Chronique de la quinzaine - 30 avril 1861

Chronique n° 697
30 avril 1861


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril 1861.

La sensibilité extrême qu’éprouve notre grande, puissante, mais peu clairvoyante et trop hésitante France à l’égard du moindre incident qui se passe de l’autre côté des Alpes, nous oblige de commencer par l’Italie la revue des événemens de cette quinzaine. Le parlement italien vient en effet d’être le théâtre d’un dramatique épisode. On y a assisté, on en a suivi les péripéties, on en a salué le dénoûment avec des émotions, des transes, une satisfaction vives et fondées. Il semblait que de cette lutte parlementaire engagée entre M. de Cavour et le général Garibaldi devait dépendre cette année pour l’Europe la question de la paix ou de la guerre. De grands intérêts dans le monde étaient assurément attachés à l’issue de ce débat. Outre l’influence de ces intérêts, que la France ressent à un très haut degré, le goût naturel de notre pays pour les luttes qui mettent les hommes aux prises autant que les idées est pour une grande part dans l’attention que nous avons prêtée aux scènes parlementaires de Turin. Nous aimons que la politique se dramatise ; notre intérêt redouble quand les causes politiques se personnifient dans des hommes illustres ou célèbres ; la sympathie pour les personnes ajoute alors une chaleur saine et généreuse aux sentimens divers qu’excite l’antagonisme des principes et des conduites. Cette disposition de l’esprit français assure chez nous un auditoire animé aux hommes qui conduisent le mouvement italien. Si, à travers les soucis qui les harcèlent et les espérances qui les entraînent, M. de Cavour et Garibaldi gardent quelque chose de cette vanité des acteurs qui s’inquiètent de l’effet qu’ils produisent sur les spectateurs, ils peuvent être contens du public bénévole que la France leur fournit. Comme au surplus cette altercation italienne, après avoir commencé par les plus vives paroles, s’est terminée parles plus fraternelles étreintes, comme la concorde et la paix — temporaires — ont été le dernier mot du combat et que c’est celui que la France préfère, spectateurs et acteurs, ont vu finir la pièce avec un commun plaisir.

Garibaldi partant de Caprera, arrivant à Turin, et, pour prélude à son entrée au parlement, envoyant des paroles brûlantes à des manifestations populaires, c’était bien la personnification de ces mois du printemps politique de 1861, qui, comme dit lord Palmerston, débutent comme des lions. Garibaldi, vivant emblème de ces giboulées, finit, lui aussi, comme un agneau. On s’est sans doute ému plus que de raison en France de cette hostilité éclatant entre Garibaldi et M. de Cavour. C’est l’effet des choses vues à trop longue distance ; c’est aussi l’application des susceptibilités que nous portons dans la politique faite arbitrairement à une nation qui ne sent point comme nous ; c’est enfin l’oubli du lien étroit qui unit, malgré des divergences de tempérament, les chefs du mouvement italien. Comment veut-on, quand l’œuvre de l’émancipation italienne est encore si fragile, lorsqu’il reste pour la consommer et la consacrer des entreprises si difficiles à conduire, que des hommes qui poursuivent le même but et ne varient que dans l’emploi de certains moyens ou l’appréciation de certaines circonstances se laissent emporter à des haines irréconciliables ? C’est en faisant ces réserves et en déclarant que nous ne comprenons pas, pour notre part, toutes les finesses et toutes les longanimités italiennes, que nous allons raconter la crise salutaire à laquelle les interpellations de M. Ricasoli ont donné lieu.

Le fougueux et doux patriote italien était arrivé à Turin, un peu grisé par sa solitude de Caprera, l’imagination échauffée par les déclamations de quelques-uns de ses amis, s’exaltant du reste à la pensée que son devoir était de défendre les volontaires, l’armée du midi, ses compagnons d’armes, dont il croyait les services systématiquement méconnus par le gouvernement. Nous tenons de témoins oculaires que c’est avec la figure la plus placide et de sa voix la plus calme qu’il est venu à la tribune prononcer ces paroles véhémentes où éclatait l’accusation de fratricide contre le ministère, lesquelles ont mis la chambre en feu. Ici, pour être juste, il est nécessaire de dire que le ressentiment de Garibaldi remonté au langage tenu par MM. Farini et Cialdini à l’empereur dans la triste entrevue de Chambéry. Les Italiens avisés, trop avisés, suivant nous, s’étonnent que Garibaldi ne veuille pas comprendre qu’afin que l’invasion des Marches et de l’Ombrie fût tolérée, il fallait qu’on feignît de marcher sur Naples pour le mettre à la raison, lui, Garibaldi. Ils s’émerveillent de sa candeur sans prendre garde si leur étonnement est suffisamment respectueux pour le gouvernement français. N’est-il pas bien flatteur pour nous de voir que Garibaldi est tourné en ridicule dans son pays, parce qu’il est demeuré convaincu que l’on avait été sincère envers nous à Chambéry ? Quoi qu’il en soit, Garibaldi, ayant pris la chose au sérieux, ayant cru qu’on venait réellement le combattre, s’imaginait avoir payé à l’esprit de concorde un tribut prodigieux en ordonnant à ses volontaires de recevoir comme des frères ces Italiens que « les vendeurs de Nice, » ainsi qu’il les appelle, envoyaient contre lui. Ses violences étaient sa vengeance du quiproquo de Chambéry. Il la savourait à la tribune, sans se laisser déconcerter par les tempêtes qu’il soulevait dans la chambre. « Fâchez-vous, que m’importe ? je vous ai dit votre fait, » avait-il l’air de dire en regardant le banc des ministres avec une calme et candide malice qui touchait au comique. Le lendemain pourtant, à mesure qu’il écoutait les divers orateurs qui se succédaient à la tribune et qu’il entendait leurs argumens, voyant dans la majorité parlementaire une collection de braves gens, aussi bons Italiens que lui, parlant le même langage patriotique, il fut ébranlé, et modifia sensiblement son ordre du jour. Sans ses amis de la gauche, il se fût peut-être rallié à l’ordre du jour de M. Ricasoli. Qu’on eût ajouté à celui-ci un petit mot à sonorité guerrière, mais inoffensif, et le chef des volontaires eût été conquis ; mais la raison diplomatique, cette bête noire du patriote de Caprera, ne le voulait pas. Il était diplomatiquement nécessaire qu’un ordre du jour Garibaldi, eût-il été le plus doux possible, fût repoussé. Le ministère ne fit donc point un pas vers le général, qui lui avait fait de notables avances, et le général, de l’air le plus débonnaire du monde, se déclara non satisfait. Pour accomplir le miracle de sa conversion totale, il fallait encore la lettre du général Cialdini.

Le général Cialdini a un style à lui, qui n’est point fait pour plaire en France. On le retrouve tout entier dans sa fameuse lettre au général Garibaldi. Cette lettre n’a point été pourtant, à ce qu’on raconte, une œuvre spontanée, un coup de tête : c’est un acte qui entrait sans doute dans les sentimens du général, mais dont il aurait calculé d’avance l’effet politique de concert avec plusieurs membres de la chambre. Après le vote, la situation demeurait équivoque, puisque la réconciliation effective n’était point opérée. D’un autre côté, le mépris de Garibaldi pour les finesses, les ellipses, les sous-entendus diplomatiques, n’est point affecté : le général des volontaires n’entend rien au langage des insinuations et des réserves. Pour vaincre sa surdité, il faut frapper fort ; il faut, assure-t-on, lui dire les choses en face et un peu brutalement. Les habiles firent donc ce calcul : il n’y avait qu’un moyen de mettre un terme à l’ambiguïté de la situation ; c’était de porter l’antagonisme à l’extrême, de le présenter sous la forme la plus brusque, la plus violente. On se promettait un rapprochement d’autant plus net et plus sûr que le déchirement aurait été plus marqué. Pour remplir cet office, on avait ce qu’il fallait dans le général Cialdini : de l’ambition, le désir de refréner la personnalité exubérante de Garibaldi, un nom qui a marqué dans les succès militaires effectifs de la cause italienne, le langage soldatesque dans sa forme la moins retenue. Les Italiens avouent qu’un pareil procédé eût été périlleux dans tout autre pays : nous l’entendons bien ainsi, du moins pour ce qui concerne la France. Nous leur accorderons pourtant que, dans l’état de crise qu’ils traversent, le besoin de l’union est si pressant, qu’une perspective de discorde peut, par la forte menace du péril, ramener les esprits à la concorde. Ils sont aussi dans cette période d’effervescence où les passions politiques s’imprègnent d’une sorte de fanatisme religieux ; et où, dans le commun enthousiasme qui élève les esprits au-dessus des questions personnelles, il est possible de pratiquer le pardon des injures. Quoi qu’il en soit, nous sommes heureux pour M. de Cavour et ses collègues que le ministère n’ait été pour rien dans les apprêts d’une manœuvre si peu digne et si peu sûre, bien que, pour cette fois, la manœuvre ait réussi au gré de ceux qui l’ont combinée.

On sait que Garibaldi écrivit, sans consulter personne, sa réponse au général Cialdini. Cette réponse avait sur la lettre qui la provoquait une véritable supériorité morale. Garibaldi y disait qu’il ne voulait pas descendre à se justifier du reproche d’avoir manqué au roi et au parlement, de s’être élevé au-dessus des lois, etc. C’est qu’en réalité le bon Garibaldi ne comprenait point ce que signifiait un tel reproche, adressé à lui qui donnerait sa vie pour le roi, et qui fait naïvement profession d’ignorance en matière de législation et de politique parlementaire. Après avoir entendu de la bouche de ses familiers beaucoup de propos incohérens, il tomba sur son vieil ami, le marquis Pallavicini. Le marquis dit à cette bonhomie embarrassée : « La façon de tout éclaircir, c’est de voir Cialdini. » Le général Cialdini étant venu chez M. de Pallavicini, Garibaldi, avec un vrai visage d’avril, moitié bourru, moitié souriant, lui dit : « Nous aurions dû nous couper la gorge, mais je crois qu’il vaut mieux nous embrasser, » et sans autre explication ils s’embrassèrent. Nous laissons aux Italiens le soin de marquer à leur gré la nuance de cette réconciliation, du plaisant au touchant et au grand. Le roi, de son côté, rapprocha Garibaldi et M. de Cavour. Quoique l’entrevue eût lieu au palais, le roi n’y assista point. Les explications furent longues. Garibaldi, voyant qu’on n’en voulait ni à lui, ni à ses amis, découvrant qu’on n’avait pas fait ce qu’on avait voulu en cédant Nice, — recevant probablement d’autres informations qui n’ont point transpiré, — serra la main du ministre de bon cœur, cela va sans dire, car Garibaldi ne donne pas autrement les poignées de mains, et tout fut arrangé à la joie générale. Les personnes bien informées font grand honneur de ce résultat au bon sens et au tact du roi. M. de Cavour se félicite hautement du bon vouloir qu’il a rencontré chez Garibaldi, qui a dépassé ses espérances. « Le vote de la chambre, dit-il avec une satisfaction légitime, ayant décidé la question politique sans que Garibaldi et moi y puissions plus rien, il ne restait entre nous qu’une question de personnes. Dans ces termes, la conciliation allait de soi, car nous sommes, l’un et l’autre, également incapables de rancunes personnelles. »

