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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1920

Chronique n° 2126
14 novembre 1920


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Il est bon que, de temps en temps, un grand peuple puisse s’arrêter une minute sur son chemin pour se recueillir et mesurer du regard les distances parcourues. Le 11 novembre, la France a célébré, tout à la fois, le deuxième anniversaire de l’armistice et le cinquantenaire de la République. Dans la belle cérémonie du Panthéon, M. Millerand a précisé, avec une grave éloquence, la haute signification de ces fêtes commémoratives. Elles n’ont pas eu seulement pour objet de glorifier nos soldats et de marquer le sens de notre victoire ; elles nous ont permis de méditer sur l’œuvre accomplie, en un demi-siècle, par notre pays et de tirer du passé quelques leçons pour l’avenir. Si les pouvoirs publics ont voulu associer intimement à cette solennité le souvenir de Gambetta, c’est pour personnifier en un citoyen qui, aux jours sombres de la défaite, n’a point désespéré de la patrie, l’âme d’une nation qui défend sa liberté et n’entend point subir le joug de l’étranger.

La guerre de 1870 avait laissé la France épuisée, mutilée et dangereusement isolée en Europe. La République, acceptée, à sa naissance, plutôt comme le gouvernement qui nous divisait le moins que comme la forme constitutionnelle réclamée par l’opinion, avait tout à faire pour gagner les esprits et pour établir définitivement son autorité. Ceux des Français qui aujourd’hui, au lendemain d’événements qui compteront parmi les plus grands de notre histoire, hésitent devant l’énormité de la tâche qui sollicite encore leur activité, ne se représentent, sans doute, que fort imparfaitement l’effroyable désarroi dans lequel se sont trouvées, après le traité de Francfort, les consciences de leurs aînés. Les partis se disputaient, avec une passion mal contenue, la direction du pays déchiré ; la suite presque ininterrompue de nos revers, le désastre de Sedan, la livraison de Metz, la capitulation de Paris, apparaissaient comme les signes [1] funestes d’une invincible fatalité ; la perte de deux de nos plus belles provinces altérait profondément la physionomie de la France, appauvrissait le génie de notre race et détruisait notre équilibre national. Jamais plus dure besogne de relèvement et de reconstruction ne s’était imposée à un peuple aussi dénué de ressources et aussi démuni de concours. Peu à peu cependant le travail a commencé. Autour de la République de plus en plus incontestée, se sont groupés des hommes venus de toutes les classes sociales et de tous les points de l’horizon politique. Une constitution péniblement édifiée comme demeure provisoire, est devenue, pour de longues années, un abri ouvert à tous les Français qui voulaient se consacrer à la restauration du pays. Sous l’égide d’institutions libres, les luttes d’idées, condition nécessaire de la vie publique, ont pris un caractère plus paisible et un rythme plus régulier. La souveraineté populaire s’est exprimée dans des assemblées qui n’en ont peut-être pas été toujours les interprètes très fidèles, mais qu’à intervalles périodiques, le suffrage universel a été maître de désavouer et de remplacer. Si éloigné de la perfection que pût être ce mécanisme, il a donné ou, tout au moins, laissé à la France les moyens de réparer ses brèches et de reprendre sa place au premier rang des nations.

