Chronique de la quinzaine - 30 juin 1845

Chronique n° 317
30 juin 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 juin 1845.


La discussion du budget des dépenses n’a pas duré plus de quinze jours. On a déjà vu que les ministères de la justice et de l’intérieur n’avaient pas fixé long-temps l’attention de la chambre ; les travaux publics, le commerce et les finances ont marché du même pas. Le budget de l’instruction publique a été vivement disputé ; mais M. de Salvandy, qui reparaissait à la chambre après une assez longue absence, s’est défendu avec autant de fermeté que de présence d’esprit. La chambre a voté toutes les allocations soutenues par lui et demandées par son illustre prédécesseur, allocations fort justes, que des préventions étroites pouvaient seules contester. Deux incidens ont été remarqués dans ce débat sur l’instruction publique. Un homme d’esprit dont les intentions sont excellentes, mais qui n’a pas toujours le tact et la modération nécessaires, s’est imaginé d’attaquer l’existence légale de l’Université. Nous renvoyons M. Desmousseaux de Givré aux réclamations énergiques de M. Dupin. L’Université est parfaitement légale ; elle est chère au pays ; elle est nationale ; la faveur des chambres ne lui manquera pas, et nous espérons encore qu’elle n’aura pas le chagrin de compter M. Desmousseaux de Givré parmi ses adversaires. L’autre incident est une sortie de M. de Lespinasse contre les cours du collége de France. L’honorable député dénonce l’enseignement de MM. Michelet et Quinet ; il appelle sur eux la réprobation du pays. La chambre, d’un sentiment unanime, a blâmé ces attaques contre deux professeurs absens, qui n’appartiennent pas d’ailleurs à la juridiction parlementaire. Où en serions-nous si l’on pouvait traduire les écrivains et les professeurs devant la chambre, et si le palais Bourbon pouvait être transformé en un comité de censure philosophique ou littéraire ?

Moins heureux que son collègue de l’instruction publique, M. le ministre de la guerre a essuyé d’assez rudes échecs dans la discussion de son budget. Il s’est vu forcé de subir un grand nombre de réductions, et n’a triomphé sur deux ou trois points qu’après des épreuves douteuses. L’institution de trois conseillers rapporteurs attachés au conseil supérieur de l’Algérie a été fortement critiquée. Pour défendre cette création, on prétend qu’elle a pour but d’associer l’élément civil à l’élément militaire dans l’administration de la colonie. Nous craignons bien que l’on n’ait abusé ici de la confiance de la chambre, et que l’on n’ait déguisé sous l’invocation d’un principe, d’ailleurs fort sage, une mesure inutile, inspirée par des motifs très secondaires. Néanmoins la mesure est votée ; nous verrons maintenant les grands effets qu’elle produira.

L’administration de la guerre ne se maintient pas toujours dans les bornes d’une stricte légalité. Par exemple, elle ne respecte pas toujours les règles de l’avancement. La tribune a révélé là-dessus des preuves de l’arbitraire ministériel. Mais, au moins, on peut dire du ministère de la guerre que l’ordre le plus parfait règne dans toutes les parties de son immense comptabilité ; les règles financières y sont généralement observées, et les crédits reçoivent un emploi conforme au vœu des chambres. La comptabilité de la guerre, grace à une direction persévérante et éclairée, est devenue un modèle à suivre pour tous les états libres, où l’administration, sévèrement contrôlée, doit se mettre en mesure de démontrer sur tous les points son exactitude, son habileté et sa bonne foi. Malheureusement, nous ne pouvons adresser le même éloge au ministère de la marine, qui vient d’essuyer dans la discussion du budget une si violente bourrasque, châtiment mérité des négligences ou des abus dont notre puissance navale a cruellement souffert depuis plusieurs années.

Il était impossible que le budget de la marine ne donnât pas lieu à un grave débat, Déjà les discussions des années antérieures avaient révélé les désordres de ce département. Des réformes avaient été promises ; il fallait en réclamer de nouveau l’accomplissement. Puis, toutes les questions qui touchent la marine ne se rattachent elles pas à la politique extérieure du cabinet ? N’est-ce point là qu’on peut connaître la mesure de sa fermeté vis-à-vis de l’Angleterre ? Nos grandes affaires ne sont point sur le continent. La Méditerranée, l’Océan, sont le théâtre de nos difficultés diplomatiques. Si vous voulez savoir quel rôle le ministère entend jouer sur ce théâtre, regardez ce qui se passe dans les arsenaux de la marine, c’est-à-dire quel est l’emploi des fonds votés par les chambres pour soutenir l’honneur et la puissance du pays. C’est là que se trahissent les secrets de la politique ministérielle.

