Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1876

Chronique n° 1068
14 octobre 1876


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1876.

Les affaires du monde ne marchent pas décidément toutes seules, et surtout elles mettent le temps à s’éclaircir. Une fois de plus l’Europe en fait l’épreuve à cette heure.

Non certes l’Europe n’est pas dans une phase favorable ; elle n’a point passé ces derniers jours, ces dernières semaines dans une de ces conditions faciles et heureuses où les nations se reposent à l’abri d’une paix désirée et assurée. Tout s’est réuni au contraire pour lui rappeler d’une façon plus impérieuse, plus irritante, la gravité de la situation où elle vit, les dangers qui l’entourent, les complications qui menacent incessamment de sortir de cette crise de l’Orient troublé par la guerre, par les insurrections et par les massacres. Et, qu’on le remarque bien, plus on avance, plus il y a un fait sensible : la difficulté la plus sérieuse est bien moins en Orient qu’en Occident, moins dans la nature même de la question que dans l’incohérence de toutes les politiques, dans le conflit inavoué et mal dissimulé de toutes les arrière-pensées, dans la singulière émulation de tout le monde à jouer avec le feu. Il faut être de bonne foi : évidemment, si on l’avait bien voulu, les insurrections de l’Herzégovine et de la Bosnie n’auraient pas eu l’importance qu’elles ont prise, la guerre de Serbie n’aurait pas éclaté, il n’y aurait eu aucun prétexte à cette explosion de barbarie en territoire bulgare, et l’on n’en serait pas aujourd’hui à se débattre dans cette obscurité où la paix semble toujours être au bout de quelque résolution mystérieuse venue on ne sait d’où, de Constantinople ou de Belgrade, de Livadia ou de Varzin. On dit qu’un chef de chancellerie qui a toute sorte de raisons de ne rien ignorer et qu’on interrogeait récemment sur l’état réel des choses aurait répondu tout net : « Croyez-le si vous voulez, je n’en sais pas plus que vous. » C’est bien possible, c’est le mot d’une situation où de grands gouvernemens semblent plus occupés à se surveiller qu’à s’entendre sérieusement sur un plan de conduite précis et efficace. Depuis la première note du comte Andrassy, il y a de cela près d’un an, depuis le mémorandum de Berlin surtout, on en est là, on s’interroge. Aux entrevues des souverains succèdent les missions intimes du général de Manteuffel à Varsovie auprès de l’empereur Alexandre II, du comte Soumarokof, aide de camp du tsar, auprès de l’empereur François-Joseph d’Autriche. Projets d’armistice limité ou illimité, plans de réformes, propositions anglaises, contre-propositions turques, interprétations russes, menaces d’intervention s’enchevêtrent à l’infini, laissant toujours la parole à l’imprévu. Que sortira-t-il de ce travail confus poursuivi au bruit des armes, pendant que les hostilités, à peine interrompues un instant, ont recommencé sur la Morava, autour d’Alexinatz ? Un moment, on a presque désespéré d’une solution favorable, que rendaient plus que jamais problématique les réponses évasives de Constantinople et les impatiences attribuées à la Russie ; on se demandait déjà, non sans une certaine anxiété, ce qui allait arriver. Depuis peu de jours, tout a changé encore une fois ; la Turquie a ravivé les espérances pacifiques en allant spontanément au-delà des vœux qu’on lui témoignait, en jetant dans le désarroi de la diplomatie européenne la proposition d’un armistice prolongé. On lui demandait six semaines, elle a offert six mois. Quel qu’ait été son mobile, elle a dans tous les cas montré de l’habileté en prenant l’initiative d’une proposition si bien faite pour répondre aux désirs pacifiques et aux intérêts du monde. Un armistice serait à coup sûr pour le moment ce qu’il y aurait de mieux ; il permettrait aux passions et aux fanatismes de se calmer, aux gouvernemens de se reconnaître et de reprendre la direction des événemens, à la Porte elle-même de désintéresser l’Europe par les réformes qu’elle aurait eu le temps d’accomplir. Oui sans doute, le cabinet turc a eu l’art de mettre la raison de son côté en abandonnant à ceux qui voudront la prendre la responsabilité de complications nouvelles et plus étendues. C’est un gage sérieux pour la paix, rien n’est plus certain. Qu’on ne se hâte pas trop cependant de croire que tout est fini, c’est à peine un commencement. Il s’agit encore de savoir quelles conditions la Turquie met à cet armistice, si ces conditions seront acceptées par les Serbes, si elles auront la ratification de la Russie ou des autres puissances, si les insurgés de la Bosnie et de l’Herzégovine ne profiteront pas de l’occasion pour reprendre sous une autre forme les hostilités qui seraient censées suspendues par un acte régulier de diplomatie. En d’autres termes, qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, c’est la question tout entière qui est impliquée dans une simple proposition d’armistice, et qui restera en suspens tant que l’Europe n’aura pas réussi à créer un accord de volontés assez énergique, assez décisif pour s’imposer à tout le monde, pour ramener à ses vraies proportions ce problème toujours fuyant de la situation de l’Orient.