A l’intérieur, elle a, en cinquante ans, réalisé de plus importantes réformes qu’elle n’en avait souvent réclamé en un siècle ou deux. Elle a renouvelé sa législation, accru sa puissance économique, fortifié sa renommée artistique et littéraire, et réussi à maintenir, dans son évolution politique, l’accord permanent de l’ordre et du progrès. Elle a commencé par panser les plaies d’une guerre malheureuse, par reconstituer son outillage industriel, par développer son réseau de chemins de fer et de canaux, par réviser son régime douanier, par apurer sa situation financière. Puis, elle s’est résolument attaquée au grand problème de l’enseignement public; elle a, tout en respectant la liberté des parents pour le choix des écoles et la pratique des cultes, décrété l’instruction primaire obligatoire et proclamé la gratuité de celle que donnait l’État; elle a multiplié les bourses dans l’enseignement secondaire pour le rendre plus accessible aux enfants des familles pauvres; elle a stimulé l’enseignement supérieur par la création d’instituts scientifiques, par l’augmentation, parfois un peu trop lente, des dotations et par la fondation d’universités qui, en mettant fin à la dispersion des Facultés, sont devenues de grands foyers de lumière et d’activité intellectuelle. Dans l’ordre social, elle a cherché à résoudre, dans un esprit de justice et de philanthropie, les questions qui touchent à l’hygiène publique, à l’organisation du travail, aux assurances contre les accidents et la maladie, aux mutualités, aux retraites de la vieillesse; elle a donné aux ouvriers la liberté de se syndiquer pour la défense de leurs intérêts corporatifs ; elle a multiplié les établissements d’instruction technique, les écoles d’apprentissage, les écoles d’agriculture ; elle s’est efforcée d’accroître les énergies du pays, d’augmenter la production, de procurer à la population la plus grande somme possible de bien-être, de donner à tous les Français la sécurité du jour et du lendemain. Je ne dis point certes que, dans une entreprise aussi vaste et aussi complexe, des fautes n’aient pas été commises. Quelques-unes ont pu être inspirées par cet esprit de parti qui, dans l’apparente tranquillité de l’Europe, a eu parfois en France des réveils un peu turbulents. D’autres sont venues d’expériences maladroites ou de timidités excessives. Ce n’est ni le moment ni le lieu de dresser le bilan de ces erreurs. Il suffit que, dans l’ensemble, et déduction faite d’un passif dû surtout à la faiblesse humaine, il reste, après cinquante ans, à l’actif de la France, un total d’améliorations intérieures dont, à l’étranger, nos plus violents détracteurs n’osent plus nier l’importance.

En même temps que se poursuivait cette réorganisation nationale, la République, dont, il convient de le proclamer, la politique extérieure a été constamment aidée par le patriotisme de tous les partis, jugea qu’après les cruelles épreuves de l’invasion et du démembrement, notre pays avait un impérieux besoin de calme, de réserve et de recueillement. Elle veilla, dès le début, à le garder de toute aventure, à lui interdire toute imprudence, à convaincre le monde entier de la sincérité de nos intentions pacifiques. Mais elle comprit, en même temps, que pour maintenir In paix, il ne lui suffisait pas de la vouloir. Dès 1875, l’Allemagne, que sa victoire avait exaltée, mais non assouvie, nous avait brusquement provoqués. Stupéfaite et irritée de la fidélité que l’Alsace et la Lorraine gardaient à la France, elle ne se bornait pas à molester les habitants des provinces annexées ; elle nous accusait de préparer une revanche et de ne pas accepter avec assez de résignation le fait accompli. Elle imaginait prétextes sur prétextes pour nous chercher querelle et affectait même de prendre ombrage des précautions militaires que nous imposait son attitude toujours menaçante. Dans la seule pensée de protéger notre indépendance, nous avions reconstitué notre armée et notre flotte, bien que nos forces maritimes et terrestres fussent toujours sensiblement inférieures à celles de l’Allemagne, nous ne pouvions jamais les accroître sans que l’Empire criât au scandale et dénonçât nos desseins belliqueux. C’eût été cependant, pour la France, un péril mortel que de rester désarmée en face d’un Empire dont croissaient, tous les jours, l’orgueil et l’ambition. Au risque de se voir bientôt à la merci de ses voisins, elle était bien forcée de prendre elle-même, malgré l’infériorité du chiffre de sa population, quelques mesures militaires. Il n’est aujourd’hui que trop démontré qu’elle n’est point allée, dans cet ordre d’idées, au-delà du nécessaire. Peut-être même est-il permis de penser qu’elle est restée en deçà. Mais, quelle que fût la succession des incidents provoqués par l’Allemagne, de l’affaire Schnæbelé aux échauffourées de Nancy, la France, au fond d’elle-même, ne croyait pas à la guerre. Elle faisait instinctivement confiance à la raison des hommes ; étant de bonne foi, elle complaît sur la bonne foi d’autrui.

