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Chronique de la quinzaine - 28 février 1874

Chronique n° 1005
28 février 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février 1874.

La France est occupée depuis trois ans à résoudre le problème le plus difficile et le plus inexorable. Il s’agit pour elle de se relever, de reprendre son équilibre intérieur, de retrouver sa place et son rôle parmi les nations européennes. Elle le sait bien, si on l’oublie quelquefois pour elle. Ce n’est point l’affaire d’un jour ni même d’une année, c’est l’affaire de tous les jours, de toutes les heures et de bien des années. C’est une œuvre de temps, de patience, de raison prévoyante, de courageuse activité.

Le malheur a une certaine compensation pour ceux qui ont subi de grandes épreuves et qui savent porter leur fardeau ; il crée une situation douloureusement simple où tout se résume dans un mot : refaire par le travail et par la sagesse, sans illusion et sans découragement, ce que la guerre a défait par ses folies d’imprévoyance et d’infatuation. Quoi de plus simple aujourd’hui que notre politique extérieure ? Elle n’a pour le moment en vérité qu’à regarder, à se recueillir, sans se désintéresser assurément des affaires de l’Europe et surtout sans les ignorer, mais en sachant s’abstenir des interventions inutiles ou inopportunes, en évitant les fautes et en ayant au besoin la fermeté de réprimer les fantaisies de ceux qui seraient tentés de sortir d’une réserve qui est désormais un devoir national. Le danger le plus récent et le plus réel était né justement d’une de ces fantaisies, d’un excès de zèle clérical qui, en croyant servir l’intérêt religieux, avait fini par compromettre l’intérêt du pays ; il est heureusement passé, on peut le croire. M. de Bismarck a peut-être bien assez de batailler avec ses prélats sans songer sérieusement à entrer en guerre avec nos évêques. L’essentiel seulement serait de ne pas recommencer, de ne point exposer le pays et le gouvernement à payer les frais de pastorales peu réfléchies. Pour le reste, pour l’ensemble de la politique européenne, nous sommes un peu et nous restons des spectateurs ; il n’y a guère à sortir de ce rôle. L’influence extérieure et diplomatique que la France peut prétendre exercer, elle la retrouvera un jour ou l’autre ; elle la retrouvera bien moins en déployant une impatience chagrine qu’en se dévouant à l’œuvre de sa reconstitution intérieure, en faisant sentir le prix de son alliance et en se pénétrant surtout de cette idée qu’il y a des affaires plus importantes que l’élection d’Avignon, le déplacement d’un maire, l’impôt sur les chapeaux, imaginé par M. de Lorgeril, ou la prochaine manifestation de Chislehurst.

Le rôle diplomatique de la France pour le moment, c’est de suivre sans s’émouvoir ce qui se passe en dehors d’elle, d’écouter ce qui se dit, de rester attentive au mouvement des choses européennes et de faire son profit de tout, du voyage de l’empereur François-Joseph d’Autriche à Saint-Pétersbourg, du discours prononcé par M. le comte de Moltke dans le parlement de Berlin, des querelles que se fait M. de Bismarck, du changement de ministère qui vient d’avoir lieu en Angleterre. Que sortira-t-il en définitive de la situation si nouvelle et si imprévue dont la dernière guerre a été le point de départ ? Comment se refera un équilibre public dans ce violent et brusque déplacement de toutes les alliances, de tous les intérêts ? Quelles combinaisons inattendues se dégageront de ce malaise, de cette laborieuse confusion où s’agitent et se cherchent en quelque sorte toutes les politiques ? C’est là précisément le problème auquel la France ne peut certainement rester étrangère, dont elle est la première à se ressentir, et qui après tout pèse sur tout le monde, sur les neutres, sur les indifférens, sur les victorieux eux-mêmes, comme sur les vaincus d’hier. On cherche à se reconnaître, à se fixer, à reprendre pied sur un terrain si profondément bouleversé. Évidemment, si l’empereur François-Joseph s’est rendu tout récemment à Saint-Pétersbourg, ce n’est pas pour rien, ce n’est point uniquement pour aller déposer une couronne de laurier au tombeau de l’empereur Nicolas, comme s’il voulait faire amende honorable de l’ancienne politique de l’Autriche en Orient. Le voyage d’aujourd’hui est la conséquence de la rencontre des trois empereurs du nord à Berlin l’année dernière, des visites impériales faites à Vienne pendant l’exposition il y a quelques mois. C’est la suite de tout un travail visiblement accompli depuis trois ans pour arriver à renouer des liens à demi rompus, d’anciennes habitudes d’intimité, pour reconstituer une sorte de concert européen dans le désarroi universel des relations.

