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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1868

Chronique n° 876
14 octobre 1868


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1868.


Que deviennent les affaires de l’Europe, et quel chemin a fait en ces derniers temps cette terrible question de la paix ou de la guerre dont le nœud est bien sans doute quelque part, à Biarritz ou dans un château de la Poméranie ? Ce drame des destinées européennes qui se déroule sous nos yeux marche-t-il a travers l’obscurité des desseins secrets vers un dénoûment violent, ou bien, par suite de la lassitude universelle encore plus que par la toute-puissance de la raison, sommes-nous tous près d’entrer dans une phase d’heureux apaisement ? Que faut-il penser du discours du roi de Danemark devant les chambres de Copenhague, ou de la conspiration récemment découverte à Constantinople ? Une révolution, une vraie révolution se préparant en Turquie, peut-être par la main de la Russie, le roi de Danemark s’entendant avec la France pour rappeler à la Prusse les engagemens du traité de Prague relativement au Slesvig, voila certes de quoi remettre les imaginations en campagne ! Nous ne sommes pas au bout de tous ces incidens qui passent comme des nuages à l’horizon, qui sont les symptômes éphémères d’une situation profondément ébranlée, mais qui n’ont pas toujours heureusement la gravité qu’on leur prête. Pour le moment ce n’est pas de cela qu’il s’agit. L’autre jour, tandis que nous en étions encore à interroger le sphinx prussien et a nous demander si M. de Bismarck allait décidément quitter Varzin pour reprendre en main les affaires, ou s’il n’aurait pas fait à propos quelque nouvelle chute de cheval qui lui permit de prolonger sa mystérieuse villégiature, tandis que presque par habitude nous regardions du côté du nord, à l’autre extrémité de l’Europe une reine quittait son royaume en fugitive, cherchant encore sur sa tête une couronne qui venait de tomber, se dérobant a une révolution qui marchait sur ses traces, franchissant au vol de la vapeur la frontière de France avec son roi, son confesseur et son intendant ! Et voilà justement ce qui peut faire oublier un instant le discours du roi de Danemark, les savantes indispositions du premier ministre de Prusse et la conspiration de Constantinople.

Il y avait trente-cinq ans qu’Isabelle il régnait en Espagne. Elle avait été portée dès sa naissance sur les faisceaux guerriers d’une armée libérale qui avait entouré sa frêle royauté de tout ce qu’il y avait de jeune et de vivace au-delà des Pyrénées. Maintenant il ne lui restait plus, il ne pouvait plus lui rester que le souvenir amer de tout ce qui l’avait conduite à cet irrémédiable désastre. Elle n’avait pas même attendu une signification plus impérieuse de sa destinée. Il lui avait suffi d’apprendre que les derniers défenseurs de sa cause venaient d’être battus dans une rencontre avec l’armée de l’insurrection à l’autre bout de l’Espagne, au pont d’Alcolea, sur le chemin de Cordoue. Elle se hâtait de quitter son dernier refuge de Saint-Sébastien et de passer ce fdet d’eau de la Bidas- soa qui sépare l’Espagne de la France, sans regarder derrière elle, sans songer à prolonger une défense inutile, comme si elle se sentait frappée d’une irréparable déchéance. A une petite station, première étape de l’exil, elle rencontrait les souverains de la France, qui venaient offrir un asile à son malheur. C’était une entrevue un peu différente de celle que la reine Isabelle rêvait quelques jours auparavant. L’empereur, dit-on, est resté pensif et gravement touché en voyant défiler ce convoi d’une royauté. L’impératrice n’a pas été moins émue. L’un et l’autre, à ce qu’on assure, ont gardé depuis ce moment la préoccupation la plus sérieuse, l’impression la plus vive de cette catastrophe soudaine, irrésistible, qui ressemble à un effondrement, puisqu’on s’est servi de ce mot, si vertement et si spirituellement relevé par M. Prevost-Paradol. La préoccupation de l’empereur n’a rien qui puisse étonner, rien qui ne soit d’un esprit élevé et réfléchi. C’est déjà sans nul doute une combinaison étrange de la fortune faite pour frapper l’imagination que ce spectacle de la dernière descendante des Bourbons portant une couronne ramenée en fugitive à ce château de Pau, berceau de sa famille, — de l’héritière d’une des plus vieilles maisons royales de l’Europe recevant un asile du représentant de la dynastie la plus nouvelle, d’une dynastie fille de la révolution ; mais il y a dans ces événemens quelque chose de plus grave encore, parlant plus fortement à la raison politique. Après tout, pourquoi est-elle tombée, cette royauté espagnole qui avait tout ce qu’il faut pour vivre ? Parce qu’elle s’est fait à elle-même la destinée de ces vieilles maisons qui tombent par leurs faiblesses, par leurs entraînemens, par la facilité avec laquelle elles glissent dans tous les caprices des absolutismes caducs. Ce n’est pas apparemment par un vice de libéralisme que la reine d’Espagne vient de disparaître. Et mieux encore, tous ces princes détrônés qui peuplent aujourd’hui l’Europe, qui sont une véritable tribu errante, pourquoi sont-ils tombés ? Parce qu’ils ont fermé les yeux à toutes les lumières, parce qu’ils n’ont jamais su céder quand il était temps, parce qu’ils ont voulu jusqu’au bout mettre leur sagesse et leur volonté au-dessus de la raison de tout le monde. Et où se trouve le prince qui est tombé pour avoir été sincèrement et loyalement libéral, pour avoir suivi les inspirations de l’opinion, pour avoir su céder à propos devant le mouvement d’un pays ? La reine Isabelle va grossir le cortège des royautés de l’exil, dernière et saisissante image de ces pouvoirs abusés qui croient se garantir par la résistance, qui se fient à la force pour les absoudre de leurs fautes, et qui ne font que mieux assurer leur ruine.

