Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1900

Chronique n° 1646
14 novembre 1900


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.


La rentrée du Parlement a eu lieu chez nous le 6 novembre. On s’attendait bien à ce que, dès la réouverture de la session, il y aurait au Palais-Bourbon un débat sur la politique générale. Le cabinet était le premier à le désirer, et l’a provoqué en poussant à la tribune un interpellateur bénévole. Les incidens qui s’étaient produits pendant les vacances, surtout pendant les dernières semaines, rendaient des explications nécessaires. Les discours prononcés par M. Millerand à Lens et par M. Waldeck-Rousseau à Toulouse devaient avoir un écho au Palais-Bourbon. Malgré l’habileté de langage de M. le président du Conseil, on sentait bien qu’il n’était pas tout à fait d’accord avec M. le ministre du Commerce. Ce dernier est collectiviste, et il ne cache pas son opinion ; M. Waldeck-Rousseau a toujours professé des doctrines contraires, et il ne les renie pas. Ses intentions étant restées les mêmes, il ne s’aperçoit pas que, dans la pratique, il livre à ses adversaires d’hier, devenus ses amis d’aujourd’hui, le terrain qu’il défendait autrefois si vaillamment contre eux. Une discussion à ce sujet était inévitable : par malheur, au lieu d’éclairer l’horizon, elle l’a encore obscurci. Loin d’aborder la véritable question qui était en cause, M. Waldeck-Rousseau s’est efforcé d’en distraire les esprits par toutes sortes de diversions. Cette question, c’est celle que M. Millerand a posée à Lens dans les termes les plus catégoriques, en se faisant le champion du syndicat et de l’arbitrage obligatoires. Nous en avons parlé assez souvent pour n’avoir pas besoin d’y revenir : nos lecteurs savent ce que M. Millerand entend par là.

Mais qu’en pense M. le président du Conseil ? Il y aurait eu intérêt à le savoir, et on ne le sait encore que vaguement. M. Waldeck-Rousseau a bien dit qu’il déposerait un projet de loi sur l’arbitrage : mais les explications qu’il a données sur le caractère de ce projet ont été si confuses qu’il faut attendre le texte lui-même pour en avoir une idée exacte. Cependant, il semble bien que les principes sur lesquels doit reposer la loi annoncée ne sont pas ceux de M. Millerand. M. Millerand exige que, pour dénouer une grève, l’arbitrage soit obligatoire. Les conditions dans lesquelles il devra s’exercer seront d’avance établies par la loi ; les deux parties n’auront qu’à s’y soumettre. Le projet dont a parlé M. Waldeck-Rousseau ne va pas aussi loin : il se contente d’autoriser les parties, c’est-à-dire l’ouvrier et le patron, au moment où ils formeront entre eux un contrat de travail, à y introduire une clause en vertu de laquelle leurs différends éventuels devront être réglés par voie d’arbitrage. De la sorte, a dit M. Waldeck-Rousseau, l’arbitrage deviendra sans doute obligatoire, mais parce qu’il aura été librement consenti. A supposer que la loi en question soit jamais votée, l’expérience seule montrera si cette liberté sera effective, et pour notre compte nous en doutons. La tendance de plus en plus accentuée du parti collectiviste est d’absorber la personnalité de l’ouvrier dans la collectivité syndicale : ce sera de moins en moins à l’ouvrier que le patron aura affaire, mais au syndicat devenu de plus en plus autoritaire et puissant, et celui-ci n’autorisera le contrat que s’il contient la clause de l’arbitrage préalablement accepté. Mais ce sont là des vues d’avenir. Pour le moment, une seule chose apparaît avec évidence : c’est que M. Waldeck-Rousseau n’accepte pas dans son intégralité le principe que M. Millerand a posé à Lens. S’il restait quelque doute à ce sujet, il a été dissipé par M. Ribot. M. Ribot est député du Pas-de-Calais : tous les échos de son département lui ont rapporté les paroles de M. Millerand et il les a rappelées à la Chambre. Cela suffisait pour montrer la profondeur de l’abîme qui sépare, au moins en théorie, M. le président du Conseil de M. le ministre du Commerce. Qu’a fait alors ce dernier ? Il ne pouvait pas se dispenser de répondre à M. Ribot. Croit-on qu’il ait expliqué ses discours de Lille et de Lens de manière à en arrondir les pointes ? Non, certes. Il a dit très fièrement que lorsqu’on avait fait appel à son concours, on savait ce qu’il était et qu’on ne lui avait demandé aucun sacrifice d’opinion. Il n’en a fait, il n’en fera aucun. Il continuera de représenter au ministère ce qu’il représentait autrefois dans l’opposition, et de défendre les intérêts qui lui sont plus particulièrement confiés. Après un tel discours, la scission semblait faite entre M. Millerand et M. Waldeck-Rousseau ; elle l’aurait certainement été à une autre époque et dans d’autres circonstances. Aujourd’hui, M. Waldeck-Rousseau ne pourrait pas, quand même il le voudrait, se séparer de M. le ministre du Commerce et lorsqu’il dit qu’ils sont solidaires l’un de l’autre, il énonce une vérité incontestable : seulement cette vérité nous effraie. M. Waldeck-Rousseau sait fort bien que le ministère tombera tout entier le jour où les collectivistes seront mécontens. Aussi fait-il tous ses efforts pour renvoyer à plus tard, au plus tard possible, la discussion des lois sociales sur lesquelles la division est inévitable entre ses amis. N’a-t-on pas d’autres lois à discuter de préférence, de ces lois sur lesquelles on a fait si souvent déjà la concentration républicaine qui reste le pivot de la politique actuelle ? M. Waldeck-Rousseau a dénoncé à Toulouse le péril que le développement croissant des congrégations religieuses, de leur fortune et de leur influence, fait courir à l’esprit moderne. Il a jeté à la Chambre le même cri d’alarme ; il a sonné le même appel dont il connaît la puissance de ralliement. Il a été entendu, applaudi, soutenu. Il a retrouvé sa majorité fidèle ; mais à travers quelles épreuves et à quel prix !

