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Chronique de la quinzaine - 29 février 1840

Chronique n° 189
29 février 1840


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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29 février 1840.


Nous avons joué de tout point le rôle de Cassandre. — Il faut avant tout, disions-nous, rallier la majorité, aider la chambre à recouvrer la puissance politique qui doit lui appartenir, une puissance régulière, gouvernementale : du 12 mai, bien que composé d’hommes capables, ne peut par son agencement, et par les exclusions qu’il inflige, donner à la chambre cette vie politique, cette unité, sans lesquelles il n’y a pour toute assemblée délibérante qu’impuissance et désordre. En méconnaissant la nécessité de se reformer et de se renforcer, le ministère s’expose à une chute peu flatteuse pour lui, et prépare au pays de nouveaux embarras et de grandes difficultés.

Nos prévisions se sont réalisées, plus tôt même que nous ne le pensions ; ce qui n’est pas un mal, si le cabinet était décidé à repousser toute idée de modification et de réforme. Une fausse position, en se prolongeant, ôte de leur valeur aux hommes qui y persistent ; et sommes-nous si riches en hommes capables, que nous puissions assister gaiement et périodiquement au naufrage politique de quelques-uns d’entre eux ?

Certes, nous ne nous faisons aucune illusion sur le fait parlementaire qui a renversé le ministère du 12 mai. Le cabinet est tombé sous les étreintes d’une conspiration plutôt que sous les coups d’une lutte. Le mot si spirituel de l’un des ministres du 12 mai est bon à rappeler : ils ont été étranglés entre deux portes par des muets. Les muets n’appartenaient pas au même sultan, en supposant qu’il y ait des sultans dans la chambre. C’était encore une coalition, dont aucune fraction de la chambre n’est parfaitement innocente ; mais c’est une coalition que nul n’a faite, et qui s’est enfantée d’elle-même. Il y a eu conspiration tacite, et la preuve qu’elle n’a pas été expresse, c’est que ni le point de départ, ni le but, ni les intentions des conjurés n’étaient les mêmes. Quelques hommes ont pu s’expliquer ensemble, s’entendre se dire le fond de leur pensée ; mais ce qui a déterminé le rejet de la loi, ce sont les suffrages de quarante à cinquante députés d’origine, d’opinion, de tendances très diverses, et entre lesquels il n’y a eu, ni combinaison ni accord. Les uns voulaient repousser une loi qui leur déplaisait, et dont ils ne comprenaient point l’importance politique : ils l’ont traitée comme une question de centimes additionnels ; les autres voulaient faire sentir que rien n’était possible sans leur concours, et en même temps faire tomber le ministère ; enfin il y a eu tel député qui ne voulait ni repousser la dotation ni renverser le ministère, et qui a cependant déposé dans l’urne une boule noire. C’est qu’il ne croyait pas au rejet de la loi, c’est qu’il comptait sur les boules blanches de ses voisins. Il se proposait de ne pas se vanter de son vote à Paris, et de s’en vanter auprès de ses électeurs. Et d’ailleurs ; il savait bien que la loi une fois passée, on est fort oublieux à Paris, tandis qu’on a longue et bonne mémoire en province.

Même dans le pacte du silence, il y a eu de l’équivoque et du sous-entendu. Quelques-uns savaient sans doute ce qu’ils faisaient ; c’était pour eux de la tactique parlementaire. D’autres acceptaient le silence comme un débarras, comme on saisit au vol tout prétexte pour ne pas parler d’un sujet qu’on n’aime guère.

C’est ici que les ministres ont manqué à la fortune. Je ne sais si leur silence a été une calamité publique ; mais, à coup sûr il a perdu la dotation et précipité la chute du cabinet. Il nous est impossible, de comprendre comment un ministère, dont six membres appartenaient à la chambre des députés, sans compter les secrétaires-généraux et autres fonctionnaires attachés aux divers départemens, et également membres de la chambre, ont pu ignorer les dispositions de l’assemblée, et ne pas voir qu’une discussion vive et forte pouvait seule les changer. Encore une fois, il n’y avait pas coalition formelle, mais l’accord tacite transpirait de toutes parts ; les dispositions peu bienveillantes de la chambre ne pouvaient être un mystère pour personne. Le gouvernement représentatif a-t-il donc ses hallucinations, comme les gouvernemens absolus ? Au moins, ce n’est pas faute de causeries et d’indices de toute nature qu’on peut chez nous se tromper dans ses prévisions.

Mais post factum nullum consilium. La crise ministérielle a éclaté. Il ne s’agissait pas seulement de trouver des ministres ; il fallait une, majorité. Un 22 février pur était impossible ; les doctrinaires se seraient, portés de l’autre côté avec la fraction du centre gauche qui serait restée fidèle à M. Dufaure et Passy. Un 15 avril n’était pas plus possible, la même manœuvre aurait eu lieu en sens inverse : il ne restait d’autre ressource qu’une combinaison, il n’y avait de possible qu’un ministère de coalition. Au fait, trois combinaisons étaient seules praticables : le centre gauche avec les doctrinaires, les 221 et les doctrinaires, les 221 et M. Thiers ; nous disons les 221 avec M. Thiers, car il paraît certain que, dans cette combinaison, M. Thiers aurait été abandonné par la grande majorité du centre gauche, et, n’aurait guère pu apporter comme lot que sa valeur personnelle et quelques voix restées fidèles à sa fortune.

C’est à la combinaison du centre gauche avec les doctrinaires qu’on s’est arrêté. Nous ne nous en plaignons pas, parce que nous aimons, avant tout, la sincérité du gouvernement représentatif. Le ministère du 12 mai étant tombé par le rejet de la loi de dotation, les dépouilles devaient appartenir aux vainqueurs, au centre gauche et aux doctrinaires aussi, qui, tout en ayant, la plupart du moins, voté la loi par courtoisie et à contre-cœur, n’en étaient pas, assure-t-on, les partisans, et se trouvaient d’ailleurs, par les réminiscences de la coalition, dans des relations plus amicales avec le centre gauche qu’avec les 221.

M. de Broglie refusant le pouvoir et M. Guizot gardant son ambassade ; les doctrinaires n’ont pu obtenir la présidence du conseil et ont accepté la présidence de M. Thiers, comme M. Thiers était disposé à accepter celle de M. de Broglie. M. de Rémusat a l’un des deux grands ministères, M. Jaubert un ministère fort important aujourd’hui, le ministère des travaux publics : telles sont du moins les nouvelles du jour. La crise ne durerait ainsi qu’une semaine. C’est merveilleux dans ce temps-ci. Une si courte gestation annonce-t-elle au nouveau-né une longue vie ?

Nous dirons notre pensée sans détour. Tout ami sincère de son pays doit désirer une administration forte et durable. C’est là un vœu général. On n’est pas seulement fatigué, on est effrayé de ces agitations sans but, de ces crises, de ces interrègnes ministériels qui compromettent à la fois la dignité du pouvoir et la paix du pays. Le ministère qu’on nous annonce, composé d’hommes capables, de notabilités parlementaires, se trouverait formé, nous l’avons dit, dans les conditions du gouvernement représentatif. Quoi qu’on pense au point de vue politique et moral du moyen employé contre le 12 mai, toujours est-il que l’administration se trouverait confiée aux mains qui l’ont renversé. On ne dirait pas cette fois qu’on a cherché à éluder les résultats de l’action régulière de notre machine politique. Il n’y aurait pas de prise pour la calomnier.

Mais l’avènement du ministère changerait-il la situation de la chambre ? Les 221, que la réunion Jacqueminot cherche de nouveau à organiser, se résigneraient-ils à la nouvelle administration ? M. Thiers pourrait-il du moins en détacher une partie assez considérable pour qu’une majorité forte, compacte, pût enfin se réaliser, et nous replacer dans les conditions régulières de notre gouvernement ?

Il est évident que si le camp tout entier des 221 repoussait tout accord, la durée du ministère serait compromise, à cette formidable opposition venant tout naturellement se joindre les amis du ministère du 12 mai.

Le problème ne peut être résolu, et la majorité désirable se former qu’en donnant aux hommes du centre des garanties de modération et des preuves d’impartialité qui calment leur irritation, qui dissipent leurs doutes et leur fassent surmonter leurs répugnances.

Certes, ce n’est pas à l’homme d’état qui va présider la nouvelle administration que peuvent échapper les difficultés et les nécessités de la situation. Si tout dépendait de sa sagacité, de son jugement, de son action personnelle, nous serions complètement rassurés.

Ce qui nous laisse quelque doute, ce qui nous inspire de l’inquiétude, ce sont les amitiés que M. Thiers a dû contracter pendant son éloignement des affaires ; amitiés hautaines, dévouemens impérieux, impatiens de tout frein, de toute mesure, daignant à peine accorder aux hommes qu’ils devraient rallier une insultante amnistie.

Si M. Thiers ne parvenait pas à contenir, à discipliner ses amis, si au lieu de se présenter aux centres avec des auxiliaires dociles à sa voix, il ne leur présentait que des adversaires implacables, tout serait perdu. Le chef du cabinet ne serait plus, aux yeux des hommes modérés, que l’instrument ou le complice d’un parti hostile ; la discorde ne tarderait pas à se mettre même au sein du ministère ; ses adversaires en triompheraient, et la lutte ne pourrait se terminer que par la dissolution du cabinet ou par la dissolution de la chambre. Ou M. Thiers succomberait comme un homme aventureux, téméraire, incapable de tenir le gouvernail, ou le pays serait exposé à des épreuves dont nul ne peut prévoir le résultat, et dont la responsabilité serait immense.

