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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1856

Chronique n° 577
30 avril 1856


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1856.

Un dernier acte manquait encore pour imprimer un caractère solennel et irrévocable à la pacification de l’Europe : c’était l’échange des ratifications du traité du 30 mars. Rien ne manque aujourd’hui à la définitive consécration de ce grand fait, le rétablissement de la paix entre la France, l’Angleterre, la Sardaigne, la Turquie et la Russie. Les puissances négociatrices ont sanctionné l’œuvre accomplie par leurs mandataires dans le congrès de Paris ; les ratifications ont été échangées il y a trois jours, et le traité, avec les divers actes qui forment ses dépendances, est maintenant livré au public. La guerre n’existe plus en droit comme en fait, les arrangemens qui viennent d’être conclus ont pris place entre les plus grandes transactions de ce siècle. Désormais ces deux années ne sont plus que de l’histoire. Grave et éloquente histoire qui s’éclaire par son dénoûment même ! Si courtes que soient deux années dans la vie des nations, celles qui viennent de s’écouler méritent d’être comptées, quand on les regarde de près, quand on considère les événemens qu’elles ont vus s’accomplir, le sang qui a coulé, l’effort de vaillance et d’héroïsme qui a été fait de part et d’autre. Ces deux années ont mis successivement sous les armes les soldats de cinq nations, sans compter les soldats de l’Autriche, paisiblement assis en spectateurs dans les principautés ; elles ont vu la rude et opiniâtre campagne des Turcs sur le Danube, trois grandes batailles en Crimée et des combats de tous les jours ou plutôt de toutes les nuits, trois sièges diversement mémorables, ceux de Silistrie, de Sébastopol et de Kars, deux bombardemens dans la mer Baltique. Étendue comme les frontières de l’empire des tsars, dont elle ne pouvait saisir que les extrémités, cette guerre a vu tomber par le feu ou par la maladie plus de cinq cent mille hommes dans les diverses armées, et elle a coûté plusieurs milliards. Redoutable dans le présent, elle tenait le continent sous la menace plus terrible encore d’une lutte générale, elle nouait par degrés toute sorte de complications, qui venaient s’ajouter à la complication primitive comme les élémens nécessaires d’un conflit destiné à grandir. C’était le danger permanent, recueil visible à tous les yeux, et ce n’est pas la moindre fortune pour l’Europe d’avoir traversé victorieusement ces obscurs, ces périlleux défilés, pour se retrouver tout à coup en présence d’une situation simplifiée, où tous les droits au nom desquels elle a combattu se trouvent garantis. C’est là justement le caractère de ce traité, dénoûment et prix d’une guerre, que l’énergie des puissances alliées a su conduire directement au but, que leur modération a su terminer avant l’heure des difficulté insolubles.

Telle qu’elle apparaît, telle qu’elle est sortie des dernières négociations, l’œuvre du congrès se compose du traité principal, suivi d’un article additionnel, de trois conventions annexes, et d’une déclaration de tous les plénipotentiaires qui tranche dans un sens libéral diverses questions de droit maritime, telles que l’abolition de la course et l’inviolabilité des neutres. Au fond, on connaît les conditions générales du traité ; ce sont celles qui ont été le point de départ des négociations, et qui n’ont eu qu’à recevoir une forme plus précise. Le principe nouveau de droit public qui est proclamé tout d’abord, c’est l’admission de l’empire ottoman au sein du concert européen, et la garantie collective de toutes les puissances assurée à son intégrité, à son indépendance. Nul différend entre la Sublime-Porte et l’un des gouvernemens contractans ne pourra être vidé par les armes avant l’intervention médiatrice des autres états. Les réformes récemment promulguées par le divan en faveur des chrétiens ne prennent pas le caractère d’un engagement diplomatique ; le dernier édit du sultan est seulement mentionné dans le traité comme un acte dont on constate la haute valeur, et qui émane de la volonté spontanée du gouvernement ottoman. Tout droit de protection ou d’immixtion dans les affaires intérieures de la Turquie est d’ailleurs écarté. Quant aux conditions qui sont en quelque sorte les points avancés de la défense de l’empire ottoman, elles restent telles que les puissances alliées les avaient proposées. La Mer-Noire est neutre désormais et interdite à toute marine de guerre. Les états riverains ne peuvent plus avoir qu’un certain nombre de navires légers. Il n’y aura plus d’arsenaux militaires maritimes sur le littoral. Des consuls européens seront admis dans tous les ports de l’Euxin. En ce qui touche le Danube, les principes promulgués par le congrès de Vienne en matière de navigation lui seront appliqués, c’est-à-dire qu’il sera placé sous un régime entièrement libéral. Une commission européenne se réunira afin d’adopter les dispositions nécessaires pour dégager les embouchures du fleuve. Le soin de réglementer la navigation, d’en assurer la liberté, appartiendra à un comité composé de délégués des états riverains, de l’Autriche, de la Bavière, du Wurtemberg, de la Sublime-Porte et des principautés. Afin d’assurer l’exécution des règlemens qui auront été adoptés d’un commun accord, les puissances contractantes auront en outre le droit de faire stationner deux bâtimens légers aux bouches du Danube. La rectification de la frontière russe dans la Bessarabie est, comme on sait, une des conditions de l’affranchissement complet du fleuve. Cette rectification, indiquée par le traité même dans ses points principaux, sera fixée sur le terrain par des représentans des puissances négociatrices. Il reste une dernière question, celle des provinces du Danube. Les principautés continueront à jouir de leurs immunités sous la suzeraineté du sultan. Une commission européenne sera envoyée à Bucharest pour s’enquérir de l’état des principautés, dont les vœux seront consultés, et c’est de cette enquête que sortira l’organisation nouvelle de ces provinces, organisation délibérée, par les puissances contractantes, garantie par elles et promulguée par un hatti-chérif du sultan. En tout état de cause, les principautés de Moldavie et de Valachie auront une administration indépendante, la liberté du culte, du commerce, de la législation, une force armée nationale pour assurer la tranquillité intérieure et la défense extérieure. Nul n’aura un droit particulier d’ingérence dans leurs affaires. Un article abroge implicitement toutes les transactions antérieures qui liaient la Russie et l’empire ottoman.