La discussion a duré deux séances, et s’est terminée parla plus étrange bataille d’ordres du jour qu’on ait jamais vue. Ceux qui n’ont pas lu, au Journal officiel, le récit de la journée du 8 novembre ne savent pas encore jusqu’à quel point le gâchis parlementaire peut être poussé. C’est un spectacle bien triste, mais trop instructif pour que nous n’en reproduisions pas les traits principaux. Pour en bien comprendre la complication, il faut rappeler l’affaire Sipido. Sipido est ce jeune Belge qui a commis à Bruxelles une tentative d’assassinat sur le prince de Galles, et qui, après avoir été acquitté, à cause de son âge, par la justice de son pays, mais pourtant condamné à attendre sa majorité dans une maison de correction, était venu chercher un refuge en France. Avons-nous besoin de dire que Sipido ne nous intéresse en aucune manière, et qu’il n’intéressait pas la Chambre davantage ? L’incident n’a occupé que quelques minutes de son temps ; mais il devait avoir des suites un moment plus tard. On en est venu à la lecture des nombreux ordres du jour qui avaient été déposés. M. Henri Brisson l’a fait suivre d’une déclaration. Quelque hésitation se manifestait sur les bancs de l’extrême gauche, — oh ! bien faible, et dont le ministère n’avait pas à s’inquiéter beaucoup. N’importe : M. Brisson a cru devoir montrer à ses amis le spectre congréganiste d’un côté, et M. le ministre de la Guerre de l’autre. Il les a imités à marcher contre l’un et à voler au secours de l’autre. Aux yeux de certains radicaux, M. le général André est devenu la sauvegarde du ministère. Jusqu’ici, l’homme important en était M. Millerand ; c’est aujourd’hui M. le général André. Nous le regrettons, non seulement à cause de la détestable besogne que fait ce dernier au ministère de la Guerre, mais parce que rien n’est plus grave, ni plus dangereux que de le faire sortir de sa spécialité militaire, — d’où il est assez disposé à sortir de lui-même, — pour en faire un général politicien. Avec quelle indignation M. Brisson tout le premier se serait élevé autrefois contre une tentative de ce genre ! Il en aurait dénoncé le péril ! Il n’aurait pas eu de sévérités assez éloquentes contre l’imprudent qui l’aurait provoqué ! N’est-ce pas par des complaisances de ce genre que les radicaux, il y a quelques années, ont fait du général Boulanger ce qu’il est devenu ? M. Brisson a oublié tout cela. Il a invité la Chambre à voter pour M. le général André. Enfin M. Waldeck-Rousseau a ajouté un mot, rien qu’un mot, pour dire que le ministère était solidaire, et qu’il serait atteint tout entier dans la personne d’un seul de ses membres. Là-dessus on a voté.

