Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1870

Chronique n° 922
14 septembre 1870


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre 1870.

Les malheurs de la France ont trompé encore une fois notre espoir, et ces malheurs, en s’aggravant, ont eu aussitôt un contre-coup intérieur. Une révolution s’est accomplie à travers les plus formidables hasards de la guerre. Le 4 septembre, comme on était sous la brûlante impression de ces désastres par lesquels notre pays garde encore le triste et glorieux privilège d’étonner le monde, le 4 septembre, entre midi et quatre heures du soir, l’empire a disparu dans un incomparable effondrement, et la république s’est relevée pour recueillir le douloureux héritage d’une situation compromise, pour ramasser les forces de la nation, pour faire face à cette tempête de feu qui s’avance sur Paris. La France est rentrée en possession d’elle-même, sans lutte, sans déchirement, par une sorte de soubresaut de patriotisme et de désespoir devant l’ennemi.

Cette révolution, à dire vrai, n’avait rien d’imprévu pour ceux qui croient aux causes morales et à une certaine logique supérieure dans la marche des événemens, elle était inévitable dès le jour où les premiers revers de la guerre avaient brusquement divulgué le secret de l’empire en mettant à nu l’impéritie, la légèreté, la confusion, le désordre, qui avaient présidé à l’organisation d’une telle campagne. Les serviteurs les plus invétérés du régime déchu ne s’y trompaient guère eux-mêmes. Ils comprenaient que, quoi qu’il arrivât désormais, le coup était porté, qu’il n’y a plus d’avenir possible pour un gouvernement qui a exposé un pays à ces cuisantes humiliations, contre lesquelles l’héroïsme ne peut rien. Au point où en étaient les choses, un retour de fortune aurait pu peut-être tout au plus suspendre la grande et inéluctable expiation, ajourner ou adoucir la transition. Un nouveau revers, venant après les sanglans mécomptes du commencement de la campagne, devait infailliblement tout précipiter. Cette fois le malheur a passé la mesure, le désastre a été immense, terrible. Trois jours de combats suivis d’une effroyable déroute, une armée tout entière cernée dans un cercle de fer, n’ayant plus ni vivres ni munitions, et réduite à capituler, notre matériel laissé avec nos soldats aux mains du vainqueur, le maréchal Mac-Mahon blessé et captif avec tant d’autres, l’empereur rendant son épée au roi de Prusse, une tragédie militaire sans exemple se déroulant autour de la statue de Turenne à Sedan, voilà le bulletin qui nous est arrivé d’abord par lambeaux, et qui a fini par tomber comme un coup de foudre au milieu de nos anxiétés patriotiques, entremêlées jusque-là d’espérances ou d’illusions. On n’y pouvait pas croire, tant la catastrophe semblait dépasser toute limite. Quand la vérité affreuse a éclaté, l’empire a été bien peu de chose, il n’existait plus déjà ; il n’a pas été emporté par une conspiration, par une insurrection longuement combinée : il s’est évanoui dans l’émotion publique, ne laissant d’autre trace que le souvenir d’une fin sans honneur et la blessure faite à la France par un système dont le dernier mot est l’invasion, l’arrivée d’une armée étrangère sous les murs de Paris. De ce régime, qui la veille encore semblait si puissant, il n’est rien resté, pas même la majesté d’une ruine ; tout a été balayé d’un souffle, et à la place c’est la France qui s’est levée douloureuse, palpitante, ensanglantée, n’ayant plus d’autres ressources que d’écarter toutes les fictions pour se sauver elle-même.

Serrons de plus près cette déplorable histoire de nos fatalités et de nos mécomptes. Où en était-on il y a six semaines tout au plus ? La guerre commençait à peine ; bien des esprits sérieux étaient divisés sur l’opportunité ou la nécessité de cette lutte, sur le danger de ce nouveau déchaînement de la force ; dans tous les cas, on ne doutait pas généralement que la France ne fut prête pour une guerre qu’elle semblait accepter avec une sorte d’impatience ; on ne pouvait pas douter que ceux qui la conduisaient au combat n’eussent mesuré d’avance l’effort qu’ils allaient avoir à faire, qu’ils ne connussent le terrain sur lequel ils s’engageaient, les ressources dont ils pouvaient disposer, l’ennemi au-devant duquel ils marchaient. Il n’en était point ainsi cependant ; on n’était pas prêt, on ne savait rien, on ne connaissait ni ses propres forces ni les forces de l’ennemi, on était parti sans s’assurer une défense derrière soi, sans se ménager une alliance au dehors, avec la présomptueuse pensée de gagner au pas de course, quelque grande victoire qui serait suivie d’une paix glorieuse, et il n’est pas même certain qu’on se fût préoccupé de la possibilité d’un échec. De là sont venus tous les désastres qui se sont succédé en s’aggravant avec une inexorable logique. Une première fois les cruels combats de Reichshoffen et de Forbach faisaient éclater la vérité dans un éclair sinistre. Qui ne se souvient du réveil troublé de l’opinion en présence de ces revers imprévus ? C’était la première phase de la guerre.