Une circonstance d’ailleurs venait prêter au débat sur la marine un nouvel intérêt. Dans une discussion récente du parlement anglais, il avait plu à deux membres de l’opposition d’exagérer ridiculement les forces maritimes de la France, pour accuser sir Robert Peel d’imprévoyance, et lui imputer le tort de négliger la défense des côtes britanniques. Sir Robert Peel n’a pas répondu. Il s’est retranché dans le silence commandé par la raison d’état. Tout le monde sait, en France, ce que signifie cette tactique. Mieux que personne, sir Robert Peel connaît l’état réel de nos forces navales, et il pourrait, d’un seul mot, rassurer l’opposition anglaise, si tant est qu’elle ait besoin d’être rassurée ; mais il aime mieux accréditer par son silence les attaques dirigées contre les prétendus développemens de notre marine, car ces attaques sont un argument utile à ses négociations avec la France. En cela, l’opposition anglaise et le cabinet britannique sont peut-être complices d’une même fraude ; ils jouent une comédie concertée à nos dépens. Aussi, ce qu’il y avait de mieux à faire, chez nous, au sujet des discours du commodore Napier et de lord Palmerston, c’était de n’en point parler. Malheureusement la discrétion n’est point la vertu habituelle de notre ministère et de ses journaux. Humble dans ses actes, le cabinet du 29 octobre n’est pas toujours modeste dans son langage. Il aime à se vanter des succès qu’il n’a pas. La presse ministérielle a donc invoqué comme un argument sérieux les exagérations du parlement anglais sur l’accroissement de notre puissance navale, et la politique de M. Guizot a passé, pendant plusieurs jours, pour un système profondément calculé, qui trompe sir Robert Peel sous le voile d’une amitié empressée, et qui augmente silencieusement les forces maritimes de la France. Il était temps, pour nous sauver du ridicule aux yeux de l’Angleterre, que la discussion du budget de la marine vînt dissiper ces vaines fumées.

Hélas ! quand l’opposition répète sans cesse que notre marine s’affaiblit, que le dépérissement de la flotte va toujours croissant, malgré les sacrifices votés par les chambres, tout cela n’est que trop vrai. Écoutez M. Rihouet, qui est un ami du ministère, et qui a fait partie de la commission nommée il y a deux ans pour proposer les bases d’une réforme dans l’administration des ports ; écoutez M. Bignon et tous les membres de la commission du budget, choisis dans les rangs conservateurs : ils vous diront que chaque année la situation de notre marine s’aggrave. Le matériel naval s’appauvrit. Les approvisionnemens sont au-dessous des besoins de la flotte. Les constructions languissent. Pendant que les anciens navires pourrissent de vétusté, les nouveaux demeurent sur les chantiers. Les ordonnances qui ont réglé la situation normale du pied de paix ne sont pas exécutées, et nous n’avons point de réserve pour parer à un cas de guerre. Cependant le budget de la marine s’élève à 120 millions. Les chambres françaises, interprètes du vœu national, votent tous les ans de nouveaux crédits. Quelquefois même elles votent des fonds que le ministère ne demande pas. Vains efforts ! L’état de notre flotte, au lieu de s’améliorer, présente de jour en jour un caractère plus alarmant, et nous sommes arrivés en 1845 à cette douloureuse situation, qu’avec un budget de 120 millions, notre marine offre moins de ressources qu’en 1825, sous M. de Chabrol, qui n’avait que 62 millions à dépenser ! Le gouvernement sorti de juillet semble moins favorable aux progrès maritimes de la France que le gouvernement de la restauration, issu de nos malheurs et imposé par l’étranger !

