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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1905

Chronique n° 1762
14 septembre 1905


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 septembre.


Il est heureux que le sultan du Maroc se soit décidé à nous donner pleine et absolue satisfaction dans l’affaire de l’Algérien Bou Mziam : heureux pour lui d’abord, car sa résistance, si elle s’était prolongée plus longtemps, ne pouvait pas tourner à son avantage ; mais aussi pour nous qui avons d’autres affaires au Maroc et qui désirons les traiter, s’il est possible, en dehors de toutes diversions. L’affaire Bou Mziam n’avait d’ailleurs aucun lien direct avec les questions pendantes entre l’Allemagne et nous ; elle en était absolument distincte, et c’est bien ce qu’on a compris partout.

On ne saurait nier, toutefois, que l’arrestation arbitraire de Bou Mziam n’ait été provoquée par l’état d’anarchie qui règne en ce moment au Maroc et dont l’attitude de l’Allemagne est en partie responsable. D’où est venue au Sultan l’audace, ou plutôt la témérité dont il s’est inspiré lorsqu’il a mis la main sur un de nos sujets ? Il a cru sans nul doute, et très à tort comme l’événement l’a prouvé, que la protection allemande le couvrirait, quoi qu’il se permit contre nous. Il s’est lourdement trompé. Quelles que soient les prétentions encore confuses de sa politique au Maroc, l’Allemagne est une nation européenne, civilisée, chrétienne : elle se sent solidaire de toutes les autres lorsqu’une atteinte est portée à ce qui constitue leur droit commun. L’arrestation de Bou Mziam n’était pas un coup porté seulement à la France, mais bien à l’universalité des puissances. Si nous avions montré la moindre hésitation, la moindre faiblesse, la diminution de prestige et d’autorité qui en serait résultée pour nous se serait immédiatement étendue à d’autres, et la sécurité de tous les étrangers au Maroc s’en serait ressentie. Aussi étions-nous rassurés du côté des puissances, quelles qu’elles fussent. Elles ne pouvaient qu’encourager nos efforts, et, en le faisant, c’est pour elles-mêmes qu’elles travaillaient. Dès qu’il a vu se dresser contre lui le bloc des gouvernemens européens et américains, et qu’il a compris qu’aucun effort de sa part ne réussirait à l’entamer, le Sultan s’est soumis. Il a essayé d’abord de nous donner une demi-satisfaction en relâchant Bou Mziam. Évidemment nous ne pouvions pas nous en contenter. Si nous l’avions fait, on n’aurait pas manqué de comparer notre longanimité actuelle à la rigueur que nous avons toujours montrée autrefois dans des circonstances analogues. On n’aurait pas manqué non plus de l’attribuer à une défaillance. Il nous fallait absolument des excuses publiques, la punition du cadi coupable, une indemnité pour la victime. C’est, si on nous permet l’expression, la jurisprudence établie en pareil cas, et l’occasion aurait été particulièrement inopportune pour y renoncer. Notre politique a donc été ce qu’elle devait être. Elle a produit les effets qu’il était permis d’en attendre, et on a vu une fois de plus ce que pouvaient pour le maintien de nos droits la confiance dans leur légitimité, la fermeté dans la parole, la résolution dans l’action. Cela ne porte, d’ailleurs, aucune atteinte à la juste appréciation que nous avons été heureux de faire de l’attitude des autres puissances. Si leur intérêt était conforme au nôtre, nous leur savons gré de l’avoir compris tout de suite et de nous avoir donné leur concours. L’Allemagne n’a pas hésité une minute à le faire, et rien ne pouvait mieux contribuer à préparer à M. Rosen un bon accueil à Paris.

