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Chronique de la quinzaine - 28 février 1917

Chronique n° 2037
28 février 1917


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Nous attendons toujours ; un peu surpris, quoiqu’il n’y en ait aucune raison, d’avoir vu revenir et passer, sans un événement qui marque, cette date du 21 février, où, l’an dernier, Verdun fut attaqué avec une fureur sauvage, et dont notre patriotisme, aussi justement lier que profondément ému, a fait tout de suite une des grandes dates de notre histoire, une sorte de date fatidique. Les premiers jours de la bataille de Verdun, comme c’est déjà loin de nous, et comme c’en est encore tout près ! Comme cette impression s’est incorporée à notre être et a continué de vivre dans le souvenir de la nation ! Comme la France a bien senti que, sauvée sur la Marne, raffermie sur l’Yser, elle s’était, à Verdun, relevée et redressée! La Marne l’avait rendue à elle-même, Verdun l’a restituée au monde, à sa vraie place et sous sa vraie figure. Aussi nous semblait-il qu’il ne pouvait pas y avoir, tant que dure la guerre, un nouveau 21 février qui ne fût chargé pour nous d’angoisses et d’espérances, qui naquît dans le calme relatif des matins et mourût dans l’indifférence ordinaire des soirs. Il a fallu que nous nous représentions fortement l’inclémence exceptionnelle, si rigoureuse dans les tranchées, de la fin de janvier et du commencement de février 1917, pour comprendre qu’au retour des sanglantes et glorieuses journées, il ne se soit, cette année, rien produit; il faut aussi que nous nous disions que rien ne saurait se produire dans une telle guerre qui n’ait été longuement, patiemment, minutieusement préparé. Nous épions donc tous les signes. On avait cru noter, il y a quelques semaines, une plus grande activité de détachemens en Alsace, sur le canal du Rhône au Rhin, et, des deux côtés, allemand et français, des mouvemens de troupes dans la région. Si le fait même était exact, il n’a point jusqu’ici paru porter de conséquences. La seule entreprise de quelque importance a été celle de l’armée britannique en Picardie, sur l’Ancre. On voit reparaître des noms autour desquels le silence s’était fait : Sailly-Saillisel, Bouchavesnes, Beaucourt, Puisieux, Souchez, Givenchy, Vermelle, Neuville-Saint-Vaast, Neuve-Chapelle. Les Anglais ont, morceau par morceau, enlevé le village de Grandcourt, la ferme de Baillescourt, les positions de Miraumont et du Petit-Miraumont. Ce ne sont, si l’on le veut, que des opérations de détail, et modestement les communiqués officiels les présentent ainsi ; mais, dans chacune d’elles, il a été cueilli des centaines de prisonniers, et réalisé une avance d’un kilomètre au moins en profondeur sur une largeur de plusieurs kilomètres. Si bien qu’en rassemblant et en relisant à la suite tous ces communiqués dispersés dans la quinzaine, l’idée vient qu’on a devant soi moins des opérations de détail que les détails d’une même opération, et que tous ces mouvemens s’articulent. Sur toute son étendue, le front britannique, qui, généreusement alimenté, s’est à la fois allongé et épaissi, est en éveil. Pas plus qu’une hirondelle, pour le soleil, une escarmouche, pour la bataille, ne fait le printemps; mais toutes ces escarmouches dans le même moment l’annoncent.

A l’autre extrémité du champ de bataille universel, les armées de la Grande-Bretagne sont également en pleine action. Elles travaillent énergiquement à venger, sur le Tigre, dans Kout-el-Amara même, la défaite héroïque du général Townshend, donnant un exemple de plus de la persévérance anglaise, digne de la constance romaine. Cette haute et solide vertu est ce qui fait l’Angleterre si formidable ; très lente à se lever, elle est encore beaucoup plus lente à se rasseoir, et quand elle tient, elle ne lâche plus. Elle ne s’engage qu’à bon escient, en pesant le pour et le contre, en examinant tout et comme en se défendant; mais alors, elle s’engage tout entière, corps et âme, vie et biens, et le temps ne compte pas plus pour elle que l’argent. Ce qui lui avait le plus coûté jusqu’à présent, ce qu’elle était historiquement habituée à épargner, c’étaient les hommes de son sang ; par une révolution dont ceux qui la connaissaient le mieux l’avaient longtemps estimée incapable, elle les risque aujourd’hui par millions dans ce conflit où elle jette l’or par milliards. La cavalerie de Saint-Georges a désormais une infanterie. Une nouvelle force est née qui ne fera que grandir, et en quelque manière une nouvelle puissance parmi les Puissances européennes. L’Angleterre, avec une armée, devient en quelque manière une nation continentale. L’instinct allemand ne se trompe pas absolument en cherchant à Londres le centre de la guerre.