Ce dénoûment nous avertit de ne point toujours prendre au tragique le choc des opinions et des passions au sein du parti libéral et national italien. Nous pensons que l’on ne doit pas dédaigner, au point de vue du maintien de la paix, l’heureuse conclusion de cet incident, et pourtant ici encore il faut à notre avis éviter l’exagération. La politique de l’Italie ne sera pas immédiatement belliqueuse, soit ; l’Italie naissante n’ajournera pas cette fois la guerre extérieure au prix de la guerre civile ou de la discorde de ses chefs, soit encore ; mais, nous le demandons sérieusement, pense-t-on qu’il soit possible d’aller bien loin avec de pareils replâtrages ? L’Italie ne commence pas la guerre parce qu’elle n’est pas prête. Sur quoi Garibaldi et M. de Cavour se sont-ils mis d’accord ? Sur la nécessité de presser, d’achever les préparatifs militaires sans doute. Les grandes mesures financières et les armemens tendent au même but. Le ministre des finances, M. Bastoggi, présente le projet sensé et utile de l’unification des dettes des diverses contrées de l’Italie, il propose la création d’un seul grand-livre pour toute l’Italie, l’unité du crédit italien ; mais c’est pour faire sur-le-champ un appel énorme au crédit, c’est pour emprunter 500 millions, c’est-à-dire les ressources qui permettraient de compléter un armement immense. L’application de toute la politique italienne au moment où elle ajourne la lutte est donc toujours la guerre. Est-il prudent de tenir si grand compte des ajournemens et du bonheur avec lequel on a échappé à un accident, lorsque l’on demeure dans une situation provisoire que tout autre accident peut faire dévier ?

Ce provisoire si périlleux, c’est, à notre sens, la question romaine qui le perpétue. Nous demeurons là dans une funeste équivoque qui devient de moins en moins intelligible à mesure qu’elle se prolonge. Quant à nous, nous eussions compris, dans le temps nous eussions même souhaité que, dans son premier élan, l’Italie nouvelle ne dépassât point la Cattolica, qu’une expérience constitutionnelle fût tentée à Naples, et que l’on attendît de cette expérience la preuve, ou que l’Italie pouvait vivre dans la division en trois états, ou que l’unité s’y devait naturellement accomplir par le progrès et la force des choses. Pour conserver à la papauté une portion quelconque de son pouvoir temporel, il était indispensable de maintenir la monarchie napolitaine. L’Italie du midi étant en effet réunie à l’Italie du nord dans une même monarchie, comment se figurer qu’il est possible de faire subsister, enclavée dans un grand état, une petite souveraineté théocratique telle que celle des papes ? Si donc l’on voulait garder au saint-père un seul fragment de ses états, la prévoyance et la logique commandaient de s’opposer &-l’invasion des Piémontais dans les provinces de l’église, surtout le prétexte de cette invasion étant la conquête du royaume de Naples. Le jour où le gouvernement français a toléré que le général Cialdini écrasât la petite troupe du pape presque sous les yeux de notre garnison de Rome, le jour où le gouvernement français a supporté que le général Cialdini, après avoir conquis les provinces pontificales, allât donner la main à Garibaldi dans le royaume de Naples, le jour où le gouvernement français a souffert que le Piémont, non-seulement agît de la sorte, mais couvrît sa conduite d’une calomnie contre l’empereur, dont il prétendait avoir l’approbation, ce jour-là il parut évident que le gouvernement français avait pris son parti de la fin du pouvoir temporel. On n’avait pas fait ce que la logique et la plus simple prévoyance commandaient, si l’on voulait conserver le pouvoir pontifical et ajourner les problèmes redoutables de l’unité italienne et de l’abolition du principat des papes. Aujourd’hui, par notre obstination à demeurer à Rome, nous agissons comme si nous voulions empêcher l’unité italienne de s’asseoir et de se régulariser ; nous montrons, dans un sens opposé, un égal oubli de la logique et de la nature des faits.

À ne considérer que Rome, nous ne savons rien de plus exceptionnel que l’état de la population de cette ville. Que l’immense majorité de cette population soit hostile au gouvernement pontifical, les partisans mêmes de ce gouvernement l’avouent. Or, nous le demandons, jamais population a-t-elle été soumise dans un temps de surexcitation politique à une telle épreuve ? Que n’a-t-on pas tenté pour la faire sortir du calme qu’elle s’impose avec un esprit de discipline singulier, pour la compromettre envers les troupes françaises ! Il y a certes dans son sein des têtes ardentes ; avec quel art la sagesse de la masse les contient ! Cependant toute patience a un terme, Réussira-t-on toujours à prévenir des témérités ? Dans le camp san-fédiste, on ne se fait pas faute de démarches publiques, de manifestations qui provoquent et irritent les opinions contraires. Il y a eu une manifestation de ce genre le 12 avril ; on en annonce une nouvelle pour le 5 mai. On a réussi à prévenir tout désordre sérieux le 12 avril ; sera-t-on aussi heureux le 5 mai ? Si cette journée se passe bien, on le devra à l’influence piémontaise. Les esprits avisés de Rome écrivent en effet à Turin qu’il est difficile cette fois de répondre de la tranquillité, si l’on ne peut montrer aux hommes influens du peuple, de la bourgeoisie, du corps universitaire, un ordre écrit du premier ministre italien qui prescrive le silence et l’abstention. Ainsi c’est le gouvernement de Turin qui déjà exerce à Rome la première fonction de la souveraineté, la conservation de l’ordre. Des troubles, des malheurs que ne pourraient prévenir ni le caractère vénérable du saint-père, ni les forces françaises, ni la finesse politique de la population, un mot de Turin suffirait pour les conjurer ! Mais de tels mots peuvent-ils se dire, se signer ? Peut-on affronter les responsabilités auxquelles ils engagent ? peut-on gouverner de la sorte un pays où l’on n’a ni organe ni représentant ? Ce tour de force peut-il être renouvelé chaque jour ? Indépendamment des anomalies intérieures de Rome, quels obstacles la situation de cette ville ne suscite-t-elle point au dehors à la pacification de l’Italie ! Voilà par exemple le roi de Naples qui y prolongé indéfiniment son séjour. Certes il est loin de notre pensée de vouloir rien dire de défavorable sur le compte de ce jeune prince dont nous n’avons point appelé la chute ; rien de plus naturel, de plus légitime à son point de vue que de demeurer le plus longtemps qu’il pourra sur le sol de la patrie italienne, à la frontière des états qu’il a perdus. Que l’on se place au contraire au point de vue des nouvelles conditions faites à l’Italie ; la présence d’un tel prétendant à la porte même de son royaume, les intelligences qu’il peut entretenir parmi ses anciens sujets, l’argent, les armes qu’il peut envoyer à ses partisans, ce foyer si rapproché de menées, d’insurrections, tout cela est-il compatible avec l’établissement d’un ordre quelconque dans la péninsule ? Et toutes ces difficultés, tous ces périls ne naissent-ils pas de notre intervention prolongée à Rome d’une façon qui ne se concilie avec aucun système politique qui se puisse expliquer et définir ? Ainsi, tout en estimant à son vrai prix l’accord qui s’est établi au sein du parlement piémontais, tout en prenant acte de la signification immédiatement pacifique que l’opinion a donnée justement à cet accord, nous ne pouvons avoir aucune illusion sur ce qui est le danger profond de la situation de l’Europe ; ce danger, on le voit par l’Italie, est dans l’indécision apparente et les contradictions passives de la politique française. Attendrons-nous que les événemens nous dispensent de logique et nous apportent les solutions dont nous hésitons à prendre l’initiative ? Mais c’est cette politique au jour le jour, perpétuellement expectante, qui n’ose point se formuler en système, prendre en quelque sorte conscience d’elle-même et se rendre manifeste à tous les yeux, c’est cette politique qui est pour nous une cause d’inquiétude. Lord Palmerston dit en plaisantant qu’il y aurait en ce moment en Europe assez de motifs pour une demi-douzaine de guerres respectables ; M. de Cavour, d’un ton plus sérieux, parle de l’étincelle qui suffirait à embraser l’Europe. Si par hasard l’une de ces guerres hypothétiques que le ministre anglais montre en ricanant venait à éclater, si une de ces mille étincelles que le ministre piémontais voit voltiger au-dessus de l’Europe minée rencontrait la traînée de poudre, ne serait-il pas fâcheux pour nous d’être surpris par la conflagration générale avec des responsabilités passivement encourues et des engagemens subis plutôt qu’acceptés ? Ne serait-ce point au contraire éteindre une des causes de guerre les plus prochaines et les plus redoutables que de trancher la question romaine tandis que la paix dure encore ? Un système, nous le répéterons à satiété, un système quelconque serait préférable à notre incertitude chronique. M. de Cavour a proposé une transaction grandiose, l’église libre dans l’état libre, transaction qui forcerait l’église en tout pays à devenir un des agens les plus vivaces de la liberté. Cette solution est trop philosophique suivant les uns ; d’autres, comme M. de Montalembert vient de le faire dans sa seconde lettre au comte de Cavour, repoussent cette solution, non par le raisonnement, mais avec la frémissante colère qu’inspire la lutte et qui éteint la raison dans les ressentimens-personnels. M. de Montalembert, qui a demandé toute sa vie cette liberté de l’église, ne veut pas l’accepter des mains de M. de Cavour et comme le couronnement des injustices que le Piémont a, suivant lui, commises contre la papauté. M. de Montalembert cède en ceci à la passion oratoire : lui qui a toujours rêvé la gloire d’être le Burke de la France, il est trop heureux de rencontrer devant lui une révolution à foudroyer de son éloquence ; mais quelle erreur est la sienne lorsqu’il a l’air de croire que les réformes d’institutions n’ont de valeur que par ceux qui les proposent et suivant les moyens employés pour les accomplir ! Combien de choses qu’il défend et qu’il aime, combien de choses grandes et belles ont été fondées par des hommes qu’il eût combattus et par des moyens qu’il eût réprouvés ! Certes ce pouvoir temporel des papes qui lui paraît sacré eût-il offert le même caractère à ses yeux au temps où le fils d’Alexandre VI et où Jules II le constituaient dans sa forme moderne ? M. de Montalembert aime la liberté en France : il n’eût pas voulu sans doute la recevoir des mains d’un Mirabeau ! L’éloquent écrivain, repoussant aveuglément le don de la liberté de l’église, demande au contraire le rétablissement intégral du pouvoir pontifical, c’est-à-dire rien moins qu’une révolution véritable. Après tout, c’est encore un système. Des esprits plus modérés, tenant compte de la pression des faits consommés, proposeraient un moyen terme : Rome conservée au pape et neutralisée. Cet expédient arriverait bien tard et n’a pas plus de chance d’être accueilli par la cour de Rome qu’accepté par l’Italie. Là du moins il y a encore une pensée définie, capable de fixer les esprits, d’inspirer quelque confiance et quelque sécurité. Qu’est-ce au contraire que le refus de toute solution, l’absence de tout système, sinon la voie ouverte en permanence aux accidens de force, à la guerre ?