M. Rosen est le nouveau ministre d’Allemagne à Tanger : c’est lui qui doit y remplacer M. de Tattenbach. Il serait plus exact de dire que c’est M. de Tattenbach qui a remplacé provisoirement M. Rosen, dont la nomination remonte déjà à plusieurs mois. Mais il n’était pas prêt, dit-on, à rejoindre son poste, tandis que M. de Tattenbach était à proximité de Tanger, à Lisbonne, et voilà comment celui-ci a été chargé de faire l’intérim de celui-là. La combinaison n’a pas été très heureuse et plus tôt elle prendra fin, mieux cela vaudra. L’envoi de M. Rosen à Paris dans les circonstances actuelles semble témoigner d’un réel désir d’entente et de conciliation. Nous aurons à traiter ultérieurement avec lui plus d’une affaire au Maroc : il était bon par conséquent que nous le connussions, qu’il nous connût, et qu’une confiance mutuelle s’établît entre nous. Ce qu’on dit de son intelligence et de son caractère permet d’espérer qu’il en sera ainsi. Mais, quelles que soient ses dispositions et ses inclinations personnelles, M. Rosen suivra strictement, cela va sans dire, les instructions de son gouvernement ; il y mettra plus de souplesse et de liant que M. de Tattenbach, voilà tout. Il s’agit donc de savoir quelles sont aujourd’hui ses instructions, et si elles permettent à lui et à nous d’aboutir enfin à un accord final qui s’est déjà fait attendre longtemps. Nous ne doutons pas qu’on ne le désire à Berlin autant qu’à Paris, car la situation s’aggrave de plus en plus au Maroc.

L’anarchie dont nous parlions plus haut y devient chaque jour plus violente. Les attentats, les assassinats se multiplient à Tanger même. Les environs immédiats de la ville sont livrés au brigandage. On avait espéré qu’Erraissouli, le célèbre Erraissouli, mettrait un peu d’ordre dans ce brigandage, et les optimistes avaient même découvert en lui de précieuses facultés de policier. Mais il a trouvé à qui parler dans les tribus qui l’entourent et dont il a quelque peine à soutenir l’assaut. Quant au gouvernement, il attend les événemens et ne sait pas encore pour qui il prendra parti. Il y aurait sans doute exagération à attribuer uniquement cet état de choses aux incertitudes dont l’Europe n’est pas encore sortie et à l’opposition que certaines puissances se font l’une à l’autre ; mais il n’est pas douteux que cet effet se rattache partiellement à cette cause, et que la tranquillité ne se rétablira au Maroc que lorsqu’on commencera à y voir clair dans l’avenir probable. Aucune autorité, pour le moment, ne peut savoir ce qu’elle sera demain. Tout y est en suspens. Le Sultan, le maghzen, les puissances se demandent avec inquiétude si la conférence se réunira et ce qu’elle décidera. Cette attente a déjà été bien longue : il faut souhaiter qu’elle soit courte désormais. Nous avions eu une conception particulière de la manière la plus simple et la plus rapide, par conséquent la meilleure, d’introduire un peu d’ordre au Maroc et d’y ouvrir la porte à la civilisation européenne. L’intervention allemande a brusquement renversé notre plan. L’Allemagne a opposé une conception nouvelle à la nôtre, et lui a donné comme point de départ la réunion de la conférence. Personne à coup sûr ne nous accusera de n’avoir pas mis une grande bonne volonté à établir une entente entre elle et nous. La conférence nous paraissait parfaitement inutile, et c’est un sentiment dans lequel nous persistons ; mais il nous a suffi que l’Allemagne y tînt beaucoup pour que nous en acceptions le principe. L’Allemagne, après avoir lancé cette idée, a paru en effet mettre quelque amour-propre à la faire prévaloir ; nous avons mis à notre tour quelque condescendance à y travailler. Il y a eu là, de notre part, un désintéressement moral dont on doit nous savoir quelque gré. Où en sommes-nous maintenant ? Cette conférence que nous n’avons pas imaginée, que nous avons seulement adoptée, va-t-elle enfin avoir lieu ? Nous le désirons aujourd’hui, car il serait fâcheux d’avoir fait de part et d’autre un travail sans résultats et les conséquences d’un avortement ne seraient pas sans inconvéniens. Nous l’espérons aussi, parce que l’envoi de M. Rosen à Paris indique, comme nous l’avons dit déjà, des dispositions favorables. Mais le moment de conclure est venu.