Le traité, disions-nous, est accompagné de plusieurs conventions annexes. La première a pour objet de modifier le traité des détroits de 1841, de façon à le rendre compatible avec la présence de bâtimens de guerre aux bouches du Danube, sans déroger au principe, de nouveau confirmé, de la clôture des détroits. La seconde est un traité spécial entre la Russie et la Turquie, fixant d’un commun accord le nombre de navires de guerre qu’elles pourront désormais entretenir dans la Mer-Noire. Ce nombre est de six bâtimens à vapeur de 800 tonneaux au maximum et de quatre bâtimens légers à vapeur dont le tonnage ne devra pas excéder 200 tonneaux. Enfin la dernière annexe est une convention particulière entre la France, l’Angleterre et la Russie, par laquelle celle-ci s’engage à ne point fortifier les îles d’Aland et à n’y maintenir aucun établissement militaire.

C’est à l’abri de cet ensemble de stipulations très diverses, touchant à tous les intérêts et à toutes les questions, que la paix de l’Europe et de l’Orient se trouve placée dès ce moment. Ainsi finit une négociation où tout a été discuté, comme on le peut voir par les protocoles qui se publient aujourd’hui, où probablement plus d’une difficulté s’est élevée, et où le ministre des affaires étrangères, M. le comte Walewski, a tenu jusqu’au bout avec fermeté le rang privilégié qui lui était assuré par la position de la France et par le rôle qu’elle a joué dans cette grande affaire.

Certes toutes les complications dont le germe existait en Europe ne se sont pas subitement évanouies. Le traité qui vient d’être signé n’a pas dissipé tous les nuages derrière lesquels se cache l’avenir : il a du moins le mérite, on peut le dire, d’avoir résolu la question qu’il avait pour but de résoudre. Il laisse l’Orient affranchi, l’empire ottoman libre dans son action, la Russie ramenée à une condition plus conforme aux intérêts généraux du monde, la France et l’Angleterre satisfaites d’avoir mené jusqu’au bout avec désintéressement une œuvre salutaire et restant animées des mêmes sentimens d’union, l’Europe étonnée et rassurée de ce qui vient de s’accomplir. Le temps marche si rapidement, qu’on semble souvent ne point apercevoir les grands résultats, parce qu’ils ont paru acquis à mesure que les circonstances se déroulaient Qu’on se souvienne pourtant du point de départ de cette lutte. La Russie avait des traités nombreux qui mettaient la Turquie dans Sa dépendance, et elle prétendait à des droits nouveaux qui eussent étendu sa suzeraineté sur tous les chrétiens de l’empire ottoman. Elle semblait disposer des principautés comme d’un gage qui lui était assuré. Dans la Mer-Noire elle avait une flotte immense, et sur les bords de cette mer elle avait des places et des arsenaux qui se sont trouvés assez forts pour résister près d’une année à une attaque formidable. Enfin il n’est point douteux que la Russie avait en Europe une position presque souveraine, née de bien des causes. Tout cela change singulièrement aujourd’hui. La Mer-Noire est libre, et le comte Orlof annonçait récemment dans le congrès que le tsar réclamait du sultan l’autorisation de faire franchir le Bosphore par les deux derniers vaisseaux de ligne qui restent à Nicolaïef, pour les envoyer dans la Baltique. Les arsenaux disparaissent ou vont disparaître. La frontière russe est en quelque sorte ramenée du Danube au Pruth par l’abolition du protectorat des principautés protectorat qui n’existait point en droit à la vérité, ainsi que l’a répété M. de Brunnow, mais qui existait en fait, et qui s’exerçait comme s’il avait eu un caractère légal. La Russie n’abdique point sans doute cette noble prérogative, revendiquée par l’Europe tout entière, de s’intéresser au sort des populations chrétiennes de l’Orient, mais elle perd le droit de se faire une arme d’un intérêt religieux pour ébranler l’empire turc. En un mot, s’il n’est point permis de parler d’humiliation après la défense de Sébastopol, les derniers événemens font du moins à la Russie une situation où elle n’a plus dans les mains des instrumens de prépondérance et d’action acquis par une politique fixe et opiniâtre, au prix de sacrifices et d’efforts souvent renouvelés depuis un siècle. Tel est le résultat de la guerre pour la Russie. Pour l’empire ottoman au contraire, le résultat, c’est son admission au sein des peuples européens, c’est la consécration de son indépendance, placée désormais sous la garantie de toutes les puissances.

