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Chronique de la quinzaine - 28 février 1853

Chronique n° 501
28 février 1853


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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28 février 1853.

Chaque jour heureusement ne vient point, au moment où nous sommes, changer la face politique du monde, et particulièrement du continent européen. On n’en est plus à ces périodes néfastes des dernières années où il n’était possible de s’aborder chaque matin qu’en s’interrogeant sur les catastrophes de la veille, sur les révolutions triomphantes, sur les trônes ébranlés, sur les couronnes traînées dans la boue des émeutes. C’est comme un torrent rentré dans son lit. La sécurité générale a fait, il est vrai, de très réels progrès, et, dans ce rétablissement d’une certaine sécurité, on ne saurait méconnaître la part qui revient à l’initiative de la France et de son gouvernement. Il n’est point cependant un esprit juste et réfléchi qui ne sente qu’au fond il reste toujours dans la situation de l’Europe quelque chose d’incertain et de précaire, tant il est difficile à tout un continent de se rasseoir dans des conditions régulières et naturelles après les commotions les plus puissantes. Les révolutions ont en effet un résultat étrange et facile à observer : même quand on a secoué leur joug, elles se survivent par les embarras et les complications qu’elles laissent après elles ; elles multiplient les occasions de froissemens ou de dissidences ; elles accumulent les fermens périlleux, les élémens inflammables, et comme on sait bien qu’il faut souvent peu de chose, un entraînement, une ardeur irréfléchie, une étincelle pour rallumer tant de passions à peine assoupies et contenues, pour transformer le jeu naturel des antagonismes internationaux en conflits redoutables, on s’accoutume à vivre dans une certaine inquiétude en interrogeant sans cesse l’avenir ; on ne sait pas ce qu’on craint, mais on craint. Il semble qu’il y ait une force des choses qui conduise les événemens, et on finit par se dire périodiquement que si ce n’est au printemps, ce sera tout au moins à l’automne que devra se produire une explosion quelconque. L’habileté et la prévoyance des gouvernemens sauront bien empêcher, nous n’en doutons pas, que ce ne soit ni pour le printemps ni pour l’automne ; mais c’est un motif de plus pour observer cet état singulier où une certaine attente inquiète se mêle au besoin du repos, comme il arrive toujours lorsqu’on s’est beaucoup agité et qu’on travaille à reprendre son équilibre.

Qu’on le remarque d’ailleurs : ce ne sont point là des symptômes particuliers à un pays ; ils sont communs à tous les pays, car c’est là encore un autre effet des révolutions : elles mettent entre les peuples une intime et invincible solidarité, qui montre leur vie gouvernée par les mêmes influences supérieures, tantôt livrée, comme il y a quelques années, à un même esprit de vertige et d’agitation, tantôt dominée comme aujourd’hui par un courant universel de réaction qui revêt partout le même caractère. C’est ce qui fait qu’au point de vue extérieur, comme au point de vue intérieur, rien de ce qui touche un pays, rien de ce qui l’ébranlé ou le menace, n’est indifférent pour les autres. Chaque incident nouveau atteste cette solidarité en ravivant le sentiment de cette situation précaire dont nous parlions. Certes rien n’est plus exécrablement odieux en soi-même que cet attentat dont vient d’être l’objet le jeune souverain de l’Autriche en se promenant sur les remparts de Vienne : on a quelque peine à concevoir ce froid et criminel fanatisme de l’assassinat qui semble faire dépendre la sécurité d’un peuple de la folie d’un seul homme ; mais ce qui augmente encore, s’il est possible, la gravité d’un tel attentat, ce qui ajoute du moins à sa signification, c’est qu’il se lie évidemment à une situation générale dans laquelle tout le monde est solidaire, c’est qu’il atteint un instinct universel et par le fait même du crime et par l’incessant péril dont il obsède les imaginations. Ce n’est point assurément un crime de cette nature qui peut tempérer et adoucir le courant de réaction qui règne en Europe ; il le justifie au contraire. Il en est de même dans un tout autre ordre d’incidens. Il y a aujourd’hui en Europe un assez grand nombre de questions engagées. Les événemens de Milan ont mis, à ce qu’il semble, l’Autriche dans la nécessité de prendre des mesures rigoureuses contre la Suisse par un blocus du Tessin et de placer ce pays sous la menace d’une action plus directe encore. Peut-être ces mêmes événemens ont-ils réveillé dans quelques cabinets la pensée d’intervenir auprès de l’Angleterre pour réclamer l’extinction de ce foyer de propagande révolutionnaire qu’elle entretient ou qu’elle tolère chez elle. D’un autre côté, vers l’Orient, se débattent toutes ces affaires du Monténégro, des lieux saints, qui mettent en contact et en lutte toutes les influences, toutes les rivalités, toutes les ambitions, et semblent faire chanceler une fois de plus l’indépendance de l’empire ottoman. Chacun de ces incidens a par lui-même assurément une assez grande importance, mais ce qui fait qu’il s’y attache un intérêt plus vif encore, c’est qu’on sent bien que chacun d’eux est réellement comme un fil auquel est suspendue la paix générale. De toutes parts éclate ainsi cette solidarité qui existe entre les peuples, — solidarité dans la politique intérieure et dans la politique extérieure, solidarité dans les besoins d’ordre et de paix, solidarité dans le péril et jusque dans ces inquiétudes qui naissent au spectacle de complications dont on ne prévoit pas l’issue. Ces complications sont réelles ; c’est là ce dont on ne saurait douter. Pour le moment, c’est peut-être sur un des points que nous indiquions, en Orient, que se préparent les éventualités les plus graves, et récemment en Angleterre même, un des principaux organes de la presse semblait laisser pressentir un singulier revirement dans l’opinion publique anglaise à l’égard de l’indépendance de l’empire ottoman. L’Angleterre, au fond, n’en prend point autrement souci que ce qu’il faut pour avoir sa part dans une succession qu’elle prévoit devoir s’ouvrir. Cela veut-il dire, puisque nous nous sommes servis de ce terme, que ce fil auquel est suspendue la paix générale doive nécessairement être tranché sur quelque point par un caprice soudain ? Il faut infiniment mieux augurer, nous le pensons, de la sagesse des gouvernemens. Il y a d’ailleurs bien des raisons de croire au maintien de la paix ; la première, c’est qu’on est trop prévenu, on se tient trop depuis longtemps sur un qui-vive perpétuel, on s’attend trop à tout peut-être, pour qu’il arrive rien. Il y a un autre motif encore, c’est que, comme nous l’avons dit quelquefois, ni les goûts ni les intérêts des peuples ne sont aux conflagrations. Il règne plutôt de toutes parts un besoin ardent de mettre les premiers biens de la civilisation au-dessus des querelles incidentes, des susceptibilités et des rivalités secondaires, des alarmes factices. Il y a en outre chez tous les gouvernemens, sans nul doute, l’intelligence de cette solidarité qui existe entre l’ordre intérieur dans chaque pays et cet ordre d’une espèce plus élevée et plus générale qu’on nomme la paix du continent ; peut-être n’est-il pas en Europe beaucoup de gouvernemens dont la sécurité intérieure n’eût à souffrir d’un ébranlement qui serait aujourd’hui infailliblement universel, et il y a bien là, ce nous semble, de quoi faire réfléchir.