On a voté d’abord, à une belle majorité de 80 voix, un texte ainsi conçu : « La Chambre, approuvant les déclarations du gouvernement, passe à l’ordre du jour. » Le gouvernement triomphait ; il retrouvait intacte sa majorité d’avant les vacances ; ses amis étaient enchantés et se félicitaient d’un aussi beau résultat. La journée semblait finie et, pour eux, bien finie. Plusieurs autres ordres du jour avaient bien été présentés ; mais ils paraissaient définitivement balayés. Ceux qui l’ont cru se sont trompés. MM. Rispal et Julien Goujon en ont repris un qu’ils avaient rédigé, et ont proposé de le joindre à celui qui venait de l’emporter. C’est une des finesses, ou, si l’on veut, une des roueries parlementaires les plus connues et le plus souvent employées, lorsqu’un ordre du jour a été voté, de le compléter par un autre qui dit exactement le contraire. Avec des assemblées comme celles d’à présent, il y a beaucoup de chances pour que le tour réussisse. MM. Rispal et Goujon avaient cru remarquer, pendant le débat, que la Chambre avait sur le cœur le discours de Lens : dès lors, pourquoi ne pas le dire ? Ils ont demandé à la Chambre de le faire ; la Chambre n’a pas hésité un moment, elle l’a fait. Elle a voté une adjonction ainsi conçue : « Et réprouvant les doctrines collectivistes affirmées dans le discours de Lens. » La majorité n’a été, cette fois, que de 43 ; mais c’est encore une belle majorité. M. Millerand se trouvait atteint en pleine poitrine. Après ce vote, la situation du Cabinet était devenue aussi mauvaise qu’elle paraissait bonne quelques minutes auparavant. On ne s’en est pas tenu là : le jeu de massacre a continué. La Chambre, mise en goût par ce premier essai d’émancipation, s’est trouvée en présence d’une nouvelle annexe à son ordre du jour, qui condamnait M. Monis pour avoir extradé Sipido. Elle n’a pas plus hésité à voter cette troisième proposition que les deux premières, et la majorité anti ministérielle s’est même élevée à 105 voix. Le ministère semblait perdu. Loué en bloc, blâmé en détail, il n’avait plus qu’à se retirer. Ses adversaires ont pu croire, à leur tour, la journée finie, et bien finie. Toutefois les vieux routiers parlementaires ne s’y sont pas trompés : ils ont parfaitement senti que tout allait recommencer. Quand un ordre du jour a été remanié en cours de vote, et qu’on l’a enrichi de plusieurs appendices, le règlement veut qu’on procède à un vote sur l’ensemble. Il était vraiment difficile de voter cet ensemble : jamais gestation parlementaire, laborieuse et agitée, n’avait encore produit un monstre aussi difforme. La Chambre l’a répudié à la quasi-unanimité de ses membres, déclarant par-là que tout ce qu’elle avait dit et fait jusqu’à ce moment ne comptait pas. Il était déjà une heure avancée de la nuit. Tout le monde était fatigué. Les collectivistes étaient dans une surexcitation extrême ; ils proposaient de renvoyer la suite au lendemain, désireux, disaient-ils, d’ouvrir un grand tournoi oratoire sur leurs doctrines. Cette perspective a effrayé. On a voulu en finir au plus vite et à tout prix. Les amis du gouvernement ont proposé l’ordre du jour pur et simple. C’était faire preuve de modestie, mais aussi de discernement. L’ordre du jour pur et simple ne voulant rien dire du tout, ils voyaient en lui la conclusion la plus naturelle du débat.