Elle est donc maintenant accomplie cette révolution espagnole, et elle a cela pour elle que rien ne la contrarie, rien ne la gêne dans son triomphe ; elle ne rencontre ni résistance, ni hostilité, ni malveillance autour d’elle. Elle n’a eu qu’à paraître, aussitôt tout s’est littéralement effrondré. Est-ce à dire que cette révolution ait été l’œuvre d’un soulèvement spontané, universel et irrésistible du peuple ? Nullement, c’est l’armée qui l’a faite, et par là la révolution espagnole du 29 septembre ressemble encore à toutes celles qui l’ont précédée. Madrid du soir au lendemain s’est trouvée libre sans combat, et la junte révolutionnaire a reçu le pouvoir du dernier ministre de la reine Isabelle, du général Coucha lui-même. Toutes les villes de l’Espagne ont fait leur pronunciamento et ont eu leur junte. En un instant, tout s’est trouvé accompli au cri de : a bas les Bourbons ! L’unanimité a été complète au moins en apparence. Mais c’est ici que commencent les difficultés pour cette révolution, œuvre de trois partis alliés dans la lutte, l’union libérale, les progressistes, le parti démocratique, et la première de toutes les difficultés a été la formation d’un gouvernement provisoire en attendante réunion d’une assemblée constituante chargée de décider souverainement des destinées de l’Espagne.

On avait eu d’abord l’idée de former une sorte de triumvirat composé du général Serrano, du général Prim et de M. Salustiano Olozaga, immédiatement appelé de Paris, où il se trouvait en exilé. M. Olozaga, qui a été certainement un des plus opiniâtres et des plus actifs promoteurs de la dernière insurrection, mais qui est encore plus orateur qu’homme d’action, encore plus habile dans l’art de préparer les révolutions que dans la manière de les conduire quand elles sont faites, M. Olozaga a hésité au premier instant ; il a refusé de partir, puis il est parti ; il a manqué de décision, il a voulu peut-être se ménager, et pendant ce temps on finissait à Madrid par s’en tenir à un ministère composé de membres de l’union libérale et de progressistes avec le général Serrano comme chef supérieur et le général Prim comme ministre de la guerre. Tout ce qu’on peut dire de ce premier cabinet de la révolution, c’est que les hommes sont nouveaux, et quelques-uns, comme M. Lorenzana, M. Ayala, M. Figuerola, ne sont pas sans talent. Le parti démocratique n’a aucune place dans le ministère ; mais on lui a donné une compensation en faisant un premier alcade de Madrid d’un de ses principaux chefs, M. Nicolas-Maria Rivero, esprit assez supérieur pour ne pas dépasser certaines limites dans les opinions démocratiques.

