Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1900

Chronique n° 1644
14 octobre 1900


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.


À l’intérieur, la dernière quinzaine a appartenu au parti socialiste et collectiviste. Il a tenu deux Congrès, l’un international et l’autre national : mais, à dire vrai, cette différence n’a guère été que pour la forme, car dans le premier Congrès aussi bien que dans le second, ce sont surtout les affaires françaises qui ont été discutées. Le reste a paru relativement négligeable. Nous ne voulons pas dire par-là que tout le monde ait été satisfait de cette espèce d’accaparement de l’intérêt par le collectivisme français ; non, certes ; certaines délégations étrangères ont paru fatiguées et même excédées de nos querelles de famille ; mais, bon gré, mal gré, le Congrès international a dû consacrer la plus grande partie de son temps à rechercher qui est-ce qui avait raison et qui est-ce qui avait tort parmi les socialistes français. Il aurait probablement aimé mieux s’en dispenser : ni M. Jaurès ni M. Guesde ne lui ont permis de se réfugier dans l’abstention. Le Congrès s’en est tiré à la manière des oracles. Il a décidé que M. Guesde avait raison, en principe, mais qu’il n’était pas impossible que M. Jaurès eût raison en fait. Sachons-lui gré de cette réserve. De quoi s’agissait-il, en effet ? De savoir si M. Millerand avait bien ou mal fait d’entrer dans un ministère bourgeois. C’est une question que nous sommes prêts à discuter avec nos compatriotes quels qu’ils soient, sans nous arrêter à leurs opinions politiques, économiques ou sociales ; mais il y a quelque chose de pénible à entendre des Prussiens, des Italiens ou des Polonais opiner dans une affaire qui ne les regarde pas. Au surplus, le Congrès a préféré ne pas se prononcer clairement, en quoi il a montré plus de tact et de réserve que le socialisme français qui avait voulu l’obliger à le faire.

Nous n’analyserons pas son œuvre : les limites d’une chronique n’y suffiraient pas. Le côté politique et le plus général de la question est le seul qui nous occupe aujourd’hui. Le parti socialiste est en pleine évolution, en France et partout. Les motifs en sont complexes. M. Jaurès a cherché à faire croire que le phénomène était dû chez nous à ce que nous étions en république ; mais cela n’est pas bien sûr, et on lui a répliqué aussitôt en citant la Belgique. On aurait pu citer aussi l’Allemagne et l’Angleterre. La différence véritable entre nous et les autres est peut-être dans le fait que nous pratiquons le suffrage universel depuis plus longtemps : le suffrage universel à tous les degrés de l’échelle politique, à partir des conseils municipaux jusqu’aux plus hautes assemblées parlementaires. Il en est résulté pour le parti socialiste une facilité plus grande à entrer dans les pouvoirs publics, et une tentation à laquelle nous sommes surpris qu’il n’ait pas cédé plus tôt. Il a cru longtemps qu’il ne pouvait réussir que par l’emploi de la force révolutionnaire. Mais depuis, il s’est engagé sur le terrain électoral et, grâce à l’appel qu’il adressait aux appétits, en même temps qu’aux apparences scientifiques par lesquelles il séduisait les esprits superficiels, il y a obtenu d’assez nombreux succès, et a fini par conquérir à la Chambre une situation importante. Un gouvernement plus ferme et une majorité plus disciplinée n’auraient pas eu de peine à le tenir en respect, ou même à le réduire à une complote impuissance ; mais notre gouvernement est généralement faible, la majorité est divisée en fractions, qui recherchent des alliances et les acceptent quelles qu’elles soient ; enfin les circonstances récentes, qui ont jeté un si grand trouble dans les esprits, ont naturellement aggravé, soit dans le gouvernement, soit dans le parlement, les défauts qui les poussaient l’un et l’autre à une espèce d’anarchie.