La petite embellie italienne a promptement rejailli sur les autres difficultés européennes. Les perspectives semblent être devenues moins sombres en Hongrie. Les ultra-Magyars sentent qu’il ne leur est pas possible de compter cette année sur une diversion du côté de l’Italie. L’on approche cependant du moment où le conflit doit naturellement éclater entre les prétentions hongroises et les nécessités du gouvernement impérial. Le parlement de l’empire va se réunir. Il est certain que les Hongrois n’y veulent pas être représentés. Le primat de Hongrie, qui s’est entremis avec une loyauté zélée pour amener une conciliation entre l’empereur d’Autriche et ses compatriotes, ne cache point le découragement que lui inspire l’inutilité de ses efforts. L’élément modéré reprenant un peu le dessus dans la diète hongroise, l’opposition à la cour de Vienne se renfermera dans les voies légales et dans le système de la résistance passive. La lutte traînera en longueur. Il faudra s’en féliciter, si, pendant ces délais, les Hongrois finissent par comprendre, nous ne dirons pas seulement leurs intérêts, mais leurs devoirs. C’est à dessein que nous nous servons de cette expression. Les Hongrois ont devant eux une occasion unique de faire pénétrer et d’établir définitivement l’esprit libéral dans le vaste empire autrichien. Ayant à leur tête une aristocratie riche et éclairée, fournissant à l’empire la fleur de son armée, imbus d’un attachement séculaire pour les garanties du système représentatif, il dépend d’eux de faire tourner au profit des idées libérales dans tout l’empire l’ascendant qu’ils y posséderont dès qu’ils voudront entrer dans le parlement central. Les Hongrois peuvent libéraliser l’Autriche. Or libéraliser l’Autriche, ce sera rendre à la cause de la liberté dans toute l’Europe un service éminent. C’en serait fait du système autocratique dans le monde, si l’Autriche devenait un gouvernement libérale Siy dans des vues égoïstes et étroites, par inquiétude ou par chimère, les Hongrois laissent perdre cette occasion, ils contracteront vis-à-vis de l’opinion libérale en Europe une grave responsabilité, et devront renoncer aux sympathies occidentales qui allaient au-devant d’eux.

L’idée des nationalités serait en effet un fléau, si dans l’Europe orientale, au lieu d’unir les peuples autour de la cause libérale, elle les divisait, les paralysait, les atrophiait en des antagonismes mesquins et rétrogrades. Quelle vertu au contraire n’aurait pas la généreuse et brillante initiative de la Hongrie réussissant à faire de l’empire autrichien un état libre ! N’est-il pas sensible aujourd’hui que chaque conquête faite par la liberté en Autriche tournerait au profit de la noble et malheureuse Pologne ? Certes personne n’oserait en ce moment donner à la Pologne le conseil de renouveler contre la Russie une lutte impossible. Nous n’aurions rien à reprendre à la note, publiée récemment par le Moniteur sur les affaires de Pologne, si elle se fût bornée à prévenir cette nation infortunée, à laquelle la France est unie par tant de liens, que ce serait pour elle une illusion funeste de compter en un moment comme celui-ci sur le concours de nos armes ; mais après les lamentables événemens de Varsovie, l’Europe libérale se doit à elle-même de réserver ses témoignages de confiance au tsar jusqu’au moment du moins où la douloureuse impression des massacres aura été effacée par des actes vraiment libéraux et réparateurs. Nous disions en parlant de l’émancipation des. serfs, à propos de laquelle nous donnions si volontiers nos applaudissemens à l’empereur Alexandre, que le tsar devait une indemnité à la noblesse russe, et que cette indemnité serait l’avènement de cette noblesse à la liberté politique. C’est dans cette liberté, impatiemment attendue par tous les Russes qui ont le juste orgueil des destinées de leur pays, que l’empereur trouverait aussi la solution honorable de ses difficultés avec la Pologne.

Les craintes inspirées par l’état de la Turquie sont liées de près aux inquiétudes partout soulevées par le mouvement des nationalités. Il n’est guère douteux que dès que le signal de la lutte aura été donné quelque part, ces petites insurrections locales de la Turquie d’Europe qu’Omer-Pacha est maintenant chargé d’aller combattre s’étendront et se propageront au sein de l’empire ottoman. Un rôle actif est assigné à la Grèce dans cette levée de boucliers contre la Turquie. Il y a longtemps que la Grèce ne fait point parler d’elle ; elle nous réserve peut-être quelque surprise plus prochaine qu’on ne l’imagine. Le gouvernement du roi Othon parait être tombé au dernier degré du discrédit. Ce gouvernement s’est servi de son influence aux dernières élections pour produire une chambre frappée du mépris public. Au point où les choses en sont venues, une insurrection, qui pourrait bien devenir une révolution, n’est pas en dehors de toute probabilité. Un parti hellène hardi et puissant ne parle de rien moins que de déposer le roi et la dynastie. Si un mouvement populaire emportait cette frêle royauté grecque, le contre-coup immédiat pourrait bien être une violente agression des Hellènes contre la Turquie, et alors on verrait commencer plus tôt qu’on ne le suppose une immense anarchie d’insurrection dans la Turquie d’Europe, qui imposerait aux cabinets européens le plus difficile des problèmes, la question d’Orient dans sa forme finale.

Nous ne savons s’il faut compter aussi, parmi les aspects plus rassurans et devenus plus pacifiques de l’état de l’Europe, la rupture des négociations militaires entre la Prusse et l’Autriche. Nous avons à diverses reprises indiqué les principaux traits de ce projet de constitution militaire auquel l’Allemagne travaille depuis une année. C’était ce grand intérêt de l’organisation de l’armée fédérale et du partage des commandemens qui fut l’été dernier le prétexte de tant d’excursions de souverains et de voyages de princes. La Prusse avait son projet, les états secondaires avaient concerté leur plan ; on espérait que l’accord sortirait d’une négociation engagée à Berlin entre les représentans militaires de la Prusse et de l’Autriche. C’est ce travail, long et compliqué qui vient d’aboutir à une rupture. Les motifs-allégués de cet échec sont diversement présentés. Le tort se trouve tantôt du côté, de l’Autriche, tantôt du côté de la Prusse, selon le parti auquel appartiennent les informateurs. Les premières nouvelles sont venues du camp autrichien. On a prétendu de ce côté que la Prusse avait, à la dernière heure, élevé des prétentions auxquelles l’Autriche, au point de vue de ses propres intérêts comme au nom de ses confédérés allemands, n’aurait jamais pu acquiescer. On disait par exemple que la Prusse aurait réclamé la présidence alternative de la diète germanique, ainsi que le retrait des troupes autrichiennes formant avec celles de la Prusse la garnison fédérale de la forteresse de Mayence, Cette version est peu vraisemblable. Comment croire que dans une conférence purement militaire, puisqu’il s’agissait exclusivement des changemens à apporter à l’organisation militaire de la confédération, on eût pu introduire des questions de haute politique qui se trouvent tout à fait en dehors du ressort des généraux et des officiers d’état-major réunis dans cette conférence ? Malgré notre incompétence en pareille matière, il nous semble d’ailleurs qu’il eût été peu juste d’exiger de l’Autriche l’abandon de son droit de garnison à Mayence, après que, sur les instances du cabinet autrichien, la diète germanique a, il y a quelques années à peine, admis la Prusse à fournir une partie de la garnison de Rastadt, sans qu’elle eût le moindre droit à réclamer un tel partage. Les prétentions du genre de celles dont nous venons de parler seraient en outre impolitiques. L’Autriche eût-elle voulu y consentir, c’eût toujours été en dernière instance la diète germanique qui aurait dû en décider. Or les états secondaires repousseraient sans aucun doute des propositions de cette nature, et la Prusse aurait sans aucun profit pour elle augmenté seulement les défiances et les antipathies qu’elle rencontre. Aussi du côté de la Prusse donne-t-on une explication différente. Ce serait l’Autriche, d’après cette version, qui aurait donné lieu à la rupture des négociations en réclamant, en échange de l’abandon à la Prusse du commandement en chef (en temps de guerre) des armées fédérales, des concessions telles que la garantie de la Vénétie.

Du reste, des voix officieuses du côté de l’Autriche comme de la Prusse se sont efforcées d’atténuer l’éclat produit par les nouvelles concernant la rupture des conférences de Berlin. Quoique les négociations soient momentanément suspendues, on assure qu’on n’a pas perdu l’espoir de réussir à entendre, et qu’en tout cas cet incident n’a point altéré les bonnes relations établies entre les deux cabinets et fondées sur la communauté de leurs intérêts politiques. En attendant, la diète a commencé, dans ses dernières séances, à voter sur les propositions de sa commission militaire par rapport aux changemens à introduire dans l’organisation de l’armée fédérale. Ce qui résulte déjà des votes émis, c’est le maintien de la force actuelle de cette armée avec augmentation de la réserve et le maintien de la division d’infanterie de réservé, dont le licenciement avait été proposé par la commission ; mais toutes ces questions de détail s’effacent à côté de la question du commandement en chef, et celle-là ne saurait être résolue qu’à la suite d’une entente entre l’Autriche et la Prusse.

C’est dans l’une des dernières séances du mois d’avril que le Danemark a dû présenter des explications finales sur la question holsteinoise. Les dernières tentatives du Danemark auprès de la diète holsteinoise ont échoué, comme on sait. Le dernier mot de cette petite diète a été d’exiger l’union du Slesvig au Holstein dans l’établissement séparé que le Holstein réclame comme faisant partie de la confédération germanique. En maintenant sa constitution distincte, le Holstein veut entraîner avec lui le Slesvig, qui n’appartient pourtant pas à la confédération. Le Danemark persiste à s’opposer à cette prétention ; il soutient que si le Holstein veut sortir de l’unité constitutionnelle de la monarchie danoise pour marquer plus nettement son union avec l’Allemagne, il faut qu’il consente à rompre les liens qui l’unissent au Slesvig. Quoi qu’il en soit, nous touchons probablement au terme de ce fastidieux débat.

Le génie de notre temps n’est point assurément favorable aux confédérations. La guerre civile est commencée à l’heure qu’il est au sein de la fédération qui faisait dans le monde la plus grande figure. L’attaque et la prise du fort Sumter par les Caroliniens du sud a enfin tiré le président Lincoln du système de temporisation qu’il suivait depuis son avènement. Le président Lincoln a eu au moins le mérite de ne point commencer lui-même la lutte fratricide. Le gouvernement fédéral a attendu l’attaque. Le droit, la justice, la prudence, ont été d son côté. Maintenant M. Lincoln appelle à lui soixante-quinze mille volontaires, tandis que les états du sud en enrôlent cent cinquante mille. Malgré l’excitation que ces arméniens ne peuvent manquer de communiquer aux passions ennemies du nord et du sud de l’ancienne Union américaine, quelques personnes s’obstinent à croire encore que le conflit sera prévenu ; elles pensent que des deux côtés on réfléchira avant de commencer cette guerre d’extermination. Nous souhaitons que ces espérances optimistes soient confirmées ; mais si cette fatale guerre s’engage, l’Europe libérale ne peut balancer entre les deux camps : ses vœux accompagneront la cause du nord, la cause de la liberté humaine et de l’émancipation contre le parti cynique et violent de l’esclavage. Parmi les encouragemens les plus éloquens que l’Europe libérale et chrétienne pourrait envoyer aux champions de la liberté américaine, nous signalerons un livre de M. Agénor de Gasparin. Un grand Peuple qui se relève, tel est le titre que le généreux écrivain donne à son ouvrage sur les États-Unis en 1861. C’est dire que cet honnête et vaillant esprit n’est point de ceux qui voient dans la crise morale dont elle est travaillée le déclin de la grandeur américaine. Cette crise au contraire purgera les États-Unis du vice de l’esclavage, elle les affranchira de la prépotence qu’y exerçaient depuis tant d’années les propriétaires d’esclaves. Justice ne peut mal faire, s’écrie M. de Gasparin ; il voit donc dans cette guerre, sur le crime de l’esclavage vaincu, se relever un grand peuple.