La Turquie, il faut le dire, est dans une situation où elle n’a jamais été. Elle se trouve sommée par la fortune de devenir un empire sérieux. L’Europe lui a donné la liberté nécessaire pour aspirer à ce rôle, la civilisation lui en fournit les moyens, en lui offrant les idées, les principes, les usages propres à régénérer ces merveilleuses contrées. Selon quelques esprits, le traité de paix aurait dû peut-être donner le caractère d’un engagement diplomatique aux réformes récemment accomplies par le sultan. C’est oublier l’origine et les conditions de la guerre qui vient de finir. Asservir l’autorité souveraine du sultan, dans son propre empire, à un protectorat quelconque, c’eût été donner raison à la Russie, et finir par lui accorder le droit qu’elle réclamait au commencement de la lutte, sauf à entrer avec elle en partage de ce droit. Les réformes en faveur des chrétiens restent donc comme un acte émané de la volonté spontanée du sultan, mais elles ne doivent pas être moins sérieuses. Il y a une raison décisive pour qu’elles suivent leur cours : elles sont nécessaires. Malheureusement l’ère nouvelle inaugurée par le dernier édit de l’empereur ottoman a commencé sous d’assez sombres auspices. Presque au même instant les faits les plus douloureux sont venus attrister ces pays, où sont encore les armées européennes. Non loin de Varna, le pacha a fait enlever une jeune fille chrétienne dans une intention facile à comprendre. L’archevêque a protesté contre cet attentat ; les consuls de France et d’Autriche se sont joints à lui. Lorsqu’on a retrouvé cette jeune victime, elle était morte : elle avait été massacrée. Sur un autre point, des soldats anglais ont été obligés de faire usage de leurs armes contre les Turcs pour la défense des chrétiens, qui voulaient placer une cloche dans leur église. À Naplouse, le fanatisme turc a massacré le père du consul de Prusse. De tels incidens ont pu n’être point rares autrefois, lorsque l’empire turc était presque un empire inconnu. Aujourd’hui ils ne doivent plus être tolérés, et le gouvernement ottoman lui-même s’est hâté d’ordonner des poursuites contre le pacha de Varna. Au surplus, ce sont là peut-être de tristes épisodes qui accompagnent trop souvent les grandes transformations. Le gouvernement du sultan s’est montré résolu à entrer dans la voie qui lui a été ouverte. Il aura sans doute plus d’une difficulté à vaincre. C’est dans cette œuvre féconde et salutaire de régénération que les puissances européennes doivent le seconder aujourd’hui.

Limiter l’influence de la Russie en Orient, rendre une valeur sérieuse et efficace à cette indépendance de l’empire ottoman, qui depuis si longtemps est un des mots consacrés de la politique et de la diplomatie, c’était là l’objet que s’étaient proposé la France et l’Angleterre. Elles ont atteint leur but, et si le traité de paix ne leur attribue aucun avantage particulier, il a eu pour résultat de mettre en lumière une fois de plus un des faits les plus caractéristiques de cette lutte, l’alliance des deux peuples, cette alliance subsistant à l’heure de la paix comme dans la guerre. On peut le voir en effet : pas un seul instant dans les négociations il ne s’est révélé de dissidence entre les plénipotentiaires des deux pays. Et par le fait d’où aurait pu venir une dissidence véritable ? Ni la France, ni l’Angleterre, en prenant les armes, n’avaient eu la pensée d’ouvrir contre la Russie une guerre de conquête et d’envahissement. Dès lors, le but précis de la guerre une fois atteint par l’accession du tsar à des conditions sérieuses, comment les deux puissances se seraient-elles trouvées en désaccord ? Au premier instant, il a pu y avoir en Angleterre une certaine déception. C’est une fantaisie qu’ont eue quelques journaux de Londres de s’encadrer de noir à l’occasion de la paix. Il y a un reste de provision de poudre que les partisans de la guerre brûleront encore sans doute : la raison secrète de ce mécontentement, c’était le regret assez naïvement avoué de ne pouvoir se servir dans une nouvelle campagne de ces immenses moyens maritimes qu’on venait d’organiser ; mais quoi ! ces forces incomparables ont pu se déployer l’autre jour dans la revue de la flotte que la reine a passée à Spithead, et l’Angleterre a pu s’avouer sans orgueil que si elle dépose les armes, ce n’est pas parce que les ressources lui manquent. Ce qui est vrai de l’Angleterre ne l’est pas moins de la France, dont la position ne peut que s’affermir par la modération dans le succès.