Eh bien ! soit, l’empereur d’Autriche est allé en visite à Saint-Pétersbourg. Il s’est trouvé qu’à ce moment la Russie sortait à peine des fêtes données à l’occasion du mariage d’un fils de la reine Victoria, du duc d’Édimbourg, frère de la princesse royale de Prusse, avec une fille du tsar, et l’empereur Alexandre II, associant ses alliés dans une même pensée, résumant le sens politique de ces incidens de cour, a dit en portant un toast à son hôte, à son « ami » le souverain autrichien : « Dans l’amitié qui nous lie tous les deux avec l’empereur Guillaume et la reine Victoria, je reconnais la plus sûre garantie de la paix en Europe, si désirée par tous et si indispensable à tout le monde. » Qu’en faut-il conclure ? Est-ce que dans ces paroles et dans ces visites qui se succèdent il y a le signe de quelque combinaison positive et menaçante dont la France ait à s’émouvoir ?

C’est probablement beaucoup plus simple. La vérité est que les événemens qui nous ont coûté si cher laissaient tout d’abord l’Europe dans une situation qui n’était pas des plus faciles. La France ne pouvait plus rien, L’Angleterre semblait décidée à se tenir en dehors des affaires européennes. Entre l’Autriche et la Prusse, les souvenirs de Sadowa étaient mal effacés. Entre Russes et Autrichiens, il y avait de vieux ombrages, de vieux ressentimens. L’incohérence, au lendemain de la guerre, était complète et certainement dangereuse. Que pouvait-on faire dans ces conditions ? La Prusse, malgré l’orgueil de sa force, ne se souciait nullement d’engager de nouveaux conflits et préférait la paix pour consolider ses conquêtes. La Russie n’avait point à désirer des complications auxquelles elle était peu préparée, et elle se tenait d’ailleurs pour satisfaite après avoir reçu, par l’abolition du traité sur la Mer-Noire, le prix de sa neutralité pendant la guerre. L’Autriche n’avait à demander rien de mieux que de la sécurité. De là ces réconciliations impériales, ces rencontres à Berlin, à Vienne ou à Saint-Pétersbourg, ces toasts, ces déclarations d’amitié, qui n’ont en réalité qu’une signification : tout cela veut dire qu’on s’est rapproché prudemment dans l’intérêt même de la paix, pour se garantir des périls d’un trop prochain imprévu, des perturbations qui auraient pu naître de rapports mal définis ou restés mauvais. Le rapprochement a commencé par les trois empereurs ; aujourd’hui on semble adresser une invitation plus directe à l’Angleterre. C’est une déclaration générale de bonne volonté pour la paix « désirée par tous et indispensable à tout le monde, » selon le mot de l’empereur Alexandre. Quant à ces coalitions dont on parle encore quelquefois par une vieille habitude, dont on se plaît à évoquer le fantôme, comment seraient-elles possibles ? A propos de quoi et contre quel ennemi se coaliserait-on ? Que les journaux allemands, dans leurs savantes élucubrations, représentent le voyage de l’empereur François-Joseph à Saint-Pétersbourg comme une attestation nouvelle de la triple alliance nouée sous les auspices de la Prusse et préparant la solution de la question d’Orient, qu’ils fassent voyager l’ambassadeur de Russie à Constantinople, le général Ignatief, avec des mémorandums disposant des destinées de la Turquie, que les journaux allemands parlent ainsi, ils sont libres ; le succès leur donne de l’imagination. Ils voient déjà le triomphe du panslavisme et du pangermanisme ! Rien ne serait certainement plus curieux et plus inattendu que de voir l’Autriche dans une alliance qui se proposerait le partage de l’Orient, et l’accession de l’Angleterre ne serait pas un phénomène moins imprévu. Ce qu’il y a d’assez étrange, c’est que les journaux allemands, malgré leur assurance, ne laissent pas de se montrer perplexes ; tantôt ils célèbrent le voyage de l’empereur François-Joseph comme la manifestation visible de l’influence de la Prusse renouant la grande alliance du nord qui doit disposer de l’Europe, de l’Orient et de l’Occident ; tantôt ils semblent laisser voir une méfiance secrète à l’égard de cette visite, comme s’ils craignaient que l’Autriche, en retrouvant l’alliance de la Russie, ne devînt plus indépendante et plus forte vis-à-vis de l’Allemagne, que le rapprochement particulier des deux empires ne servît à d’autres desseins. Où est la vérité ? Dans tous les cas, il est infiniment probable et même certain que le pangermanisme et le panslavisme n’ont point été de l’entrevue de Saint-Pétersbourg, que, si on a parlé de l’Orient, c’est bien moins pour allumer de nouveaux incendies que pour éteindre ceux qui pourraient devenir une menace, pour concerter une politique de concessions amicales, de modération et de prudence. Les journaux allemands n’auront réussi qu’à raviver un instant, par une ardeur factice ou calculée de polémique, une question qui n’existe pas pour la diplomatie et à causer inutilement un peu d’émotion aux Turcs ; mais, s’il n’y a pas de coalition possible pour l’Orient, pourquoi y en aurait-il donc ? Serait-ce pour faire la haute police de l’Occident ? Autrefois cela s’est vu sans doute ; alors du moins on avait un but, une politique, on était lié par une certaine solidarité morale et même religieuse : on faisait une croisade contre la révolution. Aujourd’hui où serait le mot d’ordre, le programme de la croisade nouvelle ? Serait-ce par hasard la lettre que l’empereur Guillaume vient d’écrire sérieusement au vieux lord John Russell à l’occasion du meeting peu sérieux tenu à Exeter-Hall pour applaudir à la politique allemande et pour protester contre les usurpations papistes ?