Le milieu étant donné, un parti entreprenant, et d’ailleurs dénué de préjugés, devait s’y faire rapidement une place et l’élargir sans cesse. Alors, on a vu se produire un phénomène dont les uns se sont réjouis et les autres inquiétés. Le parti socialiste, de purement révolutionnaire qu’il était autrefois, s’est fait peu à peu parlementaire : non par goût, non par inclination, mais parce qu’il trouvait dans le Parlement un terrain qui lui convenait. Surpris tout d’abord de s’y développer si aisément, il s’y est bientôt habitué. Bientôt, une transformation profonde s’est faite en lui ; non pas sans résistance bien entendu. Le vieux parti a protesté : dans toutes les évolutions historiques, il y a un vieux parti qui proteste. L’instrument parlementaire n’est pas de ceux qui peuvent être maniés également par tout le monde : il y faut des qualités propres qui sont celles, par exemple, de M. Jaurès, de M. Viviani, ou de M. Millerand, mais non pas de M. Jules Guesde. Les anciens lutteurs, qui avaient longtemps semé dans la classe ouvrière la parole socialiste, et qui attendaient patiemment, mais avec une confiance admirable, que la moisson levât, se voyaient devancés, distancés, remplacés par une équipe toute neuve, composée d’orateurs fougueux ou habiles, d’écrivains lus en dehors des cénacles, de jurisconsultes subtils ou retors, de normaliens, d’ingénieurs, enfin de toutes les variétés d’intellectuels, sans parler de quelques gens plus pratiques. Devant cette armée envahissante, qui sentait sa supériorité et ne mettait peut-être pas beaucoup de discrétion à la faire sentir, les vieux socialistes ont eu un mot de colère et de mépris. Bourgeois ! se sont-ils écriés, et ils n’avaient pas tort. Se voyant menacés dans la direction du parti, et déjà même dépossédés ; ne reconnaissant plus leurs méthodes ni leurs procédés dans ceux qu’ils voyaient employer ; défians et hargneux, ils ont conclu à la trahison. Que devenait la lutte des classes, si l’on s’entendait avec la classe ennemie ? On voulait la duper, sans doute ; mais ne risquait-on pas d’être dupe à son tour ? Fallait-il renoncer aux grands espoirs révolutionnaires, désavouer le recours à la force et s’amoindrir aux proportions de ce lit de Procuste qu’on appelle la légalité ? De pareilles perspectives révoltaient M. Jules Guesde : il y voyait la ruine de son parti dans sa déchéance personnelle. Son esprit s’est révolté ; son cœur a éclaté.

