. Il y a plus de deux mois déjà que la Russie est entrée en campagne, et on en est presque encore aux préliminaires, c’est tout au plus si l’action commence à se dessiner depuis quelques jours au signal de l’empereur Alexandre II, arrivé récemment au quartier-général de son armée dans la vallée du Danube.

Ni en Asie, ni en Europe, cette guerre entreprise avec une sorte de passion par le tsar n’a été en effet marquée jusqu’ici par des événemens sérieux. Les opérations, il est vrai, ont paru d’abord s’engager un peu plus vivement en Asie par la frontière de l’Arménie turque. Les Russes, divisés en plusieurs corps, ont envahi le territoire ottoman. Ils ont enlevé la place d’Ardahan ; ils semblent avoir manœuvré de façon à s’emparer du port de Batoum sur la Mer-Noire et à se porter sur Erzeroum. D’un autre côté, plus au sud, ils ont pris Bajazid et par cette direction opposée ils ont également marché sur Erzeroum de façon à isoler complètement la ville de Kars, dont ils veulent sans doute couper toutes les communications. Ont-ils réussi dans l’exécution de leur plan ? Ils n’ont dû dans tous les cas réussir que très partiellement. Ils semblent avoir essuyé un échec sérieux dans une tentative sur Batoum. Au sud, ils auraient éprouvé aussi un revers et ils paraîtraient avoir perdu Bajazid après l’avoir conquis. C’est là ce qui se dégage de plus clair de la confusion, des contradictions, des exagérations des bulletins, qui sont loin, il est vrai, d’être de l’histoire en Orient encore plus qu’en Occident. Les Russes sont toujours néanmoins autour de Kars, qui aujourd’hui comme il y a vingt ans, comme dans toutes les guerres sur ces frontières, reste le boulevard militaire de la Turquie, et dont Fuad-Pacha pouvait dire justement en écrivant à lord Clarendon en 1854 : « La position de Kars est la clé de nos frontières d’Asie. Si cette place, venait, — ce qu’à Dieu ne plaise ! — à tomber entre les mains des Russes, d’abord Erzeroum serait menacé, puis toute l’Anatolie serait en danger ; c’est indubitable… » Kars, sous l’énergique direction du colonel Williams, résista jusqu’à la fin de la guerre de 1854, et ne tomba qu’aux derniers jours lorsque ce n’était plus qu’une compensation inutile pour l’orgueil de l’armée du tsar. Ce qui était vrai il y a plus de vingt ans n’a pas cessé de l’être. Kars reste le premier objet de l’effort des Russes, et les Turcs n’ont pas trop l’air de vouloir, livrer facilement leur forteresse. Kars n’aura pas le sort d’Ardahan. Quelle que soit d’ailleurs l’importance de ces opérations d’Asie, il est bien clair que l’action sérieuse, essentielle, va se passer en Europe. C’est en Europe, sur le territoire roumain, en face de la Bulgarie que l’armée russe se concentre depuis deux mois au nombre de 250,000 hommes ; c’est en face de cette armée, en Bulgarie, que se massent aussi les principales forces turques. Le Danube a séparé jusqu’ici les deux adversaires. Tout semble se disposer maintenant pour le choc décisif, et la lutte est même à demi engagée par le passage du fleuve, que l’armée du tsar a déjà commencé.

