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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1851

Chronique de la quinzaine - 30 avril 1851
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 577-592).

Chronique n° 457
30 avril 1851


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1851.

Nous arrivons enfin à l’époque où l’on pourra légalement aborder le grand problème de la révision. Le pacte sous l’empire duquel la France a vécu depuis trois ans a-t-il ou non mérité de durer encore ? La constituante de 1848 était-elle douée de manière à travailler pour un plus long avenir ? Les législateurs élus en 1849 croient-ils le pays assez protégé par la charte républicaine dont ils nous ont aidé à faire l’expérience, pour la léguer imperturbablement à une nouvelle législative, qui, pas plus qu’eux, ne soit à même d’y rien changer ?

Nous reconnaissons, disons-le tout de suite, nous reconnaissons un avantage très réel à la constitution de 1848, un avantage qu’elle ne pouvait pas ne point posséder, mais qui n’en a pas été moins précieux pour la paix publique elle a servi de barrière entre les passions rivales qui se fussent déchaînées de toutes parts ; n’eût été pour les retenir la loi quelconque d’une lettre écrite. Malgré ses imperfections et ses inconséquences, elle a exercé, elle a représenté tout au moins l’impassible autorité du droit positif en un moment de notre histoire où nous étions encore une fois violemment tentés de n’invoquer, d’un bord comme de l’autre, que le droit révolutionnaire du salut public. Tous les partis, les plus honorés même aussi bien que les plus détestables, se figurent trop volontiers qu’ils nous sauveraient d’un coup de baguette, si seulement ils avaient la permission de le donner. Lorsqu’on n’obtient pas cette permission, combien il est encore naturel d’avoir envie de la prendre ! La gloire, la jouissance de ce coup de baguette, c’est le rêve des partis ; mais c’est à rêver ainsi que les peuples perdent l’habitude d’un régime normal, et laissent tous les ressorts réguliers de leur existence se rouiller ou se détendre. Ce n’est point exister tout de bon pour un peuple que d’en être toujours à compter pour le lendemain sur les inspirations et sur les hasards d’une dictature patriotique. Il faut aux sociétés un fondement moins variable, un ordre moins arbitraire ; elles ont besoin d’une règle muette, qui leur offre à propos un recours assuré ; qui préside constamment, et par le fait seul de son institution, a leurs destinées diverses, qui les conduise et les juge, sans qu’elles aient à s’imposer d’efforts de tous les instans pour être conduites et jugées. Cette règle muette, c’est le droit positif qui contient, qui corrige le droit de nature, qui en restreint les libertés sauvages pour les transformer en libertés raisonnables, et qui élève l’homme à la hauteur du citoyen.

Nous ne voulons pas prétendre que la constitution de 1848 ait réalisé cet idéal du droit positif, tel que nous nous plaisons à le contempler. Elle a trop affecté de réserver dès le préambule ces droits antérieurs et supérieurs à toutes les chartes, dont la proclamation impérieuse n’est ni plus ni moins que la négation même du droit positif. Et cependant c’était déjà beaucoup d’avoir alors entre soi une convention obligatoire et formelle, dont le texte précis pût courir la société contre les interprétations pernicieuses que les individus s’aviseraient de donner aux dépens de tout le monde à ces fameux droits antérieurs et supérieurs qui leur étaient garantis. La charte de 1848 était sans doute subordonnée en principe à la théorie du sens individuel, qu’elle élevait pour ainsi dire au-dessus d’elle par cette vague indication de droits trop élastiques ; mais la pratique ne devait pas manquer de contredire et de paralyser la doctrine. C’était en vertu de leur sens individuel, de leur appréciation particulière du droit antérieur et supérieur, que les hommes du 13 juin 1849 en appelaient à l’insurrection contre la politique du gouvernement dans les affaires de Rome. C’était de par la même faculté d’appréciation personnelle que la montagne aurait proscrit, si elle l’avait pu, tous ceux qui votèrent la loi du 31 mai 1850. Pourquoi les hommes du 13 juin ont-ils été vaincus ? pourquoi, le 31 mai, leurs successeurs ne se sont-ils pas montrés ? C’est que, le 13 juin et le 31 mai le gouvernement et la société étaient restés dans les termes de la constitution, et gardaient ainsi pour leur cause cette force que prête l’appui d’un point fixe, lorsque tout flotte et branle alentour.

Qui sait encore où nous. auraient menés les jalousies mutuelles, la concurrence acharnée des opinions entre lesquelles le parti conservateur est fatalement divisé, si chacun n’avait craint d’ouvrir une brèche dans cette constitution, pourtant si fragile, de peur que ses adversaires ne s’y précipitassent avant lui, et ne prissent pour leur compte la place qu’elle défendait ? Si quelquefois, après de brusques éclats, après des ruptures menaçantes, nous avons eu de trop courts intervalles d’abnégation et de paix au sein du parti modéré, nous les devons ainsi a la constitution même, dont l’inviolabilité devenait pour tous la raison suffisante d’une trêve honorable, qui fournissait un terrain neutre où l’on pouvait respirer en commun, puisqu’il abritait tout le monde. On pensera peut-être que nous professons une gratitude excessive pour la charte de 1843, on dira que le mérite de cette constitution n’était en somme que d’être une constitution. En effet, c’était déjà bien quelque chose d’aborder là au sortir du chaos qu’il avait fallu traverser, et puisse ne pas venir un jour où, nous sentions mieux encore le prix que cela valait ! La constitution de 1848 ne nous a rendu que des services négatifs ; soit, mais c’étaient encore des services ; son principal titre à nos yeux mêmes, c’est d’avoir été un obstacle, mais, entendons-nous, un obstacle contre le mal au moins autant que contre le bien.

Nous ne sommes donc pas injustes pour la constitution de 1848, nous lui faisons la part belle ; nous nous sentons d’autant plus convaincus que son temps est fini. Ce n’est pas assez pour la loi politique d’un grand pays de n’être qu’un obstacle, il lui faut un autre caractère ; il faut qu’elle soit une force agissante et perpétuelle. La constitution de 1848 ne s’est pas trouvée pourvue de la sorte à son berceau. Son utilité n’a été, au contraire, qu’une utilité provisoire. Une fois donnés les mauvais élémens de cette constitution, elle est encore demeurée notre meilleure ressource contre de mauvaises conjonctures ; mais la France périt, si ces conjonctures ne changent enfin, si l’état général de dislocation et de morcellement pour lequel la constitution n’était qu’une sauvegarde et non point un remède, si cet état déplorable des intérêts et des idées ne s’améliore d’une façon définitive. Or, quel moyen de procurer cette amélioration, sans laquelle tout s’en va ? quel autre moyen que de refondre la constitution elle-même, qui tout à la fois entretient le mal et le neutralise ? Nous venons de dire le bon côté qu’elle avait comme symbole de la légalité : on tonnait assez les vices qu’elle tient de son origine, — l’incohérence de la lutte organisée entre tous les pouvoirs les contre-poids supprimés dans le gouvernement, et le reste… On ne se figure pas aussi bien l’effet chaque jour croissant de cette impuissance universelle, impuissance des partis contre la constitution, impuissance de la constitution à vivifier elle- même quoi pie ce soit, puisqu’elle n’a point été dotée du don d’être féconde, puisque l’article qui, dès le principe, en a paru le plus populaire, ç’a été celui qui permettait de la réviser.