Ainsi, pour nous, la question tout entière est de savoir si le cabinet qu’on annonce donnera ou ne donnera pas de suffisantes garanties aux hommes qui aiment également l’ordre et la liberté, aux hommes de gouvernement et de progrès sensé et mesuré. Nous le désirons, nous le croyons, parce que nous sommes convaincus que M. Thiers voit dans son avènement au pouvoir autre chose que le gain d’une gageure, qu’une puérile satisfaction d’amour-propre. Celui qui consentait à s’associer à M. de Broglie, qui l’acceptait comme chef du cabinet, a le droit d’inspirer confiance aux hommes des centres, aux conservateurs de notre dynastie, de nos institutions, de la dignité nationale et de la paix. Au surplus, leurs doutes ne tarderont pas à être dissipés. L’avènement du nouveau ministère laissera nécessairement vacantes plusieurs places considérables dans les diverses administrations. Le choix des nouveaux fonctionnaires est un fait politique de sa nature. Le ministère révélera par ces nominations sa pensée tout entière ; les centres ne pourront pas s’y tromper. Ils verront s’ils ont affaire à un ministère de coalition, habile, mesuré, prudent, maître de lui-même et tenant compte de toutes les nécessités de la situation, ou bien à un cabinet dominé par une pensée exclusive et par des influences qui ne pourraient que rapetisser les hommes qui auraient consenti à lui prêter leur nom et leur valeur politique.

Du reste, ce n’est que sur le fondement d’une conjecture et du bruit public que nous parlons. Nous ne sommes pas assez ignorans des choses de ce monde pour ne pas savoir qu’en pareille matière il n’y a de certain, de positif, que les paroles du Moniteur. Il est en ce moment même des personnes graves qui doutent fort de la combinaison annoncée. Il leur paraît impossible qu’une partie considérable des centres se rallie à une administration où les 221 ne trouveraient ni leur chef ni aucun de leurs membres influens. Ils ne conçoivent pas que les 221 puissent ainsi se résigner au rôle de vaincus. Il n’est, à leur avis, qu’un seul cabinet qui puisse rallier dans la chambre une forte majorité : c’est le cabinet qui devait se former par l’alliance de M. Molé avec M. Thiers. M. Thiers, dit on, perdrait, il est vrai, une partie de ses amis ; mais rien ; ne devrait empecher les doctrinaires, disposés à s’allier à M. Thiers seul, de le suivre dans son alliance avec le chef du parti conservateur. N’avoueraient-ils pas, en s’y refusant, que c’est vers la gauche qu’ils préfèrent marcher, et qu’ils sacrifient leurs principes à leurs antipathies ? Raisonnement spécieux sans doute et qui pourrait, peut-être faire avorter, par de nouvelles tentatives, le cabinet qu’on donnait aujourd’hui comme chose certaine.

Certes, nous applaudirions fort à cette triple combinaison ; mais, nous n’osons pas la croire possible. Il n’y a peut-être pas de grande raison qui s’y oppose. Il y en a trop de petites, et malheureusement en pareille matière les petites raisons trop souvent l’emportent.

Il serait fâcheux, dans le cas présent, qu’il en fût tout-à-fait ainsi, particulièrement à l’égard de cette portion influente et persistante, de la chambre qui s’attache, avant tout, à I’idée de conservation. L’alliance ou l’appui de quelques membres influens des 221 tendrait à reporter M. Thiers vers les centres, à le replacer dans une situation analogue à celle qu’il avait il y a quatre ans, et dont l’abandon, a été pour tous une cause incessante d’affaiblissement et d’agitation.

Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons que nous réunir à tous ceux, qui demandent à grands cris une prompte solution. Qu’on ne laisse pas croire au pays que l’établissement de juillet est travaillé d’une sorte d’agitation périodique, dont les accès se rapprochent au lieu de s’éloigner, et dont la guérison devient de jour en jour plus difficile.

Tout est arrêté à l’intérieur. Les lois les plus importantes, les mesures, les plus impatiemment attendues, se trouveront cette année encore, rejetées à la fin de la session, lorsque l’ennui, le dégoût, l’impatience, ne laissent aux chambres aucune puissance de travail, et ôtent toute dignité à leurs délibérations. La question des sucres, celles de l’esclavage, de la rente, des chemins de fer, et tant d’autres, resteront sans solution pour peu que la crise se prolonge, et alors recommenceront, avec plus de violence et plus d’apparence de raison, les récriminations contre les résultats de ce système électoral, qu’on voudrait bouleverser à tout prix. Il est vrai qu’il serait impossible d’offrir long-temps au pays le spectacle de deux chambres inactives, l’une plongée dans un profond sommeil, l’autre ne veillant que pour se trémousser, et pour amener des crises qu’elle déplore, et dont elle est incapable de prévenir le retour.

L’extérieur n’est guère plus rassurant. Quoi qu’on en dise, notre alliance avec l’Angleterre, sans être rompue, est singulièrement affaiblie. Nous sommes alliés ; mais sur une question capitale, immense, nous ne voulons pas la même chose, nous ne tendons pas au même but : nous sommes des alliés qui, sans tendre au même but, cherchons à augmenter chacun nos forces maritimes. L’Angleterre ne cesse de négocier avec les autres puissances, et particulièrement avec la Russie, sans notre participation ; l’Angleterre ne cesse de monter la tête au divan, que nous voulons ramener à des idées, à des projets raisonnables ; l’Angleterre ne cesse d’irriter et de menacer ce pacha d’Égypte que nous désirons à la fois soutenir et contenir. En Grèce, l’Angleterre, par le ministère de M. Lyons, empêche, embrouille toutes choses, et a tendu inutiles les directions et les conseils, aussi désintéressés que salutaires, que la France n’a cessé de donner au gouvernement grec. Le parlement d’Angleterre retentit tous les jours d’accusations, de plaintes, de suppositions contre la France, souverainement ridicules, il est vrai, mais auxquelles ne craignent pas de prendre part des chefs de parti, des hommes qui devraient être graves et mieux apprécier l’importance de l’union des deux pays. Certes, ce ne sont pas là les rapports de deux alliés bien intimes ; et cependant c’est de l’alliance anglo-française que dépend la paix du monde. Qu’on la suppose rompue, et il n’est plus de bornes aux conjectures : le champ des évènemens devient incommensurable ; c’est une mer sans rivage.

Ajoutons que le cours naturel des choses peut faire naître à tout instant des incidens graves. Le grand-visir a été frappé ; il est mort pour les affaires. Méhémet-Ali n’est pas jeune, et il n’est pas le seul grand personnage, prince ou non, qui approche du terme de sa carrière. Sans doute les hommes changent, les affaires et les intérêts restent les mêmes ; mais il en est de cette proposition comme de beaucoup d’autres : elle n’est vraie que dans une certaine mesure. La mort de l’empereur Paul, même celle de Fox, ne furent pas indifférentes pour la France. La mort de Ferdinand a été le commencement d’une guerre sanglante, atroce, en Espagne.

Cette guerre ne touche pas encore à son terme. On ne sait pas encore si Cabrera est mort ou convalescent. Qu’on dise ensuite que dans ce siècle tout se sait, tout se communique avec la rapidité de l’éclair. L’Espagne est un démenti permanent à notre civilisation. Espartero paraît enfin vouloir sortir de sa tente et commencer quelque promenade de printemps. Il prendra peut-être une ou deux bicoques ; il se reposera ensuite pendant six mois de ces énormes fatigues. A ce jeu, si Cabrera ne meurt pas de maladie, il mourra un jour ou l’autre de vieillesse.

Ce qui est plus rassurant pour l’Espagne, c’est le succès de ses élections et le bon esprit qui parait devoir dominer au sein des cortès. La minorité y est plutôt turbulente qu’habile, plutôt tracassière que redoutable. L’émeute que les exaltés ont faite dans la salle des cortès et qui n’a pas trouvés d’auxiliaires dans les rues, est une preuve d’impuissance. Madrid a été mis en état de siège ; c’est un acte de vigueur. Le jour où l’Espagne pourra se donner une administration forte et intelligente, vaincre son insouciance et son fatal laisser-aller, elle remportera une victoire plus utile que toutes celles qu’elle peut gagner au pied des Pyrénées. Qu’elle offre à ses provinces le spectacle d’un gouvernement actif ; régulier, et la pacification spontanée des provinces ne tardera pas à couronner les efforts de l’administration.

Les travaux de nos chambres, pendant la crise, méritent à peine d’être mentionnés. Il n’y a en que deux faits remarquables. A la chambre des pairs, l’éloge du général Bernard, pur M. le comte Molé. Plein de faits intéressans et curieux, de rapprochemens ingénieux et délicats, d’aperçus élevés et de cette mesure, de ce tact qui distinguent cet homme d’état, il a été accueilli par la chambre avec la plus vive satisfaction. Il n’a laissé qu’un désir, celui d’entendre le plus tôt possible un éloge qui offre plus de difficultés encore dans la bouche d’un ministre de juillet, l’éloge académique de M. de Quélen.