C’était certainement la ligne de retraite indiquée ; mais M. Camille Krantz l’a hardiment coupée aux ministériels. Il a déclaré que ses amis et lui voteraient l’ordre du jour pur et simple, s’il était proposé, en y attachant une intention de réprobation contre le Cabinet. A ce moment, l’anarchie mentale de la Chambre a atteint son comble. Personne ne savait plus où il en était. Il fallait donc dire quelque chose, puisque M. Krantz l’exigeait. On s’est vu avec terreur au moment de recommencer la comédie qui venait de se terminer. Et cela n’aurait pas manqué d’arriver, si la Chambre, par une innovation qui montre à quel point elle se connaît, n’avait pas pris contre elle-même la précaution d’affirmer en toutes lettres, dans l’ordre du jour qu’elle allait voter, qu’elle n’y ajouterait rien. Non, rien ! Elle savait, à ne plus pouvoir s’y tromper, qu’il lui serait impossible d’émettre deux idées qui ne seraient pas contradictoires. Elle a donc voté le texte suivant : « La Chambre, comptant sur le gouvernement pour une politique d’action républicaine, et repoussant toute addition qui diminuerait la valeur de cette affirmation, passe à l’ordre du jour. » Pourquoi la seconde partie de la phrase ? N’était-il pas plus simple de repousser les adjonctions qui pourraient être proposées ? Sans doute, mais si on allait les voter ! Ulysse se faisait attacher pour résister à la voix des sirènes, et cela est prudent, lorsqu’on n’est pas sûr de soi. L’ordre du jour du 8 novembre n’en restera pas moins un monument parlementaire des plus curieux. On s’est séparé après onze heures du soir, n’en pouvant plus.

Le ministère était sauvé, bien pauvrement si l’on veut, mais enfin il était sauvé. Il se retrouvait debout et remis dans la droite ligne un peu à la manière du Persan de Montesquieu, qui se plaignait si ingénument des embarras de Paris. « Un homme, disait-il, qui vient après moi et qui me passe me fait faire un demi-tour ; et un autre qui me croise de l’autre côté me remet soudain où le premier m’avait pris ; et je n’ai pas fait cent pas, que je suis plus brisé que si j’avais fait dix lieues. » N’est-ce pas le sort du ministère ? Applaudi, heurté, renversé, piétiné, relevé, redressé, laissé enfin dans l’état où on peut être après tant de secousses en sens contraires, il est permis de le croire malade. Mais la Chambre, hélas ! l’est encore plus que lui. On se demande avec inquiétude comment une assemblée aussi divisée, aussi hésitante dans sa volonté, aussi défaillante dans son caractère, et pourvue d’ailleurs d’aussi hautes prétentions, pourrait mener à bien une œuvre quelconque. Pour aboutir à quelque chose, à si peu que ce soit, elle devrait commencer par mettre de l’ordre dans ses travaux : en est-elle capable ? Que deviendront les grandes réformes dont elle a tant parlé, et que la plupart de ses membres avaient promises aux élections dernières ? Dans cette disette, M. le président du Conseil l’invite à manger du moine, et certes cette perspective lui plaît et la tente. Mais qu’en pensera-t-on au dehors ? Il est bon que l’électeur comprenne ce qu’il y a de décevant et d’illusoire dans cette politique. Chambre et gouvernement sont frappés d’une égale impuissance. Peut-être n’ont-ils pas de reproches à se faire mutuellement : mais le pays est là qui regarde, qui attend, qui s’impatiente, et qui aura bientôt une responsabilité à prendre à son tour. Des spectacles comme ceux que lui donne la Chambre, des œuvres aussi vides et aussi vaines que celles dont le gouvernement le leurre, l’agitation continuelle des grèves, le trouble dans les esprits et le défaut de sécurité dans les intérêts, il y a là matière à préparer et à éclairer son jugement.