Si en effet les hostilités s’engagent violemment aux États-Unis, lord Palmerston parlera sans doute de cette guerre avec moins d’agrément que de ces guerres européennes dont les perspectives fantastiques aiguisaient récemment sa gaieté. Un grand intérêt de l’Angleterre, l’intérêt du coton, sera là en jeu. Lord Palmerston est moins sensible sans doute au péril des conflits européens. La raison de sa sécurité pour ce qui regarde l’Europe se laisse aisément pénétrer. L’Angleterre a terminé ses immenses armemens ; elle se sent assez forte pour se faire écouter dans les conseils des grandes puissances et pour empêcher les ennemis qui se dévisagent d’en venir aux mains. C’est moi, dirait volontiers lord Palmerston, qui suis le constable de l’Europe ; celui qui troublera l’ordre aura de mes nouvelles. Cette confiance peut être justifiée pour le présent ; elle suffit, nous le voulons bien, pour permettre au commerce et à l’industrie d’entreprendre avec une sécurité relative leurs campagnes d’été et d’automne. Nous croyons pourtant qu’elle manque de philosophie. Il est triste, même pour un pays comme l’Angleterre, de ne point trouver les motifs de sa sécurité dans les garanties d’un système européen libéral et rationnel, d’être réduit à les puiser uniquement dans ses moyens d’attaque et de défense. On s’aperçoit bien de cet inconvénient quand vient chaque année le jour où il faut compter ce que coûtent les armemens et les sacrifices que l’on impose à la nation pour y subvenir. C’est le petit embarras que lord Palmerston éprouve sans doute en ce moment. M. Gladstone a présenté son budget avec l’art, la lucidité, l’élégance qui n’appartiennent qu’à lui. Le jour de l’exposé financier est pour lui, tous les ans, une journée de triomphe ; mais quand on n’est plus sous le charme de sa parole, la réflexion vient, on contemple les chiffres inexorables, et ce que M. Gladstone mêle d’esprit de système à ses combinaisons finit bientôt par ameuter des oppositions violentes. C’est ce qui arriva l’année dernière, ce qui est bien près d’arriver cette année. Jeudi prochain probablement, la question de cabinet sera posée à propos du budget. Parmi les amis de lord Palmerston, plusieurs ne suivent qu’à contrecœur M. Gladstone dans ses expériences économiques ; cette fois ils seront bien forcés de s’y rallier en murmurant, car il y va de l’existence du ministère. Les tories ont accru leur nombre dans les élections partielles ; ils auraient la majorité, s’ils le voulaient, et l’on n’attribue leur modération contre le cabinet qu’au peu de goût qu’ont leurs chefs à prendre le pouvoir dans l’état présent des affaires.

Le seul événement intérieur de la quinzaine est un fait que nous pouvons seulement mentionner et qu’il ne nous est point permis d’apprécier. Nous voulons parler de la publication d’un écrit de M. le duc d’Aumale répondant, au nom de la maison d’Orléans, aux jugemens que le prince Napoléon avait portés sur cette maison dans son discours au sénat. Cet écrit a été saisi et a été l’objet d’une lettre du prince Napoléon à l’empereur et d’une lettre du chef du cabinet de l’empereur à l’editor du Times. La presse politique a eu le bon goût de comprendre que la saisie et les poursuites lui interdisaient de discuter la brochure de M. le duc d’Aumale. Il paraît que les auteurs de brochures ne se croient point tenus à la même délicatesse, car nous ne savons combien de factums ont été publiés en réponse à l’écrit incriminé. Quant à nous, nous ne parlerons pas plus des réponses que de la lettre de M. le duc d’Aumale. Seulement nous avons remarqué dans plusieurs de ces brochures une allégation qui mérite d’être relevée. — Vous avez été saisi, se plaît-on à dire, et vous serez poursuivi conformément aux lois sur la presse de la restauration et du gouvernement de juillet. — On peut par là constater agréablement la jeunesse des auteurs de brochures. Évidemment ils n’étaient pas de ce monde sous la restauration et le gouvernement de juillet, et ils n’ont jamais entendu dire que dans ce temps les procès de presse étaient jugés par le jury, et pouvaient être publiés. — L’on a aussi remarqué la publication récente d’une brochure de M. le procureur-général Dupin : Madame la Duchesse d’Orléans à la Chambre des Députés. C’est un épisode que M. Dupin a détaché avec à-propos de ses mémoires. Tout le monde saura gré à M. Dupin des sentimens qu’il y exprime sur le rôle joué pendant la tragique journée du 24 février par celle qu’il appelle, avec une admiration pénétrée, « cette femme héroïque ! »


E. FORCADE.


ESSAIS ET NOTICES

LA CAMPAGE DE SAIGON.


Saigon, 14 mars 1861.

Le 6 février 1861, par une belle et chaude soirée, l’Impératrice Eugénie, la frégate amirale de l’escadre des mers de Chine, venant de Hong-kong, jetait l’ancre dans la baie de Congio, près du cap Saint-Jacques, à l’embouchure du fleuve de Saigon. Le commandant de la Didon, qui bloquait Saigon depuis un an, se rendit immédiatement à bord de la frégate, et l’amiral Charner fut exactement informé des derniers événemens dont le sud de la Cochinchine venait d’être le théâtre. Plusieurs bâtimens de guerre français, après une heureuse traversée, se trouvaient dans la baie, dans la rivière, ou devant la ville de Saigon ; d’autres étaient attendus à chaque moment. Un seul désastre était à déplorer : le Weser, magnifique transport de 2,500 tonneaux, qui venait de Suez, chargé de provisions et de munitions pour le corps expéditionnaire, avait fait naufrage sur les bancs du Cambodje, à vingt-sept milles sud-ouest du cap Saint-Jacques. L’équipage avait été sauvé, mais le chargement presque entier, d’une valeur de plusieurs millions, était perdu. Les Annamites continuaient à se fortifier dans les positions qu’ils occupaient aux alentours de Saigon.

Le 7 février, l’Impératrice Eugénie, habilement pilotée par l’enseigne de vaisseau Narac, remontait à toute vapeur le profond, mais étroit fleuve de Saigon, et à midi, après quatre heures et demie de navigation, elle mouillait devant le quai de l’ancienne capitale de la vice-royauté du Cambodje. La distance entre le cap Saint-Jacques et Saigon est de cinquante milles. Depuis l’embouchure du fleuve Saigon jusqu’à la ville on compte trente-cinq milles à peu près. La navigation n’offre pas de dangers sérieux, mais elle est difficile et exige une grande attention. Les bords de ce cours d’eau sont entièrement plats et couverts d’épaisses forêts de rhizophorées, d’aréquiers, de cocotiers, de bambous, de palétuviers, etc. Dans le voisinage de la ville, on trouve de belles rizières.

Saigon occupe, sur une longueur de 2,000 mètres environ, le bord du fleuve. La ville est enfermée de trois côtés par des cours d’eau. À l’est coule le grand fleuve de Saigon ; au nord et au sud se trouvent l’arroyo de l’Avalanche et l’arroyo chinois. À l’ouest s’étend une vaste plaine couverte de petites collines tumulaires. C’est dans cette plaine que s’élevait l’ancien fort de Ki-oa et qu’on devait rencontrer les nouvelles lignes des Annamites. Saigon ne répond point à son pompeux titre de capitale de la vice-royauté du Cambodje. C’est un misérable village, composé de pauvres cabanes en feuilles de palmier, où aucun grand édifice public ou privé n’attire l’attention du voyageur. Une sale et laide population en haillons parcourt ses rues. Pour expliquer comment une telle ville peut être le centre d’un gouvernement quelconque et d’un commerce très florissant, il faut se souvenir que le commerce de riz qui se fait encore dans cette partie de la Cochinchine est exploité presque exclusivement par les colons chinois, qui demeurent dans une ville à part, la cité chinoise, à 6 kilomètres de Saigon.

Dans la semaine qui suivit l’arrivée de la frégate amirale, les autres navires de guerre et de transport de l’escadre vinrent la rejoindre à Saigon. Le 12 février, la flotte entière, à l’exception de la Garonne et de la Saône, y était réunie. Elle se composait de deux frégates : l’Impératrice Eugénie et la Renommée ; de quatre corvettes : le Monge, le Forbin, le Laplace, le Primauguet ; de quatre grandes canonnières : la Mitraille, l’Alarme, l’Avalanche, la Dragonne ; de sept chaloupes canonnières à vapeur, de dix grands transports à vapeur, et d’une douzaine d’avisos et autres navires, tels que l’Écho, le Norzagaray, le Jacaréo, l’Amphitrite, la Didon, etc. Une fois la réunion de ses forces navales opérée, l’amiral Charner s’occupa de faire débarquer tous les hommes qui devaient composer l’armée de terre [1].

Malgré les accablantes chaleurs dont souffraient surtout les compagnies de marins, moins habitués à la marche que les troupes de terre, les opérations de débarquement et de campement furent conduites avec une telle rapidité, qu’à partir du 16 février l’armée entière, arrivée à Saigon, se trouvait prête à être lancée contre les Annamites. L’amiral Charner n’attendait plus que les soldats qui devaient arriver avec la Garonne pour commencer l’attaque. Le 23 février, toutes les troupes purent être portées sur le lieu du prochain combat. Le lendemain dimanche 24, on commençait l’action en attaquant les forts avancés des Annamites ; mais avant d’entrer dans le récit du combat il est nécessaire de donner quelques indications sur le champ de bataille. Qu’on se figure une vaste plaine ; dans cette plaine, trois principaux cours d’eau, le fleuve de Saigon courant du nord au sud, et les arroyos chinois et de l’Avalanche, se dirigeant tous les deux de l’ouest à l’est et se jetant, au nord et au sud de Saigon, dans le fleuve du même nom. Voilà donc un espace enfermé de trois côtés par des cours d’eau, et dont le quatrième côté seul, le côté ouest, reste libre. C’est ce quatrième côté qui est ou plutôt qui était occupé par les lignes annamites. Au moment de l’attaque, les Français étaient maîtres d’une partie du quadrilatère. À l’est, là où coule le fleuve de Saigon, mouillait la flotte ; au sud, le long de l’arroyo chinois et à une faible distance de ce cours d’eau se trouvaient quatre positions fortifiées appelées la pagode Barbé (du nom du capitaine qui l’avait fortifiée et qui y avait été assassiné par les Annamites), les pagodes des Mares, des Clochetons et du Caï-haï. Dans l’arroyo chinois même, il y avait deux torchas armées, l’Amphitrite et le Jacaréo. Au nord, les Français commandaient sur une longueur de 3 kilomètres la rivé droite de l’arroyo de l’Avalanche ; mais plus loin et sur la rive gauche se trouvaient les Annamites. Le gros de l’armée de ces derniers occupait les lignes formant le côté ouest du quadrilatère. Ces lignes, venant du nord et du sud, aboutissaient à un point central, au fort de Ki-oa. Pour plus de clarté, j’essaie de résumer en quelques mots cette description. Le champ de bataille est un carré imparfait. Les Français sont maîtres à l’est et au sud ; les Annamites se trouvent à l’Ouest et en partie au nord. Leurs principaux ouvrages forment une longue ligne qui s’étend du nord au sud, et dont les positions les plus avancées se rapprochent de l’arroyo chinois et des pagodes des Clochetons et du Caï-haï. La grande plaine dans laquelle se trouvent ces pagodes, et qui s’étend jusqu’au-delà des lignes annamites, est appelée la plaine des Tombeaux à cause des innombrables collines tumulaires qui la couvrent.