M. Teste, à la chambre des députés, appelé à la tribune pour une pétition relative aux offices, a fait preuve de talent en repoussant les accusations et les reproches dont il avait été l’objet. La chambre, malgré des préventions que la presse et les parties intéressées avaient soigneusement alimentées, a applaudi à la parole du ministre et goûté ses raisons. Singulière assemblée, dira-t-on, qui vous renverse aujourd’hui sans vous entendre, et vous applaudit demain ! Mais aussi pourrait-elle répondre : Pourquoi ne parliez-vous pas deux jours plus tôt ? Est-ce à la chambre de vous prier de parler, ou à vous de demander à la chambre de vous écouter ? Pourquoi avez-vous laissé à l’éloquence pâteuse de M. Amilhau le soin de réfuter M. Laffitte ?

Une réponse vive, piquante, s’il le fallait, faite par un ministre, aurait engagé la bataille. Ne serait-ce pas que les ministres aussi ne brûlaient guère du désir de parler sur la question, et auraient désiré l’emporter comme un ordre du jour sur une pétition ? Au surplus, nous nous plaisons à le reconnaître, il serait injuste de trop insister sur le silence des ministres dans ce jour mémorable. Nul n’est certain d’échapper aux effets d’une surprise. Ce qui est moins concevable, ainsi que nous l’avons dit, c’est que la surprise ait été possible, surtout pour les ministres députés.


REVUE LITTERAIRE




La grande émotion littéraire de la quinzaine a été la nomination de M. Flourens à l’exclusion de M. Victor Hugo. Nous venons trop tard pour ajouter aux lazzis de toutes sortes qui en ont couru, et cela serait peu de notre goût d’ailleurs. Il est très fâcheux que la portion de l’Académie française, qui s’est obstinée à ce point contre M. Hugo, n’ait pas compris que, dans le discrédit général où tombent tous les corps, il y avait inconvénient, pour le corps prétendu spirituel par excellence, à ranimer toutes les vieilles plaisanteries qui ont cours depuis Piron, depuis Chapelle, et à se les attirer grossies de ce je ne sais quoi de particulièrement méprisant et mortifiant qui est le propre de la clameur publique en ce temps-ci. Nous regrettons surtout que M. Flourens, un homme honorable, un savant distingué, qui remplit si bien son rang à l’Académie des sciences, se soit prêté à une véritable intrigue qui, sans lui, aurait probablement échoué. Les Éloges de Cuvier, de Chaptal, de Desfontaines, sont assurément des morceaux convenables, où la gravité du ton est assortie à celle des sujets, où il ne se rencontre (mérite rare !) aucune sortie déclamatoire et de mauvais goût ; mais on n’y distinguerait rien de particulièrement littéraire. Fontenelle, cité quelque part par M. Flourens, a dit que ce qui ne doit être embelli que jusqu’à une certaine mesure précise, est ce qui coûte le plus à embellir. » M. Flourens, dans ses Eloges, est encore bien en-deçà de cette mesure discrète et permise, de l’embellissement grave qui sied à la science. Il aurait au besoin à se souvenir un peu plus, en écrivant, de Vicq-d’Azir et de Condorcet. Philosophe de cette dernière école, de celle de Tracy et de Cabanis, il a eu, dans le cas présent, cette piquante et méchante fortune d’être porté à l’Académie française par une coalition de littérateurs tous plus étrangers à la science les uns que les autres (j’en excepte l’honorable M. Lemercier), par des faiseurs de petits vers, d’opéras-comiques, par des royalistes boudeurs, par des hommes enfin qui, certainement, l’appréciaient moins directement en lui-même qu’ils ne repoussaient par son moyen M. Victor Hugo. N’est-ce pas là un tort réel qu’a eu M. Flourens de se prêter à servir ainsi d’instrument ? Ne le sent-il pas aujourd’hui ? Ces nuées d’épigrammes qui lui pleuvent sur la tête depuis quinze jours, qu’a-t-il à y opposer ? Son mérite propre n’est pas de ceux qui se puissent démontrer à la foule et qui aient le droit d’espérer une revanche ; il aura beau multiplier, au sein de l’Académie des sciences, ses estimables travaux sur la garance et la coloration des os, la plaisanterie ne subsistera pas moins autour de son nom, qui sera à jamais coloré de cette sorte dans l’opinion moqueuse et légère. Combien d’honnêtes gens, d’estimables esprits, sous la restauration, sont demeurés ainsi sous le coup du ridicule pour quelque faux pas qui a donné la seule idée de leur allure ! M. Flourens n’a guère qu’un moyen visible et direct de répondre à toutes les plaisanteries que sa nomination a déchaînées : c’est de profiter de son fauteuil à l’Académie française pour voter avec l’indépendance qu’il sait garder, nous assure-t-on, au sein de l’Académie des sciences. Si M. Hugo se représente à la vacance prochaine, M. Flourens lui doit sa voix.

Il ne faudrait pourtant pas que l’excès de la plaisanterie allât, en se prolongeant, jusqu’à devenir trop sérieux. On parlerait de je ne sais quelle protestation qu’une association de gens de lettres prétendrait opposer au vote de l’Académie française : c’est ainsi, en des temps fameux, que la Commune de Paris protestait contre la Convention. De telles rodomontades, qui sentiraient, jusqu’à un certain point, le sans-culotisme littéraire, manqueraient trop leur effet, et elles iraient trop au rebours des intérêts et de la cause de M. Hugo, pour que nous y croyions le moins du monde avant de lire la protestation en toutes lettres au Moniteur.

Il n’a manqué à l’honneur et à la bonne grace de la nomination de M. Molé que d’être précédée de celle de M. Hugo. L’opinion publique, en ce qu’elle a d’éclairé, a applaudi à un témoignage de considération si unanime et si mérité. Ç’a été une bonne fortune pour le nouvel académicien d’avoir à prononcer, deux jours après, au sein de la Chambre des Pairs, l’éloge du général Bernard ; cette parole simple, honnête, élevée, touchante, eût justifié tous les choix.

Le Théâtre-Français a eu son succès brillant dans la nouvelle comédie de M. Scribe. L’idée de la Calomnie est aussi courageuse que spirituelle ; on doit remercier l’auteur d’avoir osé dire et su faire accepter au public, si esclave des journaux, bon nombre de vérités assez neuves sur la scène. Il faut convenir pourtant que ceux même qui rient ne se corrigent pas ; un de mes voisins qui applaudissaient le plus, avait le journal le Siècle dans son chapeau. Il y a deux manières de juger cette comédie : ou bien l’on veut, même sur les planches, de la vérité fine, de l’observation fidèle et non outrée des caractères, une vraisemblance continue de ton et de circonstances ; ou bien on se contente d’une certaine vérité scénique, approximative, et à laquelle on accorde beaucoup, moyennant un effet obtenu. Dans le premier cas, on sera assez sévère pour la pièce de M. Scribe ; on adressera à l’auteur plusieurs questions auxquelles il lui serait difficile de répondre. Où a-t-on vu une nigauderie matoise si complète que celle de Coqueney ? Ce n’est, comme le rôle de la marquise, qu’une amusante caricature. Où a-t-on vu, même aux bains de Dieppe, une telle facilité d’aborder le ministre, une telle ouverture à causer, chacun de ses affaires privées, dans la salle commune, une telle crédulité bruyante pour compromettre une jeune fille ? Je pourrais pousser l’interrogatoire bien loin… Et cette importance des propos du garçon de bain ? Et ce ton de vrai commis-voyageur, ce dandinement détestable du vicomte de Saint-André ? Mais il faut prendre garde de paraître pédant, surtout quand on s’amuse. Or, à prendre les choses de ce bon côté, on redevient très indulgent à la pièce. Le second acte a des parties énergiques dans le rôle du ministre ; il en est partout de délicates et de fines dans le rôle de Cécile, surtout au moment où, forcée par la calomnie, elle ose regarder en elle-même et s’avouer son amour pour son tuteur : ce revirement de cœur est traité à merveille. Mais le chef-d’œuvre de la pièce est au quatrième acte, dans la scène où le vicomte de Saint-André, pressé par le ministre et par M. de Guibert, essaie de justifier Cécile sans compromettre en rien Mme de Guibert, laquelle, survenant à l’improviste, se trahit d’un mot, sans s’en douter, aux yeux de son mari et de son frère. Cela est d’un franc comique, et dont l’auteur a tiré tout le parti en le prolongeant. C’est là ce qu’on appelle une situation par excellence. Je m’imagine que M. Scribe, dans beaucoup de ses pièces, n’a trouvé d’abord qu’une situation, à peu près comme le chansonnier qui trouve, avant tout, son refrain ; le reste vient après et s’arrange en conséquence. Pour cette pièce, en particulier, le procédé pourrait bien s’être passé ainsi. Une telle situation étant trouvée, il ne s’est plus agi que de l’encadrer, de l’amener : les quatre actes qui précèdent peuvent sembler un peu longs pour cette fin. Quand M. Scribe, dans sa première manière du Gymnase, procédait par deux actes, l’action courait plus vite, et les préparatifs se voyaient moins. A la première représentation, j’ai entendu comparer la pièce à un bonbon exquis (cette scène du quatrième acte), qui serait enveloppé dans quatre boîtes de carton, et tout au fond de la quatrième. C’est un compliment sévère. Cette pièce de la Calomnie est très commode, par cette dilatation en cinq actes, qui ne sont pas tous également remplis, pour étudier très à nu le procédé et, en propres termes, le mécanisme dramatique de M. Scribe, qui se dérobe dans des œuvres plus rapides. Les ménagemens d’entrée et de sortie, les adresses de ralentissement pour économiser l’action, se peuvent admirer au point de vue du métier : il y a une scène surtout, à la fin du second acte, une préparation de musique vocale qu’on voit venir et qui ne doit pas avoir lieu ; c’est le plus charmant escamotage.