Il y a pour la France deux moyens par lesquels il lui a été donné d’exercer et de propager son influence. Ces deux moyens, qui n’ont pas été en tout temps également heureux, mais où l’on sent toujours la sève du génie de notre pays, sont la puissance des armes et la puissance des idées. L’ascendant militaire de la France n’a point faibli, il vient de briller d’un nouveau lustre au contraire. Pour les intelligences, sera-ce le moment de s’arrêter à mi-chemin du siècle, lorsqu’elles n’ont accompli que la moitié de leur œuvre ? La pensée peut avoir ses déviations, ses haltes et ses défaillances ; mais elle se relève et reprend sa marche. Un peu d’ordre finit par se remettre dans l’armée intellectuelle après ses déroutes, comme il se remet dans toutes les armées. Aux esprits éprouvés viennent se joindre les esprits qui cherchent leur voie, et de ce concours d’efforts naissent souvent des époques nouvelles. Ces efforts ne fussent-ils pas même toujours couronnés de succès, fussent-ils incertains et divergens, ils sont l’indice d’un travail intérieur, d’un mouvement qui ne s’arrête pas et qui en se dégageant, en s’épurant, peut redevenir le mouvement expansif et naturel de la pensée française. Depuis quelque temps, il semble qu’un souffle littéraire s’élève dans l’air. Il y a un mois à peine, l’Académie attirait le monde lettré et politique. L’Académie excitait presque des polémiques. Par une coïncidence, remarquable, ces derniers jours ont vu se produire tout un faisceau d’œuvres qui ne sont point nées certes sous la même influence, qui ne tendent pas au même but, mais qui ont du moins cet intérêt de toutes des œuvres dues à des esprits supérieurs. Les unes, sont des compositions d’histoire qui racontent les scènes politiques de Angleterre, d’autres : sont des œuvres de poésie, comme les Contemplations, de M. Victor Hugo, déjà célèbres avant, d’avoir, vu la lumière. Il est des tentatives qui se poursuivent ou qui se préparent au théâtre. En un mot, c’est un instant où, à travers la confusion, on peut voir les intelligences se reprendre à l’activité, et au travail, se frayer une route dans les domaines de l’art et de la science.

Chaque talent va naturellement où ses instincts l’appellent, et c’est ce qui fait que M. de Rémusat s’est plu à tracer les portraits qui composent aujourd’hui son livre de l’Angleterre au Dix-huitième siècle. Esprit savant et fin, familier avec tous les problèmes de la philosophie aussi bien qu’avec tous les secrets de la politique, ayant eu commerce avec les idées et avec les hommes, l’auteur, en entrant dans l’histoire, a le mérite de n’y point entrer sans principes arrêtés, et de connaître assez le monde pour savoir comment il va, pour tenir compte de ces mille ressorts qui se croisent dans la vie d’un peuple. M. de Rémusat aime la civilisation anglaise : cela est bien simple, l’Angleterre est le pays vers lequel se tournent avec prédilection les intelligences libérales, et le libéralisme est le penchant obstiné, invétéré, probablement incorrigible de l’écrivain. M. de Rémusat a visité plusieurs fois l’Angleterre, — d’abord avec l’enthousiasme de la jeunesse, puis, dans un âge plus mûr, avec cette tranquillité d’une conviction qui s’estimait sûre de l’avenir, et qui croyait qu’en fait de liberté la France n’avait rien à envier à sa puissante voisine ; il y revenait, il y a quatre ans, en naufragé de nos révolutions. Depuis le premier voyage de l’auteur, la France en était à sa troisième transformation, à son troisième changement ; l’Angleterre était restée la même. Voilà le double fait qui frappe toujours quand on compare les deux pays ! Et lorsqu’on en vient là, l’unique moyen de ressaisir le secret de ce contraste, c’est de descendre jusqu’à l’étude intime des mœurs, du caractère et du passé des deux peuples. Bien loin d’abdiquer ses idées, M. de Rémusat allait s’enfermer dans les bibliothèques de Londres, et rassemblait les élémens de ce livre qu’il publie aujourd’hui, — l’Angleterre au Dix-huitième siècle. Ce n’est point une histoire proprement dite, c’est cependant un genre d’histoire, le moins solennel et le plus attrayant. C’est un tableau où se succèdent les scènes de la vie politique de l’Angleterre durant tout le XVIIIe siècle, et où reparaissent, finement et fermement dessinés, tous les hommes qui ont joué un rôle dans cette époque. Ici c’est Bolingbroke, là Robert Walpole, qui ne fut peut-être pas le père de la corruption, comme on l’a dit, mais qui sut du moins l’organiser et s’en servir. Plus loin, c’est le grand, l’impérieux et inégal lord Chatham, et à côté c’est ce polémiste dont le nom est resté inconnu, Junius, le chevalier noir de la discussion, qui combat masqué. Dans la seconde moitié du siècle, Burke et Fox se lèvent ; ils touchent déjà à notre temps. Pourquoi M. de Rémusat a-t-il choisi de préférence le XVIIIe siècle ? Il a peut-être involontairement cédé à ce besoin généreux de chercher dans l’époque la plus critique qu’ait traversée la monarchie constitutionnelle anglaise des raisons nouvelles de croire à son inexpugnable solidité, et par conséquent de s’y attacher davantage. Ces règnes des George de la maison de Hanovre n’ont rien de séduisant en effet. Pour que la monarchie n’ait point souffert du passage sur le trône de rois licencieux ou fous, il a fallu que la raison anglaise fût bien puissante. Pour que la liberté n’ait point péri au milieu des embûches qu’on lui tendait, au contact de la corruption qui débordait, il a fallu qu’elle fût bien inhérente au tempérament de cette race. C’est là le grand problème de l’existence politique du peuple britannique. En France, la monarchie a péri, quand elle a été moralement discréditée dans ses chefs. La liberté a toujours porté la peine d’être née dans une atmosphère d’idées dissolvantes et de mœurs dissolues. En Angleterre, l’une et l’autre ont survécu. C’est le fait d’un peuple pratique, qui ne rend pas les institutions responsables des vices des hommes, qui ne demande pas aux hommes eux-mêmes plus qu’ils ne peuvent donner, et qui ne brise pas l’instrument de ses destinées, parce que cet instrument n’est pas toujours parfait. Tel est l’enseignement qui se dégage de l’histoire, que la littérature politique recueille, et que plus d’une expérience contemporaine confirme.