Une coalition, une sainte-alliance ! Ceux qui en parlent si légèrement et qui prennent des ombres pour des réalités ne réfléchissent pas qu’on n’a recours à des combinaisons de ce genre que pour faire face à un danger précis, pour réprimer une impatience d’ambition et de conquête, pour contenir quelqu’un. Si aujourd’hui il y a quelque part en Europe un danger ou une menace, la France n’y est apparemment pour rien, et ce n’est point contre elle qu’on pourrait songer à se tenir en garde. La France sait ce qu’elle doit à son malheur et à sa dignité. Elle n’est nullement agitée des passions violentes et batailleuses que ses détracteurs se plaisent quelquefois à lui attribuer ; elle n’est en aucune façon disposée à se jeter ou à se laisser entraîner dans une guerre nouvelle et intempestive qui ne ferait qu’aggraver ses épreuves, elle ne l’ignore pas. Depuis trois ans, deux gouvernemens se sont succédé, et l’un après l’autre ils ont suivi la même politique de prudente réserve, évitant de donner des griefs, s’abstenant de toute immixtion dans les affaires des autres, remplissant les obligations du pays envers tout le monde. Il y avait une question qui excitait de l’inquiétude, qui restait toujours indécise et obscure parce que les passions de parti et l’esprit de secte s’efforçaient de la tenir en suspens, de l’envenimer ou de la raviver sans cesse au détriment de l’intérêt national : c’était la question de nos rapports avec l’Italie. M. le ministre des affaires étrangères n’a point hésité l’autre jour à trancher dans le vif en évinçant l’interpellation Du Temple, en mettant hors de toute contestation, et cette fois d’une manière définitive, il faut l’espérer, notre politique à l’égard de l’Italie nouvelle. Le gouvernement a donné des gages bien autrement décisifs, qui ont dû lui coûter beaucoup plus, de son intention invariable d’éviter tout ce qui pourrait servir de prétexte à des querelles ou à des récriminations pénibles. La France est donc tout entière à la paix et aux œuvres de la paix, elle prépare même pour l’année prochaine une exposition internationale de l’industrie, de sorte que, si l’on fait des ligues pour préserver la tranquillité de l’Europe, notre pays n’a certes ni à s’en préoccuper ni à s’en inquiéter ; cela ne le regarde pas. Il ne peut que se réjouir au contraire de tout ce qu’on peut essayer pour reconstituer un ordre malheureusement destiné sans doute à rester longtemps précaire, pour contenir les ambitions remuantes, les impatiences agitatrices, les prépotences abusives. Qu’on prononce ou qu’on omette son nom dans les manifestations publiques de ces tentatives d’alliances plus apparentes que réelles, la France n’en ressent en vérité ni trouble ni déception, elle est parfaitement tranquille sur les résultats. Elle sait qu’il y a des choses qu’on ne voudrait pas permettre contre elle et qu’il y en a même beaucoup d’autres qu’on ne pourrait pas faire sérieusement sans elle. La France sait que, s’il y avait de mauvaises pensées à son égard, l’Angleterre, l’Autriche, refuseraient de s’y associer, la Russie elle-même ne s’y prêterait pas. Est-ce qu’à défaut de la sympathie, qui ne joue qu’un médiocre rôle en politique, ces puissances n’ont point elles-mêmes un souverain intérêt à voir notre pays reprendre sa place à côté d’elles dans les conseils de l’Europe ?

