Chronique de la quinzaine - 30 avril 1837

Chronique n° 121
30 avril 1837


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1837.

La marche des affaires, la situation du trône vis-à-vis de la chambre, et celle de la chambre vis-à-vis du trône, la direction de l’opinion publique, ont-elles subi quelque changement depuis la modification du dernier ministère, et depuis la retraite de M. Guizot ? C’est là le véritable point de vue d’où il convient de juger le nouveau cabinet. Un simple coup d’œil sur sa situation suffira pour répondre à toutes les vaines déclamations qu’on a pris à tâche de substituer, depuis quelque temps, à la saine et calme discussion des affaires. Il est à remarquer que cet excès de bile et d’humeur signale toujours la présence d’un certain parti au pouvoir. La force, qui donne d’ordinaire du calme et de la sérénité à ceux qui l’acquièrent, ne fait, au contraire, qu’accroître l’irritabilité et l’impatience de ce parti. On sent que l’instrument est trop lourd dans sa main, et qu’il le secoue, par de vains efforts, avec colère, dans l’impossibilité où il se trouve de le manier dignement. Et, comme il faut bien justifier ces tracasseries et ces violences, on met d’accord sa logique et son humeur, en montrant la royauté jetée comme sur une mer mouvante et exposée à tous les orages. On dirait, à entendre les organes de ce parti, que le trône de juillet a été apporté sur notre sol par une invasion étrangère, et que le roi qui l’occupe, se trouve avoir à lutter contre toute une nation armée contre lui. La violence et la rigueur, voilà les bases sur lesquelles ils voudraient fonder tout le système du gouvernement. Hors de là, il n’y a que lâcheté, que faiblesse, que des périls sans nombre et une chute prochaine. Le ministère, selon eux, doit être un tribunal qui juge toujours sur la présomption de culpabilité, guilty, comme on dit dans la jurisprudence anglaise il n’y aurait d’élus, dans ce sombre système, qu’un petit nombre d’esprits bilieux et ardens ; ceux-là se trouvent seuls exceptés, et doivent, en quelque sorte, faire le métier de commandeurs, armés du fouet et du bâton. Puis, pour bien assurer l’exécution de ce système, il faut la confier au ministre qui est, comme dit M. Fonfrède, l’expression la plus nerveuse des mœurs monarchiques de la France ! Dans cette royauté utopique, conçue par un philosophe qui ne fait pas des rêves aussi rians que ceux de Platon, tous les hommes qui pensent qu’on peut gouverner un peuple éclairé par d’autres voies que par celles de la contrainte et de la rudesse, sont impitoyablement rejetés parmi les ennemis du gouvernement, coupables volontaires ou non, mais toujours coupables, et indignes par conséquent. Le trône lui-même n’est pas à l’abri de leurs censures, quand la majesté de cette institution se refuse à servir leurs principes passionnés, ou, pour mieux dire, leurs passions déguisées en principes. Il y a quelque chose de l’inquisition, qui forçait un roi d’Espagne à s’ouvrir une veine et à donner quelques gouttes de son sang en expiation de son indulgence pour les hérétiques, dans cette audace qui monte brutalement les degrés du trône, et vient réprouver en termes impérieux les décisions de la couronne quand elles ne sont pas conformes aux prédilections et aux penchans doctrinaires. A qui persuadera-t-on que ces paroles empruntées à une feuille qui, dans son programme, se disait instituée pour défendre les intérêts monarchiques, se renferment dans les limites d’une opposition respectueuse pour le premier pouvoir de l’état ? Il faut remarquer que ces plaintes sont postérieures à la formation du nouveau ministère.

« On s’est efforcé de persuader à la couronne que les doctrinaires avaient été bons pour défendre la royauté dans les jours du péril, mais que ces temps de lutte étaient passés ; qu’en s’y livrant avec ardeur les doctrinaires avaient attiré sur eux la haine et l’impopularité ; qu’il fallait profiter de la victoire et leur laisser le poids des haines qu’ils avaient encourues. Ce calcul est immoral, impolitique et faux. » Or ce parti immoral, impolitique et faux, venait justement d’être embrassé par la volonté souveraine, quand les lignes qu’on vient de lire furent écrites ! Voilà les hommes qui accusent les autres de saper le pouvoir et de diminuer l’éclat de l’autorité qui doit émaner du trône.

La pensée des amis de M. Guizot s’explique plus clairement dans les lignes suivantes : « M. Guizot, disaient-ils le même jour, M. Guizot est, il faut le dire, l’homme le plus populaire de France, l’homme en qui tous les hommes monarchiques ont foi et espérance, l’homme vers lequel se tourneront tous les regards, le jour que la monarchie sera menacée ; et la couronne, qui l’a déjà appelé deux fois pour cette raison, s’expose bien fatalement à paralyser les croyances monarchiques qui restent encore pour la soutenir, dans les jours de dangers qui s’approchent, par l’éloignement de ses conseils. »

Voilà donc M. Guizot proclamé le seul homme capable de sauver la monarchie des dangers qui s’approchent, désigné comme un ministre dont la retraite met le trône en péril, comme un libérateur qui l’a sauvé deux fois d’une chute certaine, qu’on n’a pu écarter qu’en descendant à un calcul immoral, impolitique et faux ! Il en résulte que M. Guizot est plus nécessaire à la France que le trône même, puisque le trône peut faillir, et faillir si dangereusement en éloignant M. Guizot, tandis que M. Guizot, qui ne se trompe jamais, et qu’il faut rappeler sans cesse, est venu au monde pour réparer les fautes du trône et les erreurs où il se jette quand M. Guizot ne figure pas dans les conseils de la couronne.