C’est une question toujours redoutable assurément ; l’Orient est depuis longtemps la partie vulnérable de l’Europe, et il faut bien que les gouvernemens, au lieu de se laisser entraîner à une politique de stériles rivalités ou de combinaisons chimériques, s’accoutument à se dire qu’un accord prévoyant maintenu entre eux peut seul arriver à créer une situation compatible avec tous les intérêts ; il faut qu’ils aient toujours présent à la pensée que ce problème oriental, qui touche à tout et contient tout, n’est pas de ceux qui peuvent être résolus par des utopies ambitieuses, par des insurrections locales, par des démembremens ou par la suppression d’un peuple. Si c’était si facile d’en finir avec les Turcs, de se partager leurs dépouilles ou de mettre à leur place des confédérations slaves et chrétiennes, comme on le répète dans le monde russe et même depuis quelque temps dans les meetings d’Angleterre, croît-on que ces merveilleux projets ne seraient pas déjà exécutés ? Tout ce qu’on dit n’a rien de nouveau, et, s’il y a une chose faite pour inspirer une certaine philosophie au sujet de ces agitations dont le dénoûment prochain devrait être la disparition violente de l’empire ottoman, c’est qu’il y a tout près d’un siècle la question d’Orient s’agitait exactement dans les mêmes termes à Tsarskoeselo entre deux personnages de quelque importance. « Convenez, disait le prince Potemkin à M. de Ségur, l’aimable ambassadeur de France, convenez que l’existence des musulmans est un véritable fléau pour l’humanité. Cependant, si trois ou quatre grandes puissances voulaient se concerter, rien ne serait plus facile que de rejeter ces féroces Turcs en Asie et de délivrer ainsi de cette peste l’Égypte, l’Archipel, la Grèce et toute l’Europe. N’est-il pas vrai qu’une telle entreprise serait à la fois juste, religieuse, morale et héroïque ?.. — Mon cher prince, reprenait M. de Ségur, je ne vous répondrai pas sérieusement, car tout ceci n’est qu’un jeu de votre imagination. Vous êtes trop sage et trop éclairé pour ne pas sentir que, ne pouvant renverser un empire tel que l’empire ottoman sans le partager, nous froisserions tous les intérêts, nous détruirions tout à fait l’équilibre de l’Europe… Constantinople seul est un point qui suffirait pour diviser toutes ces puissances que vous voudriez faire agir de concert, et croyez-moi, votre plus cher allié, l’empereur Joseph, ne consentirait jamais à vous voir maître de la Turquie d’Europe… — A ces mots, le prince Potemkin s’écriait : — Vous avez raison, mais c’est notre faute à tous ; nous savons trop constamment nous entendre pour faire le mal et jamais pour faire le bien de l’humanité. » Ce n’est peut-être pas flatteur pour la diplomatie ; n’importe, c’est comme la clé invariable des affaires d’Orient. Tout ce qu’on a dit depuis et ce qu’on répète maintenant plus que jamais n’est que la reproduction variée de ce dialogue allant aboutir à un aveu d’impuissance ou à la menace d’une conflagration universelle.