A l’extérieur, l’événement le plus important de la quinzaine a été la réélection de M. Mac Kinley à la présidence des États-Unis, ainsi que les élections qui ont assuré au parti républicain dont il est le représentant la majorité à la Chambre et au Sénat. Quand nous parlons de la réélection de M. Mac Kinley, le mot n’est pas tout à fait exact. Aux États-Unis, les opérations électorales pour la présidence de la République se font en plusieurs épreuves : mais la première seule est importante, parce que les électeurs chargés d’élire le président reçoivent an mandat impératif. On sait par avance quelle sera la majorité de M. Mac Kinley : elle sera de 137 voix, elle n’avait été que de 95 en 1896. Le parti républicain peut par conséquent se flatter d’avoir gagné du terrain depuis quatre ans. Au début de la campagne électorale, il semblait difficile de prédire lequel des deux candidats en présence l’emporterait ; une troisième candidature pouvait d’ailleurs se produire et compliquer la situation ; mais elle ne s’est pas produite, et, à mesure qu’on se rapprochait du dénouement, le succès de M. Mac Kinley devenait de plus en plus probable. Les derniers jours avant l’élection, il était certain.

M. Bryan était le champion du parti démocrate : le résultat a montré que ce choix n’était pas le meilleur possible. Quelles que soient les qualités personnelles de M. Bryan, — il est doué d’une activité et d’une éloquence également infatigables, — les souvenirs de sa campagne de 1896 pèsent encore sur lui, et ont éloigné beaucoup d’électeurs de sa candidature. On n’a pas oublié qu’il y a quatre ans, M. Bryan avait choisi pour plate-forme électorale la libre frappe de l’argent. Appartenant aux provinces argentifères de l’Ouest, il avait cru y trouver en adoptant ce programme, et il y avait trouvé effectivement une clientèle nombreuse et ardente ; mais en même temps il avait fait naître les inquiétudes les plus vives et les plus légitimes dans le reste des États-Unis. S’il l’avait emporté à cette époque, l’Amérique aurait été soumise à une crise économique dont le contre-coup se serait étendu très loin, et dont elle aurait eu de la peine à se relever. Lorsqu’on a qualifié alors M. Bryan de candidat de la fausse monnaie, on lui a donné une qualification sévère, mais non pas imméritée. La véhémence, et même la violence révolutionnaire avec laquelle il soutenait sa thèse, avait définitivement indisposé contre lui beaucoup de bons esprits, et ce n’est pas après quatre années seulement que tout cela pouvait être oublié. Il pouvait l’être d’autant moins que dans sa campagne nouvelle, M. Bryan ne renonçait pas à sa revendication en faveur de l’argent ; elle faisait toujours partie de son programme. Elle y était passée, à la vérité, à un plan secondaire ; peut-être même n’y figurait-elle que pour la forme ; néanmoins cela suffisait pour rappeler la passion qu’il avait déployée autrefois en faveur d’un système dont le triomphe aurait attiré de véritables désastres sur le pays. C’est le passé sans doute, mais ce passé est d’hier, et il était dangereux de l’évoquer. On peut douter, en outre, que l’appui donné, à New-York, par M. Croker à M. Bryan ait été bien utile à ce dernier. Qui sait s’il ne lui a pas été nuisible ? Quoi qu’il en soit, M. Bryan a été battu, et ce n’est pas sans quelque mélancolie qu’il s’est vu obligé d’envoyer pour la seconde fois ses félicitations à son concurrent heureux : il s’est d’ailleurs exécuté très galamment.