Les négociations se poursuivent discrètement. On sait toutefois, ou du moins on croit savoir que les points sur lesquels l’accord n’est pas encore fait sont au nombre de quatre, et qu’ils n’ont pas tous une égale importance. Ces quatre points sont les suivans : siège de la conférence, police de la frontière algéro-marocaine, môle de Tanger, emprunt de dix millions récemment contracté par le Sultan. Les deux derniers points appartiennent en propre à M. de Tattenbach ; ils sont son œuvre personnelle et ils ont très malencontreusement compliqué la situation. A la suite de la note du 8 juillet, qui avait manifesté l’accord de la France et de l’Allemagne sur le principe de la conférence et sur les conditions générales dans lesquelles elle se réunirait, il avait été entendu que les agens des deux pays à Fez, c’est-à-dire M. Saint-René Taillandier et M. de Tattenbach, suspendraient leur action l’un et l’autre, et surtout l’un contre l’autre, et ne tenteraient plus rien pour obtenir du maghzen des avantages particuliers. Cela allait de soi : cependant on n’avait pas négligé de prendre dans ce sens des engagemens communs. Nous y avons été fidèles : en a-t-il été de même d’autre part ? Non, certes, puisque M. de Tattenbach n’a jamais déployé plus d’activité que depuis le 8 juillet, et qu’il a obtenu du maghzen, pour des maisons allemandes, les deux concessions rappelées ci-dessus. Nous en avons déjà parlé, et nous n’y reviendrons pas ; cela nous amènerait à récriminer et nous ne le voulons pas ; il y a là toutefois deux atteintes formelles aux assurances que nous nous étions réciproquement données, et par conséquent deux questions nouvelles qui viennent s’ajouter à celles que nous avions déjà à débattre. C’est ce dont nous nous serions passés bien volontiers ; mais à qui la faute si le programme de la conférence, qu’il aurait fallu alléger autant que possible, se trouve surchargé de ce double poids ? Ce n’est pas à nous assurément, et si, ce qu’à Dieu ne plaise ! la conférence venait à avorter pour cet objet particulier, nous serions en droit d’en laisser la responsabilité à ceux qui l’ont encourue. On s’est demandé si M. de Tattenbach avait agi sans instructions. C’est une question qu’il vaut peut-être mieux ne pas approfondir. M. de Tattenbach est de cette espèce d’agens qui faisaient dire autrefois à Talleyrand : « Et surtout pas de zèle ! » Il est très actif, très entreprenant, très hardi, très capable d’avoir accablé son gouvernement de ses services. Il lui a certainement causé quelques embarras.