Il ne faut pas s’y tromper ; la situation s’aggraverait d’autant plus que l’on s’obstinerait davantage à n’y point toucher. On a beaucoup parlé, dans ces derniers jours, des projets de désordre qui traîneraient dans les bas-fonds des factions extrêmes pour l’anniversaire du 4 mai. Les organes avancés de la presse radicale se sont crus eux-mêmes obligés de protester contre les exhortations anonymes d’un mystérieux comité de résistance, et l’on a opposé les bulletins aux bulletins. On a déclaré que la police seule pouvait inventer de pareilles horreurs, et les plus violens d’entre les radicaux ont recommandé la modération et la discipline dans les rangs de leur armée ; ils ont désavoué les barbares qui demandaient à si grands cris, pour assouvir leur fureur du plomb, du fer et du feu. Nous sommes très persuadés que les radicaux ne se connaissent pas bien entré eux nous sommes sûrs que l’échelle du radicalisme descend de degrés en degrés jusqu’à ce qu’on trouve tout en bas ces hordes farouches qui sortent de dessous les pavés dans les heures d’angoisses pour déshonorer par leurs exploits les révolutions légitimes, pour faire les révolutions criminelles ; nous admettons volontiers que les radicaux civilisés seraient les premiers dévorés par les radicaux sauvages : c’est pour cela que nous ne nous fions pas à eux, quand ils s’offrent comme les seuls, capables de nous protéger contre l’invasion. Qu’est-ce qui ressort en effet de ces publications, qui émanent ainsi l’une après l’autre de leurs sombres officines ? C’est que ces officines rivalisent d’atrocités dans leur propagande. À lire attentivement la procédure quasi-officielle qu’instruisent certains journaux au sujet du dixième bulletin, on apprend qu’il existe en réalité un comité central de résistance ; seulement il est d’accord, à ce qu’il paraît, avec le comité de la montagne parlementaire pour prêcher la patience, et il accuse de contrefaçon ou d’usurpation ceux qui prêchent la guerre. Mais voyez la différence des styles, et jugez de l’empire qu’auraient hiérarchiquement les uns sur les autres des hommes qui parlent ces différentes sortes de langages !

Les montagnards qui font des discours, M. Baudin, M. Baune, M. Madier de Montjau, en sont encore à la rhétorique de 93 : ils mettent des formes, et des formes classiques, dans leur homélie de pacification ; ils ont appris l’antithèse à l’école du poète qui les fréquente, mais qui ne signe pas avec eux. « Citoyens, soyez calmes, car vous êtes forts ; soyez confians, car la justice est de votre côté. Le repos dans la force n’est pas le sommeil dans l’indifférence. Otez au pouvoir tout prétexte de mal faire, forcez-le par la sagesse de votre conduite au respect de la paix publique, comme nous le forcerons, nous, par la fermeté de nos actes au respect de la constitution. Au cri d’alarme poussé par vos mandataires, vous que le sentiment du devoir tient toujours en émoi, vous levant tous comme un seul homme et confondus parmi vos représentans fidèles (j’incline à croire, pour plus d’une raison, que ce seraient les représentans qui seraient confondus parmi leurs fléaux), vous n’auriez qu’à vous montrer unis sous la bannière de la république, pour faire rentrer dans le néant les ennemis du peuple ! » Le néant est une image un peu vieillie ; mais voilà du moins des gens bien élevés, qui savent ce que parler veut dire, et qui ménagent leurs termes. Comparez-les maintenant à ces autres apôtres de douceur et de résignation dont voici la harangue, et demandez-vous de quel côté serait la suprématie le jour où l’on se disputerait au lieu de s’accorder !

« Vous tous, qui supportez seuls le fardeau de la société sans recueillir aucun des avantages qu’elle vous promet, vos souffrances auront bientôt un terme ! Encore un an de patience, et le baume de l’égalité cicatrisera vos plaies ! Vos oppresseurs en frémissent, l’épouvante s’est emparée des exploiteurs de tout ordre. Comme des bêtes fauves auxquelles on, veut enlever leur proie, ils exhalent leur fureur en rugissemens ; ils voudraient pouvoir nous broyer tous sous leurs dents carnassières… Ils n’abandonneront pas le terrain, soyez-en sûrs, sans laisser derrière eux une traînée de sang… Tenons-nous plus que jamais sur le qui vive, et attendons-les venir. Ils ’annoncent niaisement une émeute pour le 4 mai. Qu’ils se tranquillisent ! Des émeutes ! Notre discipline les rend désormais, impossibles. »

Telle est l’éloquence authentique et certifiée conforme du véritable comité de résistance ; on veut prouver ainsi qu’il n’est pas le même que le comité réputé faux dont le chef-d’œuvre a paru le premier. « Soyons énergiques, s’écriait celui-ci ; que 1851 comble la lacune laissée en 1793, et tout sera dit. » Nous ne voyons pas après tout pourquoi il n’y aurait pas ainsi un troisième comité, non moins authentique que les deux autres, qui voulût pour sa part que tout fût dit dès à présent Nous sommes pourtant de l’avis de l’autre ; : il n’y aura pas d’émeute le 4 mai, la discipline est trop bonne. Ces quelques enragés qui font à leur aise des rêves de sang, ou qui peut-être s’y amusent par passe-temps littéraires, ces minorités exécrables composées de rhéteurs ou d’assassins, ne se glissent que par surprise de la queue à la tête d’un parti. La tête est trop sur ses gardes pour se laisser engager dans une bataille désespérée, quand elle a tout le droit possible de nourrir l’espérance d’une victoire que nos divisions lui livrerait à bien moindre prix.