Lorsque, par l’inexplicable caprice de M. Waldeck-Rousseau, M. Millerand est devenu ministre du Commerce, un événement aussi inattendu a mis le feu aux poudres. Chacune des deux fractions du parti socialiste a pu y voir la justification de ses espérances ou de ses craintes. La fraction parlementaire, même dans ses rêves les plus complaisans, n’avait pas imaginé qu’elle était si près du pouvoir ; et la fraction révolutionnaire n’avait pas cru davantage que des amis de la veille rompraient avec des traditions vénérables dès la première invite qui leur serait faite sous la forme d’un portefeuille ministériel. Les uns exultaient et criaient victoire ; les autres rougissaient et parlaient de honte et de capitulation. Toutefois, la force du fait accompli s’imposait à tous, et nul ne songeait à obliger M. Millerand à donner sa démission. On s’était tiré d’affaire, dans le Congrès national de l’année dernière, en laissant au passé ce qui lui appartenait, et en légiférant pour l’avenir. On avait décidé que — désormais — un socialiste ne pourrait entrer ou rester au ministère qu’avec le consentement formel de son parti. Le Congrès international de l’autre jour a dit, assez vaguement d’ailleurs, quelque chose d’analogue. Mais pendant que les augures émettaient leurs sentences, où perçait, malgré tout, un regret et presque un blâme de l’indiscipline de M. Millerand, les organes du néo-socialisme répétaient à tous les échos qu’aucun ministère ne pourrait plus se constituer sans qu’une part leur y fût faite. De sorte qu’au moment même où les congrès affirmaient que le cas de M. Millerand ne devait pas constituer un précédent, les amis du ministre disaient encore plus haut qu’il n’y aurait plus en France de gouvernement sans eux. Et, au fond, c’est là ce qu’ils veulent. Ils veulent influer sur le gouvernement, non plus du dehors, mais du dedans. Ils ont été assez longtemps exilés de ce paradis politique : après y être entrés, ils ne supportent pas l’idée d’en sortir. Les obscures formules des Congrès n’ont à leurs yeux qu’une portée philosophique. En somme, ils sont logiques. Un premier pas doit en déterminer d’autres : ne dit-on pas que c’est le seul qui coûte ? Lorsqu’on a fait des coalitions avec les partis bourgeois pour entrer à la Chambre, et lorsque, une fois à la Chambre, on y a vécu de compromis avec les groupes les plus variés, il est un peu tard pour afficher les scrupules d’une conscience qui ne devient intransigeante qu’à l’heure où il s’agit de constituer un ministère. Pourquoi ce qui était permis dans un cas serait-il défendu dans l’autre ? Nous avons sans doute éprouvé une douloureuse surprise lorsque M. Waldeck-Rousseau a offert un portefeuille à M. Millerand ; mais, si M. Millerand l’avait refusé, notre surprise aurait été mille fois plus grande : elle aurait dépassé toute mesure. Les vieux socialistes ont beau s’écrier que le parti s’est embourgeoisé. Eh ! sans doute : mais c’est précisément le caractère de l’évolution que nous avons signalée. Autrefois, le parti se composait presque exclusivement d’ouvriers, et il était conduit par quelques apôtres illuminés : nous le voyons bien changé, et jamais ce changement ne s’était manifesté d’une manière plus éclatante qu’au dernier Congrès international. Quelle différence avec le premier Congrès que M. Guesde a tenu à Montpellier il y a plus de vingt ans ! On ne voyait que des ouvriers et quelques hommes sombres au Congrès de Montpellier : on a surtout vu des bourgeois, des avocats, des professeurs, de riches propriétaires, et quelques hommes d’affaires au Congrès de Paris. Il faut croire que le socialisme, lui aussi, est arrivé. Beaucoup de gens, qui l’ont jugé une force, s’y sont ralliés ; c’était une valeur en hausse, ils en ont pris ; et c’est ce qui lui a donné l’air correct, vraiment bourgeois et presque cossu dont tout le monde a été frappé à la salle Wagram.

Ce néo-socialisme est-il plus ou moins dangereux que l’ancien : pour nous, il l’est davantage. Dans nos mœurs actuelles, le recours à la force révolutionnaire n’est pas fort à craindre : il n’en est pas de même de cette infiltration, à petites doses si l’on veut, mais incessante, de l’esprit socialiste dans notre législation. Le parti socialiste, partout où il parvient à s’établir, soit dans les Chambres, soit dans un ministère, est toujours attentif aux occasions et actif à en profiter, tandis que le parti conservateur ou simplement républicain est souvent distrait et inerte. Au surplus, ce dernier croit devoir faire des concessions ; il les juge, au moment où il les fait, sans grande importance ; mais l’autre se sert de tout, ne se contente de rien, et n’occupe jamais une position que pour en conquérir une nouvelle. Qu’on en juge par l’exemple de M. Millerand. Fort de l’espèce de blanc-seing que le Congrès lui avait donné, M. Millerand n’a pas tardé à nous faire part de ses projets ultérieurs. Revenu dans cette région du Nord qui a été longtemps son champ de bataille préféré, il y a été reçu en triomphe. Les fêtes qu’on lui a données à Arras et à Lens sont de celles qui comptent dans la vie d’un ministre. Les rues de Lens, en particulier, disparaissaient sous les drapeaux et les girandoles ; ce n’était partout qu’arcs de verdure et tapis de fleurs. Au milieu de ce joyeux décor, M. Millerand a prononcé un discours retentissant.