Quand on est un pays comme la France, on ne désespère pas sans doute aisément de la fortune, on se retrempe au feu du péril. Des malheurs étaient arrivés, mais ils n’étaient pas irréparables. L’opinion était avertie ; seulement il y avait partout désormais cet instinct d’une situation où une fatalité invisible pesait sur toutes les combinaisons et jusque sur l’héroïsme de nos soldats. Malgré tout, on se reprenait à espérer, on s’efforçait d’avoir confiance. C’était le moment où le maréchal Bazaine, par ses habiles manœuvres autour de Metz, par son acharnement au combat, tenait les Prussiens en respect. Nos places fortes, de leur côté, Phalsbourg, Bitche, Toul, Verdun, se disputaient avec une intrépidité heureuse à l’ennemi. Strasbourg, assaillie, incendiée, élevait glorieusement son drapeau au-dessus de ses ruines fumantes. Paris à son tour se mettait en défense. Pendant ce temps, le maréchal Mac-Mahon, revenu à Châlons, pouvait reconstituer une armée avec les débris qu’il ramenait de Reichshoffen et les forces considérables qu’on lui expédiait d’heure en heure. Bazaine inexpugnable avec ses bataillons aguerris sous les murs de Metz, Paris prêt à se défendre dans sa cuirasse de fortifications, Mac-Mahon reprenant la campagne avec une armée nouvelle et intacte, moyennant tout cela rien n’était assurément perdu encore. Il y avait un mélange de confiance et d’anxiété lorsqu’on apprenait que l’heure d’un nouveau choc approchait, que le maréchal Mac-Mahon, qui avait un instant paru se replier sur Paris ayant à sa suite le prince royal de Prusse, venait de se dérober subitement et de se rejeter avec toutes ses forces sur la ligne de Mézières à Metz, pour tenter de rejoindre Bazaine. C’était une manœuvre d’une singulière hardiesse assurément, qui, comme toutes les entreprises audacieuses, pouvait tout rétablir d’un coup, comme aussi elle pouvait tout perdre.

Moment dramatique et décisif dans cette néfaste campagne d’un mois ! Les 130,000 hommes partis de Châlons gagnant assez tôt Montmédy et livrant une bataille heureuse à l’armée prussienne avant l’arrivée du prince royal, la jonction de Mac-Mahon et de Bazaine s’accomplissant et rendant l’ascendant à notre drapeau sur la Meuse et sur la Moselle, tout pouvait changer de face. Les Prussiens, au lieu de nous accabler du poids de leurs masses, étaient surpris eux-mêmes, menacés dans leurs communications et dans leur retraite. Cette tentative était-elle irréalisable ? devait-elle fatalement échouer ? ou bien y a-t-il eu des pertes de temps, des hésitations dans les mouvemens, des conflits de directions ? Le général Montauban, à ce qu’il paraît, était seul d’avis de pousser à fond et sans perdre un instant sur Metz ; d’autres, prudemment préoccupés du caractère nécessairement défensif que devait prendre la campagne, s’inquiétaient de cette marche audacieuse, au bout de laquelle ils n’entrevoyaient que désastres, et auraient voulu que Mac-Mahon revînt sous Paris avec ses forces intactes pour attendre les Prussiens de pied ferme. Toujours est-il que l’opération a dû inévitablement se ressentir de ces contradictions, que l’armée française, au lieu de s’avancer sur Metz, s’est trouvée arrêtée entre Sedan et Montmédy, et là s’est accomplie la tragédie funèbre. Pendant trois jours, on s’est battu. Tandis que Bazaine essayait vainement de se frayer un chemin de son côté, Mac-Mahon avait affaire aux Saxons, aux Bavarois, aux Prussiens du prince Frédéric-Charles, puis en définitive au prince royal lui-même, dont les têtes de colonnes étaient déjà en Champagne, et qui s’était replié en toute hâte aussitôt qu’il avait appris le mouvement de l’armée de Châlons. Le premier jour, les divisions du général de Failly se laissaient surprendre encore une fois, et se voyaient culbutées avant de pouvoir faire face à l’ennemi ; le second jour, l’avantage semblait nous rester, on avait regagné du terrain ; le troisième jour, l’armée française, déjà exténuée par les précédens combats, se trouvait encore aux prises avec les masses prussiennes augmentées des forces du prince royal, et après une lutte acharnée de douze heures elle se rejetait confusément dans la place de Sedan, sans s’apercevoir qu’elle allait d’elle-même s’enfermer dans une prison d’où elle ne pourrait plus sortir.

Pendant la nuit en effet, le cercle de fer se rétrécissait autour de Sedan, l’artillerie prussienne couvrait les hauteurs environnantes. Dans la ville, il n’y avait ni munitions ni vivres ; l’armée, désorganisée et démoralisée, était hors d’état de combattre. Le maréchal Mac-Mahon avait été blessé dès les premières heures du troisième jour, et le général de Wimpfen, arrivé à peine de la veille, se trouvait investi à l’improviste du commandement supérieur au milieu d’une déroute. Que faire en cette extrémité ? S’ouvrir un passage à tout prix, dût-on y périr jusqu’au dernier : on en eut l’idée, il fallut y renoncer ; il ne se trouva que 2,000 hommes de bonne volonté pour tenter l’aventure. Attendre la destruction dans des murs sans défense possible, c’était se résigner à un massacre inutile. Capituler, les chefs militaires ou du moins quelques-uns résistaient jusqu’au dernier moment à cette cruelle pensée ; mais déjà toute délibération était parfaitement superflue, puisque l’empereur, qui était, lui aussi, à Sedan, venait de rendre son épée au roi de Prusse, et écrivait au général de Wimpfen pour lui faire un devoir de rester à son poste, de ménager à ses troupes une « capitulation honorable ! » Cette « capitulation honorable, » c’était la reddition de 40,000 hommes pour ne pas dire plus, de 400 pièces de canon, de tout un matériel. Voilà ce qui restait de la grande opération tentée pour aller au secours du maréchal Bazaine : un empereur fugitif ou plutôt prisonnier, allant faire la conversation avec le roi Guillaume et M. de Bismarck avant de partir pour un château près de Cassel, une armée tout entière prise d’un coup de filet, et le grand fait moral d’une capitulation sans précédent, qui semble résumer toutes les tristes fatalités de la guerre, telle qu’elle avait été conduite jusqu’ici ! Ce n’est point assurément notre armée qu’il faut accuser, elle s’est presque toujours battue un contre trois et quelquefois un contre cinq, elle a été stoïque, cette armée, jusque dans ses plus pénibles détresses, même en ayant l’instinct des fausses combinaisons, des imprévoyances dont elle était la victime, et, lorsqu’elle s’est sentie sous une main vaillante comme celle du maréchal Bazaine, lorsqu’elle a pu marcher avec confiance, elle a bien montré qu’elle ne capitulait pas. Ce qu’il y a de caractéristique dans cette catastrophe de Sedan, c’est qu’elle apparaît comme le couronnement sinistre de toute une phase de la guerre ; elle est comme la continuation et le dénoûment des mêmes fautes, des mêmes procédés conduisant à des désastres qui vont en grandissant.