Si cet équilibre qu’on s’efforce d’étayer ou de refaire par des rapprochemens de circonstance ne peut être pour longtemps qu’incertain et précaire, si cette paix qu’on proclame « indispensable à tout le monde » inspire tant de défiances, si les protestations pacifiques qu’on prodigue se perdent dans le bruit des armemens qu’on multiplie partout, à qui donc la faute ? Un député alsacien, M. Teutsch, a eu le courage de le dire l’autre jour à Berlin en protestant devant les représentans assemblés de l’Allemagne contre l’annexion de son pays. Assurément l’Allemagne, après ses victoires, avait le droit de demander le prix de ses succès, de réclamer des garanties, mais elle pouvait aussi, par une modération prévoyante, en renonçant à toute conquête, en laissant intact le territoire français, elle pouvait désarmer son ennemi vaincu, réconcilier les deux nations et devenir la grande pacificatrice de l’Europe ; elle aurait gagné aussitôt un ascendant moral plus irrésistible que tout son prestige guerrier. Elle a préféré les avantages de la force et de la conquête, il en est résulté fatalement cette situation à laquelle on essaie de remédier par toutes ces visites impériales laborieusement négociées, et que le représentant de l’Alsace, M. Teutsch, n’est pas seul à décrire dans son langage ému, que M. le comte de Moltke lui-même, par une coïncidence assez étrange, constatait récemment dans un discours sur la nouvelle loi militaire de l’Allemagne.

On a ici le double témoignage du vaincu et du vainqueur sur quelques-unes des conséquences des derniers événemens, sur la situation respective de l’Allemagne et de la France, sur l’état de l’Europe tel qu’il est resté et tel qu’il reste encore aujourd’hui. Rien n’est plus sérieux, plus instructif et même plus éloquent que ce discours du chef de l’état-major prussien, qui a parlé, non-seulement en homme de guerre, mais en politique clairvoyant, habile, se sentant assez fort pour ne rien déguiser, et un peu froidement hautain jusque dans l’équité et la modération à l’égard de ses adversaires. Il y a deux parties dans le discours de M. de Moltke, L’une est consacrée tout entière à démontrer la nécessité d’armemens considérables, proportionnés à la grandeur nouvelle de l’Allemagne, et cette nécessité résulte, cela va sans dire, des armemens de tout le monde en Europe, particulièrement de la France. M. de Moltke, il faut l’avouer, n’entre pas à la légère dans ces discussions ; il est muni des données les plus positives sur nos forces, des chiffres les plus précis, qu’il connaît aussi bien et peut-être mieux que la plupart de nos hommes publics. Il s’exagère un peu, nous le craignons, les progrès de notre reconstitution militaire. La bonne opinion qu’il a de nos forces doit être un stimulant pour M. le ministre de la guerre et pour la commission parlementaire depuis si longtemps chargée de la réorganisation de l’armée ; elle est peut-être pour le moment plus flatteuse que complètement justifiée. Nous n’avançons pas aussi vite qu’il le faudrait. Les réformes les plus nécessaires ont de la peine à vaincre l’esprit de routine. On y arrivera, nous n’en doutons pas : on ne peut faire moins sous un chef de gouvernement qui est maréchal de France et avec le concours d’un patriotisme que le chef d’état-major prussien voit justement dans tous les partis français.

On y arrivera parce qu’il le faut, parce que c’est la condition d’une renaissance nationale qui doit tout dominer. La France a besoin d’une armée digne d’elle et faite pour répondre à toutes les nécessités de la situation la plus difficile ; elle a besoin de reconstituer ses défenses, son matériel. D’après un projet qui vient d’être présenté, Paris sera désormais environné de nouveaux forts qui étendront le rayon de la défense bien au-delà des anciens forts du premier siège, qui comprendront Saint-Cyr, Versailles, Saint-Germain, Cormeilles, Villeneuve-Saint-Georges, Châtillon ; mais tout cela est loin d’être fait, tout cela est soumis encore à bien des vicissitudes, et M. de Moltke, par une confusion qui n’est peut-être pas involontaire, se sert de ce mirage des armemens de la France qui n’existent pas, qui restent un problème, pour justifier des armemens démesurés qui ne sont que trop réels, qu’il veut même soustraire d’avance au contrôle du parlement. La véritable raison n’est pas seulement militaire, elle est surtout politique, et c’est ici précisément que le chef d’état-major prussien ne craint pas d’avouer avec une certaine hardiesse la situation que l’Allemagne s’est créée par son système de conquête.