Les Russes, à la vérité, n’ont point été heureux pour leur entrée en campagne. Ce n’est assurément jamais facile de passer un fleuve puissant comme le Danube avec 200,000 hommes, sous l’œil d’un ennemi qui, après tout est résolu à se défendre. C’est d’autant moins aisé qu’il n’y a, ont le sait, qu’un certain nombre de points où le passage est praticable, et que presque partout, la rive droite, occupée par les Turcs, domine la contrée basse et marécageuse de la rive roumaine. Par une circonstance aggravante de plus, les crues du Danube, qui se produisent habituellement au mois de mai, ont été cette année plus fortes et plus persistantes qu’on ne les avait vues depuis longtemps. Le Danube a oublié de prendre les ordres du tsar, comme Masséna le disait dans une saillie soldatesque à l’empereur Napoléon Ier aux prises avec les mêmes difficultés entre Essling et Wagram. C’est l’explication la plus plausible de ces deux mois perdus ou employés par les chefs militaires russes à compléter des préparatifs qui laissaient peut-être fort à désirer. Aujourd’hui le passage est en pleine exécution ; il a commencé vers Galatz et Braïla, dans l’angle que forme le Danube en remontant vers le nord pour se replier et se précipiter vers la Mer-Noire. Les Russes paraissent avoir profité de l’embouchure des rivières qui aboutissent au Danube pour préparer leurs moyens de passage. Ils ont franchi le fleuve sans rencontrer de résistance ; ils ont enlevé la petite place de Matchin, abandonnée par les Turcs ; ils ont pris pied désormais sur la rive droite ! Ce n’est cependant pas là, selon toute apparence, qu’ils veulent opérer sérieusement. Où iraient-ils de ce côté ? Ils sont engagés dans cette région marécageuse et pestilentielle de la Dobrutscha, ou une division française faillit périr en 1854, au début de la guerre de Crimée. En s’avançant, ils vont se heurter presque aussitôt contre les positions qui portent encore le nom de mur de Trajan, et qui ont été, dit-on, très vigoureusement retranchées. Ce premier obstacle franchi, ils tombent sur les places fortes, dans le quadrilatère de varna, Schumla, Silistrie et Rutschuk. Ce ne serait pas la première fois, il est vrai, que les Russes auraient pris ce chemin ; ils l’ont suivi notamment en 1828 ; mais alors ils avaient une raison supérieure. Ils se servaient de la mer, qu’ils côtoyaient, pour leurs ravitaillemens ; aujourd’hui c’est la flotte turque qui tient la Mer-Noire. Il était assez présumable dans ces conditions nouvelles que le passage par Galalz et Braïla n’était qu’une diversion, une opération auxiliaire destinée à masquer ou à compléter l’opération principale, et que le vrai passage s’exécuterait ailleurs dans la partie supérieure du Danube, au-dessus de Rutschuk, au confluent de l’Aluta, en face de Nicopolis. C’est en effet sur ce point que les Russes paraissent concentrer à l’heure qu’il est leur effort le plus vigoureux et le plus décisif. Ils seraient même déjà passés en grande partie, dit-on ; ils ont déjà peut-être enlevé Sistova, sur la rive droite, et par là ils tournent à l’ouest les places fortes, ils s’ouvrent directement un chemin vers les défilés des Balkans, tandis que la colonne qui vient par Galatz et Braïla menacerait à l’est les forces ottomanes du quadrilatère. Il est vraisemblable que les Russes tenteront aussi de passer sur quelques points intermédiaires, tels que Turtukai, non loin de Silistrie. En un mot, cette vaste opération, qui constitue la véritable entrée en campagne, est engagée de toutes parts au moment présent.

Est-ce là tout cependant ? N’est-ce point au contraire le commencement de bien d’autres difficultés, même de difficultés militaires ? Le passage du Danube fut-il accompli dès ce moment, et il ne paraît pas s’effectuer dans tous les cas sans des pertes sérieuses, les Russes ne sont pas au bout de leurs peines. Ils sont en force sans doute, ils sont nombreux. Ce qui sera possible par le courage et la ténacité, les soldats du tsar le feront, on peut le croire ; mais, quels que soient leur courage et leur nombre, les Russes n’ont pas seulement à combattre et à marcher, ils ont à masquer les places s’ils ne les assiègent pas, ils ont à garder les passages du Danube, leurs communications, sans lesquelles ils seraient perdus, ils ont à s’assurer chaque jour des approvisionnemens immenses qui ne peuvent leur venir qu’à travers la Roumanie, par des transports difficiles, ils l’ont déjà éprouvé. Et puis ils ont perdu du temps, ils entrent aujourd’hui dans la saison la plus meurtrière ; ils sont exposés à périr par les maladies encore plus que par le feu, peut-être à ralentir pour quelques semaines leurs opérations actives, s’ils ne décident pas la campagne dès le début par quelque succès éclatant. Les Turcs, qui jusqu’ici n’ont pas sérieusement donné signe de vie, ne resteront pas sans doute de leur côté longtemps inactifs. S’ils sont moins nombreux que les Russes, ils ont encore des forces suffisantes, ils sont chez eux, ils ont de puissantes positions, et de leur camp central de Schumla ils peuvent se porter sur les points menacés. De toute façon, il faut les battre ayant de s’avancer. Les Russes se trouvent dans des conditions d’autant plus difficiles qu’ils ne peuvent compter que sur eux-mêmes, sur leurs propres ressources. Déjà, malgré une alliance apparente, ils n’ont que des rapports peu cordiaux avec l’armée roumaine, à qui ils n’ont peut-être pas fait la position qu’ambitionnait le cabinet de Bucharest. Ils n’ont guère rien à attendre de la diversion des Monténégrins, qui paraissent en ce moment plier sous l’effort des Turcs et qui auraient plutôt eux-mêmes besoin de secours. Quant à la Serbie, elle est réduite à un rôle négatif, et le voyage que le prince Milan vient de faire au camp de l’empereur Alexandre à Ploiesti n’a point eu visiblement des résultats encourageans. La Russie a le très légitime orgueil de n’avoir besoin de personne, surtout de la Serbie ou du prince de Roumanie ; elle espère sans doute frapper quelque grand coup qui la rendrait maîtresse de la Bulgarie, qui lui permettrait peut-être d’offrir des conditions de paix conformes à ses vœux. Qu’en sera-t-il ? C’est encore l’inconnu dans une situation militaire et diplomatique qui a grand besoin de s’éclaircir, qui provoque nécessairement, incessamment, l’attention des puissances les plus intéressées, de l’Angleterre aussi bien que de l’Autriche.