La France, à vrai dire, en est à compter les expériences. Il est bien facile de savoir ce qu’elles valent en politique. Ce qu’elles coûtent à la littérature, à la poésie elle-même, rien ne le prouve mieux que ce livre des Contemplations, publié aujourd’hui par M. Victor Hugo. C’est de l’exil que ce livre est date. C’est à travers les mers que nous parviennent ces chants, fruits d’une des plus puissantes imaginations de l’époque actuelle. Il y eut au XVIe siècle, dans ce siècle avec lequel le nôtre a tant de ressemblance, un poète fort mêlé aux agitations de temps, et qui fut, à bien dire, encore plus soldat que poète : c’était d’Aubigné. Au soir de sa vie, réfugié à Genève, et ayant abdique sans doute cette fureur qui lui inspira les Tragiques, d’Aubigné laissait tomber de sa plume des vers peu connus, d’où s’exhale une mélancolie sévère et douce encore dans sa rudesse. M. Victor Hugo dépose ses sentimens, ses tristesses, ses souvenirs ou ses rêves dans ce livre nouveau, qui est un de ses plus abondans recueils. L’auteur des Contemplations a du moins un mérite : ses vers expriment dans son intégrité première une inspiration que d’obscurs disciples croient pouvoir recueillir pour la continuer bu la transformer, et qu’ils ne font que travestir, comme il arrive toujours aux impuissans imitateurs M. Hugo éclipse son école, et il ramène sans effort vers un temps de lutte ardente et de rénovation littéraire où toutes les hardiesses naturelles et toutes les tentatives possibles, parce que l’heure des déceptions n’était pas venue. C’est toujours le même souffle lyrique la même vigueur et la même originalité d’imagination, la même puissance dans le maniement de la langue. On pourrait même dire qu’il y a trop peu de changement, s’il n’était point superflu de demander à un homme, à un poète, de changer de nature. M. Hugo est certes une des natures poétiques qui se modifient le moins. Il reste ce qu’il a toujours été, retrouvant par instans les plus éclatantes inspirations et accusant peut-être aussi de plus en plus les parties abruptes et violentes de son talent. Une des plus curieuses études serait de suivre la marche de ce vigoureux génie depuis les Feuilles d’Automne jusqu’aux Contemplations. Chacun des précédens recueils de l’auteur serait une étape sur cette route. On pourrait voir se poursuivre partout, sous toutes les formes, cette lutte terrible et inégale entre l’idée et l’image envahissante, despotique. Les Contemplations expriment-elles une pensée particulière ? marquent-elles une phase distincte dans le développement moral de cette rare organisation de poète ? Il serait difficile peut-être de saisir la gradation des idées et des sentimens, bien que l’auteur ait divisé son œuvre en deux grandes parties, — Autrefois et Aujourd’hui, — et que ces deux parties se subdivisent elles-mêmes en livres différens qui semblent conduire la pensée à travers les chants successifs d’un poème : Aurore, l’Ame en fleur, les Luttes et les Rêves, Pauca meae, En marche. Au bord de l’Infini.

