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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1853

Chronique n° 509
30 juin 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 juin 1853.

Tel est le caractère de ces questions immenses qui ouvrent tout à coup de si étranges horizons pour le monde, en le mettant dans la cruelle alternative de la paix ou de la guerre : on les retrouve partout, sous toutes les formes, suspendant tous les intérêts, dominant les situations. Elles finissent par lasser et épuiser l’attention. Les notes diplomatiques, les mémorandums, les ultimatums, se multiplient et ne les éclairent guère davantage. Les affaires d’Orient ont cela de particulier aujourd’hui, qu’elles sont arrivées à un point où d’un côté il y a un ensemble de faits et de complications dont la guerre semblerait le dénoûment invincible, tandis que d’un autre côté il y a dans l’opinion publique européenne une singulière obstination de confiance dans le maintien de la paix. La guerre apparaît presque comme le seul résultat logique de ces difficultés, et on n’y veut point croire ; on n’y croit pas parce qu’on ne saurait s’arrêter à la pensée que de grands gouvernemens risquent avec une telle légèreté ou un tel aveuglement le repos du monde, parce que tout dit qu’un conflit serait sans motif, qu’un recours à la force serait illégitime, parce qu’enfin au-dessus de la logique des passions et des ambitions qui peut mener à la guerre, il y a la logique des grands intérêts de l’Europe qui mène à la paix. Que disent donc en ce moment les faits relativement à l’Orient ? Ils montrent la situation sous le même aspect, la Russie persistant plus que jamais dans ses prétentions excessives, la Turquie conservant son altitude de résistance, l’Angleterre et la France poursuivant une politique commune en continuant à prêter à l’empire ottoman l’appui de leur nom, de leurs conseils et au besoin de leurs flottes. Seulement cette situation touche de plus en plus à son extrême période. Un dernier ultimatum de la Russie transmis au divan vient de rencontrer un nouveau refus de la Porte. Après le départ précipité du prince Menchikof, ce qui restait de la légation russe à Constantinople quitte aussi le sol turc. Il semblerait, par suite, que nous soyons au moment des résolutions décisives, où il faut choisir entre la paix et la guerre, et c’est là, sans nul doute, ce qui a inspiré au cabinet à Saint-Pétersbourg la pensée de fixer l’état de la question au point de vue russe dans une note adressée à ses agens près des diverses puissances. Or en quoi se résume cette note, cette exposition solennelle placée sous l’autorité du nom de M. de Nesselrode ? Est-elle de nature à modifier les impressions ressenties en Europe ? Révèle-t-elle quelque grief de la Russie inconnu jusqu’à ce moment ? Fait-elle apparaître comme beaucoup plus légitime toute tentative qui serait faite par le gouvernement russe pour obtenir par la voie des armes ce que les négociations n’ont pu lui donner ? La Russie peut indubitablement encore recourir à la force en jetant son armée dans la Moldavie et la Valachie ; rapprochée de sa déclaration, cette occupation n’en restera pas moins un acte de force que rien n’explique dans les difficultés d’un ordre général récemment suscitées, et que rien n’autorise dans les conditions spéciales faites aux provinces du Danube par le traité de Balta-Liman.

La note du cabinet de Saint-Pétersbourg a eu cet avantage et ce succès, de pouvoir être interprétée dans un sens favorable à la paix aussi bien que dans un sens moins rassurant ; c’est toujours la merveille des documens diplomatiques dans les situations difficiles. Au fond, c’est dans cette note même qu’on pourrait trouver les meilleurs argumens contre les prétentions de la Russie en montrant les erreurs ou les confusions sur lesquelles ces prétentions reposent. Et d’abord il y a, ce nous semble, dans la communication émanée du cabinet du tsar, un simple mot où se révèle la singulière ambition de la Russie ; ce mot, c’est la qualification d’église gréco-russe donnée aux églises orientales. N’est-ce point une prétention suffisamment réfutée et que repoussent, comme nous l’indiquions récemment, les communions mêmes auxquelles ce nom s’applique ? Il n’y a point d’église gréco-russe en Orient, il y a des églises grecques nées et constituées avant même qu’il y eût une Russie, et qui ne pouvaient pas prendre apparemment un nom qui n’existait pas. Ce n’est point exclusivement, à vrai dire, d’une considération religieuse qu’est né ce rôle protecteur revendiqué aujourd’hui si entièrement par le gouvernement russe, c’est la politique qui l’a créé, c’est la décadence progressive de la puissance turque coïncidant avec l’agrandissement de la Russie qui a amené cette situation, ce protectorat de fait, qui ne rend pas plus vraie la qualification d’église gréco-russe donnée aux communions orientales, et qui surtout n’explique point comment la Russie se croirait le droit de faire consacrer par une convention diplomatique cette sorte d’absorption, dont le dernier mot serait inévitablement de réunir sous sa suprématie toutes les populations grecques de l’Orient. Quant à la nature même des difficultés les plus récentes, est-il nécessaire de dissiper une fois de plus la confusion faite par la Russie entre ses réclamations concernant les lieux saints et les exigences postérieures que le prince Menchikof a été chargé de faire triompher ? La question des lieux saints a été réglée, la note russe elle-même l’avoue, sans difficulté de la part de la Turquie, sans obstacle de la part de la France. Comment donc serait-ce encore la question des lieux saints ? Comment l’Europe pourrait-elle accepter sans contestation cette étrange connexité établie entre des réclamations portant sur un point spécial, auxquelles il a été pleinement satisfait d’ailleurs, et un acte d’une portée générale, tendant à modifier si sensiblement les relations de l’empire russe et de la Porte, et à livrer au tsar une portion de l’autorité souveraine du sultan sur onze millions de ses sujets ? Le cabinet de Saint-Pétersbourg répond à cela qu’il ne réclame rien d’inusité et de nouveau, que ces stipulations qu’il propose, elles existent déjà en sa faveur depuis le traité de Kaïnardgi, confirmé par tous les antres traités subséquens, qu’un acte nouveau n’aurait de valeur que comme réparation des mauvais procédés du passé en même temps que comme garantie plus étroite de l’avenir, et nullement comme titre à des avantages qui ne lui soient acquis. « Si nous sommes forts, dit la note russe, nous n’en avons pas besoin ; si nous sommes faibles, un pareil acte ne nous rendrait pas plus à craindre. » On pourrait assurément contester cette manière de poser la question, qui semble si singulièrement faire abstraction du droit ; mais enfin n’est-ce point là en substance ce qu’on dit depuis longtemps dans un autre sens ? Si la Russie ne demande rien de nouveau, rien que ne lui assurent déjà les traités qu’elle a avec la Porte ottomane, où donc est la nécessité d’une convention nouvelle ? Quelle force ajoutera cette convention aux stipulations antérieures ? En quoi liera-t-elle plus strictement la Turquie ? Si au contraire il y a quelque chose de nouveau dans les prétentions russes, comment la Porte ne serait-elle point en droit de peser, d’examiner, de repousser même les conditions et la forme de l’engagement qui lui est proposé ou plutôt imposé ? Et en réalité, si par l’acte qu’elle réclame la Russie ne poursuivait pas un accroissement d’influence et de prépondérance réelle en Orient, comment s’expliquerait cette insistance poussée au point de suspendre la guerre sur l’empire Ottoman et sur l’Europe ? Évidemment personne ne s’y trompe. La Russie sent bien que, sous une forme quelconque, — traité, sened ou simple note diplomatique souscrite par le divan, — ce qu’elle réclame, c’est un accroissement d’influence ; le gouvernement turc sent bien que ce serait pour lui une diminution d’indépendance ; l’Europe ne sent pas moins qu’il en résulterait un déplacement de souveraineté en Orient, une atteinte peu déguisée à l’intégrité de l’empire ottoman, et voilà la raison de la situation de tout le monde, de la Russie, de la Porte et de l’Europe, dans cette question.