Eh ! sans doute, si on pouvait s’entendre pour en finir avec la domination musulmane par une expropriation sommaire, ce serait bien commode ; mais on ne peut pas s’entendre de façon à satisfaire à la fois la Russie, l’Angleterre, l’Autriche, l’Allemagne, la France, l’Italie. On ne peut s’entendre ni sur Constantinople, ni sur bien d’autres points, et voilà pourquoi mieux vaudrait réunir tous les efforts dans la seule alliance possible, poursuivre les seuls progrès réalisables, au lieu de mêler toutes les politiques et de paraître travailler à préserver la paix universelle avec des procédés ou des arrière-pensées qui peuvent conduire à la guerre. Toutes les fois qu’elle se réveille, cette éternelle et terrible question d’Orient, c’est la même situation, la même résistance de la force des choses, le même conflit d’intérêts ; c’est aussi presque le même jeu diplomatique, et ce qui arrive aujourd’hui a certainement plus d’une ressemblance avec cette crise de l’insurrection hellénique qui, pendant dix années, aux beaux jours de la restauration, occupa l’Europe, dont M. le vice-amiral Jurien de La Gravière évêque le souvenir avec une sorte d’émotion dans ses attachans récits d’une Station du Levant [1]. Le vaillant amiral, on le sent bien, a un plaisir patriotique à retracer ces scènes d’autrefois où la marine française, relevée rapidement, trouvait l’occasion de se faire une si bonne renommée à côté de l’escadre anglaise de Codrington. Il se plaît à raconter cette campagne si bien menée, jusqu’au bout par l’amiral de Rigny, l’avènement d’une élite nouvelle de notre marine, l’héroïque dévoûment du jeune Bisson se faisant sauter avec son navire pour n’être pas pris, cette généreuse expédition de Morée conduite par le général Maison.

Tout cela, c’est le passé avec le reflet lointain d’un temps plus heureux. Politiquement c’est, sous plus d’un rapport, comme une ébauche des événemens contemporains. Alors comme aujourd’hui la question d’Orient renaissait dans la flamme des incendies, dans les scènes sanglantes de la guerre et dans les massacres qui désolaient la Grèce. Pendant des années, l’Europe émue par degrés, mais toujours divisée, s’essayait vainement à une médiation entre les Turcs et les Hellènes insurgés. A cette époque comme maintenant, il s’agissait de savoir sous quelle forme s’organiserait cette médiation, dans quelle mesure on interviendrait, comment on ferait d’abord prévaloir un armistice que Grecs et Turcs violaient audacieusement en paraissant l’accepter. Ce que les uns proposaient les autres le repoussaient. L’Autriche déployait la plus habile et la plus souple opiniâtreté pour déjouer toute tentative d’intervention, pour rallier l’Angleterre à sa politique et surtout pour neutraliser la prépotence russe. Ce n’est qu’après six ans que la Russie, la France et l’Angleterre finissaient par signer à Londres, au mois de juillet 1827, un traité partiel de médiation auquel l’Autriche refusait de s’associer, et de cette incohérence diplomatique que résultait-il ? Les événemens éclataient en quelque sorte d’eux-mêmes, échappant à toute direction. Les escadres alliées, lancées dans les mers du Levant, allaient presque sans le vouloir et sans le savoir détruire la flotte ottomane et égyptienne dans ce brillant combat de Navarin qui était un succès des armes, mais qui dépassait la politique des cabinets, et que les Anglais ne tardaient pas à regretter en l’appelant un « malencontreux » accident. Bientôt la Russie, impatiente d’agir, « d’aller de l’avant, » comme on le disait, entrait directement en campagne contre les Turcs malgré l’Autriche, sous l’œil défiant de l’Angleterre, avec la complaisance inquiète de la France, et la Russie elle-même, après avoir passé victorieusement les Balkans, n’aurait pu aller plus loin sur la route de Constantinople sans provoquer l’entrée des escadres de l’Angleterre et de la France dans les Dardanelles. Elle s’était donné la satisfaction de battre les Turcs, elle se faisait l’illusion de les dominer après la victoire : c’était sa manière de résoudre la question d’Orient ! Le ministre de la marine de France, M. de Chabrol, disait le vrai mot en écrivant à l’amiral de Rigny : « Nous avons voulu éviter la dissolution de l’empire ottoman, et il est possible que nous l’ayons précipitée. Les cabinets dans cette affaire, — et l’on n’est pas à le reconnaître, — ont été menés par l’opinion plus que par la réflexion et la sagesse ; mais enfin l’affaire est engagée… Nous en sommes encore à réfléchir et à nous communiquer nos réflexions de Paris à Londres, de Londres à Saint-Pétersbourg. L’avenir de la Grèce ne donne pas moins d’inquiétude… »