L’observation de la société se retrouve dans des traits spirituels et dans des détails heureux bien plutôt que dans l’ensemble de l’action et dans les caractères des personnages. M. Scribe ressemble en un sens aux poètes dits de la forme, qui s’inquiètent, avant tout, des circonstances de l’art et négligent souvent l’inspiration toute naturelle. Lui, il s’inquiète beaucoup des habiletés et des ruses du métier, et sa raillerie ingénieuse ne puise pas à même de la société pour ainsi dire ; Picard, pour ne prendre qu’un exemple proportionné, le Picard du bon temps était bien autrement que lui en pleine et vraie nature humaine. Mais n’allons pas nous montrer trop exigeans, et à propos d’un légitime succès, envers notre seul auteur comique d’aujourd’hui. Cela ne fera peut-être pas beaucoup d’honneur à notre époque d’avoir eu M. Scribe pour seul auteur comique ; mais cela fera beaucoup d’honneur à M. Scribe assurément, et il faut l’en applaudir. Je ne veux plus que lui adresser une simple observation au sujet d’un personnage de la Calomnie. Depuis long-temps il est reçu que la marquise est ridicule ; c’est un personnage sacrifié. Mais cette marquise de la Calomnie passe toutes les bornes ; elle réussit pourtant, elle fait rire ; le parterre s’écrie que c’est bien cela, comme si le parterre avait rencontré sur son chemin de telles marquises. M. Scribe, en flattant par là les instincts de classe moyenne et les préventions démocratiques, méconnaît les qualités les plus essentielles d’un monde qui disparaît graduellement et qui n’aura plus sa revanche, même à la scène. Allons ! cette marquise de la Calomnie n’est-elle pas elle-même un petit échantillon de calomnie ? Tant il est vrai qu’elle se glisse partout, là même où elle est si hardiment d’ailleurs et si spirituellement moquée.


Si la Calomnie a rendu un peu d’éclat au théâtre, les romans dignes de quelque attention sont toujours aussi rares. En vain feuilletons-nous le Journal de la Librairie ; les productions nouvelles qu’il annonce sont de celles qu’il faut accueillir par le silence. Dans une telle disette de travaux d’imagination, la critique serait forcée de garder le silence, si elle ne trouvait à se rejeter sur les publications sérieuses. C’est dans le domaine de l’histoire et de la science que s’est réfugiée la vie intellectuelle, et c’est là qu’en attendant une occasion meilleure, nous essaierons de l’étudier aujourd’hui.


LA RELIGION DES DRUSES, par M. de Sacy [1]. — On comprend jusqu’à un certain point l’établissement du mahométisme. En s’inspirant de l’Évangile qu’il mutilait, des dogmes chrétiens qu’il transformait grossièrement, le Koran présenta à la race arabe dispersée une unité propice pour la politique, propice pour l’agrégation de ces nationalités restreintes et désunies. Aux débris épars du polythéisme antique, à Mercure, à Jupiter, au Soleil, dont les tribus, diversement sabéennes, avaient fait chacune quelque dieu suprême, à l’ismaélisme, doctrine dégénérée des croyances judaïques, à tant de sectes contraires, Mohammed venait substituer une religion nouvelle, qu’il sut affermir par le prestige des conquêtes. Cependant le dogme du prophète, bien qu’il dût persister à travers les siècles et dominer jusqu’à nos jours sur toute une partie du monde, eut dès l’abord ses contradicteurs. On le sait, Mohammed trouva dans sa famille même des rivalités ennemies, et l’un des premiers son beau-frère, Talhha-Ibn-Khouweyled, proclama le schisme, s’isola de la foi naissante. L’Arabie fût plus ensanglantée encore par les luttes de l’islamisme, que ne l’a jamais été peut-être l’Europe par les hérésies sans nombre dont l’institution chrétienne a triomphé tour à tour.

L’introduction du livre de M. de Sacy est consacrée aux dissidences religieuses du mahométisme ; dès les premières pages de cette exposition, à la fois historique et métaphysique, se retrouve l’élévation lumineuse, l’inépuisable et souveraine érudition de l’illustre orientaliste. Ce qui frappe avant tout dans cette étude, c’est la singulière analogie qui se rencontre entre la marche des hérésies ottomanes et celle de nos hérésies d’Occident. Les unes comme les autres, elles ont pour point de départ ces inquiétudes de l’esprit qui veut savoir plus que la foi primitive n’enseigne, l’impatience de quelque prescription trop sévère, ou bien elles servent de prétexte et de déguisement aux ambitions de la politique. Il convient encore de remarquer que les mêmes causes occasionnelles d’altération se sont souvent rencontrées dans les deux religions : ainsi les doctrines du magisme, desquelles est sortie chez nous la secte manichéenne, ont amené au sein de l’islamisme de redoutables divisions. L’étude de la philosophie grecque introduisit également chez les musulmans l’esprit de dispute, et par suite le scepticisme, d’où sont nées ces interprétations allégoriques du Koran, tout-à-fait semblables, dans leur procédé et dans leurs conséquences, aux interprétations symboliques qu’a eu à subir l’Évangile. Des deux côtés, auprès de questions qui touchent aux problèmes les plus élevés de la destinée humaine, auprès de spéculations qui ne sont point dépourvues de grandeur, ce sont, chez les hérésiarques, les mêmes subtilités théologiques, les mêmes rêveries bizarres, les mêmes minuties mystiques. Les opinions les plus étranges, les plus absurdes, les plus inconciliables avec les dogmes reçus, trouvent également, chez les musulmans comme chez les chrétiens, des croyans et des martyrs. Si des abstractions on descend à l’histoire, c’est un spectacle analogue, et les dissidences religieuses se traduisent dans les faits par des haines impitoyables, des persécutions, des guerres sanglantes.

J’ai hâte de le dire, toutefois, c’est seulement dans cette sphère hétérodoxe que l’histoire des deux religions se rejoint et se confond. Singulière solidarité de l’erreur ! On peut comparer légitimement le développement des hérésies mahométanes au développement des hérésies chrétiennes ; ce sont des causes, une marche, des résultats identiques. Le Koran au contraire ne peut subir aucun rapprochement sérieux avec l’Évangile ; pour être tout-à-fait juste, il faudrait même mettre à part quelques-unes des vastes hérésies chrétiennes, comme le pélagianisme et la réforme, auxquelles rien ne correspond chez les mahométans. On ne peut nier qu’il y ait là une certaine grandeur. L’islamisme au contraire a ses proportions restreintes, et, malgré les similitudes, l’erreur chrétienne a le plus souvent encore l’avantage. Pour ne prendre qu’un exemple, nos schismatiques et nos sectaires d’Occident ont professé quelquefois sur Dieu, sur sa nature, les opinions les plus extravagantes ; eh bien ! ce sont là miracles de sagesse et de raison auprès des croyances de quelques tribus musulmanes. En Europe, nous avons quelquefois prêté à l’être en soi des formes singulières, mais sans nous le représenter, à la façon des Hischanni, comme une masse de métal fondu, sans lui donner, avec les Djoulakis, une figure humaine accompagnée d’une bouche, d’oreilles et de poils tout noirs, sauf la barbe, sans soutenir surtout que sa moitié supérieure est concave, sa moitié inférieure solide, et qu’il est pourvu de cinq sens en n’ayant ni chair ni membres.

Parmi les plus insignes folies des hérésies mahométanes et de l’esprit humain, il faut compter les dogmes des Druzes. Ces dogmes étaient restés jusqu’ici couverts d’un profond mystère. Quelques fragmens des livres druzes, rapportés à de longs intervalles par des missionnaires ou des voyageurs, étrangers la plupart aux études sérieuses, ne suffisaient pas à éclairer l’histoire de cette remarquable secte. Nasr-Alla-Bin-Gilda, médecin syrien, avait eu grand’peine à se procurer, en Orient, l’exemplaire du Livre des témoignages des mystères de l’Unité, dont il fit hommage, en 1700, au roi de France. Ce précieux document, ignoré de la science, devait attendre plus d’un siècle la mise en œuvre et la lumière. Vers 1763, un compilateur, Puget de Saint-Pierre, avait fait paraître, il est vrai, une Histoire des Druzes, et, depuis, un savant danois, Adler, leur consacra quelques recherches dans le Museum Kuficum. Mais tout cela était fautif, incomplet, mal renseigné ; on savait seulement que les Druzes, dispersés dans le Kaire, aux environs d’Alep, avaient leurs habitations principales sur le Liban, le long des côtes de la Syrie, qu’ils étaient, maîtres de Barout, et qu’ils occupaient environ mille bourgs ou villages, vivant du commerce de soie, de vin et de salpêtre.