Quoi qu’il en soit, au dernier ultimatum russe parvenu à Constantinople, le divan a répondu par un refus ; mais en même temps il parait avoir joint à ce refus la proposition d’envoyer un ambassadeur extraordinaire à Saint-Pétersbourg pour expliquer sa situation et renouer les négociations si brusquement rompues par le prince Menchikof. Cette proposition doit d’autant plus peser dans la balance, que peu auparavant le gouvernement turc avait publié un firman par lequel il déclare de nouveau solennellement maintenir les privilèges et immunités des églises d’Orient. Le sultan ne semble même pas éloigné aujourd’hui de déclarer irrévocables les concessions faites aux chrétiens de toutes les communions, et de contracter, à défaut d’un engagement diplomatique, un engagement moral vis-à-vis de toutes les puissances chrétiennes. Tel est donc le terrain où se débat en ce moment cette souveraine question de la paix et de la guerre. Il s’agit de savoir si la Russie acceptera les engagemens de la Turquie, pris par le divan en vertu de sa souveraineté propre, sans aucun caractère synallagmatique, ou si, en persistant rigoureusement dans son ultimatum, elle poursuivra une tentative personnelle, exclusive, et qu’on peut certainement qualifier de démesurée.

Pour tous ceux qui pèsent dans leur esprit les chances de la paix, il est une question qui a dû s’élever. Quelle est l’attitude de l’Autriche dans ces circonstances ? De quel côté penche son influence ? A-t-elle, comme on l’a dit, le rôle, sinon d’une médiatrice officielle, du moins d’une puissance s’interposant pour le maintien d’une paix à laquelle elle est la première intéressée ? La situation de l’Autriche, à vrai dire, n’est point des plus faciles. Le concours énergique qu’elle a reçu du tsar en 1849 n’a point été peut-être, autant qu’on pourrait le croire, un acte de chevaleresque désintéressement, si, comme on l’assure, en retour de ce service éminent, elle a dû s’engager moralement à se ranger du côté de la Russie dans tout conflit qui pourrait éclater. L’exécution de cet engagement semble avoir été réclamée au moment où échouaient définitivement les négociations du prince Menchikof, et, d’après des versions accréditées, l’Autriche se serait ainsi trouvée entre l’intérêt évident qu’elle avait à s’opposer, plus encore que toute autre puissance, aux projets de la Russie, — et ses obligations morales de 1849. Quelles étaient cependant les limites de ces obligations ? Un tel engagement pouvait-il s’appliquer à un conflit dont l’Autriche désapprouverait le principe aussi bien qu’à une guerre légitime ? Le cabinet de Vienne ne parait point être entré dans ces questions. Il aurait évité de discuter ses obligations ; il aurait seulement objecté que s’il détournait ses forces militaires de leur destination actuelle en Hongrie, dans la Lombardie, dans la Vénétie, pour appuyer les mouvemens des Russes sur le bas Danube, le résultat le plus clair, ce serait de livrer de nouveau ces portions de l’empire à une explosion révolutionnaire, possible surtout à un moment où les circonstances générales feraient fermenter toutes les passions. En outre, l’armée autrichienne ne risquerait-elle pas de se trouver dans une situation fausse, qui serait la source de froissemens et de mécontentemens profonds ? Si des mouvemens intérieurs éclataient, ne s’étendraient-ils pas à toute l’Allemagne, et la Russie elle-même, dans ce cas, serait-elle sûre de la Pologne ? L’engagement pris en 1849, et qui avait pour but la répression de la révolution, de concert avec la Russie, aurait ainsi pour bizarre conséquence de lui frayer de nouveau la route. Après cela, le seul rôle qui reste à l’Autriche évidemment est celui d’une intervention conciliante et modératrice, aussi conforme à ses propres intérêts qu’aux intérêts de l’Europe. De toutes les médiations qui peuvent être tentées, c’est sans nul doute la plus efficace. On s’est un peu hâté peut-être de donner à cette médiation presque un caractère officiel. L’internonce autrichien, M. de Bruck, à son arrivée à Constantinople, a dû peser de ses conseils sur le cabinet ottoman. Il n’est point étranger, assure-t-on, à la résolution du divan d’étendre ses concessions, et de donner une forme irrévocable aux garanties en faveur des chrétiens. Quant à une médiation réelle, elle n’a pu être encore ni offerte, ni acceptée, et la question d’ailleurs est de savoir si elle serait agréée par le tsar, surtout lorsque l’on considère l’immensité des préparatifs militaires qui ont précédé la mission du prince Menchikof, et semblaient dénoter une résolution déjà fort arrêtée d’aller jusqu’au bout. Si donc les bons offices de l’Autriche peuvent être une des chances de la paix, sa médiation n’en est point la garantie. La paix, elle est tout entière aujourd’hui dans la décision suprême que s’est réservée l’empereur Nicolas avant de donner à son armée l’ordre de franchir le Pruth.

