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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1836

Chronique n° 97
30 avril 1836


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1836.


On lisait, il y a peu de jours, dans le Moniteur : «  LL. AA. RR. les ducs d’Orléans et de Nemours partiront dans les premiers jours du mois de mai pour faire un voyage en Allemagne. Les deux princes se rendront à Berlin pour assister aux manœuvres du printemps. Ils se dirigeront ensuite sur Vienne, et seront de retour en France dans les premiers jours de juillet. » A cette annonce officielle, toute la presse s’est émue. On savait que le roi de Prusse avait écrit lui-même pour offrir aux princes l’hospitalité dans son palais ; on savait aussi que M. de Metternich avait écrit une lettre semblable au nom de l’empereur Ferdinand. Les uns demandaient si ce voyage ne cachait pas des projets de mariage, s’il ne rattachait à une union politique plus intime avec le Nord, tandis que les autres s’écriaient que ces rapports personnels de l’héritier du trône et de son frère avec les souverains de la sainte alliance annonçaient de nouvelles concessions à faire, et de nouvelles exigences à subir. «  Ce fait est d’une haute importance, disait le Constitutionnel ; il a produit une vive sensation dans les salons politiques ! Les fils du roi des Français en Allemagne, à Vienne, à Berlin, au camp des manœuvres de l’armée prussienne ; il y a de quoi surprendre ! » le Temps, l’impartial, le Courrier, s’étonnaient à leur tour, et le Journal des Débats déclarait que M. le duc d’Orléans allait traiter avec les rois et dans toutes les langues qu’il parle si bien. L’étonnement a même passé jusqu’aux Anglais, et the Courier répète le cri de surprise du Constitutionnel : il y a là de quoi surprendre !

Nous ne savons si M. le duc d’Orléans va dans le Nord traiter avec les rois, jeter les premières bases du mariage qu’un journal lui prépare avec l’archiduchesse Thérèse-Isabelle, fille du prince Charles, ou si les deux princes vont seulement assister à des fêtes et à des manœuvres ; mais toujours est-il, comme le dit le Constitutionnel, qu’il y a là de quoi surprendre. Ce voyage, l’annonce que le ministère a cru devoir en faire dans le Moniteur, la lettre flatteuse du roi de Prusse, l’invitation de M. de Metternich, toutes ces choses, et d’autres encore, annoncent un changement dans la situation du gouvernement français en Europe. La France n’est plus au ban des souverains alliés, et le prince royal de Prusse, qui s’apprête à recevoir les jeunes hôtes de son père, n’en est donc plus à dire comme autrefois « La France est un volcan qu’il faut cerner et laisser se consumer de son propre feu ! »

En nous reportant à l’époque peu éloignée où le prince royal de Prusse parlait ainsi, nous voyons la France isolée, et le cratère terriblement enflammé, il est vrai. La France alors n’avait et ne pouvait avoir qu’une pensée, celle de s’allier avec l’Angleterre, et de chercher au-delà du détroit le point d’appui que lui refusait le continent ; car une nation a beau être grande, riche, courageuse et fière, s’étendre de Strasbourg aux Pyrénées, et se nommer la France, encore faut-il qu’elle ait des alliances autour d’elle, pour assurer sa sécurité. L’alliance anglaise était donc notre refuge et, le premier besoin de notre politique dans les circonstances où nous nous trouvions. Cette alliance se fit. On sait qu’elle fut établie avec quelque solidité par M. Talleyrand, qui jouissait d’un si grand crédit auprès du ministère du duc de Wellington, et qui recommença patiemment son œuvre quand le ministère de lord Grey vint à succéder au ministère tory. L’alliance anglaise fut étendue et consolidée par le traité de la quadruple alliance, qui divisait l’Europe politique en deux parts, on peut dire en deux, camps, car toute l’Europe était armée et sur ses gardes. Dans l’un de ces camps étaient réunis le Portugal, l’Espagne, la France et l’Angleterre ; au-dessus de l’autre, flottaient les drapeaux de l’Autriche, de la Prusse et de toutes les puissances secondaires, que ces grandes puissances entraînent à leur suite. La France se trouve avoir recueilli, aujourd’hui, tous les bons effets qu’elle pouvait espérer de cette union. Grace à Dieu, la Belgique a été secourue et Anvers délivrée, sans que notre intervention ait amené la guerre avec la Prusse ; Ancône est restée occupée sans que l’Autriche en ait fait le sujet d’une rupture ; le gouvernement constitutionnel de l’Espagne s’est maintenu, tant bien que mal, sans qu’une expédition française ait été nécessaire ; les bonnes et amicales relations de la France et de l’Angleterre ont soutenu le ministère whig et produit des améliorations matérielles, communes aux deux pays ; tout ce qui pouvait amener le désastre, la ruine et la guerre, a fait naître la prospérité, le calme, et assuré la paix. Que la France et l’Angleterre restent donc unies pour le repos du monde, qu’elles tiennent, dans leurs puissantes mains, et pour la liberté qui trouvera toujours, ici ou là, un port et un refuge !

Mais cette alliance de la France et de l’Angleterre ne saurait plus être aujourd’hui la seule, l’unique alliance de la France, avec une puissance du premier rang. Sans doute les principes politiques que doit professer le gouvernement français, l’obligent à conserver précieusement les liens qu’il a contractés avec les gouvernemens constitutionnels qui ont signé le traité de la quadruple alliance ; mais se renfermer absolument dans ce traité, s’isoler de toutes les puissances qui n’y ont pas pris part, c’est en quelque sorte adopter un état de guerre, ou du moins de paix armée, et la France doit désirer maintenant une situation moins précaire. Or, ce vœu sera d’autant plus facile à réaliser, que les autres gouvernemens semblent venir au-devant d’elle et lui tendre les mains.

L’alliance avec l’Angleterre, qui est un avantage réel et immense pour la France, ainsi que pour l’Angleterre, dans les conjonctures où l’Europe se trouve aujourd’hui, n’a pas été sans inconvéniens, et la politique extérieure de la France a été mise récemment à une rude épreuve, d’où elle est sortie d’une manière qui pourra lui devenir profitable, s’il en faut juger par quelques indices diplomatiques, entre autres par les invitations adressées de Vienne et de Berlin aux deux princes français.

En Angleterre, une sorte de concurrence de popularité s’était établie entre les tories et les whigs ; dans la chambre des lords et dans les communes, c’était à qui s’inquiéterait le plus vivement des projets de la Russie. Les négocians de Londres, les armateurs des ports, les fabricans de toutes les villes maritimes, faisaient chorus avec les deux partis. Aux interpellations du parti tory répondaient les adresses de la Cité et des provinces, et le ministère, jaloux de se mettre à la hauteur de l’opinion publique, ne ménageait pas ses termes quand il était question de l’empereur Nicolas. Le caractère de lord Palmerston ajoutait encore à ces germes de discussion ; car lord Palmerston a une certaine analogie avec M. le duc de Broglie ; ses négociations, si on peut leur donner ce nom, ont un caractère d’âpreté qui repousse, et la sécheresse de ses formes a éloigné de l’Angleterre la diplomatie étrangère, que, de son côté, M. de Broglie ne prenait pas à tâche de rapprocher de la France.

