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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1891

Chronique n° 1428
14 octobre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

Voilà doQC le dernier mot, mot funèbre, de la tragi-comédie du boulangisme! Voilà où aboutit la destinée d’un homme qui, un instant soulevé par un flot de popularité factice, a pu se croire appelé à régenter la France, et qui, laissé à lui-même, pliant sous son propre poids, est tombé de degré en degré jusqu’à la misère d’un suicide de troubadour désabusé! Un coup de pistolet un peu théâtral dans un cimetière de Bruxelles, au bord d’une tombe sans renommée, et tout est dit désormais de Boulanger et de sa fortune ! L’homme a fini tristement, médiocrement, en évadé vulgaire de la vie, déplorable victime de ses ambitions et de ses faiblesses; l’aventure politique dont il a été l’équivoque héros avait fini avant lui, — heureusement pour le pays, qu’il a failli abuser, et qui s’est réveillé à temps. Tout est donc fini, et de l’aventure comme de l’homme, ce qui reste c’est le souvenir d’une hallucination d’opinion, d’un égarement des partis, d’une popularité de hasard qui peut, certes, passer pour une des énigmes de l’histoire contemporaine, pour un des spécimens les plus bizarres de l’anarchie morale créée par les révolutions.

Assurément, ce qui s’est passé pendant deux ou trois ans en France, ce qui n’est plus, heureusement, au’un souvenir à peine ravivé, pour un instant, par la mort du général Boulanger, reste un des phénomènes les plus extraordinaires. Comment cette aventure, qui aurait pu être redoutable, a-t-elle été possible? Comment s’explique cette forlune soudaine, foudroyante, suivie d’une si prompte décadence ? Par quel miracle d’inconséquence et de frivolité ou de naïveté populaire un homme inconnu la veille avait-il paru un moment surprendre les instincts d’une nation qui ne manque, après tout, ni de bon sens ni d’esprit? Est-ce donc qu’il se fût révélé, à l’improvisle, par ses ser-TOME cvii. — 1891. 60 vices, par des actions éclatantes, qu’il eût des titres particuliers à la faveur publique ? C’était un soldat qui avait servi comme tent d’autres, pas mieux que d’autres, qui pouvait avoir sa place parmi ses compagnons de l’armée, sans avoir mérité le privilège des commandemens exceptionnels. Appelé au ministère de la guerre par le caprice des partis, il n’avait rien fait pour l’organisation militaire du pays, il ne s’était distingué que par des captations, des puérilités et tous les manèges d’une ambition impatiente. 11 ne se révélait, à Tunis ou à Paris, que comme un intrigant sans passé et sans gloire. — Est-ce donc qu’à défaut de l’éclat d’une grande carrière militaire, il eût laissé entrevoir des dons de gouvernement, une certaine supériorité politique, des projets faits pour conquérir les masses ? Mais depuis le premier jour où il a prononcé un discours jusqu’à ce malheureux testament prétendu politique qu’il vient de laisser en mourant, dans tout ce qu’il a dit ou écrit, il n’y a pas une idée saisissable, pas l’apparence d’un sentiment sérieux des choses, d’une politique de réorganisation publique ou de réforme précise. Tout se réduit à des mots, à des banalités, — à la revision, l’éternel remède des agitateurs, des dévoyés et des impuissans. Qu’y a-t-il dans ces élucubrations prétentieuses et vides qui ait pu parler à l’imagination d’un peuple ? 11 a bien fallu, cependant, qu’il y eût quelque raison secrète pour qu’un homme qui n’avait pour lui ni le lustre des services militaires, ni l’autorité d’un vrai politique, ni nom ni passé, ait pu, ne fût-ce qu’un instant, fasciner l’opinion, attacher à son char les multitudes. C’est là toujours le problème !