Ce ne sont pas, en effet, ces sottes d’horreurs qui sont le côté le plus grave de la situation. Nous soupçonnons même les journaux qui ont l’air de les exploiter de viser un peu à l’intimidation du pauvre monde. De deux choses l’une au bout du compte : où il n’y a sous tout ce tapage de guillotine que des fanfaronnades de cerveaux pervertis, et leurs auteurs ne méritent que les verges et les sifflets, ou il y a réellement sous nos pieds un certain nombre de bêtes fauves, comme dit le 10e bulletin, le véritable, et alors il faudra voir si la bête aura raison de l’homme, ou l’homme de la bête. Ce n’est pas un combat qui dure bien long-temps. Le mal qui dure, la mort qui se répète tous les jours, c’est la lente agonie d’une société délabrée qui s’affaisse sur elle-même et succombe faute d’un pouvoir pour la soutenir. L’assemblée nationale et le président de la république ne sauraient assez ouvrir les yeux avant qu’il soit trop tard. Quiconque a sa part d’action dans le pays doit regarder en face le péril de cette épreuve suprême qu’il va subir. Dès à présent, on sent partout que la machine s’arrête peu à peu d’elle-même, comme s’arrête la machine humaine à mesure que la paralysie gagne le système nerveux. Le pouvoir disparaît d’avance par cela seul qu’on est d’avance averti qu’il doit disparaître. Les transactions de toute espèce deviennent chaque jour plus rares, parce que chaque jour on est plus proche du moment où l’on ne saura plus du tout quelle autorité les garantira. La fabrique de Lyon ne marche plus qu’à peine ; l’industrie n’ose pas risquer ses capitaux dans des entreprises à long terme ; le commerce réduit ses spéculations et son papier ; les propriétés ne se vendent plus qu’au rabais. Les marchandises restent donc de plus en plus sans débouchés, les ouvriers sans travail, les propriétaires sans fermages, et nous ne sommes encore tout au plus qu’à une année du terme auquel la crise doit s’accomplir ! Que sera-ce lorsque la crise approchera davantage, lorsque le pouvoir n’aura plus devant lui des mois et des semaines, lorsque les jours et les heures lui seront comptés ? Qui pourrait de sang-froid, dans l’assemblée, s’habituer à l’idée de la condition où le pays sera tombé, lorsque l’assemblée n’aura plus elle-même qu’une existence précaire ?

Que l’on n’oublie pas l’état de choses auquel on aboutissait sur la fin de la constituante, et alors pourtant on envisageait avec empressement un meilleur avenir. Où en serait-on en 1852 entre une assemblée démoralisée par la conscience de sa fin prochaine et un avenir inconnu ? Il n’est point d’argument qui doive peser sur les consciences des membres de l’assemblée nationale d’un poids plus irrésistible. On verra quels seront ceux qui, pour garder jusqu’au bout l’ombre d’une autorité sans vertu, n’auront pas de scrupule de plonger la France dans cette mortelle langueur qui la gagne déjà, ceux enfin qui, en repoussant jusqu’au bout la révision, voudront de gaieté de cœur abandonner à la loterie des aventures les destinées de leur patrie. Nous ne nous faisons pourtant pas d’illusion à ce sujet-là. Nous n’ignorons pas toutes les difficultés qu’on aura devant soi pour arriver au but ; nous croyons néanmoins qu’il est trop indispensable de l’atteindre pour qu’une persévérance convaincue et dévouée ne l’atteigne pas encore à temps. La révision est le salut de tout le monde ; n’importe, il y en aura qui la refuseront : ce sont ces absolutistes rouges ou blancs, dont nous avons assez parlé, qui ne jurent que par le droit divin de la république ou par le droit divin de la royauté. Il y en aura qui la marchanderont, ceux par exemple qui voudraient de bonne foi qu’on retirât la loi du 31 mai avant de nommer la nouvelle constituante, comme si les ordonnances du gouvernement provisoire d’où sortait la constituante de 1848 étaient pour la qualification du droit électoral un titre plus haut et plus sacré que la loi solennellement votée par la majorité des représentans de la France. D’autres encore prétexteront qu’ils n’entendent point laisser des élections si importantes sous l’influence actuel le du pouvoir exécutif, comme si le gouvernement dominait à sa volonté les résultats du suffrage universel, comme si le gouvernement provisoire avait empêché les élections de la constituante qui l’a renversé, comme si le gouvernement du général Cavaignac avait empêché l’avènement du prince Louis Bonaparte à la présidence.

Ces objections tomber ont en leur temps devant la nécessité qui presse tout homme raisonnable de disputer de son mieux au hasard la conduite des événemens. L’évidence se fera. On comprendra que, pour tous les drapeaux dans cette mêlée où ils sont engagés, il n’y a plus de retraite honorable qu’à la condition de s’abriter derrière une injonction décisive de la volonté nationale. Orléanistes, ou légitimistes, bonapartistes ou républicains purs, tous ceux qui ne voudront pas déserter leur devoir de citoyen n’auront plus qu’à se ranger sous la loi qui édictée par une assemblée régulièrement investie d’un mandat spécial. Il n’y aura plus alors d’autre solution à chercher que celle qui aura été l’expression du vœu constitutionnel. Vienne la république, elle sera cette fois plus légale qu’on ne l’a pu faire au 4 mai 1848, lorsqu’il ne restait qu’à la sanctionner. Vienne la légitimité elle-même : elle n’en sera pas plus, il est vrai, un sacrement et un dogme ; elle sera un fait reconnu par la majorité de la nation, et à ce titre accepté de ceux même qui lui contesteraient la souveraine origine de ses droits antérieurs. À ce propos, nous ne pouvons passer sous silence la campagne inattendue que dirigent aujourd’hui, dit-on, en faveur de ces droits suprêmes, des hommes d’état très bien déguisés en journalistes.

Il n’avait d’abord été question de ce qu’on appelle la fusion qu’en assez petit comité. La fusion a cependant aujourd’hui un organe accrédité qui la représente devant le public et la recommande de la manière qu’on a cru la plus persuasive. Nous étant déjà exprimés avec franchise sur cet expédient politique, nous ne trouvons pas trop difficile de caractériser aussi sincèrement la position où ceux qui le prônent encore viennent de se placer.

Cette position est toute en deux points qui ne nous paraissent pas se prêter mutuellement beaucoup de force, et que l’on affaiblit plutôt l’un et l’autre en les soutenant tous les deux à la fois. On déclare que l’on se met en campagne pour convertir le pays à l’idée de la fusion : c’est le premier point ; mais on déclare aussi que l’on est, pour sa part, tout converti d’avance, en cas de besoin, à une idée pourtant très différente, à la prolongation des pouvoirs du président de la république : c’est le second point de la thèse. On ne s’est ainsi déterminé à planter solennellement le drapeau de la fusion monarchique qu’en accompagnant la cérémonie d’une réserve expresse ail bénéfice de la prorogation présidentielle, et il est à remarquer que dans la nuance où rentrent, par leurs antécédens, les principaux promoteurs de la fusion, personne n’avait accordé à la prorogation du président une adhésion aussi catégorique que l’a été la leur, malgré sa forme conditionnelle, le jour où ils ont tendu leur autre main au parti légitimiste.

Ils ont un double désir, le désir très ardent, très expansif de rétablir en France la véritable royauté telle qu’ils la comprennent maintenant, puis en seconde ligne, et à défaut de cette satisfaction souveraine, le désir médiocre, soit, mais avoué, ce qui est bien quelque chose, de continuer tout bonnement le statu quo. Il est probable que, s’ils avaient été entièrement possédés par le plus vif de leurs deux désirs, ils n’auraient point eu tant de hâte d’inscrire, pour ainsi dire, en marge celui qui les préoccupait le moins, et il faut qu’ils aient pensé que cet article supplémentaire de leur profession de foi avait aussi son importance pour l’avoir enregistré si vite à côté de l’article capital. Ils seraient du premier ban de la légitimité ; ils ne seront qu’à l’arrière-ban du bonapartisme, mais enfin ils y seront, et ils ne détestent point qu’on le sache. Ils aimeraient mieux que le pays se sauvât par une porte que par l’autre : ils font en conscience les honneurs de la grande, ils passeront néanmoins par la petite avec tout le monde. Ils parlent cependant à merveille de la régénération héroïque qui suivrait dans un avenir quelconque la nouvelle union des familles royales : seulement, comme le temps n’est point à l’héroïsme, ils se précautionnent en conséquence et se rabattent sur des voies plus ordinaires. Si ce n’est pas pour couvrir la retraite qu’ils prêchent l’héroïsme, toujours est-il qu’ils ne se la refusent point ; on n’est jamais obligé de brûler ses vaisseaux.