Les Druzes adorent comme dieu le troisième khalyfe fathimite d’Égypte, Hakem-Bem-Rillah. Or, on se rappelle la vie de Hakem, ce long règne de vingt-sept années, ce mélange monstrueux d’extravagances et de cruautés. Le khalyfe avait onze ans, quand il commença de régner, l’an 386 de l’hégyre, c’est-à-dire vers la fin du Xe siècle de notre ère. Son naturel féroce s’exerça d’abord contre un rival. Il fit enchaîner le prétendant vaincu, pieds et poings liés, sur un chameau, et un singe fut attaché à ses côtés, qui frappait incessamment avec une pierre la tête du patient jusqu’à lui briser le crâne. Le trait le plus marqué du caractère de Hakem fut une inconstance sans bornes, une tyrannie capricieuse, ivre, frénétique, qui rappelait celle de certains empereurs romains. Tantôt il proscrirait toutes les sectes musulmanes, faisant écrire sur les murailles les anathèmes qu’il lançait contre elles, et défendant, sous peine de mort, de les effacer ; tantôt il proclamait la liberté de conscience la plus absolue, ou bien il accablait de faveurs les chrétiens et les juifs, pour les persécuter bientôt avec violence, pour leur imposer, par exemple, des vêtemens marqués de signes ignominieux. Les prescriptions les plus puériles, les lois les plus ineptes étaient le fruit de cette fantaisie sans frein : on ne pouvait approcher de son palais sans être tué immédiatement ; l’usage de certains légumes était puni de l’échafaud. Afin que les femmes ne pussent sortir de chez elles, il était enjoint aux cordonniers de ne les point chausser, sous peine de mort. Pour imiter Néron, Hakem fit mettre le feu à l’ancienne capitale de l’Égypte, et il se plut à contempler l’incendie ; une autre fois il prit plaisir à faire murer subitement le bain des femmes, et rit long-temps de leurs cris et de leurs gémissemens. Les aboiemens d’un chien ayant effrayé l’âne sur lequel il était monté, il dressa immédiatement contre les chiens des listes de proscription, et en lit périr plus de trente mille en un jour, dans la seule ville du Kaire. Tant de crimes, tant de folies devaient trouver des vengeurs. Pour prévenir leur propre perte, ses sœurs et le chef de ses troupes l’assassinèrent sur le mont Mocaltam, où il allait tous les matins pour s’entretenir, disait-il, avec Dieu, comme Moïse au Sinaï.

Comment un tel monstre est-il parvenu à se faire adorer ? Comment la religion qui l’avait déifié lui a-t-elle survécu, et s’est-elle conservée encore, après huit cents ans, à travers les obstacles et les évènemens ? Hakem se vit servi dans son projet insensé par Hamza et un certain Mohammed, le premier Persan, le second Turc. Hakem fut le dieu et Hamza le pontife suprême ; voilà le seul fait bien établi de cette étrange institution. Jusqu’ici on n’avait parlé que très vaguement du culte des Druzes et de leurs dogmes. Eux-mêmes recommandaient comme le plus grand, le plus sacré des préceptes, un silence absolu sur leur foi. Le Livre de la Loi, enfermé dans une sorte d’arche sainte, n’était accessible qu’au chef des initiés, et le Druze infidèle qui trahissait le secret de sa croyance était publiquement mis à mort. M. de Sacy étudie, pour la première fois, avec ensemble, et après avoir soumis à une critique sévère et comparé entre eux les documens originaux, cette religion qui s’entourait de voiles, comme la statue d’Isis. Constatons quelques-uns de ces curieux résultats.

L’unité et l’incompréhensibilité de Dieu, tel est le caractère primordial, essentiel de cette religion. De là vint le nom d’unitaires donné à ces sectaires. La théodicée des Druzes est incomplète, mais souvent élevée ; elle proclame un être suprême sans attributs, sans bornes ; elle déclare que la manière la plus parfaite de confesser Dieu, c’est de le chercher fort au-dessus du comment et du , c’est de ne le faire ni extérieur, ni intérieur, ce qui supposerait des idées de relation. Voilà, en deux mots, la métaphysique religieuse des Druzes. En tant qu’abstraction, et tout inacceptable qu’elle soit, elle me paraît valoir bien des théodicées plus connues et indulgemment vantées. Tant qu’il s’agit du ciel, les Druzes sont, en somme, assez raisonnables ; mais, dès qu’on arrive sur terre, Hakem et ses folies se retrouvent vite. Selon eux, Dieu s’est manifesté dix fois sous une apparence humaine et en divers lieux, dans la Perse, dans l’Inde, dans l’Yémen, sous la forme tantôt d’un riche propriétaire de chameaux, tantôt d’un constructeur de ports, exerçant divers métiers, même la royauté [2]. Noé, Abraham, Moïse, Jésus, Mahomet, n’étaient que des prophètes chargés de missions successives ; ils n’ont pas eu le caractère de révélateurs. Dans ses diverses manifestations au contraire, Dieu est tellement uni à la figure humaine, que les actions et les paroles de cette figure sont véritablement les actions et les paroles de Dieu. Hakem est la dernière incarnation de l’être en soi, et les croyans prétendent que, pour cacher modestement sa divinité, il se donna comme un descendant de Mahomet. On le voit, la tradition superstitieuse altère bientôt l’histoire.

Aux yeux des Druzes, les moindres actions de Hakem prennent un sens symbolique. Pourquoi, par exemple, montait-il sur un âne sans selle ? Cela prouve qu’il détruisit et abrogea la loi, car les ânes, dans le texte du Koran, signifient les prophètes qui ont révélé au monde la loi extérieure. Pourquoi portait-il une étoffe de laine noire ? Pour indiquer l’épreuve à laquelle seraient soumis, après lui, ses adorateurs. De son vivant, Hakem voulait déjà qu’on le prît de la sorte au sérieux. C’est en l’an 408 de l’hégyre qu’il commença à répandre la croyance qu’il était dieu, et c’est là aussi la date qui ouvre l’ère chronologique des Druzes. Un imposteur, Darazi, seconda les vues ambitieuses du khalyfe. Tous les argumens de persuasion lui furent bons. Aux crédules il disait que l’ame d’Adam était venue jusqu’à lui ; à d’autres, il prodiguait l’argent ; ailleurs, il séduisait la foule en autorisant l’usage du vin, en légitimant le vice. De son côté, Hamza enseignait en secret le dogme de la divinité de Hakem, et bientôt tout le peuple de l’Égypte et de la Syrie crut fermement que cette vie, pleine d’atrocités sans nom et de caprices insensés, était bien celle d’un dieu fait homme. Aucune appellation, aucune définition, disait Hamza, ne convient à Hakem, et ce n’est que par nécessité et pour se faire comprendre, qu’on emploie, en parlant de lui, des formes usitées parmi les hommes. Que personne, ajoutait l’apôtre, ne dise : « La paix de Dieu soit avec lui ! » Ce serait du polythéisme.

Hakem ne laissa pas à Hamza le soin de son apothéose posthume ; il avait lui-même réglé les formalités de la divine étiquette que l’on devait observer à son égard. La modestie s’en mêlait parfois. Il était défendu de baiser la terre en sa présence, de descendre de cheval à sa rencontre. Quand on venait pour le saluer, tout le monde devait se ranger du côté droit ; quand on lui présentait une supplique, le texte de la requête devait expressément ne contenir qu’un nombre impair de lignes. Cette tyrannie arithmétique pénétrait même dans la vie privée, et il était également enjoint d’observer le nombre impair dans toutes les actions et dans toutes les paroles. Voilà les plus impérieuses des prescriptions ordonnées de sang-froid par Hakem-Bem-Rillah, troisième khalyfe d’Égypte, et dieu par la grace de son ministre Hamza et par la bonhomie des Druzes.

Quant aux maximes et aux rites de la religion musulmane, Hakem en fit bon marché. Le précepte d’exterminer les infidèles, le jeûne, le rhamadan, les pèlerinages, toutes les coutumes gênantes furent abolies. Ce code relâché séduisit le peuple ; mais cela ne suffisait point : il fallait des prosélytes. Hakem ouvrit donc, dans son palais, une école où l’on apprenait toutes les sciences relatives à la religion, et il munit abondamment cette école d’argent, d’encre, de papier et de plumes. Les élèves devinrent des adeptes ardens, et célébrèrent à l’envi les actions merveilleuses du divin khalyfe, si bien qu’on peut répéter à ce propos le verset du Koran : « Si tous les arbres de la terre étaient des plumes, que la mer fût convertie en encrier, et qu’après elle il y eût encore sept autres mers pareilles, cela serait insuffisant pour écrire tous ses miracles. » Nous l’avons vu, dans la réalité, le règne de Hakem n’avait été qu’un enchaînement monstrueux de forfaits ; ces actes s’étaient passés publiquement, aux yeux de l’Égypte tout entière, et cependant voilà qu’il suffit de quelques intrigans, de quelques illuminés pour imprimer un sceau suprême à ce tyran misérable. Ses flatteurs en firent un dieu : l’ignorance, l’ambition, la crainte, ont maintenu cette foi impie ; le temps et la coutume l’ont consacrée. Cela peut paraître honteux pour l’esprit humain ; mais on ne saurait trop, à la vue des faiblesses populaires, répéter le mot de Vauvenargues : « Il n’y a point de superstition qui ne porte avec elle son excuse, les grands sujets sont pour les hommes le champ des grandes erreurs. » Or, la religion est le couronnement, la fin des choses humaines, et les Druzes n’ont pas été les seuls à se tromper.