La vérité de cette situation, elle éclate en quelque sorte dans cet aveu décisif : « ce que nous avons conquis en une demi-année par les armes, nous devrons le défendre pendant un demi-siècle par les armes pour qu’on ne nous l’enlève pas, » M. de Moltke tient à dissiper toutes les illusions dont on pourrait se bercer : « l’Allemagne, depuis ses guerres, s’est fait craindre et estimer sans doute, elle n’est point aimée. » Partout elle rencontre la méfiance qu’excite une voisine trop puissante et qui peut devenir incommode. En Belgique, il y a des sympathies pour la France, il y en a fort peu pour l’Allemagne. La Hollande s’émeut et commence à rétablir la ligne des inondations défensives : « contre qui ? je l’ignore, » dit M. de Moltke. Le Danemark augmente sa flotte et fortifie les points de débarquement sur ses côtes. Il n’est pas jusqu’à l’Angleterre où l’on a publié des brochures signalant le danger d’une descente, d’une invasion qui ne viendrait plus cette fois de Boulogne. L’Allemagne est le point de mire universel ; on lui attribue toutes les ambitions, toutes les convoitises ; elle ne peut faire un pas sans être soupçonnée tantôt de vouloir s’approprier les populations germaniques de l’Autriche, tantôt de méditer la conquête des provinces baltiques de la Russie.

Ainsi parle M. de Moltke. Le tableau tracé par le chef d’état-major prussien est certainement curieux, il n’est pas moins instructif, et M. de Bismarck lui-même depuis quelque temps n’a-t-il pas montré que toutes ces méfiances n’étaient point injustes en s’irritant des contradictions, en essayant de faire sentir son humeur dominatrice ? C’est le prépotent de l’heure présente. M. de Bismarck est difficile avec la France, soit ; la France n’est pas seule à connaître la mauvaise humeur de M. de Bismarck. Est-ce que le prince-chancelier n’a pas eu aussi récemment la velléité de faire la police de la Belgique et des mandemens des évêques belges ? Est-ce qu’il ne s’est pas laissé emporter par ses impatiences de domination en se jetant, à l’occasion des dépêches du général Govone sur les affaires de 1866, dans cette guerre de gros mots, dans ces tentatives de pression, où il a cru n’atteindre que le général de La Marmora et où il a sûrement atteint le sentiment national italien ? M. de Bismarck, c’est entendu, est le meilleur ami, le plus sûr allié de l’Italie, à la condition que l’Italie obéissante se hâte de lui donner ou de lui promettre des lois pour réprimer les indiscrétions du général de La Marmora, et aussi à la condition que lui-même il garde le droit de mesurer à l’Italie les égards qu’il lui réserve en omettant jusqu’à la mention du voyage de Victor-Emmanuel à Berlin dans les discours de l’empereur Guillaume au parlement allemand et au parlement prussien. M. de Moltke a raison de parler des méfiances !

Voilà donc la situation que l’Allemagne s’est faite et dont la rançon est un état militaire formidable, qu’on promet ou qu’on signale comme une nécessité pour un demi-siècle. Sans doute M. de Bismarck est habile, il ne va pas toujours au bout de ses emportemens ; il désavoue ses tentatives dès qu’il en voit le malencontreux effet, il s’adoucit à l’égard de l’Italie ou de la Belgique, et, s’il le faut, il invoque comme garantie de ses dispositions pacifiques ces alliances impériales dont il sait se faire une arme ou un bouclier. Il manie la prépotence avec dextérité ; mais enfin la situation est ainsi, et s’il y a partout des inquiétudes, des malaises, malgré toutes les précautions qu’on prend pour protéger la paix publique, la France n’y est positivement pour rien ; ce n’est point à elle qu’on pourrait dire qu’elle est le trouble-fête de l’Europe. La France vit pour le moment retirée en elle-même, et cette réserve, elle la garde jusque dans des affaires qui pourraient cependant la toucher. Certes rien n’était mieux fait pour remuer une nation au sang vif, au cœur ardent, tout endolorie encore de ses blessures, que cette scène de la première apparition des députés de l’Alsace-Lorraine au parlement allemand à Berlin. Ils sont allés là tous ces élus, laïques, évêques ou prêtres, choisis indistinctement pour représenter la fidélité de ceux qui les ont nommés à leur ancienne patrie, à la France, L’un d’eux, celui qui a si bien dit à l’Allemagne ce qu’elle aurait pu faire, M. Teutsch, député de Saverne, s’est chargé d’exprimer pour tous les sentimens de l’Alsace et de la Lorraine ; il s’est fait éloquemment l’organe de la pensée commune. Seul, l’évêque de Strasbourg, M. Rœss, a cru devoir faire exception en intervenant à l’improviste comme pour affaiblir la protestation de M. Teutsch par une reconnaissance directe et personnelle du traité de Francfort qui a décidé diplomatiquement l’annexion de l’Alsace à l’Allemagne. Le traité de Francfort ! la présence des députés de l’Alsace à Berlin en prouvait assez l’existence, le prélat n’avait pas l’obligation de mettre sa propre signature au traité ; il n’avait qu’à imiter le silence et la réserve de l’évêque de Metz. M. Rœss n’avait pas été certainement nommé député pour prendre l’attitude qu’il a prise. Ses collègues de la députation ont été les premiers à le lui dire ; ses électeurs le lui disent aujourd’hui par le désaveu de ses paroles et par une adhésion spontanée au discours de M. Teutsch, si bien que M. l’évêque de Strasbourg va se trouver sans doute dans une position difficile, exposé à rencontrer plus de faveur à Berlin qu’en Alsace. S’il a obéi à des raisons d’intérêt religieux, c’est une preuve de plus du danger de ces confusions de la politique et de la religion. Ce qu’il y a de mieux après tout pour les évêques, c’est de rester tout entiers à leur ministère spirituel ; ils ne sont pas ainsi exposés à compromettre leur pays par des manifestations irréfléchies, comme cela est arrivé récemment à M. l’évêque de Nîmes, ou à paraître sacrifier un mandat de patriotisme à un intérêt d’église, comme vient de le faire M. l’évêque de Strasbourg. Assurément ce sont là des choses qui nous touchent intimement, qui vont au plus profond du cœur national. La France cependant sait bien la mesure qu’elle doit garder dans l’expression de sentimens qui ne sont pas douteux. Elle reste un témoin sympathique des affaires de l’Alsace, comme elle reste un témoin indépendant et réservé des affaires de l’Europe. Elle a l’intelligence, l’instinct du rôle que les circonstances lui ont fait ; mais de tout cela résulte plus que jamais pour elle la nécessité évidente, impérieuse, d’en venir à se fixer, à s’organiser intérieurement, si elle veut reprendre par degrés une action conforme à ses intérêts et à sa dignité nationale.