Deux choses sont également frappantes dans ces premiers momens de la révolution espagnole. D’abord l’union qu’on croyait si diflicile entre les généraux et qui l’est encore à coup sûr, cette union n’a point cessé un instant jusqu’ici. Serrano et Prim, et c’est visiblement d’eux que tout dépend, semblent marcher d’intelligence. Ils se renferment sans doute dans une certaine réserve qui a quelque apparence mystérieuse ; mais entre eux aucun nuage ne s’est élevé, et on dirait même qu’ils gardent un dernier mot qu’ils ne disent pas, qui est peut-être la raison de leur union. Ce qui est certain, c’est que dès le premier moment le général Prim, dont on pouvait redouter la fougue et l’esprit de domination, n’a point hésité, comme ministre de la guerre, à confier les grandes directions de l’armée aux principaux chefs militaires de l’union libérale, au général Echague, au général Dulce, au général Messina et même au général Cordova, qui, bien que dans l’opposition depuis quelques années, a longtem.ps appartenu au parti modéré. Ce qui est plus frappant encore, c’est l’ordre qui s’est maintenu à Madrid au milieu du désordre inévitable d’un déchaînement populaire. Sauf quelques excès facilement réprimés, tout se passe le mieux du monde, et ce peuple qui est allé vider les arsenaux pour s’armer quand il n’y avait plus à combattre s’amuse aux ovations et aux parades sans laisser voir rien de menaçant. Il jouit gaîment du triomphe qu’on lui a fait. Seulement il reste à savoir ce que dureront cette union des généraux et cet ordre équivoque du lendemain d’une révolution. On ne va pas loin en donnant des armes aux masses, en les payant, en faisant des emprunts pour ouvrir des ateliers nationaux. C’est ici que les chefs de la révolution peuvent montrer ce qu’ils sont et ce qu’ils ont dans l’esprit. L’œuvre n’est point aisée pour ces aventureux pilotes, cela est bien clair ; mais elle est d’autant plus pressante que les difficultés marchent à grands pas sur eux. Demain peut-être ils vont se trouver en face d’une redoutable crise financière, aggravée par la pénurie de certaines provinces. L’occasion est belle pour eux cependant. Ils n’ont rencontré jusqu’ici ni opposition, ni mauvais vouloir. Par une forture rare, cette révolution a eu la chance de trouver un assez confiant accueil un peu partout, même parmi les hommes d’affaires. Le crédit espagnol n’a pas été encore sérieusement atteint ; c’est le moment de raffermir cette confiance, de garantir cette révolution non certes par une confiscation des libertés qu’elle promet, mais en l’empêchant de dégénérer en une immense anarchie.

Après cela, cet ordre que les chefs de l’insurrection peuvent maintenir s’ils sont bien inspirés, cet ordre n’est lui-même sans doute qu’une trêve fort provisoire, et la question essentielle, la question du régime définitif de l’Espagne, reste entière. La royauté d’Isabelle II une fois disparue, où aboutira cette révolution ? Rien n’est plus simple, s’écrient à Paris les avocats consultans de tous les peuples en insurrection : l’Espagne n’a qu’à proclamer la république. — Ce n’est point aussi simple qu’ils le croient. Ce serait bien facile, si toutes les provinces de l’Espagne ressemblaient aux provinces basques, qui ont leurs traditions, leurs coutumes, leurs représentations locales, leur autonomie, qu’elles défendraient par les armes, si on les attaquait ; mais il n’en est point ainsi, la plupart des autres provinces sont depuis longtemps fondues dans l’unité espagnole. La république, elle peut sans doute faire son apparition au-delà des Pyrénées ; elle peut naître par surprise, à la faveur d’un interrègne prolongé et agité. Il est malheureusement à peu près certain qu’elle ne serait qu’une forme de l’anarchie, qu’elle ne ferait qu’exciter toutes les passions, toutes les rébellions locales, toutes les discordes, et qu’elle conduirait bientôt à une de ces deux extrémités : ou bien elle irait se perdre dans des réactions nouvelles, ou toutes les provinces de l’Espagne deviendraient bientôt autant de républiques de l’Amérique du sud livrées aux rivalités et aux ambitions. Qu’on remarque d’ailleurs l’état des esprits. Il y a quelques républicains au-delà des Pyrénées, et un programme de république fédérative a été répandu en Catalogne. A Madrid, le mot de république n’est même pas prononcé. On brise les écussons de la dernière reine sans rien dire contre la royauté. Dans leur premier manifeste, les généraux maintenaient la monarchie ; depuis, ils ont été plus réservés. Il est bien clair cependant qu’ils n’ont pas eu un moment d’incertitude, et le général Prim lui-même, dans une lettre plus sérieuse par le fond que par la forme, vient de déclarer que pour lui non plus ce n’était pas une question, qu’à ses yeux a l’idéal politique de l’Espagne contemporaine, » c’était « la monarchie constitutionnelle. » C’est que les uns et les autres sentent la vérité de la situation morale et politique de l’Espagne.