Hakem s’aperçut bientôt que, quand on n’est point dieu, il ne faut pas être seul pour créer, pour établir un dogme. Il eut donc recours au sacerdoce, il institua des prêtres. Sa prétendue divinité ne pouvait pas toute seule faire illusion ; il fallait, pour prendre son langage, des satellites à cet astre trop peu resplendissant de lui-même. De là les ministres de la religion unitaire. Ces ministres commandent le respect et l’obéissance, car ils sont les clés de la miséricorde. On en compte cinq spirituels, célestes, inaccessibles, auxquels répondent sur terre cinq ministres corporels qui s’élèvent à ce haut pontificat par des initiations successives. C’est quelque chose de la hiérarchie de l’église triomphante reproduite ici-bas par l’église militante. En opposition aux ministres de vérité, il y a les ministres de l’erreur. Ce sont comme les démons en regard des anges, Ormuz et Ahriman.

Le premier des ministres célestes est Hamza, l’Intelligence, qui a paru dans toutes les révélations depuis Adam, sous divers noms : Pythagore, David, Eléazar, etc. C’est lui qui frappe les disciples du polythéisme et de l’irréligion, qui démontre les vérités et conduit les hommes dans les voies de l’obéissance, vers le Dieu miséricordieux. — Le second est Ismaïl [3], l’Ame. Il a paru du temps de Hamza sous le personnage d’Abou-Ibrahim, fils de Mohammed-Témimi. Hamza lui donna l’investiture, et déposa en lui ses secrets et sa sagesse. Hamza, disent les livres des Druzes, c’est le mâle, Ismaïl la femelle. Leur union est nécessaire à la production des ministres et des fidèles. Il faut qu’ils agissent de concert pour donner la lumière, comme l’amadou et la pierre à feu pour donner l’étincelle. — Le troisième ministre est Mohammed, fils de Wahab, ou la Parole. C’est le premier fruit né de l’Intelligence et de l’Ame. Il est chargé de l’enseignement religieux, de surveiller les rites et cérémonies, de s’enquérir du bien et du mal, de punir les coupables, d’imposer les pénitences. — Le quatrième ministre est Sélama ou l’Aile droite. Sa vie réelle, comme sa vie figurative, est entourée d’impénétrables mystères. — Le cinquième ministre, enfin, est l’Aile gauche ou Aboul-Assan-Ali. Il a joué un grand rôle dans le développement de la religion unitaire, et il est l’auteur de la plupart des traités qui composent le recueil religieux des Druzes. — Ces divers ministres ont tous annoncé la divinité du khalyfe avec des voix « pareilles à celle du tonnerre ; » ils sont au sommet de la hiérarchie théocratique, rangée autour du céleste trône de Hakem.

Jusqu’ici nous ne sommes pas sortis du ciel. Après Dieu, révélé dans Hakem, après les intermédiaires entre la cause et l’effet, adorés dans les ministres divins, on arrive à la création, et ici les bizarreries abondent plus que jamais. Les choses ont été formées, dès leur origine, dans l’état où nous les voyons aujourd’hui. Au premier jour il y eut par milliers des habitans de tout sexe et de tout âge. Chaque homme était né sachant son métier. Dès l’abord pourtant, et avant les siècles, tout cela n’existait qu’en imagination, et se réalisa par un effet de la toute-puissance du créateur. Ensuite les ames passèrent successivement d’un corps dans un autre. L’ame d’un unitaire passe dans une figure unitaire, celle d’un polythéiste dans la figure d’un polythéiste. La masse des êtres humains n’est susceptible ni d’augmentation ni de diminution ; car, si le monde augmentait seulement à chaque millier d’années d’un seul individu, la terre deviendrait à la fin trop étroite pour contenir l’humanité ; s’il diminuait, au contraire, d’un seul individu par chaque millier d’années, le globe, à la suite des siècles, demeurerait désert. Cette absurde immobilité de la théogonie des Druzes n’est pas seulement dans le chiffre de la population, elle est aussi dans le fond même de leur doctrine. En effet, les ames des infidèles, lors même qu’elles ont paru se réunir à la religion unitaire, finissent toujours par retourner à leur nature perverse et corrompue. Nous voilà bien loin des innocentes utopies du progrès humanitaire.

La psychologie des Druzes vaut leur théorie de la création. Selon eux, il y a dans l’homme deux ames ou substances immatérielles, et, comme les contradictions ne leur coûtent pas, avec cette immobilité fatale de tout à l’heure, avec le retour nécessaire à une forme moins parfaite, même après une vie excellente, ils proclament le libre arbitre le plus absolu. La beauté ou la laideur du corps auquel l’ame s’unit dans ses diverses transformations, a un rapport direct avec la pureté ou la corruption de cette ame. Peut-être (tant sont obscures et enveloppées toutes ces doctrines), peut-être dans les métamorphoses d’hommes en animaux, dont il est parlé, ne faut-il voir que le symbole d’une dégradation morale.

Comme le dogme de Hakem n’est, en réalité, autre chose qu’un mélange bizarre, confus, méconnaissable, des cosmogonies de l’Inde, du judaïsme, du Koran et même de l’Évangile, à côté de rêveries propres aux ambitieux fondateurs de cette secte, le jugement et la résurrection devaient ne pas être oubliés. La fin du monde amènera le triomphe de la religion des Druzes et la punition des méchans. Lorsque Hakem se manifestera au dernier jour, les crimes seront dévoilés. Ceux qui échapperont à l’épée se verront assujétis à un impôt qui les couvrira de honte, à un impôt de deux drachmes et demi. Les apostats porteront un bonnet de peau de porc, long d’une aune ; ils auront aux oreilles des anneaux, de verre noir, brûlans l’été et froids l’hiver. — Ceci n’est qu’un misérable pastiche des terribles mystères de la vallée de Josaphat.

Après avoir défiguré les miracles auxquels croient les mahométans et les chrétiens, Hakem devait aussi réformer la morale du Koran. Les sept commandemens de l’islamisme, parmi lesquels le paiement de la dîme, le jeûne, la guerre contre les infidèles, sont remplacés par sept autres dont le premier et le plus grand est « la véracité dans les paroles. » Les autres se suivent ainsi : « Veiller à la sûreté réciproque, — renoncer à la fausse religion, — se séparer des démons, — reconnaître l’unité de Dieu, — être content de ses œuvres, quelles qu’elles soient, — se résigner aux ordres de Dieu, dans l’une et l’autre fortune. »

Telle est, en résumé, la doctrine des Druzes ; elle enveloppe dans une universelle proscription tous les autres cultes. La haine de l’islamisme est surtout sensible. Pour les chrétiens et les juifs, dont l’existence en Syrie et en Égypte était très précaire au temps de Hakem, ils ne sont dignes que du dédain. Tout en admettant une partie de la Bible, et en l’expliquant au profit de la religion unitaire, les Druzes, dans leur mépris, affirmaient même que les chrétiens sont, après leur mort, changés en pourceaux et en singes. — On sera moins sévère en Europe pour les sectateurs de Hakem. Bien qu’il soit radicalement absurde, le culte du khalyfe a joué un assez grand rôle dans l’histoire de l’Asie occidentale, pour mériter une très notable place. Sans doute, Hakem n’a pas été un puissant législateur comme Zoroastre, un moraliste éminent comme Confucius ; il n’a pas eu une grande destinée de conquérant et de fondateur comme Mahomet : mais, au-dessous de ces noms, il doit être regardé, dans l’ordre intellectuel, et à part l’affreux souvenir qu’il laisse en politique, comme un des imposteurs religieux les plus habiles qui se soient fait accepter par les hommes.

L’institution sacerdotale de Hakem était si bien établie, qu’elle a traversé les siècles. Le temps néanmoins a modifié ces croyances, et les Druzes d’aujourd’hui sont assez éloignés, sur certains points, du primitif esprit de leurs codes sacrés ; des superstitions nouvelles se sont mêlées à leur culte bizarre, et, à l’heure qu’il est, l’idolâtrie chez eux a sa grande part. Ainsi, pour ne prendre qu’un exemple, ils adorent secrètement la figure d’un bœuf ou d’un veau, qu’ils tiennent enfermée dans une boîte et cachée à tous les yeux, avec le même soin qu’ils mettent à dérober aux profanes leurs livres saints. Apis est maintenant sur l’autel à côté du parodiste de Jésus et de Mahomet.