Quant à la France, elle est naturellement et nécessairement partie principale dans cette situation, et ce qu’il y a de singulier, en présence des perpétuelles accusations portées contre elle, c’est que d’aucun côté ne sont venues plus d’assurances réitérées en faveur de la paix. L’autre jour encore, l’empereur renouvelait ces assurances dans son discours d’inauguration de la session législative. Il faisait mieux, il annonçait une nouvelle réduction de vingt mille hommes dans l’armée, ce qui porte à cinquante mille le chiffre de la réduction opérée dans les forces militaires françaises depuis 1852. Il serait cependant étrange que la France fût la seule à confirmer par des actes ses déclarations pacifiques. Tandis que l’Angleterre semble faire beaucoup de bruit des arméniens des autres, uniquement peut-être pour accroître les siens, tandis que la Russie et l’Autriche font sentir le poids de leur prépondérance en Turquie, il serait singulier que la France fût la seule à ne cacher aucune ambition sous ses paroles. Ce n’est point que, le jour où certaines questions se poseraient en Europe, la France n’eût un rôle à jouer ; quel que soit le gouvernement qui soit à sa tête, il y a pour elle au-dessus de tout des intérêts permanens d’influence, de grandeur, de sécurité même, et le gouvernement actuel ne l’ignore pas plus que ceux qui l’ont précédé. Mais ces questions, — qu’elles s’élèvent au cœur de l’Europe ou en Turquie, — on ne peut se dissimuler que la paix du monde y est attachée, et il serait difficile de comprendre, de la part des cabinets, une habileté et une prudence qui consisteraient à les faire naître et à imposer ainsi à notre pays une action immédiate. N’y a-t-il pas aujourd’hui pour tous les gouvernemens une conduite plus naturelle, plus juste, plus conforme aux besoins de la civilisation et qui se réduit tout simplement à permettre à l’Europe de se rasseoir, de se remettre des catastrophes qui ont troublé la société universelle jusque dans ses fondemens, de retrouver ses forces pour les appliquer, non à la guerre, mais au progrès moral et intellectuel, au développement de l’industrie, du commerce et de toutes les ressources du génie contemporain ? De quelque manière qu’on envisage la situation du continent, il n’y a, aujourd’hui comme hier, que deux politiques en présence : celle qui, en sauvegardant la paix, garantira la sécurité intérieure, l’ordre matériel dans chaque pays, et celle qui, en mettant la paix en danger, ramènera la révolution, comme une alliée pour les uns, comme une ennemie pour les autres, et probablement pour profiter des désastres de tous. Le choix des cabinets ne saurait assurément être douteux, comme le gouvernement français semble avoir déjà fait le sien jusqu’ici.