Sur les principes mêmes du socialisme, il n’a rien dit, ou peu de chose ; mais il s’est longuement étendu sur les moyens de remporter la victoire définitive. M. Millerand a toujours désavoué les moyens révolutionnaires : cela ne veut pas dire qu’il ne poursuive pas une révolution très profonde, mais il espère l’atteindre par des moyens légaux. Le temps des coups de force et des barricades lui paraît passé sans retour. Il est depuis longtemps législateur, il est aujourd’hui ministre : faisons, dit-il, des lois et des décrets. Cela suffit. Mais quel doit être, et quel est effectivement l’objet des lois qu’il annonce ? C’est d’armer de plus en plus fortement le parti socialiste dans sa lutte contre le capital, et de démanteler celui-ci. Pour cela, il faut organiser la grève, ce qui n’a pas été fait jusqu’à ce jour : on s’est contenté de l’autoriser. Les grèves ont été des moyens empiriques, sans règle, sans méthode, et surtout sans dénouement assuré. Elles se sont produites à la manière de convulsions douloureuses pour tout le monde, pour les patrons comme pour les ouvriers, et, si elles ont finalement amélioré la situation générale de ces derniers, ce n’a été qu’au prix des plus dures épreuves. Il n’en sera plus ainsi lorsque la grève, qui est encore à l’état inorganique, sera passée à l’état organisé. Pour cela, M. Millerand propose une double transformation dans les lois qui régissent les syndicats et l’arbitrage. Les syndicats et l’arbitrage sont facultatifs, il faut les rendre obligatoires : alors, on entrera à pleines voiles dans les voies de l’avenir. Ces idées ne sont pas nouvelles ; elles appartiennent au parti socialiste tout entier. M. Guesde les a toujours professées ; M. Jaurès les lui a empruntées et leur a donné tous les développemens que comporte la richesse de son vocabulaire ; M. Millerand les exprime à son tour, avec une hardiesse qui étonne un peu de la part d’un collègue de M. Waldeck-Rousseau. Celui-ci, en effet, a toujours énoncé et appliqué, même depuis qu’il est au ministère, des idées absolument contraires. Il a varié sur d’autres points, mais non pas sur ceux-là. M. Waldeck-Rousseau est l’auteur principal de la loi de 1884 qui a autorisé et organisé les syndicats professionnels, loi bienfaisante dans son origine et qui n’aurait pas cessé de l’être dans son application si on ne l’avait pas de plus en plus détournée de son principe fondamental, d’après lequel le syndicat est un système de représentation de leurs intérêts proposé, mais non pas imposé aux ouvriers. Ils peuvent, à leur gré, faire des syndicats ou n’en point faire, y entrer ou rester en dehors. Dans le premier cas, ils ont en main un instrument puissant ; dans le second, ils conservent le droit de défendre leurs intérêts comme ils l’entendent, en toute indépendance à l’égard du syndicat dont ils ont préféré ne pas faire partie. En un mot, ils sont libres. C’est à cette liberté que le parti socialiste a déclaré une guerre qui redouble chaque jour d’intensité et de violence. Il ne supporte pas qu’un seul ouvrier puisse rester en dehors du syndicat ; il exige, au contraire, que le syndicat les représente tous, et qu’ils n’aient aucune représentation d’aucun genre en dehors de lui. Dès lors le syndicat, en même temps qu’il recevra l’impulsion de la généralité des ouvriers, imposera à chacun d’eux, en toute circonstance, la conduite qu’il doit tenir. En matière de grève par exemple, — et c’est l’organisation de la grève qui est le but, — le syndicat décidera si les ouvriers doivent ou non cesser le travail : la décision, une fois prise, s’imposera à tous. On ne verra plus se produire ces divisions entre ouvriers dont les uns veulent travailler alors que les autres ne le veulent pas : ils obéiront comme un régiment en bloc au même mot d’ordre. Conséquence : le syndicat sera l’unique organe des ouvriers dans leurs rapports avec les patrons. Il parlera au nom de tous.