À qui faut-il s’en prendre ? À l’administration seule. Les partis extrêmes accusent les tendances du gouvernement ; on lui attribue un plan systématique, qui serait une trahison. Sans aller si loin, nous dirons avec conviction que cet affaiblissement de notre marine militaire a pour cause une incapacité ou une négligence coupable. Qu’on relise la Note de M. le prince de Joinville, dont le témoignage assurément n’est pas suspect, on verra combien ses critiques sont accablantes pour l’administration. Il en est de même des reproches que la tribune a fait entendre dans le dernier débat sur la marine ; M. de Mackau a vainement essayé de se justifier : ces reproches sont restés sans réponse. Les abus qui se passent dans les arsenaux sont notoires. Les moyens que l’administration emploie pour y remédier sont insuffisans. On avait promis un contrôle ; celui que l’ordonnance du 14 juin a prescrit est incomplet. Pourquoi l’administration se refuse-t-elle à rétablir le contrôle créé par Colbert, maintenu par les arrêtés de l’empire, et si malheureusement aboli en 1828, organisation simple et puissante, qui plaçait le matériel naval sous la garantie d’une direction supérieure, et donnait au contrôle la force de l’unité, tandis qu’aujourd’hui l’absence de vérification centrale et d’attributions distinctes, une surveillance éparse, une responsabilité illusoire, rendent le contrôle à peu près nul ? Pourquoi M. de Mackau résiste-t-il encore sur ce point au vœu exprimé par trois commis, siens, ? Quels sont ses motifs ? Est-ce la crainte de blesser des amours-propres ou des intérêts de corps ? Peut-on sérieusement invoquer de pareilles raisons devant l’intérêt de l’état ? Ensuite, comment se fait-il que l’administration de la marine persiste à ne pas exécuter les intentions des chambres dans l’emploi des crédits ? Depuis plusieurs années, les prescriptions parlementaires sont éludées à l’aide de la rédaction vicieuse des budgets. Les fonds votés pour les constructions sont appliqués aux armemens ; de là est venu surtout le dépérissement de la flotte. Pourquoi enfin tant de sollicitude pour les dépenses du personnel, et tant d’indifférence pour le matériel naval ? On veut augmenter la paie des officiers, et l’on ne veut pas construire des vaisseaux ! En vérité, nous comprenons que les passions commencent à s’emparer de cette question de la marine. Nous sommes encore de ceux qui ne voient dans cette question qu’un défi jeté à l’opinion par l’esprit de routine et par l’inertie administrative ; mais quand on songe à la persévérance du mal et à l’opiniâtreté de la lutte, on est bien embarrassé pour disculper le gouvernement des graves reproches que les partis violens ne craignent pas de lui adresser.

Il fallait trouver un remède énergique à cette situation. Deux moyens se présentaient : une enquête parlementaire, ou une enquête administrative. L’opposition, voulant garder jusqu’au bout cette attitude défiante, mais modérée, qu’elle a constamment montrée pendant la session, a préféré l’enquête administrative, quia été votée par la chambre sur la proposition de M. Lacrosse, soutenue par M. Billault. À l’ouverture de la prochaine session, les chambres recevront un compte spécial et détaillé de l’inscription maritime et des équipages de ligne, de l’état des bâtimens de la flotte, de l’approvisionnement des arsenaux et des constructions navales. Tel est le nouvel amendement imposé au ministère. Enfin, la vérité sera connue, ou plutôt le gouvernement sera forcé d’avouer ce que tout le monde sait. Ce ne sera pas, sans doute, un plaisir pour nous de contempler nos misères, et de montrer à l’Angleterre un tableau qui la fera sourire ; mais c’est le seul moyen d’arrêter le gouvernement de la France dans une voie funeste. Si les intentions de nos ministres sont bonnes, l’amendement de la chambre sera une force pour eux. M. de Mackau y trouvera l’appui nécessaire pour vaincre les préjugés aveugles qui l’entourent. L’amendement de M. Lacrosse est un service rendu au pays. La France veut une marine. Les chambres prodiguent les fonds pour l’établissement et l’entretien d’une flotte qui réponde à l’importance de notre rôle dans les affaires du monde. Il faut que le vœu des chambres soit rempli. Une politique faible, imprévoyante ou inhabile, qui négligerait les intérêts de notre marine, laisserait à ses successeurs des difficultés et des périls qui entraveraient plus tard la marche d’une politique nationale ; il faut empêcher que l’avenir de la France soit engagé.

On a reproché à M. Billault d’avoir rappelé au gouvernement, dans cette discussion, la nécessité d’étudier et de préparer les forces agressives de la France. Ce reproche est puéril. Dans tout examen des forces militaires d’un pays, il faut admettre le cas de guerre, et, en cas de guerre, on ne doit pas sans doute se borner à se défendre. Une nation prudente doit toujours être en mesure de frapper ses adversaires en transportant chez eux le fléau qu’ils ont amené chez elle. Ce raisonnement tombe sous le sens. Il faut être bien aveuglé par l’entente cordiale pour ne pas le comprendre, et pour découvrir une énormité politique dans les paroles très sages de l’honorable M. Billault.

Au budget de la marine se rattachait naturellement la question des établissemens de l’Océanie. Que veut le ministère ? quel rôle jouons-nous dans ces parages, où l’on voit l’influence anglaise triompher devant le pavillon du protectorat, et un amiral français poursuivre d’île en île une reine sauvage, en la suppliant vainement de reprendre le pouvoir que la France lui a rendu ? Quand finira cette comédie, dont le dénouement peut devenir tragique ? Jusqu’où ira la patience de notre gouvernement ? À entendre M. le ministre de l’intérieur, notre gouvernement est parfaitement tranquille, et la question de Taïti ne trouble personne, si ce n’est M. Léon de Maleville et M. Billault. Nous félicitons M. Duchâtel de sa sécurité. On oublie vite en France ; mais il n’y a pas de mémoire plus oublieuse que celle de nos ministres, surtout quand il s’agit des fautes qu’ils ont commises.