Cette révolution, elle sera tout ce qu’on voudra ; elle proclamera toutes les libertés, même la liberté des cultes, qui est certes la plus légitime, mais qui ne sera pas la plus facile à établir ; elle pourra prendre un caractère de réaction contre toutes les inlluences cléricales et absolutistes qui ont prévalu pendant trop longtemps ; au fond, elle n’est pas républicaine ; elle met vraiment trop de façons à prononcer le nom de la république, et les chefs les plus éclairés du parti démocratique n’en sont plus à s’y méprendre. Mais alors comment refaire une royauté ? où trouver un roi et une dynastie ? Il serait peut-être plus facile de dire ce qui est impossible dès ce moment que de voir distinctement la combinaison qui triomphera. Ainsi la royauté du prince des Asturies avec une régence avait peu de chances, et la protestation acerbe de la reine Isabelle a achevé de la tuer. La révolution a réveillé évidemment les espérances carlistes, et le représentant actuel de cette cause, l’infant don Carlos, s’est remis en campagne. S’il n’est pas allé en Espagne, il est allé sur. la frontière, il a sondé le terrain ; mais les provinces basques ne se soulèveraient que si on attaquait leurs privilèges, et le drapeau carliste est peu populaire dans le reste de l’Espagne. Il n’y a que l’anarchie, si elle se déchaînait, qui ferait merveilleusement les affaires de l’infant don Carlos. Est-ce le prince Alfred d’Angleterre qui sera roi d’Espagne ? La perspective de la restitution de Gibraltar apportée en dot par un prince anglais est certes fort tentante ; mais les Espagnols n’y ont pas cru sérieusement sans doute. L’Angleterre ne paie pas à ce prix des couronnes pour ses princes, et alors il ne resterait qu’un roi, seul protestant dans son royaume. Est-ce le prince Amédée d’Italie qu’on ira chercher ? Il y a eu quelques tentatives, si nous ne nous trompons ; elles ne sont pas allées bien loin. En définitive, plus on poursuivrait cet examen, plus on s’apercevrait que le cercle se resserre, que le choix des Espagnols est circonscrit entre deux ou trois candidatures sérieuses, le roi dom Fernando, père du roi actuel de Portugal, bien entendu sans l’union ibérique, dont ne veulent ni les Portugais ni les Espagnols, le duc et la duchesse de Montpensier, comme Guillaume et Marie en Angleterre après 1688. Nous ne nous chargeons pas de prévoir ce qui sortira de cette mêlée, d’autant plus qu’il y a un élément dont nous n’avons rien dit et qui est le plus important, quoique le plus indéfinissable : c’est l’imprévu, qui peut dérouter toutes les combinaisons, tous les projets de ceux qui se croient maîtres des destinées de l’Espagne.

Ce qu’il y a de plus étrange, c’est la signification en quelque sorte européenne qu’on a voulu assigner à cette révolution espagnole en la rattachant aux mystérieuses combinaisons de la politique générale. Dans ses plans savamment conçus pour la guerre prochaine, la France avait besoin de l’alliance du gouvernement de Madrid, comme elle avait besoin de l’alliance de l’Autriche et du Danemark ; elle donnait à l’Espagne le rôle de gardienne de Rome pendant qu’elle serait elle-même engagée en Allemagne. Par contre, M. de Bismarck aurait été naturellement intéressé à faire échouer ce beau plan en mettant à mal le gouvernement de la reine Isabelle, et il aurait merveilleusement réussi, on le voit ! Ce qu’il y a d’infiniment plus probable, c’est que M. de Bismarck ne s’est pas occupé de la révolution espagnole, et que les rapports du gouvernement français avec le gouvernement de Madrid n’avaient nullement le caractère qu’on suppose. S’il y a eu dans ces derniers temps des communications entre l’empereur et Isabelle, on pourrait dire que ces communications n’avaient d’autre objet que d’éloigner une entrevue fort désirée par la reine, de prémunir cette malheureuse princesse contre les suites de la politique qu’elle suivait avec une passion si obstinée. C’est là tout probablement. Que cette révolution espagnole ait à un certain point de vue un sens général et supérieur, nous le voulons bien. Elle vient montrer avec une saisissante opportunité à ceux qui se chargent de conduire les peuples le danger des politiques abusives, et la France elle-même, qui est aujourd’hui un peu inoccupée à l’intérieur, qui est dans un moment de halte, d’attente et de transition, la France peut en faire son profit comme bien d’autres pays.