Au fond, voilà le vrai sentiment, l’inquiétude mêlée d’un embarras croissant. Oui, c’était l’inquiétude d’une politique qui aboutissait sans doute à la résurrection de la Grèce, à un succès pour la Russie, mais qui en même temps, après sept ou huit années de pourparlers diplomatiques, ne faisait que démontrer une fois de plus l’inefficacité des solutions par la force, l’impossibilité d’en finir avec l’empire ottoman et le danger des malentendus, des rivalités, du décousu dans l’action européenne. Il s’agit aujourd’hui de savoir si l’on veut renouveler cette histoire dans des conditions qui ne sont pas très différentes, avec la probabilité des mêmes divisions, avec quelques chances de succès de moins et quelques chances de plus pour un conflit universel. Veut-on courir les yeux fermés au-devant d’un nouveau Navarin, de quelque brillant hors-d’œuvre qui ne terminerait rien ? La Russie veut-elle recommencer devant l’Europe, sans provocation, par entraînement, la guerre de 1828, au risque d’être obligée de s’arrêter bientôt ou de mettre le feu au monde ? C’est la question pour tous les gouvernemens. La Russie sans doute, plus que toute autre puissance en ce moment, est exposée, selon le mot de M. de Chabrol, à subir l’influence de l’opinion. Elle a laissé le sentiment populaire s’engager dans cette aventure serbe et s’exalter pour la guerre sainte contre les Turcs. Elle a cru pouvoir accepter une sorte de complicité par l’intervention de ses volontaires, officiers et soldats, quittant par bandes, avec des congés réguliers, les rangs de l’armée pour aller combattre en Serbie. Elle a tout permis, de telle sorte que l’empereur Alexandre II, qui est évidemment aujourd’hui en Russie le représentant le plus sincère et le plus décidé de la paix, se trouve pressé par un mouvement qu’on a eu tout au moins l’imprudence de ne pas contenir, d’abandonner à lui-même ; c’est la difficulté de la position du tsar.

Quelle que soit cependant la puissance de l’opinion même dans l’empire russe, « la réflexion et la sagesse » gardent sans nul doute leur autorité dans les conseils de Saint-Pétersbourg, à Livadia, où se trouve en ce moment la cour du tsar. Que pourrait gagner la Russie à se jeter dans la redoutable aventure où des passions aveugles se flattent peut-être encore de l’entraîner ? En protégeant les populations slaves, elle n’a jamais voulu, elle ne veut pas favoriser la création de royautés nouvelles, d’états nouveaux. Elle a ses traditions sur ce point comme sur bien d’autres, et on peut se souvenir d’un mot de M. de Nesselrode au lendemain de cette guerre de 1828, qui ne laissait pas d’être, elle aussi, un coup de tête. M. de Nesselrode se tenait pour satisfait d’une victoire d’influence morale, d’une démonstration de puissance ; il désavouait la pensée de « toute combinaison nouvelle qui, disait-il, nous aurait forcés soit à trop étendre nos domaines par des conquêtes, soit à substituer à l’empire ottoman des états qui n’auraient pas tardé à rivaliser avec nous de puissance, de civilisation, d’industrie et de richesse… » Ce que la Russie disait en 1829 dans le secret d’une dépêche tout intime, elle le pense encore aujourd’hui ; elle n’aidera pas probablement à faire un royaume pour le prince Milan ; — c’est bien assez de la Grèce, disait autrefois l’empereur Nicolas. La Russie se déciderait-elle à jouer la partie pour elle-même, à risquer l’aventure dans un intérêt d’ambition, et ne reculerait-elle plus désormais devant l’idée « d’étendre ses domaines par des conquêtes ? » La difficulté serait bien plus grave. C’est alors que la question se poserait de nouveau comme M. de Ségur la posait il y a un siècle, comme elle s’est toujours posée dans les phases critiques des affaires d’Orient.