Le fait est que, sans avoir aucun titre, le général Boulanger a eu la chance d’entrer en scène à un moment où tout semblait usé et épuisé, où le gouvernement et les partis ne savaient plus de quel côté se tourner, où le pays, fatigué et découragé de tout, en était à chercher qui le tirerait du gâchis, — et le nouveau-venu en a profité dans l’intérêt de sa remuante ambition. 11 a trouvé sa raison d’être dans cet état maladif de l’opinion et des complices, dans les partis qui ont espéré se créer une force avec cette popularité improvisée d’un soldat de fortune. Lui, il s’est servi de tout sans scrupule, trahissant ses collègues du ministère et se moquant de la discipline, flattant tour à tour tous les partis, proscrivant les princes après avoir écrit des lettres adulatrices à M. le duc d’Aumale, — pour en revenir à des visites clandestines à M. le comte de Paris ou au prince Napoléon, — ralliant les soldats de la Commune après les avoir mitraillés, promettant tout ce qu’on voulait, aux uns l’apaisement, aux autres la réalisation des rêves socialistes. Il a failH réussir ! 11 est arrivé à être un instant le favori des radicaux, l’espoir des conservateurs, l’idole des masses populaires qui, sans savoir pourquoi, ont cru voir en lui leur nouveau messie. Son malheur a été de n’être tout simplement qu’un intrigant et un aventarier, de n’avoir pas même le sentiment du rôle qu’il s’était fait par la duplicité et la ruse. Au fond, le plus clair de sa politique a toujours été dans le cheval noir et le panache. 11 n’a vu dans le pouvoir que la parade, le plaisir et les jouissances ; il n’avait pas l’intelligence et la hardiesse de son ambition. Un humoriste espagnol du commencement du siècle, analyste profond et incisif des révolutions, Larra, avait imaginé d’appliquer les lois physiques au classement des hommes. Il y avait pour lui l’homme-solide, l’homme-liquide et l’homme-ballon. L’homme— solide, c’est la masse populaire et rurale qui supporte tout, fait peu de bruit et se meut diflicilement. L’homme-liquide, c’est le bourgeois, l’élément fluide qui court, murmure, pénètre partout et envahit tout. L’homme-ballon, c’est celui qui s’élève aux acclamations des foules, erre quelque temps dans l’air sans direction, et après avoir épuisé son gaz, finit par aller s’aplatir sur le sol, — s’il n’a eu le soin de se munir d’un vulgaire parachute. Boulanger n’a été qu’un de ces hommes-ballons. Le ballon s’est dégonflé une première fois, le jour où, se croyant menacé, il est allé tomber en Belgique, pour se dérober à la lutte qu’on lui offrait. Il vient de se dégonfler une dernière fois par ce suicide du cimetière d’Ixelles, qu’on interprétera comme on voudra, mais qui n’est après tout que la mort d’un |Roméo de cinquante-cinq ans se décidant à suivre « dans le néant, » selon son langage, une Juliette de trente-six ans. Voilà qui ramène à ses vraies proportions le personnage public !