Quand les partis se disputent un pouvoir auquel ils refusent soit un nom, soit la durée, soit une organisation définie et stable, ils ne voient pas que c’est le rôle même de la France dans le monde qu’ils affaiblissent. Quelle autorité peut-on avoir lorsqu’il faut se débattre tantôt avec ceux qui préparent des pèlerinages à Chislehurst pour la majorité du prince impérial, tantôt avec ceux qui se réservent un provisoire indéfini où ils espèrent trouver la réalisation de leurs espérances monarchiques, tantôt contre ceux qui attendent d’une circonstance imprévue, d’une défaillance parlementaire, une crise à travers laquelle passerait le radicalisme ? Il y a quelques jours à peine, le ministère a cru devoir donner aux bonapartistes un avertissement sous la forme d’une circulaire adressée aux préfets pour les prévenir qu’il y avait un gouvernement légal, qu’aller en Angleterre saluer le jour de sa majorité l’héritier d’une dynastie déchue serait un acte au moins irrégulier, surtout de la part de fonctionnaires publics. Rien de mieux, bien qu’il puisse sembler étrange qu’on ait à rappeler des fonctionnaires au respect du gouvernement qu’ils servent ou qu’ils représentent. L’avis, d’ailleurs bien modéré, donné aux bonapartistes s’applique sans doute à tout le monde, c’est-à-dire à tous ceux qui, par leurs prétentions de parti ou par leurs réserves, affectent de mettre en doute ce qui existe ; mais ces avertissemens donnés aux uns, ces négociations qu’on est incessamment obligé de suivre avec d’autres, ces ménagemens infinis qu’on doit garder, tout cela n’est-il pas la démonstration la plus saisissante d’une incertitude publique à laquelle on ne peut remédier que par une décision un peu moins laborieuse ?

Et qu’on ne dise pas que c’est difficile, qu’on ne peut rien brusquer, qu’on doit tenir compte de tout. C’est peut-être difficile ; mais il le faut, c’est plus que jamais une nécessité de bien public : une politique nationale ne peut retrouver de la suite et du crédit que dans une organisation précise et incontestée. Le gouvernement lui-même n’en doute pas, parce qu’il est le premier à souffrir des conditions précaires qu’on lui fait dans les relations extérieures dont il a la direction et le secret. Évidemment, lorsqu’il parle, on l’écoute, on l’écoutera, parce qu’il parle au nom du pays et que la France a déjà montré dans ses épreuves une assez énergique vitalité pour qu’on ne doute pas de son avenir. Il y a, si l’on veut, une certaine confiance générale dans les destinées de notre patrie. Cela ne peut suffire cependant. Les gouvernemens, avant de renouer des rapports plus intimes, avant de se lier avec nous et de nous compter dans leurs combinaisons, ont besoin de savoir avec qui ils traitent, quelle sécurité, quelles garanties ils peuvent trouver. Si bien disposés qu’ils puissent être, ils ne sont pas assez aveugles ou assez mal informés pour ne pas voir que tout peut changer d’un instant à l’autre dans nos affaires, que notre politique extérieure peut dépendre d’une oscillation intérieure imprévue, d’un incident en apparence futile et qui pourrait avoir les plus graves conséquences pour le gouvernement. Que, par suite d’absences dans l’assemblée ou par un mouvement de mauvaise humeur dans certaines fractions, la majorité se déplace, le contre-coup se fait aussitôt sentir dans l’action de la diplomatie. Ces crises peuvent survenir à propos de la question la plus étrangère à la politique. Pas plus tard qu’hier, M. Pouyer-Quertier proposait un impôt nouveau par l’établissement de l’exercice sur les raffineries de sucre. L’impôt est-il bon, est-il mauvais ? Est-il destiné à produire tout ce que l’imagination de M. Pouyer-Quertier entrevoit ? Ce n’est pas le point le plus important pour le moment. L’essentiel est que la France est liée par une convention avec l’Angleterre, avec la Belgique. M. le ministre des affaires étrangères est intervenu, et il a rempli son devoir en intervenant avec fermeté pour maintenir l’autorité des transactions internationales.