On a beau s’ingénier, l’alliance entre Saint-Pétersbourg et Berlin peut être aussi intime qu’on le voudra, l’Allemagne ne pourrait certainement se prêter à des combinaisons qui livreraient les bouches du Danube à la puissance russe. L’Autriche ne pourrait se résigner sans périr ; elle s’attacherait plus que jamais à sa politique de préservation, et si la mission récente du comte Soumarokof à Vienne avait pour objet d’entraîner le cabinet austro-hongrois dans des interventions ou des occupations conduisant à un inconnu plein de périls, il n’est point douteux que la réponse de l’empereur François-Joseph, si cordiale qu’elle ait été, n’a pu qu’être décourageante ; on n’a pas besoin d’avoir le secret des chancelleries pour en être sûr. Quant à l’Angleterre, elle n’en est plus à revenir de cette sorte d’emportement momentané d’opinion auquel elle s’était laissé aller sous l’impression des massacres de la Bulgarie. Elle a payé sa dette à l’humanité dans les meetings, elle revient à ses traditions, à ses intérêts. Le vieux lord John Russell lui-même et lord Stratford de Redcliffe refusent de suivre plus loin le mouvement contre la Turquie. Seul, M. Gladstone continue sa campagne, et, s’il a pour principal lieutenant M. Bright, l’ancien adversaire de la guerre de Crimée, il faut dire qu’il n’est pas suivi par bien d’autres libéraux, par lord Hartington lui-même, qui est le leader du parti whig dans la chambre des communes. Le ministère anglais, après avoir tenu tête avec sang-froid au mouvement suscité contre lui, se sent visiblement fortifié par ce retour d’opinion, qui lui rend la liberté de ses résolutions, et si lord Derby adresse des paroles sévères à la Porte au sujet des « horreurs » de la Bulgarie, il est bien clair qu’il reste fidèle aux traditions de la politique britannique. L’Angleterre n’a pas pris son parti des bouleversemens de l’Orient, de la disparition de l’empire ottoman, de sorte que de toutes parts encore une fois, les chimères de partages, d’interventions par la force, de solutions radicales, s’évanouissent devant la réalité, et que reste-t-il ? Il reste justement la politique par laquelle on aurait du commencer, et à laquelle on devrait toujours s’en tenir, la nécessité d’écarter tout ce qui jetterait l’Europe dans les convulsions de la guerre et de revenir aux solutions possibles, à la vérité des choses, à la situation pratique. Ce que « l’opinion » ne peut pas faire avec ses emportemens, « la réflexion et la sagesse » des gouvernemens mieux éclairés ont maintenant à le réaliser patiemment, résolument.

La question pratique, elle serait après tout assez simple aujourd’hui, si on le voulait. Il y a deux points qui résument tout et peuvent conduire à une solution suffisante pour le moment. Il y a une première nécessité, l’armistice, dont personne ne conteste le principe, dont les conditions seules restent à fixer, Les cabinets européens, l’Angleterre en tête, avaient proposé à Constantinople un délai de six semaines comme un minimum indispensable pour des négociations efficaces. La Porte a déconcerté peut-être ceux qui comptaient sur un refus de sa part en répondant par la proposition d’un armistice de six mois, et en définitive les conditions qu’elle y met n’ont rien d’exorbitant, puisqu’elle se borne à demander que la situation militaire reste intacte, que les Serbes ne puissent pas profiter de la prolongation de la trêve pour grossir incessamment leur armée d’élémens étrangers, pour se créer en quelque sorte une armée étrangère avec les soldats d’une puissance neutre. Que la Turquie voie son intérêt dans l’extension de la durée de l’armistice, qu’elle y trouve l’avantage de n’avoir pas à poursuivre une campagne d’hiver, de se donner le temps de calmer les passions musulmanes, d’entreprendre la réalisation de grandes réformes intérieures, rien n’est plus évident. C’est peut-être utile aux Turcs, c’est certainement aussi la condition la plus favorable pour une négociation sérieuse ; mais faudrait-il donc repousser ce qui est favorable à la paix par cela seul que les Turcs y trouvent leur compte ? C’est en vérité un jeu assez puéril de la part des Serbes d’avoir l’air de se rattacher au délai de six semaines mis en avant par les cabinets depuis qu’ils ont appris que les Turcs proposaient six mois, et il serait trop étrange que la diplomatie se prêtât aux calculs ou aux subterfuges imaginés par ceux qui ne voient dans la trêve qu’un moyen d’étendre, d’aggraver la guerre, de compromettre et d’entraîner l’Europe tout entière. La vérité est qu’en dehors de toute considération secondaire l’armistice de six mois est ce qu’il y a de préférable, parce que c’est plus sûrement le prélude et le gage d’une pacification définitive.