Peu à peu, la surabondance d’activité que lui laissait sa résurrection économique et qu’elle ne voulait pas utiliser dans une guerre de revanche, se trouva, en grande partie, sans emploi. C’était l’époque où, en Asie et en Afrique, d’immenses régions, Jusqu’alors inexplorées, s’ouvraient aux entreprises européennes. De l’ancien Empire colonial de la France, il ne subsistait que des débris, auxquels ne s’étaient guère ajoutés, en dehors de l’Algérie, que des morceaux épars de terres nouvelles. Mais notre grande possession africaine, devenue de plus en plus florissante, nous avait naturellement créé, dans le continent noir, des intérêts multiples et nous devions la garantir, à l’Est, au Sud et à l’Ouest, contre les attaques des indigènes et les convoitises des Européens. C’est ainsi que nous fûmes amenés successivement à occuper la Tunisie, à étendre vers le Soudan notre petite colonie du Sénégal, à remonter de la côte du Dahomey vers le Niger, à pénétrer dans le bassin du Congo et de l’Oubanghi et enfin à établir notre autorité sur le Maroc. En même temps, pour épargner à la Réunion un voisinage étranger, nous nous installions à Madagascar et, pour protéger l’arrière-pays de Saigon, nous nous emparions de l’Annam et du Tonkin. L’annexion de ces vastes territoires n’alla pas toujours sans efforts militaires et sans pénibles sacrifices. Mais la prudence avec laquelle furent conduites les expéditions réduisit, en général, les pertes à des chiffres très faibles et les officiers qui commandèrent les colonnes et qui assurèrent ensuite la première administration des pays conquis tirent, ainsi, dans leur jeunesse, un apprentissage de la guerre qui ne leur fut pas inutile, plus tard, au jour des grands devoirs. Les Joffre, les Galliéni, les Lyautey, les Mangin, les Gouraud, les Franchet d’Esperey, et tant d’autres, se sont formés à cette école ; et en outre, ils ont commencé à former eux-mêmes des troupes indigènes qui sont venues, sur les champs de bataille d’Europe, suppléer à l’insuffisance de nos contingents.

Les autres grandes Puissances européennes avaient naturellement été entraînées, comme la France, dans ce mouvement d’expansion. Bien que l’Angleterre eût hérité de la plus grande partie de notre vieil Empire, et qu’elle l’eût accru de possessions magnifiques, bien que les Indes, l’Australie, le Canada, la Nouvelle-Zélande, lui eussent déjà composé un incomparable domaine colonial, elle avait projeté de se réserver une portion de l’Afrique, de relier le Cap à la vallée du Nil et l’Est africain à l’Ouest. Il était inévitable que ces tentatives de pénétration simultanées et contradictoires eussent, à certaines heures, pour conséquences des rivalités et des dissentiments entre la Grande-Bretagne et nous; et, en effet, à Madagascar, en Egypte, à Fachoda, et jusque sur le French Shore de Terre-Neuve, les prétentions des deux pays se heurtèrent parfois assez douloureusement. Mais l’esprit de conciliation et la loyauté des deux gouvernements dissipèrent vite ces malentendus et un jour vint où un règlement général de toutes les difficultés anciennes prépara les voies à l’entente et à l’amitié.

De son côté, l’Italie s’était, d’abord, inquiétée de nous voir en Tunisie. Elle trouvait que Rome avait plus de droits que la Gaule sur Carthage et que Bizerte était bien près de la Sicile. Elle nous fit assez longtemps sentir son mécontentement et se laissa entraîner dans l’orbite des Puissances centrales. Mais elle trouva, elle aussi, sa part en Erythrée et en Lybie et finit par signer avec nous, en 1912, un accord africain qui effaçait les dernières traces des divergences antérieures.

La Russie, dont les regards étaient attirés vers la Chine, la Perse et la Turquie, se désintéressait du partage de l’Afrique. L’Autriche-Hongrie, tournée vers les Balkans, n’avait pas d’ambitions coloniales. Mais l’Allemagne, dont la population croissante se trouvait à l’étroit dans l’Empire, et qui cherchait partout des débouchés pour son commerce, était bien résolue à s’en ménager dans le continent neuf où s’établissaient d’autres nations. Lorsqu’elle nous devança au Cameroun et au Togo, nous prîmes de bonne grâce notre parti de son voisinage, encore qu’il ne fût pas toujours sans désagrément; mais elle laissa bientôt percer des desseins plus agressifs et, quoiqu’elle n’eût aucune ouverture sur la Méditerranée, elle éleva la prétention de devenir, à son tour, une Puissance méditerranéenne. Guillaume II en personne brandit son épée devant Tanger et, sur toutes les routes du Maroc, il se trouva, comme par hasard, un Mannesmann ou un Ficke pour nous barrer le passage. Nous étions exposés à voir l’Allemagne s’étendre, tout de son long, aux portes de l’Algérie et nous empêcher à jamais de les ouvrir sur l’Atlantique. La France s’arma cependant de patience; elle se laissa mener à Algésiras; elle accepta un statut international de l’Empire chérifien et demeura, comme toujours, fidèle à la signature donnée. MM. Clemenceau et Pichon allèrent même, en 1909, jusqu’à poser le principe d’une coopération économique, au Maroc, entre la France et l’Allemagne. Rien n’y lit. Le Panther vint, devant Agadir, renouveler le geste de Guillaume à Tanger. Le traité du 4 novembre 1911 mit fin à cette longue série d’incidents. Sauf quelques hypothèques encore assez lourdes, nous obtenions le champ libre au Maroc; mais nous étions obligés de céder une partie du Congo et nous avions pu sentir, dans les procédés d’une diplomatie alternativement brutale et tortueuse, la sourde hostilité que l’Allemagne nourrissait contre nous.