Nous nous contentons d’indiquer la mauvaise apparence de cette fausse situation des fusionistes ; nous ne voudrions pas appuyer davantage. Cette situation d’ailleurs s’explique assez naturellement pour qu’il n’y ait point lieu d’y chercher d’autre mal. Nous avions dit que la fusion serait bientôt conclue entre les chefs de partis, entre les dynasties elles-mêmes, lorsqu’elle serait opérée dans l’opinion publique qu’il ne servait pas à grand’chose, de négocier entre soi la possession de ce qu’on ne tenait encore ni d’un côté ni, de l’autre, et que c’était un peu trop la vieille histoire de la peau de l’ours, pour qu’il fût très à propos de la recommencer. Qu’est-il arrivé ? Des hommes graves, des hommes éminens se sont assis autour d’un tapis vert, en s’annonçant dès l’abord qu’ils avaient la meilleure intention de s’embrasser tous. Comme ce sont des gens polis, quoiqu’ils ne pensent pas de même, ils ont évité dans l’entretien, avec beaucoup de convenance, les mots qui les auraient réciproquement blessés, réciproquement ils se sont toléré certaines formules qui n’en continuent pas moins de leur déplaire ; il a été réglé de la sorte qu’il n’y avait plus de dissidence possible entre des personne, si complaisantes, et la fusion s’est trouvé définitivement consommée. Et puis après ? Après, on n’en est pas plus avancé, puisqu’on fait pour tout chef-d’œuvre la besogne qu’il était très loisible de faire sans un si grand manége : — on attend la France. À quoi bon alors ces éclatantes résipiscences dans des ames qui n’ont pas toujours été si timorées, ces sacrifices de principes et de souvenirs, ces doctrines monarchiques qui ne relèvent une monarchie qu’aux dépens de l’autre, celle qu’on a combattue aux dépens de celle et qu’on a servie ? A quoi bon la fusion faite et parachevée dans un salon, signée et contresignée dans un journal, si l’on n’a point par devers soi l’acceptation de la France ? Et certainement on ne se dissimule pas que la France n’est point acquise, lorsque, tout en lui prêchant la solution que l’on dit suprême et nécessaire, on lui permet si aisément une solution de circonstance. Inventer la fusion pour aboutir en fait et en dernier ressort à la prolongation de la présidence, c’est peut-être démontrer que le pays n’a pas d’autre ressource disponible, mais c’est aussi prendre par le plus long et faire un chemin qu’on eût gagné de toute façon à s’épargner. Voilà ce qu’il en revient d’avoir célébré si bruyamment cette alliance nouvelle, qui pouvait, à bon droit, paraître moins urgente ; on ne veut point l’avoir conclue pour rien, on s’est condamné soi-même à en tirera parti : il faut qu’il sorte quelque chose de ces touchantes accordailles entre orléanistes et légitimistes, fût-ce la prorogation du président. Le résultat ne serait certes point méprisable, si seulement on le poursuivait assez franchement pour ne pas le compromettre.

On le compromet, comme on compromet tout à jouer un jeu impossible, à fabriquer un parti avec une idée de convention. Les partis ne vivent que s’ils sont bâtis de chair et d’os ; les arrangemens les plus ingénieux et les plus vertueux ne suffisent pas encore à faire un parti, s’ils reposent en l’air. Les idées de l’abbé de Saint-Pierre étaient fort estimables ; elles n’ont enfanté jusqu’à présent que les amis de la paix, qui ne sont point un parti. L’idée de la fusion est à peu près du même ordre ; elle ne respire que la générosité ; il ne lui manque, en revanche, que ce fond solide et substantiel où s’enracinent les idées qui mènent les hommes. Voyez aussi comme on s’embarrasse, comme oui s’empêche soi-même à son service, comme tout y est contradictoire, parce que rien n’y vient de nature. On gâte l’une par l’autre les deux causes que l’on défend ensemble, la cause de la prorogation et celle de la fusion la fusion en montrant qu’elle n’est point chose si sûre, qu’il n’y ait une autre sûreté ailleurs ; la prorogation, en la reléguant d’avance à l’état de pis-aller. Était-ce là ce qu’on cherchait au prix de tant d’efforts, et la France en est-elle mieux pourvue ? Autant valait demeurer tranquille et pratiquer en paix la sainte vertu de patience. De toutes les vertus qui sont nécessaires aux hommes d’état de ce temps-ci, c’est celle qu’ils possèdent le moins. Ils ne sont jamais assez persuadés que la patrie ne se passera point d’eux ; ils se croient trop obligés de prendre position pour qu’elle ne les oublie pas. Il y avait à Rome un moyen très simple d’annoncer au peuple qu’on briguait ses suffrages on se mettait en évidence sur le Forum avec une robe blanche, et l’on appelait ainsi les regards. Nos modernes candidats ont remplacé ce procédé trop primitif par un autre plus savant et quelquefois surtout plus coûteux ; ils se composent à tout prix une attitude politique. L’ambition de l’attitude est le premier degré dans l’ambition du pouvoir, et souvent ; lorsque celle-ci a cessé ou paraît avoir cessé de subsister, l’autre survit encore.