Suivez du regard cette courte campagne qui recommence à Châlons pour se terminer à Sedan, vous y retrouverez encore une fois tout ce qui a signalé ces tristes débuts d’une lutte gigantesque, les surprises incessantes, les vices d’organisation, les incertitudes de direction, les commandemens de faveur obstinément maintenus. Rien n’est changé, on va comme si l’on n’avait pas reçu les plus dures leçons, on n’en fait ni plus ni moins. Qui commande réellement ? est-ce le maréchal Mac-Mahon, est-ce l’empereur ? On ne le distingue pas, tant le malheureux maréchal subit visiblement des influences dont il est la première victime. Ce n’est pas une organisation, c’est le désarroi éclatant sous toutes formes, dans les mouvemens militaires aussi bien que dans l’action administrative ; mais ce ne sont là que des détails, il faut évidemment remonter plus haut. La vérité est que cette guerre de 1870, où l’on s’est étourdiment engagé, n’est que la grande et redoutable liquidation d’un système politique qui a eu pour effet d’émousser en quelque sorte tous les ressorts de l’organisme français, à commencer par l’armée elle-même, d’infiltrer l’incurie et l’esprit de gaspillage dans nos affaires. L’action a été lente, inaperçue, elle n’a pas été moins terrible. Au lieu d’entretenir parmi nos officiers une émulation virile, le goût d’une instruction sérieuse, on a développé des habitudes de frivolité et de favoritisme. On a voulu des dévoûmens complaisans, non des services rendus au pays. On a fait des expériences et modifié des uniformes ; on a tout sacrifié à l’apparence, aux dehors, au faste, sans songer à ce qui pouvait assurer une bonne et forte constitution de notre armée. En tout, on a négligé l’essentiel et le solide. Il y a trois ans à peine, lors de la dernière exposition, on donnait une médaille à une carte d’état-major, fort belle en effet, mais que les Prussiens connaissent mieux que nous, que nos généraux n’étudient même pas, puisqu’ils en font si peu d’usage, puisqu’ils ont l’air si peu familiers avec le terrain sur lequel ils opèrent. Pendant longtemps, on était satisfait et suffisamment flatté, pourvu qu’on pût ouvrir les portes de nos établissemens à tous les officiers étrangers. Nous ne serions pas étonnés que le général de Moltke connût merveilleusement les positions de Paris depuis cette visite fameuse de 1867 où on le conduisait partout, et où les officiers du roi Guillaume payaient l’hospitalité qu’ils recevaient à l’Elysée en se moquant de notre armée après une splendide revue. Voilà le résultat. Certes depuis longtemps, depuis quatre ans surtout, on n’a pas marchandé les ressources pour élever notre puissance militaire au rang où elle devait être dans la situation de l’Europe. À quoi ont servi ces immenses budgets que des considérations patriotiques pouvaient seules faire accepter ? Que sont devenus ces emprunts des dernières années, ces allocations croissantes qui avaient une destination toute nationale, et qu’on ne pouvait détourner sans trahir les intérêts les plus sacrés du pays ? Comment se fait-il que, lorsque le jour décisif est venu, on n’ait pu envoyer à la frontière que 200,000 hommes, et qu’après ce grand effort on ait eu l’air de ne plus savoir où trouver le reste de l’armée, que des régimens d’artillerie n’aient pu fournir que des batteries incomplètes, et que tout fût à l’avenant ? C’est là pourtant ce qu’il faudrait savoir quand on aura retrouvé quelque sang-froid.