Mais M. Guizot n’a jamais figuré, que nous sachions, dans ces conseils d’une manière à absorber en lui tout un système. Il y a été appelé deux fois, il est vrai, une fois avec M. Thiers et M. de Broglie, qui représentaient bien aussi quelque chose dans le conseil, et une autre fois, avec M. Molé, qu’on n’a jamais autant accusé d’impuissance et de faiblesse que depuis qu’il a eu la force et la volonté accomplie de résister à M. Guizot. Si M. Guizot a sauvé le trône dans les conseils du 11 octobre, assurément M. Thiers, qui exerçait un ascendant non moins prononcé dans ce cabinet, et qui occupait un poste bien autrement important et bien autrement dangereux que le ministère de l’instruction publique, où figurait M. Guizot ; M. Thiers a également sauvé le trône, et son absence actuelle du pouvoir n’est pas moins faite pour hâter l’accomplissement des sinistres prédictions de M. Fonfrède, que l’absence de M. Guizot ! Et si M. Guizot a de nouveau sauvé la France pendant la durée du ministère du 6 septembre, comme le proclament ses amis, n’est-il pas juste d’accorder une petite part de cette grande gloire à M. Molé, qui figurait humblement comme président du conseil dans ce nouveau ministère de M. Guizot ? Or, comme, de l’aveu même du journal de M. Guizot, le parti doctrinaire nous a procuré la victoire sur les factions, il faut espérer qu’il aura, quoique absent du conseil, la générosité et la clémence de laisser le trône jouir en paix de cette victoire, tout en le taxant d’ingratitude ; et, de la sorte, l’éloignement de M. Guizot et de ses amis, victorieux des partis, aura des conséquences moins terribles que si les partis étaient encore debout et puissans, comme le disent encore quelquefois, pour motiver les rigueurs du système doctrinaire, ces mêmes écrivains dont nous venons de recueillir les aveux.

Il est bon de s’entendre. Nous ne voulons pas diminuer le mérite de M. Guizot. Ce n’est pas nous qui avons jamais refusé de rendre hommage à ses talens, politiques et autres, et de reconnaître tout ce qu’il y a d’éminent dans son esprit ; mais notre culte n’est pas aveugle, et tout en voyant ce que M. Guizot a fait dans les divers ministères où il a figuré, nous voyons qu’il ne l’a pas fait seul, comme on voudrait nous le persuader. Quand M. Guizot gagnait des victoires pour la monarchie de juillet, M. Thiers, M. de Montalivet, M. Dupin, le maréchal Soult, M. d’Argout, et nombre d’hommes qui ne figurent pas dans le parti doctrinaire et que les journaux du parti n’ont pas admis dans la région des indispensables, se trouvaient, avec M. Guizot, dans un même camp, et prenaient part à la même impopularité, aux mêmes périls. C’était le système de résistance que Casimir Périer n’avait pas légué aux seuls doctrinaires, et qu’il eût sans doute continué sans eux, lui qui ne voulait pas s’écarter de la légalité. M. Thiers, alors ministre de l’intérieur, montait à cheval contre l’émeute, et faisait abattre sous ses yeux les barricades. Le maréchal Soult marchait en personne, avec M. le duc d’Orléans, contre Lyon révolté. M. Dupin ne quittait pas la tribune, où toute l’extrême gauche se ruait contre lui. Chacun faisait courageusement son devoir à son poste, depuis le chef de l’état et l’héritier du trône, qui payaient de leur personne au milieu des périls, jusqu’à M. Guizot, qui faisait aussi le sien en combattant les associations à la tribune, mais qui n’avait pas, lui ministre de l’instruction publique, à s’exposer aux balles comme le roi et le prince royal, les chefs de l’armée, comme le ministre de la guerre, et le ministre de l’intérieur, chargé de la tranquillité et de la police du royaume ; car, grace à Dieu, les écoliers n’avaient pas pris part à l’émeute, et les collèges royaux n’étaient pas insurgés. Les fatigues et les périls de l’œuvre de la résistance furent donc loyalement partagés par dix hommes de cœur, tous en première ligne, loyalement soutenus aussi par un grand nombre d’hommes moins éminens. Le parti doctrinaire, tel qu’il se compose aujourd’hui, se trouvait représenté parmi les premiers, par M. Guizot ; car M. Duchâtel, M. de Rémusat, M. Duvergier de Hauranne, et M. Piscatory, n’étaient encore que des jeunes gens pleins de bonne volonté, encore à naître dans la sphère politique, et ces chefs actuels du parti doctrinaire n’ont pas assisté de leur personne, que nous sachions, aux luttes de la tribune, non plus qu’aux luttes de la rue de cette terrible époque.