C’est là en effet, ainsi que nous le disions, un des principaux traits du discours du chef de l’état à l’inauguration de la session législative. L’empereur, une fois de plus, rattache la politique extérieure de la France à la pensée de la paix, d’une paix digne, honorable et profitable pour tous. Cette pensée même semble être pour le chef du nouvel empire l’objet d’une vive et constante préoccupation, manifestée depuis quelque temps dans plus d’une occasion et sous diverses formes par le gouvernement. Quant à l’intérieur, l’empereur dans son discours ne pouvait que constater la situation de la France après un an de repos, — le calme du pays, le progrès de la fortune nationale, l’amélioration des ressources publiques, le développement de l’industrie et du commerce. Au demeurant, dans cette phase nouvelle où la France est entrée, bien des habitudes ont dû se transformer. Les partis eux-mêmes, éprouvés par les événemens, sont tenus de chercher à se rajeunir, à se retremper au contact des intérêts réels et permanens, à se dépouiller de tout étroit esprit de coterie ou de secte. N’est-ce point ainsi que la situation d’un pays arrive graduellement à s’adoucir et à se détendre ? N’est-ce point ainsi qu’on peut revenir pas à pas vers cette liberté dont l’empereur parlait l’autre jour, et qu’il représentait non comme un instrument de fondation, mais comme le couronnement des édifices politiques que le temps consolide ? S’il nous était permis d’interpréter cette haute et sérieuse pensée, nous pourrions dire, nous aussi : Oui sans doute, la liberté par elle-même, considérée absolument, ne fonde rien ; elle n’est qu’un mot dont on flatte les passions. La liberté n’est puissante, efficace et réelle, qu’avec les mœurs qui l’entretiennent, avec l’instinct moral qui la discipline, avec toutes les notions de vérité et de justice qui lui tracent la route, et alors elle est le couronnement naturel de ces vertus et de ces mobiles qu’elle suppose, et sans lesquels elle n’est qu’une déception périodique. Aussi ce qu’il faut prêcher aux peuples, ce n’est point la liberté en elle-même, c’est l’ensemble des vertus qui la rendent possible, infaillible et féconde ; ce qu’il faut leur montrer dans la liberté, ce n’est pas un droit qu’on acquiert en naissant, c’est une conquête laborieuse et lente, achetée par le respect de la loi, par la vigueur intérieure de la conscience, par une perpétuelle surveillance sur soi-même et par un effort permanent pour concilier le respect de la société avec l’usage libre des facultés individuelles. C’est ainsi que nous nous permettrions d’interpréter une pensée qui dit d’ailleurs très-certainement tout ce qu’elle veut dire.

Maintenant la session est commencée, et les travaux qui l’alimenteront vont suivre leur cours sous nos yeux. Si le corps législatif a aujourd’hui moins d’éclat et de retentissement qu’autrefois, il lui reste du moins le domaine des affaires pratiques, où il peut exercer une utile influence. Le sénatus-consulte du mois de décembre, on s’en souvient, a tracé d’une manière distincte la sphère d’action du corps législatif et celle du gouvernement. Le corps législatif vote les lois qui lui sont soumises, discute le budget ; le gouvernement agit, administre, use des ressources mises à sa disposition, dirige ou modifie souverainement l’ensemble des services publics, et son activité est loin d’être en suspens. Il a rendu en ces derniers jours divers décrets qui touchent à des intérêts également sérieux, quoique d’une nature assez différente. L’un des plus graves de ces décrets est celui qui élève la solde des sous-officiers de l’armée : c’est la réalisation d’une pensée probablement nourrie depuis longtemps par le gouvernement et empreinte d’un juste esprit de sollicitude. L’augmentation de la solde des sous-officiers absorbe naturellement une portion de l’économie obtenue par la réduction de l’armée. La seule question qui pût se présenter était celle de savoir si cette diminution de dépenses d’un côté et cette augmentation de l’autre n’entraînaient point la nécessité d’une sanction législative. Le gouvernement l’a tranchée dans le sens de sa prérogative, et il a agi de même dans un autre ordre d’idées, en transportant toute une portion de la direction des beaux-arts, — théâtres subventionnés, encouragemens aux lettres, musées, — du ministère de l’intérieur au ministère d’état. Il en était déjà ainsi sous le premier empire ; sous la restauration, ces mêmes attributions étaient du ressort du ministère de la maison du roi. Cette restitution n’a donc rien qui soit nouveau. Seulement on peut se demander s’il existe aujourd’hui un rapport bien réel entre la surveillance des autres théâtres, la censure, ce qui reste en un mot de la direction des beaux-arts au ministère de l’intérieur et l’ensemble de ce ministère tel qu’il vient d’être reconstitué par un récent décret. Ce n’est point d’ailleurs le ministère de l’intérieur seul qui subit ces remaniemens. Il y a quelques jours, c’était le ministère des affaires étrangères qui était réorganisé ; le ministère des finances est sur le point, dit-on, d’avoir aussi sa réorganisation.

C’est une pensée ordinaire à chaque gouvernement nouveau, souvent à chaque nouveau ministère, de remanier ainsi les services publics. Certainement il est des modifications que les circonstances nécessitent ; l’extension ou la diminution de certains travaux, le déplacement des affaires et des intérêts, peuvent exiger des organisations nouvelles. À vrai dire cependant, s’il y a quelque progrès à poursuivre, et à notre avis cela n’est point douteux, est-ce sur les mécanismes et les cadres administratifs que les changemens doivent porter ? Ne serait-ce point plutôt sur l’esprit même qui préside au choix des employés, à la direction de leurs travaux, à la fixation de leur position ? Il y a par malheur en France une pensée singulière que tout le monde favorise, parce que tout le monde y est intéressé : c’est que chacun doit avoir sa place dans les administrations publiques, et qu’il y va du salut de l’état d’entretenir le plus grand nombre possible d’employés, fallût-il restreindre les émolumens de chacun. Et qu’en résulte-t-il ? C’est que le plus souvent sept ou huit personnes font languissamment et sans zèle ce que deux ou trois hommes intelligens et laborieux pourraient faire, c’est que les administrations se peuplent parfois de jeunes gens qui pensent toujours qu’ils font assez, vu le traitement qu’ils touchent. Ne serait-il point préférable de restreindre le nombre des employés, d’améliorer leur situation, et de faire de ces avantages le prix de la capacité et du zèle ? En général, l’état excelle à tracer des hiérarchies, à stipuler des règles d’avancement, à fixer des limites d’âge pour l’entrée et pour la retraite, en un mot à organiser et à réorganiser. Tout cela n’a jamais empêché, que nous sachions, aucun acte de favoritisme. Après chaque changement, chacun se retrouve tel qu’il était avant, chacun reprend ses habitudes, les choses suivent leur cours, la machine fonctionne, jusqu’à ce qu’il survienne une organisation nouvelle qui ne touche pas plus que la précédente à la véritable question. Au fond, l’administration française, qui est heureusement purgée de bien des vices des administrations étrangères, souffre d’un mal assez commun de notre temps : c’est qu’on se rend peu compte des conditions réelles d’un travail sérieux et utile. Il s’est propagé dans ces matières bien des notions confuses qui ne rendent pas plus facile une réforme vraie, profonde et efficace.