Quel que soit cependant le résultat actuel de ces complications, paix ou guerre, — et il n’est point impossible encore que les considérations de la paix n’exercent leur souveraine influence sur l’esprit élevé du tsar, — ces complications n’en sont pas moins un symptôme nouveau du mouvement qui s’accomplit, qui peut être précipité ou retardé, mais qui se dessine avec une étrange puissance. Ce mouvement, c’est le développement immense de la Russie, que le ministre de l’empereur Nicolas constate avec orgueil dans sa note. Depuis plus d’un siècle, en effet, la Turquie dépérit, la Russie grandit, et l’Europe observe. Chaque lutte nouvelle a été l’occasion d’un accroissement et s’est terminée par un traité qui constatait une victoire de plus pour l’empire des tsars. Les étapes de cette carrière d’agrandissement sont les traités de Kainardgi, de Bucharest, d’Andrinople, d’Unkiar-Skelessi. Le rôle de la Russie a été sans cesse de s’introduire dans les affaires de la Turquie, d’enfoncer son coin dans cet empire vermoulu, tantôt agissant en ennemie, tantôt s’offrant comme alliée, passant habilement de l’hostilité à la protection, gagnant autant de terrain par la paix que par la guerre, et arrivant aujourd’hui à vouloir constater dans un traité nouveau une sorte de partage de la suzeraineté des sultans. C’est ainsi qui s’est développé cet empire, qui s’appuie au pôle, fait face à l’Allemagne, étend son influence vers la Perse, est gardé presque sur tous les points par des frontières inaccessibles, et dont l’ambition, servie par d’ardentes liassions religieuses, ne cesse d’avoir l’œil fixé sur Constantinople. Qu’a fait cependant l’Europe ? Qu’a fait le pays en qui se résume plus particulièrement la civilisation occidentale, — la France ? L’Europe s’est consumée dans des luttes intestines ; la France a passé son temps à détruire ou à édifier des régimes politiques ; elle s’est dévorée elle-même dans des perturbations qui enchaînaient ses forces, ou les tournaient vers des entreprises impossibles et qui affaiblissaient en elle l’instinct de ses grands intérêts dans le monde. Ce sont les révolutions surtout qui ont contribué à fausser ou à paralyser la politique de l’Occident. L’Europe a fait avec la Russie depuis un siècle ce qu’elle fait depuis cinquante ans avec les États-Unis : elle a vendu elle-même ses possessions à l’Union américaine ; elle a favorisé les émancipations prématurées et les démembremens des états voisins de la république nouvelle. Quand le Texas a proclamé son indépendance, elle a approuvé, — et elle a approuvé encore quand le Texas s’est annexé aux États-Unis. Lorsque la guerre du Mexique a éclaté en 1846, elle n’a eu rien à y voir, c’était une affaire de l’autre monde, et de fait il n’y a eu que deux ou trois provinces mexicaines absorbées. Aujourd’hui c’est tout le Mexique que les États-Unis menacent, en même temps qu’ils professent comme politique l’exclusion de l’Europe de tout le continent américain, et le difficile est véritablement de savoir comment on s’y opposerait : de telle sorte, qu’entre ces deux mouvemens d’expansion les plus immenses et les plus redoutables qu’ait vus la civilisation moderne, celui de la Russie et celui des États-Unis, la politique européenne se trouve hésitante, souvent divisée et impuissante à rien empêcher, après avoir perdu les occasions d’interventions efficaces. Il serait difficile évidemment de pressentir ce qui peut résulter de ces grands mouvemens des peuples. Ce que nous savons, c’est que, si l’Europe ne retrouve sa liberté d’action et l’instinct de ses véritables intérêts, elle peut être exposée à des déceptions plus cruelles encore. Mais, pour ne parler que de la Russie, quel peut être le moyen d’arrêter ce développement gigantesque, du moins en ce qu’il a de plus menaçant pour l’Europe ? C’est là toujours le difficile quand les crises sont arrivées à un certain degré, un auteur anglais, dans une brochure, — Solution de la question d’Orient, — cherchait récemment une issue ; il la trouvait dans la création d’un empire grec à Constantinople, sous l’autorité souveraine d’un prince chrétien indépendant. L’auteur oublie peut-être un peu qu’on ne crée point des empires et des princes à volonté et à jour fixe. Dans tous les cas, l’intérêt supérieur, c’est que, sous une forme quelconque, sous la forme de l’empire turc actuel ou d’un empire grec indépendant, l’intégrité de l’Orient demeure un fait acquis à la politique occidentale, comme elle est déjà consacrée par le droit. Tout le reste est sujet à discussion. Ce n’est point là d’ailleurs une œuvre facile, et la première condition pour l’accomplir, c’est que l’Europe puisse tourner vers l’étude et la défense de ces grandes questions un peu de ces forces qu’elle use trop souvent à se détruire elle-même en prétendant se rajeunir. Voilà pourquoi l’état ultérieur d’un pays donne presque toujours la mesure de ce qu’il peut au dehors et de l’efficacité de sa politique dans le monde.