Le front italien, le front roumain et le front russe, à part les canonnades accoutumées et quelques fusillades accidentelles, subissent aussi la trêve qu’impose partout le nature. Tandis qu’Hindenburg et son chef d’élut-major Ludendorff se déplacent beaucoup, et qu’on fait beaucoup voyager Falkenhayn, au moins en imagination, Mackensen reste immobilisé au bord du Sereth. On aurait pourtant signalé l’apparition sur le front de Macédoine d’un contingent allemand auquel auraient eu affaire les Italiens, et d’un contingent autrichien qui se serait heurté, désagréablement pour lui, à nos propres troupes. Mais qu’est-ce au juste que ce contingent, et qu’y a-t-il derrière ? Y a-t-il même quelque chose derrière ? N’est-ce pas tout simplement un feu qu’on allume sur les monts Bélès, dans le dessein qu’il soit aperçu d’Athènes et qu’il y soit pris pour un incendie ? Car les guetteurs, à Athènes, sont sur la tour. Nous savons de quelle main délicate nous sommes obligés, si nous voulons y toucher, d’effleurer ce sujet, et nous allons l’expédier rapidement. Pourtant, il nous sera peut-être permis de dire, puisqu’une démarche diplomatique l’a constaté, que le transport des troupes grecques et de leur matériel dans le Péloponèse, qui devait être terminé le 4 février, ne l’était pas le 20 ; ce qui a valu à M. Lambros les visites séparées, d’abord de sir F. Elliott pour l’Angleterre, puis de M. Guillemin pour la France, ensuite du prince Demidoff et du comte Bosdari pour la Russie et pour l’Italie : quatre instances au lieu d’une, et le résultat fera voir si c’était le meilleur procédé. Quoi qu’il en doive être, chacun dans sa langue et dans son style, les ministres de l’Entente n’ont probablement pas manqué de demander à l’homme d’État archéologue de quelle époque exactement sont les canons ou certains des canons qui ont été remis : il est toujours bon de s’instruire. Ils lui auront demandé, en outre, où sont les fusils dont le passage par l’isthme de Corinthe n’a pas été contrôlé, et pour cause; comment il se fait que l’evzone grec s’est trouvé soudain transformé en milicien suisse, ayant son armement, son équipement, son fourniment à domicile ; par quel, miracle, au rebours de ce qui est généralement admis, que l’armée se recrute dans le civil, c’est la population civile, en Grèce, qui tout à coup s’est recrutée dans le militaire ; pourquoi, les régimens ayant fondu, il n’en est demeuré que les dépôts, que l’état-major des Dousmanis et des Metaxas voulait soigneusement maintenir; et pourquoi, enfin, il a poussé en un clin d’œil tant de gendarmes en Thessalie et en Épire. Assurément, Edmond About n’eût pas été embarrassé de fournir la réponse à cette dernière question, et elle eût été consolante : s’il y a plus de gendarmes, c’est pour qu’il y ait, ou, peut-être, parce qu’il y a moins de brigands. Mais les diplomates, qui ne sont pas des romanciers, se rappellent que, selon la convention, les gendarmes ne sont point soumis, comme l’armée elle-même, à la concentration au-delà du canal, et ils en concluront sans fantaisie que, s’il y a dans la Grèce du Nord plus de gendarmes, c’est pour qu’il y ait dans le Péloponèse moins de soldats. Cependant, M. Lambros gémit; il se plaint des sévérités du blocus, comme si ce blocus n’avait pas été institué six mois trop tard, provisions faites, et comme si l’humanité, facilement attendrie, de nos ministres et de nos marins n’en avait pas, à plusieurs reprises, desserré les mailles ! Le gouvernement grec eût voulu qu’à peine sa signature donnée, et le premier train militaire passé, avec un soldat à chaque portière, le blocus fût non seulement relâché, mais levé ; et il eût pratiqué amplement, d’une conscience sereine, le pardon des injures qu’il nous avait faites. Le Roi n’en aurait été que plus tranquille pour relire le récent télégramme qu’il aurait reçu, dit-on, de son impérial beau-frère : « Tout ce que je te demande, à cette heure, c’est de conserver ton trône. » Mais nous, bien que nous n’en ayons pas l’original, si le texte de ce télégramme est authentique, — et il nous parait suspect, — ne pouvons-nous pas aussi le relire, ne saurons-nous pas le comprendre, et ne devons-nous pas nous en inspirer ?