Et s’il faut tout dire, cette incertitude de notions et d’idées est-elle donc surprenante ? Ne s’étend-elle pas à bien d’autres régions, au domaine de la pensée elle-même ? Au milieu des excès, des entraînemens des caprices contemporains, ne semble-t-il pas souvent se manifester une altération étrange dans les idées sur l’art, sur l’invention littéraire, sur les choses de l’esprit et de l’imagination, sur la critique elle-même ? Rien n’est plus rare que de savoir ce qu’on doit faire, et, comme on ne le sait pas bien pour soi, naturellement on l’ignore encore plus pour les autres. Il est arrivé ainsi quelquefois à ce recueil même de voir dénaturer singulièrement son esprit et son but. On s’est étonné de la manière dont il entendait la critique, du soin qu’il mettait à reproduire le mouvement des littératures étrangères, à initier notre pays à l’histoire des peuples inconnus, et de l’oubli où il laisserait la France et notre propre littérature. Il a même circulé depuis longtemps et de tradition bon nombre de plaisanteries qui avaient leur prix quand elles étaient neuves, ce qui date de loin, mais qui n’en étaient pas plus justes même alors. Multiplier les recherches et les élémens de comparaison, décrire le mouvement des races, interroger le mystère des civilisations étrangères, étudier le caractère des peuples dans leur histoire, dans leur poésie, dans les œuvres de leur imagination, n’est-ce donc point là en réalité l’esprit même de la critique moderne dans ce qu’il a de plus élevé et de plus nouveau ? Malheureusement il y a toujours en France de courtes vues qui s’étonnent que tout le monde ne soit pas myope. On a sa petite fenêtre ouvrant sur son petit jardin où croissent de petites plantes d’un médiocre parfum, ou bien du seuil d’un salon on recueille les badinages élégans, les bruits qui circulent, les nouvelles qui se succèdent, — et c’est cela à coup sûr qui est de la littérature ! Soit, c’est un genre comme un autre à qui il faut assurément laisser ses sectateurs ; mais c’est un goût qui pourrait rigoureusement n’être point universel, et il est sans doute permis de préférer le spectacle du monde ; il est permis d’aimer à aller chercher le reflet de la civilisation de la France dans les plus lointaines contrées, d’attacher quelque prix aux plus curieux épisodes qui peuvent se produire, de trouver quelque saveur dans la pensée de l’Allemagne, de l’Angleterre, des États-Unis. Cela exclut-il l’étude de la littérature française ? Quel est donc le nom éminent qui n’ait illustré ces pages et les noms plus obscurs qui figuraient auprès de lui ? Quelle est l’œuvre sérieuse qui n’ait trouvé une appréciation, sinon toujours du goût de l’auteur, du moins attentive et sincère ? Quel est même l’essai élevé et inconnu encore qui n’ait été recherché et observé ? Et puis ceux qui pensent que nous oublions la France ont très certainement du papier au bout de leur plume ; rien ne leur est plus facile que de faire fête aux merveilles nouvelles, si nombreuses à ce qu’il semble, au lieu de s’occuper parfois à découvrir des écrivains et des œuvres au moins aussi inconnus que la mer Méditerranée avant que M. Alexandre Dumas l’eût découverte. Ce qui est vrai, c’est que la littérature actuelle fait à la critique de rudes devoirs, en la plaçant entre une école en déclin et une école qui se ressent trop encore des circonstances où elle grandit péniblement.