La véritable unité, c’est l’âme vibrante du poète qui obéit à tous les souffles, et dont l’inspiration s’allume dans le deuil comme dans la joie. Une des plus émouvantes parties de ce livre, c’est sans aucun doute cet ensemble de pièces que l’auteur consacre à sa fille, morte, il y a plus de dix ans déjà, dans toute la grâce de la jeunesse. C’est à cette ombre chère, à celle qui est restée en France, que l’œuvre tout entière est dédiée. Il y a la tout un poème de la mélancolie où la même pensée se déroule en strophes toujours nouvelles, soit que le poète peigne cette mort cruelle de deux jeunes gens qui disparaissent dans l’eau pour ne plus revenir à la lumière, soit qu’il chante son chant d’amertume et de résignation, comme dans le morceau qui a pour titre : A Villequier. Dans ces pages, où la douleur du père est entremêlée de retours sur la tristesse de l’exil, on sent toute la puissance d’un sentiment vrai ; il en est de même toutes les fois que le poète rencontre un sentiment de cette nature ou une pensée élevée. Telle est la pièce sur les Pleurs dans la Nuit, où, après un commencement pénible et obscur, l’inspiration s’échappe en vers magnifiques sur la mort. Malheureusement il n’en est point toujours ainsi, et ce qu’on pourrait appeler la partie philosophique des Contemplations est sans contredit le plus étrange caprice d’une imagination vigoureuse. Ce n’est pas que la même il n’y ait parfois des beautés réelles. Le morceau intitulé Magnitudo parvi contenait une idée simple et grande ; seulement cette idée finit par se perdre en développemens démesurés. Qu’est-ce encore lorsque M. Victor Hugo entreprend de démontrer le système du monde par la métempsycose et d’expliquer comment l’âme d’Attila est passée dans un chardon, celle de Verrès dans un loup, ou comment une feuille de rose devient une langue de chat ! Cela n’est pas plus bizarre que les quelques vers où l’auteur des Contemplations répond à un interlocuteur qui lui demande quel est son dieu et quelle est sa religion. Le poète montre la lune montant à l’horizon, et il ajoute : Voilà Dieu qui officie, et voilà l’élévation ! On sent ici l’entraînement de l’imagination. La lune se trouve la merveilleusement pour figurer une hostie. C’est l’abus du mot poussé à sa dernière limite. L’ombre et la lumière se mêlent donc singulièrement dans les Contemplations, C’est un soir splendide encore si l’on veut, mais c’est le soir, sinon pour le poète lui-même, du moins pour ce genre d’inspiration, et il faudrait se tourner plutôt vers l’extrémité opposée de l’horizon pour voir où peut naître le premier rayon d’une poésie nouvelle.

Cette lumière morale qui élève et dirige l’intelligence en donnant un but à ses conceptions et à ses œuvres, ce sentiment invariable de la vérité que rien ne remplace, pas même la puissance de l’imagination, c’est ce qui a manqué à bien des esprits dans notre âge. Ainsi s’expliquent les déviations de tant de talens contemporains. Ils n’ont déserté ce terrain fécond de la vérité simple et juste que pour se plonger dans une atmosphère enflammée, peuplée de chimères. Ils sont allés successivement où va Mme Sand aujourd’hui. Après avoir commencé par les rêves exaltés de la fièvre, ils aboutissent à un mélange de prétention et de vulgarité. Cette dernière combinaison est le trait distinctif de ces compositions que l’auteur d’Indiana multiplie sur la scène depuis quelque temps. Mme Sand est devenue un des auteurs dramatiques les plus féconds, et il semble qu’elle s’attache au théâtre avec cette invincible obstination des passions tardives et malheureuses. En quelques mois, elle a livré à la scène Lucie, Françoise, une comédie de Shakspeare arrangée pour la représentation, Comme il vous plaira. Certes ce fut là un talent émouvant et plein de charme, qui sut donner des formes nouvelles à cet éternel poème de la passion humaine, qui reçut en naissant la faculté merveilleuse de raconter et dépeindre, qui eut l’art de tout poétiser, même les fautes et les vices. Mme Sand, tant qu’elle n’a pas voulu réformer l’humanité ou faire des romans sur l’origine du monde, a été un des plus rares conteurs de ce temps. Et cependant rien de cette grâce ancienne ne se retrouve dans les ouvrages dramatiques de l’auteur de François le Champi, ou si l’on retrouve dans les personnages que crée sa fantaisie la trace de ses idées habituelles, ces idées ont subi une métamorphose ; elles ont perdu ce qu’elles avaient de séduisant, elles apparaissent dans ce qu’elles ont de vulgaire. Il n’y a dans ces esquisses dramatiques ni la vérité idéale, ni la vérité réelle, ni l’originalité des caractères, ni le mouvement de passions sincères, ni l’action habile et rapide. Il en était ainsi de Françoise, née après Lucie, qui n’était évidemment qu’un vaudeville mal venu. Ce contraste entre une femme supérieure qui a toutes les vertus, selon l’évangile de Mme Sand, et un homme méprisable livré à tous les vices, flottant entre tous les amours ; ce contraste, qui est tout le sujet de Françoise, est sans nul doute dans l’ordre des données morales préférées par l’auteur. Malheureusement ce contraste n’a plus rien de nouveau, et il n’est point rajeuni par l’invention ; il apparaît ici dépouillé de poésie autant que de vérité. L’imagination de l’auteur a fait de ces personnages de Françoise des êtres humains qui ne vivent pas, mais qui sont verbeux et qui ne parviennent pas à intéresser à leurs aventures romanesques. En prenant corps à corps une comédie de Shakspeare, Mme Sand s’est-elle rendu compte de l’œuvre qu’elle entreprenait ? C’était l’œuvre la plus impossible, si ce n’était pas simplement un travail de combinaison scénique où l’imagination n’entre pour rien. De tous les esprits, Mme Sand était certainement le moins propre à tenter cette grande aventure. Mme Sand en effet est un talent essentiellement personnel, qui a moins d’observation que d’instinct, qui excelle à peindre des paysages qu’elle a vus, à exprimer des sentimens qu’elle a éprouvés ou qu’elle a pu éprouver. Shakspeare au contraire est le génie le plus impersonnel qui ait jamais existé. Observateur puissant de l’humaine nature, il fait mouvoir les hommes et les passions dans le vaste cadre de ses drames ; même dans celles de ses œuvres où le caprice règne en souverain, la fantaisie ne chasse pas da réalité ; les événemens sont fabuleux, invraisemblables, les personnages vivent, le fond de l’humanité reparaît, et l’originalité des caractères prend une sorte de grâce étrange. Quant à Mme Sand, la part la plus originale de son travail consiste dans une préface qu’elle a ajoutée à Comme il vous plaira, et qui démontre d’une façon merveilleuse comment elle avait aussi peu de vocation que possible à entrer en collaboration avec l’auteur de la Tempête et de Hamlet.