La Grèce officielle, dont les yeux sont alternativement fixés sur Monastir et sur la vallée de la Strouma, les avait un instant tournés vers l’Amérique. Elle avait fait ou permis, dans les manifestations de la tourbe athénienne, un étrange et outrageant abus du drapeau aux étoiles. C’est à l’adresse des États-Unis qu’elle avait affecté de grands airs de victime, et que, parodiant indignement l’attitude de la Belgique, comme si sa conduite, sa tenue, son infortune étaient pareilles, comme si elle avait eu la même conception de l’honneur, du devoir et du sacrifice, elle avait feint d’être traînée attachée au char d’un vainqueur quelle avait appelé en ami. La subtilité des enfans d’Ulysse (si tant est que la race s’en soit conservée pure), spéculant sur les plus nobles aspirations de l’âme américaine, s’était ingéniée à apitoyer sur les misères de la Grèce contemporaine les admirateurs de la Grèce antique. Nulle part la résolution du Président Wilson n’a causé une déception plus forte. Le gouvernement hellénique a senti qu’en joignant, peu de semaines auparavant, sa réponse à celles des Empires du Centre et de leurs alliés, il avait, en réalité, répudié, une fois de plus, sa neutralité menteuse, joint sa cause à la leur et blé son sort au leur. En somme, l’Allemagne ne venait pas, et l’Amérique s’éloignait. La Grèce avait à prendre sa part de la rupture, comme elle avait tenu à prendre sa part de la conversation. Elle en a été visiblement abasourdie et a eu besoin, pour se remettre, des assurances et des encouragemens de Berlin. Il reste, dans tous les cas, que cette nouvelle trame est déchirée, et que la dernière intrigue des germanophiles d’Athènes (mais ce n’est jamais la dernière) aura été aussi vaine que les précédentes. Pendant que se dessinaient autour de lui tant de marches et contremarches tortueuses, M. Wilson, fort, à l’avenir, d’une décision inébranlable, allait tout droit son chemin. Il continuait de recevoir les réponses des États neutres, à qui il avait fait appel; après la fière réponse de l’Espagne, celles, plus timides, des voisins de l’ogre épouvantés, des États Scandinaves, de la Suisse, de la Hollande ; celles, plus fermes, de l’Argentine, du Chili, de l’Uruguay; celle, très nette, du Brésil. Les États Scandinaves ont même répondu deux fois ; une première fois par note particulière, et une deuxième par note collective. La note particulière de la Suède était un peu sèche, et ce n’est pas la juger mal que d’en estimer le ton un peu pointu, comme si M. Hammarskjœld, autre professeur de droit public, s’y était donné le plaisir de faire la leçon à son ancien collègue, M. Woodrow Wilson, personnellement ou par l’intermédiaire de son ministre des Affaires étrangères, M. Wallenberg. « Afin d’obtenir un résultat pratique, rappelait-il, le gouvernement royal s’est adressé à plusieurs reprises aux Puissances neutres pour arriver à une collaboration. Il n’a pas omis, notamment, de soumettre au gouvernement des États-Unis des propositions à cet effet. A son regret, le gouvernement du Roi a constaté que les intérêts des États-Unis ne leur ont pas permis d’adhérer à ces propositions. » Et ce n’est pas seulement, comme on pourrait le croire, une querelle de priorité. M. Wallenberg n’entend point appuyer l’initiative de M. Wilson, il le déclare en termes