M. Millerand, sans attendre le vote de lois qui n’ont même pas encore été présentées par lui, mais qui l’ont été par d’autres socialistes, a fait passer dans un décret récent tout ce qu’il a pu de ces principes. Il s’agissait de la création de Conseils du travail, institution qui aurait pu être excellente si elle avait été faite par d’autres mains. Dans ces conseils, destinés à préparer la solution de toutes les difficultés entre le capital et le travail, les syndicats seuls seront représentés. S’il y a des ouvriers en dehors des syndicats, — et on sait qu’actuellement la grande majorité d’entre eux n’en font point partie, — ils seront tenus pour non existans : de la sorte, comme le disait l’autre jour un bon socialiste, sentant qu’ils ne peuvent pas vivre en dehors des syndicats, ils seront bien forcés d’y entrer. Est-ce tout ? Non. M. Millerand n’aurait pas rempli toute sa tâche s’il se contentait de rendre le syndicat obligatoire et si l’arbitrage ne l’était pas. Il le sera donc. Nous approuvons fort l’arbitrage pourvu qu’il soit libre ; il ne sera plus libre. On fera bien alors d’en changer le nom, car l’arbitrage, s’il n’est pas facultatif pour chacune des parties, perd son caractère essentiel. Il peut être un tribunal, un jury, tout ce qu’on voudra ; il n’est plus l’arbitrage. Au reste, M. Millerand se préoccupe fort peu du mot : la chose seule l’intéresse. Lorsqu’un différend éclatera entre les ouvriers et les patrons, il veut qu’il y ait une autorité préalable pour prononcer entre ceux-ci et ceux-là, et que cette autorité émette des sentences obligatoires et sans appel. L’obligation est partout, la liberté nulle part : celle du travail a complètement disparu.

Nous avons dit que M. Waldeck-Rousseau avait toujours été l’adversaire du syndicat et de l’arbitrage obligatoires ; et, si nous le répétons, ce n’est pas pour le vain plaisir de mettre un ministre en contradiction avec un autre, — bien que nous ayons le droit de le faire et de nous demander ce que devient alors la solidarité ministérielle, — mais parce que nous sommes pleinement d’accord avec M. le président du Conseil. Il y a juste un an, au mois d’octobre de l’année dernière, il rendait entre la Société et les ouvriers du Creusot une sentence arbitrale que nous avons à cette époque approuvée sans restriction. La plupart des questions que M. Millerand a traitées à Lens s’y trouvaient aussi traitées et même résolues, mais dans un sens tout opposé. En ce qui touche par exemple le caractère facultatif du syndicat, M. Waldeck-Rousseau rappelait avec force que « le respect de la loi de 1884 exclut toute distinction de traitement, suivant que les ouvriers sont ou ne sont pas syndiqués. » Le syndicat n’étant pas à ses yeux obligatoire pour les ouvriers, il se gardait bien d’imposer aux patrons l’obligation de ne traiter qu’avec lui. Et ici nous ne pouvons mieux faire que de citer encore ses propres paroles, parce qu’elles mettent également en relief les mérites et les limites du syndicat. L’arbitre, disait-il, « considérant qu’aux termes de l’article 3 de la loi de 1884, les syndicats ont exclusivement pour objet l’étude et la défense des intérêts économiques, industriels, commerciaux et agricoles ; que la défense ou l’amélioration des salaires rentre dans la catégorie des intérêts économiques ; qu’il appartient en conséquence aux syndicats d’organiser entre leurs membres toute action et toute entente qu’ils jugent utiles pour conserver et améliorer les salaires de la profession ; mais que telle n’est pas, ainsi qu’il est résulté des observations des parties, la question actuellement pendante ; qu’il s’agit de savoir si, des réclamations venant à être formulées et les ouvriers syndiqués en ayant saisi le syndicat, la société devra les débattre avec celui-ci ; considérant que, si les syndicats constituent un intermédiaire qui peut logiquement et utilement intervenir dans les difficultés qui s’élèvent entre patrons et ouvriers, nul ne peut être contraint d’accepter un intermédiaire ; qu’un patron ne saurait exiger des ouvriers qu’ils portent leur réclamation au syndicat patronal dont il ferait partie ; que les ouvriers ne sauraient davantage lui imposer de prendre pour juge des difficultés pendantes entre eux et lui le syndicat ouvrier auquel ils appartiennent, — décide : L’intermédiaire du syndicat auquel appartient une des parties peut être utilement employé si toutes les deux y consentent ; il ne peut être imposé. » Il suffît de rapprocher ce texte du discours que M. Millerand a prononcé à Lens ; tout commentaire est superflu. Jamais l’opposition de deux systèmes n’a été plus évidente. On dira peut-être que M. Waldeck-Rousseau n’était pas libre, qu’il était bien obligé d’appliquer la loi existante et que c’est précisément celle-ci qu’il est question de réformer ; mais cette loi, c’est lui qui l’a faite il y a seize ans ; elle porte son cachet particulier ; et ce qui prouve qu’il n’a pas changé d’opinion à son égard, c’est que tout récemment encore, au mois de juin dernier, il disait devant la Chambre des députés, dans une de ces phrases courtes, ramassées et précises dont il a l’habitude, que le droit d’un ouvrier, fût-il seul à travailler, était égal à celui de tous les autres à ne pas le faire. Que devient ce droit individuel dans le système de M. Millerand ? Il n’en reste plus aucune trace. Les ouvriers d’un côté, les patrons de l’autre, forment deux armées qui évoluent l’une à l’égard de l’autre d’après les prescriptions d’une théorie impérative. Rien ne peut s’en détacher, pour former de ces élémens intermédiaires qui ont, dans le passé, favorisé tant de rapprochemens. On sera désormais à la merci de prescriptions étroites auxquelles nul ne pourra échapper, et les conflits du capital et du travail se résoudront par l’intervention d’un mécanisme automatique, qui ne laissera rien subsister de la liberté de celui-ci ni de celui-là.