L’Exposé de la Religion des Druzes est le dernier ouvrage écrit par M. de Sacy. Il l’avait commencé dès sa jeunesse, et, à travers les préoccupations d’une existence si glorieusement, si assidûment remplie, ce projet préféré lui souriait toujours. L’accomplissement en a été retardé jusqu’à ses derniers jours, comme pour couronner dignement cette grande et laborieuse carrière. Sans nul doute, si un pareil travail s’accomplissait pour toutes les religions, il en jaillirait de toutes parts d’immenses lumières historiques et philosophiques. Mais ce n’est point là le seul mérite de ce livre. L’Europe savante n’avait que des notions vagues et fautives sur le culte important et mystérieux des Druzes seul, M. de Sacy, par sa connaissance vraiment prodigieuse de l’Orient, pouvait combler cette lacune. Il l’a fait avec cette science sûre, inépuisable, avec cette méthode lumineuse, cette critique saine et mesurée, cette supériorité calme et sereine qui le mettent à part, bien au-dessus de la tourbe vulgaire des orientalistes, et lui assignent dans l’érudition le rang de Laplace en mathématiques, le rang solitaire de Cuvier dans les sciences naturelles. On ne remplacera pas M. de Sacy ; mais sa vie demeurera au moins comme un exemple pieux ; comme un idéal encourageant. L’Exposé de la Religion des Druzes ne peut que perpétuer autour de son souvenir ces traditions graves, élevées, auxquelles a su rester fidèle, dans une autre sphère, le publiciste distingué qui a hérité de ce nom illustre.




Histoire d’Espagne, par M. Rosseeuw Saint-Hilaire [4]. — Le livre de M. Saint-Hilaire, dont nous avons déjà eu occasion d’examiner rapidement le premier volume, ne commence qu’avec l’invasion gothique ; mais une introduction étendue est consacrée à l’Espagne romaine. Des détails intéressans sur la configuration de la Péninsule, sur les populations primitives, telles que les Celtes et les Ibères, sur les influences grecques et phéniciennes, sur la domination carthaginoise, s’offrent dès l’abord. Puis viennent les vieux récits de Carthagène et d’Hamilcar, d’Annibal et de Sagonte ; les victoires des Scipions, la lutte héroïque de Viriates, le siège sanglant de Numance, les chances guerrières de Metellus, de Sertorius et de Perpenna, toutes ces vieilles histoires enfin qu’on sait du collège, mais auxquelles M. Rosseeuw Saint-Hilaire a su souvent conserver leur caractère de grandeur antique. Avec l’empire, l’Espagne, devenue province romaine, n’a plus d’annales, pour ainsi dire ; sa nationalité s’efface, elle ne se distingue plus par un caractère propre, et son histoire alors n’est autre que celle de la Gaule et de Rome.

Ce n’est qu’avec l’invasion des Goths que recommence l’histoire d’Espagne. Cette partie du livre de M. Saint-Hilaire est tout-à-fait digne d’éloges. Ce qu’il raconte de la domination gothique en Espagne, la conversion de Rechared au catholicisme, le règne des rois orthodoxes à Tolède, la persécution des Juifs sous Sisebut, enfin le long déclin et la chute de cette monarchie de l’invasion, offrent un tableau plein d’intérêt. Cependant la partie vraiment neuve de ce travail, c’est l’examen de la constitution ecclésiastique, des conciles, de l’épiscopat, des couvens des Goths ; c’est surtout l’étude de leur législation et de leur code, de leurs formes juridiques et pénales, des modifications qu’ils ont apportées à l’esclavage, de leur agriculture et de leur commerce. M. Rosseeuw Saint-Hilaire n’a pas été aussi heureux dans les détails, trop étendus et peu proportionnés avec son cadre, qu’il a donnés sur l’origine des Goths, sur leur histoire antérieure à l’invasion de l’Espagne. Cette exposition manque de dégagement, et on sent à chaque instant l’embarras. C’est que, quand il parle si au long de la conquête de l’Italie et d’Alarich, quand il insiste sur Attila, sur l’empire gothique de Gaule, M. Rosseeuw Saint-Hilaire n’est pas dans son sujet. Avec les Arabes et leur rapide conquête, il ne tarde pas à prendre sa revanche.

Fondé par la guerre, l’islamisme devait pousser à la guerre et aux conquêtes les peuples qu’il avait soumis. Une pensée politique et religieuse présidait aux expéditions des Arabes contre l’Europe. Ils voulaient reculer jusqu’aux dernières limites du monde connu les bornes du royaume de Damas ; et quand ils arrivèrent en Espagne, ce n’était pas comme les Normands, par instinct de pillage, par amour de lointaines et belliqueuses aventures, c’était pour prendre racine sur le sol et dans l’espoir aussi d’acquérir au prophète des empires nouveaux. M. Saint-Hilaire fait habilement ressortir les causes apparentes ou détournées qui arrachèrent à l’Asie et à l’Afrique ces hordes musulmanes. — Trois ans suffisent à la conquête. Les Arabes marchent au combat comme les premiers chrétiens marchaient au martyre ; ils se battent et meurent avec l’enthousiasme du fanatisme. La guerre qu’ils apportent est terrible, et pour montrer qu’ils ne redoutent pas la famine plus que l’épée, ils font cuire, sous les murs d’Écija, les cadavres restés sur le champ de bataille, et annoncent aux Espagnols qu’à défaut de vivres ils sont décidés à se nourrir de leur chair. Quand les fascines manquent pour l’assaut, ils comblent les fossés avec des morts, et ces fascines-là ne manquent jamais, car les Espagnols, malgré les revers, n’ont pas oublié Numance et Sagonte. Retranchés sur leurs murailles, ils meurent jusqu’au dernier, et, si les historiens arabes ont souvent raison de les comparer, dans une défaite, aux chèvres qui s’enfuient vers les montagnes, ils leur rendent du moins cette justice que dans leurs châteaux ce sont des lions. Chose remarquable, le fanatisme n’exclut pas chez les Arabes la générosité et la clémence. Des flots de sang seront versés sur les champs de bataille, mais la nation vaincue gardera paisiblement son culte ; l’armée musulmane, au milieu des plus tristes rigueurs de la guerre, respecte les femmes, les enfans, les vieillards, les moines, et pour elle la foi jurée, le traité conclu est chose sainte comme le Koran. L’exercice du catholicisme est libre et sans entraves. Les évêques célèbrent les conciles, et les chrétiens de l’Andalousie, par déférence pour des vainqueurs généreux, font un volontaire hommage, tout en gardant la foi de leurs pères, aux pratiques de l’Orient, et donnent à leurs enfans la circoncision en même temps que le baptême. C’était là une concession sans importance. L’islamisme, pour triompher, s’était vainement armé de toutes ses vertus. En Asie, en Afrique, ses victoires avaient été promptes et définitives, parce qu’il offrait l’unité politique et religieuse à des tribus, débris de mille sectes, qui, dans l’isolement même de la vie nomade, sentaient le besoin puissant d’un lien. En touchant le sol de la Péninsule, il rencontra le christianisme patient, opiniâtre dans le malheur, résigné à toutes les épreuves. L’Arabe était supérieur à l’Espagnol par la culture, l’intelligence, peut-être même par certaines vertus ; mais rien de ce qu’il apportait de grand, d’élevé, ne germa sur la terre conquise. Arrivée dès le début à son dernier degré de force et d’action, la religion du prophète marcha rapidement vers la décadence. La conquête tendit sans cesse à s’éparpiller ; la nation vaincue, au contraire, malgré de continuels morcellemens, s’avança toujours vers une destinée supérieure et plus forte. Le christianisme fut son arche sainte.

C’est un curieux synchronisme que cette double histoire de deux peuples, que ce duel sanglant, au nom de Mahomet et du Christ, sur ce sol à la fois fécond et sauvage, si heureusement disposé pour des guerres sans fin. Pendant huit siècles, l’Espagne poursuit vainement à travers toutes les luttes et les misères le rêve de son unité politique. Chacune de ses provinces est un royaume incomplet, arabe ou chrétien ; mais l’histoire de ces royaumes étroits est toute une épopée. L’unité de foi n’a pas éteint les haines entre tous ces conquérans, d’origines diverses, asiatiques ou africains. Arabes et Berbers ont à peine touché le sol espagnol, qu’ils s’en disputent la domination suprême. Luttes sanglantes, mêlées implacables, où les armées rivales, après avoir combattu plusieurs heures à cheval et à la lance, les lances brisées et les chevaux morts, continuent, pendant tout un jour, à combattre à pied, et finissent par briser leurs épées comme leurs lances. Heureusement pour les vaincus, le dogme de la fatalité est là qui les console, et les plus terribles défaites n’arrachent ni plainte ni murmure. M. Rosseeuw Saint-Hilaire expose avec une très remarquable lucidité les diverses vicissitudes des Arabes d’Espagne au VIIIe siècle, sous la domination des émirs. Il raconte avec une connaissance fort exacte des chroniques musulmanes et chrétiennes leurs guerres civiles, leurs luttes contre les populations indigènes, leurs lointaines excursions dans le pays des Francs, et la fortune toujours hasardée et changeante de ces chefs qui passent si vite du pouvoir au supplice. Par occasion, et comme éclaircissement rapide, il jette aussi un coup d’œil intelligent sur la situation du khalifat et de l’émirat d’Afrique, dont l’histoire est étroitement liée à celle de l’Espagne musulmane ; et, de la sorte, on peut saisir les causes intimes et les causes extérieures des révolutions, des désastres et des succès de la race conquérante ; on sait l’impulsion, les forces actives qu’elle recevait encore du dehors, ce qu’elle tenta pour s’isoler, et les limites que l’Europe éleva contre ses envahissemens.