Les deux autres questions en suspens sont plus importantes : on aurait tort, néanmoins, de s’exagérer la gravité de la première, celle du siège de la conférence. Il n’y a là aucun principe en jeu, loin de là ! il s’agit seulement d’une question de fait. L’Allemagne tient pour Tanger, et la France pour Madrid ou pour telle autre ville plus méridionale de l’Espagne. On a, au premier abord, quelque peine à comprendre la préférence si prononcée de l’Allemagne en faveur de Tanger. Pourquoi Tanger ? Est-ce parce que le Sultan a proposé cette ville ? L’Allemagne, qui l’a poussé à demander la conférence dont il n’avait et dont il n’a certainement aucune envie, veut-elle flatter son amour-propre ? Lui a-t-elle donné une espérance ? Lui a-t-elle fait une demi-promesse ? Ce sont là des considérations dont nous devons sans doute tenir compte ; mais nous serions encore plus disposés à le faire si le Sultan avait fait lui-même quelque effort pour mériter qu’une conférence internationale remit entre ses mains le soin d’assurer sa sécurité. Malheureusement il n’en a fait aucun, et il semble au contraire prendre une certaine complaisance à entretenir à Tanger et dans la région avoisinante l’état d’anarchie dont nous avons signalé quelques traits. S’il ménage ce spectacle à l’Europe pour la décourager de trop s’occuper des affaires du Maroc, il y a, en vérité, un peu d’affectation à exiger qu’elle vienne encore le contempler de plus près. Tanger est aujourd’hui absolument contre-indiqué pour servir de siège à une conférence. On voit mal des diplomates réunis tranquillement autour d’un tapis vert et y garder tout leur sang-froid, tandis qu’on tirerait des coups de fusil sous leurs fenêtres et qu’on se battrait ferme dans la campagne prochaine. Alors, il faudrait faire venir des vaisseaux pour protéger la conférence et la doubler d’une démonstration navale, ce qui serait, on en conviendra, un peu ridicule. Si ce n’était cette crainte, nous n’aurions aucune opposition de principe à faire à la proposition de l’Allemagne. Tanger vous convient, lui dirions-nous ? va pour Tanger ! Nous lui avons déjà fait des concessions plus substantielles. Mais il y a dans ce choix une fantaisie qui doit appeler de notre part des réserves ; et, quand nous disons de notre part, ce n’est pas assez, car les autres puissances auront apparemment à se prononcer dans cette affaire, et rien ne les oblige à accepter les yeux fermés ce qui aurait été convenu entre l’Allemagne et la France. Les objections que nous n’aurions pas faites, d’autres les feraient. Peut-être même les font-elles déjà. Si telles sont les raisons qui déconseillent le choix de Tanger, et elles sont sérieuses, il y en a de très fortes au contraire en faveur de Madrid ou d’une autre ville espagnole. Un précédent s’impose d’autant plus à l’esprit que l’Allemagne l’a invoqué pour amorcer sa politique marocaine. Elle nous a contesté le droit de traiter des affaires du Maroc en dehors de toutes les puissances qui ont pris part à la conférence de 1880. Or, où s’est réunie cette conférence ? A Madrid. Quand on invoque une analogie, il faut s’y conformer. Comment pourrait-on soutenir que les affaires du Maroc ne peuvent être discutées et réglées en pleine connaissance de cause qu’à Tanger, alors qu’elles l’ont été, il y a vingt-cinq ans, à Madrid ? Nul n’a eu à se plaindre de ce qui s’est passé à cette époque, et l’Allemagne moins que personne, puisque c’est dans la convention de 1880 qu’elle a trouvé quelques-unes des armes dont elle vient de se servir. Elle en a fait un usage un peu abusif, un peu artificiel, mais efficace, ce qui devrait, semble-t-il, la disposer en faveur de Madrid. Si elle trouve néanmoins que cette ville est trop éloignée de Fez et de Tanger, il y en a d’autres en Espagne qui en sont plus rapprochées et où la conférence pourrait se réunir. Que demandons-nous, au total, et que désirent la plupart des puissances avec nous ? Que la conférence délibère dans un lieu tranquille et sûr, hors de la portée d’Erraissouli et des Andjeras, à l’abri des surprises et des coups de main. Est-ce trop exiger, et peut-on nous reprocher d’insister ici en faveur d’un intérêt purement français ?

Il y a au contraire, nous le reconnaissons tout de suite, un intérêt essentiellement français dans la question de la police sur la frontière algérienne ; mais cet intérêt est de telle nature que sa sauvegarde constitue pour nous un droit absolu. Nous ne pouvons, ni laisser contester le principe de ce droit, ce que d’ailleurs personne ne fait, ni laisser mettre en cause les conditions dans lesquelles il s’exerce. Le motif en est simple : les conditions sont réglées depuis longtemps, c’est-à-dire depuis le traité de 1845, par une série d’arrangemens directs entre le Sultan et nous. Quelques-uns de ces accords sont de date toute récente, mais ils sont le développement normal d’un état de choses préexistant, et conforme à des traditions ininterrompues. La police de la frontière ne regarde pas l’Europe : elle ne regarde que le Sultan et nous. On comprend que, dans le reste du Maroc et surtout dans les ports de mer où il y a une population internationale plus ou moins nombreuse, les puissances prétendent avoir le même intérêt à l’organisation de la police. Sur la frontière, c’est différent : il n’y a pas là un intérêt égal entre les puissances, il y a un intérêt français et marocain. Le gouvernement allemand ne le méconnaît point. Aussi ne s’agit-il pas, dans sa pensée, de porter la moindre atteinte à notre droit ; ce droit est ce qu’il est, et il sera certainement respecté par la conférence. Dès lors, demande-t-on, pourquoi les conditions dans lesquelles il s’exerce ne lui seraient-elles pas soumises ? Si l’exercice de son droit résultait désormais pour la France d’un mandat international, il aurait acquis là un supplément d’autorité et de force : il n’y aurait pas là un affaiblissement.