Après la victoire, un peu plus tôt, un peu plus tard, tous les hommes qui avaient triomphé, par leurs efforts, de la guerre civile, se répartirent selon leur manière d’envisager la nouvelle situation. Ici M. Thiers, là M. de Montalivet, ailleurs le maréchal Soult, tous plus ou moins influencés par les évènemens du dehors et du dedans. Ils avaient soutenu en commun la dynastie de juillet. Depuis, chacun d’eux s’est placé selon ses convictions, mais nul d’eux n’a déserté le pouvoir. Autrefois ils étaient tous réunis dans une pensée commune, quand le trône, encore neuf, vacillait sous les mains qui cherchaient à le soutenir. Sept années de règne l’ont affermi ; il est solide aujourd’hui, qui le niera ? Alors on ne connaissait encore que les vertus privées du duc d’Orléans, ses goûts de prince et ses mœurs de simple citoyen ; comme roi, comme prince ferme et modéré, courageux et patient à la fois, il était encore nié par un grand nombre. Mais à mesure que son influence a augmenté, que la confiance publique s’est ralliée à ses prudentes vues, à mesure que la nécessité du roi (avouons-le, au risque de déplaire à M. Guizot et à ses amis, la seule nécessité qu’on puisse admettre en France) a été démontrée, les haines privées, les fureurs, heureusement impuissantes, de l’écume des partis, se sont attaquées à sa personne. C’est la lie du vase. Le calice révolutionnaire aura été vidé. Ceci passera, et le pays restera, avec les honnêtes gens, le pays qui est pour le trône d’où nous vient l’ordre, et d’où nous viendront aussi une prospérité stable et l’affaiblissement encore plus rapide des partis, si l’on continue, comme on fait aujourd’hui, de fermer l’oreille à des récriminations insensées et à des conseils funestes.

La guerre civile finie, grace à tous les hommes que nous avons nommés, et grace au roi d’abord ; le parti républicain réduit à se nier lui-même, pour ne pas être confondu avec de misérables assassins ; le parti légitimiste perdu dès qu’il se montre au jour, réduit à un esprit de mode aristocratique, vivant de riens, et toléré seulement dans la chambre grace à l’aménité d’un immense talent isolé, il se trouva que de tous ceux qui avaient concouru à cet état de choses, M. Guizot seul avait gardé l’épée au poing. Franchement, que combat aujourd’hui M. Guizot, resté seul de son système ? D’où vient que son humeur belliqueuse et exclusive a augmenté en raison inverse des dangers publics ? Comment ! on ne serait un homme de gouvernement qu’autant qu’on partagerait les idées sur le pouvoir qui se trouvent défendues par la Paix et par le Journal de Paris ! On n’aurait le droit de se dire monarchique qu’en adoptant, à l’égard de la royauté, les doctrines de M. de Maistre en ce qui est de Rome et du chef de l’église ! Un ministre n’échapperait à l’accusation de lâcheté, de faiblesse et de couardise, qu’en professant l’infaillibilité du pouvoir royal et sa propre infaillibilité, deux infaillibilités à qu’il arriverait souvent de se contredire, comme celles du pape et des conciles ! C’est à ce compte que M. Guizot est l’expression la plus nerveuse des idées monarchiques en France. C’est à ce compte que M. Thiers, qui a fait arrêter Mme la duchesse de Berri, est moins homme de résistance que M. Guizot, qui a relâché le prince Louis Bonaparte par l’entremise de M. de Gasparin ! M. Thiers, qui a enfermé la république sous les verroux du mont Saint-Michel, est moins un homme de gouvernement que M. de Rémusat, qui a vécu paisiblement, dans ces sept années d’angoisses, tout près du pouvoir et dans le pouvoir, mais à l’abri de l’irresponsabilité dont il s’est plu à couvrir sa vie politique et administrative ! M. de Montalivet, qui, étant ministre, escortait lui-même, à cheval, les ex-ministres de Charles X, et faisait respecter, au péril de ses jours, un arrêt de la cour des pairs, est un défenseur moins hardi du pouvoir que M. Duchâtel ! M. Molé, qui maintenait le principe de la non-intervention, et déclarait nettement qu’il ferait entrer une armée en Belgique si la Prusse y envoyait un bataillon, M. Molé n’a pas été aussi utile à la France, par sa décision, que l’a été, lors de la discussion de la loi des conseils de guerre, M. Jaubert, par ses menaces de destitution adressées aux fonctionnaires de la chambre ! En vérité, il faut se tromper étrangement sur soi-même et sur les autres, pour concevoir de telles idées, et distribuer ainsi à droite et à gauche des reproches de lâcheté et de faiblesse à des hommes qu’on a été bien aise de trouver près de soi et devant soi aux jours du danger, à des hommes qui seraient sans doute les premiers au rendez-vous, si un véritable danger reparaissait encore !

Ceux qui parlent tant de courage devraient mieux connaître cette vertu. Le courage, c’est l’opportunité de la force. M. Guizot était infiniment plus courageux et plus résolu quand il montait une fois par semaine à la tribune, soutenu de M. Thiers, de M. Dupin et d’autres, qu’aujourd’hui où il se démène seul contre… nous ne saurions en vérité dire contre qui, à moins que ce ne soit contre les associations, qui sont mortes dans quelque coin obscur, ou contre l’émeute, que les patrouilles de la garde nationale cherchent depuis trois ans dans tous nos faubourgs, livrés au travail ou manquant d’ouvrage, sans avoir pu encore la rencontrer. Encore une fois, l’à-propos, c’est le secret de tous les mérites et de toutes les gloires. Le célèbre chevalier de la triste figure n’était un homme déraisonnable qu’eu égard à son pays et à son temps, dont la tranquillité ne comportait pas ce grand déploiement d’énergie et de force. S’il était monté à cheval quelques siècles plus tôt, don Quichotte eût été un héros réel, le Cid ou Roland !