presque brutaux : « La proposition qui forme l’objet de la présente correspondance a pour but indiqué d’abréger les maux de la guerre. Mais le gouvernement des États-Unis a choisi comme moyen d’arriver à ce but un expédient absolument contraire aux principes qui ont guidé jusqu’à cette heure la politique du gouvernement royal. » Admettons que ces principes sont, puisque le ministre l’affirme, ceux d’une neutralité et d’une impartialité parfaites vis-à-vis des deux parties belligérantes, mais ne perdons pas de vue qu’à l’occasion de la rupture des relations diplomatiques entre les États-Unis et l’Allemagne, la campagne « activiste, » c’est-à-dire progermaine, a poussé en Suède une flamme, a accusé une recrudescence notable. Non pas que l’Allemagne y ait gagné des sympathies, mais elle a jeté dans la balance tout ce qu’elle a pu pour rétablir chez les neutres l’équilibre rompu à son détriment. Elle a agi de même en Norvège, en Danemark, en Hollande, essayant de détourner contre l’Angleterre le courant déchaîné contre elle-même; et la trace de ses efforts se voit aussi dans la réponse de la Suisse, en un passage ainsi conçu : « Le blocus maritime décrété par le gouvernement de l’Empire allemand fait suite à une série de mesures prises durant la guerre par les deux parties belligérantes en contradiction avec le droit des gens et les accords internationaux, mesures par lesquelles notre liberté d’action en matière économique s’est déjà trouvée restreinte et contre lesquelles nous avons vainement élevé la voix. » Le Lokal-Anzeiger, qui est, pour les besognes de confiance, l’organe préféré de la Chancellerie, l’a signifié cyniquement aux neutres. Le grand moyen de l’Empire allemand, le seul peut-être dont il dispose pleinement et qu’il puisse encore développer, c’est la terreur. Donc, que tout tremble, et que tout cède. Écoutez ces choses charmantes, — mais tous, ces petits États, secoués dans leurs fondemens, tirés par leurs racines, menacés sur la terre, dans le ciel et sous la mer, ne les entendent que trop : — « Nous savons que vous serez toujours du côté du vainqueur, imprimait le Lokal-Anzeiger du 1er février, le jour même de la reprise à outrance de la guerre sous-marine. Vous pourrez nous haïr, mais vous nous craindrez, et cela tient bien d’amitié. C’est toujours devant la raison du plus fort que le monde s’est incliné. » Oui, ce sont de vieilles maximes; mais elles ont leur point délicat, qui est qu’elles condamnent leur Prince ou leur État à être toujours le plus fort : « Les hommes n’aiment qu’à leur gré, écrivait l’autre, mais ils craignent au tien; par conséquent, il vaut mieux pour toi être craint qu’aimé. » La revanche de la morale est que ce n’est vrai que d’un temps ; et que, de tous les temps de ce monde, il n’en est pas qui passent et qui changent plus vite, heureusement, que les temps de la force. Sans quoi, il suffirait d’un siècle de prédominance allemande, pour rendre inhabitable ce qu’elle n’aurait pas rendu désert. Quel État, plus que ces petits États neutres, suspendus pour ainsi dire à la ceinture de l’Allemagne comme une réserve pour sa faim, peut, dans l’intimité des cœurs, aspirer à la défaite de l’Empire qui seule assurera sa propre libération ? Autre chose pourtant est d’aspirer et de soupirer, autre chose est de le laisser voir.