Après avoir tracé avec talent l’histoire politique et militaire des monarchies arabes de l’Espagne jusqu’à la domination des Almoravides, l’auteur, qui est arrivé comme à mi-chemin, s’arrête pour résumer dans un tableau général l’état du gouvernement et de la civilisation. C’est d’abord l’impôt, et l’impôt d’après la loi musulmane ; c’est la dîme qu’il faut donner à Dieu et au souverain pour légitimer la possession de ses biens. La destination de la dîme dans l’origine est donc essentiellement religieuse, c’est une sorte de taxe des pauvres. Les moines, les enfans, les femmes, les esclaves, tous ceux qui souffrent, qui sont faibles, ou dont la vie est occupée de choses saintes, en sont exempts. Plus tard l’impôt est principalement appliqué aux besoins de l’état, aux charges publiques. Les chrétiens paient le double des musulmans, et le revenu total de l’Espagne arabe est d’environ 200 millions de notre monnaie actuelle, non compris le produit flottant des guerres et des conquêtes, qui était considérable. Ce chiffre élevé du revenu public fait supposer une prospérité remarquable ; et, en effet, l’agriculture et l’industrie avaient pris sous la domination arabe un développement qu’elles n’atteignirent que beaucoup plus tard chez les peuples de la chrétienté. Le fils d’Abd-el-Rahman, disent les chroniques, avait changé les épées et les lances en pioches et en râteaux, et on comptait sous son règne cent mille presses à huile dans la péninsule.

Le commerce était abondant comme le sol. On fabriquait à Cordoue des draps que les khalifes envoyèrent en présent solennel à Charlemagne et à Charles-le-Chauve, et qui furent regardés en France comme une merveille. La diffusion de l’islamisme et les habitudes de la vie nomade favorisaient le trafic ; la population était riche, active, nombreuse, et l’on peut, sans trop craindre l’erreur, l’évaluer au double de ce qu’elle est aujourd’hui. Quant au gouvernement, comme chez tous les peuples d’origine orientale, il fut exclusivement despotique ; le pouvoir du khalife dans l’état est absolu, illimité, comme celui du père dans la famille, et ce khalife, commandeur des croyans, délègue ou révoque la puissance à son gré. Chose vraiment singulière, et qui tendrait presque à établir que la valeur des institutions politiques est relative, que le despotisme sied mieux à certains peuples que la liberté, et que chaque chose, en ce monde, a son temps et son degré propice de latitude ! Le Koran lui-même, ce code de l’immobilité, n’a-t-il pas vu ses croyans les plus fidèles figurer au premier rang de la civilisation ? Ces Arabes, que nous avons laissés si loin derrière nous, n’étaient-ils pas nos maîtres au Xe siècle ? Quand les ténèbres descendaient, menaçantes et profondes, sur la chrétienté, une vive lumière éclairait l’Espagne musulmane, sous le règne de cet Al-Haken II, qui recherchait les livres des vaincus comme des dépouilles opimes. Quelques débris mutilés de la littérature antique, les pères de l’église, défigurés par les ignorantes interpolations des moines, et les commentaires sans valeur des livres, saints formaient alors le fonds des bibliothèques chrétiennes. On parvenait à grand’peine à rassembler quelque centaine de volumes, et cent volumes étaient un trésor qui suffisait à rendre une abbaye célèbre et enviée. Al-Hakem, plus inquiet que les chrétiens des produits de l’intelligence, avait réuni une immense bibliothèque, dont le catalogue seul ne comptait pas moins de quarante-quatre volumes. La science, dans ses états, n’était pas, comme dans le monde chrétien, le partage exclusif du petit nombre. Les femmes elles-mêmes la cultivaient avec ardeur, et le talent des vers était recherché dans les esclaves infidèles presque à l’égal de leur beauté. La philosophie, la médecine, les sciences exactes, l’histoire naturelle, avaient trouvé de nombreux disciples et des protecteurs fervens dans le royaume de Cordoue ; la philosophie des Arabes, il est vrai, bien que dominée par la souveraine mémoire d’Aristote, se résumait trop souvent encore en un vain entassement de mots et de formules ; leur poésie substituait la rêverie banale et vague à la pensée ; leur médecine recourait plus volontiers à la cabale qu’à l’observation : mais, si grande qu’ait été l’imperfection, il y avait du moins étude, préoccupation sérieuse des choses de l’esprit, aspiration vers la science et l’art, et cette société, qui touchait à la fois par ses origines à Rome, à la Grèce, à Constantinople, gardait un cachet original et profond. Les chroniques arabes laissent à une immense distance toutes les chroniques espagnoles contemporaines. Les Arabes ont une histoire, quand l’Europe chrétienne n’a, pour ainsi dire, que des légendes ; ils ont de plus Avicenne et Averroës.

L’Espagne chrétienne, comme l’Espagne infidèle, est morcelée en royaumes rivaux qui ont leurs sympathies, leurs intérêts distincts ; mais ces états, resserrés dans leurs limites restreintes, vivent d’une vie plus durable que le puissant empire de Charlemagne. C’est le royaume des Asturies, toujours en guerre, et qui sonne tous les ans sa croisade contre les Maures ; c’est le royaume de Léon, chevaleresque champ clos, où les infidèles et les chrétiens échangeront leurs plus terribles coups de lance. Ici, comme chez les Arabes, les grands caractères, les batailles sans pitié, les sombres infortunes présentent à l’historien une trame toujours animée d’un intérêt puissant, et M. Saint-Hilaire fait très bien ressortir les diverses nuances du caractère espagnol ; il montre comment, sur cette terre où le despotisme a toujours été dans les lois civiles et religieuses, le culte austère de la liberté s’est toujours conservé impérissable au fond de toutes les ames, et comment l’Espagnol, opprimé comme peuple, a conservé comme individu toute son indépendance. Mais pourquoi donc la liberté, la civilisation, n’ont-elles jamais pu atteindre dans la Péninsule un entier développement ? Pourquoi tant de faiblesse, d’impuissance et de grandeur à la fois ? Pourquoi cette stérilité d’une terre qui ne demande qu’à produire, cette pauvreté d’un royaume qui renferme tant d’élémens de richesse ? Il y a là un problème historique que M. Saint-Hilaire aborde avec une science curieuse et patiente, et dont il cherche la solution dans l’étude approfondie des lois et des institutions nationales. Au XIIe siècle encore, il retrouve et signale, chaque fois qu’il les rencontre sur sa route, les derniers vestiges du code gothique ; il note ce qui meurt et ce qui survit de cette législation barbare, quelle empreinte elle laisse aux mœurs, quelles formules elle lègue au droit. Il examine tour à tour les fueros, espèce de chartes municipales octroyées par les rois ou les hauts barons, les institutions militaires, et ces ordres guerriers de Calatrava, d’Alcantara, de Santiago, dont les moines armés, noirs de hâle et de soleil, n’aimaient, disait-on, que Dieu, la guerre et les chevaux rapides. En débrouillant ainsi le chaos des fueros provinciaux, l’auteur expose nettement tous les inconvéniens, tous les avantages du système municipal espagnol, et fait connaître d’une manière satisfaisante les rapports des villes entre elles, les obstacles que les institutions particulières présentaient aux progrès de l’unité monarchique, l’état de la commune dans le royaume, et l’état de l’homme privé dans la commune.

La tâche laborieuse que s’est imposée M. Rosseeuw Saint-Hilaire est loin d’être accomplie, et ce qui reste à publier de son livre présentera un intérêt non moins soutenu. Les plus grandes époques n’ont point encore été abordées. L’Amérique, Charles-Quint, Napoléon, trouveront place dans son œuvre, qui se continuera jusqu’en 1830. Cette œuvre sera donc complète, et remplacera sans retour bon nombre de livres français relatifs à l’histoire de la Péninsule. L’Abrégé chronologique de Desormeaux, historiographe de la maison de Bourbon, le travail de Macquer et Lacombe, ne sont que des compilations exactes qui ne sauraient mériter le nom d’histoire. Le père d’Orléans et l’abbé Bertou n’ont pas une valeur plus durable. Pour savoir quelque chose de sûr et d’exact sur l’Espagne, il fallait donc recourir aux sources. C’est là un rude labeur dont quelques rares érudits ont seuls le courage, et tous les esprits sérieux qui s’intéressent aux études consciencieuses et persévérantes sauront bon gré à M. Saint-Hilaire de leur avoir révélé tant de faits curieux, et restés comme inédits jusqu’à ce jour dans les chroniques arabes et espagnoles. On pourrait bien adresser à l’auteur quelques objections, lui reprocher par exemple certaines formes de style qui rappellent trop la Gaule poétique, certaines déductions philosophiques qui manquent de précision et de netteté ; mais, en somme, l’Histoire d’Espagne est un livre très estimable, très consciencieux, et qui prendra rang.




  1. Deux vol. in-8, Chez Dondey-Dupré, rue Viviente.
  2. C’est ainsi, on se le rappelle, que Bouddha affirmait avoir passé par une infinité de formes humaines. Il disait que les ossemens de ses corps, morts durant la suite de ses incarnations, eussent dépassé en volume des planètes entières, et que le sang qu’il avait répandu par suite de ses décapitations successives, formerait une mer plus vaste que l’Océan. Avec les Druzes, on n’est encore qu’en Syrie, et les grandes merveilles orientales commencent plus loin.
  3. On a de cet Ismaïl divers écrits, l’un intitulé le Cierge, l’autre le Cantique de l’ame. Ce dernier est un poème.
  4. Quatre vol. in-8°. Chez Levrault, rue de la Harpe, 81.