Le plus notable des événemens extérieurs de ces derniers jours, celui qui a causé le plus de bruit, sinon celui qui aura eu le plus d’effet, c’est l’insurrection avortée du maréchal Saldanha contre le gouvernement de la reine de Portugal. L’histoire de cette insurrection a cela d’assez particulier que le désordre y garde encore, pour ainsi dire, une physionomie nationale, et ne s’est point calqué sur les procédés ordinaires de la démagogie européenne. On a dit cependant que les meneurs de cette démagogie essayaient déjà d’organiser une succursale à Lisbonne ; mais on voit, rien qu’au début même du mouvement si site arrête par l’énergique initiative de la reine dona Maria et du roi Ferdinand, que la guerre civile se serait probablement toujours faite à l’ancienne mode. Il peut sembler que ce soit une triste consolation, c’en est une pourtant de penser que par-dessus tous les maux invétérés de son régime intérieur le Portugal n’a pas encore précisément à subir le mal moderne de la propagande radicale. Ce n’est point, il est vrai, la nature du pays de se prêter beaucoup à une agitation de ce genre : le Portugal est, comme l’Espagne, plus ou moins préservé, par le caractère même de sa population, du trouble des questions sociales. Il n’y a point, jusqu’à présent, beaucoup de place pour les fureurs qu’elles soulèvent ailleurs sur cette terre de la Péninsule, où l’on vit si aisément au soleil, où le sentiment d’une égalité, primitive subsiste avec assez de force pour que la différence des conditions n’y soit point encore un sujet d’implacables jalousies. Aussi, quand il s’agit de préparer une révolution à Madrid ou à Lisbonne, on ne s’y prend pas en remuant des clubs, on travaille tout bonnement l’armée. Le peuple ne montrant point de goût ou d’aptitude pour la fabrication des barricades, il n’y a presque point d’émeute que ce ne soit une conspiration militaire. Les généraux, dans l’un et l’autre royaume péninsulaire, sont au premier rang parmi les hommes politiques : quand les autres moyens leur manquent pour arriver au pouvoir, ils trouvent très simple de prendre ceux de leur métier. Pour peu que le général qui s’est prononcé ne tombe pas tout de suite en une minorité trop visible, comme il paraît que c’est le cas du maréchal Saldanha, la guerre dure, et tout le débat politique se résout ainsi par la prise d’une forteresse ou par le succès d’une campagne. Une armée de soldats mutinés, un conseil d’officiers qu’on a entraînés avec soi dans la révolte, la lutte irrégulière qu’il faut soutenir dans le camp même du gouvernement, ne sauraient être la meilleure école pour former un homme d’état ; aussi ne faut-il- pas s’étonner qu’à bien peu d’exceptions près tous ces capitaines qui ont gagné leur importance dans les guerres intestines de la Péninsule n’en aient point fait toujours l’usage le plus patriotique. C’est ce que prouve surabondamment l’aventure du maréchal Saldanha.

Cette aventure elle-même est encore un contre-coup de la crise ministérielle qui a privé l’Espagne des vigoureuses directions du général Narvaez. Il est presque impossible qu’une émotion politique surgisse à Madrid sans réagir à Lisbonne. Ce n’est pas qu’il y ait une sympathie quelconque entre les deux peuples ; tout au contraire, ils sont, comme on sait, aussi éloignés l’un de l’autre par leurs mutuelles répulsions qu’ils sont rapprochés par les territoires ; ils affectent de ne correspondre en rien, et il faut la suprême ignorance de la jeune Europe, ou, si l’on veut, son suprême mépris des réalités ; pour rêver la future fraternité d’une république péninsulaire. Néanmoins il n’est pas à contester que le plus petit des deux états ne doive toujours à peu près graviter dans l’orbite du plus grand ; et quand l’influence des modérés l’emporte à Madrid, elle est aussitôt très puissante au palais de Las Necessidades ; l’inverse va de soi. Le général Narvaez était le véritable garant du maintien de l’ordre établi dans toute la Péninsule ; il le maintenait comme il pouvait au milieu des tracasseries et des embarras que lui suscitaient ses ennemis de cour plus encore que ses ennemis de tribune ; il gouvernait en comprimant, mais enfin il gouvernait. Depuis qu’il est sorti des affaires, les partis ont repris un train bien autrement vif, soit à la chambre, soit dans le pays ; le ministre Murillo n’a pas su leur imposer assez, parce qu’il a trop montré qu’il tenait beaucoup à se différencier du cabinet qu’il remplaçait. Il a rompu de la sorte une tradition d’autorité qui était sa meilleure force ; et il s’est vu battre, comme nous l’avons dit, sur le terrain parlementaire dans une question où le seul sentiment de l’honneur espagnol aurait dû le protéger.

On se rappelle que la reine Isabelle, en ouvrant les cortès au mois d’octobre de l’année dernière, avait promis, dans un paragraphe spécial de son discours, un prochain règlement de la dette étrangère. Nous avons, il y a quelque temps, expliqué nous-mêmes ici la façon au moins expéditive dont M. Bravo Murillo se proposait de liquider au meilleur marché possible la situation de son pays ; nous répétons l’explication. Supprimer sans autre cérémonie la moitié des intérêts arriérés, réunir l’autre moitié au capital primitif et ne payer d’intérêts nouveaux sur ce capital ainsi consolidé que dans des proportions si lentes à croître, qu’il eût fallu dix-neuf années pour atteindre seulement le taux de 3 pour 100, — tel était le plan commode que M. Murillo n’a pu cependant faire passer aux cortès. Faute d’influence et de consistance le ministère espagnol a succombé devant le plan beaucoup plus commode encore de M Millan Alonso, qui ne voulait rien payer du tout aux créanciers de l’Espagne, et démontrait avec effusion tout le parti que l’Espagne avait à tirer de son argent plutôt que de solder ses dettes. M. Murillo en appelle maintenant à des élections générales, et, sous la première impression de surprise et de chagrin que lui avait causée cette défection de la majorité, il ne s’était point, à ce qu’on assure, montré trop hostile aux candidatures des progressistes. MM. Olozaga, Cortina, Mendizabal, San-Miguel, se mettaient sur les rangs sans être beaucoup contrariés par l’administration. On comptait qu’il y aurait jusqu’à soixante progressistes dans la prochaine assemblée. Les événemens de Portugal auraient, dit-on, à leur tour, arrêté le cabinet espagnol sur la pente où il se laissait couler et mis un terme à dès capitulations dangereuses.

Les événemens de Portugal sont ainsi de toute manière en contact avec les affaires d’Espagne ; ils ont cependant aussi leurs causes plus intrinsèques. Pour gouvernée les royaumes péninsulaires, il a surtout été besoin jusqu’ici de financiers et d’hommes de guerre. Les deux premières conditions d’existence dans ces états ébranlés par de continuelles secousses, c’étaient plus encore qu’ailleurs une armée qui tint le pays en paix, un trésor qui défrayât l’armée ; l’un ne pouvait aller sans l’autre : point de soldats sans argent, point d’argent sans soldats. L’Espagne a su résoudre le problème, grace à deux hommes qui se sont partagé la tâche, et l’ont tirée de l’abîme où l’avaient jetée depuis tant d’années l’indiscipline militaire et le gaspillage des deniers publics. M. Mon a réorganisé les finances en même temps que le général Narvaez réorganisait l’armée, et ils ont donné assez d’ascendant au régime qu’ils instituaient pour qu’il pût même fonctionner sans eux. Le Portugal n’a pas eu jusqu’ici cette bonne fortune qui est échue à ses voisins. On a quelque raison d’espérer que son gouvernement sera désormais plus affermi, maintenant que cette infructueuse tentative du maréchal Saldanha n’a fait que prouver en sa faveur. Cet affermissement est bien nécessaire pour permettre au pays de sortir des vieilles ornières où il s’est ruiné : on ne doit pas méconnaître que le malaise général dont il souffre déjà de si longue date contribue à produire les agitations qui l’inquiètent.