Peu s’en est fallu cependant qu’on n’adoptât la proposition de M. Pouyer-Quertier sans tenir compte des convenances diplomatiques, et que de la question de l’exercice des raffineries ne sortît une dislocation ministérielle réagissant aussitôt nécessairement sur tout. Des difficultés semblables ne sont point impossibles sans doute dans des conditions plus régulières, sous un régime organisé ; mais elles trouvent leur correctif dans les institutions mêmes, elles n’atteignent pas l’essence du gouvernement, qui reste le dépositaire invariable de nos relations extérieures, et voilà pourquoi la chose la plus pressée aujourd’hui est d’organiser des institutions fixes où nos traditions diplomatiques aient un refuge et des garanties assurées au milieu des mobilités d’une assemblée souveraine.

Cette malheureuse discussion des impôts nouveaux, du reste, se ressent visiblement de la fatigue et de l’incohérence qui se manifestent un peu partout. Elle marche lentement, assez’confusément, et le résultat le plus clair, c’est que deux mois sont déjà passés sans que l’état soit légalement en possession des ressources budgétaires dont il a besoin, de sorte que ces lenteurs constituent déjà un déficit au moins partiel au détriment du trésor. Certes de toute façon cette discussion trop prolongée ne manque’pas d’importance, et même en certains jours elle est des plus instructives, des plus intéressantes. L’inconvénient est que dans tout cela il n’y a point un plan d’ensemble s’imposant avec quelque autorité, ou du moins ce plan, s’il existe, disparaît dans une mêlée tumultueuse d’amendemens, de motions de toute sorte. On procède par détails, par fragmens ; pour éviter un impôt, on en propose d’autres qui ne sont souvent ni bien calculés ni sérieux. La fantaisie individuelle fleurit en matière financière ! Un jour, un jurisconsulte arrivant tout droit de Bretagne découvre la grande nouveauté du timbre des journaux, et il faut que M. Francisque Rive, M. Raoul Duval, lui rappellent avec bon sens, avec justice, que l’impôt sur le papier qui grève les journaux a été voté précisément pour remplacer le timbre. Un autre jour, M. de Belcastel imagine de faire la fortune du trésor par une taxe sur les pianos. À son tour survient M. de Lorgeril, qui, après le voyage le plus minutieux à travers tous les objets imposables, ne trouve rien de mieux que taxer les chapeaux ; battu sur ce point, il se rejette sur les photographies, qu’il veut timbrer. Ces imaginations se produisent naïvement, sérieusement ; elles se donnent libre carrière, il faut les examiner, les discuter. Les inventeurs de recettes financières ont leur journée, ils font leur discours, c’est au mieux ; seulement avec tout cela on fait perdre à l’assemblée un temps qu’elle pourrait employer à organiser le pays, à voter les lois constitutionnelles que la commission des trente met à son tour trop de lenteur à lui soumettre.