La force monstrueuse de l’Allemagne ne vise et ne va à rien de moins qu’à tuer ou paralyser toute vie et toute souveraineté à son ombre. Mais l’ombre, qui n’a jamais couvert toute l’Europe, et qui déjà y décroît, ne s’étend pas du tout sur l’autre hémisphère. Là, on ne hait pas, mais on ne craint pas non plus, et il n’y a pas de peur, de calcul ou de prudence qui puisse tenir lieu d’amitié. C’est du Brésil qu’était partie l’éloquente protestation de M. Ruy Barbosa, contre les violations du droit, et le Sénat l’avait faite sienne par une délibération solennelle. C’est du Brésil que part à nouveau pour Berlin cet avertissement sans ambages : « Dans de telles circonstances, et en observant invariablement les mêmes principes (le respect rigoureux des règles de neutralité, le droit, dont il a toujours usé, de réclamer dans les cas concrets où les intérêts brésiliens se trouvent en jeu), le gouvernement brésilien, après avoir examiné la teneur de la note allemande, déclare qu’il ne peut accepter comme effectif le blocus qui vient d’être subitement décrété par le gouvernement impérial... Malgré son vif et sincère désir d’éviter toute divergence avec les nations amies actuellement en guerre, il croit qu’il est de son devoir de protester contre ce blocus, comme effectivement il proteste, et, par conséquent, de laisser entièrement au gouvernement impérial allemand la responsabilité de tous les faits où se trouveront mêlés des citoyens, des marchandises ou des bateaux brésiliens, dès qu’on aura constaté le mépris des principes reconnus du droit international ou des conventions signées par le Brésil et l’Allemagne. » Ce que l’Allemagne, avec ses prétentions et ses méthodes de guerre, a blessé chez les neutres, particulièrement là où a coulé, où s’est transmise une goutte de sang latin, — Latin sangue genitile, — c’est une civilisation plus ancienne, qui a franchi plus d’étapes et qui s’est mieux assimilée, c’est l’humanité plus fine que forme la culture des « humanités, » c’est le sens héréditaire du droit. Elle est réapparue à l’homme latin, gentilhomme, galant homme ou simplement honnête homme, telle qu’elle apparaissait à Pétrarque, comme la « race revêche, » — génie ritrosa, — et la traduction est un peu faible ; il faudrait dire la race impénétrable à tout ce qui, par le travail des siècles, est devenu notre être et dont nous vivons. Il est, à cet égard, curieux et il nous est agréable de noter, parce que le fait pourra et devra avoir des conséquences, que les réponses de ces nations de même sang ont un accent très caractéristique, et que, tandis que d’autres hésitaient sur la voie à suivre, elles trouvaient d’instinct leur position.

Ainsi, à l’exception d’une poignée de germanophiles impénitens qu’aveuglent (et c’est le motif le plus honorable) des passions fanatiques, toute l’Espagne politique, tous les chefs de partis, M. Dato pour les conservateurs, M. Lerroux, pour les radicaux catalans, M. Melquiades Alvarez pour les réformistes, et tous les journaux ; qui ont un passé, une tradition, une autorité, se sont maintenant rangés derrière le comte de Romanones. Neutralité, c’est entendu, mais pas jusqu’à l’abdication. Nous évoquions ou alléguions tout à l’heure l’appel du sang, l’instinct de la race. Il y a certainement aussi l’instinct de la défense personnelle. Les pays qui ont le plus vivement réagi contre l’insolence, la tyrannie allemandes, sont aussi ceux où les Allemands se sont abattus, dans lesquels ils se sont installés, comme chez eux, par cette espèce d’infiltration qui est, de leur part, une préface et déjà un équivalent de l’invasion ; les États-Unis, où ils ont afflué par millions; le Brésil, dont ils ont germanisé deux États ; l’Espagne qu’ils ont couverte d’espions, au point qu’un bateau ne peut sortir d’un port sans être d’avance désigné aux torpilles de leurs sous-marins. Tel était le tableau de l’Italie, avant le mois de mai 1915, et même après la déclaration de guerre à l’Autriche; tel était encore l’aspect de Bucarest et de la Roumanie à la fin d’août 1916. Pour l’Empire allemand, l’immigration fait partie de la préparation militaire, et la résidence chez les neutres est la première des opérations de guerre.