Au milieu de ses triomphes, la Prusse elle-même n’a-t-elle pas à l’intérieur ses « points noirs, » ses difficultés, qui disparaissent sans doute dans le prodigieux élan d’une politique d’ambition nationale, mais qui peuvent un jour ou l’autre devenir graves ? Et la Prusse, elle aussi, sans parler du Hanovre et de Francfort et des provinces annexées à retenir dans l’obéissance, la Prusse porte au plus profond d’elle-même le mal des crises sociales, des guerres de classes. Elle a son mouvement socialiste auquel l’agitateur Lasalle a donné son nom il y a quelques années. Lasalle est mort, le mouvement dont il était le chef et qui s’appelle encore le mouvement lasallien lui a survécu ; il s’est effacé pendant quelque temps devant les exploits de M. de Bismarck, il reparaît aujourd’hui plus vivace, et il vient d’avoir son congrès de Berlin pour faire suite au congrès de Genève, au congrès de Bruxelles, au congrès de Berne, à tous les congrès possibles, populaires, socialistes, pacifiques, qui se succèdent, remuant assurément plus de questions qu’ils n’en peuvent résoudre. Bien mieux, en Prusse, Lasalle lui-même a un successeur en M. Schweitzer, député au parlement pour Elberfeld, rédacteur du journal le Démocrate socialiste de Berlin, président général des sociétés ouvrières. Ce M. Schweitzer est un terrible homme qui ne connaît pas d’obstacles, qui a entrepris de relier tous les corps de métiers dans une vaste association, et, ce qui est plus caractéristique, de placer à la tête de cette association une sorte de directoire omnipotent exerçant une véritable dictature sur la classe ouvrière, enrégimentée par ses soins. Quant aux doctrines, on les connaît, elles ont toujours le même refrain : « Nous ne disons pas, nous, socialistes, à bas le capital ! nous disons « à nous le capital ! » Les questions qui divisent le capital et le travail ne se résoudront que par la lutte : essayons de la lutte légale d’abord ; toutefois il est incertain si une autre solution ne s’imposera pas tout à coup… Pour amener les capitalistes à résipiscence, il faut que les sociétés ouvrières s’organisent unitairement, comme l’armée, avec une direction centrale,… décrétant la grève là où elle peut porter quelques fruits. » Ainsi a parlé M. Schweitzer, et naturellement il a été nommé à cette présidence autocratique qu’il préconisait.

Ce qu’il y a de frappant dans cette recrudescence socialiste en Prusse, c’est qu’elle est une réaction contre le mouvement assez différent dont M. Schultze-Delitsch s’est fait depuis quelques années l’intelligent promoteur, qui part du principe plus libéral de l’association coopérative, et dès la première réunion la scission a éclaté entre les deux écoles. On en est bientôt venu aux gros mots ; on a pris à partie. M. Schultze-Delitsch lui-même ; les socialistes libéraux ont protesté de leur côté contre les velléités « césariennes » des organisateurs de l’association, et les amis de M. Schweitzer, avec ce sentiment de fraternité qui ne se retrouve que dans ces réunions, ont mis à la porte les récalcitrans en les traitant de « stipendiés des classes possédantes. » Ceux-ci cependant ne se sont pas tenus pour battus ; ils ont continué à protester plus que jamais contre « les agitateurs qui singent les Césars, » et ils se sont réunis ailleurs ; ils ont formé un camp à part, de telle sorte que pendant quelques jours, au lieu d’un congrès, il y en a eu deux à Berlin. Le plus libéral était assurément celui des expulsés. M. Schweitzer est pourtant resté maître du terrain ; il a retenu autour de lui la majorité des délégués des sociétés ouvrières, excommuniant du haut de la dictature qu’on lui décernait les dissidens suspects d’intelligence avec le capital, et tout a fini ainsi. Au fond, c’est là comme partout la guerre de la démocratie autoritaire et de la démocratie libérale. Si ce n’est pas pour le moment le plus grand souci de M. de Bismarck, c’est du moins le signe des idées qui fermentent en Allemagne, et qui se mêlent à toutes les questions d’organisation nationale.

La Prusse surmontera ses embarras, qui sont un peu quelquefois les embarras de la force et de la victoire. L’Autriche se tirera-t-elle aussi bien de toutes les complications dont elle est assaillie, qui ne lui viennent pas uniquement de sa grande défaite d’il y a deux ans, mais dont cette défaite a déterminé l’explosion ? Assurément l’Autriche a montré de la bonne volonté depuis deux ans ; elle a fait ce qu’elle a pu pour se relever, elle a réussi quelquefois, elle a retrouvé par ses intentions libérales une certaine popularité, et elle semble aujourd’hui voir se dresser devant elle toutes les difficultés d’une situation complexe et délabrée. Elle se sent placée dans des conditions telles qu’elle ne peut ni reculer ni avancer sans retomber dans des crises plus aiguës et plus redoutables. Le gouvernement autrichien a fait sa paix avec la Hongrie, c’est là sa grande œuvre depuis deux ans : la Hongrie y a trouvé la réalisation de ses vœux, le couronnement d’un persévérant travail conduit avec autant d’intelligence que de fermeté par un grand patriote ; l’Autriche y a trouvé un allégement, une force relative. Malgré tout, il est impossible de ne pas voir que ce n’est qu’une trêve, que pour le gouvernement autrichien la question est restée la même partout excepté en Hongrie. C’est toujours l’insurrection plus ou moins pacifique des nationalités non allemandes de l’empire contre la prépondérance de l’élément germanique ; c’est la lutte entre un fédéralisme favorable aux autonomies provinciales et un centralisme à peine déguisé.