Le crédit demandé pour l’établissement d’une division navale sur la côte occidentale d’Afrique a été voté par la chambre à l’unanimité moins une voix. L’examen de la convention du 29 mai a été réservé d’un commun accord. Cependant quelques paroles de M. Dupin ont fourni à M. le ministre des affaires étrangères l’occasion d’expliquer les clauses de l’article 8. D’après le commentaire de M. Guizot, cet article placerait la France vis-à-vis de l’Angleterre dans la même position que les États-Unis. Les deux situations seraient identiques. La France ne reconnaîtrait pas comme un droit la visite sur ses navires pour constater la nationalité du pavillon ; ce serait un acte que l’Angleterre serait libre d’accomplir à ses risques et périls ; en cas d’erreur, il y aurait lieu à indemnité. Nous craignons que les instructions données aux croiseurs par les deux gouvernemens de France et d’Angleterre n’aient pas un sens aussi précis. On verra du reste comment les choses se passeront dans la pratique. M. le ministre des affaires étrangères a donné des éclaircissemens sur un autre point. On se demandait pourquoi le traité n’avait désigné que la côte occidentale d’Afrique. La côte orientale était-elle donc exceptée ? La surveillance devait-elle être inégalement partagée entre les deux nations ? M. Guizot a déclaré que cette inégalité n’existait pas. Si la convention du 29 mai a désigné expressément la côte occidentale, c’est qu’elle a voulu déterminer le nombre des croiseurs que la France serait tenue d’y employer : quant à la côte orientale, la France pourra y envoyer autant de croiseurs qu’elle voudra. Ces explications sommaires ont satisfait la chambre, qui n’a pas voulu d’ailleurs prolonger ce débat, ajournant à la session prochaine l’examen des questions qu’on ne peut essayer de résoudre sans une expérience de plusieurs mois.

Avant de clore la discussion du budget, la chambre a décidé, par un amendement, que toutes les nominations faites dans la Légion-d’Honneur seraient insérées au Moniteur. Cette mesure est bonne en elle-même. Fallait-il l’introduire dans le budget ? C’est autre chose. À notre avis, la loi du budget ne doit contenir que les dispositions qui s’y rattachent réellement. Y joindre des dispositions étrangères, qui n’ont aucun rapport direct avec les dépenses de l’état, c’est sortir de la limite tracée par la constitution, et entraver la liberté de la chambre des pairs, qu’on peut mettre ainsi dans l’alternative ou d’adopter une mesure que sa conscience repousserait, ou d’amender le budget, ce qui, vu l’époque de la session et le départ précipité de la chambre élective, deviendrait un grave embarras pour le gouvernement. M. le ministre des finances et M. le garde-des-sceaux ont soutenu ces principes ; nous les approuvons. Le penchant de la chambre à insérer dans le budget des articles additionnels qui n’ont rien de commun avec la loi de finances nous semble un danger grave. On ne sait guère jusqu’où pourrait mener une pareille voie. Néanmoins la chambre, en cela, n’est peut-être point la plus coupable. D’où sont venues, cette année, les plus fortes atteintes qu’ait reçues la dignité de la pairie ? Qui a le moins ménagé ses susceptibilités ? N’est-ce point le ministère ? On doit le reconnaître, il a commencé par donner l’exemple, et la chambre l’a suivi.