Est-ce la presse que combat M. Guizot ? Mais, d’abord, la presse, qui soutient M. Guizot, attaque plutôt qu’elle ne défend ; et d’ailleurs, la législation de septembre, que M. Guizot a établie pour sa part, ainsi que ses anciens collègues, est là pour rassurer les ministres passés et présens. Qui donc ? Quelques pauvres ouvriers égarés ; sans doute, ce sont là des ennemis dangereux, puisqu’ils peuvent tout à coup frapper la France d’une manière si cruelle ; mais de tels ennemis sont de ceux contre lesquels doit s’armer le bras et non l’intelligence ; ils sont du domaine du juge et non du législateur. Un homme d’état philosophe, tel que M. Guizot, devrait voir en eux les instrumens de la Providence, qui se sert de cette terrible voie pour achever la ruine du parti démagogique, déjà si abattu depuis l’attentat de Fieschi jusqu’à celui de Meunier. Que d’écrivains de l’opposition la plus vive ont brisé leur plume, crainte de voir le sang royal en découler !

Que M. Guizot le sache bien, le 13 mars, le 11 octobre sont passés, comme passent les années et les saisons dans l’ordre de choses ordinaires. Nous ne disons pas qu’ils soient passés sans retour. De pareils évènemens à ceux de ces époques ramèneraient sans doute au pouvoir de pareilles blessures. Mais on ne reconstitue rien sans causes. M. Guizot n’a-t-il pas haussé les épaules de pitié, en voyant les clubs s’amuser à reconstruire la montagne ? En 1830, il était cependant plus probable que l’Europe coalisée attaquerait la France, qu’il n’est probable aujourd’hui que le parti démagogique attaque le trône. En 1830, on s’est défendu, par une attitude résolue contre l’Europe, et cela a suffi ; on se défendra aujourd’hui contre les partis par une police vigilante et sévère, par l’exécution rigoureuse des lois existantes, et cela suffira aussi. Dieu nous garde du 2 septembre 1793 et du régime de la terreur ! mais le ciel nous préserve aussi de l’état de siège et du système de l’intimidation !

Nous avons dit, en commençant, qu’un coup d’œil jeté rapidement sur la situation des affaires en dirait plus que tous les raisonnemens. Voyons, en effet, où en est ce ministère si faible et si abandonné, qui ne vit que de la pitié des doctrinaires ! Les rouages du dernier ministère s’étaient arrêtés, non pas, comme on l’a rapporté avec une foule d’inexactitudes, par l’effet d’une intrigue, mais par le rejet de la loi de disjonction. Ce vote déconcerta tout le plan de la session. Une majorité, peu considérable, il est vrai, s’était déclarée contre les lois politiques du ministère ; elle menaçait les lois financières, dont le rejet eût été une atteinte à la couronne. Une partie du ministère était d’avis de marcher bravement contre cette majorité, l’autre voulait rester dans les termes du gouvernement représentatif. C’est celle-ci qui l’a emporté, et le changement des dispositions de la chambre prouve qu’elle sait gré au pouvoir des ménagemens qu’il a eus pour elle. Dans les journaux doctrinaires, ceci prend un autre nom ; le ministère abandonne lâchement les droits de la couronne ; il étend, par une complaisance funeste, la plus dangereuse de toutes les influences, l’influence parlementaire, comme si le rejet formel d’une ou deux lois devait augmenter l’influence du ministère, comme si un nouvel échec du cabinet, joint à celui de la loi de disjonction, subi par le cabinet où figurait M. Guizot, était de nature à grandir notablement le pouvoir du trône !

A s’en tenir aux faits, le premier résultat du changement de ministère a été le vote spontané d’un million annuel à M. le duc d’Orléans, et d’un million à la jeune duchesse future. Grace à quelques explications très sommaires et fort dignes, après tout, la dot de la reine des Belges a été votée également à une grande majorité. En même temps, le roi accordait la grace de l’homme qui a lâchement attenté à ses jours et aux jours de ses enfans. Voilà les trois principaux faits qui ont signalé la première quinzaine de ce ministère, faits qui ont succédé au rejet d’une loi politique, à l’impossibilité reconnue de faire passer les deux lois de famille, et au parti pris d’une destitution en masse de fonctionnaires, que M. Guizot présentait comme le seul moyen de salut pour la monarchie. Au lieu de cela, le roi a gracié Meunier.

Telle est la situation du ministère et de la chambre, où nous avons eu le singulier spectacle de vingt doctrinaires, parmi lesquels on distingue M. Duchesne, votant contre le projet de loi de dot de la reine des Belges, et donnant à la famille royale ce témoignage de respect et d’affection, tandis que quelques membres de la gauche déposaient des boules blanches dans l’urne.