Qui n’aurait cru à une puissante organisation militaire ? On y croyait si bien qu’on s’en faisait une arme contre nous ; on voit aujourd’hui ce qu’elle était. Certainement nous ne voulons pas dire qu’un système quelconque, si obstiné et si imprévoyant qu’il se soit montré, ait pu tarir la vitalité de la France ; il en a du moins désastreusement abusé, il n’a rien organisé, il n’a pas su même se tenir prêt à réparer le mal qu’il avait fait par ses complicités dans de périlleuses transformations de l’Europe. Non, il n’a pas tué la France, parce qu’on ne tue pas une nation si vivace ; il l’a pour ainsi dire disloquée comme on démonte une machine qui perd sa puissance dès que les ressorts cessent de se coordonner, et c’est ainsi qu’on s’est trouvé en présence de ce phénomène étrange, douloureux : un pays en pleine force, regorgeant par le fait de ressources de toute sorte et se débattant vainement contre une invasion odieuse parce que ceux qui étaient chargés de le conduire ont abusé de ce qui pouvait assurer sa défense morale et matérielle. Voilà ce que signifiait cette malheureuse capitulation de Sedan, rançon de tout un passé d’incurie. Militairement, la vérité de la situation éclatait avec une trop saisissante évidence : le maréchal Bazaine restant désormais cerné sous les murs de Metz, il n’y avait plus d’armée d’opération, et rien ne pouvait plus arrêter les Prussiens sur le chemin de Paris. Politiquement, c’était par la force même des choses la déchéance du système qui avait amené ce résultat en y trouvant sa propre expiation, et c’était si bien l’irrésistible conséquence des événement que le jour où se répandait dans Paris cette tragique nouvelle de la destruction ou de la captivité d’une armée il ne restait plus même un défenseur à ce régime marqué du stigmate d’une capitulation. En un instant, par une sorte de mouvement instinctif dont tout le monde a été plus ou moins complice, la révolution a été consommée sans conflit, sans effusion de sang. Le corps législatif, envahi par les masses populaires, n’avait pas même le temps de poursuivre la délibération commencée sur cet interrègne qui venait de s’ouvrir. L’empire n’existait plus, et par le fait le seul pouvoir resté debout, c’était un gouvernement provisoire formé de tous les députés élus à Paris, allant, selon la tradition, à l’Hôtel de Ville, où il ramenait la république exilée depuis vingt ans.

Après cela, nous en convenons, ce n’est pas un mouvement des plus réguliers, quoiqu’il eût en sa faveur ce qui fait les révolutions légitimes, la nécessité pressante et invincible. C’est toujours évidemment, une chose dangereuse que les violations des assemblées, ces coups d’état de la multitude alternant avec les coups d’état des dictateurs. N’aurait-il pas mieux valu que le nouveau gouvernement sortit d’une délibération du corps législatif, que la révolution s’accomplît en quelque sorte par la force légale, par la déclaration de vacance du pouvoir ? M. Gambetta, avec son tact supérieur, le sentait bien lorsqu’il s’efforçait de contenir la foule et de faire respecter la liberté des délibérations parlementaires. Certainement la proposition que M. Thiers avait faite et qui tendait au même but par une autre voie, dont le résultat était une révolution nécessaire sanctionnée par les représentans légaux du pays, cette proposition suffisait sans rien compromettre, et au fond la république elle-même était peut-être la première intéressée à ne point trop se hâter de saisir cette redoutable occasion qui s’offrait à elle ; mais ce n’est plus de cela qu’il s’agit. L’essentiel était qu’il se formât aussitôt un gouvernement patriotique animé de la pensée du pays, représentant la France devant l’ennemi qui s’approche. Ce gouvernement, né des circonstances les plus extraordinaires, à la fois parisien et national, existe aujourd’hui, et il se résume dans quelques noms faits pour parler à l’opinion, le général Trochu, qui représente particulièrement tout ce qui est action militaire, M. Jules Favro, qui s’est chargé de notre diplomatie dans ces cruels momens, M. Gambetta, qui a pris la direction du mouvement intérieur, M. Ernest Picard, qui a dans les mains le nerf de la guerre, les finances. Ce gouvernement, par une inspiration heureuse, a pris le plus beau nom dont on pût se couvrir en ce moment ; il s’est appelé, il s’appelle le gouvernement de la défense nationale, et si l’on a pu dire autrefois avec un ingénieux bon sens que la république était ce qui nous divisait le moins, la défense nationale est un de ces mots d’ordre faits pour rallier bien plus sûrement encore toutes les volontés, tous les dévoûmens, toutes les coopérations. Le patriotisme a le privilège de faire pâlir toutes les vaines querelles, d’élever les âmes au-dessus des passions vulgaires, et M. Henri Rochefort lui-même qui, comme, député de Paris, est passé de la prison ou il était encore à l’Hôtel de Ville, M. Henri Rochefort a montré du premier coup qu’il savait avoir le simple courage du bon sens dans le tumulte d’une révolution. M. Henri Rochefort a été un patriote avant d’être un républicain. La république elle-même d’ailleurs n’a plus rien d’extraordinaire dans l’état de la France. Depuis longtemps, les expériences coûteuses ont dû nous guérir de la passion de remettre sans cesse nos affaires entre les mains de ceux qui prétendent nous sauver. Que la république sauve le pays et qu’elle se fonde ! nous ne lui demandons qu’une chose, c’est d’être la liberté pour tous, la garantie du droit, le bien de tout le monde, non l’œuvre exclusive d’un parti.

Qu’on ne dispute donc plus sur des mots ; qu’on ne marchande pas aux hommes de l’Hôtel de Ville le droit qu’ils ont pris de se jeter sur le gouvernail dans la tempête. De quelque façon que la chose soit arrivée, ils sont au pouvoir, ils représentent la France devant l’ennemi qui s’approche d’heure en heure, devant l’Europe stupéfaite de ces terribles événemens qui se précipitent. Tout est là ; aujourd’hui il n’y a plus qu’un intérêt souverain, impérieux : repousser l’ennemi et faire face devant le monde. C’est là le double rôle que le gouvernement doit remplir dans son action intérieure comme dans son action extérieure. Sans doute, c’est une situation extrême et pleine de périls ; d’affreux malheurs sont arrivés, toute une partie de la France est livrée à l’invasion méthodiquement dévastatrice qui s’avance. Une de nos armées est détruite ou traînée en captivité au fond de l’Allemagne ; l’autre, malgré sa vaillance, n’a pu jusqu’ici rompre les lignes qui la tiennent enfermée sous le canon de Metz. Rien ne s’oppose à la marche de l’armée prussienne, qui est signalée de tous côtés autour de Paris ; mais c’est là justement la question : c’est à Paris que se concentre désormais la défense nationale, le salut de la France, et les chefs de l’invasion allemande se font une étrange illusion, s’ils croient avoir facilement raison de la grande cité armée pour son indépendance et pour l’inviolabilité de ses foyers.