La vie intérieure de la France, il est superflu de le dire, est semée de peu d’incidens aujourd’hui, depuis que l’action politique, moins partagée, est soumise à des règles et à des limites qu’il serait difficile de franchir. Elle est organisée pour le repos, comme en d’autres temps elle est organisée pour l’agitation permanente. Les préoccupations actuelles les plus vives peut-être sont celles des affaires du dehors et celles des affaires industrielles, qui réagissent incessamment les unes sur les autres. La Bourse est un bruyant théâtre politique, où l’on a déjà fait assez souvent franchir le Pruth par les troupes russes. Entre ces deux ordres de préoccupations diverses, il resterait peu à dire, si le gouvernement n’avait publié dans ces derniers jours un certain nombre de décrets modifiant l’organisation des départemens ministériels par suite de la suppression du ministère de la police générale, fixant l’état des princes de la famille impériale, soumettant à des conditions nouvelles la décoration de la Légion-d’Honneur et les décorations étrangères obtenues par des Français. Résumons rapidement ces diverses mesures. C’est toujours chose assez grave que de toucher à l’organisation du pouvoir ministériel, qui a déjà subi tant de modifications et de changemens. Combien de fois les administrations ne se sont-elles pas trouvées scindées, les intérêts intervertis et divisés moins encore dans la vue d’un service meilleur que par des considérations politiques accidentelles et peu durables ! Il est cependant curieux de voir comme on finit toujours par revenir à des conditions plus rationnelles, basées sur l’analogie des services, sur l’identité des intérêts. Il y a deux ans bientôt, l’agriculture et le commerce, après avoir formé longtemps une administration spéciale, avaient été rattachés au ministère de l’intérieur ; ils vont aujourd’hui composer, avec les travaux publics, un ministère unique et indépendant. De toutes les combinaisons qui pouvaient être tentées, celle-là est sans doute la meilleure, parce qu’elle est la plus logique. N’y a-t-il point en effet les liens les plus étroits entre l’industrie, le commerce, l’agriculture et toutes les entreprises de travaux publics ? N’y a-t-il point un avantage réel à réunir ces intérêts divers, qui touchent au développement matériel du pays, pour les soumettre dans leur ensemble à une même direction, à une même impulsion ? Cette mesure se lie d’ailleurs à une mesure plus grave et d’un caractère politique qui n’est autre que la suppression du ministère de la police générale. C’est à l’intérieur qu’est rendue la direction de la police, comme elle lui appartenait autrefois. Aujourd’hui que l’inutilité du ministère de la police générale est reconnue par le gouvernement même qui l’a constitué, il est bien permis de croire que ce n’est là jamais qu’une institution transitoire. C’est un rouage qui risque souvent d’offrir moins d’avantages que de difficultés, ne fût-ce que par les conflits qui peuvent s’élever incessamment entre les fonctionnaires spéciaux de la police et les autres fonctionnaires administratifs, même assez fréquemment avec les autorités militaires. Nous ne parlons du reste ici que de ce genre de considérations. C’est une observation à faire. Depuis cinquante ans, dans notre histoire, le ministère de la police reparaît par intervalles : il a existé sous l’empire, il a existé même sous la restauration ; jamais il n’est parvenu à s’établir d’une manière permanente ; né dans certaines circonstances, il a disparu avec elles. À quel titre et à quelle condition la police pourrait-elle donc être une institution permanente ? À la condition qu’elle lui ce qu’elle n’a jamais été, ce qu’elle ne peut pas être, — une sorte de gouvernement supérieur embrassant la direction politique, la direction intellectuelle, la direction morale du pays. Mais alors c’est un gouvernement universel tenant dans sa dépendance tous les services, et comme ce gouvernement ne peut pas se réaliser, la police, constituée d’une manière indépendante, reste toujours ce qu’elle est, — une hiérarchie de surveillance, ayant à sa tête un ministre et finissant par un agent vulgaire souvent disposé à faire sentir l’action du pouvoir dans tous les détails de la vie des populations, — car, s’il est dans une localité où l’on ne conspire pas, il faut bien qu’il fasse quelque chose. Dans un temps normal, la police n’est qu’une partie de l’administration ordinaire. Observer l’état du pays, les courans de l’opinion, les besoins et les vœux des populations, n’est-ce point la mission de toutes les autorités administratives ? Dès lors un ministère spécial n’est plus qu’une superfétation inutile.

Quant au décret qui règle l’état des princes de la famille impériale, il suffira de dire que, s’inspirant du décret de 1806, il constitue l’autorité de l’empereur sur sa famille ; il donne au chef de l’état un droit souverain qui s’étend à tous les actes de l’existence des princes, lesquels ne peuvent s’éloigner de Paris ou de la France sans un congé de l’empereur, et sont même soumis, au besoin, à une hiérarchie de punitions allant des arrêts à l’exil. Des diverses mesures récentes dont nous parlions, une des plus importantes, à un autre point de vue, est celle qui a trait aux décorations, soit nationales, soit étrangères. Il ne faut point certes se plaindre des garanties plus rigoureuses qui peuvent être imposées à ce sujet. Rien n’est plus fait pour ôter de leur valeur à ces distinctions que la profusion avec laquelle elles étaient distribuées, si bien que cela a pu être quelquefois une manière de se signaler que de ne point porter la plus petite décoration, ruban, collier ou plaque. Le gouvernement a donc attaché des conditions assez sévères principalement au droit de porter des décorations étrangères. La première de ces conditions est l’acquittement d’une rétribution, qui ne laisse point que d’être élevée, comme préliminaire indispensable de toute autorisation. La seconde, qui n’est pas la moins grave, doit réduire singulièrement le nombre de ceux qui peuvent porter des décorations d’un certain ordre. Ainsi les officiers supérieurs et les fonctionnaires civils d’un rang analogue ont seuls droit à la décoration en sautoir ; les plaques et les grands cordons appartiennent exclusivement aux généraux et aux fonctionnaires civils d’un rang équivalent. Il va en résulter un assez grand massacre de décorés. En vérité, il n’y a point de mal à ce que ceux qui reçoivent des ordres étrangers en soient réduits, pour toute ressource, à faire annoncer leur bonne fortune par le journal, afin que l’univers en soit instruit. La mesure adoptée par le gouvernement ne semble-t-elle pas seulement impliquer toute une organisation hiérarchique du pays ? La hiérarchie militaire est prise ici comme type. Il est sans doute des fonctions civiles dont l’analogie avec les fonctions militaires peut être facilement établie, il en est d’autres pour lesquelles cela n’est point peut-être aussi aisé. D’un autre côté, un membre de l’institut, par exemple, est-il un fonctionnaire, et de quel rang est-il ? Un ancien ministre conserve-t-il le droit de porter des décorations en rapport avec la position qu’il a occupée ? Nous ne parlons pas des simples particuliers, qui ne sont rien, n’ont jamais rien été, et n’en sont pas moins décorés de plusieurs ordres ; ceux-là sont la justification même de la mesure du gouvernement. Il est enfin un décret qui touche à un intérêt bien différent, et qui assurément a une place particulière dans cet ensemble de dispositions récentes : c’est celui qui établit une exposition universelle, des beaux-arts, coïncidant avec l’exposition universelle de l’industrie qui doit avoir lieu en 1855.