Une coalition d’ouvriers a fixé pendant ces derniers jours l’attention de la capitale. Les ouvriers charpentiers ont abandonné leurs travaux, en demandant que le prix de la journée fût porté de quatre à cinq francs. Leur absence se prolongeant, l’administration a pris le parti d’envoyer des soldats dans les ateliers de charpente pour travailler au compte des entrepreneurs. Cette mesure a soulevé de vives attaques à la tribune et dans la presse. Nous pensons en effet qu’elle offre des dangers ; elle peut amener des collisions entre l’armée et les classes ouvrières. Le gouvernement, en l’appliquant, assume donc sur lui une grande responsabilité. Mais que faire ? faut-il abandonner une foule de métiers à la merci d’une classe d’ouvriers, dont les résistances sont entretenues par une minorité violente ? faut-il que plusieurs industries soient sacrifiées à l’arbitraire d’une seule, qui met sur elles son interdit ? Parce que les ouvriers charpentiers exigent une augmentation de salaire, faudra-t-il condamner à mourir de faim tous les ouvriers employés dans les travaux où le concours des charpentiers est nécessaire ? Évidemment l’envoi des soldats dans les ateliers pour y neutraliser les mauvais effets des coalitions est une mesure dont l’emploi peut être justifié par les circonstances. M. Duchâtel l’a parfaitement démontré. Du reste, le gouvernement de 1830 ne peut être soupçonné de dureté envers les classes ouvrières. Il a déjà beaucoup fait pour elles ; il continuera de les protéger dans la limite des lois et des principes de notre constitution sociale. On demande des réformes, on voudrait que le pouvoir intervînt dans la fixation des salaires ; ce serait un élément de désordre et d’injustice. D’autres esprits, plus sages, réclament le développement des institutions capables d’établir des relations bienveillantes entre les maîtres et les ouvriers, et de prévenir ou de pacifier leurs différends sans le secours des tribunaux ordinaires. L’institution des prud’hommes a produit d’excellens effets dans les villes où elle a été introduite. Le gouvernement, en la généralisant, aurait une arme puissante contre les coalitions.

Nous ne suivrons pas la chambre des députés dans les mille débats d’intérêt industriel ou d’intérêt local qui ont été soulevés pendant cette quinzaine. Nous ne dirons pas combien de fois l’ordre du jour a été changé, et au milieu de quels tumultes, excités par le conflit des espérances ou des passions rivales. Nous n’aimons pas à considérer la chambre sous cet aspect, qui lui ôte parfois le caractère d’une assemblée politique. Reportons-nous de préférence aux débats plus graves qui ont signalé cette session ; et puisqu’elle va finir, voyons en peu de mots quel jugement il est permis de porter sur la conduite de la chambre vis-à-vis du cabinet.

Au début de la session, la chambre pouvait changer la face des affaires. Le parti conservateur avait une belle occasion de raffermir le gouvernement de la France en le confiant à des mains plus sûres et désignées par l’opinion. De nombreux rapprochemens s’étaient opérés entre les deux centres, les élémens d’une majorité puissante étaient formés, tout conspirait contre la durée d’un ministère que les fautes récentes de sa diplomatie avaient gravement compromis. Cependant le ministère n’a pas été renversé. Le parti conservateur aurait voulu sa chute, mais il n’a pas osé le frapper lui-même. Une vingtaine de membres, en s’abstenant de voter dans la discussion de l’adresse, ont sauvé malgré eux le cabinet.

Nous le disons à regret, nous pensons que le parti conservateur a commis une faute. Il a manqué de prévoyance et de décision. Ou il approuvait le ministère, et alors il devait le soutenir énergiquement ; ou il blâmait sa marche, et dans ce cas pourquoi lui avoir laissé une existence précaire, humiliée, chétive, nuisible à tous les intérêts légitimes que le pouvoir doit protéger ? Tout le monde comprendra que la réunion Lemardelay, c’est-à-dire le parti des exaltés, ait embrassé vivement la cause de M. Guizot ; mais les conservateurs indépendans, les esprits modérés, ceux que le traité du Maroc et l’indemnité Pritchard avaient douloureusement émus, ceux qui accusaient M. Guizot d’imprudence ou de faiblesse, et qui trouvaient sa politique dangereuse, ceux enfin qui appelaient de tous leurs vœux une combinaison nouvelle, où le parti conservateur fût dignement représenté, pourquoi n’ont-ils pas favorisé cette combinaison quand elle s’est offerte ? Nous ne chercherons pas à expliquer cette contradiction.

Heureusement, l’opposition ne s’est pas démembrée. Sauf quelques désertions isolées et sans importance, les rapprochemens qui s’étaient opérés entre le parti conservateur et le centre gauche, dans l’une et l’autre chambre, se sont maintenus. L’homme d’état qui avait inauguré la session par un discours plein de sagesse, où le langage d’une opposition naissante se conciliait avec les plus fermes principes du pouvoir, a conservé sa ligne. Le centre gauche aussi a gardé la sienne. Fidèle au programme de modération que les imprudences de la politique ministérielle avaient rendu nécessaire, appliqué à calmer les esprits plutôt qu’à les irriter, mesuré dans ses paroles et dans ses actes, le centre gauche s’est conduit avec une loyauté habile, qui a augmenté son influence dans le pays. Le contact avec les membres dissidens du parti conservateur ne lui a pas été inutile. Il a toujours parlé, toujours agi comme un parti de gouvernement. Il a pris l’initiative des sages mesures ; il est venu en aide à la faiblesse du pouvoir. Il n’a fait aucune motion violente, aucune proposition de nature à inquiéter les esprits. Sans rappeler les discours de M. Thiers, admirables modèles de l’éloquence politique, sans rappeler M. Billault, dont la parole, toujours entraînante, mais toujours contenue, a remporté cette année des triomphes si éclatans, qui refuserait de rendre justice à la modération qu’ont montrée des esprits éminens comme M. de Rémusat, dont l’action parlementaire a été si discrète, ou comme M. Duvergier de Hauranne, dont le langage et les écrits ont toujours été si mesurés ? S’il y a aujourd’hui des différences profondes entre le centre gauche et le parti conservateur, assurément, le pays ne les aperçoit pas. La seule différence réelle qui nous frappe, c’est que le centre gauche sait ce qu’il veut, dit ce qu’il pense, et marche droit vers son but, tandis que le parti conservateur, dont les intentions sont à peu près les mêmes que celles du centre gauche, n’a pas le courage de ses convictions, et n’ose suivre jusqu’au bout les conseils de son patriotisme et de son bon sens.