Da grandes questions s’étaient élevées entre la Russie et l’Angleterre, questions où la France était intéressée, sans doute, mais non pas sous le même point de vue que le cabinet anglais. La navigation de la mer Noire, et l’évacuation de Silistrie, intéressaient également les deux puissances alliées ; mais derrière ces deux difficultés, se présentaient vingt autres points qui touchaient au cœur même des intérêts de l’Angleterre, comme le monopole égyptien, approuvé par la Porte, sous l’influence de la Russie, les envahissemens de la Russie en Perse, etc., etc. Traitées avec la vivacité hautaine qui caractérise lord Palmerston, aigries par la polémique du parlement, ces questions devenaient de jour en jour plus difficiles à résoudre, et menaçaient l’Europe d’une guerre prochaine. Les hommes bien informés à Paris et à Londres s’attendaient chaque jour à une explosion, et ils n’eussent pas été étonnés d’apprendre un matin que les flottes combinées de France et d’Angleterre avaient eu dans la Méditerranée une rencontre avec les forces navales de la Russie, à peu près comme il arriva aux flottes de la Turquie quand un accident imprévu força les amiraux anglais, russes et français, de les détruire à Navarin. Cette prévision était d’autant plus fondée, que la mission de lord Durham à Constantinople n’avait résolu aucun point important, et que M. de Broglie n’était pas un médiateur très engageant ni très facile.

Les choses en étaient là quand M. de Talleyrand revint à Paris. Il y eut de nombreuses conférences en dehors du dernier ministère ; et quand il tomba, les premières négociations qui s’ouvrirent aux affaires étrangères eurent, dit-on, pour base, une offre faite à la France par l’Autriche et la Prusse, qui proposaient de se joindre au gouvernement français, afin d’empêcher toute collision entre l’Angleterre et la Russie en Orient. Voilà, si nous sommes bien informés, ce qui explique l’empressement de la diplomatie étrangère à saluer l’avènement de M. Thiers, lasse et rebutée qu’elle était de traiter avec M. de Broglie. Espérait-on d’autres concessions du caractère liant et commode de M. Thiers, c’est ce que nous ne saurions dire ; mais la véritable concession qui a été faite, ç’a été de s’entendre avec M. de Metternich et avec M. Ancillon pour le maintien de la paix ; ç’a été d’exprimer fortement à la Russie le désir de voir s’établir entre elle et l’Angleterre de meilleures relations, au moyen d’abandons réciproques, et d’appuyer ce vœu par la détermination de créer en Europe une grande neutralité armée, formée par la France, la Prusse et l’Autriche, qui avait déjà essayé de jouer ce rôle vis-à-vis de la France après la campagne de Russie. C’est ainsi que nous expliquons quelques faits diplomatiques récens, tels que l’évacuation de Silistrie et la réduction du dernier terme d’indemnité de guerre dû par la Turquie, concessions faites par le gouvernement russe aux trois puissances médiatrices ; C’est ainsi que nous expliquons aussi, le paiement du troisième terme de l’emprunt de la Grèce, refusé par M. de Broglie et accordé par M. Thiers au roi Othon, en faveur de la Russie, et en retour des concessions de cette puissance, et enfin les invitations royales adressées par la Prusse et l’Autriche aux ducs d’Orléans et de Nemours. Ajoutons que le grand nombre de Russes de distinction qui ont quitté l’Italie à l’époque où le choléra éclatait dans ce pays, et qui ont passé l’hiver en France, ont rapporté en Russie les témoignages les plus unanimes de l’esprit de calme et de sagesse qui anime la nation française, et de la crainte du désordre qu’elle allie à l’amour de la liberté. On voit que M. Thiers commence son ministère des affaires étrangères sous de beaux auspices, et qu’il sera bien malheureux s’il n’obtient pas de grands résultats.

Nous regarderions assurément l’alliance russe comme un fait favorable à la France, autant toutefois que notre position serait celle d’une puissance médiatrice et amie, et que cette alliance ne nous forcerait pas à rompre avec l’Angleterre, cette alliée qui nous est venue au moment où nous comptions autant d’ennemis qu’il y a en Europe de têtes couronnées. L’alliance russe conviendrait à la France, parce que, quelles que soient les bonnes relations de l’Angleterre avec la France, l’Angleterre ne perdra jamais de vue l’intérêt de ses possessions et de ses colonies, tandis que cette rivalité ne saurait exister entre la Russie et la France. L’alliance russe nous conviendrait encore, parce qu’il nous faut, à tout prix, des alliances continentales, parce que la Russie n’a pas intérêt à nous affaiblir tant que nous vivrons sur un principe d’ordre et de conservation, et parce qu’en effet, obéissant avec sagacité à ses intérêts, la Russie nous a soutenus en 1814 et en 1815, quand toute l’Europe, y compris l’Angleterre, nous accablait. Cette alliance nous convient encore, parce que le système des douanes allemandes ne peut être rompu que par des alliances qui dominent la Prusse, comme serait notre alliance avec l’Autriche et la Russie ; et enfin, pour traiter les questions purement morales en même temps que les questions matérielles, parce que nous obtiendrons plus de concessions de la Russie, en faveur de la Pologne, dans un seul jour d’alliance, qu’en six années de tracasseries diplomatiques et de menaces grondeuses, comme ont été ces six dernières années.

Et puisque cette alliance peut profiter au pays, peut-être convient-il mieux qu’elle s’accomplisse tandis que M. Thiers, séparé de M. de Broglie et de M. Guizot, se trouve placé à la tête du conseil et au département des affaires étrangères. La raison en est que nous regardons M. Thiers comme un homme entraîné, quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise souvent, vers les sentimens et les principes de la gauche modérée ; ses goûts, ses études, ses vues, ses liaisons, ses habitudes, sa vie entière, tout le porte vers cet ordre d’idées, auquel on le verra toujours se rallier dans les temps calmes, quand il ne se croira pas obligé de donner des garanties à l’ordre, au pouvoir, à la force gouvernementale, par des rigueurs et des violences empruntées au système permanent de M. Guizot. Aux yeux de la Russie surtout, M. Thiers sera toujours un tel homme ; elle l’acceptera, si elle l’accepte, en dépit de sa vie politique et des tendances que cette vie manifestait, même dans les momens où il a le plus semblé se rapprocher d’un système contraire. Aussi la Russie n’attendra-t-elle pas trop de M. Thiers, et elle lui saurait plus gré du peu qu’il ferait pour rapprocher les deux pays, qu’elle ne saurait gré à M. de Broglie ou à M. Guizot des concessions les plus excessives. Sous un ministère doctrinaire, c’est-à-dire composé d’hommes qui se sont fait une idée colossale de la force qu’il faut donner au pouvoir, de l’intimidation qu’il faut exercer pour s’emparer de l’autorité sur le peuple, l’alliance de la Russie pouvait avoir promptement un résultat fatal. C’est l’alliance anglaise qu’il faut imposer, en bonne tactique, à un tel cabinet ; il faut l’entourer d’alliés constitutionnels, et le tenir le plus loin qu’il se peut des états despotiques, où il pourrait chercher en tout temps des modèles, et un appui dans les momens critiques. Mais l’alliance du cabinet de M. Thiers avec le cabinet russe n’aura jamais de semblables résultats ; M. Thiers aurait beau faire et beau vouloir, cette alliance ne sera jamais assez étroite pour nous alarmer ; malgré lui, il appartiendra avant tout à la France de 1830, comme, malgré lui aussi, M. Guizot appartiendra toujours à la France de 1814 et de 1815. Ce sont là deux baptêmes politiques qui ne s’effaceront jamais.