Le soleil du 24 février n’apparaissait pas encore à l’horizon, lorsque la petite armée française défilait devant la pagode du Caï-haï et entrait dans la plaine des Tombeaux. Au même moment, les gros canons placés dans les diverses pagodes commencèrent à lancer leurs énormes boulets contre les forts qui les premiers devaient être attaqués ; mais bientôt les pagodes durent changer la direction de leur tir. Les troupes, sentant la bataille, avaient marché vite, et peu de temps après leur entrée dans la plaine des Tombeaux, on avait pu les voir se déployer en ordre de combat devant le premier fort ennemi. Bientôt les clairons sonnaient la charge ; au même instant, toute la ligne des troupes s’ébranlait et se portait d’un élan vigoureux en avant.

Il y avait devant les forts des Annamites une estacade en bambous haute de cinq pieds. Les branches de bambou, aux lignes tourmentées, auraient suffi pour former, en s’entrelaçant, des haies presque impénétrables ; mais les Annamites ne s’étaient pas contentés d’opposer de simples haies à l’attaque de leurs ennemis : chaque extrémité de branche de bambou avait été effilée et présentait à celui qui aurait voulu s’en servir comme d’un appui une pointe dure et aiguisée comme celle d’une lance. Derrière l’estacade s’étendait une surface en apparence parfaitement plane, mais qui en réalité était criblée de trous de loup, garnis de bambous taillés en pointe ; puis venaient une seconde estacade semblable à la première, derrière celle-là un fossé profond de cinq pieds, et dont le fond et les parois étaient revêtus de bambous travaillés comme ceux des estacades et des trous de loup. En sortant de ce fossé, on était encore séparé de la muraille du fort par une haute ligne d’excellens chevaux de frise ; enfin, pour monter sur la muraille et pour en atteindre la crête, il fallait se frayer un chemin dans une véritable forêt de lames de bambou dont les pointes étaient dirigées dans toutes les directions.

Les estacades, les trous de loup, le fossé, les chevaux de frise, la muraille, et derrière cette muraille une troupe ennemie très bien armée, tout cela ensemble présentait des obstacles difficiles à franchir, à renverser et à repousser ; mais la fièvre du combat donne des forces surhumaines. Comment les Français et leurs valeureux alliés les Espagnols s’y prirent-ils pour briser les estacades, franchir la plaine aux trous de loup, passer le fossé, écarter les chevaux de frise et escalader la muraille ? C’est ce que je ne saurais dire ; ce qui est certain, c’est que la charge avait été sonnée à peine depuis quelques minutes, quand on vit le drapeau français flotter sur le fort ennemi, et les fuyards annamites s’en éloigner avec une rapidité qui rendait vain tout espoir de les atteindre. Ce premier et brillant succès n’avait cependant été obtenu qu’au prix de sérieux sacrifices. Quarante morts et blessés, tant Français qu’Espagnols, étaient restés sur le, champ de bataille, et parmi eux le général Vassoigne et le colonel Palanca y Guttures, deux chefs qui jouissaient de toute la confiance des hommes placés sous leur commandement et qui auraient été d’un grand secours à l’amiral Charner pour mener l’expédition à bonne et prompte fin.

De neuf à trois heures, les troupes se reposèrent pendant que les quatre pagodes occupées par les Français ne cessaient de bombarder les nombreux forts qui restaient encore au pouvoir des Annamites. Le tir fut excellent et causa de grands dommages à l’ennemi. Le lieutenant de vaisseau Turin, commandant la batterie du Caï-haï, fut particulièrement heureux et parvint en peu de temps à faire taire une batterie annamite qui s’était avisée de vouloir troubler le repos de l’armée française. À trois heures, les troupes se remirent en marche, et à six heures et demie deux autres forts annamites, les derniers qui défendaient au sud les abords de la citadelle de Ki-oa, étaient occupés à leur tour.

La journée du 24 février, quoique chaude et sanglante, n’avait cependant été que le prélude de la véritable action. Tout le monde savait que c’était à la citadelle de Ki-oa que les Annamites avaient concentré leurs principales forces, et que c’était là que ces ennemis sauvages avaient réuni tous les moyens de défense dont ils pouvaient disposer. Quoique n’ignorant pas l’importance attachée par les Annamites à la forteresse de Ki-oa, l’amiral Charner n’avait fait pousser de ce côté que des reconnaissances fort incomplètes, et ni lui ni son état-major ne pouvaient savoir exactement comment et où il fallait attaquer, ni de quelle nature seraient les obstacles qu’ils trouveraient à vaincre : Était-ce une faute ? J’en doute fort, et je me range au contraire entièrement du côté des partisans de la tactique suivie par l’amiral. Avec les peuples d’Orient, Il ne faut pas vouloir lutter de ruse et de finesse ; ils seront sur ce terrain toujours nos égaux, et très souvent nos supérieurs. Ce qui leur manque, c’est le courage personnel, ou plutôt le courage discipliné des troupes européennes. On ne surprendra que tout à fait exceptionnellement un corps de soldats annamites : ils ont la vigilance de la bête fauve ; mais ce qui les a toujours effrayés et culbutés, c’est l’impétuosité d’une franche attaque au grand jour. Ils ne comprennent pas l’esprit qui fait mouvoir une armée comme un seul homme, et cette force qui ne recule devant aucun obstacle les remplit d’une épouvante qui va jusqu’au vertige ; L’amiral Charner aurait certainement pu réussir à connaître le fort de Ki-oa plus exactement qu’il ne le connut au moment de l’attaque, et, en donnant alors l’assaut avec pleine connaissance des lieux, il aurait peut-être pu économiser la vie ou la santé d’une cinquantaine d’hommes ; mais, pour arriver à ce résultat, il aurait fallu accomplir plusieurs fortes reconnaissances, et on ne peut guère admettre que les Annamites eussent permis aux Français de se rapprocher de leurs positions sans en tuer et sans en blesser un certain nombre. Puis, en Cochinchine, le soleil est plus redoutable encore que l’ennemi, et chaque jour que les Européens passent en campagne amène pour quelques-uns la fièvre, l’affaiblissement pour tous. Enfin il n’eût pas été habile de donner aux Cochinchinois l’habitude de combattre des Français. Si, pendant cinq ou six jours, les Annamites avaient échangé des coups de feu avec des colonnes envoyées en reconnaissance, il est évident que l’attaque réelle ne les aurait pas effrayés et surpris comme elle le fit. Quoi qu’il en soit, et que ce fussent là ou non les considérations qui guidèrent l’amiral Charner dans sa manière d’agir, ce qui est certain, c’est qu’il ne laissa passer qu’une nuit entre la journée du 24 février et l’attaque des forts de Ki-oa. Le 25 février au matin, avant le lever du soleil, toute l’armée française fut sur pied, et dès cinq heures les canons commençaient à tonner contre les murailles de Ki-oa. Les Annamites ripostaient vivement. Ils se trouvaient parfaitement à l’abri, et ils tiraient sur des colonnes à découvert. Cela ne devait pas durer longtemps. Comprenant la difficulté, sinon l’impossibilité, de faire brèche par le canon, l’amiral demanda résolument à l’assaut ce qui semblait refusé à son artillerie. Il divisa l’armée en deux colonnes, et ordonna d’attaquer de deux côtés à la fois, pour contraindre les Annamites à partager leur attention et leurs forces entre deux points.

On sonne donc l’assaut, et les troupes s’élancent. Elles rencontrent les mêmes obstacles que la veille ; mais ces obstacles sont en ligne double et triple. Il s’agit de franchir trois estacades, trois lignes de trous de loup, deux fossés et une rangée de chevaux de frise avant d’arriver à la haute muraille, hérissée de lances de bambou, et derrière laquelle se trouve une armée dix fois supérieure en nombre au corps qui donne l’assaut. C’est un travail pénible et qui coûte la vie à plus d’un brave soldat, mais il est bientôt accompli. Les assiégeans ont franchi la muraille et se trouvent dans le fort ; seulement ils n’ont renversé qu’une première enceinte, et ils voient les Annamites se réfugier et se renfermer derrière une seconde muraille, plus haute et plus forte que celle qu’ils viennent de franchir avec tant de peine. On se découragerait à moins ; mais personne n’est découragé. Les premiers entrés, les compagnies et débris de compagnies de Proubette, Pallu, Senez et Brosset s’élancent au pas de course. Ils sont reçus par une grêle déballes. Le.capitaine Senez appelle alors son lieutenant Laregnère, et le charge de rassembler le reste de la compagnie de l’Impératrice Eugénie, qui n’a pas encore pu joindre son commandant. Laregnère part en courant ; mais après avoir fait quelques pas, un boulet l’atteint et le renverse cruellement mutilé. L’enseigne de vaisseau Pouzzol, son camarade de promotion, passe en ce moment. — Mon pauvre ami, que puis-je pour toi ? demande-t-il. — Écris à mon frère que je suis bien mort, et va à ton affaire. — Puis il lègue son sabre à l’aspirant Maréchal, qui vient de briser le sien, et s’éteint silencieusement dans une douloureuse agonie.