Maintenant que le dernier mot est dit par cette mort de celui qui ne fut qu’un soldat indiscipliné, un politique sans idées et un ambitieux sans frein, qui, après avoir prétendu gouverner son pays, finit en héros de mélodrame, la France peut voir à quelles mains elle a failli confier sa fortune, son honneur et ses intérêts ; elle peut mesurer le danger qu’elle a couru. Les partis eux-mêmes, ceux du moins qui se sont associés à cette triste campagne du boulangisme, peuvent à leur tour voir aujourd’hui à quoi ils se sont exposés, à quoi ils ont exposé la France. Que les radicaux désavouent et renient maintenant le général Boulanger, qu’ils prodiguent les railleries et les outrages au vaincu qui vient de clore son roman par le suicide, soit ; ils déclinent toute solidarité avec lui, c’est possible. Ils n’ont pas moins été ses premiers auxiliaires, ses premiers complices ; ils l’ont soutenu dans ses fantaisies, dans ses révoltes, dans ses velléités ambitieuses, lis l’ont défendu contre ceux qui combattaient ce césarisme subalterne. Ils ne se sont arrêtés que lorsqu’il n’était déjà plus temps, quand ils ne pouvaient plus rien contre une popularité qu’ils avaient contribué à cnvr, — et si M. Floquet qui avait la présidence du conseil au moment de l’élection parisienne du 27 janvier était resté au pouvoir, il n’est pas douteux que le mouvement allait jusqu’au bout. Encore deux ou trois élections comme l’élection de Paris, et c’était fait ; on n’y aurait pas échappé ! Les savans tacticiens conservateurs qui, de leur côté, avaient cru être bien habiles en faisant alliance avec le boulangisme, ont pu voir, eux aussi, ce qu’ils avaient risqué, à qui ils avaient confié leur cause, leur crédit, — et leur argent. Radicaux et royalistes ont beau s’en défendre aujourd’hui, ils ont eu, à des momens différens, leur rôle et leur responsabilité dans l’entreprise boulangiste, ils ont cru tour à tour pouvoir se servir d’un aventurier qui s’est servi d’eux pour finir par les laisser les uns et les autres assez confus de ce qu’ils ont fait. Tout cela est passé, heureusement passé. Ce qui en restait vient de disparaître ; la dernière illusion, s’il y avait encore une illusion, est tombée avec l’homme qui n’a eu d’autre art que de jouer tout le monde, — et la vraie moralité de cette triste, de cette maussade aventure, c’est qu’il ne faudrait pas recommencer.

On n’en est plus là sans doute. 11 est certain que depuis deux ans tout a singulièrement changé, qu’on ne se croit plus à la merci des accidens de la force, que la situation politique et parlementaire a pris un caractère plus fixe et plus régulier. La France a prouvé une fois de plus que, si elle se laisse facilement aller aux fascinations, même si l’on veut, aux fantasmagories, elle est prompte à se ressaisir, dus qu’elle se sent à demi protégée et dirigée. Elle a rapidement retrouvé sa raison et son calme, et ce serait une étrange illusion de se figurer que le suicidé de Bruxelles se survit encore dans l’imagination populaire, qu’il laisse lui aussi sa légende. Avec quoi la ferait-on, cette légende ? Ce qui s’est passé hier est déjà oublié. La France a aujourd’hui bien d’autres affaires plus sérieuses qui peuvent la préoccuper, qui la touchent de plus près dans ses sentimens de grandeur nationale comme dans sa vie intérieure. Elle a l’instinct des graves réalités au milieu desquelles elle vit. Comment va s’engager cette session qui s’ouvre en ce moment même, sous l’impression encore si vive des grandes manifestations de ces derniers temps, presque au lendemain des discours que M. le président du conseil, M. le ministre des affaires étrangères, viennent de prononcer au Midi et au Nord, à Marseille ou à Bapaume ? Qu’en sera-t-il de tous ces projets d’interpellation, de discussions parlementaires dont on a menacé le gouvernement ? Il suffit, on le sent aujourd’hui, au point où en est le pays, il suffit que le ministère ait un peu de volonté, la moindre fermeté d’attitude et de langage pour écarter tout ce qui ne pourrait que compromettre les intérêts les plus élevés, — tout ce qui n’aurait d’autre effet que de raviver les passions, de troubler cette unité morale et politique qui tend à se refaire lentement dans le pays, doni on ne cesse de parler depuis quelques mois. Au fond, si on le voulait bien, le programme de cette session qui commence pourrait être des plus simples. Ce que les chambres françaises auraient pour le moment de mieux à faire, ce serait de limiter et de préciser leurs travaux, de reprendre tous ces débats interrompus sur le budget, qui est l’expression de la situation (inancière, sur le régime douanier qui peut avoir une iniluence directe, décisive, sur la prospérité publique, sur les rapports commerciaux de la France. Le plus important aussi serait de suivre avec une attention vigilante, impartiale, toutes CCS questions du travail qui se pressent de plus en plus, tout ce mouvement de grèves, de coalitions, de revendications ouvrières qui s’étendent en province comme à Paris, dont le dernier mot peut être la ruine de la production nationale et des populations laborieuses elles-mêmes.