Que M. Thiers agisse donc librement ; qu’il consolide la paix ; qu’il marque son ministère par de bonnes alliances qui ne soient pas achetées au prix de l’honneur ; qu’il oppose au double parti qui le presse des mesures favorables à la prospérité du pays ; qu’il lutte, à l’aide d’améliorations matérielles, contre les théories du pouvoir exagéré et de la liberté exagérée, contre les doctrinaires despotiques et contre les doctrinaires républicains, et tous les bons esprits, c’est-à-dire ceux qui savent que l’accomplissement des principes politiques n’est pas l’affaire d’un jour, c’est-à-dire ceux qui savent faire la part des obstacles et des embarras d’une situation, se rallieront au gouvernement. Or, il est bien avéré maintenant que le nombre de ces esprits-là est en majorité aujourd’hui, dans la chambre et dans le pays, quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse aux deux extrémités pour attirer à soi le pays et la chambre.

C’est un fait qui mérite d’être remarqué, que le grand mouvement diplomatique qui s’est opéré à l’entrée de M. Thiers au ministère des affaires étrangères. Que ce mouvement parte de lui, de ceux qui l’entourent ou de quelqu’un qui le domine, comme on l’a dit, ce n’est pas moins un mouvement. L’impulsion a-t-elle été donnée par l’ancien ministère, comme l’assurent quelques-uns de ses membres, retirés aujourd’hui, et leurs amis ; nous ne le pensons pas, nous la croyons même contraire aux vues qu’ils professaient, mais il n’importe encore. E più si move. Nous marchons pourtant. Silistrie s’évacue, l’Autriche annonce la résolution de se mettre sur le pied de paix, on invite les princes français à passer des revues de troupes prussiennes, ce qui n’est ni une acteur, ni un honneur sans doute ; mais ce qui est une marque de déférence et comme un vœu de rapprochement et de conciliation. Or, toutes ces choses-là ne datent ni du 13 mars, ni du 11 octobre ; il faut donc reconnaître qu’il y a quelque changement dans la situation, et comme en même temps la paix intérieure s’affermit chaque jour, il est bien permis d’espérer, ou, plutôt on est en droit d’attendre un changement de politique à l’égard de la France. Nous voulons dire un adoucissement à tout l’attirail de rigueurs légué au ministère actuel par le ministère doctrinaire.

En cela, l’opinion publique fait crédit à M. Thiers en ce moment. Les impatiens l’attaquent déjà avec violence ; nous n’imiterons pas les impatiens. Dans la discussion des douanes, par exemple, nous avons cru voir que M. Thiers craignait par-dessus tout de donner prise aux doctrinaires qui se préparaient à sonner l’alarme, et à ameuter contre le ministère tout le parti du monopole et des intérêts établis, parti puissant, il faut l’avouer, et auquel M. Thiers ne serait pas encore en mesure de tenir tête. Il est dans le caractère de M. Thiers d’embrasser franchement sa position, quelque rude qu’il la trouve. Il a donc défendu le système de protection avec une sorte de ferveur, de crainte sans doute qu’on ne défendit contre lui le système de protection ; tactique habile peut-être, guerre ingénieuse sans doute, mais triste guerre, dont la classe nombreuse des industries secondaires paiera les frais. On nous répondra qu’il faut se maintenir, et acheter, par des concessions présentes, les avantages que promet l’avenir. Mais, hélas ! il y a long-temps que nous attendons, et depuis dix ans qu’une loi de douanes n’a été discutée en France, c’est-à-dire depuis le ministère de M. de Villèle, l’esprit public avait fait assez de progrès pour attendre une meilleure loi que la loi votée, il y a quelques jours, par la chambre, avec l’agrément, du ministère du 22 février.

Nous ne sommes pas de ceux qui espèrent des résultats immédiats de l’éloignement des doctrinaires, car nous savons quelle influence ils exercent encore, même en dehors des affaires ; mais nous voudrions bien ne pas attendre dix ans encore un meilleur système commercial, une diminution de rigueurs contre la presse, une mesure générale de grace ou d’amnistie, et tout ce que nous attendons enfin d’un cabinet qui n’aura de force réelle et de consistance que le jour où des actes auront prouvé sa virilité et annoncé le but où il tend.


— Le maréchal Clausel est de retour en France, et il a déjà eu plusieurs conférences avec les ministres an sujet d’Alger. Une lettre d’Afrique, arrivée après le maréchal, et datée du 13 avril, nous annonce que, malgré l’engagement qui a eu lieu avec les Arabes, près de Médéah, où quelques compagnies françaises se sont laissé surprendre, les dispositions militaires et l’activité du maréchal Clausel font naître partout l’espoir d’un établissement non contesté. Les rapports du maréchal ont exercé une heureuse influence sur ceux qui ont conféré avec lui, et il parait que M. Passy lui-même a reconnu les avantages de cette possession, et modifié les vues qu’il avait à ce sujet.

Aujourd’hui, M. Passy est d’accord avec le reste du ministère pour garder Alger, et contribuer activement à sa prospérité ; mais, par un singulier revirement, les doctrinaires, qui cherchent un point d’opposition, se sont emparés des anciennes vues de M. Passy, et s’entendent pour pousser à l’évacuation de nos colonies d’Afrique. C’est du moins en ce sens que travaillent aujourd’hui, dans la chambre et dans les bureaux, MM. Jaubert, Duvergier et Piscatory, sans doute en vertu de l’aversion de M. Guizot pour la popularité, érigée en axiome dans l’école. Il est impossible de mieux faire en effet.


— Un nouvel ouvrage politique de M. Capefigue a paru sous ce titre Le Ministère de M. Thiers, les Chambres et l’Opposition de M. Guizot. M. Capefigue remonte d’abord aux causes philosophiques et politiques de la dissolution du ministère de M. Guizot. Ces causes, selon M. Capefigue, consistent en ce que M. Guizot et M. Thiers étaient complètement divisés sur la diplomatie, sur l’esprit et l’action du gouvernement, et en ce qu’ils n’appartenaient ni à la même école morale, ni à la même école religieuse, ni aux mêmes principes, ni aux mêmes souvenirs, ni à la même histoire. Selon M. Capefigue encore, M. Guizot représentait dans le ministère le centre droit, et M. Thiers représentait le centre gauche. M. Thiers a surtout en vue l’école de la révolution française ; son orateur de prédilection est Mirabeau ; il aime Napoléon parce qu’il le regarde comme un fils de la révolution et une puissance sortie du peuple, tandis que M. Guizot hait à la fois la révolution et Napoléon, et flétrit également les actes de ces deux époques. M. Guizot, dit encore M. Capefigue dans cette nouvelle production, qui est le développement de son dernier ouvrage politique ; M. Guizot ne prend pas la révolution française pour l’inflexible limite au-delà de laquelle il n’y a rien, il creuse au fond de la vieille monarchie pour y faire l’éloge de tout ce qu’il y a de liberté et de religion, de droits populaires et de priviléges de la couronne. De là ces éloges de la légitimité, de là ces opinions qui font que M. Capefigue, l’historien, le panégyriste de la restauration, appelle à lui, ou plutôt à son parti, M. Guizot, et le désigne comme le restaurateur du torysme en France. M. Thiers, au contraire, l’historien de la révolution française, l’ardent adversaire de la Vendée, M. Thiers est vivement repoussé par M. Capefigue.