L’Autriche pendant longtemps a pu contenir sans pouvoir les étouffer ces nationalités vivaces sur lesquelles s’exerce sa souveraineté ; ses revers depuis quelques années, son affaiblissement, les satisfactions mêmes qu’elle a données à la Hongrie, les libertés qu’elle a accordées, le mouvement des choses en Europe, tout est venu exciter, encourager dans leurs espérances ces populations de race diverse. De là toutes ces complications que la récente session des diètes provinciales n’a fait que mettre à nu, et qui deviennent une source d’embarras pour le cabinet cisleithanien. Si le gouvernement autrichien se tourne du côté de la Bohême, il se trouve en face d’une agitation nationale croissante, allant jusqu’à la sédition, qu’il croit devoir réprimer aujourd’hui en plaçant la ville de Prague et ses environs sous un régime exceptionnel. S’il se tourne vers le Tyrol, c’est une autre difficulté : il rencontre la résistance de la diète à ses lois libérales sur l’enseignement, et il est obligé de dissoudre la diète tyrolienne. S’il se tourne vers la Galicie, il est en présence des réclamations polonaises, dont l’expression a eu pour effet de suspendre le voyage de l’empereur en provoquant tout à la fois la démission du prince Auersperg, chef du cabinet cisleithanien, et la retraite du comte Goluchowski, lieutenant impérial à Lemberg.

Cette affaire de la Galicie est d’autant plus caractéristique qu’elle ne laisse voir réellement aucun sentiment prononcé d’hostilité de la part des Polonais contre l’Autriche. Un député à la diète de Lemberg, M. Smolka, avait pris l’initiative d’une motion qui ne tendait à rien moins qu’à une rupture avec Vienne par la suspension du mandat confié aux délégués polonais dans le Reichsrath. Cette motion était prudemment écartée ; on voulait se donner le temps d’y réfléchir, et on chargeait une commission de préparer un rapport sur ce qu’il y avait à faire. Sur ces entrefaites apparaissait un projet d’adresse où l’auteur, M. Ziemialkowski, ennuierait les griefs, les réclamations de la Galicie, et auquel se ralliait la diète. C’était justement l’époque où l’empereur François-Joseph était prêt à partir pour Lemberg. L’impératrice était, dit-on, très favorable à ce voyage ; elle se flattait de gagner les Polonais comme elle a gagné les Hongrois. Les habitans de la Galicie de leur côté faisaient de splendides apprêts pour recevoir le couple impérial. Que s’est-il passé au dernier moment ? Le gouvernement autrichien croyait peut-être dangereux de paraître accueillir les prétentions exposées dans l’adresse que la diète de Lemberg devait remettre à l’empereur ; il avait peut-être aussi un regard tourné vers Varsovie, où se trouvait l’empereur Alexandre de Russie, et il se disait que l’explosion du sentiment polonais pouvait ressembler à une bravade. Toujours est-il que le voyage de l’empereur était subitement suspendu, que le chef du cabinet cisleithanien, le prince Charles Auersperg, donnait immédiatement sa démission, que le lieutenant impérial à Lemberg, le comte Goluchowski, se retirait à son tour, et que les Galiciens sont restés avec leurs préparatifs. La difliclilté est aujourd’hui de sortir de ce défilé, de refaire un cabinet à Vienne, et le danger serait de laisser de nouveau s’aigrir les relations entre l’Autriche, s’armant de répressions inattendues, et la Galicie, persistant dans sa résistance pacifique, continuant à revendiquer une autonomie que le comte Goluchowski lui-même réclame pour elle dans un discours qu’il vient de prononcer à Lemberg. La situation du gouvernement autrichien n’est point sans gravité, cela est facile à voir ; mais il y aurait pour l’Autriche quelque chose de plus grave encore : ce serait de s’arrêter dans la voie de libéralisme où elle est entrée, de s’énerver dans les indécisions au milieu de ce travail des nationalités dont elle peut tirer une force, et qui fait aujourd’hui sa faiblesse.