C’est ainsi qu’on cherche à nous tenter, avec de bonnes dispositions, nous n’en doutons pas, avec une parfaite sincérité, nous en sommes sûrs, mais avec des argumens qui ne sauraient nous toucher. Le gouvernement allemand obéit à une tendance qui lui est naturelle, et qui consiste à tout soumettre à la conférence. Plus celle-ci est inutile, plus il cherche à relever son importance en corsant le programme de ses travaux. Nous voulons bien le suivre dans cette voie, mais jusqu’à un certain point seulement, et ce point est atteint lorsque nous rencontrons des intérêts purement français et marocains. Si ces intérêts étaient nouveaux, s’ils n’avaient pas été l’objet de plusieurs négociations diplomatiques qui ont donné lieu à plusieurs traités ou conventions, on pourrait encore comprendre que la conférence fût saisie des questions qui s’y rattachent. Mais on a vu qu’il n’en était rien. L’Allemagne est à l’égard du Maroc dans une situation différente de la nôtre et aussi de celle de quelques autres vieilles puissances, comme l’Espagne et l’Angleterre. Elle cherche à se créer des intérêts au Maroc, ce qui est son droit ; mais elle n’en a pas eu beaucoup jusqu’ici, et, ses rapports antérieurs avec le maghzen ayant été à peu près nuls, elle n’éprouve aucune difficulté à tout porter devant la conférence. Nous ne sommes pas dans le même cas, et cela explique l’opposition que nous sommes obligés de faire à l’idée de rendre la conférence juge en nouveau ressort de ce qui est déjà jugé et réglé. La conférence a un vaste champ devant elle, c’est l’avenir : le passé ne lui appartient pas. Beaucoup de puissances auraient, comme nous, des objections à s’y rendre le jour où on leur dirait que leurs traités avec le maghzen pourraient y être évoqués, ne fût-ce que pour y être confirmés, et pourquoi ferait-on à notre égard ce qu’on n’aurait même pas la pensée de faire à l’égard des autres ? Il y a des réformes à introduire au Maroc ; le programme de la conférence les énumère ; Il ne doit pas aller plus loin. Tous les traités, tous les arrangemens antérieurs doivent être maintenus tels qu’ils sont, jusqu’à ce qu’ils aient été modifiés par les voies régulières. Tel est notre principe en ce qui concerne la police de la frontière. On nous parle de nous donner plus de force pour l’exercice de notre droit. Nous en avons assez ; nous n’éprouvons aucun besoin d’en avoir davantage. Un mandat international n’y ajouterait rien, et si nous avions l’air de le solliciter, nous paraîtrions mettre en doute la légitimité et la solidité d’un instrument éprouvé, qui se suffit à lui-même. Nous ne doutons nullement des dispositions de la conférence. On nous dit qu’elle reconnaîtrait nos droits, soit ; mais notre condescendance sur ce point risquerait d’ébranler tous les autres traités passés par le Maroc avec toutes les autres puissances, et la gravité de cette conséquence n’échappera à personne. Parmi ces traités, s’il en est qui aient un caractère particulièrement intangible, ce sont assurément ceux qui se rapportent à la police de la frontière. La conférence n’a qu’un moyen de les reconnaître c’est de ne pas s’en occuper. Qu’elle s’occupe de l’organisation de la police dans le reste du Maroc, en dehors d’une région où elle est déjà assurée par la puissance qui y a un intérêt prépondérant et même exclusif. Si des questions subsidiaires viennent à se poser au sujet de l’affectation par le maghzen à la police de la frontière des ressources qui lui seront attribuées par la conférence, c’est là un intérêt de second ordre qu’il est facile de régler avec un peu de bonne volonté mutuelle, et qui laisse intacts les principes que nous avons posés.