Entre M. Thiers et M. Guizot, M. Capefigue trace, chemin faisant, les portraits politiques des ministres actuels et de ceux qui sont partis, de M., de Broglie et de M. d’Argout, homme d’une probité attentive, qui apporte dans son département les traditions administratives de l’empire ; du maréchal Maison, de M. Passy, de M. Pelet, de M. Sauzet, qui trouve seul grace aux yeux de M. Capefigue, en faveur de son plaidoyer pour M. de Chantelauze ; et enfin de M. de Montalivet, que M. Capefigue loue seul à sa façon. Nous joindrons nos éloges à ceux de M. Capefigue, mais pour d’autres motifs. Nous prenons ces motifs dans le dernier discours prononcé par M. de Montalivet à la chambre des pairs, où il a exprimé si noblement le désir de voir s’effacer, par une amnistie, nos dissensions civiles, et où il a repoussé les distinctions de dates avec une raison élevée, qui atteste un grand progrès dans les vues politiques de ce ministre.

Mais c’est particulièrement sur M. Guizot que l’auteur de cet ouvrage s’acharne. Déjà, dans un livre intitulé : le Gouvernement de Juillet de 1330 à 1835, M. Capefigue avait essayé de prouver que M. Guizot, volontairement ou non, appartient à l’école politique de la restauration, et qu’il se condamnerait à l’inaction, s’il refusait le seul rôle qui lui reste, rôle qui consiste à renforcer les doctrinaires de l’appui des légitimistes modérés, qui sont faits pour s’entendre et s’aimer les uns les autres. Cette proposition, M. Capefigue la renouvelle aujourd’hui ; il la faisait alors à M. Guizot au pouvoir, il la fait maintenant à M. Guizot tombé ; c’est bien de la générosité de la part de M. Capefigue.

Cette classification adoptée, M. Capefigue ne manque pas de faits pour l’appuyer. M. de Talleyrand, dont on met toujours le nom en avant en toute circonstance, M. de Talleyrand aurait travaillé de toutes ses forces au renversement de M. Guizot, qui contrariait ses plans de politique intérieure et étrangère ; mais alors il faudrait demander à l’auteur de ce livre comment M. de Talleyrand, qu’il a toujours traité de tory dans ses ouvrages, et qui penche, en effet, vers le torysme, comme on l’entend dans le jargon politique du jour, se tournerait du côté de M. Thiers, et non du côté de M. Guizot, le restaurateur du torysme en France. M. Capefigue nous expliquera peut-être cette contradiction dans son prochain ouvrage, qui ne tardera pas, sans doute à paraître, car M. Capefigue n’est pas moins fécond qu’il est ingénieux et habile à s’entourer de faits.

Une fois la combinaison de M. de Talleyrand admise, dit M. Capefigue, on n’eut plus qu’à la compléter par l’adhésion de quelques membres de la chambre, propres à continuer le système, sans changer l’essence de la majorité : on prit MM. Passy, Pelet de la Lozère et Sauzet. Ce ministère, ainsi le juge M. Capefigue, ne saurait avoir de durée, parce que personne n’y représente les opinions de la restauration, qui avaient été si soigneusement conservées par M. Guizot et M. de Broglie ; il ne durera pas, parce qu’il n’est pas religieux, parce que ses membres ne sont pas de la réaction religieuse et spiritualiste qui s’opère en France, et sur laquelle M. Capefigue fonde le pouvoir qu’il attend, pouvoir renouvelé du temps qu’il préconise, de l’époque de 1820 à 1829, immense période du gouvernement représentatif ! (pag. 77). – « Combien de nobles fronts, dit-il, se couronnaient des palmes de la tribune ! combien les opinions, aux prises dans la grande arène légale des débats, se heurtaient en face du pays, vivement ému ! combien les salons politiques, aux étincelantes bougies, voyaient se grouper majorités, minorités, discutant, encore haletantes ; sur un vote qui tenait à l’éloquence de MM. de Serres, Pasquier, Martignac ! etc. » - Pour nous qui ne regrettons de la restauration, ni les étincelantes bougies de ses salons politiques, ni l’éloquence de MM. de Serres, Pasquier, et, Martignac, nous ne voyons pas encore quel bien, l’esprit religieux de MM. de Broglie et de M. Guizot, qui sont protestans d’ailleurs, a fait à la France. L’esprit religieux de M. de Broglie ne l’a pas empêché de nous brouiller avec presque toutes les puissances, et l’esprit religieux de M. Guizot nous a gratifiés des lois de septembre et de l’état de siége. Il est vrai que ce sont là des actes dignes des beaux jours de la restauration.

Nous ne nions pas la tendance religieuse et morale dont parle M. Capefigue, mais, nous nions que cette tendance soit contraire à la liberté et à l’esprit de la révolution qui a fondé le gouvernement sous lequel nous vivons. La révolution n’a pas produit un résultat tout contraire à son principe, comme le prétend M. Capefigue ; nous n’en sommes pas à traiter avec dédain les doctrines et les heureuses réformes de 1789, et à remonter, comme le veut M. Capefigue, aux idées de la vieille monarchie des Bourbons, pour y chercher le type d’un bon état social.

Nous rie sacrons si M. Guizot est réellement l’homme que veut M. Capefigue, si M. Molé, si M. Pasquier, que l’auteur de ce livre place sur la même ligne politique que M. Guizot, en sont encore aujourd’hui à l’admiration et à l’enthousiasme de la restauration où ils ont figuré à diverses reprises ; mais s’il en était ainsi, M. Guizot aurait peu de chances de rentrer aux affaires, ou du moins de s’y maintenir, surtout en composant son cabinet des hommes nécessaires et seuls propres à réparer les désordres de ce temps. Est-ce bien de l’aveu de M. Molé que l’auteur de ce livre loue de cette façon le premier ministre des affaires étrangères de 1830 et le créateur du système de non-intervention ? Nous avons quelques raisons d’en douter, et de croire que M. Molé se trouve très gêné de cette amitié aussi imprudente qu’incommode.

Pour M. Guizot, il est vrai que ses actes et ses discours donnent beaucoup de prise aux éloges de M. Capefigue. La vie de M. Guizot est trop activement publique, pour que ce lui soit un embarras de répudier hautement ces éloges, s’il ne croit pas les mériter. S’il se tait, c’est sans doute que cette alliance que lui propose M. Capefigue, ne lui semble pas aussi monstrueuse qu’à nous, et que l’ordre social qu’il espère fonder, a besoin des doctrines de la vieille monarchie, qui ont aujourd’hui tant de faveur - dans les livres de M. Capefigue.




Le progrès est dans la vapeur et les chemins de fer ; voilà les liens nouveaux de la sainte-alliance des peuples. Le domaine du monde se resserre chaque jour ; les nations se rapprochent. Les rivières sont aujourd’hui de véritables grands chemins qui courent ; les mers ne seront bientôt plus que des ruisseaux. A Marseille, deux riches et honorables industriels, MM. Luce et Benet, résolvent en ce moment un merveilleux problème ; ils mettent Constantinople au bout d’une promenade d’été. En moins de temps qu’il n’en faut à l’Anglais ou au Parisien opulent pour visiter son château, faire une partie de chasse, et donner un bal de campagne, on vole avec les ailes de la vapeur, de Marseille à Gênes, de Gênes en Toscane, puis à Rome, à Naples, à Palerme, à Malte, au Pyrée, à Corinthe, à Constantinople, à Smyrne, à l’île de Ténédos, aux champs où fut Troie, à Tunis, à Carthage, à Alger. En trois mois, ce tour du monde classique est achevé. Avec un pareil mode de navigation, le voyageur n’a plus à redouter ces contre-temps imprévus qui donnent des démentis aux meilleurs plans de courses maritimes. La vapeur neutralise tous les caprices des vents et des flots. Cette fois, d’ailleurs, le paquebot nouvellement construit est une belle et bonne frégate, aux reins solides ; elle tient vigoureusement la mer, et la dompte ; elle part et arrive au jour prescrit : avec ces avantages, dont elle tirerait profit au besoin, dans la mauvaise saison, elle se met en course, au mois de mai, sur la Méditerranée, unie et calme comme un miroir, pendant les beaux mois de l’été du midi.