La plate-forme électorale adoptée, cette fois, par les deux partis n’était autre que cette question de l’impérialisme qui est posée dans un certain nombre de pays, aussi bien d’un côté de l’Océan que de l’autre, mais à laquelle les derniers événemens ont donné aux États-Unis une acuité particulière. Ce qu’on connaît du caractère personnel de M. Mac Kinley n’a rien de belliqueux : pourtant sa présidence a été toute guerrière. Laforce de la situation a été la plus grande. M. Mac Kinley est devenu conquérant, bon gré mal gré, et il a engagé son pays dans une politique toute nouvelle, très propre assurément à flatter quelques-uns de ses instincts les plus profonds, mais aussi à lui imposer des charges infiniment supérieures à toutes celles qu’il a eu à supporter jusqu’ici. La guerre entre les États-Unis et l’Espagne a tourné au détriment de celle-ci. Les Antilles et les Philippines ont été perdues pour elle, et ont été acquises aux États-Unis. Le sentiment national américain en a été touché fortement, et rien n’est plus naturel. En quelques semaines l’impérialisme, d’abord un peu hésitant et timide, a fait de tels progrès qu’il a paru s’emparer de la nation tout entière. Toutefois il n’y a pas de mouvement, quelque emporté soit-il, qu’une certaine réaction ne suive bientôt ; et c’est ce qui est arrivé en Amérique. Les plus heureuses victoires ont des lendemains qui ne vont pas sans quelques désillusions. Il y en a eu aux États-Unis, même pour Cuba et Porto-Rico, à plus forte raison pour les Philippines. Dans ces dernières îles, la guerre dure encore, et ne paraît pas près de finir. Elle coûte très cher ; elle coûtera probablement davantage encore ; et le succès final, qui viendra Dieu sait quand ! ne couvrira pas les frais de l’opération. Voilà du moins ce que dit l’opposition contre l’impérialisme de M. Mac Kinley, et c’est sur ce point qu’il a été attaqué par le parti démocrate et par M. Bryan avec la plus grande énergie. Non pas que le parti démocrate se soit donné comme résolument anti-impérialiste ; de même que le parti républicain s’est bien gardé de se dire impérialiste à outrance. Tous les deux, au cours de la campagne électorale, ont atténué ce qu’il y aurait d’excessif dans leur principe, s’il était poussé jusqu’à ses dernières conséquences. Ils ont seulement indiqué les raisons auxquelles ils obéissaient ; et ils se sont fait réciproquement des procès de tendance, en prédisant l’un de l’autre qu’il serait entraîné jusqu’au bout de son système. Et c’est contre quoi ils protestaient également, le parti démocrate affirmant qu’il ne renoncerait à aucune des conquêtes faites, mais qu’il n’en ferait pas de nouvelles ; et le parti républicain déclarant de son côté qu’il avait fait pour le moment tout le nécessaire, et qu’il n’irait pas plus loin. A prendre leurs déclarations au pied de la lettre, on aurait pu croire que, dans la pratique, ils auraient fait désormais, ou peu s’en faut, la même chose, et qu’il y aurait dès lors peu d’intérêt à ce que ce fût celui-ci ou celui-là qui obtînt la victoire. Néanmoins l’élément le plus entreprenant, le plus actif, et aussi le plus aventureux, soutenait M. Mac Kinley, tandis que l’élément plus modéré, plus réservé et, si l’on veut, plus timide, favorisait M. Bryan. M. Mac Kinley s’en est rendu compte : il a senti le besoin de rassurer ceux qui pouvaient redouter les écarts de sa politique, et qui les dénonçaient déjà en Extrême-Orient. Les démocrates ne manquaient pas de dire qu’à la suite des nations européennes qui avaient de grands intérêts en Chine, il allait y engager, — et jusqu’où ? — les États-Unis qui n’en avaient pas. Le gouffre asiatique était béant devant lui : il allait s’y précipiter ! M. Mac Kinley n’a rien négligé pour échapper à ce reproche qu’on lui adressait par anticipation, et, pendant toute la campagne électorale, il a poussé si loin la prudence et la réserve que ses adversaires eux-mêmes, s’ils avaient été au pouvoir, n’auraient pas pu faire plus, ou plutôt faire moins. Il a témoigné à la Chine une confiance qui, après ce qui s’était passé, a pu sembler plus d’une fois paradoxale, et adopté une attitude qui ressemblait beaucoup à l’abstention. Que fera-t-il maintenant qu’il est libre ? On le verra bien. Nous n’avons d’ailleurs aucun motif de croire qu’il ne restera pas fidèle, le lendemain de la victoire, aux moyens qui la lui ont assurée. Si l’impérialisme américain avait aujourd’hui encore toute sa fougue des premiers jours, M. Mac Kinley n’aurait pas eu à prendre tant de précautions pour n’inquiéter personne : il faut donc croire qu’il est plutôt en décroissance.