Tels sont les quatre points sur lesquels on négocie : peut-être y en a-t-il d’autres, mais on n’a parlé publiquement que de ceux-là. Peut-être y en a-t-il d’autres, parce que, plus d’une fois déjà, le gouvernement allemand en a introduit de nouveaux dans la discussion, ce qui l’a prolongée au-delà des prévisions premières et lui a ouvert des étapes nouvelles au moment même où on la croyait terminée. La question de la police de la frontière, par exemple, ne semble pas avoir été posée au début : il est même probable que, si elle l’avait été, le gouvernement de la République se serait refusé à aller plus loin. Mais c’est lorsqu’il est déjà allé très loin, que le gouvernement allemand imagine d’autres questions, si simples, parait-il croire, qu’on ne peut faire aucune difficulté à accepter les solutions qu’il y suggère. Sont-elles aussi simples que cela ? En tout cas, elles retardent la conclusion des travaux préliminaires qui doivent avoir pour sanction la réunion de la conférence, et pendant ce temps, la désorganisation fait au Maroc des progrès de plus en plus inquiétans. Au point où en sont les choses entre l’Allemagne et nous, il suffit d’un peu de bonne volonté pour en finir ; et nous ne disons pas de bonne volonté réciproque parce que nous avons déjà prouvé la nôtre, osons le dire, avec éclat. Nous avons fait jusqu’ici toutes les concessions ; nous attendons qu’on nous en fasse.

Les quatre questions dont nous venons de parler ne sont pas pour le gouvernement impérial d’un intérêt tel qu’il ne puisse s’y montrer conciliant. Il semble même que, sur les deux dernières, qui sont les plus graves, il ait plutôt pour préoccupation de ménager l’amour-propre du Sultan que de veiller à des intérêts allemands. L’amour-propre du Sultan est chose délicate, sans doute, et précieuse ; mais il y en a de plus importantes dans la négociation en cours entre nous, et ne pense-t-on pas qu’il serait excessif de sacrifier complètement celles-ci à celle-là ? La présence de M. Rosen à Paris, et ses conversations personnelles et directes avec nous remettront tout au point. M. Rosen n’aura pas de peine à reconnaître notre sincère désir d’entente, et nous espérons qu’il y répondra.

Le nouveau traité anglo-japonais n’a pas encore été publié, mais il est connu dans ses grandes lignes. C’est un traité d’alliance politique et militaire qui comprend dans le domaine de son action défensive, non seulement l’Asie Orientale, mais encore les Indes. Nous voilà bien loin des traditions qui paraissaient s’être établies en Angleterre dans la seconde partie du dernier siècle, et qui la portaient à ne s’engager dans aucune alliance continentale. On croyait assez volontiers que c’était là désormais une loi de la politique britannique ; mais tant de choses ont changé chez nos voisins depuis quelque temps qu’il ne faut pas s’étonner que le changement ait porté aussi sur ce point. L’Angleterre, uniquement préoccupée de la sauvegarde de ses intérêts, — et ce n’est pas nous qui l’en blâmerons, — varie ses moyens et ses procédés suivant les circonstances et ne s’attache définitivement à aucun. Pendant d’assez longues années, elle a cru plus prudent de ne pas faire de traités d’alliance, et elle n’en a pas fait. Depuis, elle a jugé préférable d’en faire, et aussitôt elle en a fait un avec le Japon. Le traité de janvier 1902 devait durer cinq ans ; il n’en a duré que quatre. Non pas que l’Angleterre ait jugé à propos de le dénoncer et d’y renoncer avant terme ; bien au contraire ! elle n’a pas voulu attendre davantage pour en faire un nouveau encore plus étroit, encore plus explicite que le premier. Il s’en distingue, en effet, par deux dispositions principales : l’une est que l’Angleterre s’engage à prêter son appui au Japon même contre un seul adversaire, tandis que, dans le premier traité, il en fallait deux pour qu’elle fût obligée d’intervenir ; l’autre est que la garantie mutuelle que les deux puissances se donnent pour le maintien de leurs possessions territoriales comprend l’Inde pour l’Angleterre et la Corée pour le Japon. Il est vrai que, en ce qui concerne la Corée, il ne s’agit que d’un protectorat ; mais ce protectorat, qui s’étend sur le gouvernement et sur l’armée, ressemble beaucoup à une prise de possession et à une absorption complète. Les deux puissances se préoccupent également du développement et de la défense commune de leurs intérêts économiques. Toutefois, le principe de l’égalité de toutes les puissances en matière industrielle et commerciale est maintenu dans les nouveaux territoires qui tombent directement ou indirectement sous la main du Japon.