Telle est la législation que M. Millerand promet de nous donner. S’il y réussit, la révolution pourra se faire en effet sans recours à la force brutale ; la force légale en tiendra bleu avec avantage. Nous ne disons pas que, dans les conditions de l’industrie moderne, les contrats de travail et de louage d’ouvrage doivent rester exactement ce qu’ils étaient autrefois ; ils ont déjà subi de grandes transformations dans la pratique. Pourtant les principes en sont restés les mêmes : ils se résument en ceci que l’homme qui vend son travail reste libre de sa personne. Que cette liberté ait été quelquefois fictive de la part de l’ouvrier pauvre et faible à l’égard du patron riche et fort, nous le voulons bien ; mais ce n’est pas une raison pour la supprimer d’un seul coup au profit de la toute-puissance des syndicats.

Nous nous sommes étendu sur ces projets de M. Millerand, auxquels il a donné une forme habile et une modération apparente, parce qu’ils sont en quelque sorte la dernière expression de l’état d’esprit socialiste. Les deux Congrès de Paris, le premier surtout, le Congrès international, — car le second, le Congrès national, n’a été qu’une bruyante querelle de famille, — permettent de se rendre compte des changemens qui ont eu lieu dans la composition intime, et par conséquent dans le caractère du parti. Quant au discours de Lens, c’est le programme d’action du ministre et de ses amis. Il ne nous dit pas précisément ce qu’on veut faire, mais bien comment on se propose de le faire, par quels moyens, par quels procédés. Toutes ces manifestations nous permettent de discerner le but visé et encore mieux la voie par laquelle on espère l’atteindre. Quant à la question de savoir si M. Millerand est un bon ouvrier socialiste, nous la résoudrons par l’affirmative. Il sert parfaitement son parti : et si nous avons un regret à exprimer, c’est que le parti de la défense sociale, qui aujourd’hui va à la dérive sans organisation et sans chef, ne soit pas servi aussi bien.