Vis-à-vis des États-Unis, au lendemain de la rupture des relations diplomatiques, l’Allemagne s’est enfoncée dans son double jeu : on sait qu’elle ne le renouvelle guère. Nous l’avons trop souvent décrit pour nous permettre d’y revenir encore. C’est ce qu’on a, par une comparaison expressive, appelé « le système de la douche écossaise ; » verser alternativement le chaud et le froid ; faire se succéder la caresse et la menace; et, pour user d’une autre comparaison, présenter tour à tour la cravache et le morceau de sucre. Ou plutôt les présenter à la fois, l’un d’une main, l’autre de l’autre, une main tendue, l’autre retournée, pour que l’on voie l’un du dedans, et que, du dehors, on voie l’autre. La Chancellerie allemande a toujours deux séries de documens, comme la presse allemande a toujours deux séries d’articles. Dès que l’on connut à Berlin la décision du Président Wilson, on fit mine de crier au malentendu. On offrit des explications qui ressemblaient beaucoup à des excuses. On inonda l’Amérique de dépêches d’agences et de radiotélégrammes sur les dispositions pacifiques, amicales, affectueuses de l’Empire. On feignit de s’intéresser, comme à un cas intellectuel bizarre, à « l’erreur » de M. Wilson, mais doucement, sans la lui reprocher, sans récriminer, en le flattant, pour le corriger par la persuasion. En même temps, à l’intérieur et pour les neutres les plus voisins, pour les Scandinaves, les Hollandais, les Suisses collés aux vitres, qu’il importait de contenir par l’effroi, ou faisait la face féroce L’Allemagne ne bougerait pas d’une ligne, ne romprait pas d’une semelle, ne retirerait pas un mot. Elle n’aurait d’égards à rien ni à personne. Si quelqu’un n’était pas content, elle l’enverrait le dire à l’Angleterre. Cependant, ce n’était pas ce qu’elle-même disait ou faisait dire aux États-Unis; et c’est vraiment parmi ses hommes d’État qu’il faut chercher sinon le « profond politique, » au moins l’ « hypocrite raffiné. » M. de Stumm, sous-secrétaire d’État à l’office impérial des Affaires étrangères, dûment stylé par son chef M. Zimmermann, et renseigné par une demi-douzaine de « conseillers intimes actuels, » docteurs, professeurs, Excellences, ou gens très désireux de le devenir, découvrait, le 10 février, « qu’il existe entre la Prusse et l’Amérique le traité du 11 juillet 1799, demeuré valable pour l’Empire. Aux termes de ce traité, les négocians américains en Allemagne et les négocians allemands en Amérique peuvent demeurer, en cas de guerre, encore neuf mois dans le pays ; ils peuvent faire rentrer leurs créances et liquider leurs affaires. En outre, il leur sera permis de quitter le pays sans être empêchés d’emporter avec eux toute leur fortune, sans être gênés ni molestés. Ce qui est valable en temps de guerre est naturellement valable à plus forte raison pour le cas de la rupture des relations diplomatiques qui a eu lieu, à notre regret, entre l’Amérique et nous, sans que l’Allemagne en ait donné le motif, car nous n’avons pas violé nos promesses., etc. » Le surplus est du plaidoyer, et c’est la perpétuelle rengaine; mais admirons, comme il convient, cette argumentation spécifiquement allemande, mélange d’astuce et de pédanterie ; l’exhumation faite à point, de ce vieux traité de 1799 et l’utilité immédiate que l’on en tire. Aussitôt, toutes les Universités, tous les « séminaires » historiques, tous les bureaux d’érudition se sont lancés sur cette piste, et, de découverte en découverte, on a fini par établir que ce bienheureux traité avait été « préparé par les pères de la République américaine et par le roi-philosophe; » que ce serait donc une impiété de considérer comme aboli ou périmé ce monument d’une suprême sagesse.