MM. Luce et Benet ont bien mérité du monde artiste et voyageur, en créant cette promenade : leur magnifique frégate à vapeur se nomme le Phocéen. On n’a rien épargné, dans les chambres et les galeries de l’entre-pont pour prévoir les exigences les plus minutieuses des voyageurs : ils y trouveront le nécessaire, le confortable, le superflu : c’est l’ameublement d’un palais dans l’habitacle d’un vaisseau. Montés à bord du Phocéen, les passagers seront libres de tout souci, affranchis de toute dépense. Le prix du voyage est fixé à 3,000 francs. On partira du 15 au 20 mai prochain. On compte déjà plusieurs notabilités européennes qui se sont fait inscrire pour ce voyage méditerranéen.

REVUE MUSICALE




Le Conservatoire vient de clore ses glorieuses séances. Cette année, comme de coutume, Beethoven et Weber en ont fait seuls presque tous les frais. Cependant, à l’avant-dernier concert, un homme d’assez mâle stature est venu sans façon s’asseoir parmi les hôtes accoutumés du sanctuaire, apportant son morceau de musique entre la symphonie en ut mineur et l’ouverture d’Oberon. L’audace était grande : le succès pouvait l’excuser ; et comment prévoir le succès ? car si plusieurs ont tenté pareille entreprise, plusieurs ont échoué. Mais cet homme, inconnu de la génération nouvelle, et qui venait ainsi hardiment s’emparer du concert, c’était Gluck, Ritter Gluck, comme dit Hoffman ; et le morceau de musique qu’il apportait, c’était l’air de Thoas dans Iphigénie en Tauride. En vérité, quand on entend de tels chefs-d’œuvre, on reste confondu dans son admiration, et l’on se demande comment il y a des gens qui parlent des progrès et des conquêtes de l’art moderne dans le domaine de l’instrumentation. Quelle puissance, bon Dieu ! quelle originalité ! quel sentiment de l’effet dramatique ! Après Mozart, je ne sais rien au monde de plus élevé, de plus solennel, de plus beau. Toute la science des orchestres d’aujourd’hui est dans cette composition de Gluck ; et nous croyons avoir inventé quelque chose ! et sitôt qu’un homme habile puise à ces sources profondes que la foule ignore, nous le proclamons maître, et crions à la création, comme si dans toutes ces combinaisons instrumentales que nous applaudissons en attendant que la belle mélodie nous revienne d’Italie, il y avait quelque chose qui pût se comparer à cette marche ascendante de basses, qui semble un escalier de marbre fait pour soutenir l’édifice de cet air sublime ! Et dire que de pareils chefs-d’œuvre sont bannis de la scène, et qu’il faut se résigner à n’en jamais entendre à l’avenir que des fragmens, jetés au hasard au milieu d’un concert ! Quand il s’agit d’un opéra de M. Halévy ou d’un ballet pour les deux Ellsler, à la bonne heure, on prodigue tout : les cortéges se forment, les tables s’élèvent, les jardins fleurissent ; mais pour le chevalier Gluck, pour l’homme de génie, on ne saurait rien faire, et pourtant il vous demande si peu de chose : quelques aunes de drap pour couvrir ses vieux Grecs, quelques palais de marbre sans dais de velours fleurdelysé, ni dressoirs à vaisselles d’or et d’argent. Au besoin, vous pourriez le satisfaire avec les châssis dont la Révolte au Sérail ne veut plus, et les étoffes que les comparses de la Juive repoussent d’un pied dédaigneux. Vraiment c’est une dérision ! Si vous êtes théâtre royal, faites donc un jour quelque chose pour la royauté de l’art.

Du Conservatoire à l’Opéra-Comique il y a loin, aussi loin que de Gluck à V. Auber ; et vraiment, on a quelque pudeur à laisser Iphigénie en Tauride pour s’occuper des Chaperons blancs ou de Sarah la folle.

Autrefois les invocations à la Muse aidaient merveilleusement ces transitions brusques du sublime au genre gracieux, dont le but unique est de plaire ; et, quand le regard de la pensée se détourne de ces monumens indélébiles pour se porter ailleurs, sur de petits objets, on est prêt à s’écrier : « O Muse, fais que je change de ton et chante maintenant selon le mode français ! » La fécondité de M. Auber tient du prodige ; le voilà qui donne un opéra par mois. A l’avenir, selon que les mois auront trente jours ou trente et un, les opéras de M. Auber seront en un acte ou bien en trois. Il est rare que la renommée d’un musicien gagne quelque chose à cet excès de production, lors même qu’il serait sollicité par son inspiration (et certes, M. Auber n’est plus guère dans ce cas aujourd’hui), il devrait s’efforcer d’y mettre un frein et s’abstenir, autrement il s’épuise, et le public se lasse de l’entendre, et même, plus souvent, le public ingrat le repousse lorsqu’il est encore plein de vie et de force. Entre l’homme qui produit avec obstination et le public qui l’écoute, une lutte fatale s’engage ; il faut tôt ou tard que l’un des deux succombe, et c’est justement à cette lassitude du public qu’on doit attribuer le peu de succès du dernier ouvrage de M. Auber. Il est faux, comme plusieurs l’ont soutenu, que cette partition-là soit indigne de l’auteur du Philtre et du Serment. En général, les admirateurs du talent de M. Auber me semblent être injustes envers les Chaperons blancs. A tout prendre, je conçois que les gens qui proclament la Muette un chef-d’œuvre hors de ligne, et vous parlent à tout propos du génie de M. Auber, s’irritent contre cette partition inoffensive et refusent de la reconnaître comme la sœur de tant d’autres. Mais nous, qui avons toujours envisagé froidement cette grande question, nous trouvons que M. Auber est resté, dans cette œuvre, ce qu’il a toujours été, c’est-à-dire un musicien d’esprit et de bon goût, dont la pensée est toujours vive et sautillante, rarement originale, jamais profonde, et qui distrait par la netteté de sa composition et la coquetterie de sa phrase. Toute cette musique abonde en motifs légers et gracieux. Le trio d’introduction est entraînant de verve et d’esprit c’est là, sans contredit, le plus charmant morceau que M. Auber ait écrit dans le style bouffe, le plus difficile de tous les styles en musique, il n’y a rien dans la Muette ou Gustave qui vaille mieux que l’air que chante le prince au troisième acte. La phrase en est simple et touchante, le sentiment vrai, Chollet le dit à merveille ; cependant cette phrase produit plus d’effet dans l’ouverture, soit qu’un mouvement plus rapide lui convienne mieux, soit que le ton pathétique et vibrant des violoncelles qui l’attaquent avec force en rende plus heureusement l’expression. Quoi qu’il en soit, les Chaperons blancs étaient dignes d’un meilleur sort.