Le ministère a donc vécu par tolérance. Entre l’opposition qui votait contre lui et les conservateurs qui le désavouaient, il a trouvé une place étroite et s’y est maintenu, en dépit des souffrances de sa dignité. La majorité, mécontente de lui, et plus encore d’elle-même, s’est consolée en lui infligeant des échecs. Chaque jour a été signalé par une défaite ministérielle. Nous avons vu la chambre contraindre le ministère à annuler des traités de commerce qu’il avait signés et ratifiés. La signature royale, apportée sur le marbre de la tribune, a été rayée. Nous avons vu des projets de loi rejetés, d’autres complètement remaniés, sans compter une foule de propositions adoptées malgré la résistance avouée ou secrète du cabinet. Nous avons entendu des interpellations sur des points qui concernaient exclusivement le pouvoir exécutif. L’initiative politique et administrative a été enlevée au ministère ; le gouvernement est descendu dans la chambre, et les feuilles ministérielles, admirant cette situation, ont célébré M. Guizot comme l’inventeur de la grande politique, et comme le chef du plus glorieux des cabinets.

Le ministère du 29 octobre a inventé en effet quelque chose ; il a découvert le secret d’immobiliser les portefeuilles. On avait cru jusqu’ici qu’il fallait avoir la majorité pour gouverner ; cela n’est pas nécessaire. La majorité refuse-t-elle de marcher avec vous ? eh bien ! marchez avec elle ; vos opinions ne lui plaisent pas ? prenez les siennes ; elle repousse vos projets de loi ? sacrifiez-les de bonne grace ; faites ce que la chambre veut, et non pas ce que vous voulez ; mettez vos portefeuilles dans sa main : de la sorte, l’harmonie ne sera jamais troublée entre la chambre et vous, et nous n’aurons plus à redouter les questions de cabinet. Admirable système qui met en plein jour la grandeur d’aine et le désintéressement de nos hommes d’état !