Il est des pays qui n’en sont plus à ce pénible et incohérent apprentissage de la liberté, qui ont bien, eux aussi, leurs conflits, même leurs agitations menaçantes, mais pour qui ces agitations sont les crises naturelles d’un peuple en possession de lui-même. Les élections anglaises et américaines qui se préparent en sont aujourd’hui la preuve saisissante. Dans un mois, en Angleterre, c’est la chambre des communes qui va être renouvelée ; à la même époque, aux États-Unis, c’est le scrutin pour l’élection présidentielle qui va s’ouvrir. Dans les deux pays, on est déjà en pleine campagne électorale, et toutes les passions se jettent dans la lutte avec une animation qui n’a rien d’extraordinaire, mais qui tire peut-être des circonstances un caractère particulier.

Ce qui donne aux élections anglaises une importance exceptionnelle, ce qui fait même qu’elles se présentent un peu comme une énigme, c’est qu’elles vont s’accomplir sous l’empire du dernier bill de réforme. L’Angleterre se trouve aujourd’hui dans une situation à peu près semblable à celle où elle se trouvait au lendemain de la réforme électorale de 1832. Seulement, il y a trente-six ans, c’était la classe bourgeoise et industrielle qui voyait tomber devant elle toutes les barrières et qui entrait dans la vie publique par l’irrésistible droit de ses lumières et de ses richesses. Cette fois c’est l’élément populaire qui passe par la brèche, ce sont les classes ouvrières qui, à certaines conditions et dans une certaine mesure, arrivent à l’électorat par la toute-puissance du travail, de l’intelligence et de la moralité. Le caractère du reform-bill de 1867, c’est d’être moins un remaniement des circonscriptions qu’une extension du droit de suffrage, et le résultat de cette infusion d’un sang nouveau dans le corps électoral, c’est naturellement un peu l’inconnu. Les électeurs nouveaux d’ailleurs n’ont pas manqué de se faire inscrire ; ils n’ont rien négligé pour se tenir prêts à exercer leurs droits sérieusement, comme des Anglais, et un peu aussi comme des hommes qui sont dans la lune de miel de leur capacité politique. D’un autre côté, ce qui ajoute à l’importance de ces élections anglaises, c’est que devant le pays, devant ce corps électoral renouvelé, se présente la plus grave question qui puisse diviser les esprits, cette question de l’abolition de l’église d’état en Irlande que M. Gladstone a fait triompher dans la chambre des communes, et dont la solution définitive dépend aujourd’hui de la manifestation populaire qui se prépare.

Les chefs de partis ont déjà levé leur drapeau. M. Disraeli, au nom du ministère, s’est prononcé fort nettement, quoiqu’avec une brièveté tout officielle, dans une allocution à ses électeurs. Si on a pu croire un mo- ment que M. Disraeli, pour se tirer d’affaire, était homme à déconcerter l’opposition par une volte-face en lui prenant son programme sur l’église d’Irlande, comme il l’a fait une fois pour le reform-bill, on s’est trompé. Le spirituel premier ministre de la reine Victoria ne transige pas quand il s’agit de la foi. A ses yeux, l’abolition de l’église d’état en Irlande est une atteinte à la constitution, une menace pour l’église tout entière d’Angleterre et d’Écosse, une périlleuse concession au papisme menaçant. C’est du pur torysme. M. Gladstone à son tour reste sur le terrain où il s’est placé le jour où il a obtenu des communes une éclatante adhésion au principe de la liberté religieuse. Son manifeste est le programme du libéralisme anglais. Il s’agit maintenant de savoir à quelle politique se ralliera le pays, et c’est là que cette masse électorale nouvelle appelée à la vie publique par le reform-bill peut être d’un grand poids ; c’est le renfort de troupes fraîches arrivant à propos sur le champ de bataille. A voir l’agitation qui commence, la lutte sera vive sans doute ; elle ne produira pas peut-être un parlement aussi absolument nouveau qu’on aurait pu le croire ; elle s’engage dans tous les cas d’une façon favorable pour une cause dont le mot d’ordre est cette belle et simple parole de M. Gladstone : « l’objet d’une politique vraiment libérale, c’est d’arriver par des mesures équitables, mais nettement tranchées, à rendre le nom de la loi aussi respecté en Irlande qu’il l’est en Angleterre,… en créant dans l’esprit de la nation la conviction que la loi est une amie et non une ennemie. » C’est là un programme d’opposition qui mérite de devenir un programme de gouvernement, et c’est par ce jeu naturel des institutions que l’Angleterre marche dans sa voie triomphale de progrès sans révolution.