Les Prussiens peuvent s’avancer, ils peuvent se promettre de nous cerner ou d’enlever nos remparts par quelque gigantesque effort, par une de ces surprises qui sont dans leur tactique ; ils trouveront une population tout entière qui les attend résolue, indignée, et qui leur prépare à son tour une de ces formidables surprises dont parlait l’autre jour le général Trochu dans une de ses proclamations. Paris approvisionné, armé, cuirassé, transformé en un immense camp tout hérissé de fer et de feu, Paris est tout prêt à se défendre, et puisque le roi Guillaume, dans l’ivresse de sa victoire, a voulu venir jusque sous nos murs, il saura ce que c’est que s’attaquer à une ville où palpite l’âme de la France, où sont concentrés tous les moyens de résistance et d’action. Ces quelques jours qui se sont écoulés depuis le 4 septembre n’ont point été perdus en effet. Plusieurs corps intacts de notre armée ont pu refluer vers Paris et ont recueilli déjà dans leurs rangs tout ce qui a échappé au désastre de Sedan. Ralliée, recomposée et massée sous nos murs, cette armée est prête à s’élancer partout où le péril l’appellera. De tous les points de la France, la garde mobile est accourue pleine de résolution et d’entrain, et la garde nationale parisienne, formée de tout ce qui peut porter le mousquet, est maintenant armée pour le combat. Ce n’est certes pas un coup de main, si audacieux, si puissamment organisé qu’il puisse être, qui triomphera de ces masses enflammées de passion patriotique ; ce sera une défense opiniâtre, acharnée, disputant pied à pied le terrain. Les exemples qu’ont donnés de petites places comme Phalsbourg et Toul, de malheureuses villes comme Strasbourg, Paris les renouvellera, et pendant ce temps des armées nouvelles dont les élémens sont tout trouvés, puisque les contingens existent, ces armées se formeront, se réuniront sur la Loire et pourront entrer en campagne ; notre matériel sera reconstitué. Les corps francs qui se multiplient iront harceler l’ennemi. On a cru que la guerre était finie ; c’est maintenant peut-être qu’elle commence, en changeant de caractère, en devenant la lutte à outrance d’une nation pour son indépendance et son intégrité.

L’essentiel est que le gouvernement de la défense nationale, puisqu’il s’appelle ainsi, mérite ce beau nom qu’il a pris en s’élevant à la hauteur de cette crise suprême qu’il n’a pas créée, dont il a reçu le terrible héritage, mais à laquelle il est aujourd’hui en devoir de faire face. Ce n’est plus le moment, en vérité, de perdre son temps à renouveler le personnel des fonctionnaires, de s’embourber dans toutes les routines administratives ou révolutionnaires, il n’y a qu’une marche à suivre : organiser l’action du pays, envoyer au besoin dans les départemens des agens résolus et vigoureux dont le patriotisme soit le seul mot d’ordre, faire appel à toutes les initiatives, à toutes les bonnes volontés, aux activités individuelles, à l’industrie privée, qui peut être si puissante et si efficace pour les armemens, pour la reconstitution de notre matériel ; mais il ne faut pas croire que tout cela puisse se faire sérieusement dans la confusion et le désordre, c’est au contraire par une impulsion nette et sûre, par un ordre énergique, par une fermeté décisive, qu’on peut seulement tirer du pays tout ce qu’il contient de forces et de ressources.

Ce qu’il faut aussi avoir sans cesse en vue, c’est d’éviter tout ce qui pourrait jeter l’incertitude dans les esprits et altérer cette union patriotique à laquelle on était convenu de subordonner tout le reste dans les derniers jours du régime déchu, et qu’on doit à bien plus forte raison s’efforcer de maintenir dans les conditions plus extrêmes où nous nous trouvons placés. Comment veut-on que cet élan national garde sa vertu et son efficacité au milieu de faits comme ceux qui se passent à Lyon ? Dans cette grande ville il y a en vérité deux pouvoirs, un comité de salut public qui exerce une dictature allant jusqu’à l’incarcération des citoyens — et un préfet, esprit élevé et sérieux, M. Challemel-Lacour, qui serait certainement aujourd’hui le meilleur guide des populations. Rien ne serait plus propre à paralyser le mouvement patriotique des esprits, si cela devait continuer. Le gouvernement, nous en sommes convaincus, est le premier à le sentir. Bien des mesures qu’il a prises portent la marque d’un véritable esprit de modération et de prévoyance, d’une réelle droiture politique. La dictature que les circonstances ont jetée dans ses mains, il l’exerce avec un sentiment élevé de sa responsabilité, avec une visible préoccupation de tous les intérêts supérieurs. Il comprend qu’il ne peut rien que par le concours de tous, par l’assentiment moral des populations, et le gage le plus significatif qu’il ait pu donner de sa déférence pour la volonté du pays, c’est le décret par lequel il en appelle au suffrage universel en fixant au 16 octobre l’élection d’une nouvelle assemblée constituante. Que se passera-t-il d’ici au 16 octobre ? les élections seront-elles possibles partout ? N’importe, c’est le pays appelé dès ce moment à se prononcer sur ses intérêts les plus vitaux, sur ses destinées si éprouvées. C’est un de ces actes, une de ces manifestations, si l’on veut, qui caractérisent la politique du gouvernement à l’intérieur, et en même temps, il ne faut pas s’y tromper, c’est pour lui une force de plus dans son action à l’extérieur, dans son attitude vis-à-vis de l’Europe et du monde.