Comment donc concilier ces votes avec l’influence incontestée de M. Guizot au sujet duquel une feuille, rédigée par ses amis, se livrait hier encore à ces déclamations : « Oh ! que s’il eût été ministre, s’il avait eu l’honneur d’être responsable des brèches faites au trône par d’indignes calculs de comptoirs, des affronts qu’on lui faisait subir sur cet autre lit de Procuste ; oh ! comme l’on aurait entendu l’homme à la parole grave s’élever de toute la puissance de sa raison, de toute sa vénération pour le trône, de toute l’indignation de son patriotisme, contre cette honteuse parcimonie…) » - En vérité, les amis de M. Guizot sont bien peu habiles, et l’on serait en droit de lui demander, après ces plaintes si plaisamment véhémentes, s’il n’a de vénération pour le trône que lorsqu’il fait partie d’un ministère, et si l’indignation de son patriotisme ne s’élève que lorsqu’elle est stimulée par la possession du pouvoir ? Autrement qui l’empêchait de joindre son indignation à celle que M. de Montalivet a fait éclater, en termes assez vifs, ce nous semble, contre M. de Cormenin, et quelle considération l’a fait se dérober volontairement à cette occasion unique peut-être de confondre la calomnie, comme dit la Paix, que nous citons ? car enfin, il ne s’agissait pas ici du ministère, mais du trône, et le silence de M. Guizot pourrait faire douter de cette vénération et de ce dévouement dont on fait tant d’étalage en son nom.

Si l’on veut mieux juger encore la situation du cabinet actuel, c’est dans les journaux du parti doctrinaire qu’on peut apprendre à la connaître. Dans leur empressement à frapper sur ce ministère, qu’ils espèrent renverser au bénéfice d’un cabinet de pur sang, comme on dit, c’est-à-dire de l’expression la plus nerveuse du système d’irritation et d’intimidation, ils frappent sans cesse sur eux-mêmes, et avec moins de ménagement que ne feraient leurs plus ardens ennemis. Tel est l’effet de l’exagération et de la partialité. Les votes de la chambre, en faveur du cabinet, ne s’enlèvent, selon les organes du parti, qu’à force de maladresse et d’incapacité de la part du ministère ; la prostration de l’autorité gouvernementale irrite et afflige à la fois la chambre, et dans la discussion de la dot de la reine des Belges, et des crédits d’Alger, ç’a été, à les entendre, un concert général de douleur et de consternation. Après ce lugubre tableau, il n’y a plus qu’à se voiler la tête, et attendre la fin du monde avec résignation !

Nous avons suivi attentivement les débats de l’affaire d’Alger. M. Guizot y a développé son système d’occupation pacifique. M. Guizot, qui tient à établir, en France, le règne de la force, ne veut dominer en Afrique que par les idées. Aux Arabes et aux Kabaïls, M. Guizot garde sa mansuétude et tout ce qu’il a de conciliation dans l’esprit. La rudesse et la violence de son système politique ne s’adressent qu’à ses compatriotes, aux barbares de Paris, de Bordeaux, de Strasbourg, de Lyon. Quant aux têtes éclairées du Tafna, de la Shika, aux ames si accessibles à la persuasion qu’on trouve dans les montagnes de l’Atlas et dans la plaine de la Mitidja, M. Guizot s’oppose à ce qu’on songe à les vaincre autrement que par la douceur et les remontrances philosophiques. Rien de plus paternel et de plus édifiant que le système doctrinaire en Afrique ; et il fera bon sans doute de passer quelque temps en Algérie à l’avènement du ministère pur sang. Dans cette même discussion, M. Thiers a fait entendre un langage plein de chaleur et de dignité. La France, a-t-il dit, ne doit et ne veut pas abandonner Alger. Mais pour arriver à cette occupation définitive, pacifique, s’il est possible, militaire toutes les fois qu’il le faudra, la France devra faire ce qu’elle n’a pas encore fait : avoir un but, une pensée, faire bien la guerre pour ne plus la faire après, la faire sur une grande échelle, sans marchander, sans regretter les sacrifices, sans vouloir reprendre, homme par homme, écu par écu, les subsides qu’elle a votés.

Ajoutez à ces pensées tout l’éclat, toute la verve de la parole de M. Thiers, et vous aurez à peine une idée de l’effet produit par ce discours, après lequel la chambre, entraînée de nouveau par M. Guizot, se trouvait entre la guerre et la paix, entre le système de conquête indéfinie et le système d’occupation timide, restreinte et réduite à ses moindres limites. Il y avait donc à opter entre deux conseils qu’il n’était pas facile de suivre. La prétendue incapacité du cabinet a jugé ce qu’il y avait à faire, et la chambre l’a suivi dans cette voie. Ce qu’il fallait faire, c’était de réparer le désastre essuyé en Algérie par nos armes, de rétablir notre suprématie ébranlée, de soumettre Abd-el-Kader, de marcher en maîtres du Tafna à Constantine ; c’était de faire d’abord la guerre comme le veut M. Thiers, une guerre vigoureuse ; et, à l’heure où nous écrivons, on la fait. Puis, quand la guerre nous aura rendus forts, puissans et respectés, le temps viendra de songer au système de M. Guizot, et de voir si on peut obtenir plus en Afrique par les négociations que par les armes. Il en sera de ceci comme de l’acte de clémence royale, qui trouve peu d’écho dans le parti doctrinaire ; le succès justifiera ou condamnera la mesure qu’on prend. Toutefois, si le ministère a peu parlé dans la discussion, on ne niera pas qu’il n’ait tiré quelque parti des lumières qui en ont jailli. Or, parler n’obvie pas toujours à tout ; car l’éloquence, qui place M. Guizot si au-dessus de ses anciens collègues, n’a empêché ni le désastre de Constantine, ni même le rejet de la loi de disjonction.