Nous voudrions tenir nos lecteurs au courant de ce qui se passe en Chine : la situation est toujours confuse, pourtant elle s’est un peu éclairée depuis quelques jours. On peut l’envisager au point de vue militaire, ou au point de vue diplomatique. Au point de vue militaire, on croyait que l’arrivée du feld-maréchal de Waldersee imprimerait aux opérations une allure plus vive et plus décidée : il n’en a rien été, au moins jusqu’ici, et ce n’est peut-être pas la faute du maréchal allemand. Il faudrait, avant d’agir, savoir ce qu’on veut faire ; avant de se mettre en mouvement, savoir où on veut aller. Mais cela nous ramène à la politique. Elle a été, pendant ces dernières semaines, plus hésitante et plus contradictoire que jamais.

S’il en a été ainsi, le gouvernement allemand y a bien eu quelque responsabilité dans le passé. Nous en avons exposé trop souvent les motifs, et avec assez de franchise et de liberté, pour n’avoir pas besoin d’y revenir : nous aimons mieux dire qu’il a fait depuis de louables efforts pour dissiper les premières appréhensions qu’il avait fait naître. Nous en étions restés à la première dépêche de M. le comte de Bulow, dont le seul point original consistait à exiger de la Chine qu’avant l’ouverture de toute négociation, elle livrât aux puissances, comme auteurs présumés des massacres, les criminels que celles-ci désigneraient. C’était aller à une guerre certaine et interminable. M. de Bulow a expliqué par la suite qu’on avait mal compris sa dépêche, parce qu’elle contenait, étroitement mêlées et enchevêtrées il faut l’avouer, deux choses différentes, à savoir certaines idées un peu théoriques qu’avait le gouvernement allemand, mais qui lui étaient personnelles et qu’il n’entendait imposer à personne, et la simple énonciation du fait que les vrais coupables devaient être punis, que les représentans des puissances devaient les mettre en cause, enfin que ces mêmes représentans devaient s’assurer que les châtimens encourus seraient proportionnels aux crimes commis et réellement infligés. Dès lors, tout le monde se retrouvait d’accord. Les propositions allemandes, ainsi dégagées de tout alliage, correspondaient à ce qu’on peut appeler le bon sens universel. Il n’y avait plus d’objection à y faire. L’impression favorable qu’on en a ressentie avait été en quelque sorte préparée par une lettre de l’empereur d’Allemagne à l’empereur de Chine. Si Guillaume II avait toujours tenu un langage semblable, peut-être aurait-il moins ébloui les esprits, mais il les aurait certainement plus rassurés, Il a parlé cette fois avec la gravité qui convient à un chef d’État, avec tact, avec mesure, avec force. Aussi a-t-il recueilli une approbation unanime.