Cependant les marins-fusiliers (car ce sont eux qui se trouvent dans cette espèce de cour où le lieutenant Laregnère vient de tomber et où cent mourans et blessés exhalent leur douleur), les marins-fusiliers, commandés par M. de Lapelin, se voient pris entre deux murailles. Ils viennent d’en franchir une et ne veulent certainement pas repasser par-là ; ils ont l’autre devant eux, à quelques centaines de pieds seulement, et derrière cette seconde muraille une armée ennemie qui les accable d’un feu meurtrier et incessant. Les marins-fusiliers avancent néanmoins ; mais, arrêtés par des difficultés plus grandes encore que celles que je viens de signaler, ils n’avancent que lentement. Le lieutenant de vaisseau Jaurès, l’aide-de-camp de l’amiral ; à la tête de quelques braves, essaie de se frayer un chemin jusqu’à la porte par laquelle les Annamites ont opéré leur retraite. On lui crie de s’arrêter : c’est aux portes en effet que les Annamites ont accumulé le plus de moyens de défense et de destruction ; mais Jaurès répond qu’il se trouve en trop beau chemin pour s’en aller et avance toujours. Les hommes qui le suivent et l’accompagnent tombent en grand nombre, son chapeau est percé d’une balle ; mais il est arrivé au pied de la muraille, et c’est là l’essentiel. Ses camarades d’ailleurs ne sont pas restés en arrière. En arrivant dans le dernier fossé, celui derrière lequel s’élève la muraille, il peut voir à sa droite le capitaine Pallu, accompagné et soutenu par plusieurs de ses hommes, et en première ligne par ses lieutenans Berger, Lugeol et Noël ; plus loin, mais dans le même fossé, se trouvent Prouhette, Senez et Brosset, qui ont toujours chargé à la tête de leurs compagnies, et enfin beaucoup d’autres dont le nom m’échappe et au courage desquels je ne puis rendre qu’un tacite hommage.

Un dernier, un vigoureux effort, et le drapeau français va flotter sur les murailles de Ki-oa. Les marins arrachent les bambous qui leur déchirent le corps et la figure, ils franchissent la crête de la muraille, et ils se trouvent dans le fort. L’infanterie de marine, solide et brillante comme d’habitude, y entrait au même moment. Dès lors les Annamites ne trouvèrent plus de salut que dans la rapidité d’une fuite désordonnée ; on en tua cependant un grand nombre, mais le gros de l’armée réussit à s’échapper.

Le fort de Ki-oa avait été pris à neuf heures du matin. Deux mille hommes environ avaient assisté à l’action, et plus de deux cents avaient été tués et blessés. La journée qui suivait le combat fut consacrée au repos ; le lendemain on procéda à l’enterrement des morts ; les blessés avaient été évacués sur les ambulances dès la veille. On comptait parmi eux un grand nombre d’officiers, entre autres le lieutenant-colonel Testard, qui avait reçu une blessure à la tête dont il mourut le lendemain. Les Espagnols, qui n’avaient pu envoyer que cent quatre-vingts hommes à l’assaut, s’étaient montrés dignes de la place d’honneur que l’amiral leur avait assignée. Ils comptaient quarante morte et blessés, et parmi ces derniers leur commandant, le même qui venait de remplacer le colonel Palanca.

Le fort de Ki-oa fut consciencieusement exploré ; mais l’attente de ceux qui avaient espéré y trouver des trésors fut complètement trompée. On ramassa pour quelques milliers de francs de misérable monnaie de zinc, et ce fut tout. Les soldats dédaignèrent de s’en charger, et la trouvaille ne profita guère qu’aux coolies chinois qui suivaient l’armée. Les armes que les Annamites avaient laissées dans le fort étaient assez bonnes, quoique très inférieures aux armes françaises. On prit possession d’une soixantaine de petits canons en bronze, de quelques grosses pièces, la plupart en fonte, d’un grand nombre de fusils à pierre de la fabrique de Saint-Étienne, et de beaucoup de ces armes à feu, appelées gingols, qui pourraient lancer des boulets de 40 à 100 grammes, et qui, chargées jusqu’à la gueule de lingots de fer coupés et hachés, avaient causé beaucoup de mal aux Français. En fait d’armes blanches, on ne trouva qu’un grand nombre de très longues et très lourdes lances. Les Annamites avaient dû abandonner en outre des quantités considérables de poudre et d’autres munitions de guerre ; mais elles furent reconnues trop mauvaises pour pouvoir être utilisées, et il fallut les jeter à l’eau.

Ce qu’il y avait de plus curieux parmi les objets trouvés à Ki-oa, ce furent quelques plans annamites des fortifications autour de Saigon, et la correspondance de la cité chinoise de Saigon avec le mandarin commandant les forces annamites. Les Chinois, prévoyant que l’arrivée des Européens leur arracherait le monopole du commerce des riz dans le Cambodje, priaient le général annamite de compter sur leur entier dévouement pour exterminer les barbares, qui venaient d’être chassés depuis Pékin jusqu’à Canton, et qui seraient certainement et facilement expulsés de la Cochinchine, si les Annamites le voulaient bien. Les Annamites avaient écouté les conseils des Chinois, et mal leur en avait pris, comme on le voit. On peut dès ce moment prévoir les conséquences des glorieux faits d’armes que je viens de raconter. Les Annamites ne se croient plus invincibles, et quand même ils garderaient cette erreur, les Français ne la leur laisseraient pas longtemps. En attendant que se présente l’occasion de les détromper, l’amiral Charner donne quelque repos à ses soldats. Aucun soldat annamite ne se montre plus devant Saigon, et c’est sur un nouveau champ de bataille qu’il faudra chercher l’ennemi.


RODOLPHE LINDAU.


REVUE DES THEÂTRES.

Nous nous plaignions tout récemment de la stérile fécondité du roman contemporain ; on ne peut adresser le même reproche à la littérature dramatique. L’indigence de notre théâtre est complète, et ne laisse plus rien à désirer. Naguère la quantité suppléait au moins à la qualité ; aujourd’hui cette triste compensation n’existe même pas. Les méchantes pièces elles-mêmes deviennent rares, et quant aux pièces médiocres, on n’en trouve plus. Vous croyez peut-être que cette pénurie de la littérature dramatique fait tort aux théâtres ? Ils ne s’en portent que mieux au contraire. Cette indigence dispense les directeurs de théâtres de soins, de recherches, de démarches, qui leur prendraient du temps et leur coûteraient des efforts ; elle les débarrasse des anxiétés, des incertitudes, des luttes, des concurrences, qui assaillent inévitablement celui qui cherche la fortune et le succès dans des entreprises nouvelles. Nos modernes directeurs de théâtres semblent connaître les faiblesses du cœur et de l’esprit humains, et vraiment on ne peut que les féliciter de leur expérience de moralistes. Ils savent que, contrairement au préjugé reçu, le public se laisse difficilement allécher par l’attrait du nouveau, même en France, où il passe pourtant pour avoir le goût du changement et de la nouveauté. Le public non-seulement aime à revoir ce qu’il a déjà vu, mais il ne se fie qu’à ce qu’il connaît de longue date ; toute œuvre nouvelle le trouve disposé sinon à la malveillance, au moins au doute et à l’incrédulité. Avec les œuvres dès longtemps connues, on n’a pas à craindre ce premier mouvement de surprise, qui nuit au succès, où qui du moins l’ajourne et le retarde ; on n’a pas à craindre les luttes, les discussions, les controverses. Nos directeurs de théâtre ; qui ont appris, quelquefois à leurs dépens, à connaître le cœur humain et qui savent que des deux grands mobiles qui le poussent, la curiosité et l’habitude, c’est le dernier qui lui est le plus cher, ont enfin renoncé à cette pratique dangereuse de l’innovation par laquelle ont échoué tant de leurs devanciers moins versés qu’ils ne le sont dans la connaissance psychologique du public. La curiosité est un grand mobile, se sont-ils dit ; mais c’est un mobile capricieux, orageux, sur lequel il ne faut pas compter : il est bien plus sage de se fier à l’habitude, qui n’aime rien tant que l’inertie, et qui hait le changement et la lutte. En spéculant sur l’habitude, on spécule à coup sûr, car avec elle tout est prévu d’avance, et l’on n’a pas à courir les chances aléatoires de la fortune. D’ailleurs, le public qui fréquente les théâtres ayant plus que triplé dans ces dernières années, ils n’ont plus besoin de renouveler leur affiche aussi fréquemment que par le passé. Une pièce dont le succès aurait été épuisé naguère au bout de trente représentations atteint facilement aujourd’hui le chiffre de cent et de cent vingt représentations. Ce nouveau public, moins exigeant que l’ancien, parce qu’il est plus mélangé, se montre assez disposé à se contenter du premier spectacle venu. Une seule pièce nouvelle suffit à défrayer toute une saison dramatique. L’an passé, le Théâtre-Français a vécu huit mois sur douze avec l’unique pièce du Duc Job ; cette année, la comédie des Effrontés lui rendra le même service. Les autres théâtres vivent de reprises qui ont tout l’attrait de la nouveauté pour un public encore novice. On exhume des vieux répertoires de vieilles pièces oubliées et qu’on pouvait croire à jamais enterrées, on secoue de leur léthargie les drames qu’on laissait dormir depuis vingt ans, on remet à neuf de vieilles féeries. Si l’art du poète dramatique est en décadence, le métier de réparateur et de vernisseur dramatique est au contraire en pleine prospérité.

Qu’importe après tout que la littérature dramatique soit en décadence, puisque les théâtres s’enrichissent ? Pourquoi les directeurs de théâtres se gêneraient-ils, puisque avec la reprise d’une vieille pièce ils obtiennent de plus grosses recettes qu’ils n’en obtiendraient en montant, à force de labeurs et de dépenses, dix pièces nouvelles ? Les recettes sont un argument sans réplique, auquel ne songent peut-être pas assez ceux qui s’élèvent contre l’état présent du théâtre, et qui entreprennent dans de bonnes intentions, je le crois, mais un peu témérairement, une croisade contre les directeurs actuels de nos principales scènes. Au théâtre, les recettes répondent à toutes les objections et à toutes les accusations possibles ; toutes les libertés dramatiques ne changeraient rien à ce fait brutal. Dans d’autres entreprises littéraires, on peut attendre plus aisément le succès ; au théâtre, il faut un succès immédiat et lucratif. Un succès tardif, fût-il même assuré, serait encore une mauvaise affaire, car il ne serait jamais qu’une compensation insuffisante des dépenses qu’il aurait fallu risquer pour l’attendre. Ainsi les recettes sont excellentes, les directions actuelles prospèrent, il n’y a rien à dire à cela, et les considérations esthétiques les plus élevées sur le passé, le présent et l’avenir de l’art dramatique n’y changeraient rien. Tout est donc pour le mieux dans la plus détestable littérature dramatique qui ait jamais été connue.