Voilà le premier fait. Il y a un second élément de la question, et sans aucun doute le plus grave, le plus difficile à dégager et à fixer, c’est le plan de réformation qui doit être le prix de l’intervention de l’Europe. L’Angleterre a proposé à Constantinople, avec l’appui des autres cabinets, ce qu’on est convenu d’appeler « l’autonomie administrative » pour l’Herzégovine, la Bosnie et la Bulgarie. La Porte, sans décliner précisément la proposition européenne, a répondu ici encore par un projet beaucoup plus vaste qui vient d’être publié, qui embrasse l’empire tout entier, qui tendrait à créer en Turquie une sorte de régime représentatif, une hiérarchie de conseils composés à la fois de chrétiens et de musulmans. Eh bien ! franchement, c’est la Turquie qui est encore dans la vérité, qui se montre au moins plus rationnelle, en instituant comme un droit pour tous ce qu’on veut obtenir d’elle comme un privilège en faveur de quelques-uns. Ces réformes qu’on réclame pour l’Herzégovine, la Bosnie et la Bulgarie, pourquoi ne les demanderait-on pas en effet pour d’autres provinces telles que l’Épire, la Thessalie, peuplées de Grecs, pour qui le régime turc n’a point été moins dur jusqu’ici que pour les Slaves bulgares et bosniaques ? Puisque l’Europe s’en mêle, elle doit vouloir mettre la paix partout, alléger les misères et les tyrannies pour tous, venir au secours des Grecs comme des Slaves. La Porte offre un moyen par son système, qui est bien moins une contradiction qu’une extension de celui qu’on a proposé. Reste toujours l’exécution. Ah ! oui, c’est là justement la question, et c’est même l’unique question depuis qu’on voit se succéder à Constantinople des firmans, des hait, des iradé, promettant périodiquement tous les bienfaits ; mais c’est une raison de plus pour que l’Europe, cessant de s’égarer dans des combinaisons qui ne peuvent que la mettre en guerre avec elle-même, concentre tous ses efforts dans une action persévérante pour assurer l’exécution fidèle des engagemens de la Turquie, pour faire de ces réformes nécessaires une réalité. On peut imaginer bien des solutions de la question d’Orient : celle-ci est encore la plus simple et même la seule possible, si on ne veut pas commencer par mettre l’Occident en combustion pour rétablir la paix, pour répandre la civilisation dans l’empire ottoman.

S’il y a une puissance impartiale et désintéressée dans ces brûlantes affaires, c’est assurément la France. Elle n’est point sans doute, elle ne peut pas rester étrangère ou indifférente à ces agitations de l’Orient, aux conflits, aux transformations d’équilibre qui pourraient en être la conséquence. Ce qui est vrai du moins, ce qui éclate à tous les yeux, c’est que la France ne peut songer aujourd’hui à poursuivre des desseins personnels, à chercher des occasions de démonstrations militaires ; elle n’a qu’un rôle tout indiqué, qui peut n’être pas sans efficacité et qui est certainement honorable, c’est d’être partout une médiatrice utile, de concourir à tout ce qui doit maintenir la paix, de montrer sans affectation comme sans impatience que sa parole garde tout son poids dans toutes ces questions de sécurité et d’équilibre du monde. Même dans ces conditions soigneusement définies et maintenues, la politique extérieure de la France peut intervenir sérieusement, avec indépendance, dans l’intérêt universel, et surtout, pour pouvoir être pratiquée avec suite, elle a besoin de s’appuyer sur une situation intérieure exempte de troubles et de difficultés. Ce n’est point à coup sûr le pays par lui-même qui créera ces difficultés et qui peut gêner M. le ministre des affaires étrangères. Le pays n’a qu’une passion persévérante, celle de la paix avec tout le monde comme de l’ordre intérieur, et il l’a montré encore une fois par cette élection des maires qui vient de s’accomplir ces derniers jours. C’est la première application de la loi récente qui rend aux conseils municipaux le droit de choisir leurs magistrats ; elle s’est faite dans le plus grand calme. Presque partout, au moins en immense majorité, les maires déjà en fonctions ont été confirmés. A ne considérer que l’intérêt supérieur et permanent du pays, on pourrait certainement se demander si l’expérience qui vient de se faire a démontré l’utilité de la dernière loi et si cette question de la nomination des maires est définitivement tranchée. Ceci reste peut-être un point réservé. Dans tous les cas, si on voulait chercher une signification politique, soit dans la confirmation des anciens maires, soit dans l’élection des maires nouveaux, on risquerait probablement de se livrer aux plus vains calculs.