Eh! quoi, en 1799, un traité « préparé par le roi-philosophe, » mort treize années auparavant, en août 1786 ? Cela valait la peine de recourir au texte; et, comme on va le voir, il était utile d’y regarder. En effet, le préambule du « Traité d’amitié et de commerce entre la Prusse et les États-Unis d’Amérique, conclu à Berlin le 11 juillet 1799 » et signé par le comte Charles de Finkenstein, le baron Philippe d’Alvensleben, le comte Henri Kurd de Haugwitz, d’une part, et, de l’autre, par John Quincy Adams, porte bien : « Sa Majesté le roi de Prusse et les États-Unis d’Amérique, désirant maintenir sur un pied solide et durable les relations de bonne intelligence qui ont subsisté entre les deux États, sont convenus à cette fin de renouveler le traité d’amitié et de commerce conclu à La Haye, le 10 septembre 1785, entre les deux Puissances, pour le terme de dix ans. » Mais l’Allemagne n’invoque que l’article 23. Il y en a d’autres. Il y a surtout l’article 15 qu’elle eût été sage de méditer: « Pour prévenir... tout désordre ou violence, si les bâtimens de la partie neutre, naviguant sans convoi, sont rencontrés par un vaisseau d’État ou corsaire de l’autre partie, ce dernier ne pourra envoyer que deux ou trois hommes à bord du bâtiment neutre, pour examiner ses passeports et autres papiers. Toute personne appartenant à un vaisseau de guerre, soit vaisseau d’État, soit corsaire, qui offenserait d’une manière quelconque les équipages ou endommagerait les vaisseaux ou effets de l’autre partie sera responsable, corps et biens, des dommages et intérêts. » Et il y a encore l’article 24, qui s’offre aux réflexions de l’Allemagne impériale : « Pour prévenir le dépérissement auquel seraient exposés les prisonniers de guerre, si on les transportait dans des pays éloignés et rigoureux, ou s’ils étaient accumulés dans des lieux fermés et malsains, les deux parties contractantes s’engagent solennellement, devant l’univers, à ne prendre aucune mesure de ce genre. »

Il y avait enfin l’article 19, où il était dit : « Cependant, en conséquence des traités subsistans entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, aucun bâtiment qui aura fait une prise sur des sujets de cette dernière Puissance ne sera en droit de se réfugier dans les ports des États-Unis. S’il y est poussé par la tempête ou par un accident de mer, il devra remettre à la voile le plus tôt possible. » Mais cet article a été abrogé par l’article 12 du « Traité de commerce et de navigation entre la Prusse et les États-Unis d’Amérique, signé le 1er mai 1828, » autre résurrection de la Chancellerie. Celui-là, qui serait sans grand intérêt, s’il ne contenait quelques dispositions, relatives aux conditions du blocus, dont l’Allemagne espérerait éventuellement se servir, il est probable qu’elle n’a voulu le faire revivre qu’à cause de l’article 12, qui lui-même faisait revivre les clauses favorables des traités de 1785 et de 1799, et qui en effaçait les autres : « L’article 12 du Traité d’amitié et de commerce conclu entre les Parties en 1785 et les articles 13 et suivans, jusqu’à l’article 24, inclusivement, du Traité conclu à Berlin en 1799, en en exceptant le dernier paragraphe de l’article 19 touchant les traités avec la Grande-Bretagne, sont remis en vigueur et auront la même force et valeur que s’ils faisaient partie du présent traité. » De plus, le traité du 1er mai 1828 était stipulé valable « pendant douze années, à compter du jour de l’échange des ratifications ; » mais si, « douze mois avant l’expiration de ce terme, ni l’une ni l’autre des Hautes Parties contractantes n’annonce à l’autre, par une déclaration officielle, son intention d’en faire cesser l’effet, ledit traité restera obligatoire pendant un an au-delà de ce terme, et ainsi de suite jusqu’à l’expiration des douze mois qui suivront une telle déclaration, à quelque époque qu’elle ait lieu. » Voilà la machination ; c’est toute l’histoire de l’évocation des traités de 1828, de 1799 et de 1785, des « Pères de la République américaine » et de la mémoire «  du roi-philosophe. » Nous osons dire que c’est une bonne histoire. Comme le traité de 1828 n’a pas été dénoncé, en forme officielle, « douze mois avant son expiration, » l’Allemagne, qui s’est substituée à la Prusse, soutient que, pour ce traité et pour les parties qu’il a relevées des deux traités antérieurs, il y a toujours eu tacite reconduction, de sorte qu’il n’a jamais cessé d’être en vigueur. Toutefois, elle n’en est pas très sûre. Elle est même sûre du contraire. Et la preuve, c’est qu’entre-temps elle a fait proposer de nouveaux arrangemens au département d’État de Washington, par l’intermédiaire candide du ministre de Suisse, le docteur Ritter. Ici encore, elle se répète. Le prince de Bülow ne fit pas autre chose avant de quitter Rome. Mais lui, il réussit. Les relations diplomatiques rompues, il demanda et obtint la fameuse « convention commerciale » qui ne fut dénoncée que lorsque 4’ltalie, conduite par la nécessité, eut déclaré la guerre à l’Allemagne, un an après sa déclaration de guerre à l’Autriche.