C’est bien clair : nous entrons dans une phase où toutes les conditions du travail sont remises en doute et où tout se complique, s’envenime par l’intervention croissante de congrès, de syndicats, de meneurs plus ou moins avoués, plus ou moins occultes, qui se croient le droit de jeter à leur gré sur le pavé des milliers d’ouvriers. 11 n’y a point à s’y tromper, la crise est dans toutes les industries successivement atteintes. H y a quelques mois, c’était la grève de la boulangerie parisienne qui s’ouvrait sous un prétexte futile et dont les meneurs déclaraient lestement qu’ils iraient jusqu’à laisser Paris sans pain s’il le fallait. Plus récemment, ce sont les syndicats des chemins de fer qui, au risque de provoquer une crise redoutable dans la vie nationale, ont fait ce qu’ils ont pu pour désorganiser le service des communications publiques en France. Aujourd’hui, c’est dans l’industrie de la verrerie, disséminée du nord au midi, que la grève éclate en même temps. Dans la Thiérache, à Anor, à Ilirson ; dans le nord, à Fourmies, à Valenciennes, — à Reims, à Épernay ; dans le centre, autour de Montluçon ; dans le midi, à Carmeaux, partout ou presque partout le travail est suspendu, l’usine est désertée. Si on interroge les ouvriers qui se mettent en grève, ils sont un peu embarrassés. Beaucoup ne demanderaient pas mieux que de reprendre le travail ou de ne pas le quitter, — ils n’osent pas ! 11 en est qui avouent avec une naïve sincérité qu’ils n’ont aucun différend de salaire avec leurs patrons : c’est par « esprit de solidarité » qu’ils se décident ; en d’autres termes, c’est le mot d’ordre des syndicats qui est suivi ! Qu’arrive-t-il ? les ouvriers se coalisent, ils en ont le droit ; les patrons, de leur côté, se coalisent pour résister plutôt que de subir des conditions qui iraient sur certains points jusqu’à leur imposer une augmentation de charges de /|5 pour 100, c’est-à-dire la ruine. Les plus résolus ont déjà éteint leurs fours ; les plus patiens, après quelques jours de réflexion laissés à leurs ouvriers, vont les éteindre à leur tour. Et comme on ne rallume pas des fours à volonté, c’est, dans tous les cas, même si le travail reprenait, un chômage forcé d’un, deux, peut-être trois mois. Ce n’est pas tout. Ces ouvriers qu’on ne craint pas de jeter brusquement dans la rue, ils avaient des engagemens avec leurs patrons, ils étaient logés : ils sont obligés aujourd’hui de quitter leurs maisons et ils vont avoir à payer des indemnités pour des engagemens qu’on les a réduits à violer. Quelques-uns ont déjà été condamnés par les tribunaux. Et voilà des populations précipitées dans la ruine, obligées de payer des indemnités, condamnées à un chômage meurtrier, pour le bon plaisir du congrès de Lyon et des syndicats !

Évidemment, c’est une anarchie qui ne pourrait se perpétuer sans péril pour la liberté du travail, pour la supériorité industrielle et économique de la France. A ce régime de grèves, de chômages et d’excitations organisé par des chefs de secte, les ouvriers sont les premiers à souffrir dans leurs moyens d’existence, dans leur bien-être, cela n’est pas douteux, et c’est une conséquence assurément douloureuse ; mais ces crises qui se succèdent et s’aggravent, les mœurs nouvelles qui se forment ont de bien autres effets. Le trouble qu’on répand dans les esprits a d’inévitables et redoutables contre-coups. 11 n’est personne qui ne s’aperçoive qu’il y a depuis quelque temps une sorte de relâchement dans bien des services comme dans certaines industries, que l’exactitude, l’attention et le zèle fléchissent, que ce qu’on pourrait appeler la « qualité » du travail est en décroissance. Il y a un autre résultat qui n’est pas moins sensible, c’est la menace d’une diminution de la somme, de la « quantité » de travail. Il est évident que les jours perdus dans les chômages volontaires, dans les grèves, dans les réunions où l’on pérore sur l’extermination du capital, sont des jours perdus pour la production nationale. Or, si le travail diminue en « qualité » et en « quantité, » ou même s’il reste stagnant, c’est le marché national fatalement livré à la concurrence étrangère. On votera tant qu’on voudra, pour se préserver, des droits protecteurs ou compensateurs, on ne changera pas la force des choses ; on n’arrivera qu’à précipiter une crise universelle. C’est précisément sur cet état moral autant que politique, que les pouvoirs publics, le parlement, les ministres, tous ceux qui réfléchissent pourraient utilement fixer leur attention, s’ils ne veulent pas laisser la France perdre sa couronne de puissance économique et industrielle, au moment même où elle vient de retrouver, d’attester son ascendant diplomatique et militaire devant le monde.