En Portugal comme en Espagne, les besoins d’argent ont toujours été la grande question, et les : habitudes du pays en matière d’économie publique et privée n’étaient pas de nature à diminuer cette difficulté-là. La sévérité de nos usages administratifs, celle de notre comptabilité financière, ne nous préparent pas à comprendre ce laisser-aller en toute chose, qui semble une condition normale dans des états où il est resté beaucoup de souvenirs de l’ancien absolutisme sous l’apparence même des formes constitutionnelles. Ce n’est point, à coup sûr, avec ce laisser-aller que l’on peut pourvoir aux exigences d’un gouvernement régulier. Le Portugal ne représente par son territoire que le cinquième, par sa population et son revenu que le quart ou à peu près de l’Espagne ; il a cependant à entretenir une cour, des troupes, une armée de fonctionnaires. La cour en un si petit royaume est le point de mire de toutes les critiques, rien n’y passe inaperçu ; on n’y risque point une dépense qui ne soit contrôlée par une rumeur très volontiers malveillante. Les grands personnages du pays seraient de leur côté encore plus volontiers magnifiques ; il faut donc se procurer de l’argent à toute force, anticiper sur les revenus publics en en laissant le tiers ou le quart aux rares capitalistes assez osés pour risquer leurs avances, suppléer enfin à tout prix au déficit du trésor et quelquefois à l’insuffisance des traitemens.

Que ce soient là de bonnes recettes d’administration, personne ne voudrait le prétendre ; le mal heur est qu’elles se transmettent à travers toutes les révolutions ministérielles. Le comte de Thomar, M. Costa Cabral, a du moins eu ce mérite de chercher à se frayer d’autres voies pour dégrever la situation. Il a voulu faire ressource des douanes ; il a montré vis-à-vis de l’Angleterre une indépendance qui lui a valu les colères de toute la presse anglaise, et ce n’a pas été trop de l’échec du maréchal Saldanha pour ramener le Times à des sentimens plus équitables par rapport au vainqueur. M. Costa Cabral avait en effet élevé d’une manière assez sensible les droits d’importation sur les marchandises anglaises, qui depuis un siècle et demi entraient en Portugal à la faveur d’un tarif illusoire. Tout le goût que nous professons pour la liberté du commerce ne saurait cependant nous faire regretter que le Portugal essayât ainsi de se dérober quelque peu, si tard que ce fût, aux conséquences du traité de Méthuen. Le premier ministre, de dona Maria da Gloria avait encore un autre tort vis-à-vis de l’Angleterre : il ne se prêtait pas très volontiers à ces réclamations des sujets britanniques, qui bien ou mal fondées trouvent auprès de lord Palmerston un si ardent et quelquefois un si brutal appui. Lord Palmerston lui reprochait en revanche d’être à la dévotion du général Narvaez, quoique ce fût assurément une politique plus opportune et plus sensée de s’entendre avec l’Espagne que de se donner aux Anglais. Cette froideur très déclarée entre le cabinet de Lisbonne et celui de Londres a sans doute encouragé le maréchal Saldanha dans cette entreprise, dont la chute du ministère Narvaez lui aura suggéré l’idée.

Le duc de Saldanha a passé sa vie à courir tous les partis, sans garder envers aucun d’eux les sermens qu’il leur a successivement prêtés. Petit-fils de Pombal par sa mère, il a de bonne heure considéré le pouvoir comme un patrimoine de famille, et n’a guère tenu de compte des opinions politiques qu’autant qu’elles servaient ses ambitions personnelles. Il a rendu certainement de grands services à la maison de Bragance ; il en a été récompensé : les places, les pensions, les honneurs lui ont été prodigués. Il a siégé dans les conseils de la couronne, il a représenté le Portugal, auprès des principales cours européennes ; mais, aux divers momens de sa carrière il a poussé si loin ses prétentions dictatoriales, que faisant compter tout le monde avec lui, il ne voulait lui-même compter avec personne. Il a donné ce spectacle, que nous avons vu du reste chez nous, ce singulier spectacle d’un homme d’état mettant tout son orgueil à quitter les affaires quand une fois il les avait prises, comme il le mettait à les prendre quand il ne les tenait pas. Aussi, toujours à la façon de nos politiques, il n’est jamais sorti du pouvoir sans entrer aussitôt dans l’opposition la plus vive : il est allé cette fois jusqu’à la révolte ouverte, sans prendre à peine le soin de déguiser les motifs qui l’y entraînaient, sans cacher sa passion jalouse contre le comte de Thomar.

Lorsqu’en 1847 le Portugal eut sa part de cette agitation qui précéda dans presque tous les petits états de l’Europe le contre-coup de notre mouvement de 1848, Lisbonne fut sauvée par le maréchal Saldanha lui-même de l’attaque des septembristes. Il devint alors le premier ministre de la reine ; et il gouverna jusqu’au mois de janvier 1849. Le maréchal, qui accuse aujourd’hui la corruption du gouvernement de M. Costa Cabral, doit cependant se rappeler que tout le temps de son ministère il fut en butte aux mêmes attaques, et se trouva fort embarrassé d’y jamais répondre d’une façon décente. Ainsi affaibli dans les cortès, le maréchal, qui n’était pas non plus en très bonne position vis-à-vis du dehors, fut remplacé tout d’un coup par le comte de Thomar, qui reprit le poste où l’appelaient et la préférence de la reine et ses bons rapports avec l’Espagne et la France. Le maréchal lui voua aussitôt une implacable inimitié, et il a employé ces deux dernières années à lui faire une guerre incessante dans les cortès. Il semblait que cette guerre dût suffire pour renverser le nouveau ministre. Le frère du comte de Thomar, M. Silva Cabral, mortellement brouillé avec lui depuis 1848, s’employait sans relâche à réunir toutes les oppositions en un même faisceau, à réconcilier les septembristes avec le général qui des avait battus. Néanmoins la majorité parlementaire s’obstinait à demeurer fidèle au gouvernement. C’est le maréchal lui-même qui le confesse dans cette étrange épître qu’il a cru devoir écrire au duc de Terceira. Deux ans d’attente et d’efforts inutiles avaient lassé sa résignation et envenimé ses rancunes. Il est parti un soir de Lisbonne avec le plus grand sang-froid du monde pour commencer la guerre civile ; il avait présidé le matin l’assemblée d’une compagnie qui se forme pour l’exploitation de chemins de fer et de bateaux à vapeur ; il avait été de là siéger à la chambre des pairs, il avait assisté à la réception de la reine et baisé respectueusement la main de sa majesté ; puis il s’en est allé comme de coutume à sa maison de campagne de Cintra, et le ministère n’a su qu’il s’agissait d’un pronunciamiento que plus tard, lorsqu’on a appris que cinq ou six aides-de-camp du maréchal avaient couru le rejoindre.