D’un côté, en effet, parmi les œuvres de l’école d’il y a vingt ans, qu’aperçoit-on aujourd’hui ? C’est un roman nouveau de Mme Sand, Mont-Revèche. Y a-t-il dans ces pages quelque étincelle de la chaleur d’autrefois, quelque reflet de cette éloquence enivrante et périlleuse, de cette éclatante passion dont on sentait les frémissemens ? Dans une préface attachée à Mont-Revèche, l’auteur assure que son roman ne prouve rien, et il faut bien être de son avis ; il ajoute que le roman en général ne doit rien prouver, ce qui peut être vrai et faux tout à la fois. Ce qui prouve quelque chose dans un roman, ce n’est pas la moralité oiseuse que viendra débiter à la dernière page tel ou tel personnage, ce n’est pas la morgue pédante de sermonnaire révolté qui se fera jour à chaque ligne ; ce qui exprime la pensée d’une œuvre de ce genre, c’est le mouvement de l’action, c’est la combinaison des caractères, le jeu des passions. C’est justement sous ce rapport que Mont-Revèche ne prouve rien, et qu’il devrait prouver cependant. Un des héros du roman dit à un poète de ses amis qui joue aussi son rôle dans l’histoire : « Dieu, que les lettres t’ont gâté, mon pauvre Jules ! Tu composes tant, que tu ne peins plus du tout. Il est impossible de voir à travers ta fantaisie quelque chose qui puisse exister ; moi, je me méfie de ta femme de province, etc. » N’en peut-on pas dire autant de toutes les figures de Mont-Revèche ? Oui, certes, il y a de quoi se méfier de cette jeune fille impossible, Éveline, qui, à dix-huit ans, se livre au plus savant manège de la hardiesse féminine, et se déguise en paysan morvandiot pour aller seule, la nuit, trouver son amant dans un vieux château ; ajoutez que ce n’est point l’amour qui la conduit, c’est la curiosité. Ce jugement, que Mme Sand applique si singulièrement à son poète, ne pourrait-on pas l’appliquer à elle-même ? Elle compose tant, qu’elle ne peint plus guère. La passion s’est refroidie chez elle, et il est resté un esprit brillant encore sans doute, mais qui s’amuse à jouer avec tous ses personnages pour leur rire au nez à la fin, nous le craignons bien, en les bénissant dans un mariage universel. Il y a loin déjà de Mont-Revèche à la Mare au Diable ou à la Petite Fadette ! et tandis que de ce côté l’inspiration semble décliner, quels sont les symptômes de l’inspiration nouvelle ? Quelles sont les œuvres où se révèle quelque vigueur de jeunesse ? Il y en a sans doute, et ce n’est point de notre part que la sympathie pourrait leur manquer ; il y a des talens qui s’élèvent et mûrissent, il est des esprits pleins d’une fine et pénétrante délicatesse ; c’est un mouvement qui tend à se dessiner, un groupe qui se forme. En général cependant, dans bien de ces esprits nouveaux qui naissent depuis quelque temps à la vie littéraire, ce qu’on peut remarquer, c’est une certaine ténuité d’inspiration, une certaine complexion délicate et frêle ; ce qui leur manque, c’est l’étude et la réflexion, c’est la puissance originale et féconde. Le drame que représentait l’autre soir le Théâtre-Français, la Mal’aria, reproduction d’un des plus dramatiques épisodes de la Divine Comédie, celui de la Pia, serait loin de prouver le contraire. Il ne faut pas s’y méprendre du reste : si des écoles nouvelles ont tant de peine à se former, si une inspiration plus jeune est lente à germer, s’il y a aujourd’hui tant de tâtonnemens et d’incertitude dans la vie littéraire, la cause n’en est pas seulement dans la faiblesse individuelle des talens ; la vérité est que la génération actuelle est moins heureuse que celle qui l’a précédée dans la carrière il y a trente ans. À cette époque, le vent soufflait dans la voile des novateurs ; tout favorisait leurs efforts, tout était à tenter, à transformer, à rajeunir dans la poésie, dans le roman, au théâtre. En présence d’un but naturellement tracé, le moindre effort était presque compté pour du génie. Il y avait dans les lecteurs et dans les poètes une certaine fraîcheur d’impressions qui tenait à l’aurore d’une époque nouvelle. Ceux qui viennent aujourd’hui trouvent un sol dévasté, tous les genres littéraires épuisés ou faussés, les esprits incertains dans leur direction, un public blasé et distrait, sans ardeur et sans choix dans ses sympathies. Ils ne sont servis et soutenus par rien dans l’atmosphère qui les environne ; ils ont au contraire à se frayer eux-mêmes le chemin et à faire leur temps sans nul secours des circonstances. N’est-ce point un motif de plus pour demander des forces nouvelles à l’étude, à la méditation, au travail, afin de retrouver le secret des mâles conceptions, des savantes peintures et de toutes les délicatesses puissantes de l’art ? C’est ainsi seulement qu’il peut se former des écoles nouvelles capables de rendre son essor à l’imagination, à l’esprit de notre pays son prestige, et de maintenir son ascendant au milieu du mouvement des relations intellectuelles contemporaines.

Chose étrange, ces relations intellectuelles existent assurément entre la France et l’Angleterre ; les relations de commerce existent aussi ; les industries des deux pays se prêtent un mutuel appui : ce sont autant de garanties de paix, et c’est le moment qu’a choisi l’Angleterre pour jouer cette comédie à l’abri de laquelle elle organise des milices et accroît ses arméniens maritimes ! Dans le fait, c’était là peut-être uniquement le but réel, et le but une fois atteint, il n’est pas impossible que la toile ne tombe sur la représentation manquée de l’invasion française. Ce n’est pas même sérieusement, nous le pensons bien, la crainte d’une prochaine descente de la France qui a été le premier mobile de cette augmentation des forces de l’Angleterre. Ses hommes d’état ne sont pas accoutumés à se nourrir longtemps de chimères de ce genre, et il est infiniment plus probable que dans leur pensée les arméniens maritimes avaient une tout autre destination, celle par exemple de mettre l’Angleterre à même de jouer un rôle dans la crise de l’Orient. C’est dans la chambre des communes au reste que s’est trouvée transportée la question des relations de l’Angleterre et de la France, sur une interpellation de M. Disraeli, — et en définitive qu’est-il résulté de cette discussion ? Rien certainement de bien menaçant, rien qui réponde au mouvement factice excité en dehors du parlement. M. Disraeli a fait un très vif et très spirituel discours, auquel a répondu lord John Russell, et le débat s’est arrêté là, laissant intact des deux côtés, et quoique par des motifs différens, le maintien des bons rapports avec la France, bien qu’à tout prendre l’un des membres du cabinet, sir Charles Wood, dans un discours prononcé il y a quelques jours à Halifax, eût pris d’assez singulières libertés à l’égard du gouvernement français.