Le succès de M. Mac Kinley a produit partout, en Europe, une heureuse impression. Le président de notre République s’est empressé de télégraphier à son collègue des félicitations qui étaient aussi sincères que cordiales. Toute la presse, en France, a manifesté sa sympathie. Mais il faut reconnaître que, si on juge de la valeur de ce genre de démonstrations par l’éclat bruyant, ou, même par l’intempérance dont elles sont quelquefois accompagnées, nous sommes restés un peu au-dessous de ce qu’on a fait en Angleterre. Il y a eu dans les journaux anglais comme une explosion d’enthousiasme, et le phénomène s’est produit avec une telle unanimité qu’il semblait dû à un mot d’ordre. On a établi tout de suite des analogies imprévues, des ressemblances de situation extrêmement frappantes entre l’Angleterre et les États-Unis, et de là à convier les deux pays à unir leurs destinées, il n’y avait qu’un pas : avons-nous besoin de dire qu’il a été bientôt franchi ? Nous n’en finirions pas s’il fallait citer tous les journaux qui ont célébré la victoire des républicains d’Amérique comme une victoire britannique. « Les États-Unis, dit par exemple Le Globe, acceptent virilement leur destinée évidente, suivant l’expression de leur Président. Désormais ils prennent place parmi les puissances mondiales. Ils ont fait le pas décisif. Nous saluons avec joie l’entrée du jeune géant de l’Ouest dans les conseils des puissances, et nous voyons avec le plus grand plaisir ce nouveau progrès vers l’époque où la voix de la grande race anglo-saxonne sera toute-puissante dans les conseils de l’Univers. » C’est aller un peu vite : on croirait entendre M. Chamberlain lui-même ! Et pourtant il ne faut pas nous dissimuler que, par d’autres procédés que les siens, la politique de M. Chamberlain est en bonne voie de réalisation en Angleterre et ailleurs. Déjà lord Salisbury a opéré avec l’Allemagne un rapprochement au sujet des affaires de Chine : tout donne à croire qu’il en prépare un second avec les États-Unis. S’il y réussit, M. Chamberlain aura été un précurseur, coupable seulement d’avoir parlé trop vite et trop fort. Lord Salisbury sait attendre ; il manie mieux la langue diplomatique ; il a plus d’inflexions et moins d’âpreté dans la voix, plus de nuances et moins de raideur dans l’esprit ; mais il n’en produit que plus d’effet. Et quel autre but, au total, poursuit-il en ce moment, si ce n’est celui de M. Chamberlain ? Rien n’est plus habile, mais aussi rien n’est plus significatif que le langage qu’il a tenu au banquet du Lord-Maire en parlant de l’Allemagne et des États-Unis. Loin d’exagérer l’importance de l’arrangement avec l’Allemagne, qui a été, a-t-il dit, l’objet de commentaires, en d’autres termes qui a pu provoquer certaines susceptibilités, il s’est efforcé de l’atténuer. Il ne veut porter ombrage à personne. Le fait acquis lui suffit : on risquerait d’en perdre le bénéfice à vouloir le trop grossir. Et d’ailleurs de quoi s’agit-il, si ce n’est d’affirmer à nouveau deux principes sur lesquels tout le monde est d’accord, celui de l’intégrité territoriale de la Chine et celui de la porte ouverte ? Soit : mais, si tout le monde est d’accord sur ces deux principes, pourquoi avoir conclu un arrangement spécial avec une seule puissance, en vue de leur donner une consécration nouvelle dont ils n’avaient pas besoin ? Nous n’insisterons pas. Aussi bien est-ce du compliment que lord Salisbury a adressé aux États-Unis que nous voulons parler aujourd’hui ; il a été, surtout venant d’une telle bouche, prodigieusement expressif. Tout ce qu’avaient écrit les journaux n’est rien à côté de ce qu’a dit, avec son autorité propre, le premier ministre de la Reine. Il a déclaré se réjouir du succès de M. Mac Kinley tout autant que pouvait le faire l’ambassadeur américain assis à ses côtés, parce qu’il y avait là un triomphe pour la civilisation tout entière et pour l’honneur national. Comment n’être pas sensible à de telles paroles ? On le sera sûrement en Amérique. Jusqu’où la satisfaction éprouvée pourra-t-elle entraîner un grand pays, qui aime sans doute à être traité avec la considération qu’il mérite, mais qui fait passer avant tout le souci de ses propres intérêts ? Nous l’ignorons : mais, certes, lord Salisbury connaît la valeur, ou plutôt la puissance de séduction des paroles qu’il s’est plu à employer. Il a sans doute fait plus en quelques mots que M. Chamberlain avec de longs discours.