J’ignore quel avenir attend Sarah la folle de Glencoë, mais il faut avouer que c’est là une bien triste musique. Le jour de la première représentation, à voir l’empressement du public, je demandai si M. Grisar était par hasard un des élèves de l’école de Rome, et s’il avait écrit quelque symphonie ou quelque grande composition qui justifiât l’empressement qu’en France on apporte si rarement autour de la première œuvre d’un homme. — Oh ! oh ! dit un de mes voisins, qui, devant que le rideau fût levé, nageait déjà dans son exaltation, et son enthousiasme, on voit bien, monsieur, que vous ne vous occupez guère de musique. Grisar a fait mieux qu’une symphonie, il a écrit la Folle, une romance que Nourrit chante à merveille.

— Eh ! c’est sans doute cette romance qu’il vient de mettre en opéra-comique ?

— Comment ne sentez-vous pas que ceci est une attention délicate de Melesville ? (Mon voisin disait Grisar et Melesville, comme il aurait dit Beethoven et Goethe. cec qui cessa de m’étonner lorsque je vis à quel point il était initié dans les secrets des deux auteurs.) Le poète, voyant que le compositeur excellait à rendre la folie en musique, s’est empressé de lui fournir un sujet qui pût favoriser son inspiration. Comme la première romance de Grisar s’appelle la Folle, son premier opéra-comique devait nécessairement porter le même nom. Si Grisar eût débuté par une romance intitulée le Klephte, par exemple, alors il eût été convenable de donner au poème qu’on lui destinait une couleur orientale ; mais de ce que les titres sont pareils, il ne s ensuit pas que les œuvres se ressemblent le moins du monde. Il y a divers genres de folies, comme il y a différentes espèces de Klephtes.

— Alors pour que son œuvre soit complète, la première symphonie que M. Grisar composera s’appellera nécessairement la Folle.

— Que parlez-vous de symphonie ? dit mon voisin en détournant la tête d’un air dédaigneux ; Grisar ne fera jamais de symphonie.

Il serait difficile de dire à quelle école appartient cette musique : ce n’est là ni le système italien avec sa généreuse mélodie et sa verve entraînante, ni le système allemand avec son instrumentation et son dessin correct et vigoureux ; c’est tout simplement l’école de la romance. L’ouverture est une romance, l’introduction une romance, le finale une romance ; les duos ont des couplets et les quatuors des refrains. Malheureusement l’inexpérience de M. Grisar se révèle à chaque instant par le dénuement de son orchestre et la banalité de sa modulation. Et pourtant il abuse à tous propos des moyens dont le musicien dispose. Son orchestre est bruyant, tumultueux, confus ; il y a des timballes et des trombonnes à la surface, et rien au fond. C’est le propre de tous les hommes qui n’ont pas encore acquis l’habitude de l’instrumentation, de ne pas savoir se modérer dans le bruit : avec eux, les timbales roulent toujours, et les cuivres n’ont pas de cesse, on dirait qu’ils font tout cela pour tromper la foule ; mais le manteau de sons dont ils enveloppent leur musique est transparent, et par malheur en laisse voir toute la nudité. Certes, M. Grisar a eu le plus grand tort en agissant ainsi ; car ce tumulte incohérent ne convient en aucune façon au genre tout pastoral qu’il affectionne. Au moins si quelque mélodie heureuse et franche venait par intervalles reposer l’esprit et lui faire oublier le dénuement de cet orchestre ; mais hélas ! la mélodie de cette partition est une mélodie de romance, c’est-à-dire la plus monotone et la plus insipide de toutes les mélodies. Les gens qui admirent la Folle, et certes le nombre en est grand (je parle de la romance et non de l’opéra-comique), prétendent que c’est là un petit chef-d’œuvre de mélodie et d’expression. S’il en est ainsi, on ne saurait trop conseiller à M. Grisar de persévérer dans ce genre gracieux qui lui a valu ses premiers succès. Ce soir-là, Mlle Jenny-Colon, prima donna du théâtre des Variétés, débutait à l’Opéra-Comique. Tout ce qu’on peut dire de Mlle Jenny-Colon, c’est qu’elle joue assez bien la comédie, pour que la plupart du temps le public ne s’aperçoive pas qu’elle a une voix aigre et dépourvue de toute agilité, et qu’elle chante avec assez de méthode et de goût pour faire excuser sa mignardise et l’afféterie de son jeu. Les dilettanti trouvent que Mlle Jenny-Colon est une fort charmante comédienne, et les gens curieux de pantomime parlent beaucoup de son talent de cantatrice ; de cette façon, chacun trouve en elle ce qu’il n’y cherchait pas, et tous sont contens, Mlle Jenny-Colon est une femme comme tout bon amateur d’opéra-comique doit en souhaiter à son théâtre favori, pour jouer les pièces de Marsollier et chanter la musique de Champin. Malheureusement il n’est plus guère question aujourd’hui de Marsollier ni de Champin, cela soit dit avec tout le respect dû à l’ancienne renommée de ces deux hommes. En vérité, on ne conçoit rien aux hésitations continuelles des directeurs du théâtre de la Bourse : sitôt qu’ils ont fait un pas, ils reculent comme s’ils craignaient de s’être trop avancés. A peine ont-ils engagé Mme Damoveau, qu’ils s’empressent d’enlever Mlle Jenny-Colon au Vaudeville, dont elle faisait les délices, pour l’amener sur leur scène, où son talent gracieux doit échouer. A cela on vous répond : mais il fallait bien cependant remplacer Mme Pradher. Et d’abord, pourquoi remplacer Mme Pradher ? Il semble, au contraire, que des administrateurs d’un théâtre lyrique, quelque peu soucieux de la prospérité musicale de leur entreprise, doivent battre des mains et se féliciter, lorsqu’il leur arrive, par fortune, qu’une cantatrice telle que Mme Pradher se retire. A vrai dire, le théâtre de l’Opéra-Comique fera bien, à l’avenir, de chercher ses prime donne autre part qu’aux Variétés ; et, pour peu que cela continue ainsi, je ne vois pas pourquoi il ne prendrait pas fantaisie à Frédérik-Lemaître de réclamer un emploi de premier ténor, par cette seule raison qu’il a créé le rôle du marquis de Brunoy. Tous les élémens de ses succès et de sa fortune, l’Opéra Comique les possède ; qu’a-t-il besoin de se mettre en quête ? Pour remplacer Mme Pradher, il a Mme Damoreau ; vraiment il est bien à plaindre. Il y a là cinq ou six sujets qui, réunis, formeraient un ensemble excellent : Inchindi, Chollet, Mlle Prévost, Mme Casimir ; ce sont là, certes, des talens distingués, et dont on pourrait se servir autrement qu’on ne le fait. Mais voyez quelle imprudence, ces acteurs, au lieu de les réunir, on les disperse ; quand Mme Damoreau chante, M. Chollet se promène ; quand M. Chollet revient, Mme Damoreau voyage. Procéder de la sorte, c’est folie. Aujourd’hui le nom d’un comédien, bien qu’écrit sur l’affiche en lettres gigantesques, n’émeut plus guère le public. Ce qu’avant tout on recherche au théâtre, c’est un ensemble harmonieux. Rubini lui-même, cette merveille, ne suffit pas pour remplir la salle des Italiens il en est de même de Tamburini, de Lablache et de la Grisi ; ils sentent bien que chacun d’eux pris à part, et seul, n’a que la quatrième partie de cette force qui attire la foule, et la pousse à l’enthousiasme ; et qu’il ne pourrait y avoir de belles soirées, s’ils ne se réunissaient tous ensemble. Or, ce que Rubini, Lablache, Tamburini et la Grisi font tous les jours de si bon cœur, dans l’intérêt de l’art et de leur administration, Mme Damoveau, Chollet, Inchindi et Couderc peuvent bien le faire. L’union fait la force : c’est surtout au théâtre que devrait avoir cours cette belle parole d’une devise. Mais voici venir M. Meyerbeer, et M. Meyerbeer n’est pas homme à supporter de pareils abus. Prenez donc patience, et soyez certains que la partition nouvelle de l’auteur des Huguenots sera le point de la terre sur lequel toute cette troupe dispersée viendra se réunir un jour.