Par bonheur, nous n’étions plus seuls. Si nous fussions restés dans l’abandon où nous nous étions trouvés en 1870, l’Allemagne ne se serait vraisemblablement pas contentée de nous prodiguer les défis et les insolences. Elle eût précipité les choses; elle eût inventé des prétextes pour se jeter sur nous, pour nous réduire définitivement à l’impuissance et pour asseoir sa domination sur l’Europe continentale. Mais la rapidité avec laquelle la France s’était relevée, la sagesse qu’elle avait montrée, les preuves renouvelées qu’elle avait données de ses intentions pacifiques, la réputation qu’elle s’était partout acquise d’une grande démocratie laborieuse et tranquille, tout avait disposé en sa faveur les nations sans parti pris et, de plus en plus, venaient à elle les témoignages de sympathie.

Ce fut un grand événement, et qui eut dans le monde entier une profonde répercussion, que la marque de confiance et d’estime que la jeune République reçut alors du Tsar et, lorsque les premiers marins russes débarquèrent à Toulon, la France eut enfin l’impression de recouvrer en Europe le rang auquel elle avait droit. Peu de temps après, l’alliance russe était conclue. Préparée par MM. Ribot et de Freycinet, sanctionnée par le président Carnot, elle était définitivement scellée par MM. Félix Faure et Hanotaux. De caractère strictement défensif, elle donnait à chacun des deux pays l’assurance qu’il serait secouru par l’autre, s’il était attaqué par l’Allemagne. Rien de plus. C’était désormais pour nous une sécurité relative. Nous avions, en outre, l’espoir de n’être plus livrés à nos seules forces dans l’action quotidienne de notre diplomatie. Mais le sentiment que la Russie était dorénavant à nos côtés ne changea rien aux résolutions pacifiques de la France. Il y eut seulement, en Europe, un contrepoids à l’hégémonie allemande.

Après les froissements passagers qu’avait provoqués, entre l’Angleterre et nous, la rencontre de nos entreprises coloniales, nous avions liquidé, en 1904, toutes nos affaires contentieuses et nous nous étions cordialement rapprochés. Le Roi Edouard VII et le gouvernement de la couronne, M. Loubet et M. Delcassé avaient mis au point ce pacte de réconciliation qui a été, pour notre politique extérieure, le point de départ d’une ère nouvelle. Dorénavant, le quai d’Orsay et le Foreign Office se concertèrent chaque fois qu’un incident quelconque risquait de menacer la paix et la France, alliée de la Russie et alliée de l’Angleterre, servit tout naturellement de trait d’union entre ces deux Puissances. Il n’y eut point, entre le Grande-Bretagne et la République, une convention de garantie défensive, analogue à l’alliance franco-russe. Le Foreign Office ne crut jamais pouvoir souscrire à aucun engagement d’assistance mutuelle. Mais les États-majors des armées de terre et de mer eurent des entrevues périodiques et dressèrent des plans communs pour parer aux attaques éventuelles. En 1912, je priai M. Paul Cambon d’engager, avec sir Edward Grey, des pourparlers afin d’obtenir du gouvernement anglais lui-même qu’il donnât une sanction officielle aux programmes des États-majors; et des lettres furent échangées qui, sans lier aucun des deux pays vis à vis de l’autre, stipulèrent, du moins qu’en présence d’une menace de guerre, les deux gouvernements entreraient immédiatement en rapports et, s’ils étaient amenés à envisager une action commune, mettraient en vigueur les accords naval et militaire.