Mais ici n’est-ce point déjà toucher à ce monde des arts, de l’imagination, de l’intelligence, qui a ses incidens propres, et dont chaque évolution se mesure aux œuvres que chaque jour produit, à toutes les manifestations nouvelles de la pensée ? Dans ce monde idéal où tout vient se mêler et où tout se renouvelle, où toutes les tentatives ont leur place, et où la vie se produit sous les formes les plus diverses, — histoire ou philosophie, récit poétique ou drame ; — dans ce monde enfin qui apparaît souvent moins comme l’expression que comme le contraste de la réalité, un des charmes les plus élevés pour l’esprit sans doute est celui qui consiste à reproduire l’existence, les traits, la physionomie d’un de ces hommes qui ont eu leur heure d’éclat, en qui se résume toute une portion morale et intellectuelle du passé, et dont l’originalité est empreinte d’un caractère profond, presque saisissant. C’était une de ces figures que M. Mignet faisait revivre l’autre jour au sein de l’Académie des sciences morales, en traçant le portrait d’un philosophe moderne, de Jouffroy, mort avant l’âge, il y a plus de dix ans déjà, M. Mignet a consacré à Jouffroy une de ces notices substantielles, élégantes et sobres, qui lui sont devenues familières, et qui sont moins un éloge académique vulgaire qu’un portrait savant et animé. Il a reproduit l’homme et le temps avec un accent particulier de sympathie, qui se reportait, naturellement sur tout ce mouvement intellectuel au milieu duquel le philosophe avait vécu, et dont il avait été l’un des organes. Cela est bien simple, M. Mignet est du temps de Jouffroy par les idées, par les goûts, par les espérances politiques. M. Mignet est resté pour voir le naufrage de plus d’une de ces espérances, de plus d’une de ces idées, sans cesser d’y croire. Jouffroy est tombé avant l’heure, épuisé et vaincu par les luttes intérieures, et après avoir révélé un talent qui semblait capable de plus d’œuvres qu’il n’en a produit. C’était au reste une des natures les plus rares, chez qui le travail philosophique prenait une forme animée et vivante ; la poésie se mêle, chez Jouffroy, à l’observation des phénomènes de la conscience, qui furent l’objet principal de ses études ; une sorte d’émotion contenue et palpitante se faisait sentir dans ses écrits comme dans sa parole. Ce mélange d’observation psychologique, de poésie, d’émotion, d’angoisse intérieure même parfois, est ce qui fait l’originalité de Jouffroy, dont les idées philosophiques seules seraient loin, certes, de donner une idée suffisante.

À un certain point de vue, Jouffroy peut passer pour un des types mélancoliques et douloureux de toute une classe d’esprits de notre temps, de ceux que le scepticisme envahit sans les satisfaire. Qu’on se souvienne de ces émouvantes et éloquentes pages dans lesquelles il raconte cette nuit, cette fatale nuit de décembre, où, seul dans sa chambre étroite, voyant la nuit s’écouler, la lune décroître, les étoiles jeter leur clarté vacillante, il sentit la foi de sa mère pâlir dans son âme, et, à la place de sa foi détruite, ne trouva plus que le vide, un vide désolant et nu. Qui n’a point eu aussi de nos jours sa nuit de décembre ? Qui n’a point éprouvé à un moment donné les mêmes angoisses, les mêmes défaillances ? C’est par-là que Jouffroy est véritablement le type d’une certaine classe d’esprits à un certain moment de ce siècle. Le penseur qui sera le type des jours nouveaux, qui exprimera le besoin renaissant des âmes lassées, sera celui qui aura eu, lui aussi, sa veillée nocturne, où, à la clarté des étoiles, au milieu des murmures de la nuit, il aura senti la foi reprendre possession de son âme, retrouvant ainsi toutes ces règles simples et sévères de l’existence que Jouffroy regrettait, et qui arrêtent les esprits sur cette pente au bout de laquelle on ne trouve que la désolation et la ruine. Plus avancé dans la vie, Jouffroy n’eût point écrit sans doute cet article terrible tracé au milieu des émotions frémissantes de la jeunesse : Comment les dogmes finissent ! Il eût senti où cela conduisait, et que le véritable titre d’un tel sujet était : Comment les civilisations finissent ! comment les peuples finissent ! — Les civilisations et les peuples, en effet, ne se forment ni ne vivent au hasard. C’est un ensemble de croyances religieuses qui les vivifie et les soutient. Proclamer la déchéance d’un dogme, c’est proclamer la fin d’une civilisation. Mais alors il faudrait avoir à donner au monde une autre âme, une foi nouvelle et supérieure. Ce n’est donc point sans utilité que les œuvres de Jouffroy peuvent être encore interrogées et étudiées, et ce n’est point sans à-propos que M. Mignet, l’autre jour, rendait la vie à cette rare nature, à ce talent, profond et fin, où il y avait presque autant du poète que du philosophe.