La fortune de l’Opéra grandit ; le succès des Huguenots est cause que de belles dames ont retardé d’un mois leur départ pour la campagne. C’est là un beau triomphe, que la musique de M. Meyerbeer obtient sur les premiers rayons du soleil et les chants du rossignol. De temps en temps, à certains jours perdus, lorsque Mlle Falcon est épuisée et que le gosier de Nourrit a besoin de repos, on donne au public un acte de quelque chef-d’œuvre de Rossini, et cette musique est livrée aux chanteurs du second ordre. Sincèrement, Guillaume Tell n’est pas fait pour subir de pareilles injures, et il semble que l’on pourrait fort bien mettre à sa place un acte du Philtre, ou de la Juive ou du Serment la salle n’en serait pas plus vide, et l’on ferait une profanation de moins. Le congé de Mlle Falcon va forcer l’administration à suspendre, pendant un mois, les représentations des Huguenots. Pendant que la jeune cantatrice emportera avec elle toute notre musique en province, la danse reviendra. Il est fort question d’un ballet nouveau pour les deux sœurs Ellsler, et d’une composition de M. Taglioni pour la rentrée de sa fille. Quant à l’opéra nouveau que l’on prépare, la représentation en est encore si éloignée, qu’il devient inutile d’en parler. Il faudra, jusque-là, nous contenter du Comte Ory, qui nous reste, à moins que Mlle Jawureck, elle aussi, ne parte ; car alors je ne vois pas qui pourrait remplacer cette charmante actrice dans le rôle du page, où Rossini l’aime tant.

A propos de Rossini, on sait avec quelle inquiétude le public attend un nouveau chef-d’œuvre de lui, et quelles espérances magnifiques les administrations fondent sur sa musique. A certaines époques de l’année, il n’est bruit dans quelques endroits que de Rossini. On se demande de toutes parts : — Écrit-il ? — A cela, les uns répondent : Oui ; les autres : Non. Plusieurs même discutent fort sérieusement sur le titre d’un opéra qu’il ne fait pas. La plupart du temps, quand on leur fait une pareille question, les directeurs de théâtre boutonnent leur habit, se rengorgent dans leur cravate, et, s’élevant sur la pointe de leurs pieds, pour retomber sur les talons, ont l’air de vous dire d’un ton plein de contentement : « Nous ne parlons pas, mais nous savons ce que nous savons. » Cependant Rossini continue à se promener sur le boulevart des Italiens. — Or, les poètes, émus à cette nouvelle, abattent leur volée du haut des airs, où ils planent, sur les combles de la salle Favart, où Rossini demeure, apportant les conceptions de leur fantaisie à l’auteur de Sémiramis et de Cenerentola, qui les reçoit avec ce sourire que les ames candides prennent pour de la bienveillance, et qui est de l’ironie. Après les poètes viennent les chanteurs, le primo tenore et le primo basso, qui lui reprochent de ne rien faire pour eux, lui qui pourrait tant faire, et de laisser languir leurs talens dans l’oubli. « Mes amis, leur répond alors Rossini, je m’occupe de vous jour et nuit, et comment pourrais-je ne pas m’occuper de vous ? Et pour vous prouver que je suis sincèrement dans l’intention d’écrire un opéra, je veux vous soumettre deux livrets entre lesquels j’hésite, et dont il me plairait fort de savoir ce que vous pensez. » Et disant cela, il prend au hasard, dans une pile de livrets entassés l’un sur l’autre. Les chanteurs, ainsi congédiés, s’en vont, et, huit jours après, les livrets étant lus, annotés et curieusement augmentés, ils reviennent. Rossini les reçoit avec la plus grande cordialité ; il leur parle beaucoup de la guerre d’Espagne et des mouvemens de l’armée carliste. Puis, quand les livrets reparaissent : « Ah ! ah ! dit-il, vous avez eu la bonté de vous occuper de cela… J’ai changé d’avis ; j’y renonce. En voici deux autres qui me conviendraient mieux ; et si ce n’était abuser de votre amitié, je vous prierais de me rendre le même service. » Et cela durera ainsi jusqu’à ce que l’on soit arrivé au dernier livret, à celui qui sert de base à cette pile énorme. Et ce jour-là, tous les livrets étant lus, corrigés et pourvus de notes précieuses, Rossini fera écrire sur les couvertures le nom de leurs auteurs, auxquels il les renverra par son portier. De cette manière, tous seront contens : les chanteurs, parce qu’ils compteront sur un rôle ; les poètes parce qu’ils croiront avoir un manuscrit annoté de la main du grand maître, et Rossini parce qu’il partira pour Bologne. O sublime oisiveté d’un homme de génie !


H. W.

REVUE LITTERAIRE




Visions et Réalités, ou l’Entrée de la Vie, par H. Spiegel[1], est un livre philosophique sous forme de roman, et qui se distingue par une moralité élevée et par une foule d’observations fines et senties, de tant d’autres ouvrages du même genre qu’on publie chaque jour. L’auteur, qui annonce que ce premier ouvrage n’est qu’une introduction au tableau général qu’il compte donner de la vie humaine telle qu’il l’entend, a choisi pour époque de son sujet fictif la révolution anglaise de 1643. Dans la petite ville ce Kingston Hull vivent deux jeunes filles dont l’enfance se passe et se développe au milieu des discussions religieuses et politiques. Savantes comme les femmes l’étaient souvent alors, Marthe et Marie ont des différences de caractère qui répondent assez à leur nom ; Marthe plus positive d’esprit et plus sévère, Marie plus romanesque, plus mystique, mariant la mythologie grecque à la Bible et les fantaisies d’Homère aux syndérèses chrétiennes. Marthe meurt bientôt, et Marie, que rien ne retient plus, s’abandonne aux instincts extraordinaires qui se développent en elle et devient prophétesse. Sa rencontre, sa liaison de cœur avec le colonel Edward Markam, esprit supérieur, noble et chevaleresque, mais ironique et incrédule, forme le fond du roman dans lequel se détachent plusieurs figures puritaines et révolutionnaires, et que traverse l’épisode des amours déjà anciennes d’Edward et de l’Italienne Teresa. Il y a quelques objections fondées à adresser à l’auteur pour l’époque déjà éloignée de nous et trop spéciale qu’il a choisie pour exprimer sur la vie, sur le monde et sur les destinées humaines, ses propres sentimens, qui tiennent de près aux habitudes de notre temps. J’aurais préféré qu’il transportât les caractères et les opinions qu’il voulait développer et mettre aux prises, dans la révolution française ; quoiqu’il y eût en Angleterre, du temps de Charles Ier, des incrédules comme Markam, des prophétesses comme Marie, la forme que ces esprits-forts ou ces prophétesses donnaient à leurs sentimens était restreinte, particulière et d’un point de vue qui ne répond guère à nos préoccupations chrétiennes et palingénésiques actuelles. Cette critique une fois faite il n’y aurait qu’à louer l’auteur pour bien des détails pleins d’élévation de profondeur et de finesse sur l’ame humaine, ses passions et ses douleurs. « A mesure qu’il s’avance dans la vie, l’homme s’enferme dans le silence : l’expérience et le désespoir prennent de concert leur demeure en lui ; bientôt il conçoit comme une nécessité l’absence du but et du remède, etc. »