Les déceptions ont bientôt commencé ; elles n’étaient que le juste châtiment de cet étrange libérateur qui, pour sauver le pays des abus qu’il dénonçait et rétablir la sincérité d’un bon gouvernement constitutionnel, ne voyait pas de meilleur remède qu’une insurrection militaire. Cette lettre au duc de Terceira dont nous parlions tout à l’heure est curieuse à plus d’un titre. Elle est un l’emphase péninsulaire encore plus marquée chez les Portugais que chez les Espagnols. Le comte de Thomar est désigné là comme « un homme fatal ; » et le factieux, qui ne craint pas de s’en remettre à la soldatesque du sort de son pays, invoque « le tribunal inexorable de l’histoire et les lois éternelles de la morale. — Laissez-moi vous rappeler que, si la justice de Dieu est dans le ciel, les lois de la morale ne sont pas abolies sur la terre. Cette insurrection ne sera pas une lutte de partis… elle représente seulement la lutte de la nation contre la mort qu’on lui a préparée de longue main par une série de souffrances, etc. » Ce qui n’est plus de l’emphase, ce qui est un bel et bon artifice de rhétorique prétorienne, c’est l’argument du vieux maréchal pour justifier sa levée de boucliers ; nous le recommandons aux futurs Césars de M. Romieu. — La révolution était imminente, dit le duc de Saldanha, il n’a vu qu’un moyen d’empêcher le peuple de la faire, c’était de la faire lui-même avec des soldats : si les soldats n’y suffisent pas, il laissera le champ libre au peuple, comme il a pris son parti de recourir aux soldats, quand il a compris « l’inanité des moyens légaux. » Les révolutionnaires parlent tous le même langage malgré la diversité des circonstances et des lieux.

Ce langage n’a cependant guère servi le duc de Saldanha. Non-seulement il n’a pu gagner le duc de Terceira qui occupait Santarem, le comte de Casal qui défendait Oporto ; mais il a échoué au début même de l’expédition devant la résistance d’un simple sous-officier. C’est peut-être la première fois, dans ces tourmentes militaires du Portugal, qu’un subalterne ose prendre sur lui de résister en face au commandement illégal d’un chef supérieur. C’est un symptôme qui n’a pas été perdu pour ceux qui connaissent le pays. Et voyez la grande vertu du devoir accompli avec cette stricte obéissance, à quelque étage que ce soit ! L’humble sous-officier qui arrêta quelque temps à Mafra les pas du maréchal a peut-être ainsi contribué plus que personne à la prompte répression de l’anarchie qui commençait. C’est grace à ce retard inattendu que le roi Ferdinand a pu devancer les rebelles dans Santarem. Il est probable que le duc de Saldanha, privé maintenant de tous les appuis sur lesquels il avait trop compté, n’a plus qu’à chercher un refuge en Espagne. Il faut se féliciter que sa coupable, tentative n’ait pas fait plus de victimes en faisant plus de dupes.

Au milieu même de ces événemens qui ont failli être si graves, le cabinet de Lisbonne signait avec le ministre de France, M. Adolphe Barrot, une convention que nous devons signaler comme un pas de plus, dans une voie où nous ne saurions trop encourager les gouvernemens. Par la convention du 12 avril, le Portugal est désormais interdit à la contrefaçon étrangère ; c’est une porte de plus fermée maintenant aux pirates industriels de la Belgique ; c’est une nouvelle garantie pour l’un des droits que l’Europe civilisée a peut-être le plus de raisons d’inscrire dans ses codes internationaux, pour le droit de la propriété littéraire. Si la Belgique ne s’assure pas un jour ou l’autre l’honneur de renoncer d’elle-même à ce fâcheux brigandage qui n’est profitable qu’à quelques individus, et dont les mauvais effets rejaillissent sur la nation tout entière ; si la Belgique tarde quelque temps encore à supprimer ses contrefacteurs, il faut espéré qu’ils trouveront à la fin devant eux un blocus de plus en plus hermétique. La convention portugaise, obtenue par la persévérance de M. Adolphe Barrot, est peut-être encore plus complète que celle que son frère, M. Ferdinand Barrot, a signée avec la Sardaigne. Nous avons tout sujet de croire que l’activité consciencieuse de M. de Billing ne réussira pas moins bien à La Haye, où il a été envoyé pour suivre spécialement cette négociation.

Les chambres hollandaises ont pris, comme la nôtre, et comme le parlement anglais, leurs vacances de Pâques. Ce repos n’était pas inutile après les travaux multipliés auxquels on a dû se livrer un préparant les lois relatives à l’organisation communale et à l’organisation judiciaire. Parmi les lois qui ont été votées avant la suspension des séances, il en est une qui intéresse très vivement toute une branche assez considérable de l’industrie néerlandaise Cette loi diminue la rigueur des prescriptions qui fixaient jusqu’ici l’ouverture de la pêche du hareng. Le hareng, qui a fait jadis la fortune de la Hollande, ne laisse pas d’être encore un produit très important pour ses armateurs. Le nouveau règlement leur accorde plus de latitude, malgré certains préjugés qui avaient jusqu’ici restreint le temps légal de la pêche. Les affaires maritimes vont d’ailleurs changer de main. Le ministre de la marine, M. Lucas, a donné sa démission ; le ministre de la guerre, M. Spengler, est provisoirement chargé de l’intérim : on ne sait point encore à qui reviendra ce département, dont la bonne gestion est d’un intérêt si pressant pour la Hollande. L’un des plus distingués entre tous ceux qui l’ont occupé, le vice-amiral Van den Bosch, vient de mourir. Il commandait les forces navales aux Indes, et il avait rendu de très grands services par des travaux de toute sorte, notamment par les travaux hydrauliques qu’il avait dirigés dans les possessions d’outre-mer c’était ce savant homme qui avait aussi vaillamment présidé aux dernières opérations de la flotte contre les Chinois mutinés de Bornéo et les pirates de l’archipel ; il venait de terminer une inspection à Java, lorsqu’il a été frappé de la maladie qui l’a enlevé. Son successeur sera, dit-on, le contre-amiral Van der Plaat. Le gouverneur général encore en exercice, M. Rochussen, se prépare à revenir dans la métropole, aussitôt que M. Duysmaer Van Twist aura été installé à sa place ; il s’applique, en attendant, à réaliser la fortune colossale qu’il possédait aux Indes. Les nouvelles de ces lointaines colonies sont d’ailleurs plus rassurantes, et confirment une amélioration progressive dans l’état des finances ; cette amélioration se fait également sentir à l’intérieur : le trimestre échu du budget des recettes présente sur le trimestre correspondant de l’année 1850 un excédant d’un million de florins.