Au fond, le pays n’a pas le goût des manifestations, et ce serait médiocrement répondre à ses instincts les plus profonds que de réveiller les questions irritantes, les conflits passionnés, dans les chambres qui sont convoquées pour les derniers jours du mois. Cette session qui va se rouvrir est ce qu’on pourrait appeler la session du budget, elle devrait autant que possible rester affectée au budget, c’est-à-dire aux affaires pratiques de la France. La session des discours, des déclamations et des utopies, elle vient de se dérouler au milieu d’une certaine indifférence parisienne, dans ce « congrès ouvrier » qui a tenu ses assises pendant quelques jours et qui a fini par un banquet. C’est une succursale de parlement démocratique qui a fonctionné un moment dans une salle de la rue d’Arras. Assurément des réunions de ce genre pourraient être utiles et instructives, à la condition que de vrais ouvriers, des travailleurs sérieux, vinssent parler de ce qu’ils savent. Malheureusement le dernier congrès n’a été qu’un tumulte assourdissant de vaines déclamations sur le capital, sur les associations, sur les chambres syndicales, sur la représentation du prolétariat au parlement, et ce que les ouvriers ont apporté pour toute nouveauté, c’est un retour mal déguisé aux anciennes corporations. Ce qu’on démêle de plus clair dans ces esprits obscurs, c’est la prétention de faire du prolétariat une sorte de classe privilégiée, et ils ne voient pas que le vrai signe de leur émancipation c’est justement de n’être pas une classe, de se fondre désormais dans cette vaste, dans cette libérale et équitable société créée et transformée par la révolution de 1789, qu’ils semblent tout près de répudier aujourd’hui.

La vie publique varie selon les pays, ou, si l’on veut, elle a des manifestations différentes ; au fond, elle se compose à peu près des mêmes élémens. Partout les gouvernemens ont des luttes à soutenir, des difficultés de tous les jours à dénouer ; partout l’esprit de modération a la même peine à se dégager du conflit des opinions extrêmes, du tourbillon des passions politiques, locales ou personnelles qui s’agitent. L’Italie, qui a triomphé jusqu’ici de tant d’obstacles, de tant d’impossibilités apparentes, par cet esprit de modération, l’Italie a aujourd’hui une occasion de montrer qu’elle n’est point disposée à rompre avec cette tradition de libéralisme conservateur qui a fait sa force. Elle est sur le point d’avoir des élections générales ; la dissolution de la chambre des députés est désormais un fait accompli. Le scrutin doit s’ouvrir le 5 et le 12 du mois prochain, et huit jours après le parlement renouvelé se réunira à Rome. Au premier abord, dans l’état précaire et obscur de l’Europe, le moment semblerait assez singulièrement choisi pour des élections. Si le cabinet de Rome a pris sur lui de tenter l’aventure, c’est qu’évidemment il croit n’avoir point à craindre des complications extérieures trop graves ou trop prochaines, c’est qu’il est persuadé que les affaires d’Orient lui laisseront le temps de trancher sans trouble la question parlementaire et ministérielle. Ce serait alors un bon signe de plus pour la paix. A vrai dire, cette considération mise de côté, la dissolution de la chambre italienne était prévue. Le ministère Depretis, formé il y a quelques mois, n’avait pas une majorité suffisante, surtout assez sûre, pour pouvoir se promettre une existence facile avec le dernier parlement. Il se trouvait nécessairement conduit à l’alternative de mourir, comme il était né, par une coalition de circonstance, par une surprise de scrutin parlementaire, ou de demander à des élections générales une majorité moins incertaine. C’est maintenant au pays de trancher souverainement la question qui lui est soumise, en fortifiant le ministère qui existe ou en rendant la majorité aux opinions représentées par le cabinet qui est tombé il y a quelques mois.

Déjà la campagne est ouverte. Le président du conseil, M. Depretis, est allé exposer le programme de sa politique dans la petite ville du Piémont dont il a été tout le temps le député, à Stradella. Le chef reconnu de l’opposition modérée, M. Sella, de son côté, paraît établir le centre de ses opérations dans son collège de Biella. Un comité de la gauche vient de se former à Rome sous la présidence de M. Crispi pour soutenir les amis du cabinet. Des comités libéraux-conservateurs se forment à leur tour. La lutte semble devoir être animée plutôt qu’agitée. Elle ne profitera certainement à aucun des partis extrêmes, ni aux républicains, qui n’ont pas assez d’importance pour lever le drapeau de la république dans les élections, ni aux réactionnaires plus ou moins religieux ou cléricaux, qui ne peuvent guère compter sur le succès pour leur propre cause. Par le fait, la vraie lutte est entre les diverses fractions libérales qui ont été ou qui sont au pouvoir, et la meilleure chance du ministère est encore de s’entendre avec les hommes considérables comme M. Ricasoli, M. Peruzzi, M. Correnti, qui, sans s’identifier avec lui, ne l’ont pas combattu jusqu’ici, qui, après avoir appartenu à l’ancienne majorité, ont laissé tomber le dernier cabinet. C’est peut-être ce groupe toscan qui est appelé à trancher la question dans le parlement nouveau et qui, dans tous les cas, aura une influence sérieuse. Quel que soit le résultat du scrutin, la direction des affaires italiennes ne peut pas en être modifiée d’une manière sensible dans la pratique.