Ce que le gouvernement veut être au dedans, le décret sur les élections le dit donc avec clarté et avec honnêteté ; c’est un gouvernement d’union et de défense nationale, réservant la juridiction souveraine du pays appelé à se constituer lui-même. Ce qu’il veut être diplomatiquement, M. Jules Favre l’a dit, il y a quelques jours, dans une circulaire qui est un vrai manifeste d’une ferme et droite élévation. Sans doute il y a pour un pays d’étroites et indéclinables solidarités entre les gouvernemens qui se succèdent. C’est l’empire qui a créé la situation actuelle, c’est le nouveau gouvernement qui recueille cette situation et qui est bien obligé d’en porter le poids jusqu’au bout. Il n’est pas moins vrai que les circonstances ont changé singulièrement. La France aujourd’hui, après la révolution qui s’est accomplie le 4 septembre, la France est entrée dans une voie nouvelle, et celui qui a cru exprimer la pensée intime de son pays en s’efforçant de détourner la guerre avant qu’elle n’eût éclaté, M. Jules Favre, n’a eu ni à se désavouer lui-même, ni à s’abaisser en déclarant que la paix est le vœu de la France. Seulement il est bien clair que cette paix, dont on avoue tout haut la pensée devant le monde, n’est possible qu’à des conditions honorables et équitables que M. Jules Favre au reste a résumées en deux mots : pas un fragment de notre territoire, pas une pierre de nos forteresses. — Il faut que la France sorte intacte de l’épreuve effroyable où elle est engagée, intacte dans son honneur et dans sa dignité. Veut-on la paix, a-t-on voulu seulement se prémunir contre les pensées de conquête dont on supposait le dernier gouvernement animé, qu’on le dise ; cette paix est possible, les conquêtes ne sont plus de saison, et nous persistons à croire que, même sous le dernier gouvernement, même en cas de victoire, l’opinion aurait été assez puissante pour arrêter toute velléité de ce genre, tant elle était peu portée à des conquêtes au détriment des droits des autres peuples. Veut-on pousser la France à bout en la menaçant d’une de ces atteintes qui ne se pardonnent pas, soit ; mais alors c’est la guerre à outrance, la lutte désespérée pour la nationalité, une déclaration de haine entre deux races, et ceux qui, dans une bouffée d’orgueil et d’ambition, auront voulu pousser cet implacable duel jusqu’au bout en porteront éternellement la responsabilité devant Dieu et devant le monde, M. Jules Favre a raison de le dire dans un mouvement de saisissante éloquence.

Lorsque le roi Guillaume de Prusse entrait en France, il y a déjà plus d’un mois, conduit par la fortune des combats, il déclarait avec une certaine ostentation qu’il venait faire la guerre à l’empereur, non à la nation française avec laquelle la nation allemande désirait vivre en paix. Depuis cet instant, le prince royal a parlé à peu près dans le même sens à Nancy. Eh bien ! l’empereur est dans les mains du roi de Prusse, la France ne songe vraiment ni à le racheter ni à le disputer aux Allemands. Voilà, ce nous semble, le moment de savoir ce qu’il y avait de vrai dans ces déclarations de désintéressement par lesquelles on ouvrait la guerre, et que M. Jules Favre invoque aujourd’hui dans son manifeste. Voilà bien l’heure favorable pour jeter entre les deux peuples une parole de concorde et de paix.

Malheureusement on n’en est pas là, et M. Jules Favre lui-même sans doute n’en est pas à se méprendre sur la valeur de ces protestations pacifiques avant la victoire. La Prusse, n’a pas coutume de se nourrir de pure gloire, et jusqu’ici elle n’a pas donné l’exemple de ces coups de théâtre de magnanime modération. Ce qu’elle a dit il y a six semaines était bon pour la circonstance ; ce qu’elle poursuit aujourd’hui, c’est le rêve d’un orgueil exalté par la victoire. Elle se flatte de venir chercher la paix à Paris, vaincu par les armes ; elle veut enlever à la France la Lorraine et l’Alsace, dont la possession rentre évidemment tout à fait dans le programme de la mission historique de l’Allemagne. C’est fort bien, la force a ses ivresses ; tant qu’elle ne rencontre pas l’obstacle qui doit l’arrêter, elle croit que tout lui est permis. La Prusse dira qu’elle est victorieuse, que rien jusqu’ici n’a pu résister à ses armes, et qu’elle a bien le droit de réclamer le prix de ses victoires. Mon Dieu ! l’empereur Napoléon Ier était, lui aussi, victorieux lorsqu’il abattait d’un seul coup la Prusse à Iéna et qu’il dépeçait ses provinces. L’empereur Napoléon a disparu, et la Prusse, si démembrée qu’elle fût, ne s’est pas moins reconstituée pour retrouver avec le temps une fortune inattendue : les abus de la force ont de ces inévitables retours.

Franchement, et sans même nous souvenir qu’il s’agit de nous, est-ce bien sérieusement qu’on prétend fonder la paix sur l’humiliation de Paris et sur le démembrement de la France ? Mais d’abord Paris n’est pas encore tombé, que nous sachions, aux mains du vainqueur ; il attend la bataille sans s’inquiéter du nombre de ceux qui le menacent. Paris dût-il avoir le malheur de succomber, ce qui n’est point certes dans les prévisions du moment, il n’aurait pu dans tous les cas être enlevé qu’au prix de torrens de sang allemand, versés pour la satisfaction d’un orgueil de conquérant. Et quand Paris en serait venu à cette extrémité, ce serait la France entière qui se lèverait pour continuer la lutte. Admettez, si vous voulez, cette hypothèse désespérée d’une France abattue à ce point qu’elle fût obligée de subir la loi du vainqueur, de souscrire à ses conditions, croit-on par hasard que ce serait la paix ? Mille fois non. La Prusse aurait creusé un abîme entre les deux peuples, elle aurait semé sur son passage une haine inextinguible dont se nourriraient des générations entières. La France, si dure que fût la loi qu’on aurait momentanément le pouvoir de lui imposer, resterait la France ; elle se ramasserait en elle-même jusqu’au jour d’une suprême et furieuse revendication.