Il est difficile de faire une alliance plus complète. L’Angleterre et le Japon paraissent avoir été frappés de deux faits d’ailleurs très appareils, à savoir que la première possède la plus forte flotte du monde et le second la plus forte armée de l’Asie. L’union de ces deux élémens militaires doit constituer la puissance la plus formidable qui puisse entrer en action en Extrême-Orient et dans l’Inde, et on ne voit pas quelle autre serait en mesure de se mettre en travers. Au surplus, aucune ne saurait en avoir la moindre velléité. Si l’alliance anglo-japonaise est faite en vue de la Russie, celle-ci est fort peu disposée aujourd’hui, après les épreuves qu’elle a traversées et dont elle n’est pas encore sortie, à se lancer dans des aventures nouvelles : on peut donc dire que la précaution n’était pas d’une utilité bien urgente. En dehors de la Russie, on cherche en vain quelle puissance pourrait chercher un conflit avec le Japon. Ce n’est pas la France assurément ; ce n’est pas non plus l’Allemagne, malgré la dénonciation du péril jaune qu’a faite si bruyamment, il y a quelques années, l’empereur Guillaume ; ce n’est pas non plus l’Amérique, qui a toujours témoigné de bons sentimens au Japon et ne demande qu’à bien vivre avec lui ; et alors ce n’est personne, car il n’y a pas d’autres puissances qui aient des intérêts territoriaux en Asie. L’alliance anglo-japonaise est donc une alliance de tout repos : elle ne serait inquiétante que si elle était non seulement défensive, mais offensive. Mais, quoique les premières nouvelles données par les journaux aient laissé à ce point de vue son caractère incertain, il n’est pas croyable que l’Angleterre ait mis sa politique à la discrétion d’autrui. Sans connaître le texte du traité, nous sommes convaincus que le casus fœderis ne se poserait que si une des deux puissances était l’objet d’une agression qu’elle n’aurait pas provoquée, ce qui ne se produira vraisemblablement jamais. Les journaux anglais affirment que le traité n’a d’autre objet que le maintien de la paix : il ne faut douter, ni de leur sincérité, ni de leur perspicacité. L’alliance, par les limites mêmes où elle s’arrête, servirait, s’il était nécessaire, de modérateur et de frein aux impatiences qui pourraient se produire. Elle ne menace personne et tout le monde peut l’envisager sans inquiétude.