Ce n’est point là d’ailleurs seulement qu’on peut aller chercher quelque chose de la vie intellectuelle contemporaine. On touche de trop près encore au mouvement moral et politique. L’esprit littéraire se produit sous mille formes différentes, depuis le récit de voyage jusqu’au drame ou à la comédie, depuis la poésie jusqu’à la critique. Quelle séduction plus vive et plus charmante, par exemple, que celle d’un livre fait avec tous les souvenirs, toutes les impressions d’une vie promenée à travers toutes les contrées du monde, et avec un talent, un art de récit difficile à égaler ! C’est là véritablement le genre d’attrait des Scènes et Récits des pays d’outre-mer de M. Théodore Pavie. M. Pavie est un voyageur universel : quelle est la région qu’il n’ait point visitée ? L’Égypte et toute cette partie de l’Orient lui sont familières ; il a vu l’Inde et la Chine ; il a parcouru l’Amérique tout entière, bivouaquant dans la pampa, pénétrant jusqu’au cœur des provinces Argentines, traversant les neiges des Andes, passant en un mot au milieu de tous les spectacles, au milieu de tous les contrastes de la nature morale et physique. Il a connu quelques-uns de ces farouches personnages qui sont la sombre et terrible poésie de ces contrées, Facundo. Quiroga notamment, qui avait été surnommé à Buenos-Ayres le tigre de la pampa. On devine ce que cette vie volontairement adonnée aux excursions les plus lointaines a pu laisser de souvenirs variés, d’impressions vives dans un esprit observateur et fin, dans une imagination délicate et curieuse de nouveauté. Ici d’ailleurs les récits de M. Pavie ne prennent point cette forme directe où le voyageur se met perpétuellement en scène et est le principal personnage qu’il aime à reproduire. L’auteur voyage non pour se voir lui-même, mais pour voir les autres, et c’est d’ordinaire dans le cadre d’une petite histoire, d’une fiction rapide, qu’il fait entrer la description des lieux, la peinture des mœurs, l’étude des passions et des caractères : sorte de drame multiple qui se déroule ainsi en Égypte avec Ismaël Er-Raschydi, dans l’Amérique du Sud avec les Pincheyras ou Pepita, dans l’Inde avec Sougandhie, au Canada avec la Peau d’Ours, sur la côte de Coromandel avec Padmarati, et qui fait éclater dans la vie familière l’originalité diverse des races humaines. Chose plus étrange encore, M. Pavie réussit à faire oublier qu’il est un savant connaissant à peu près toutes les langues des pays qu’il a visités et dont il reproduit quelques scènes. Il ne songe qu’à charmer l’imagination, et ne dit point un mot de l’aiguille de Cléopâtre quand il est en Égypte. C’est ainsi qu’en s’effaçant modestement il réussit à vous intéresser dans un livre qui est tout à la fois un voyage et un roman, une fiction et une peinture exacte de la vie humaine dans ses manifestations les plus variées et les plus caractéristiques.

De tels livres simples et sans faste sont faits pour montrer ce qu’il y a encore de talens fidèles et sûrs, gracieux et charmans, et ce que peut produire cette alliance de l’imagination et de l’observation réelle, dans un genre littéraire dont on a tant usé et qu’on n’a point épuisé. Si le roman, ou plus simplement le récit, a de ces bonnes fortunes trop rares, il n’en est pas toujours ainsi au théâtre, où l’on voit assez souvent mettre en jeu de grands élémens pour aboutir à de médiocres résultats. C’est en réalité l’histoire d’une tentative récente faite pour transporter un roman de M. de Balzac, le Lys dans la Vallée, sur la scène du Théâtre-Français. L’auteur d’Eugénie Grandet n’eut jamais de bonheur au théâtre ; ses œuvres n’en ont point encore aujourd’hui. Il ne gagne pas de batailles après sa mort. Le Lys dans la Vallée n’est point le meilleur roman de M. de Balzac, mais c’est un de ceux où il a sondé le plus hardiment et avec le plus de puissance les mystères de la vie privée. On sait ce qui se cache sous ce titre séraphique : c’est l’histoire, la lamentable histoire d’une pauvre âme opprimée, froissée dans ses instincts et sa délicatesse par le despotisme conjugal d’un homme égoïste, et qui, dans la résignation même où elle vit, subit les atteintes de la passion, — passion inavouée d’abord, déguisée sous toute sorte de tromperies charmantes, ardente pourtant et mortelle. Reproduire tout cela, c’est l’œuvre d’une analyse pénétrante et forte, habile à scruter les secrets du cœur. Comment le drame y réussirait-il ? comment pourrait-il peindre ces nuances intimes, ces progrès, ces mouvemens de la passion ? Là où le roman triomphe, le drame échoue. Le drame n’a qu’un avantage, c’est que ses héros sont un peu moins bavards, les conditions scéniques ne peuvent se prêter aux développemens infinis ; mais alors les situations se dessinent moins, la logique des caractères est faussée, la passion ne s’explique plus ; les personnages, à force d’être transformés, sont écourtés, la noble et douce héroïne de Clochegourde devient presque vulgaire ; lady Arabelle est une intrigante éhontée. Quant à ce pauvre Félix de Vandenesse, qui n’avait point déjà un beau rôle dans le roman, il joue un personnage légèrement stupide dans le drame. M. de Mortsauf seul conserve quelque chose de sa physionomie première, et c’est peut-être grâce à l’acteur. Tout cela s’agite sans vivre réellement, jusqu’à ce que cette malheureuse comtesse exhale son dernier soupir, ballottée comme elle le fut dans sa vie entre son amour et sa vertu, jusqu’à ce que cette âme dévorée et consumée s’envole purifiée de son enveloppe terrestre, — et alors on se demande à quoi bon transporter sur la scène ce qui est du domaine du roman, à quoi bon défigurer ce qu’il y a parfois de charmant et de profond dans l’œuvre de Balzac, sans effacer ce qu’il va trop souvent aussi de grossier et de choquant ? On se demande si cette manie de traduire en drame ou en comédie tout ce que le génie romanesque invente n’est pas le plus triste signe d’indigence, et si les victoires que gagne le Théâtre-Français avec ces travestissemens n’équivalent pas à des défaites.