La poésie, hélas ! reste dans le domaine de l’imagination, elle n’est point d’habitude dans les affaires publiques de ce monde, qui marche selon d’autres lois, et qui se débatte souvent dans des misères auxquelles l’intelligence n’est pas toujours étrangère. Seulement chez les peuples sensés, la politique a une ressource, celle de se réfugier dans le soin vigilant des intérêts positifs, qui sont les élémens de la prospérité d’un pays. C’est ce qui arrive en Hollande. Les intérêts d’un peuple au reste ne sont pas seulement ceux qui se développent dans le pays même : il y a aussi ceux qui sont au loin pour ainsi dire, et qui résultent d’un accroissement d’influence, d’une extension de rapports internationaux, de facilités nouvelles offertes au commerce. La Hollande est une des nations européennes qui ont le plus anciennement noué des relations avec le Japon et qui ont le plus contribué à ouvrir le chemin de cet empire inconnu, vers lequel se sont tournés plus tard les États-Unis et l’Angleterre. Depuis longtemps déjà, elle avait acquis des droits et une certaine position, notamment à Décima et à Nagasacki. Elle a récemment signé avec le Japon un nouveau traité, qui porte la date du 9 novembre 1855. Ce traité stipule une liberté personnelle entière pour les Néerlandais et la faculté de se rendre librement hors de l’île de Décima, puis la punition d’après les lois hollandaises des délits commis par les Néerlandais. La Hollande obtient l’accès de tous des ports qui seraient ouverts à d’autres nations, une plus grande liberté pour le séjour des navires à Nagasacki, la confirmation des garanties qui existent en faveur du commerce établi et l’abolition de formalités gênantes en usage jusqu’à ce moment. Le traité du 9 novembre 1855 est le fruit d’une mission extraordinaire envoyée l’an dernier au Japon pour offrir à l’empereur de ce pays divers présens du souverain hollandais, notamment un bateau à vapeur et un portrait du roi ; il a été négocié et signé à Décima. La Hollande a songé d’abord sans doute à ses intérêts, mais elle ne s’en est point tenue là. Les négociateurs ont employé toute leur influence sur les autorités japonaises pour les engager à adopter une politique complètement libérale à l’égard de toutes les nations, à abandonner un système d’exclusion aussi nuisible aux intérêts du pays qu’antipathique au mouvement actuel du monde. Les représentans du cabinet de La Haye auront-ils réussi à convaincre les autorités japonaises ? Il n’en est pas moins vrai que la Hollande aura contribué pour sa part à ouvrir cet empire mystérieux au commerce et à la civilisation. Elle y trouve son avantage en raison de la proximité de ses colonies, et elle se conforme à cet instinct invincible du siècle qui aspire entraîner tous les peuples, même des plus inconnus, dans un mouvement commun.