Quelles sont en effet les dispositions réelles de l’Angleterre aujourd’hui, après les communications que le comte de Schouvalof a été tout récemment chargé de porter à Londres de la part du cabinet de Saint-Pétersbourg ? tantôt l’Angleterre a l’air de se montrer à demi satisfaite des assurances plus ou moins positives que lui donne la Russie sur les points qui intéressent particulièrement sa politique, l’isthme de Suez, l’indépendance de Constantinople, le droit de l’Europe dans le règlement des questions maritimes et territoriales en Orient ; tantôt elle déguise à peine sa mauvaise humeur, elle a tout l’air de songer à aller elle-même sauvegarder ses intérêts, elle fait mine de demander au parlement des subsides pour se tenir prête à tout événement. Qu’il y ait toujours des projets, des essais d’entente entre l’Angleterre, et la Russie, c’est possible ; que l’Angleterre soit absolument rassurée sur les affaires d’Orient, qu’il y ait entre les deux gouvernemens une confiance complète, c’est plus douteux : on pourrait plutôt croire à une défiance persistante, à une certaine raideur de rapports, au moins à en juger par le traitement assez inattendu qu’un colonel anglais vient d’éprouver au camp russe. Quant à l’Autriche, c’est assurément la puissance qui se trouve dans la position la plus délicate, par la raison bien simple qu’il y a visiblement aujourd’hui et depuis longtemps à Vienne des courans divers.

On ne peut guère s’y tromper : au fond il y a dans l’entourage de l’empereur François-Joseph, dans le parti militaire, dans l’ancien parti de la cour, des impatiences, des velléités d’intervention d’accord avec la Russie. On se flatte de reconquérir l’ascendant des armes, de trouver dans des annexions en Orient une compensation de ce qu’on a perdu, de former, par un accroissement d’élémens slaves, un troisième royaume fait pour rendre l’éclat et l’équilibre à la monarchie des Habsbourg. » L’empereur lui-même, malgré la correction habituelle de son attitude, n’est pas toujours insensible à ces influences qui remuent sa fierté de souverain ; mais, dès que ces projets ont l’air de s’avouer, la résistance éclate dans le monde politique et parlementaire à Vienne comme à Pesth. On vient de le voir à propos du bruit de la mobilisation de deux corps d’armée. Des interpellations ont été adressées au chef du cabinet cisleithan, au prince Auersperg comme au chef du ministère hongrois, M. Tisza. Les Hongrois surtout sont aussi peu disposés que possible à une intervention dans le sens russe, à des annexions slaves. S’il y avait une nécessité évidente d’agir dans l’intérêt ou pour l’honneur de la monarchie, ils ne s’y refuseraient pas ; mais ils n’admettraient visiblement qu’une intervention destinée à contenir la Russie, plutôt favorable à la Turquie. Ils se prêteraient par exemple à l’occupation de la Serbie, si les Serbes voulaient reprendre les armes, et, par une coïncidence bizarre, ce sont les Hongrois qui dans ce cas soutiennent l’ancienne politique autrichienne, tandis que le vieux parti autrichien accepterait volontiers quelque coopération profitable avec la Russie. Le plus embarrassé dans tout de la est le comte Andrassy, homme d’habileté et d’esprit qui joue évidemment son rôle avec dextérité au milieu de toutes les influences, rassurant les Hongrois, évitant de trop décourager les espérances qui s’agitent autour de l’empereur, ménageant lès relations de l’Autriche avec la Russie et comptant un peu sur l’imprévu. La marche des événemens de la guerre peut lui donner des raisons d’agir ou de rester au repos, de se borner à son rôle de diplomatie avisée et conciliante. Il est certes fort à souhaiter que les événemens tournent de façon à donner à l’Autriche des raisons nouvelles de s’en tenir à ses traditions. C’est la politique la plus prudente pour elle et la mieux faite aussi pour préserver ce qui reste d’équilibre en Europe en évitant d’aggraver toutes ces complications d’Orient.

CH. DE MAZADE.