Garantie de la paix pour demain, l’alliance a peut-être contribué aussi à la ramener hier. Il y a eu, en effet, dans les conditions où le traité de Portsmouth a été finalement conclu et signé, des détails qui ont surpris et dont on cherche encore l’explication. Sans avoir la prétention de la découvrir avec certitude, il est permis de croire que l’action de l’Angleterre s’est fait sentir très utilement sur les Japonais à Tokio, et par Tokio à Portsmouth, et que le roi Edouard a discrètement, mais très efficacement secondé les efforts plus apparens de M. Roosevelt. L’œuvre était digne de l’un et de l’autre et chacun s’y est employé avec les moyens qui lui étaient propres. Il ne suffisait pas de faire la paix, il fallait encore qu’elle fût durable, et elle ne pouvait l’être que si le Japon n’abusait pas de sa victoire pour imposer à la Russie des conditions qui auraient porté atteinte à son honneur national ou à ses intérêts vitaux. Il serait arrivé alors de deux choses l’une : ou bien la Russie aurait rompu les négociations, la guerre aurait continué, la Mandchourie aurait été encore inondée de sang ; ou bien la Russie n’aurait pas accepté la paix d’une volonté libre et sincère, et elle n’aurait eu désormais d’autre préoccupation que de prendre sa revanche. Que fallait-il pour échapper à ce double péril, l’un immédiat, l’autre probablement assez prochain ? Il fallait que les conditions de paix ne fussent pas trop dures, et surtout qu’elles ne portassent aucune atteinte à l’honneur delà Russie ; il fallait enfin que nul avant longtemps ne pût avoir la tentation d’exposer au jeu des batailles les intérêts réglés et fixés par le traité. L’alliance anglo-japonaise répondait suffisamment à ces objets divers pour qu’il soit permis de croire à son heureuse influence sur la conclusion de la paix. Les Japonais qui ont protesté à Tokio contre le traité de Portsmouth ne connaissaient pas encore celui de Londres. S’ils l’avaient connu, ils ne se seraient sans doute pas laissé entraîner à la violence de leur premier sentiment. Le traité de Londres leur donne la sécurité pour de longues années ; il assure par conséquent à leur pays tout le temps nécessaire pour organiser ses conquêtes et pour en tirer les premiers résultats. C’est un avantage dont on ne saurait exagérer l’importance, et qui valait bien le sacrifice de quelques milliards et de la moitié de Sakhaline. Si le gouvernement l’a cru à Tokio, il a fait preuve de prévoyance et de sagesse. Les journaux qui cherchent volontiers des analogies et des leçons dans l’histoire contemporaine ont rappelé la modération de Bismarck lorsque, après Sadowa, il a eu soin de ne pas démembrer l’Autriche et de n’en rien exiger qui rendît plus tard un rapprochement impossible avec elle. Son attitude à l’égard de la France n’a pas été la même en 1871 : aussi aurait-on pu rappeler les précautions qu’il a dû prendre pour consolider son œuvre au moyen d’une longue paix. La triple alliance, à travers les transformations qu’elle a subies, n’a pas eu d’autre objet que de rendre la paix nécessaire en rendant la guerre trop dangereuse et en décourageant les plus hardis de s’y risquer. Le Japon, dans les deux traités qu’il vient de conclure et qui se complètent aussi bien qu’ils s’expliquent l’un par l’autre, a réalisé ce double objet : il s’est assuré le maintien de la paix en se montrant modéré dans le présent, et lui a donné la garantie d’une grande alliance dans l’avenir.

Quant à la Russie, à qui tant de liens nous rattachent et dont le prompt relèvement nous tient si fort à cœur, elle n’a pas moins à attendre d’une paix prolongée. Il lui faudra plusieurs années pour réparer les maux de la guerre, opérer sa régénération politique et morale et réaliser les réformes dont l’Empereur a pris sérieusement, quoi qu’on en ait dit, l’initiative. Les intérêts qui lui restent à affermir et à développer en Extrême-Orient sont considérables, puisqu’elle conserve la grande ligne de son chemin de fer jusqu’à Wladivostok : elle a des terres immenses et un débouché sur la mer. Mais sa transformation intérieure est la première œuvre à laquelle elle doit se consacrer. Nous souhaitons par-dessus tout qu’elle reprenne en Occident la place qui lui appartient et dont elle s’est détournée pendant dix-huit mois, non sans dommage pour la communauté européenne.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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