Ce n’est pas sur une question de ce genre que le cabinet anglais peut se sentir menacé. Il y a, on le sait, en Angleterre une grande latitude laissée aux hommes d’état en tout ce qui touche la politique extérieure. Le peuple anglais se confie en ses chefs, parce qu’il sait que le nom, les intérêts, la prépondérance de la Grande-Bretagne sont partout soutenus, et que les traditions de sa politique ne fléchissent devant aucune considération. Aussi le cabinet actuel peut-être n’a-t-il pas beaucoup à craindre pour le moment d’une discussion sur les affaires étrangères, au moins au point de vue des relations entre l’Angleterre et la France ; mais on n’en est point à remarquer l’intérêt qui s’attache depuis quelque temps aux questions religieuses en Angleterre. Il y a une véritable recrudescence de l’esprit anglican, recrudescence provoquée et encouragée, on peut s’en souvenir, par lord John Russell dans sa lettre à l’évêque de Durham, au sujet de ce qu’on nommait les agressions papales, et qui, par un singulier revirement, se retournera peut-être contre lui. Cet esprit anglican, le cabinet le trouvera en face de lui dans la discussion de son bill sur l’émancipation politique et civile des Juifs, qui vient de traverser heureusement une première épreuve ; il le retrouvera dans la proposition déjà faite de supprimer l’allocation du séminaire catholique de Maynooth ; il le retrouvera dans l’affaire des réserves du clergé au Canada, au sujet de laquelle M. Frédéric Peel, le fils de l’illustre sir Robert, vient de déposer une proposition. Or cet esprit anglican, c’est l’arme la plus redoutable du parti tory, et il est permis de croire que lord Derby s’en servira habilement contre le ministère. Ce qui peut être encore un nouvel et singulier embarras pour le cabinet, c’est si les gouvernemens du continent se décident, comme on l’assure, à lui demander l’expulsion des principaux chefs de l’émigration révolutionnaire, de MM. Kossuth et Mazzini notamment. L’Angleterre a l’orgueil de l’hospitalité, qu’elle donne à tous les réfugiés ; mais encore faut-il que de cet asile hospitalier ne sortent point toutes les excitations à la guerre et à des révolutions nouvelles.

Ce n’est point là, au surplus, la seule difficulté que les événemens de Milan laissent après eux. On connaît les suites de ce coup désespéré de quelques insensés enivrés de prédications démagogiques. Une telle tentative ne pouvait indubitablement offrir aucune issue favorable aux susceptibilités nationales que peuvent nourrir des cœurs italiens ; elle ne pouvait qu’amener le résultat qu’elle produit en effet, un redoublement de rigueur de la part des autorités autrichiennes. Tel est, dans la vie intérieure de la Lombardie, l’effet le plus clair du coup de main organisé par cette occulte démagogie dont M. Mazzini est le pontife : c’est la masse de la population paisible et étrangère à ces événemens qui paie aujourd’hui pour quelques révolutionnaires. Mais cette affaire de Milan ne laisse pas d’avoir des conséquences plus graves encore à un autre point de vue. Les mesures de défense prises par l’Autriche ne s’appliquent pas seulement à la Lombardie, elles s’étendent à la Suisse, qui porte le poids de bien des complicités révolutionnaires. Depuis quelque temps déjà, les relations de l’Autriche et de la Suisse s’étaient compliquées d’un incident de nature à tenir en éveil l’attention du cabinet de Vienne : c’est la suppression des séminaires de Polleggio et d’Ascona par le gouvernement du Tessin et l’expulsion de quelques moines natifs de la Lombardie. Tandis que des négociations se poursuivaient à ce sujet, les événemens de Milan sont survenus, et il n’en a pas fallu davantage pour décider l’action immédiate de l’Autriche, fondée sur les incidens précédens et sur l’agitation permanente entretenue ou tolérée par la Suisse sur la frontière lombarde. Non-seulement le canton du Tessin a été bloqué, mais toute la population tessinoise fixée en Lombardie a reçu l’ordre de quitter le pays. La Lombardie comptait environ 6,000 Tessinois, maintenant rentrés en Suisse. Quel sera le dénoûment de cette complication ? Dans les circonstances actuelles, il ne saurait être douteux. Les réclamations de l’Autriche, surtout au sujet des réfugiés, devront nécessairement prévaloir, soit par le consentement du gouvernement suisse, soit par la force. Seulement, dans ce dernier cas, il ne peut échapper à personne que la question entrerait dans une phase où il serait certes utile qu’il régnât un grand esprit de confiance et de bienveillance mutuelles entre les cabinets de l’Europe.