Qu’en résulte-t-il ? M. Thiers le disait tout récemment dans une lettre à un candidat qui se présente aux élections dans la Vienne : la conséquence est « un état d’anxiété qui interrompt le travail, cause aux classes laborieuses des souffrances cruelles, retarde la réorganisation de la France et compromet gravement sa considération en Europe. » Est-ce à dire que l’ancien président de la république cède à un découragement amer ou à un esprit de critique acerbe contre le gouvernement qui lui a succédé ? Nullement, il voit le danger et il le signale ; il garde toute sa confiance, il espère toujours. M. Thiers parle en patriote qui a une foi entière dans les destinées de la France, qui connaît les prodigieuses ressources de notre pays ; il parle aussi en homme qui sent le prix du temps, la nécessité de ne pas laisser le mal s’aggraver, et il l’avoue, il ne voit qu’un moyen : « c’est l’établissement en France d’un gouvernement sensé, ferme, stable, autant que possible, et arrêté dans sa forme pour qu’il soit arrêté dans ses vues, n En d’autres termes, M. Thiers demande aujourd’hui l’organisation de la république comme il l’a proposée pendant qu’il était au pouvoir. Qu’y a-t-il là de surprenant ? Le gouvernement lui-même ne veut-il pas arriver à la constitution du septennat, c’est-à-dire d’un régime sensé, ferme, stable autant que possible, qui pourrait permettre une politique suivie ? Les amis dangereux, qui ne trouvent pas de moyen plus ingénieux pour le défendre que de se livrer à une guerre injurieuse contre M. Thiers, croient-ils servir avec intelligence la cause conservatrice et le septennat en représentant l’ancien président de la république comme un démagogue ? Le gouvernement a certainement assez de clairvoyance pour désavouer les passions haineuses de parti, et pour être persuadé au fond que la meilleure politique pour lui est d’arriver à l’organisation de ce régime conservateur dont M. Thiers signale la nécessité. Et si c’est là, comme nous n’en doutons pas, la pensée du gouvernement, pourquoi ne point se hâter ? Pourquoi laisser l’opinion s’égarer dans le vague et dans l’obscurité ? Pourquoi ne pas couper court à toutes les incertitudes ? On le peut aisément si on le veut, il n’y a qu’à prendre une résolution, et dans le cas où la commission des trente s’attarderait dans une étude qui, en deux mois et demi, n’est pas arrivée à déposer les premiers articles de la loi électorale, le gouvernement peut y suppléer par des propositions formelles directement soumises à l’assemblée.

M. Thiers avait certes raison de le dire ces jours derniers encore à une députation américaine qui est allée le voir : — Il ne faut pas désespérer. Avec de l’ordre, de la patience, un respect sérieux de tous les intérêts conservateurs du pays, on arrivera au but. — Les partis eux-mêmes en viendront à reconnaître que ce qu’ils ont de mieux à faire, c’est d’en finir en organisant la situation qui existe aujourd’hui sous le nom de république, sans prétendre à coup sûr dire ce que la France voudra dans dix ans. Qu’il y ait des hésitations à vaincre, des volontés à stimuler ou des dissidences à calmer dans les partis conservateurs, c’est possible ; mais ce n’est pas là certainement la difficulté la plus sérieuse pour la république. Le plus grand danger qu’elle coure en ce moment lui vient de ceux qui se prétendent ses amis par privilège, et qui à l’heure où nous sommes n’ont trouvé rien de plus utile que d’imaginer la candidature de M. Ledru-Rollin aux élections dans le département de Vaucluse. Il paraît que la république avait trop de chances favorables, qu’elle faisait trop de progrès dans l’opinion, qu’elle rassurait trop tout le monde, et les républicains, les radicaux du moins, avec ce tact, avec ce sentiment des situations qui ne les abandonne jamais, ont jugé le moment opportun pour exhumer le nom de l’ancien ministre de l’intérieur de 1848 ! À quel propos M. Ledru-Rollin ? par quoi se recommande-t-il ? Sa dernière apparition sur la scène date du 13 juin 1849, elle rappelle un signal d"insurrection en pleine république et une fuite assez piteuse. Exilé à Londres, l’ancien tribun a montré tout de suite sa reconnaissance pour l’hospitalité anglaise et son coup d’œil politique en écrivant un livre sur la Décadence de l’Angleterre. Il a passé vingt-cinq ans hors des affaires, vieillissant et déclinant dans une oisiveté stérile. Au moment où la France était dans la détresse, il n’a point paru, il a refusé le mandat qu’on lui avait donné, il est resté à l’écart lorsqu’il n’y avait pas trop de tous les dévoûmens que le pays avait le droit de réclamer, et c’est là le candidat qu’on va tirer de l’oubli pour le charger de représenter la république ! Quelle république ? C’est là le malheur:le nom de M. Ledru-Rollin n’a aucune signification ou il rappelle les circulaires furibondes de 1848, les tentatives de terreur jacobine, l’appel aux armes de 1849. Si c’est ainsi qu’on pense déterminer l’assemblée à organiser la république, il faut convenir que le calcul est bizarre. On avait eu l’an dernier l’élection Barodet, qui eut un si merveilleux succès ; on va donc avoir l’élection Ledru-Rollin, qui aura peut-être les mêmes suites ou des conséquences semblables, et c’est M. Thiers encore qui, en cherchant à détourner des élections de ce genre, a défini d’avance le résultat : on n’aura fait « qu’ajouter aux hésitations de l’assemblée, apporter au pays de nouvelles anxiétés, au commerce de nouvelles pertes, à la réorganisation du pays de nouveaux retards, à sa considération un plus grand affaiblissement, » C’est là un genre de victoire où le radicalisme est passé maître depuis longtemps !

CH. DE MAZADE.