La paix ainsi comprise ne serait pas évidemment la paix pour bien des raisons, et elle ne serait pas même la sûreté pour l’Allemagne. C’est là pourtant le prétexte sous lequel se cachent les appétits d’envahissement. Il faut, dit-on, que l’Allemagne prenne ses précautions défensives ! Le moment est en vérité bien choisi pour invoquer de tels argumens. Eh bien ! supposez tout cela. L’Alsace et la Lorraine sont violemment annexées à l’Allemagne à la suite de défaites nouvelles de la France. Pense-t-on qu’il suffise de rappeler à ces provinces qu’elles ont une origine germanique ? se figure-t-on qu’elles s’abandonnent tranquillement à leurs dominateurs ? La Prusse elle-même constate chaque jour les hostilités qu’elle rencontre dans les populations ; elle fusille de malheureux paysans, et l’autre jour encore, auprès de Sedan, pour punir des gardes nationaux de s’être défendus, elle a brûlé un village avec les femmes, les enfans et les vieillards. De deux mille habitans, il en est resté trois cents, c’est M. le duc de Fitz-James qui l’atteste.

Croit-on maintenant que ces provinces soient faciles à réconcilier ? Elles ne resteront pas seulement françaises par le cœur, elles le seront par le souvenir du mal qu’on leur a fait. Elles seraient pour l’Allemagne bien plus qu’une Venise toujours agitée. Ce n’est pas tout, en poussant jusqu’au bout cette âpreté d’ambition, la Prusse aurait rendu un triste service à l’Allemagne ; elle dénaturerait entièrement son esprit et son rôle dans le monde ; elle en ferait une puissance qui représenterait désormais la force et la conquête dans l’Europe moderne. Les rôles seraient singulièrement changés. Ce que Napoléon a été au commencement du siècle, l’Allemagne le serait aujourd’hui ; elle serait une menace permanente pour tous. Voilà la paix qu’on préparerait, et qui serait assurément aussi funeste à l’Allemagne qu’à la France. Ce serait tout au plus une trêve agitée, pleine de ressentimens toujours prêts à éclater. La civilisation se verrait détournée de son cours. Les uns resteraient armés pour assurer leurs conquêtes ou pour les étendre, les autres s’armeraient pour se défendre. La violence pénétrerait partout, et pour longtemps, à coup sûr, toutes les idées de droit, d’équité, de progrès moral disparaîtraient dans un tourbillon de feu et de sang. Nous avons donc le droit de dire que le moment est décisif, non pas tant pour la France seule que pour la civilisation tout entière, dont les destinées ne sauraient être interrompues par des déchaînemens incessans de l’ambition et de la force. Au fond, c’est la vraie question que M. Jules Favre a posée dans son manifeste lorsqu’il a placé la Prusse dans l’alternative de s’arrêter, si elle n’a porté dans la guerre qu’une pensée de défense, ou de dévoiler des vues ambitieuses qui donneraient évidemment un caractère nouveau et plus redoutable à la guerre actuelle.

Maintenant comment retrouver les conditions d’une paix possible au milieu de toutes ces passions frémissantes et des nouveaux combats qui se préparent ? Évidemment le bruit des armes étouffe pour le moment toute pensée de conciliation. Les Prussiens s’avancent sur nous, et Paris se dispose à se défendre, confiant dans sa force morale autant que dans ses forces matérielles, s’exaltant à l’espérance virile de voir l’orgueil prussien expirer sur ses remparts. S’il faut encore des chocs meurtriers, d’horribles effusions de sang, il y en aura indubitablement ; tout se prépare pour cela. Si meurtrie qu’elle ait été jusqu’ici, la France ne sera point inégale à son destin. Quand tout s’agite ainsi à l’approche de nouvelles convulsions de la guerre, ce n’est pas, nous en convenons, une œuvre facile de chercher la paix, et l’Europe, qui aurait pu jouer un rôle utile, ne semble pas encore revenue de la stupéfaction où l’ont plongée les événemens. Que pourrait-elle faire ? Elle ne le sait pas elle-même ; elle a des impressions, des agitations, des velléités, des craintes ; en réalité, elle n’a rien fait jusqu’à présent, elle n’est pas arrivée à donner une forme à ses pensées ; elle se recueille, les événemens deviendront ce qu’ils pourront.

Pourquoi ne pas dire le mot ? L’Europe, depuis le commencement de la guerre, n’a eu que des sentimens assez douteux pour la France, et quand sont venus nos premiers désastres, elle n’a pas été trop fâchée de ce mécompte infligé à notre orgueil. Évidemment elle ne nous portait que peu d’intérêt, et si quelques-uns faisaient exception, c’était en vérité de leur part un intérêt très platonique, peu soucieux de se manifester d’une manière active. Depuis quelques jours, il est vrai, depuis que l’empire a disparu, ces sentimens se sont un peu modifiés. Notre gouvernement a été aussitôt reconnu par quelques puissances. On nous a adressé des témoignages de sympathie auxquels M. Jules Favre a répondu avec un courtois empressement. Au total, il y a dans l’air un léger souffle ; redevenu favorable à la France. Il n’est pas moins certain cependant que la France fera bien de compter sur elle-même, peu sur les autres.