On veut que le ministère du 29 octobre soit un grand ministère. De bonne foi, que représente-t-il ? quels sont les grands actes qui lui appartiennent ? quelle est cette politique glorieuse qui mérite la reconnaissance du pays ? Pour avoir signé le traité du Maroc et l’indemnité Pritchard, a-t-on mérité les honneurs du Capitole ? On a obtenu, dites-vous, la suppression du droit de visite ; oui, mais à contre-cœur et sous l’empire d’une volonté devant laquelle il a fallu plier. Que dira l’histoire ? Que M. Guizot était partisan outré du droit de visite, qu’il a signé une convention pour l’extension de ce droit, que les chambres ont repoussé cette convention, qu’elles ont exigé de plus l’abolition des traités de 1831 et 1833, et que M. Guizot a obéi ? Voilà l’exacte vérité. Quelle gloire peut en rejaillir sur la renommée de M. Guizot ? Le ministère, dit-on, a été un négociateur habile ; lui seul pouvait obtenir de l’Angleterre cette concession. La politique de M. Guizot est comme la lance d’Achille, elle seule peut guérir les maux qu’elle fait. A cela, nous ferons une réponse bien simple, c’est qu’il aurait mieux valu suivre une politique prudente et raisonnable que de créer des difficultés pour se donner le plaisir de les résoudre. L’opposition, si elle avait tenu le pouvoir, aurait eu un grand avantage sur M. Guizot dans l’affaire du droit de visite, comme dans celle de l’Océanie : c’est qu’elle n’aurait pas imaginé de signer la convention de 1841, ni de planter le drapeau français sur les rochers stériles de Taïti. Qu’on cherche donc, pour immortaliser M. Guizot, d’autres actes que l’abolition du droit de visite, concédée aux chambres, ou l’indemnité Pritchard, concédée aux exigences de l’Angleterre, ou le traité du Maroc, déchiré par Ahderraman, le lendemain de nos victoires et sans respect pour la signature de la France. Le ministère nous a-t-il donné les fortifications et la loi de régence ? Les fortifications, c’est la pensée de M. Thiers qui les a inspirées ; la loi de régence, c’est M. Thiers qui lui a donné, par le généreux appui de son éloquence, ce caractère national qui lui eût manqué, si le ministère s’était présenté seul pour la défendre. Un mouvement énergique s’est déclaré depuis peu contre les empiétemens du parti ultramontain ; la France, pleine de respect pour la foi de ses pères, défend les droits de l’état et l’indépendance de l’esprit humain contre les tentatives d’une réaction aveugle : qui dirige ce mouvement ? qui le contient dans de justes bornes ? Est-ce le ministère ? Non. Le ministère recule, et l’opinion le pousse. Sans les voix éloquentes qui retentissent à la tribune, le ministère se croiserait les bras et laisserait tomber dans des mains ennemies la direction morale et intellectuelle du pays. Tournons les regards d’un autre côté. Depuis quelque temps, l’attention de la France se porte vers la marine. Il y a là une pensée patriotique, un noble but. Qui a donné l’éveil ? Est-ce le ministère ? Non. Le signal est parti des degrés du trône, et le ministère, loin d’y applaudir, en a été d’abord consterné. Si depuis il a entrepris des réformes dans la marine, c’est que le parlement les a exigées, et sa marche a été si lente, que la chambre, pour le stimuler, vient de prononcer contre lui, dans la discussion du budget, un arrêt de défiance. Si donc nous finissons par avoir une marine, ce ne sera pas au ministère du 29 octobre que nous la devrons. Ce sera aux chambres, à l’opinion, aux voix influentes de la presse et de la tribune, qui font agir le ministère contre sa volonté. Lorsque le ministère ne prend conseil que de lui-même, il commet des fautes : témoin l’affaire de Taïti, celle du Maroc et beaucoup d’autres. Lorsque le ministère, avant d’agir, essaie de faire triompher ses convictions personnelles, il échoue : témoin la dotation, les ministres d’état, le banc des évêques, le traité de commerce avec l’Angleterre. Mais quand le cabinet se dépouille de sa volonté pour exécuter celle des chambres, il fait des merveilles, il accomplit des prodiges ; c’est alors, il est vrai, que les feuilles ministérielles disent de lui qu’il est un grand ministère. Le compliment est flatteur pour l’opposition.

Nous ne dirons rien cette fois de la chambre des pairs, sinon que sa patience concurrence à se lasser, et qu’elle ne se réunit pas toujours en nombre suffisant pour voter, malgré les recommandations pressantes de son illustre chancelier. Cependant elle a voté dans cette quinzaine plusieurs lois, dont la plus importante est celle des caisses d’épargne. Nous ne reviendrons pas sur ce sujet. Les travaux de la pairie ne seront pas terminés avant le 15 juillet. Néanmoins on annonce le départ prochain de plusieurs ministres, pressés de quitter Paris, et d’aller demander à des climats plus purs ou à des lieux plus paisibles l’oubli de leurs fatigues parlementaires. La chambre des pairs se plaint, dit-on, de ce procédé, qu’elle trouve peu convenable envers l’un des trois pouvoirs de l’état.

Un aperçu rapide de plusieurs questions étrangères prouvera que notre diplomatie a besoin en ce moment d’une direction attentive. Les intérêts de la France peuvent être engagés d’un instant à l’autre dans des complications difficiles.

M. Guizot a déclaré qu’il ne seconderait pas la politique des États-Unis dans l’affaire du Texas. Son penchant visible est du côté de l’Angleterre. Or, toutes les nouvelles que l’on reçoit de l’Amérique font connaître que l’annexion est certaine. Le peuple texien est résolu à se prononcer pour cette mesure. La France, en sera donc pour ses protestations impuissantes, qui éloigneront d’elle les sympathies de son ancienne alliée. Est-ce là le but que M. Guizot a voulu atteindre ? L’entente cordiale exigeait-elle de nous ce nouveau sacrifice ? Etait-il nécessaire de payer une si lourde rançon pour l’abolition du droit de visite ?