F. BULOZ.




REVUE MUSICALE

S’il est vrai, comme l’ont dit certains docteurs qui prétendent lire à livre ouvert dans les plus profonds replis des consciences, et sont avant tout possédés de la fureur d’attribuer les moindres actes d’un homme de génie à des causes mystérieuses et latentes ; s’il est vrai que Rossini ait quitté la France, non pour aller trouver ailleurs l’air tiède et le soleil, qui décidément nous oublie, et porter en des climats plus agréables son oisiveté persévérante, mais pour échapper aux triomphes des musiciens de ce temps, et se soustraire au spectacle de certaines admirations qui l’affligent, l’enthousiasme avec lequel sa dernière partition vient d’être accueillie à l’Opéra est bien fait pour le consoler et guérir les blessures dont sa vanité peut avoir souffert. Certes si la musique n’a pas cessé de chanter en lui, si le sol généreux qui a porté jusqu’à ce jour de si magnifiques moissons n’est pas ruiné et stérile à jamais, les vents de France qui porteront à Bologne les applaudissemens arrachés par cette musique sublime de Guillaume Tell le féconderont sans nul doute, et l’œuvre en sortira plus d’une fois encore éblouissante de jeunesse et de fraîcheur.

Entre toutes les partitions épiques de Rossini, je n’en trouve qu’une seule qui puisse être dignement comparée à Guillaume Tell : la Semiramide. De part et d’autre, c’est la même solennité dans le style, la même ampleur dans les développemens, le même souffle dans la mélodie ; seulement, avec Semiramide, Rossini pouvait agir plus franchement. La grandeur antique du sujet, le caractère assyrien, tout contribuait autour de lui à faire du sublime l’élément nécessaire de son œuvre. Pour Guillaume Tell, il n’en était pas ainsi ; il fallait, sous peine de se traîner durant quatre actes à travers une série d’accidens de plus en plus vulgaires et mesquins, rompre sur-le-champ en visière avec l’expression telle quelle du poème, et s’élancer d’un bond dans l’idéalité du sujet. Rossini ne pouvait se contenter de ces mœurs du chalet et de l’étable, bonnes tout au plus à séduire un musicien d’opéra-comique. Une révolte de paysans qu’un podesta vexe et malmène est un pauvre thème pour la musique comme pour la poésie. Rossini a bien senti cette vérité, et la Musique a fait avec lui ce que la Poésie avait fait avec Schiller. Elle a pris à la Suisse ses torrens, ses glaciers, sa nature agreste et sauvage ; puis, sur cette scène, elle a jeté des hommes robustes et puissans, qu’elle façonnait à sa fantaisie. Certes si Rossini s’est toujours maintenu dans le sublime, si l’on sent planer sur cette partition la monotonie du beau, comme disent d’agréables critiques, la faute n’en est pas à ses poètes, et l’on aurait le plus grand tort de les en accuser, bien qu’ils prétendent relever par l’emphase de la période la misérable platitude de leur conception, et lui donnent à tout moment des vers magnifiques et pompeux, espèce d’escabeaux qu’ils ont traîné sur son passage, et qui, bien loin de l’aider à monter plus haut, l’auraient fait trébucher sans nul doute, s’il eût été moins ferme et moins assuré dans sa démarche.

Soit que Rossini ait cherché à s’inspirer de l’œuvre de Schiller, soit que son inspiration l’ait conduit aux mêmes fins, il y a entre l’opéra français et la tragédie allemande certains rapports qui vous frappent. Outre qu’on y respire le même air sauvage et pur, le même parfum de montagnes, la même vapeur de torrens, l’intention de dominer sans cesse le sujet, qui, dans le drame, se révèle par une tendance délibérée vers la philosophie et les idées politiques, se traduit, dans l’opéra, par la constante solennité du style et la grandeur épique de la phrase et du rhythme ; ce qui est, à tout prendre, la seule philosophie de la musique.

C’est sans doute cette persévérance dans un système d’unité de composition dont on ne trouve guère qu’un exemple dans l’œuvre du grand maître, qui a fait dire autrefois que Rossini, en écrivant Guillaume Tell, avait changé de manière, et même affecté de prendre le style français. Or, rien ne me semble plus ridicule que cette opinion. Rossini est resté dans Guillaume Tell ce qu’il est dans la Semiramide tout entière e t dans le troisième acte d’Olello, un Italien de génie, un mélodiste incomparable et doué au plus haut degré de l’inspiration dramatique. Je ne veux d’autre preuve de ce que j’avance que la manière dont cette musique de Guillaume Tell est ordonnée. Prenez tous les morceaux les uns après les autres, observez les parties dont ils se composent, combien en comptez-vous ? trois, toujours trois, ni plus ni moins, un adagio, un tempo di mezzo, comme disent les Italiens ; puis enfin une cabalette, Or, qui procède ainsi d’ordinaire ? Est-ce Gluck, je vous prie ? On devrait s’entendre cependant sur ce qu’on appelle la musique française. Si M. Auber écrit en fredonnant les gentils motifs de la Bayadère ou du Philtre, on se pâme d’aise en s’écriant : « Tudieu ! que cela est français ! » si Rossini compose Guillaume Tell sur un mode sublime, on admire et l’on dit encore : « Voilà qui est furieusement français. » Cependant, entre Guillaume Tell et le Philtre la parenté n’est pas étroite, je soupçonne. Si l’un est français, l’autre est italien, et qui sait si, par miracle, ils allaient être italiens tous les deux. En écrivant Guillaume Tell, Rossini a fait un opéra français, en ce sens qu’il destinait sa partition à l’Académie royale de Musique, tout comme il ferait un opéra allemand, s’il allait à Vienne, chinois, s’il allait à Pékin, etc. Français, allemand, chinois par les paroles ; italien toujours par la musique, voilà.