La France avait fait enfin tout ce qui dépendait d’elle pour renouer avec l’Italie des liens que les traditions et la parenté lui rendaient doublement chers. Elle savait que sa voisine s’était unie à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie, mais elle ne mettait pas en doute qu’en adhérant à la Triple Alliance, l’Italie n’eût pas songé à favoriser une guerre entre nations latines. En 1902, M. Barrère eut, à cet endroit, de confiantes conversations avec le gouvernement royal. Elles st terminèrent par un échange de lettres. L’Italie promettait de ne jamais s’associer à une guerre qui nous serait déclarée sans provocation de notre part. Elle a tenu sa parole au mois d’août 1914.

La situation diplomatique se trouvait donc singulièrement modifiée au profit de la France, lorsque l’Autriche envoya son ultimatum à la Serbie. Encore devrais-je ajouter qu’à cette date la République avait soigneusement resserré ses relations avec les autres Puissances. Des visites réciproques entre les chefs d’État et de fréquents rapports entre les gouvernements nous avaient gagné l’amitié de la Belgique, de la Serbie, de la Hollande, du Danemark, de la Norvège, de la Suède. Le roi d’Espagne et son gouvernement avaient déclaré à la France que, si jamais elle était attaquée, elle pourrait, sans aucune appréhension, dégarnir la frontière des Pyrénées. La Suisse était sincèrement attachée à sa neutralité. Malgré les liens de famille qui entravaient alors la liberté de leurs deux rois, la Roumanie et la Grèce se sentaient certainement portées vers la France plutôt que vers l’Allemagne. Il n’était pas jusqu’à la Turquie et à la Bulgarie, dont les peuples, s’ils n’eussent été égarés par leurs gouvernants, eussent été animés envers nous de sentiments amicaux. Enfin, par-delà l’Océan, les États-Unis conservaient à la France libératrice une reconnaissance inaltérable, qu’ils trouvaient toujours plaisir à manifester, et l’Amérique du Sud, justement fière de sa civilisation latine, gardait au génie français toute son admiration.

Si haut cependant que se fût élevé le prestige de la France, si patiente et si bien inspirée qu’eût été sa diplomatie, si bien exercées même que fussent ses armées, l’agression dont elle a été brusquement victime en 1914 n’aurait pas été, pour tant de peuples, une raison suffisante de se jeter à nos côtés dans la lutte. Pour les déterminer, il a fallu que notre cause ne leur parût pas être seulement la nôtre, ni, en même temps que la nôtre, celle d’un petit peuple injustement attaqué, la Serbie, ni, en même temps que celle de la Serbie, celle d’une nation odieusement trahie par un de ses garants, la Belgique; il a fallu que l’univers comprit qu’en défendant nos droits, nous défendions les droits de l’humanité et qu’en prenant les armes pour sauver notre indépendance, nous écartions un péril dont allaient être menacées, après nous, beaucoup d’autres nations. C’est cette conviction générale qui nous a valu tant de concours et qui a donné à nos victoires une si grande portée. Il était juste qu’en célébrant, le 11 novembre, le souvenir de quarante-quatre ans d’efforts pacifiques, la France fêtât l’issue d’une longue guerre qu’elle n’a point recherchée, qui lui a coûté bien des larmes, mais qui s’est poursuivie à son honneur et terminée à sa gloire.

Sans doute, après tant d’épreuves et tant de succès, quelques Français se sont imaginé qu’ils n’avaient plus qu’à se coucher sur un lit de roses et je me rappelle qu’au moment de l’armistice, un de nos hommes d’Etat les plus illustres m’écrivait : « Maintenant que tout péril est passé... » Tout péril n’était pas passé; et, en tout cas, mille sortes de difficultés allaient commencer : difficultés économiques, financières, sociales, inévitables au lendemain de secousses aussi terribles, de pertes aussi lourdes et de sacrifices aussi douloureux. Il s’agissait, en outre, de faire la paix et, la paix une fois faite, de la maintenir. Sous la pression du danger, les Alliés étaient restés unis devant l’ennemi et avaient même, quoique tardivement, confié à un général français le commandement en chef de leurs armées. Dans une conférence de diplomates, et surtout dans une conférence d’hommes politiques, l’unité de conduite était moins facile à établir. Tous venaient là, fatalement, avec leurs passions débridées et, dans le silence du canon, les intérêts, les ambitions, les vanités, allaient être plus libres de mener leur train. Chacune des nations, oubliant un peu que la victoire était fille, de leur union, avait tendance à s’exagérer le rôle qu’elle avait joué. Plusieurs d’entre elles étaient, en outre, tentées de réclamer la plus large part du profit. Seule, l’Amérique ne demandait rien. Mais son chef avait des conceptions spéciales, parfois un peu théoriques, sur l’avenir de l’Europe et elle-même entendait bien que sa rentrée dans le vieux monde ouvrirait ultérieurement, des deux côtés de la barricade, quelques marchés à ses commerçants et à ses financiers. De tout cela est sortie, comme on pouvait s’y attendre, une paix qui a laissé des déceptions chez les vainqueurs et de l’aigreur chez les vaincus.