On ne remarque pas assez la transformation singulière que subit le théâtre sous la pression de ces influences nouvelles, et cependant elle mériterait d’être notée, ne fût-ce que pour fixer une date et faciliter ainsi la tâche de l’historien futur qui écrira l’histoire des révolutions survenues dans nos mœurs au XIXe siècle. Il s’agit bien aujourd’hui d’art et de littérature dramatique au théâtre ; ce n’est plus que par un reste d’habitude que nous prononçons encore ces grands mots, qui avant peu seront surannés. Ayons l’audace d’expliquer crûment la révolution qui est en train de s’accomplir. Le théâtre, qui a tenu une si grande place dans la vie intellectuelle de la France, devient de jour en jour davantage un lieu de plaisir banal. Il devient ce qu’étaient les thermes et le cirque pour les populations de la Rome impériale, ce que sont les cafés et les jardins publics pour les populations de notre moderne Paris. Jadis le spectateur français allait chercher au théâtre un plaisir exceptionnel, une volupté d’un ordre supérieur qu’il savourait d’avance, et à laquelle il se préparait pour ainsi dire comme le fidèle se prépare, — si profana licet componere sacris, — à goûter les joies austères de l’eucharistie. Quel joli sujet d’essai à la manière de Charles Lamb on pourrait faire sous ce titre : le Spectateur d’aujourd’hui, le Spectateur d’autrefois ! Un tel essai serait facilement un des plus piquans chapitres de l’histoire de nos mœurs. Quel contraste entre ces deux types du spectateur ! Autant le spectateur d’autrefois était curieux, naïf et ardent, autant le spectateur contemporain est dégoûté, nonchalant et blasé par l’habitude. Autrefois le spectacle était un plaisir qu’on s’accordait rarement. Pour les plus pauvres, c’était une fête qu’on arrangeait d’avance ; pour les plus riches, c’était le couronnement d’une journée de travail ou le complément d’une journée heureuse. On choisissait son spectacle, on ne prenait pas le premier venu, car on allait chercher une volupté exceptionnelle, d’un ordre rare et exquis, et on n’aurait pas voulu éprouver de désappointement. On était heureux même de l’espérance du plaisir qu’on se promettait d’éprouver, et la journée qui séparait le soir si désiré était troublée délicieusement par l’attente de ce plaisir. Et lorsqu’une fois on était entré dans la salle, comme on se sentait séparé du monde vulgaire ! Ce spectateur d’autrefois n’est plus, il s’en est allé où s’en vont les vieilles lunes et les débris des honnêtes et douces mœurs de la vieille France. Il a été remplacé par le spectateur moderne, qui est à la fois beaucoup moins naïf et beaucoup moins exigeant. Aujourd’hui le spectacle n’est plus pour personne un plaisir rare et exceptionnel. On ne se prépare plus d’avance à cette fête de l’esprit ; on ne sait pas la plupart du temps, après le dîner, si on doit aller au théâtre ou si on ne doit pas y aller. Le caprice, l’occasion et le hasard en décident. On ne se donne pas la peine de choisir son spectacle, le premier venu sera toujours excellent pour l’espèce de service qu’on réclame de lui. Un théâtre, n’importe lequel, se trouve sur votre passage ; vous y entrez comme on entre dans un café pour lire un journal du soir. Vous ne savez pas si les pièces qu’on va représenter sont bonnes bu mauvaises ; que vous importe, puisque le boulevard n’est qu’à deux pas de vous, et que vous êtes libre d’aller reprendre votre promenade capricieusement interrompue ?

Il faut des spectacles assortis aux dispositions morales d’un pareil spectateur, et les directeurs de théâtres n’ont pas tardé à le comprendre. Ce que demande ce spectateur, ce n’est pas un plaisir rare et exquis, c’est un plaisir facile et vulgaire qui laisse librement s’opérer le travail de la digestion, qui n’exige aucun effort ni aucune préparation de l’intelligence, qui se compose de décors, de costumes, et surtout d’exhibitions d’actrices et de danseuses. Point n’est besoin de renouveler l’affiche du spectacle pour attirer de nouveau ce spectateur blasé : un simple détail suffira, par exemple un nouveau décor ou l’addition d’une nouvelle danseuse. C’est ce que nous semble avoir admirablement compris le directeur de la Porte-Saint-Martin, qui a fait courir tout Paris à son théâtre, pendant six mois, avec la reprise du Pied de Mouton. La vieille féerie de Martainville était devenue un cadre élastique dans lequel on faisait entrer toute sorte d’exhibitions amusantes. La curiosité du public commençait-elle à se lasser, vite on la réveillait par l’intercalation d’un corps de ballet composé de danseuses anglaises ou d’un pas de danse espagnole. Les mêmes spectateurs revenaient ainsi à plusieurs reprises, toujours avec la même curiosité banale, et s’en retournaient chaque fois avec la même satisfaction. Le succès de l’Orphée aux Enfers de M. Offenbach, qui a atteint le chiffre fabuleux de trois cents représentations, est un autre exemple mémorable des dispositions de ce nouveau public. Les acteurs s’étant avisés de transformer le libretto de cet opéra en une sorte de commedia dell’ arte, et de se livrer à tous les hasards d’une improvisation saugrenue, les mêmes spectateurs sont revenus infatigablement dix ou douze fois, pour voir ce que la pièce était devenue depuis le dernier soir où ils l’avaient entendue, et goûter les facéties nouvelles intercalées entre deux quinzaines par la verve bouffonne des interprètes. Le mot de cette situation dramatique a été dit par un riche oisif qui avait assisté à soixante-seize représentations de l’Orphée aux Enfers : « On va bien dans tel jardin public tous les soirs, et cependant le spectacle est toujours le même. On est sûr d’avance d’y rencontrer les mêmes figures, d’y voir les mêmes scènes, à quelques différences près. Ces différences, si légères qu’elles soient, nous suffisent ; un bon mot nouveau est dit, un visage inconnu passe devant nous, et nous n’en demandons pas davantage. Pourquoi serions-nous plus exigeans pour les spectacles ? » Voilà la vérité sur la situation dramatique actuelle ; vous voyez qu’il ne peut être question ni d’art ni de littérature. C’est un de ces faits accomplis que l’on constate, mais que l’on ne discute plus, un de ces faits qui sont intéressans pour l’histoire des mœurs, mais qui échappent à la compétence de la critique littéraire.

L’événement le plus intéressant qu’il y ait eu au théâtre depuis deux ans est certainement le début de M. Victorien Sardou. Sa comédie des Femmes fortes a renouvelé le succès qu’il avait obtenu l’été dernier au Gymnase avec les Pattes de mouche. Ce n’est pas un événement d’une importance capitale ; M. Sardou ne se propose pas de faire une révolution dans l’art dramatique, il se propose d’être amusant. Il n’apporte pas avec lui un genre nouveau, il arrive avec un vieux genre très connu, mais modifié ingénieusement selon les goûts du jour. Ce genre, c’est l’ancien vaudeville, élargi et agrandi de manière à créer l’illusion de la comédie d’intrigue. Le vaudeville avait subi une déchéance dans ces dernières années, et flottait entre deux conditions également désastreuses pour le bon goût et les mœurs ; gardait-il sa bienséance et sa gaieté légère d’autrefois, il paraissait artificiel et suranné et donnait l’impression déplaisante que donnerait un espiègle septuagénaire ; était-il franchement joyeux et vivant au contraire, c’était aux dépens de la pudeur et de la bienséance : décent, il déplaisait ; amusant, il rebutait. M. Sardou l’a pris flottant entre ces deux conditions désavantageuses, et lui a créé une condition mixte également éloignée de la grossièreté et de la bienséance factice. La comédie de M. Sardou est un compromis, une transaction, non-seulement entre l’ancien et le nouveau vaudeville, mais entre les genres dramatiques les plus divers. Nous avons déjà dit une fois, à propos de Rédemption et de M. Octave Feuillet, que tous les systèmes dramatiques exclusifs étant épuisés et ayant à peu près donné tout ce qu’ils pouvaient donner, notre théâtre allait traverser probablement une période d’éclectisme où les genres successivement en honneur depuis trente ans essaieraient de se combiner. M. Sardou est à sa manière un des ouvriers de cette œuvre de pacification. SI vous soumettez à l’analyse les pièces de M. Feuillet, vous trouverez qu’elles se composent pour moitié d’élémens romantiques, et pour l’autre moitié, d’élémens fournis par l’école du bon sens, la comédie de Marivaux, plus quelques très légers atomes d’élémens réalistes. Soumises à l’analyse, les pièces de M. Sardou vous donneront un résultat analogue. Vous découvrirez qu’elles sont un amalgame de la comédie d’intrigue de Beaumarchais, de l’ancien vaudeville et de la moderne comédie réaliste. Il a pris à la comédie de Beaumarchais, qu’il semble avoir beaucoup étudiée, le mouvement, l’intrigue, le cliquetis des mots, les arabesques du dialogue. Il a pris son cadre bourgeois à l’ancien vaudeville, et dans ce cadre il a placé, non des portraits exprimant des caractères, mais des photographies heureusement venues, représentant des physionomies de la dernière actualité, des physionomies de 1860 et 1861. Il reproduit tous ces types passagers, produits de mœurs éphémères, qui n’existaient pas hier, qui n’existeront pas demain, toute cette partie de la nature humaine qui tient à la mode, au hasard, au caprice des événemens, car la mode et le hasard existent aussi dans l’ordre moral, et il y a toute une partie de l’âme humaine qui est soumise à leur empire. C’est cette partie éphémère de la nature humaine que reproduit M. Sardou, ces formes de sentimens qui passeront comme les formes des chapeaux du printemps, ces tournures de langage qui passeront comme la dernière coupe de nos vêtemens, ces plis de caractère et ces allures d’esprit qui ne tiennent à rien d’essentiel, et qui seront perdus aussi facilement qu’ils ont été contractés. Plus tard l’historien de mœurs trouvera dans les comédies de M. Sardou, — si, comme nous l’espérons, le jeune auteur continue avec autant de succès qu’il l’a commencée sa galerie de photographies, — les lions du Paris de 1861 et tous ces personnages enfantés par les circonstances du jour qui passe, — le cosmopolite par exemple sous toutes ses formes, — le cosmopolite sceptique et qui a renoncé à la suprématie des belles manières françaises depuis qu’il a vu les sauvages des îles Marquises et qu’il a causé avec des mandarins, — le cosmopolite énergumène et radoteur qui revient des États-Unis infatué d’américanisme et qui ne parle des choses les plus simples de ce pays qu’avec des superlatifs. Nous avons tous rencontré ces personnages amusans sur lesquels le hasard d’un voyage, d’une expédition, a enté un homme artificiel, qui n’existait pas la veille et qui se détachera demain de l’homme véritable, Prosper Block, qui revient de la Chine, ou le bourgeois Quentin, qui revient d’Amérique.