Ce qui vous frappe dans Guillaume Tell, ce qui dès le premier moment entraîne votre sympathie et votre admiration, c’est, avant tout, cette abondance intarissable de mélodie qui se répand comme d’une source vive, fécondant tout sur son passage, les duos, les airs, l’orchestre, les récitatifs. Et, chose merveilleuse, si l’on pense à quel impitoyable sujet le maître avait à faire, la monotonie ne se montre jamais, le rhythme italien est là toujours multipliant à l’infini les mouvemens et les formes. Cela est varié comme la nature, puissant comme le génie. Après l’ouverture magnifique, poème qui vous jette sans retard au milieu de l’action, s’élève, comme une vapeur matinale du lac, une introduction pleine de fraîcheur et de sérénité, si pure et si suave, qu’il semble qu’on la respire plutôt qu’on ne l’écoute. Puis vient l’entrée d’Arnold, une phrase spontanée et sublime, qui jaillit, on ne sait d’où, comme un torrent ; puis le duo, un chef-d’œuvre. Voilà le premier acte de Guillaume Tell. Le second se divise en deux parts : l’une, gracieuse, aimable, charmante ; l’autre, énergique et sublime, et toutes ces choses se combinent à merveille et se fondent harmonieusement dans une espèce de vapeur natale qui, du reste, enveloppe l’œuvre de Schiller. Je ne prétends pas dire ici que Rossini ait emprunté le moins du monde cet effet au tragique allemand. Non, certes, il le tient du génie, qui, pour la poésie comme pour la musique, n’a qu’une inspiration, dont chacun profite ensuite selon sa fantaisie et la mesure de son art. Ce qu’il y a de certain, c’est que dans l’opéra de Rossini, de même que dans la tragédie de Schiller, à travers toutes ces passions qui se rencontrent et se croisent sur la montagne, on ne cesse pas un moment d’entendre le bruit sourd des vents, de la cascade ou du ravin. Quelle agréable et douce mélodie que cette romance de Mathilde, et ce duo entre la princesse et le pâtre ! quelle verve et quel entraînement dans le début ! quelle effusion dans la période qui suit, et ce trio dont l’adagio suffirait à la gloire d’un homme ! quelle composition immense ! Le second acte de Guillaume Tell est peut-être l’œuvre la plus complète que Rossini ait écrite ; tout s’y enchaîne avec une succession admirable ; à chaque instant, une mélodie imprévue et nouvelle jaillit sous vos pas comme l’eau dans les pays de sources vives. Vous écoutez un récitatif qui se développe dans sa largeur et sa simplicité. Soudain voici qu’une bouffée mélodieuse en sort et vous enivre. Pour le troisième acte, qu’on mutile d’une si pitoyable façon, et le quatrième, qu’on a trouvé ingénieux de retrancher, je n’en dirai rien, sinon que c’est toujours la même abondance, la même pensée, le même style imposant et sévère, quoique italien, témoin cette phrase du grand quintette, qui se déploie avec tant d’aisance et d’ampleur.

Maintenant que nous avons parlé à loisir de Rossini, parlons de Duprez ; après le maître le chanteur. Et d’abord, disons-le, cette voix, qu’on avait fait sonner si haut, ne réalise pas les merveilles qu’on en avait contées : elle n’aime ni à descendre ni à monter, et se complaît surtout dans certaines régions modérées, qu’elle n’abandonne jamais qu’à regret ; d’ailleurs, à, peu de chose près, deux registres indispensables lui manquent, le faucet est sans timbre et voilé, et les sons de tête sortent péniblement. Enfin, pour épuiser toute critique, elle n’a de la vigueur que l’apparence, et de l’agilité, rien du tout, pas même l’apparence. Mais aussi, lorsque la musique l’aide et la soutient, lorsque les instrumens et les voix se combinent pour elle, que l’adagio commence, que l’orchestre assoupi la berce au lieu de l’étouffer, alors c’est une émission inouie, un goût irréprochable, une manière large, élevée et simple dont on n’avait pas eu d’exemple encore à l’Opéra français.