On parle vaguement en Belgique d’une nouvelle modification ministérielle. Cette crise serait amenée par les lois d’impôt que doit présenter M. Frère-Orban, le ministre des finances. M. Frère-Orban est l’une des personnes les plus distinguées de la Belgique, et il entend en homme d’état la conduite des on ministère. Il serait cependant, dit-on, obligé de se retirer dans le cas où il ne consentirait point à l’ajournement de ses lois d’impôt mais en toute hypothèse M. Rogier garderait toujours la présidence du cabinet dont la direction resterait par conséquent même. M. Frère-Orban s’est attiré à différentes reprises l’antipathie la plus significative de l’opposition dite catholique, qui travaille incessamment à reconquérir le pouvoir. Elle ne veut point se persuader que c’est parce qu’elle a été constitutionnellement vaincue dans les élections que la Belgique a pu tenir contre la bourrasque de 1848. La Belgique avait d’avance paré le coup. L’opposition dite catholique joue maintenant dans le parlement belge ce rôle funeste des conservateurs aveugles qui se joue malheureusement encore dans plus d’un endroit de l’Europe. De même qu’il y a des gens qui ferment les yeux sur toutes les tendances socialistes et se laissent pour ainsi dire devenir eux-mêmes socialistes sans le savoir, ces prétendus conservateurs voient le socialisme et la révolution dans tout ce qui n’est pas la routine et l’inertie. Ils tireraient presque leur patrie jusqu’à l’abîme, tant ils s’y prennent mal pour l’empêcher d’y tomber. On l’a dit avec raison à M. Dumortier et à ses amis dans le parlement belge : « Prenez garde, si, devant toutes les réformes auxquelles on vous convie, vous n’avez d’autre réponse que de crier toujours au socialisme, vous finirez par donner à penser que réforme et socialisme ne sont qu’une même chose, et qu’il n’y a plus de salut possible à moins de confesser ce nom dont vous abusez comme d’un épouvantail. »

Ç’a été là du moins l’objection favorite de la minorité durant tout le cours des longs débats engagés au sein de la chambre belge sur l’établissement d’une caisse de crédit à l’usage des propriétaires : Ç’a été le fond de tous les sarcasmes lancés par M. de Mérode contre M. Frère, « le ministre des finances publiques et privées, » comme il le nommait ironiquement : le gouvernement passait au socialisme ; il introduisait dans les relations de la propriété le communisme de l’état. Les institutions de crédit foncier peuvent être plus ou moins habilement organisées et d’une façon plus ou moins opportune, suivant les habitudes et les circonstances locales : c’est une mauvaise fin de non-recevoir que de les repousser comme suspectes de socialisme. M. Frère l’a démontré victorieusement à ses adversaires. C’étaient les mêmes d’ailleurs qui trouvaient aussi du socialisme dans l’établissement des caisses de prévoyance pour la vieillesse, dans le patronage accordé par l’état aux nombreuses associations de secours mutuels fondées par les classes ouvrières : ce n’est pourtant pas en se croisant les bras qui les gouvernemens échapperont aux nécessités du temps ; ce n’est pas de refuser les satisfactions possibles qui leur donnera plus d’empire pour combattre les exigences illégitimes. Et remarquez encore la conséquence et la bonne foi de l’opposition belge ! M. Malou, l’un de ses chefs, quand il était ministre des finances à l’époque de l’ascendant clérical, M. Malou ne méditait rien moins qu’un vaste système d’assurances générales qui eût reposé sur les fonds de l’état, et garanti toutes les valeurs mobilières aussi bien qu’immobilières. Les mêmes hommes enfin qui voient si volontiers le socialisme dans le gouvernement ne craignent pas trop de le propager dans les masses en poussant les Flandres à pétitionner au nom de « la misère flamande. »

C’est demain que s’ouvrira la grande exposition de Londres. Quelles que soient les misères de notre temps et de notre pays, nous n’en accuserons jamais ni les lumières ni la liberté en présence de ce spectacle inoui dans l’histoire, que l’Angleterre va maintenant offrir au monde : ni les lumières ni la liberté n’auront jamais remporté de plus magnifique triomphe sur l’antique ignorance et sur l’antique despotisme.

ALEXANDRE THOMAS.


HISTOIRE DE L’ORGANISATION DE LA FAMILLE EN FRANCE, par M. L.-J. Koenigswarter [1]. — Dans les années qui précédèrent la révolution de février, l’Académie des sciences morales et politiques mit successivement au concours ces trois questions : Histoire de la propriété, histoire de la condition des femmes, histoire de L’organisation de la famille. Le choix de semblables sujets en de telles circonstances dénotait un juste instinct des nécessités du moment, un pressentiment secret des dangers de l’avenir. En effet, tous les rêves mauvais qui dès lors assiégeaient les esprits, tous les plans audacieusement chimériques que depuis l’on a vus monter à l’assaut de la cité politique pour la briser en s’y introduisant de force, tous, à des degrés divers, ont pour but avoué le renversement de la propriété et de la famille au moyen de la destruction de leurs bases séculaires. L’Académie proposait donc aux penseurs une tâche d’une utilité manifeste. Malheureusement, les travaux qu’elle a eu à couronner ne satisfaisaient point pleinement à ses intentions, pas plus les deux mémoires de M Édouard Laboulaye, malgré leur supériorité, que le mémoire unique de M. Koenigswarter, dont le mérite bien moindre est réel encore. Ici comme là, le juriste domine trop en général l’historien, et l’historien, à son tour, efface outre mesure le publiciste. Il fallait passer vite sur beaucoup de détails, insister sur les traits principaux et placer plus souvent en regard des faits de droit les faits sociaux, tantôt principes et tantôt conséquences. Dégagée du poids d’une érudition trop chargée, s’attardant moins aux questions secondaires, la logique historique eût marché plus libre et plus prompte à son but, eût paru plus saisissante dans ses déductions, et dans ses conclusions plus pressante. Propriété, famille, dignité de la femme, c’étaient autant de conquêtes lentes de l’humanité à suivre pas à pas. — Bornons-nous à la famille, objet spécial des études de M. Kœnigswarter. Qu’était la famille romaine à l’époque de la loi des douze tables ? L’ensemble des personnes et des biens placés sous la main du chef. — Que fut la famille germaine ? L’association armée des parens. — Et la famille féodale à son tour, par quel caractère se distingua-t-elle ? En haut, nous trouvons la subordination aux devoirs du fief à qui furent sacrifiés les femmes et les puînés dans un intérêts de force indispensable ; en bas, l’assujétissement au service de la terre qui faisait parquer les personnes sur le sol et les enfermait dans l’éternelle prison d’une communauté obligatoire. Serfs et mainmortables ne succèdent, s’ils ne sont demeurans en commun. Voilà les premières réflexions qui naissent dans notre esprit à la lecture du travail de M. Koenigswarter, et pourtant M. Koenigswarter croit d’une foi médiocre à l’existence des rapports qui unissent l’organisation de la famille à celle de l’état. Chose plus singulière, cette contradiction entre les témoignages du livre et la pensée de l’auteur ne se renferme pas en un cas unique. Ainsi le livre constate les tristes effets du divorce à Rome, et l’institution du divorce compte en France M. Koenigswarter parmi ses partisans chaleureux. Enfin la contradiction, bornée d’abord entre le livre et l’auteur, éclate de l’homme à l’homme. Après avoir démontré que le principe de perpétuité est de l’essence de la propriété, après avoir exalté ce droit par je ne sais quel retour de sentiment, M. Koenigswarter, par une étrange aberration, rappelle avec faveur la proposition récente de deux, montagnards ayant pour objet de limiter la faculté de succéder au quatrième degré. Nous relevons ces erreurs de logique ; nous aurions pu relever des erreurs de doctrine : espérons que M. Koenigswarter saura mieux diriger désormais son érudition. P. Rollet


  1. Chez Augustin Durand, 5 rue des Grès.