M. Wilson a éventé ce double piège, le piège des anciens traités et le piège du traité nouveau. Il est passé à travers cette toile d’araignée, comme il passera à travers toutes les toiles, gardé par sa droiture d’esprit et de cœur, par sa probité même. Peu à peu la situation se dessine. La nation américaine se masse derrière lui. Déjà il a manié de ses doigts experts le Sénat, ce grand ressort politique de la Confédération; il en a, à deux reprises, obtenu l’assentiment : une première fois l’approbation de la rupture, par 78 voix contre 5 ; une seconde fois, par 60 voix contre 10, le vote du projet de loi contre l’espionnage, et l’autorisation « de saisir, retenir ou détruire les munitions et tous vaisseaux les transportant, à destination de l’ennemi de toute nation avec qui les États-Unis sont en relations pacifiques. » C’est clair en soi, mais le Président tient à percer, à crever toute équivoque. Il veut le grand air et le grand jour. Une partie de la manœuvre était qu’ayant rompu avec l’Allemagne, les États-Unis fussent pourtant encore en relations avec l’Autriche-Hongrie. Ne se prévalait-on pas de ce que M. Grew, premier secrétaire de l’ambassade des États-Unis à Berlin, venait d’être nommé conseiller d’ambassade à Vienne, et de ce que le comte Tarnowski, récemment envoyé comme ambassadeur d’Autriche aux États-Unis, était toujours à Washington, où d’ailleurs il n’a pas remis ses lettres de créance pour n’avoir pas à remettre aussi la réponse de son gouvernement à la notification de la rupture avec l’Allemagne ? De même le comte Sczecsen était resté à Paris jusqu’au 9 août 1914. Le malheur est que M. Wilson a maintenant posé carrément la question. Le comte Tarnowski ne saurait l’esquiver. Il va falloir ou qu’il parle, ou qu’il parte. Le comte Bernstorff et deux cents personnes de sa suite sont déjà sur la mer, où l’Empereur allemand annonce, les sourcils froncés, que son « vieux Dieu » a mis ses colères.

Il n’y a pas encore fait le vide. « Du 1er au 18 février, disait hier à la Chambre des Communes le premier lord de l’Amirauté, sir Edward Carson, 6 076 navires sont entrés dans les ports du Royaume-Uni et 5 873 en sont partis. L’inefficacité du blocus allemand est d’autant plus évidente, si on ajoute que, à n’importe quel moment, le nombre des navires qui se sont trouvés dans la zone dangereuse n’a été inférieur à 3 000. » Parmi ces milliers de navires, il en est cinq dont on ne saurait détacher les yeux : trois brésiliens et deux américains, l’Orléans et le Rochester. Ils sont partis, arriveront-ils ? De gros paris sont engagés, Mais ce sur quoi l’on parie, ce n’est pas seulement sur le sort de ces bateaux; c’est sur la force de l’Allemagne, sur ce qu’il lui reste de force et ce qu’il lui est permis de volonté. Les cinq navires portent beaucoup plus que la barque qui porta César et sa fortune. En un certain sens, et dans une certaine mesure, on peut dire qu’ils portent la fortune du monde. Et en un certain sens aussi, qui n’est pas celui que Guillaume II avait prévu, on peut dire que « l’avenir de l’Allemagne est sur l’eau. »


CHARLES BENOIST.

Le Directeur-Gérant, RENE DOUMIC.