Et ailleurs : « Pour les hommes arrivés à l’été de la vie, soit par l’âge, soit par le nombre et la force des émotions passées, l’amour est une crise qui a son cours comme la fièvre, et dont on peut attendre passivement la fin de l’accès avec la certitude de le voir se terminer. » On s’attache au caractère de Markam, de cette ame hautaine, qui savait mieux renfermer la douleur que la supporter. L’auteur de Visions et Réalités en continuant dans d’autres tableaux le développement qu’il nous promet, n’a qu’à insister davantage sur ce point de vue de réalité morale qu’il a déjà en partie abordé heureusement, et dont il semble avoir acquis une vraie expérience. Je voudrais, par exemple, qu’il mît en lumière avec moins de solennité le côté d’observation que représentent Markam ou Fenwich, et qu’il n’isolât plus toutes les consolations et tous les correctifs dans un être à part, sous forme de visions ; en lui conseillant de se rabattre davantage à la réalité, et de moins trancher ses points de vue, on est sûr qu’il gardera toujours l’élévation.


La Correspondance inédite de Camille Desmoulins[2] renferme de nombreuses et intéressantes particularités sur les personnages de la révolution, Mirabeau, Brissot, Robespierre. Les grands évènemens de 89 et de 90, racontés au fur et à mesure par Camille Desmoulins, qui écrit à son père, se peignent avec une naïveté nouvelle et s’entremêlent de piquans détails domestiques sur la pauvreté et le genre de vie de Camille. On comprend bien, à la lecture de ces pages, comme si on y avait assisté, l’existence du journaliste patriote, exalté, pauvre, influent, populaire, bon enfant même dans ses entraînemens de violence. Lorsqu’à la célébration de son mariage, en janvier 91, on lui voit pour témoins l’élite de l’assemblée nationale, dit-il, Péthion, Robespierre, puis M. de Sillery, qui a voulu en être, et ses confrères journalistes Brissot et Mercier, et quand on pense que Camille et sa femme, et Brissot et Péthion et Sillery, tous, seront tués dans deux ans par cet autre témoin et convive Robespierre, et que Mercier, emprisonné par lui, sera seulement sauvé par le 9 thermidor, on acquiert sur la moralité de cette hyène politique une conviction irrésistible, que nulle philosophie de l’histoire, si transcendante qu’elle soit, ne peut réfuter. Quant à la moralité, à l’amabilité du caractère de Camille, elles gagnent à cette publication de lettres : confiant, généreux, étourdi, entraîné outre mesure, mais sensible ; sans système politique, mais plein de saillie et de verve ; tel on le voit, le même à la veille du 14 juillet, comme au lendemain du 10 août, comme du temps du vieux Cordelier. Sa grande faute, sa faiblesse vraiment coupable, fut d’avoir abandonné à la hache ses anciens amis Brissot, Sillery, les Girondins ; mais il expia cette faiblesse par des protestations tardives de clémence et par sa mort.


— Sous le titre de Fleurs de Midi, une jeune femme poète, Mme Louise Collet, vient de publier[3] un recueil de poésies, la plupart composées dans une solitude de Provence, dans un désert, dit-elle, triste en hiver comme un steppe de Pologne et dévoré en été par un soleil d’Afrique. Tous les vœux d’enthousiasme et d’infini, se prenant tour à tour aux vastes scènes de la nature, aux cités célèbres qu’on rêve et qu’on voudrait visiter, aux illustres poètes qu’on voudrait connaître de près et dont la gloire dévore et poursuit, sont les sujets habituels d’inspiration de cette muse qui ne manque ni de force, ni d’audace :

Vois-tu la jeune vierge à l’ame véhémente
Qui se meurt chaque jour du mal qui la tourmente ?
La vois-tu, mendiant comme un trésor divin,
Un cœur qui la comprenne, etc.

Le talent de Mme Collet appartient bien en effet à cette vierge à l’ame véhémente ; de beaux vers adressés à MM. de Chateaubriand et de Lamartine, attestent une intelligence grave et retentissent presque d’un mâle accent. D’autres morceaux font preuve de grace ; mais ce qui manque le plus, c’est une certaine mollesse. La forme métrique a de la sévérité en général et même de l’habileté, sauf quelque raideur. Le style a des taches de prosaïsme et d’incorrection. Les sentimens exprimés, toujours élevés et grandioses, font honneur à cette jeune ame si sérieuse déjà et noblement ambitieuse. En deux ou trois endroits il y a de la satire avec assez de mordant. Le plus grand inconvénient du recueil est de ne pas concentrer l’inspiration sur un sentiment principal, et de ne pas offrir une manière acquise et distincte. C’est à ce double but que doit désormais tendre l’auteur, en qui cet essai annonce une faculté réelle et peu commune.


— Parmi le grand nombre de collections que les savans prennent soin de réunir, pour en faire le sujet d’études sérieuses, il n’en est aucune qui ait acquis une plus grande et plus juste célébrité, et qui mérite le plus d’être conservée intacte, que celle laissée par M. le baron Daudebard de Férussac. Il l’avait formée dans le but d’éclairer une branche particulière et spéciale de la conchyliologie, d’en faire connaître l’histoire naturelle aussi complètement que possible ; et on peut dire qu’il avait atteint son but. Cette collection est la plus complète qu’on possède en ce genre, parce que les espèces y sont nombreuses, qu’elles y sont toujours représentées par un grand nombre d’individus, et que presque toutes les variétés de chacune d’elles y sont rapprochées avec le talent que M. de Férussac possédait à un si haut degré pour ce genre de travail. Elle a le mérite d’être composée des matériaux qui ont servi aux grands ouvrages que M. de Férussac a publiés. Elle a encore un autre mérite qui lui est propre et exclusif, c’est de renfermer presque toutes les espèces que les naturalistes de tous les pays ont fait connaître. La grande activité de M. de Férussac, sa juste célébrité, les sacrifices qu’il faisait, les lui obtenaient des savans qui aimaient tous à le consulter, C’est ainsi qu’il est parvenu à réunir ce que MM. Michaud, Deshayes, Rang, en France ; Broderix, Crémieux, Souverby, Beau, Lowe, en Angleterre ; Nilsson-Beck, Ziegler, Mencke, en Allemagne ; Studer, en Suisse ; Jean et Christophori, en Italie ; Say Rafinesque, Lea, Lesueur, Barnes, aux États-Unis, ont publié ; les voyageurs eux-mêmes s’empressaient de venir déposer dans cette grande collection les exemplaires qu’ils rapportaient ; ainsi MM. Quoy, Lesson, d’Orbigny, ont contribué à l’enrichir des fruits de leurs découvertes. Tous les savans français doivent faire des vœux pour que cette belle collection, si intéressante sous tous les rapports scientifiques, fixe l’attention du gouvernement, et qu’elle vienne enrichir nos musées nationaux.



  1. Renduel, rue des Vieux-Augustins, 22.
  2. Ebrard, rue des Mathurins-Saint-Jacques, 14.
  3. Dumont, Palais-Royal.