Rentrons maintenant dans l’histoire, politique. Nous laissions récemment la Hollande sous l’empire d’une émotion religieuse assez vive et de complications intérieures qui n’étaient point sans gravité. C’était tout un changement de direction dans le gouvernement, changement provoqué par l’organisation du culte catholique. Quelle est maintenant la situation de la Hollande ? Quels sont les résultats des élections qui viennent d’avoir lieu ? Quelle est la politique destinée à prévaloir à l’issue d’une crise où bien des questions délicates bien des intérêts, étaient engagés ? Le résultat le plus évident peut-être des élections récentes, c’est la défaite qu’a éprouvée cette portion du libéralisme dont l’ancien ministre, M. Thorbecke, est le principal chef. Le parti dit des réformés historiques a gagné quelques voix ; le nombre des députés catholiques est d’une quinzaine environ. La fraction la plus considérable de la seconde chambre, et qui semble devoir constituer la majorité, appuie le cabinet nouveau, dont la politique jusqu’ici parait devoir prendre un caractère conservateur plus prononcé, sans déroger essentiellement à la constitution. C’est dans ces conditions que s’ouvraient les états-généraux le 14 juin. Le roi lui-même inaugurait cette session extraordinaire. On n’était point d’ailleurs sans attendre avec quelque impatience l’expression de la pensée du gouvernement. Il résulte du discours royal que les difficultés avec Rome ne sont point aplanies, et que le gouvernement est dans l’intention de présenter une loi interprétative des dispositions constitutionnelles qui garantissent la liberté religieuse et assurent une égale protection à tous les cultes, en stipulant néanmoins la surveillance de l’état. C’est cette surveillance qu’il s’agit d’organiser, et, à vrai dire, c’est là l’unique affaire de la session qui vient de s’ouvrir à La Haye.

Peu de jours sont encore écoulés depuis l’ouverture de cette session, et les chambres hollandaises ont eu à peine le temps de préparer et de discuter la réponse au discours royal. Dans ces discussions, du reste, il faut le remarquer, il s’est manifesté un esprit réel de conciliation et de modération bien éloigné des tendances complètement réactionnaires qu’on redoutait. Les adresses présentées au roi par les deux corps des états-généraux se ressemblent en cela : elles sont une offre de concours au gouvernement dans les circonstances actuelles, en vue de la loi annoncée ; mais elles mettent au-dessus de tout le principe de la liberté, de la tolérance religieuse, si profondément enraciné en Hollande. Elles sont même empreintes d’une certaine réserve au sujet des causes de la récente agitation religieuse, qu’elles s’abstiennent de caractériser et de juger, et c’est sur ce point principalement qu’ont roulé les discussions de l’adresse. C’est ainsi que, dans la première chambre, M. Van Dam van Isselt avait proposé un amendement tendant à exprimer une sorte de ressentiment contre l’organisation catholique, contre l’allocution papale surtout. Cet amendement a été repoussé à une quasi-unanimité. Dans la seconde chambre, M. Van der Bruggem s’est fait l’organe des mêmes griefs et des mêmes plaintes ; il n’a point réussi davantage à faire modifier le sens général de l’adresse. Maintenant quelle sera la loi que le cabinet hollandais médite pour organiser la surveillance de l’étal sur les diverses communions ? D’un côté, l’égalité de protection pour tous les cultes est garantie par la constitution, la liberté religieuse est un droit ; de l’autre, il n’est point douteux que cette liberté ne saurait être absolue, que l’état a le droit de veiller au respect des lois du pays. Ce sont deux principes également sacrés. S’il n’est pas toujours facile de les faire vivre en bon accord, de les empêcher de se heurter, il n’est point certainement impossible d’arriver à une transaction convenable, qui ne blesse en rien les droits de la conscience religieuse. À mesure que s’apaise l’émotion récemment soulevée en Hollande, peut-être cette œuvre devient-elle plus facile au gouvernement et aux chambres. Ce n’est point lorsque l’irritation s’en va, lorsqu’on revient à une plus exacte appréciation des choses, qu’il serait sage d’imprimer à une loi un caractère de réaction, et telle n’est point, à ce qu’il semble, l’intention du cabinet hollandais. Comme nous le disions, le ministère de La Haye ne parait vouloir s’éloigner en rien de la constitution, il veut seulement la pratiquer dans un sens plus conservateur. Si l’on considérait bien, peut-être trouverait-on que le véritable résultat de la crise récente de la Hollande a été encore plus politique que religieux ; il a consisté à ramener au pouvoir des hommes plus conservateurs que ne l’étaient les précédens ministres. L’essentiel est aujourd’hui que ce déplacement d’influence ne tourne point contre le principe souverain de la liberté religieuse. Au milieu de ces diversions politiques, les esprits s’étaient quelque peu détournés des progrès industriels et commerciaux ; l’attention publique y revient aujourd’hui à l’occasion de l’établissement récent d’une ligne de télégraphie sous-marine entre la Hollande et l’Angleterre, de Scheveningue à Harwich. Le télégraphe de l’état est maintenant en communication avec plus de quatre cent vingt villes en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, en Italie. Cette accélération des communications est un des stimulans nouveaux du commerce.