À vrai dire, l’Europe ne saurait, longtemps s’y méprendre, elle doit s’apercevoir que dans cette lutte, malgré tout, ce qu’on peut faire pour obscurcir les situations, c’est la France qui représente l’intérêt européen, c’est la Prusse qui est certainement la puissance la plus menaçante pour toutes les sécurités. M. de Bismarck a beau rassurer ses bons amis, les Anglais en leur garantissant qu’il n’a aucun mauvais dessein sur la Hollande, il y a évidemment une force des choses qui entraîne la Prusse, enivrée par ses victoires inattendues. Aujourd’hui ce serait la Lorraine et l’Alsace, si on la laissait faire ; demain ce seraient les provinces allemandes de L’Autriche ; plus tard, aussi tard que possible si l’on veut, les provinces baltiques de la Russie. Pourquoi pas ? Est-ce que la mission historique de L’Allemagne ne s’étend pas à tout ce qui est de langue allemande, d’intérêt allemand ? Le mouvement a commencé par le Slesvig, il se propagera infailliblement jusqu’à la reconstitution de l’empire germanique. Le roi Guillaume n’a qu’à faire un geste pour se faire couronner empereur d’Allemagne, et celui-là est un peu plus dangereux que cet autre empereur qu’il vient d’envoyer à Cassel.

La reconstitution d’un empire féodal et militaire au centre du continent, est-ce là ce que veut l’Europe ? Non sans doute. Pourquoi dès lors ne point agir conformément à cette pensée ? Malheureusement elle ne semble pas en être encore là. Chacun voudrait peut-être faire quelque chose, et en définitive on ne parvient pas à s’entendre. L’Angleterre oublie un peu que la France a été son alliée dans la guerre et dans la paix, et recule visiblement devant une action quelconque. Elle ne veut point s’engager dans une voie qui, selon elle, serait sans issue. Intervenir par des paroles, par des suggestions, ce serait probablement inutile, aller jusqu’à une médiation armée, l’Angleterre ne saurait s’y résoudre ; elle n’a point d’armée à envoyer sur le continent, et sa flotte ne servirait à rien. Elle se retranche donc jusqu’ici dans une réserve qui n’est peut-être pas sans influence, sur l’attitude des autres, puissances. L’Autriche se sent menacée ; elle comprend bien que tous ses intérêts sont avec la France ; mais elle a été visiblement déconcertée par la précipitation des événemens, et aujourd’hui d’ailleurs elle est retenue par la circonspection anglaise. La Russie, qui, au début de la guerre était assez naturellement favorable à la Prusse, s’est montrée dans ces derniers temps plus sympathique pour la France ; elle a commencé à réfléchir, elle a paru, plus que les autres puissances, disposée à prendre un rôle actif. Il reste à savoir sous quelle forme et dans quelle mesure peut se manifester ce retour de bonne volonté. L’Italie n’aurait pas demandé mieux sans doute que de prouver d’une manière efficace qu’elle se souvenait de ce que la France a fait pour elle, et il y a au-delà des Alpes, nous ne l’ignorons pas, bien des esprits généreux qui souffrent comme de leurs propres blessures des épreuves auxquelles notre pays a été soumis ; mais l’Italie a songe à tirer parti des circonstances en allant occuper Rome. Déjà son armée a passé la frontière du petit état pontifical, un plénipotentiaire, M. Ponza di San Martino, a été envoyé à Rome, auprès du pape, pour lui faire des propositions de nature à sauvegarder la souveraineté spirituelle du saint-siège. Que le pape accepte ou qu’il n’accepte pas, la question ne semble pas moins toucher à un dénoûment que les délibérations du concile ont moralement préparé, que la guerre actuelle aura rendu immédiatement possible. Rome capitale ne sera plus un vain mot, et le cabinet de Florence sera certainement peu dérangé dans ses combinaisons. L’Italie peut marcher ; nous ne lui en voulons pas de profiter des circonstances et de faire ses affaires ; cependant l’Italie, moins que toute autre puissance assurément, peut oublier que ses intérêts de sécurité et d’avenir sont liés à ceux de la France.

Au fond, chez toutes les puissances, chez tous les peuples, il y a des préoccupations croissantes, des velléités sympathiques, encore peu d’action. Et maintenant M. Thiers, qui dans les circonstances actuelles n’a pas voulu refuser ses services au gouvernement de la défense nationale et qui vient de partir pour Londres, d’où il doit se rendre à Vienne et à Saint-Pétersbourg, M. Thiers réussira-t-il à donner un caractère plus décidé à toutes ses bonnes intentions jusqu’ici inutiles ? Parviendra-t-il à rassembler tous les fils d’une grande négociation ? Certes de tous les contemporains qui peuvent aujourd’hui servir la France, M. Thiers est celui dont la parole peut exercer le plus d’autorité. Nul plus que lui n’a l’expérience des hommes et des grandes affaires du continent ; nul n’a donné plus de gages au pays, au droit et à la paix. Il parlera de la France comme il en doit parler, il ne parlera que de la paix qui pourra être acceptée sans faiblesse. Ce qui sera possible, il le fera bien sûrement ; dans tous les cas, le meilleur moyen de doubler son autorité morale, de l’aider dans sa diplomatie, c’est de combattre, c’est de montrer demain sous Paris que la France est digne d’une paix qu’elle pourra avouer devant ses amis et devant ses ennemis.


CH. DE MAZADE.