C’est à ce système d’éclectisme dramatique que le théâtre a appartenu cet hiver, si on peut dire sans exagération qu’il a appartenu à un système quelconque. Les représentans du réalisme se sont abstenus et ont laissé représenter l’honneur de leur système par l’heureux M. Emile Augier, qui, après avoir confisqué les meilleurs succès de l’école du bon sens, semble vouloir confisquer l’héritage de la comédie réaliste. Encore la comédie des Effrontés rentre-t-elle beaucoup dans ce genre mixte que nous avons signalé comme devant régner pendant un temps. Le romantisme lui-même, dans la personne de M. Bouilhet, a cédé aux exigences de la situation et a sacrifié à cet éclectisme par une comédie qui n’a pas eu un heureux sort. Tout récemment cependant il a fait une tentative qui est restée infructueuse. le champion le plus résolu de l’école, le disciple le plus dévoué du maître, M. Vacquerie, est venu livrer, à la Porte-Saint-Martin, une bataille qui n’a pas été sans éclat, avec une intrépidité et un parti-pris systématique qui honorent son caractère et son talent plus que sa clairvoyance. M. Vacquerie représente bien le puritain du romantisme ; ce n’est pas lui qui fera jamais de concession, comme ces indifférens Gallios, sans foi résolue, que l’on a vus flottans, selon le cours des événemens, entre plusieurs religions littéraires, et qui ont laissé amortir leur ardeur au point d’applaudir à la restauration de la tragédie détestée et de pactiser avec la race impie et prédestinée des bourgeois. Ce puritanisme si honorable a porté malheur à son drame les Funérailles de l’Honneur, qui se recommande par des qualités sérieuses, et où brillent ça et là des beautés réelles. Ce drame méritait d’être écouté avec plus d’attention qu’il ne l’a été, et je crois que M. Vacquerie aurait obtenu sans peine cette attention, si par avance il s’était mieux rendu compte des dispositions bonnes et mauvaises du public. L’atmosphère morale a singulièrement changé depuis le jour où Hernani mit en fuite, au bruit de son cor espagnol, les milices de la tragédie. De 1830 à 1840, ce drame aurait eu tout le succès qu’il méritait d’avoir ; on n’aurait aperçu que ses beautés, et on aurait été aveugle pour ses défauts. Aujourd’hui le public n’a vu que ses défauts. Ce drame tombant sur notre théâtre contemporain, au milieu de nos préoccupations, a eu le sort de ce chevalier croisé qui, revenant trente ans après son départ à la porte de son château, ne fut pas reconnu par les siens, et fut traité comme un mendiant et un imposteur. L’atmosphère morale et littéraire a changé, voilà tout le secret de l’insuccès de M. Vacquerie. L’auteur s’est trompé d’époque. Cela une fois bien constaté, disons qu’on a été injuste envers le drame et envers l’auteur. Nous connaissions les œuvres précédentes de M. Vacquerie, et nous redoutions pour le nouveau drame ces affectations d’excentricités et ce pastiche maladroit du style de Victor Hugo dans lesquels l’auteur semblait se complaire et ne vouloir jamais sortir. Nous nous trompions, et ceux qui lui ont reproché les excentricités de langage de son drame ont laissé influencer, je le crains, leur jugement par leurs souvenirs ; ils n’ont pas assez écouté le drame nouveau et se sont trop rappelé Tragaldabas et le fameux volume des Demi-teintes. Je me suis donné la peine de compter les expressions baroques ou monstrueuses qui se rencontrent dans le drame, et je n’en ai pas trouvé plus d’une dizaine, et encore de ces expressions une seule nous a-t-elle rappelé pleinement le Vacquerie d’autrefois : Moi, fils ténébreux de pères flamboyans. L’accusation de pastiche est mieux fondée, mais elle a été fort exagérée aussi. Sans doute la coupe hachée des phrases, les expressions antithétiques, la disposition des scènes et, si l’on peut parler ainsi, l’aménagement entier du drame rappellent trop le théâtre de M. Hugo, sans doute don Jorge est proche parent d’Hernani et de Ruy-Gomez, et le spadassin Zorzo du fameux Saltabadil du Roi s’amuse ; mais ce n’est là que le corps et l’enveloppe du drame. L’âme de la pièce n’a pas été empruntée à M. Hugo, mais à Shakspeare, à Calderon et à Corneille. Telle qu’elle est, elle m’a touché pour des raisons qu’apprécieront tous les dilettanti, car elle trahit un commerce familier avec une très grande littérature dramatique, une littérature où les sentimens chevaleresques abondent, qui fut écrite pour des hommes dont l’héroïsme était l’âme, et dans un temps où l’air était si rempli, semblerait-il, de grandes pensées qu’elles arrivaient sur les lèvres des poètes à tort et à travers. J’ai retrouvé à la lecture de ce drame quelque chose des émotions qu’on éprouve à la lecture de ces, vieux poètes qui, sans crier gare, vous font tressaillir par quelques éclats de cette trompette héroïque que le monde n’entend plus, et qui dort dans le vestiaire poétique depuis le grand Corneille comme un instrument hors d’usage. Il y a telle tirade qui fait penser aux monologues des jaloux de leur honneur si fièrement peints par Calderon, tel sentiment qui nous semblerait beau, si nous le trouvions dans Corneille, tel mot qui reporte l’imagination vers les drames de Shakspeare. C’est beaucoup que de reporter l’imagination vers de grandes œuvres, c’est beaucoup même que de trahir seulement un goût enthousiaste des belles choses et un commerce familier avec une grande littérature.

L’Odéon ne jouait pas de bonheur cette année ; toutes les pièces nouvelles qu’il donnait tombaient l’une après l’autre au bout de quelques représentations. Il vient enfin de mettre la main sur un succès fructueux qui lui permettra d’arriver heureusement au terme de sa saison dramatique. Je ne voudrais rien dire de désobligeant pour M. Legouvé ; mais en vérité je crains que les applaudissemens qui éclatent chaque soir à l’Odéon ne s’adressent moins à sa comédie qu’à l’actrice célèbre qui l’interprète. Cette pièce, Béatrix ou la Madone de l’art, que M. Legouvé a tirée d’un roman qui porte le même titre, est destinée à la glorification, mieux encore, à la canonisation des interprètes de l’art dramatique. La donnée, comme on voit, est un peu vieillotte, et si M. Vacquerie s’est trompé d’une trentaine d’années en mettant sur le théâtre, en l’an 1861, un drame romantique pur, M. Legouvé s’est bien trompé d’une vingtaine d’années pour le moins en écrivant Béatrix. C’est en 1838, au lendemain de Consuelo, que M. Legouvé aurait eu bonne grâce à présenter au public cette apothéose de la comédienne. Les hyperboles sont bonnes quelquefois, ne fût-ce que pour faire entrer dans l’esprit du public une vérité qu’il n’accepterait pas si elle n’était point exagérée, car il faut souvent que l’écrivain aille au-delà de la vérité, s’il ne veut pas que le lecteur ou le spectateur reste en-deçà. Il est possible qu’à un moment donné il ait été nécessaire de déifier la profession de comédienne, pour dissiper un préjugé ridicule et faire comprendre au public qu’une comédienne pouvait être une honnête femme ; mais une fois le combat gagné et le préjugé dissipé, ces exagérations ne sont plus que des machines de guerre rouillées et hors d’usage, et doivent être déposées dans les greniers de la littérature pour n’en jamais sortir. Qui donc aujourd’hui doute qu’une comédienne puisse avoir, s’il lui plaît, toutes les vertus d’une honnête femme ? Ajoutons que le règne de ce préjugé ne s’est jamais étendu aux pays où M. Legouvé a placé l’action de sa comédie. C’est un préjugé assez restreint, exclusivement propre aux pays catholiques, et spécialement à la France. Ni l’Angleterre ni l’Allemagne ne l’ont jamais connu, et si quelque princesse régnante d’Allemagne assistait à la représentation de la pièce de M. Legouvé, elle trouverait peut-être qu’on calomnie sa caste, et s’étonnerait de l’admiration qu’inspire à la grande-duchesse cette nouvelle fort ordinaire, qu’on a rencontré une comédienne qui n’est pas un monstre d’iniquités, et qui connaît la réserve et la prudence de la femme. Mais l’intérêt de la pièce n’est pas dans la pièce elle-même, il est dans le jeu de l’actrice qui est chargée d’interpréter le principal rôle. Hélas ! j’ai regret de le dire, le succès de Béatrix rentre un peu dans la classe de ces succès dramatiques aujourd’hui à la mode, et que nous appelons un succès d’exhibition. Non-seulement la pièce n’existe que pour l’actrice, mais l’actrice ne joue le rôle que pour exécuter une sorte de tour de force sous les yeux d’un public à demi sceptique, à demi curieux. Le véritable intérêt du spectacle, ce n’est pas de voir et d’entendre Mme Ristori, — le public parisien la connaît depuis longtemps, — c’est de voir et d’entendre Mme Ristori jouer en français un rôle composé exprès pour elle. On veut savoir comment elle se tire de ce pas périlleux. A-t-elle ou n’a-t-elle pas de l’accent ? Oui, elle en a, et beaucoup ; elle en a à ce point que non-seulement sa prononciation en est désagréable, ce qui ne serait qu’un faible inconvénient, mais que son jeu en est embarrassé, et pour ainsi dire dénaturé. Cet accent exotique fait détonner la voix à chaque instant, détruit l’accord qui doit régner entre les intonations de l’organe et la nature des sentimens qu’il s’agit d’exprimer, en sorte que l’actrice, grâce à cette lutte ingrate et stérile contre une prononciation qui n’est pas celle de sa langue maternelle, se trouve, malgré elle et à son insu, exprimer d’une manière fausse des sentimens qu’elle comprend d’une manière vraie. Toutes les nuances sont ainsi détruites, et ce qu’on pourrait appeler, dans l’art du comédien, l’orthographe de la voix, bouleversé de fond en comble. Les phrases qui devraient être dites d’un ton sentimental, sur lesquelles l’actrice devrait traîner avec une voix douce et aimante, produisent un effet comique, rien que par l’insistance avec laquelle la voix appuie sur les dernières syllabes de chaque mot, après avoir à peine marqué les syllabes antérieures. D’autres fois, lorsque la phrase doit exprimer une nuance de légère raillerie, un accent grave intempestif vient donner à l’ironie un air de colère. Et puis Mme Ristori est une tragédienne, et une tragédienne à la manière italienne : involontairement elle obéit à ses instincts dramatiques, et tombé sans le savoir dans la déclamation tragique. La comédie bourgeoise et larmoyante à la française n’est point son fait, et l’on peut dire que pendant toute cette pièce elle est encore plus déclassée que la pauvre comédienne dont elle joué le personnage n’était déclassée à la cour de la grande-duchesse. Elle est comme une âme en peine qui cherche son élément, comme une lionne qui cherche sa proie. Mais lorsqu’enfin elle a trouvé cette proie dans la scène où elle déclame les adieux de Jeanne d’Arc à sa chaumière, les adieux dans le tombeau de Roméo et Juliette, elle triomphe et redevient la tragédienne pathétique que nous connaissons. L’accent exotique disparaît, les gestes gauches et raides font place à une pantomime passionnée et émouvante. Cette scène sauve la pièce à elle seule, et il vaudrait la peine d’aller à l’Odéon rien que pour le plaisir de voir l’étreinte pleine de tendresse avec laquelle la tragédienne embrasse Roméo mourant.


EMILE MONTEGUT.


V. DE MARS.

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  1. Cette armée, commandée en sous-ordre par le général de Vassoigne, se composait de 1,200 hommes d’infanterie de marine (lieutenant-colonel Fabre) ; — 1,000 marins-fusiliers (capitaine de vaisseau de Lapelin) ; — 600 chasseurs (chef de bataillon Comte) ; — 200 artilleurs (chef d’escadron Crouza) ; — 100 sapeurs du génie (chef de bataillon Alizet) ; — 70 cavaliers, — tagals de Manille, chasseurs d’Afrique, spahis (capitaine Hocquard) ; — 200 Espagnols (colonel Palanca y Guttures). — Les forces navales furent placées sous le commandement du contre-amiral Page, à bord de la Renommée, qui restait en rade de Saigon, mais qui devait, au moment de l’attaque, remonter le fleuve et bombarder les forts au nord des lignes annamites.