Le sien, — nous parlons toujours de celui qu’il a prononcé au banquet du Lord-Maire, — s’est terminé par des considérations un peu inattendues, un peu pessimistes, un peu obscures aussi, sur la nécessité pour l’Angleterre, non seulement de conserver, mais d’augmenter sa force militaire. « Je pense, a-t-il dit, que la seule chose que nous devions avoir présente à l’esprit, c’est que les gouvernemens étrangers qui ont des intentions pacifiques, non seulement en apparence mais en réalité, peuvent être renversés par des élémens violens, turbulens, ou simplement ignorans. Nous ne saurions être jamais certains qu’un gouvernement ne cédera pas le pouvoir à des classes peu éduquées ou peu éclairées. La morale de cette situation est que nous devons nous tenir toujours sur nos gardes, quelque pénible que soit le fardeau qui doive en résulter pour nous. Nous devons toujours penser à la défense du pays. Il y a bien des problèmes sociaux qu’il sera du devoir du Parlement d’étudier. Mais, par-dessus tout, domine cette considération suprême, qu’aucune réforme n’aura la moindre valeur tant que nous ne serons pas complètement garantis contre le danger d’une intervention extérieure. Les progrès de notre industrie dépendent avant tout de l’état de nos défenses : ils sont soumis à cette condition absolue que nos défenses soient telles qu’aucun incident ne puisse se produire au-delà de nos frontières, et mettre en péril notre sécurité. »

Nous livrons ces paroles aux méditations de nos compatriotes, comme lord Salisbury les a livrées aux méditations des siens. Elles peuvent profiter aux uns aussi bien qu’aux autres. Que voyons-nous aujourd’hui, quand nous tournons les yeux sur l’Angleterre ? Une grande et puissante nation, chez laquelle les circonstances viennent de réveiller, sous le nom d’impérialisme, un sentiment que nous n’avons pas en ce moment à qualifier au point de vue moral, mais qui, au point de vue matériel, est doué d’une effrayante énergie. Et que dit à cette grande nation son premier ministre, connu pour être un des hommes les plus modérés, les mieux pondérés du pays ? Qu’il faut armer, armer toujours davantage, chercher des sympathies au dehors, exalter l’impérialisme des autres afin d’y trouver concours et appui : et il tend la main à l’impérialisme américain après l’avoir tendue à l’impérialisme allemand. Il prêche l’unité morale de tous les enfans de l’Angleterre dans une même pensée défensive, à laquelle il faudrait changer peu de chose pour qu’elle devînt agressive.

Et maintenant, tournons les yeux sur nous et sur notre gouvernement. Nous voyons une nation divisée et un gouvernement qui cherche à la diviser encore davantage, qui fomente en elle les querelles de parti, les querelles de conscience, les querelles sociales, et qui prépare des lois pour loi fournir des armes nouvelles, propres à soutenir ces luttes intestines. Nous voyons un parlement et un ministère désemparés, les institutions militaires ébranlées, tous les esprits livrés à la confusion et à la violence.

Comparez et concluez.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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