La Suisse, nous l’avons dit, expie bien des complicités révolutionnaires. Il arrive aujourd’hui pour elle ce qui serait arrivé depuis longtemps déjà sans les étranges commotions qui ont bouleversé l’Europe. Il est un pays en Italie auquel les événemens de Milan pouvaient évidemment créer des embarras peut-être plus graves encore : c’est le Piémont. Non-seulement par le rôle qu’il a joué en Italie, par les souvenirs récens de la dernière guerre, mais encore par l’asile même qu’il a offert à un grand nombre de réfugiés lombards, le Piémont pouvait être exposé à être entraîné ou compromis. Il n’en a rien été heureusement, et cela est dû surtout à la droiture et à la fermeté du gouvernement piémontais. Au premier retentissement de l’échauffourée de Milan, il a pris les mesures les plus promptes et les plus sévères pour empêcher les réfugiés de passer la frontière ; il en a expulsé un certain nombre, il a interné les autres ; il y en a même qui ont été transportés en Amérique pour avoir été pris les armes à la main. L’opinion publique était d’ailleurs d’accord avec l’attitude du gouvernement, on s’est même abstenu de toute interpellation dans les chambres à ce sujet. Ainsi ce qui pouvait être un péril pour le Piémont n’a servi au contraire qu’à le placer dans une situation plus nette et plus franche, tant il est vrai que la fermeté et l’esprit de conduite sont les meilleurs conseillers des gouvernemens. Cette situation ne peut porter que d’heureux fruits pour le Piémont. C’est au cabinet de Turin de maintenir, de confirmer, d’étendre au besoin le caractère conservateur qu’il a mis dans sa politique. M. de Cavour est certainement une intelligence assez élevée pour tirer parti de ces conditions nouvelles. L’esprit de conservation qu’il a apporté dans la politique extérieure, il le mettra aussi sans nul doute dans la politique intérieure. En réalité, quel est aujourd’hui le meilleur système pour le Piémont, si ce n’est d’éviter les agitations inutiles et dangereuses, d’éloigner les questions propres à soulever des orages et à remettre aux prises les passions ? Les hommes d’état qui ont gouverné le Piémont depuis quelques années, ceux qui le gouvernent aujourd’hui, ont montré une grande aptitude ; ils comprendront à coup sûr que le moyen le plus assuré d’affermir au-delà des Alpes le régime constitutionnel, c’est de l’empêcher de s’égarer, c’est d’en faire un gouvernement conservateur par-dessus tout, protecteur de la sécurité publique et de tous les intérêts légitimes qui peuvent survivre aux régimes anciens. Rien n’est plus digne de tenter l’ambition d’un homme comme M. de Cavour que de conduire le Piémont dans cette voie conservatrice et libérale à la fois.

En Allemagne, voici enfin une grande question résolue ; la Prusse et l’Autriche se sont entendues sur l’intérêt commercial qui les divisait depuis près de deux ans, et qui était venu comme fatalement prolonger leurs rivalités après la crise politique de 1848 à 1850. Le Zollverein n’est point dissous, et l’Autriche n’en fait point partie ; mais elle contracte avec lui un traité qui satisfait aux besoins de l’industrie autrichienne, et qui permettra d’apprécier à l’avance quels seraient les avantages et les inconvéniens d’une union douanière de toute l’Allemagne. Cette solution était prévue depuis plusieurs mois. L’Autriche, après avoir dépensé beaucoup d’activité et de talent pour créer une association commerciale de toute l’Europe centrale, s’était aperçue qu’elle éveillait sur ses ambitions politiques, déjà suspectes à la confédération depuis le congrès de Dresde, des soupçons peu favorables au développement ultérieur de son influence. Elle avait cédé devant cette considération puissante, et elle avait envoyé à Berlin l’un des principaux promoteurs de l’idée du Zollverein austro-allemand, M. de Bruck, pour proposer à la Prusse un moyen terme que celle-ci ne pouvait plus repousser, et qu’il était de son intérêt d’accueillir. La Prusse, en définitive, a droit de se féliciter de ce résultat ; elle le doit à la persévérante fermeté qu’elle a déployée en cette occasion, en dépit de la pression que plusieurs états de l’Allemagne méridionale ont essayé d’exercer sur elle par suite de rancunes conçues durant la crise fédérale.

Le cabinet de Berlin a suivi sur ce terrain une politique analogue à celle que les circonstances lui avaient inspirée au congrès de Dresde en 1851. La Prusse a laissé les combinaisons nouvelles, les projets d’innovation, à ses rivaux ; elle s’est renfermée dans un rôle strictement conservateur, elle s’est placée à l’abri du pacte et des institutions existantes, et M. de Manteuffel, réparant ainsi les témérités de M. de Radowitz, a su détourner les représailles que le cabinet de Vienne se promettait d’exercer sur la Prusse, soit par une réforme du pacte favorable à la prépondérance autrichienne, soit par la création d’un Zollverein austro-germanique. Évidemment la rivalité des deux grandes puissances allemandes n’est point éteinte ; elle se reproduirait à la première occasion décisive, parce qu’elle est non-seulement dans les traditions historiques des deux pays, mais dans la nature même des choses. La question douanière aussi bien que celle du pacte fédéral renaîtront infailliblement dans un avenir donné. L’Allemagne n’en a pas moins lieu de se féliciter d’avoir successivement échappé au double danger qui, sous formé politique et sous forme commerciale, a mis un moment en péril l’équilibre des forces fédérales.

Quant à la Turquie, elle n’a pas cessé d’être un objet de préoccupations pour ses adversaires et pour ses alliés. Il faut le dire, ceux qui attaquent aujourd’hui sa politique sont plus nombreux et plus vifs dans leur langage que ceux qui la défendent. Il est bien des reproches que, pour notre compte, nous serions tentés de lui adresser. En voyant toutefois quelle ardeur la presse allemande et (chose plus étrange) la presse anglaise elle-même apportent dans cette polémique, nous nous demandons où l’on en veut venir et ce que signifie ce déchaînement d’injures, où, à côté de quelques vérités, on voit percer un impitoyable parti pris de dénaturer les faits et de confondre toutes les notions du juste et de l’injuste. Un mémoire récemment mis en lumière par l’organe le plus accrédité de la publicité allemande s’est chargé de nous apprendre que l’Allemagne et notamment l’Autriche auraient le même intérêt que la Russie au partage de l’empire ottoman. Si naïve que soit cette croyance, elle est spécieuse ; mais il serait curieux de savoir si l’Angleterre croit aussi pouvoir se concerter désormais avec l’Autriche et la Russie pour assurer à celle-ci la possession de Constantinople, et si c’est là le secret de ces virulentes déclamations auxquelles le journal le plus important de la Grande-Bretagne se livre depuis quelque temps avec une si étrange complaisance.