En Grèce, le ministère Coletti-Metaxas, en butte à des attaques violentes, voit ses efforts neutralisés par le mauvais vouloir de l’Angleterre. Aux troubles qui agitent le pays, aux rivalités ardentes qui arment les partis les uns contre les autres, aux mille intrigues d’une opposition implacable, aux embarras d’une administration naissante, dont les rouages ne suffisent pas pour seconder l’action du pouvoir, est venu se joindre un débat de frontières avec le gouvernement turc, source de nouvelles complications diplomatiques. Jusqu’ici, le gouvernement de la Grèce a montré dans ce conflit une fermeté et une modération dignes d’éloges ; mais qui se chargera d’éclairer le divan, de calmer ses ressentimens jaloux, de tempérer ses exigences, de lui donner des conseils dictés par la prudence et l’équité ? Est-ce l’Angleterre ? On sait maintenant que les alarmes du divan et les démonstrations menaçantes qui les ont suivies ont été inspirées par la diplomatie anglaise. L’action distincte de la France est donc nécessaire pour prévenir une explosion et pour fortifier le gouvernement grec. Espérons, dans l’intérêt de la Grèce, que cette ligne est déjà adoptée par le cabinet des Tuileries, malgré le démenti qu’elle peut donner à la politique de l’entente cordiale.

Une crise électorale vient d’amener en Belgique la dissolution du cabinet. Après quatre ans de durée, le ministère que dirigeait M. Nothomb se retire. Sa succession est ouverte ; les partis sont en présence ; la couronne n’a pas encore prononcé. En ce moment, tout examen des prétentions diverses qui retardent le dénouement de la crise, et toute appréciation des conséquences que peut avoir ce dénouement pour la France, seraient prématurés. Ce qu’on peut dire dès aujourd’hui, c’est que M. Nothomb sera difficile à remplacer ; la Belgique n’a pas d’homme d’état plus éminent.

En Suisse, l’évasion du docteur Steiger donne lieu à des conjectures diverses. Quelles que soient ces conjectures, on doit se féliciter de voir tranchée par le fait, une question inquiétante, dont la solution divisait les esprits. Si le gouvernement de Lucerne a perdu le bénéfice d’un acte de clémence, il n’a pas du moins à en supporter la responsabilité. Or, dans la situation actuelle des partis, cette responsabilité, bien qu’une politique humaine et généreuse ne dût pas hésiter à la prendre, pouvait passer cependant pour onéreuse.

Ainsi que nous l’avions prévu, toutes les nuances de l’opinion libérale, en Espagne, repoussent énergiquement le mariage de la reine avec le fils aîné de don Carlos. Les chefs de la fraction puritaine du parti modéré se prononcent également contre la candidature du comte de Trapani. Le nom du fils de don Carlos est considéré comme un symbole de réaction. Le gouvernement espagnol a envoyé à toutes les autorités du royaume une circulaire énergique, où il rappelle que don Carlos et sa famille sont hors la loi, et où il déclare que tous ceux qui serviraient leurs prétentions seront jugés comme traîtres par les conseils de guerre. L’Espagne compte sur la France dans cette nouvelle crise, et les paroles que M. Guizot a prononcées dernièrement devant la chambre des députés, en réponse au discours de M. Billault, paraissent avoir produit une impression favorable sur les esprits.

On a beaucoup parlé, dans ces derniers temps, de la négociation de M. Rossi près du saint père. Des lettres de Rome disent qu’elle a échoué complètement ; d’autres font entrevoir qu’après de grandes difficultés L’habile négociateur a gagné du terrain, et qu’il a déjà obtenu des concessions. Quoi qu’il en soit, de nouvelles violences éclatent dans l’épiscopat français. M. l’archevêque de Toulouse publie un manifeste où il prend ouvertement la défense des jésuites. À l’entendre, la France est livrée à l’impiété ; dans les jésuites, elle attaque la religion. Nous devons croire à la sincérité de M. l’archevêque de Toulouse, mais nous ne discuterons pas avec lui. Nous n’essaierons pas de lui prouver que la France est religieuse, que la religion et les jésuites n’ont rien de commun, que les intentions de la France à l’égard du clergé sont excellentes, et que le clergé nuirait à sa propre cause en la confondant avec celle des jésuites, que repoussent nos lois et les invincibles répugnances du pays. Il y a long-temps que toutes ces vérités sont démontrées. Nous nous contenterons de renvoyer le vénérable prélat à la lettre pastorale que M. l’évêque de Montauban vient d’adresser à son diocèse au sujet du manuel de M. Dupin. Si M. l’évêque de Montauban n’approuve pas le manuel, au moins il se garde bien de dire que la France est impie. Il assure au contraire que la religion n’est pas en danger, et, pour mieux protéger les intérêts de la foi, il rappelle à ses curés qu’ils tic doivent admettre pour prêcher dans leurs églises que des prêtres pourvus d’un titre ou d’un emploi ecclésiastique ; ce qui veut dire que la prédication ne doit pas être permise aux jésuites.