Si l’Europe, organisée comme elle est, n’est pas à l’abri des contradictions et des surprises, si elle vit toujours dans une certaine méfiance, dans la crainte des manifestations, des incidens et de l’imprévu, ce n’est point, certes, que les déclarations rassurantes lui manquent pour la tranquilliser. Depuis quelque temps, ces déclarations se sont multipliées, elles ont été presque prodiguées par les gouvernemens.

II y a peu de jours, M. le ministre des affaires étrangères, consta tant sans emphase la rentrée de la France dans les conseils de l’Europe, s’est exprimé avec une parfaite mesure ; il a vu dans ces derniers événemens heureux pour notre pays le prix de longs efforts d’une patiente prudence, et il s’est empresse de déclarer que si la France a reconquis le droit de « pratiquer la paix avec la dignité, » elle était plus que jamais disposée à persévérer dans une politique qui lui a valu l’estime des nations et les plus puissantes sympathies. Ces jours derniers encore, à Marseille, M. le président du conseil a caractérisé la situation nouvelle avec autant de finesse que de tact en disant : u La paix n’est plus seulement dans les mains des autres, elle est aussi dans les nôtres et n’en est par suite que mieux assurée… » Il a même ajouté, peut-être avec un peu d’optimisme, que « jamais le travail et les entreprises lointaines n’avaient eu devant eux un horizon plus vaste, plus dégage de nuages. » Chose plus significative encore ! après les dernières boutades par trop soldatesques de l’empereur Guillaume, le chancelier d’Allemagne, M. de Caprivi, a saisi une occasion récente de tout réparer. Il n’a point hésité à déclarer, dans un jubilé militaire, à Osnabrûck, « qu’aucun homme d’État n’a le désir de troubler la paix et de provoquer une guerre européenne. » Il a parlé sans embarras, sans apparence de mauvaise humeur, des « relations plus étroites qui se sont établies entre différens États dans ces derniers temps, » et il n’a vu dans ces rapprochemens qu’un retour probable « à l’équilibre européen tel qu’il existait autrefois… » Si les ministres anglais n’ont pas parlé dans le même sens, c’est qu’ils sont dispersés de toutes parts et qu’ils ont d’autres affaires. Oui, sans doute, il y a partout l’intention visible de rassurer l’opinion. Tout semble à la paix ; mais par quelle singulière fatalité, tandis que les déclarations pacifiques se succèdent au centre de l’Europe, les plus simples incidens suffisent-ils pour provoquer, ailleurs, des explosions violentes, et comment se fait-il que les troubles, les émotions bruyantes viennent si souvent d’Italie ?