Cette polémique, dont la Turquie est en ce moment le point de mire dans une partie de l’Europe, vient de provoquer en Belgique une réponse signée de deux officiers turcs de l’armée ottomane, et qui serait intéressante, si elle avait moins l’empreinte occidentale, si elle portait moins les traces d’une collaboration évidemment européenne. Quoique Rustem-Effendi et Seid-Bey parlent un peu trop comme de simples Belges qui auraient pris le fez pour l’occasion, ils défendent leur pays avec une vive susceptibilité, et au milieu des argumens passionnés à l’aide desquels ils essaient de repousser les attaques dont on l’accable, il en est quelques-uns qui ne manquent pas d’une certaine apparence de raison.

Le meilleur argument toutefois que la Turquie ait à employer contre ses adversaires, c’est de suivre une politique prudente et libérale, prudente au dehors de manière à ne point susciter de conflits ou de questions embarrassantes, libérale au dedans afin que ceux qui peuvent désirer l’affaiblissement de l’empire ne trouvent pas leur principal appui parmi ses populations mécontentes. Ce n’est pas que nous pensions que l’empire ottoman soit aujourd’hui dans un état de danger qui fasse craindre pour son existence. Il n’est pas vraisemblable que la mission du comte de Linange ait le caractère menaçant que les dernières nouvelles de Constantinople semblent lui attribuer. La mission donnée en même temps au prince Menschikoff de venir formuler à la Porte les griefs de la Russie ajoutera sans doute à la gravité de celle de M. de Linange ; mais ce n’est pas la première fois que l’on voit la Russie et l’Autriche animées d’une pareille émulation. La question des réfugiés hongrois et polonais a fourni un spectacle exactement semblable. La situation avait même alors un côté plus fâcheux : à cette époque, l’armée russe occupait la Valachie. Cependant on vint à bout de la difficulté. Il est vrai que la Turquie s’est placée par l’expédition du Monténégro dans une position regrettable vis-à-vis de ses populations chrétiennes ; elle a suscité dans les provinces voisines de ce petit pays une agitation qui offre une occasion favorable aux influences hostiles. Espérons toutefois que la Porte, instruite par les intentions qui percent dans l’attitude de l’Autriche et de la Russie, saura à temps s’entendre avec les Monténégrins et dérober à ces deux puissances la force que leur procure cette faute capitale commise dans un moment d’irréflexion.

Telle est la rapidité et la multiplicité des rapports qui existent aujourd’hui entre l’ancien et le nouveau continent, qu’on peut suivre en quelque sorte jour par jour, auprès de l’histoire de l’Europe, l’histoire de ces états transatlantiques qui ont maintenant leur place dans le mouvement du monde. Puissance d’un côté, dissolution permanente de l’autre, tel est le spectacle habituel qu’offrent ces contrées dans leur double développement anglo-américain et hispano-américain. Les États-Unis attendent aujourd’hui l’entrée au pouvoir du général Franklin Pierce, qui doit avoir lieu le 4 mars, et c’est alors que la politique de la nouvelle présidence se dessinera. Jusque-là le sénat de Washington a suspendu ses débats sur les motions du général Cass. Quant à l’autre portion de l’Amérique, son histoire se marque par des révolutions. Nous avons quelquefois parlé du Mexique ; le voilà plus que jamais aujourd’hui tombé dans le gouffre de l’anarchie. Jusqu’ici, il existait une ombre de pouvoir légal à Mexico ; cette ombre s’est évanouie. Le général Arista s’est démis de son titre de président, et il a été provisoirement remplacé par le président de la cour supérieure de justice, M. Cevallos. Depuis longtemps, le général Arista demandait au congrès des pouvoirs extraordinaires pour dominer la situation et essayer de faire face aux périls de toute sorte qui environnaient le Mexique. Ces pouvoirs lui ont été refusés, et il s’est retiré. Il n’a point voulu prendre ce qu’on lui déniait ; il a reculé devant un coup d’autorité qui d’ailleurs n’eût été sans doute qu’une complication de plus sans résultat. Le général Arista fût-il resté dictateur à Mexico, à quoi cela eût-il servi en présence du mouvement révolutionnaire qui s’étend à tout le Mexique ? Dans l’état de Tamaulipas, toutes les troupes se sont tournées du côté de l’insurrection ; à Matamoros, sur le Rio-Grande, population et armée se prononcent en faveur de la révolution. — Mais quelle est cette révolution ? direz-vous. Là est la question ; elle a autant de mobiles et de drapeaux que de théâtres et de chefs. Rien ne le prouve mieux que ce qui est arrivé à Tampico. Deux chefs d’insurgés se sont réunis pour s’emparer de la ville ; une fois arrivés à leurs fins, l’un deux s’est mis à tirer sur l’autre et à essayer de l’exterminer. Il en est à peu près de même partout. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, le général Arista s’étant retiré pour ne point s’emparer de la dictature, celui qui l’a remplacé, M. Cevallos, président de la cour supérieure de justice, vient d’accomplir le coup d’état devant lequel avait reculé son prédécesseur. Il a dissous le congrès par la force, et en même temps il a rendu un décret convoquant une convention pour le 15 juin prochain. Ce coup d’état d’ailleurs semble consacrer le triomphe de la révolution, puisque M. Cevallos a ordonné aux troupes du gouvernement de suspendre partout les hostilités avec les insurgés. La confusion n’est pas près de se dissiper au Mexique, à moins que la prochaine convention n’y jette quelque jour.

CH. DE MAZADE.


V. DE MARS.