Ce n’est cependant pas être trop Français que de dire que, parmi les premiers, d’autres ont été mieux traités que les Français ; et nous avions le droit d’espérer, non seulement que nos amis ne nous chicaneraient pas après coup sur ce qui nous était accordé, mais qu’ils nous aideraient à l’obtenir. Après avoir perdu quatorze cent mille hommes, dépensé des centaines de milliards, vu détruire nos villes et nos villages, quelles compensations positives avons-nous reçues des divers traités de paix? L’Alsace et la Lorraine nous ont été rendues, et c’est pour nous un bonheur indicible ; mais l’Alsace et la Lorraine nous appartenaient, et une restitution n’est pas une réparation. Nous sommes devenus propriétaires des mines de la Sarre, mais nous pouvons être forcés de les rétrocéder à l’Allemagne dans quinze ans, si les Sarrois ne votent, pas le rattachement de leur pays à la France. La partie des colonies allemandes qui nous est attribuée au Cameroun et au Togo n’est rien en comparaison des territoires que reçoit l’Angleterre. Nous obtenons un mandat en Syrie, mais la Syrie, où les populations nous appelaient de longue date et où l’Angleterre avait publiquement reconnu notre influence dès 1912, n’est plus qu’une enclave entre la Mésopotamie et la Palestine, qui appartiennent désormais à l’Angleterre. La seule indemnité véritable qui nous soit promise, c’est donc, en réalité, le paiement de nos dommages. Qui peut s’étonner que là-dessus nous ne voulions rien rabattre de nos exigences? Nous savons très bien que l’Allemagne n’est pas en mesure de nous payer en un jour le montant de ce qu’elle nous doit. Mais nous n’admettons pas qu’elle cherche, dans une banqueroute frauduleuse, la libération de ses engagements.

Tandis qu’à Hambourg un de nos attachés de consulat est malmené, en pleine rue, par d’anciens officiers allemands, tandis que, dans tout l’Empire, continue ouvertement la campagne du parti national, en faveur de la révision du traité, le chancelier Fehrenbach tient, devant le Reichstag, un langage hautain et audacieusement hostile à la France. Il ose parler du militarisme français, de l’impérialisme français; il se plaint de notre occupation du Rhin, comme si elle n’avait pas été acceptée par l’Allemagne et comme si elle n’était pas beaucoup plus supportable aux populations de la rive gauche que l’invasion allemande ne l’a été à nos provinces du Nord et de l’Est; et il prend son air le plus sérieux et le plus grave pour prétendre que, faute de combustible, l’Allemagne ferme ses usines et éteint ses hauts fourneaux, pendant que la France regorge de charbon. Le ministre Simons, qui a plus de manières, prend la parole à son tour et commence par dire que l’Allemagne est bien obligée d’exécuter le traité: mais il accompagne cette déclaration de tant de mais et de tant de si qu’à la fin du discours, elle est rongée de restrictions. En réalité, MM. Fehrenbach et Simons chantent, l’un en dièze, l’autre en bémol, deux chansons qui se ressemblent beaucoup et qui se terminent par le même refrain. Retenons notamment que M. Simons soutient que l’aveu des responsabilités allemandes ayant été « arraché » au vaincu ne saurait avoir de valeur légale ; et quand il ajoute, après cela, que les obligations signées par le Reich doivent être exécutées « dans la mesure du possible, » il est aisé de prévoir les manquements que cette réticence est destinée à faciliter. Si nous avions déclaré, en 1871, que nous exécuterions le traité de Francfort « dans la mesure du possible, » M. de Bismarck se serait borné à répondre : « Le possible, c’est ce que vous avez promis. » M. Simons, qui a des métaphores pastorales, nous reproche de vouloir tuer la vache, au lieu de la traire. Bonne vache allemande, qui n’a jamais fait de mal à personne! Aujourd’hui comme hier, nous n’avons qu’un désir, c’est de l’empêcher de paître sur notre pré.