Qu’est-il donc arrivé encore ? C’est positivement extraordinaire. En vérité, dans ces scènes qui viennent de se passer à Rome et qui font maintenant le tour de Tltalie, tout est tellement disproportionné qu’on est un p©ii tenté de se demander si le très petit incident, qui a mis le feu aux poudres, n’a pas été le simple prétexte d’une agitation préparée et désirée. Depuis quelque temps, on le sait, les pèlerinages se succèdent à Rome auprès du pape. Il y a des pèlerinages de toutes les nationalités, espagnols, allemands, suisses, autrichiens. Il y a aussi des pèlerinages français, composés de jeunes gens des associations catholiques et même d’ouvriers, qui sont présentés au pape par des chefs attitrés ou par leurs évêques et qui ont assisté à des cérémonies religieuses présidées par Léon XIII à Saint-Pierre. Naturellement, ces pèlerins du Vatican profitent de l’occasion pour visiter Rome, les musées, les monumens. Tout s’était passé d’abord avec ordre, sans le moindre accident, lorsqu’il y a quelques jours, pendant une visite au Panthéon à la sépulture du roi Victor-Emmanuel, est survenu tout à coup le grand événement ! Sur un registre déposé au tombeau du premier roi d’Italie, quelques écervelés, un ou deux jeunes gens, ont imaginé d’écrire on ne sait trop quoi, peut-être Vive le pape ! quelques mots qu’on n’a même pas pu bien déchiffrer, qu’on s’est hâté d’interpréter comme une offense. C’était sans doute une coupable étourderie, une inconvenance, un acte déplacé et saugrenu ; ce n’était, dans tous les cas, qu’un acte tout individuel et isolé auquel la masse des visiteurs était restée étrangère et dont elle ne se doutait même pas. Une petite correction de police suffisait, évidemment, pour ramener les jeunes auteurs de cette ridicule incartade au sentiment des convenances.

A peine cependant le fait a-t-il été connu, divulgué sans doute par quelque gardien effaré, des agitateurs amassés autour du temple ont commencé leur bruyante campagne. Aussitôt la nouvelle s’est répandue dans Rome qu’une offense venait d’être commise au Panthéon contre le roi Victor-Emmanuel et contre l’Italie. Des feuilles volantes ont couru partout, grossissant cette sotte affaire, enflammant les esprits. La foule s’est ameutée dans les rues, et pendant toute une journée on a poursuivi, bousculé, maltraité ces malheureux pèlerins qui erraient dans la ville, ignorant la plupart ce dont il s’agissait. On s’est porté sur les hôtels où ils résidaient et on a cassé quelques vitres. On a crié contre les pèlerinages, contre le pape, contre la France. On a continué le lendemain. Le gouvernement a eu quelque peine à remettre un peu d’ordre dans la ville et même, à ce qu’il paraît, à protéger l’ambassade de France. Bref, rien n’a manqué ; c’est ce qu’on peut appeler la grande manifestation ! Notez que dès le premier moment rien n’avait été négligé pour désintéresser le sentiment national le plus susceptible et enlever tout prétexte à l’agitation. Les organisateurs, les chefs des pèlerinages s’étaient hâtés de se rendre auprès des autorités romaines et de désavouer la puérile équipée de deux jeunes étourneaux sans mandat. Le pape lui-même a déploré un acte que rien ne faisait prévoir, pour lequel on a fait tant de bruit inutile. Le gouvernement français, à peine informé, a pris ses précautions ; M. le ministre des cultes, par une sage prévoyance, s’est hâté d’inviter les évêques à s’abstenir pour le moment de se mêler à des pèlerinages qui pouvaient être mal interprétés ou provoquer des confusions contraires à la politique de la France. Tout ce qui était possible a été fait. N’importe, les manifestations ont continué, elles se sont même étendues à une partie de l’Italie, aux principales villes. On s’est remué, on se remue encore, on a fait des proclamations, on a adressé des messages au roi Humbert. Des députés ont menacé d’interpeller le ministère à la prochaine réunion des chambres, de lui demander compte de ce qu’il avait fait et de ce qu’il ferait. Et c’est ainsi que le plus vulgaire, le plus insignifiant des incidens est devenu un prétexte de manifestations, de protestations, d’interpellations, comme si l’Italie et Home étaient en péril pour la facétie d’un jeune bachelier en vacances, pour un pèlerinage au Vatican. C’est fort bien, seulement ceux qui inspirent peut-être ces mouvemens désordonnés, ou qui se llattent de les exploiter, ne s’aperroivent pas qu’ils donnent une singulière idée de la liberté qu’ils entendent laisser au pape, — qu’ils s’exposent à faire revivre eux-mêmes une question que personne ne soulève, qui dans tous les cas intéresse bien d’autres Etats que la France.

Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’au moment même où se faisait à Rome et ailleurs tant de bruit i)our rien, on célébrait par des fêtes et des discours à Nice l’inauguration d’un monument élevé à Garibaldi. Ce qu’a été réellement la campagne de Garibaldi à la tête de l’armée des Vosges dans notre funeste guerre, ce n’est pas pour le moment la question. Ce qu’on a voulu, ce qu’on a cru devoir honorer en lui, c’est l’homme, l’étranger qui seul entre tous en 1870 n’a pas craint de venir combattre pour la France, — celui que M. de Bismarck menaçait défaire fusiller si on le prenait. Et les hommages ne lui ont certes pas manqué. On ne s’est fait faute de célébrer le héros, de prodiguer en même temps les témoignages de sympathie à l’Italie représentée par le gendre de Garibaldi et par quelques députés. M. le ministre des finances Rouvier lui-même, délégué du gouvernement français, s’est mis en frais d’éloquence et n’a rien ménagé pour assurer devant l’univers que la République ne menace pas « Rome capitale, » qu’elle ne médite pas, comme le croit M. Crispi, la restauration du pouvoir temporel du pape. Cela, à ce qu’il paraît, ne compte pas. Les manifcstans de Rome et des autres villes italiennes, les journaux de M. Crispi tiennent à leurs antipathies, à leurs défiances jalouses, à leurs habitudes batailleuses ; on ne les convaincra pas ! Que faire à cela ? La vérité est qu’il y a toujours deux politiques, deux tendances au-delà des Alpes. Il y a une classe d’esprits, — et les ministres d’aujourd’hui, il faut le croire, sont de ceux-là, — qui gardent une sympathie traditionnelle pour notre nation, qui ne croient pas que crier à bas la France, ce soit une grande victoire, qui restent persuadés qu’il y a entre les deux pays des liens d’esprit, de parti, de civilisation qu’on ne peut rompre ; il y a aussi ceux qui passent leur temps à semer les divisions entre les deux nations, à raviver à tout propos les ressentimens et les suspicions, à saisir toutes les occasions d’excitation pour justifier leur politique d’animosité. Tant que la question ne sera pas vidée entre ces deux camps au-delà des Alpes, on ne sera pas à l’abri des incidens. C’est aux Italiens à la trancher entre eux, s’ils le veulent. Jusque-là ce qu’il y aurait de mieux à faire pour la France, ce serait, non pas de manquer de vigilance et de fermeté, mais de s’occuper le moins possible des affaires de l’Italie, de ne pas se perdre.en vaines polémiques pas plus qu’en offres de sympathies qui reçoivent de si singulières réponses ; ce serait de se borner à des rapports corrects, de laisser en un mot les Italiens à eux-mêmes, à leurs intérêts, à leurs alliances, à leurs petites démonstrations. Ce n’est point après tout un peu de mauvaise humeur italienne, un peu de gallophobie pour quelques pèlerinages qui allumera l’incendie en Europe !