D’abord la politique extérieure restera la même, quoi qu’il arrive, cela n’est point douteux. Ce qu’a fait l’habile ministre qui a longtemps dirigé la diplomatie italienne, M. Visconti-Venosta, le nouveau ministre, M. Melegari, ne peut que le continuer, par cette raison bien simple que c’est désormais une sorte de tradition nationale, que ce n’est point une politique particulière à un cabinet. Quel que soit le ministère qui triomphe dans les élections, l’Italie n’a d’autre intérêt que de s’accréditer de plus en plus en Europe, d’étendre et d’affermir ses relations, de concourir au maintien de la paix sans se laisser entraîner dans des combinaisons et des aventures où elle risquerait probablement de perdre plus qu’elle ne pourrait jamais gagner. M. Melegari est un ministre très pacifique, qui n’a point hésité jusqu’ici toutes les fois qu’il a eu l’occasion de s’expliquer, et dans cette œuvre du maintien de la paix, dans toutes ces complications orientales, l’Italie se retrouvera sûrement avec la France parce qu’elle a les mêmes intérêts. Au point de vue intérieur, le cabinet qui existe aujourd’hui peut tenir à se distinguer dans une certaine mesure de ceux qui l’ont précédé au pouvoir. En réalité il est, comme tous les autres, dévoué à la royauté constitutionnelle. Le président du conseil, M. Depretis, est un vieux Piémontais attaché au roi et aux traditions de la monarchie libérale ; il a mis récemment un zèle chaleureux à le déclarer de nouveau dans son discours de Stradella, et le ministre de l’intérieur lui-même, M. Nicotera, n’a laissé depuis quelques mois passer aucune occasion de protester de sa fidélité monarchique, de décourager les fauteurs d’agitations qui auraient cru devoir compter sur lui. C’est presque avec des couleurs conservatrices que le cabinet se présente aux élections. Les réformes qu’il se propose de soumettre au parlement, s’il reste au pouvoir, sont plutôt de l’ordre économique, elles touchent à la perception de certains impôts, aux chemins de fer. Quant à la réforme électorale inscrite dans les programmes ministériels, M. Depretis n’en a parlé qu’avec une extrême mesure, sans dissimuler la gravité de la question, sans aller dans tous les cas jusqu’à promettre même de loin le suffrage universel. En un mot, c’est une hardiesse assez modérée, et pour juger exactement les partis au-delà des Alpes, il faut bien dire que, si le cabinet d’aujourd’hui ne semble pas disposé à trahir les intérêts conservateurs, ceux qui le combattent, qui l’ont précédé au pouvoir, ne sont pas moins libéraux que lui ; ils seraient même plus libéraux sur bien des points. Entre eux, c’est plutôt une affaire de nuances et de conduite. Au fond, c’est toujours la politique de la monarchie constitutionnelle.

L’Italie se tient justement pour satisfaite de l’indépendance qu’elle a conquise avec Victor-Emmanuel et des institutions qui lui assurent, avec la paix intérieure, plus de liberté qu’aucun autre régime ne pourrait lui en donner. Ce qu’elle a de mieux à désirer aujourd’hui, c’est qu’on s’occupe de ses finances, de son organisation administrative, du développement de son commerce, de son industrie, de la transformation économique des régions trop négligées jusqu’ici, et parmi ces régions la première est toujours cette province de Sicile sur laquelle une enquête parlementaire a été ordonnée, qui vient d’être l’objet d’un rapport aussi substantiel qu’instructif de M. Bonfadini. Conditions économiques, régime de la propriété rurale et des industries, mœurs administratives, désordres invétérés, organisation du vagabondage et du brigandage, tout est décrit dans ce rapport de M. Bonfadini avec une sagacité lumineuse, d’un trait ferme et souvent pittoresque. Le gouvernement italien a certes de quoi s’occuper utilement en Sicile, et pour mener l’œuvre jusqu’au bout, malgré les progrès réels accomplis depuis quinze ans, il faudra encore l’activité persévérante de plus d’un parlement et de plus d’un ministère. CH. DE MAZADE.

  1. Voyez la Revue à partir du 15 décembre 1872.