Cependant tout ce qu’il y avait à dire n’avait pas encore été dit ; ou plutôt, si tout avait été dit, c’était à des momens différens et sans beaucoup d’ordre. On se trouvait en présence de propositions dispersées, qu’il y avait utilité à rapprocher les unes des autres et à coordonner. M. Delcassé l’a pensé, et, sans aucune prétention personnelle, il s’est contenté de réunir, pour les remettre ensemble sous les yeux des puissances, les idées que tantôt l’une et tantôt l’autre avaient émises en vue de dénouer le conflit chinois. Il ne se dissimulait pas que plus son initiative serait discrète, plus elle aurait chance de réussir. Son mérite a été d’avoir embrassé la question dans son ensemble, sans rien négliger d’essentiel, et aussi d’être intervenu au bon moment opportun. La Russie avait proposé d’abord d’évacuer Pékin pour inciter le gouvernement chinois à y rentrer : c’était, dans sa pensée, la préface de la négociation future. L’Allemagne avait proposé à son tour d’exiger avant tout la livraison d’un certain nombre de criminels : c’était encore une préface, mais plus vraisemblablement de la guerre que d’une négociation. Nous avons dit que l’Allemagne s’était réduite à proposer depuis de punir exemplairement les criminels en question. Mais il ne s’agissait là que des réparations du passé, et encore d’une partie d’entre elles. M. Delcassé s’est souvenu que le programme des puissances comportait à la fois des réparations pour le passé et des garanties pour l’avenir, et il s’est efforcé de les énumérer toutes. Pour le passé, il faut sans doute le châtiment des auteurs des massacres, et la France avait été la première à le dire ; mais il faut aussi des indemnités équitables pour les intérêts de tout ordre qui ont été lésés. Pour l’avenir, il faut maintenir l’interdiction de l’importation des armes, constituer dans la capitale une garde convenable pour les légations, démanteler les forts de Takou, occuper militairement un certain nombre de points entre Tien-Tsin et Pékin. Tout cela est marqué au coin du bon sens. Aussi l’approbation n’a-t-elle pas tardé à se produire. Celle de la Russie était acquise d’avance, car rien n’avait été fait que d’accord avec elle. Celle de l’Italie a été immédiate. L’Autriche a vu, dans la proposition française, une base de discussion qu’elle s’est déclarée prête à accepter, si les autres puissances l’acceptaient également. On avait fait planer quelques doutes sur les dispositions de l’Angleterre ; elle a envoyé une adhésion très satisfaisante, se bornant à énoncer quelques idées personnelles sur la manière dont un certain nombre de points devraient être occupés entre Tien-Tsin et Pékin. Les États-Unis avaient été présentés comme peu favorables : leur réponse, montre avec quel soin scrupuleux et sympathique ils ont examiné tous les points de la proposition française. Ils en ont admis l’ensemble, et n’en ont repoussé formellement aucun, se contentant d’émettre quelques réserves, non pas sur les propositions elles-mêmes, mais sur les conditions dans lesquelles sa constitution intérieure pourrait lui permettre d’y adhérer. On n’a pas encore la réponse du Japon, mais tout fait croire qu’elle sera approbative. Seule, l’Allemagne, qui n’a d’ailleurs présenté aucune critique, n’a pas non plus exprimé encore d’opinion officielle. Il n’est pas besoin de dire que les propositions de M. Delcassé ne constituent pas un cadre invariable ; elles sont plutôt un canevas sur lequel on peut travailler. Mais ne serait-il pas temps de se mettre au travail !

Quant au gouvernement chinois, ce qu’on dit de son attitude est tellement contradictoire, et varie si bien d’un jour à l’autre, qu’il est impossible de s’en faire une idée exacte. Tantôt on annonce qu’il se rend compte de la volonté des puissances en ce qui touche la punition des coupables, et qu’il y cède : le prince Tuan est dégradé, il va être mis en jugement, et tout le reste viendra naturellement par surcroît. Tantôt on assure que le prince Tuan est plus puissant que jamais, qu’il domine la cour, qu’il est lui-même l’auteur des bruits répandus sur sa disgrâce, et qu’il n’y a en tout cela qu’un jeu pour amuser les puissances. Nous ne nous chargeons pas de dire où est la vérité. Il semble bien que le gouvernement chinois ait fait quelques exécutions, mais personne n’a pu les contrôler, et, en admettant qu’elles aient été sérieuses, elles sont certainement insuffisantes. Un fait paraît malheureusement probable ; nous le faisions déjà prévoir il y a quinze jours : c’est que la Cour abandonne le Chansi pour le Chensi, et se transporte à Sin-gan-Fou. On ne saurait guère se méprendre sur le sens de cette nouvelle fuite de la Cour, qui semble surtout préoccupée de se mettre hors de notre portée. Tout cela n’est pas fait pour entretenir, ni pour réveiller l’optimisme ; aussi n’est-ce pas le sentiment que nous éprouvons ; il convient d’être plus réservé. Nous nous contentons de dire que les propositions de M. Delcassé ont dissipé quelques nuages : elles ont indiqué aussi les bases sur lesquelles les gouvernemens alliés, renonçant à toutes préventions ou préoccupations personnelles, peuvent dès aujourd’hui se mettre d’accord dans l’intérêt commun. Le jour où cet accord sera rétabli, il n’y aura pas un moment à perdre pour ouvrir les négociations, car l’hiver approche : et ce serait, de la part des puissances, la faute suprême de se laisser surprendre par lui en flagrant délit de désunion.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

---