Avant qu’il soit longtemps, la lutte des partis se resserrera pour l’épreuve décisive des élections en Angleterre. Elle n’est encore qu’à demi engagée : ce n’est qu’après la session prochaine, la dernière du parlement existant aujourd’hui, qu’elle prendra son ampleur et tout son caractère. Elle commence néanmoins à se dessiner entre le ministère et l’opposition, entre les conservateurs alliés aux unionistes et les libéraux de toutes nuances, marchant toujours au combat sous le drapeau du grand et infatigable vieillard, M. Gladstone. Déjà dans les deux camps on se prépare, sans attendre le dernier moment, qui pourrait être hâté par une dissolution. M. John Morley, qui, avec sir William Harcourt, est un des chefs du libéralisme, ouvrait l’autre jour la campagne à Cambridge, et faisait dans son langage ingénieux et acéré, élégant et ferme de lettré supérieur, le procès du torysme, du ministère Salisbury et de sa politique : mais M. John Morley ne faisait que préparer l’entrée en scène de M. Gladstone lui-même qui, ces jours passés, avec une ardeur que l’âge ne refroidit pas, est allé exposer à New-Castle, devant des masses ébranlées et entraînées par sa généreuse parole, le programme du parti libéral. Il y a tout mis, le home-rule en tête, les réformes démocratiques, les lois agraires, une extension nouvelle du droit électoral, bien d’autres choses encore. Que tout, dans ce programme de New-Castle, ne soit pas d’une réalisation prochaine et facile, c’est possible : M. Gladstone y a mis ce qui fait la sève et la force d’un parti libéral, une passion désintéressée d’équité. Il a donné le mot d’ordre à son armée ! Reste à savoir ce que réserve l’imprévu, ce que les événemens peuvent porter de chances diverses aux uns et aux autres, et même quelle influence peut avoir dans les élections prochaines la disparition d’un homme qui, malgré les dernières épreuves de sa vie, était demeuré un puissant athlète, — M. Parnell, enlevé récemment par un mal soudain.

De toute façon, c’est certes une figure originale du monde britannique qui disparaît avec M. Parnell. Tout en lui était contraste. PasREVUE. — CHRONIQUE. 055

sionné et violent sous un dehors correct et froid, alliant la ruse et le calcul à l’audace, une intelligence supérieure à la souplesse de l’homme d’action, il avait réussi à devenir un tacticien incomparable, habile à préparer et à mener une campagne, à manier et à fasciner les masses, sans avoir les dons de l’éloquence. Né Anglais et protestant, il s’était fait l’homme de l’Irlande catholique et révolutionnaire, lll’avait relevée, fanatisée, disciplinée et ramenée victorieusement au combat. 11 avait lini par forcer les ministères, les partis à compter avec lui et par imposer la cause des revendications irlandaises au parlement; ill’avait si bien imposée qu’il était arrivé à ralliera cette cause du nationalisme irlandais les libéraux anglais et le premier des hommes du parti, M. Gladstone lui-même. 11 était pour l’Irlande le «roi non couronné,» S’il était mort il y a deux ans, il aurait eu, en effet, à Dublin, des funérailles royales:" il les a eues un peu tout de même; mais ce n’était plus la même chose, ce n’était plus le vrai Parnell avec son auréole intacte. C’est que dans l’intervalle il avait eu cette maussade aventure d’un vulgaire procès en adultère où il s’était laissé prendre. Il y avait perdu une partie de son crédit et de son prestige, ses amis les plus dévoués, la fidélité de son armée au parlement, l’appui du clergé irlandais, — et par-dessus tout l’alliance de M. Gladstone, qui n’avait plus voulu traiter avec lui. Il luttait encore malgré tout avec une indomptable énergie, — il a lutté jusqu’au bout pour sa popularité ; mais tout était changé pour lui et autour de lui. Après avoir été le lien des Irlandais dans la lutte, il n’était plus qu’une cause de division parmi ses amis, dans le pays, et ce qui lui restait de puissance risquait d’aggraver les malheurs de l’Irlande. Tel qu’il était, avec ses dons supérieurs et ses faiblesses, il avait encore sa place, et il laisse un vide.

Qu’en sera-t-il au jour des élections, pour lesquelles tout se prépare déjà en Angleterre? Si les divisions que M. Parnell avait provoquées par ses aventures et ses obstinations devaient se prolonger après lui, ce serait certes ce qui pourrait arriver de plus favorable pour le ministère conservateur. Si la mort de M. Parnell devait avoir pour effet de rétablir l’union dans le parti irlandais, et par cette union de raffermir l’alliance avec M. Gladstone et ses amis, ce serait une chance peut-être décisive pour la fortune du parti libéral anglais aux élections. Et c’est ainsi que l’Irlande, par ses revendications, par ses misères, même par les aventures de ses chefs, a toujours son rôle dans les affaires de la puissante Angleterre !

CH. DE MAZA[)E.