Dans ce même discours, M. Simons a répété : « On nous a formellement promis à Spa que nous nous reverrions à Genève pour négocier avec égalité de droits sur la clause des négociations. » Je ne veux ni ne puis croire que cet engagement ait été pris à Spa au nom de la France. Comme je l’ai rappelé dans ma dernière chronique, il eût été en contradiction flagrante avec le traité et avec la volonté des Chambres. Mais il suffit malheureusement qu’on invoque en Allemagne cette prétendue promesse et qu’en Angleterre on la considère comme ayant réellement été faite, pour que la question ne soit plus entière et pour qu’une partie de nos armes nous soient arrachées des mains. C’est un point sur lequel je n’aurai que trop l’occasion de revenir. Les articles du traité qu’on a lacérés, on ne les recoudra, j’en ai grand peur, que d’un fil apparent et fragile.

A en croire une déclaration prêtée par un journal belge à M. Delacroix, nous aurions été menacés, tout récemment, d’un malentendu encore plus grave. Ce n’est pas seulement pour négocier sur le pied d’égalité avec les Allemands que M. Lloyd George aurait voulu nous entraîner à Genève. Il aurait désiré y assister avec le Président du Conseil français et le premier ministre belge, à la prochaine assemblée générale de la Société des Nations. D’autres chefs de gouvernements, alliés ou neutres, y seraient également venus et à la barre de cette Haute Cour, auraient été appelées toutes les grandes affaires qui sont aujourd’hui en suspens. Il est aisé de comprendre que le traité de Versailles n’aurait pas tardé à y comparaître comme accusé. Probablement même, l’Allemagne aurait trouvé le moyen d’avoir dans la place quelques amis pour lui entr’ouvrir les portes et lui faire signe d’entrer. Le gouvernement français a sagement agi en ne laissant à personne l’illusion qu’il pût se prêter à une telle combinaison. C’est par des explications franches, données immédiatement, qu’on arrête une velléité avant qu’elle se soit transformée en volonté et qu’on empêche une simple différence d’opinion de dégénérer en dissentiment.

Certes, la Société des nations perdrait sa principale raison d’être et sa meilleure chance de durée si elle ne comprenait pas un jour toutes les Puissances européennes. Mais de toutes les nations vaincues, Allemagne, Autriche, Hongrie, Bulgarie. Turquie, l’Allemagne est certainement celle dont la conduite pendant la guerre et depuis la paix justifierait le moins une admission prochaine. Il serait incontestablement plus naturel de laisser, d’abord, entrer l’Autriche, si elle désavoue la politique de rattachement, la Bulgarie et la Turquie, si elles ont vis à vis de la Grèce, de la Serbie et de la Roumanie une altitude loyale et courtoise. Le tour de l’Allemagne viendra, mais lorsqu’elle aura donné des gages de sincérité et commencé à exécuter le traité sans ces faux fuyants, cet ergotage, et ces continuelles restrictions mentales qui alternent avec les impertinences et les brutalités.

Si, ce mois-ci, à Genève, la question était prématurément posée, MM. Bourgeois, Viviani et Hanotaux, qui représentent, avec éclat, notre pays à la Ligue des nations, sauraient y faire prévaloir la thèse française.

Que va, d’ailleurs, devenir demain cette Société, qui était, sous sa forme actuelle, l’œuvre du président Wilson ? M. Harding, dont les élections américaines assurent la victoire et qui sera, dans quelques semaines, le nouveau Président des États-Unis, subordonnera, sans doute, à des modifications profondes du statut, l’entrée de son pays dans la Ligue. A quelles conditions, d’autre part, conclura-t-il la paix avec l’Allemagne? C’est encore le secret de demain. Mais nous sommes, dès maintenant, assurés que le triomphe des républicains et l’élévation de M. Harding à la Présidence n’altéreront point les amicales relations des États-Unis et de la France. Tout récemment, lorsque M. Herrick annonçait si catégoriquement aux Parisiens le succès de M. Harding, il répétait : « Après cela, vous pouvez être sûrs que tout s’arrangera. » Souhaitons, pour la paix du monde, que M. Herrick ait raison. Des hommes comme lui, qui ont donné à la France des témoignages inoubliables de sympathie, peuvent beaucoup maintenant pour que « tout s’arrange. »


RAYMOND POINCARE.


Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC

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