Si la Hollande a été un moment sous le poids d’une crise qui pouvait sembler menaçante pour sa constitution même, l’Espagne est depuis plus longtemps déjà dans une situation qu’il serait difficile de caractériser, mais qui n’est point à coup sûr une situation normale. En peu de mois, trois ministères différens se sont succédés ; chacun à son tour est arrivé avec la pensée de modifier la politique de celui qu’il venait remplacer. Au fond cependant, le changement n’était point aussi essentiel qu’on pourrait le supposer. Et en effet quelles modifications sérieuses ont été apportées dans la situation politique de l’Espagne ? Des questions d’un ordre supérieur et touchant à la nature même des institutions ont été posées, elles n’ont été résolues ni dans un sens ni dans l’autre. Aucune réforme n’a été accomplie, il est vrai ; mais ce serait s’aventurer singulièrement de dire que la constitution actuelle en est beaucoup plus intacte. La vérité est qu’il est utile pour l’Espagne que ces difficultés soient franchement étudiées, et se dénouent d’une manière quelconque, pour rétablir un peu de certitude. En attendant, le cabinet actuel vient de passer par une crise nouvelle et d’achever de se compléter, par la nomination de M. Moyano au ministère de fomento, de M. Calderon de la Barca, ministre aux États-Unis, au ministère des affaires étrangères ; M. Luis-Maria Pastor remplace, comme ministre des finances, M. Manuel Bermudez de Castro, qui a donné sa démission. Quelle a été la cause de cette crise. Le cabinet espagnol, il faut bien le dire, a vécu depuis deux mois à une condition, celle de ne point aborder un certain nombre de questions brûlantes, sur lesquelles les divergences étaient faciles à prévoir. Le jour où ces questions ont été abordées, l’antagonisme a éclaté, et c’est la tendance représentée par M. Bermudez de Castro qui a été vaincue, par exemple, M. Bermudez de Castro était d’avis de fixer dès ce moment l’époque de la convocation des cortes, de faire cesser l’espèce de proscription qui pèse encore sur le général Narvaez, de renvoyer aux chambres, conformément à l’opinion du conseil d’état ; la décision à intervenir sur la concession du chemin de fer du nord, enfin d’ajourner indéfiniment les réclamations adressées par les héritiers du prince de la Paix pour la restitution de leurs biens. C’est sur ces divers points que M. Bermudez de Castro s’est trouvé en désaccord complet avec ses collègues, et notamment avec le président du conseil, le général Lersundi. Maintenant le cabinet de Madrid aura-t-il plus d’unité ? Marchera-t-il d’un pas plus ferme ? Parviendra-t-il à se créer une situation assurée en évitant de se prononcer sur les questions les plus essentielles ? C’est, dit-on, l’espoir de M. Egaña, ministre de l’intérieur, d’arriver à un apaisement des partis et des irritations qui permette de résoudre avec plus de liberté les problèmes politiques restés jusqu’ici en suspens. Toujours est-il qu’une telle situation ne saurait se prolonger longtemps sans que les plus sérieux intérêts à l’Espagne ne finissent par eu ressentir les contre-coups.

Le Nouveau-Monde, pas plus que l’ancien, n’est exempt en ce moment de périls et de causes de perturbation. D’un bout à l’autre de l’Amérique, on pourrait voir s’agiter bien des questions redoutables ; mais il n’est point certainement de pays qui, plus que le Mexique, soit assailli par toute sorte de complications, — et comme si ce n’était pas assez de l’anarchie intérieure qui désole toutes les provinces mexicaines depuis plus d’un an, il vient de s’y joindre une de ces difficultés qui surviennent toujours à point pour fournir un prétexte aux Américains : c’est au sujet de la vallée de Messilla, qui se trouve sur la frontière du Mexique et des États-Unis. D’après le traité qui a cédé diverses provinces mexicaines à l’Union après la guerre de 1846, la vallée de Messilla parait incontestablement appartenir au Mexique ; mais les autorités américaines l’ont fait envahir à main armée. Les autorités mexicaines, à leur tour, l’ont fait occuper de nouveau par la force, en expulsant les soldats américains. Le gouvernement de Washington a blâmé et destitué le gouverneur du Nouveau-Mexique, qui avait ordonné la première invasion ; mais en même temps il a envoyé un général pour reprendre possession de la vallée de Messilla. Cet incident, on le pense, a suffi pour soulever toutes les passions américaines et pour irriter, d’un autre côté, les susceptibilités nationales au Mexique, de telle sorte que, si un conflit s’engage entre les troupes des deux pays sur le point contesté et que le sang coule, il est peut-être assez difficile que la guerre n’éclate pas de nouveau d’une manière plus générale, surtout plus décisive qu’en 1846. Cette redoutable éventualité est d’autant moins facile à conjurer, que les gouvernemens semblent jusqu’ici peu disposés à se faire de mutuelles concessions. C’est le parti démocrate qui occupe le pouvoir aux États-Unis, on le sait, et on ne peut guère espérer qu’il laisse échapper l’occasion de satisfaire une ambition qui ne se déguise plus. D’un autre côté, le général Santa-Anna, depuis qu’il est rentré au Mexique et qu’il a repris la dictature, semble prendre à tâche de préparer une nouvelle lutte. Cependant cette lutte, quelle autre issue peut-elle avoir que la ruine complète du Mexique déjà à demi dissous par l’anarchie ? C’est le triste, mais infaillible dénoûment d’une guerre inégale qui serait entreprise aujourd’hui.

Dans ces conditions, il est facile de le comprendre, il reste assez peu de chances pour la solution de la question de l’isthme de Tehuantepec, qui avait été récemment l’objet d’un nouveau traité. Si l’on s’en souvient, le 14 mai 1852, un décret du congrès général de Mexico autorisait le gouvernement à faire une concession nouvelle de la ligne de communication interocéanique. Cette concession a été faite à une compagnie mixte, composée d’Américains et de Mexicains. C’est sur la base de ce traité de concession qu’une convention a été signée à Mexico, le 21 mars dernier, par deux délégués du gouvernement mexicain et par M. Conkling pour le gouvernement de Washington. D’après ce traité, la voie de communication par l’isthme de Tehuantepec doit être libre et franche pour toutes les nations du globe. Maintenant c’est aux événemens à prononcer sur le sort de ce traité et peut-être sur le sort du Mexique.

ch. de mazade.
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V. de Mars.