Les élections anglaises pourront être vives et bruyantes, elles ne le seront jamais autant que cette élection américaine qui se prépare en ce moment, et dont les préliminaires laissent entrevoir tout ce qui s’agite d’antagonismes, de problèmes sociaux ou politiques, de passions, aux États-Unis. Les candidats pour la présidence ont été choisis par les deux grands partis qui se disputent l’héritage de M. Johnson. Pour le parti républicain, c’est le général Ulysse Grant, dont le nom rappelle les victoires du nord sur la sécession ; pour le parti vaincu dans la guerre, c’est-à-dire pour le parti démocrate, c’est M. Horatio Seymour, ancien gouverneur de New-York, homme d’intelligence et d’habileté, très dévoué aux intérêts du sud. Il a été préféré tout à la fois au chief-justice, M. Chase, qui était d’une nuance plus modérée, et à M. Pendleton, qui représentait toutes les ardeurs réactionnaires du parti. Ainsi les camps sont bien tranchés. Il reste à savoir qui aura la victoire. Ce n’est pas dans tous les cas par les séductions irrésistibles de son éloquence que le général Grant l’emportera. Depuis qu’il est candidat et qu’il a publié un bout de programme, d’ailleurs fort peu significatif, on n’a plus entendu parler de lui ; il est allé se reposer dans ses terres de l’illinois, et ce n’est pas lui qui se perdra par ses paroles ou par ses démarches ; mais, s’il ne dit rien et ne fait rien, on agit pour lui, de même qu’on agit pour M. Horatio Seymour. Aux États-Unis, une candidature est faire de ceux qui l’adoptent, et dès lors la guerre est engagée. Les deux tickets Grant et Seymour sont aujourd’hui en présence. À considérer les chances telles qu’elles apparaissent à travers le tumulte assourdissant des passions, c’est évidemment le général Grant qui a l’avantage. Toutes les élections locales qui viennent de se faire ont donné une majorité républicaine dont le succès est regardé comme le signe avant-coureur de ce que sera l’élection présidentielle.

Le résultat en définitive est une question de scrutin ; mais ce qu’il y a de curieux, c’est le déploiement de toutes les passions contraires autour de ce scrutin qui n’est pas encore ouvert. Il faut en prendre son parti, la liberté aux États-Unis n’est pas une grande dame aux manières élégantes ; elle a la main prompte et la parole brutale. Molière seul aurait un mot pour la caractériser. Ces mœurs seraient peut-être dangereuses dans nos vieilles sociétés raffinées, qui ne manqueraient pas, à ce spectacle, de se réfugier dans la dictature. Aux États-Unis, la liberté ne connaît pas de contrainte et ne craint guère les dictateurs. Meetings, processions, polémiques violentes, discours, rixes sanglantes, gageures bizarres, tout se mêle, tout se confond ; il s’agit d’arriver au but. Et ce qu’il y a de plus grave, de plus menaçant petit-être, c’est qu’évidemment dans le sud toutes les anciennes passions vivent encore. Les démocrates du sud ont subi la défaite matérielle, ils ne l’acceptent pas, et ils brûlent de se venger, de reprendre la suprématie. Là où ils dominent, ils laissent éclater leurs ressentimens.

Dans la Caroline du sud, dans la Géorgie, les membres des assemblées locales refusent d’admettre, malgré toutes les lois, les noirs qui ont été élus, et un de ces exclus s’est écrié en quittant l’assemblée ; « Vous pouvez nous repousser, mais vous allumerez une torche qui ne pourra être éteinte et vous ferez de nous des ennemis. Je mettrai tout en œuvre désormais pour que ma race déteste la démocratie. » À la Nouvelle-Orléans, un nègre disait récemment en plein sénat que, si les blancs ne mettaient pas fin à leurs provocations, « dix mille torches mettraient le feu à la ville, qui serait réduite en cendres. » Évidemment il y a bien des hommes dans le sud qui ne partagent pas ces passions, et il y a peu de temps, répondant à une démarche du général Rosenkranz, quelques-uns des anciens chefs confédérés, au nombre desquels était le général Lee, exprimaient les sentimens les plus concilians, les plus patriotiques. Ce n’est pas moins un singulier état social qui doit faire encore plus désirer pour les États-Unis le succès du général Grant, le seul qui, en ralliant les hommes modérés du sud sans abandonner le principe pour lequel le nord a combattu, puisse convenir tous ces ressentimens dont l’explosion ne serait pas sans péril pour la grande république.

ch. de mazade.
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L. Buloz.