Duprez dit le récitatif avec un soin parfait, un charme qui vous émerveille. Cette forme indécise et flottante donne libre champ à certains artifices d’école qu’il possède au plus haut degré, et qui, dans le texte écrit, ne peuvent intervenir sans altérer la note, et travestir l’expression d’une manière intolérable. Ici au moins, on sent qu’il respire à son aise ; rien ne l’embarrasse plus, ni la tonalité, ni la mesure : il ralentit les mouvemens, selon qu’il lui convient, et sitôt qu’un trait l’inquiète, il le change. Il faut dire aussi que Duprez avait beau jeu avec les récitatifs de Guillaume Tell, qui, tout entiers conçus dans un système large et mélodieux, provoquent naturellement les beaux effets de style que sa voix affectionne. Duprez s’achemine ainsi à travers des adagio continuels, jusqu’à la cavatine. Là est son succès véritable, là son triomphe. Il chante la première partie de ce morceau avec un sentiment profond et digne de l’inspiration du grand maître ; puis, quand vient la strette, il se relève ; sa voix double de force, et le trait hardi et rapide, qu’il jette comme un pont merveilleux sur l’étonnante transition de sol-dièze en ut, ébranle toute la salle. Admirable secret d’un grand chanteur : nul ne s’aperçoit en ce moment qu’il ralentit la mesure, et cependant il fait comme toujours, il prend ses temps. Sa voix qui puise toute sa force dans la modération du mouvement, remplace alors la chaleur rhythmique par la puissance de l’émission.

Comme on le voit, Duprez appartient tout-à-fait à l’école italienne ; c’est au Conservatoire de Naples qu’il a pris sa manière large et simple de poser la voix, son intonation ferme et nette, son goût harmonieux, tout enfin, excepté l’agilité qu’on ne tient guère que de la nature. Et voilà ce qui, à défaut d’avantages sans nombre, constituerait encore l’immense supériorité de Rubini sur lui. En effet, toutes ces invectives excentriques lancées par boutade contre un système qui admet l’agilité comme un des moyens dramatiques les plus puissans, et qui a produit vingt chefs-d’œuvre à l’appui de cette théorie, toutes ces invectives, disons-nous, sont autant de plaisantes sornettes, bonnes à débiter lorsque l’on a le malheur d’être dépourvu tout-à-fait du sens de la mélodie ; on ne me fera jamais croire qu’un homme qui ne peut aborder ni Otello, ni Octave de Don Juan, ni Paolino du Matrimonio, soit un chanteur accompli. En aucune façon, l’expression dramatique ne supplée à l’agilité de la voix. Une chose remarquable, c’est la franchise avec laquelle Duprez est entré, dès le premier jour, dans une voie où nul n’avait encore mis le pied à l’Opéra. Il a senti que s’attacher à suivre la trace de Nourrit, c’était vouloir perdre sa peine et s’exposer à se trouver un beau jour nez à nez avec M. Lafont. D’ailleurs rien au monde ne l’appelait à cet emploi, ni sa tournure, ni son organe, ni le caractère de son talent, assez fort pour marcher dans son indépendance. C’est dans l’expression musicale qu’il cherche tous ses effets ; c’est là que réside tout le secret de sa pantomime et de son jeu. Nourrit composait ses rôles à loisir et portait, dans les moindres parties, le même empressement, la même exactitude, le même soin curieux ; celui-ci ne s’inquiète guère du détail, et va au hasard où le poussent son ame et sa voix. De là moins d’unité dans le caractère, moins d’harmonie dans l’ensemble ; mais aussi, quand vient l’effet sur lequel toutes ses forces se concentrent, bien plus de véhémence et d’entraînement. Nourrit est l’homme d’un rôle ; Duprez l’homme d’une cavatine ; l’un représente l’étude, l’autre l’inspiration : lequel de ces deux systèmes (en admettant que l’inspiration soit un système) doit prévaloir devant un public français ? L’avenir en décidera. Les qualités éminentes de Duprez ne se produiront guère dans leur véritable jour que lorsque ce chanteur paraîtra dans un rôle écrit à son intention. Alors seulement son talent pourra se déployer avec aisance et franchise et porter sur les effets qu’il affectionne les forces qu’il dépense aujourd’hui à tourner adroitement les passages où vibrait le timbre métallique de Nourrit. Il y avait un homme qui aurait composé merveilleusement pour Duprez, c’était Bellini. À cette voix large, mais pacifique, rien ne convenait mieux que les cantilènes si pleines de mélancolie et de langueur de l’auteur de la Straniera et de Norma. Du reste, un maître dont la valeur ne se discute plus aujourd’hui, celui que le succès semble avoir choisi entre tous, étudie à cette heure les secrets du nouveau chanteur. Nous souhaitons vivement que de l’étude le maître en vienne à la composition, et que son œuvre ne tarde pas à se produire, car nous avons la conviction sincère qu’elle sera de long-temps, pour Duprez, la seule épreuve sérieuse.

La fortune de l’administration nouvelle est désormais assurée ; quelques jours avant les débuts de Duprez, Fanny et Thérèse Elssler avaient fait leur rentrée au milieu des applaudissemens et des couronnes. Voilà les deux beaux arts qui soutiennent l’Opéra également en honneur pour l’avenir. Aujourd’hui Duprez, demain Fanny Elssler. Lorsque la danse s’émeut, la musique se repose. D’ailleurs pourquoi vouloir répudier la danse, cet art charmant du sourire, des gestes harmonieux et de la forme pure, que cette merveilleuse Fanny semble avoir retrouvé dans un souvenir de la Grèce antique ?

H. W.