Dans cette rude et laborieuse carrière de la politique, tous les peuples ne marchent point d’un pas égal. L’Espagne pour sa part est toujours à la veille ou au lendemain de quelque agitation, sans cesse occupée à désirer à poursuivre une paix que les passions conspirent à rendre impossible ou du moins à retarder singulièrement. C’est un mal devenu, presque chronique, et qui se réveille de temps à autre, sur un point ou sur l’autre, avec un caractère plus aigu. L’insurrection, qui a éclaté récemment à Valence n’est qu’un symptôme de plus de cette situation Dans une des premières et des plus populeuses villes de la Péninsule, le sang a coulé pendant plusieurs heures le 6 avril, et même l’ordre n’est encore que très imparfaitement rétabli. La conscription, a été le prétexte de l’émeute. Au fond c’est un mouvement qui se préparait depuis quelque temps déjà dans les diverses provinces de la côte. Le parti révolutionnaire avait compté d’abord faire coïncider sa tentative avec le l’établissement de l’impôt des consumos. Ce dernier prétexte ayant manqué par suite de l’adoption d’une autre combinaison financière, les révolutionnaires ont saisi l’occasion du recrutement, et c’est le jour du tirage au sort que le conflit a éclaté, dans Valence. Il y a un fait très propre à caractériser l’état actuel de l’Espagne : une partie de la milice nationale s’est jetée dans l’émeute ; les miliciens ont été les principaux insurgés. Barricadés dans les maisons qui bordent les rues étroites de cette ville restée à demi arabe, ils ont fait feu sur la troupe, et le capitaine-général a été obligé à son tour d’employer le canon. Cette lutte n’a fini qu’à la nuit, et encore a-t-elle cessé moins par la défaite de l’émeute que par une sorte d’armistice que le général Villalonga a été forcé d’accepter faute de moyens suffisans pour vaincre complètement la rébellion. C’est dans cette attitude, sinon d’hostilité flagrante, du moins d’observation, que l’autorité régulière et l’insurrection sont restées pendant quelques jours, jusqu’à ce que le gouvernement, ait eu le temps d’expédier de nouvelles forces et d’envoyer un des membres du cabinet, le général Zavala, comme capitaine-général en commission à la place du général Villalonga, qui a été destitué. La révocation du général Villalonga, mesure malheureuse dans ce premier moment, parait avoir été le résultat d’une erreur. On a accusé l’ancien capitaine-général de Valence, qui est un des plus vigoureux et des plus fidèles soldats de l’Espagne, d’avoir faibli devant l’émeute, lorsqu’il n’avait eu d’autre tort que de se trouver avec des moyens insuffisans en face d’une situation dont il avait fait connaître au gouvernement tous les dangers. Toujours est-il que le général Zavala est arrivé dans ces conditions à Valence, et comme il amenait des troupes nombreuses il a eu facilement raison de ce reste d’insurrection. Matériellement, l’autorité des lois a été rétablie, le tirage au sort a eu lieu sans nouveau conflit ; mais il y a loin de là à l’ordre véritable et complet. Rien ne l’indique mieux que les mesures prises par le général Zavala. Le ministre d’état, aujourd’hui capitaine-général en commission de Valence, a été obligé de désarmer la milice nationale, d’envoyer à Cadix un des chefs de cette milice, de dissoudre la municipalité et de menacer les récalcitrans des conseils de guerre établis en permanence. En un mot, le général Zavala agit fort énergiquement, cela n’est point douteux, mais cela prouve en même temps la gravité du mal.

La première impression causée à Madrid par les événemens de Valence a été des plus vives dans les cortès comme au sein du gouvernement ; l’envoi du général Zavala l’indique assez, et le congrès s’est hâté de décerner un nouveau vote de confiance au ministère. Peut-être au surplus ces événemens ont-ils eu un bon résultat ; ils ont fait cesser, momentanément du moins, des divisions qui troublaient singulièrement les régions politiques et tendaient à devenir un péril pour l’Espagne. Divers groupes parlementaires s’étaient formés, comme on sait, sous prétexte de discipliner les partis. Si l’un de ces groupes inclinait visiblement vers le général O’Donnell, l’autre, celui des progressistes purs, se rattachait plus ardemment que jamais à Espartero. Madrid avait vu recommencer cet éternel travail pour faire surgir un pouvoir purement progressiste sous les auspices du duc de la Victoire. L’attitude du président du conseil lui-même était redevenue assez énigmatique ; les factieux qui se sont soulevés depuis quelque temps s’emparaient de son nom. Un voyage que le duc de la Victoire allait faire à Valladolid et de là à Saragosse pour inaugurer divers travaux publics, était indiqué comme devant être le signal d’une crise décisive. On faisait beaucoup agir le duc de la Victoire, et on lui prêtait des sentimens autres que ceux qu’il nourrissait, cela n’est point douteux. Toujours est-il que la lutte était ouverte de nouveau, sinon entre les deux généraux chefs du ministère, du moins entre leurs partisans, ou, pour mieux dire, entre la monarchie et la révolution. L’insurrection de Valence est venue mettre fin à ces dissensions des partis. Depuis ce moment, les hostilités ont cessé. Les progressistes purs ont renoncé à l’idée d’évincer O’Donnell du ministère. Le duc de la Victoire, ayant à parler dans une revue solennelle de la milice nationale de Madrid, a tenu un langage très explicitement monarchique, et on dit même qu’il a hésité à faire son voyage de Saragosse, qu’il a refusé formellement d’aller jusqu’à Barcelone, parce qu’on lui préparait des ovations qui pouvaient avoir un caractère anarchique. La situation s’est donc éclaircie à Madrid sous le coup d’un danger pressant. L’union des deux généraux est redevenue un fait accepté par tous les partis, sauf par les progressistes les plus avancés ; mais cela suffit-il ? Si l’Espagne a besoin que le duc de la Victoire et le général O’Donnell vivent d’accord, elle a besoin surtout que cet accord se manifeste par un effort décisif pour mettre fin à une politique d’indécision qui laisse s’accumuler ou renaître tous les dangers, et ne songe à les combattre que quand ils deviennent intolérables. C’est cette politique qui depuis deux ans a produit plus de cent émeutes ou insurrections sur les divers points de la Péninsule. C’est cette politique qui laisse le pays sans régime politique déterminé, qui perpétue une situation exceptionnelle, qui ne touche aux finances que pour y porter le désordre ou pour paralyser les efforts de ceux qui voudraient les relever, qui crée le trouble partout où elle parait et va au-devant des difficultés les plus périlleuses.

CH. DE MAZADE.
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V. de Mars