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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1894

Chronique n° 1502
14 novembre 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.


Voilà trois semaines que la Chambre des députés a rouvert sa session, et, si on excepte la journée d’avant-hier où a été posée la question de Madagascar, on serait bien embarrassé de dire ce qu’elle a fait de vraiment utile. Sans doute, on peut glaner à travers ses séances quelques faits divers parlementaires qui ne manquent pas d’intérêt, mais le résultat pratique est bien insignifiant. Est-ce la faute de la Chambre ? Non. Elle n’a rien fait parce qu’on ne lui a donné rien à faire. Il en est des chambres comme des individus, pour lesquels l’oisiveté est la mère des mauvaises habitudes. Nous reprenons au commencement de cette chronique le vœu par lequel nous terminions la dernière, à savoir qu’on ne convoque désormais le Parlement en session extraordinaire de fin d’année que lorsque le budget sera prêt à être discuté. Cette manière de procéder aurait un double avantage : d’abord de stimuler au travail la commission du budget en lui laissant la responsabilité des retards qu’elle apporterait à la réunion du Parlement, ensuite de mettre dès le premier jour celui-ci aux prises avec un labeur sérieux. Il n’y a pas de meilleure école de discipline que celle-là. Que peut devenir une assemblée lorsque, en attendant la nourriture substantielle qu’on lui a promise, on amuse son appétit avec un feuilletage parlementaire sans consistance ? Elle devient la proie des interpellateurs. On avait annoncé depuis longtemps tout un lot d’interpellations. Il y en avait une sur M. Mirman, jeune professeur nommé député avant d’avoir accompli son engagement décennal dans l’Université, et qui avait, pour ce fait, des démêlés avec le ministre de la guerre. Puis une seconde, adressée au ministre de la guerre pour le désordre que des mesures récentes ont porté dans l’armée. Une troisième sur les fonctionnaires qui, faisant partie de conseils électifs, ont pris une attitude hostile à l’égard du gouvernement. Enfin une quatrième sur l’orphelinat de Cempuis et son incroyable directeur, M. Robin. De ces quatre interpellations, une seule était redoutable, celle qui concernait l’application de la loi du recrutement faite par le ministre de la guerre. Quant aux autres, on ne pouvait pas rendre au gouvernement un plus grand service que de les lui adresser.

Le cas de M. Mirman se trouvait un peu compliqué par la décision de la Chambre qui, l’année dernière, avait validé ses pouvoirs. Aux yeux de la Chambre, M. Mirman était donc éligible lorsque, au mois d’août 1893, il s’est présenté aux suffrages des électeurs de la Marne. Dès lors, il avait été valablement élu et, une fois député, nul ne pouvait l’arracher à son mandat. Telle était la thèse des radicaux : elle a une apparence de logique dont beaucoup d’esprits ont été séduits. La Chambre est souveraine en matière de validation d’élections ; elle prononce sans appel ; par conséquent, M. Mirman bénéficie aujourd’hui de la chose jugée, et personnellement il est hors de cause ; mais une jurisprudence peut en remplacer une autre, et il est à souhaiter que la Chambre ne maintienne pas dans l’avenir celle qu’elle a adoptée. A notre avis, M. Mirman n’était pas éligible en 1893. La loi dit, en effet, que nul ne peut être élu s’il n’a pas rempli ses obligations militaires, et ces obligations, tout le monde les connaît aujourd’hui que la loi est égale pour tous. Chaque citoyen valide doit servir trois ans sous les drapeaux, ou dix ans dans l’Université. Il y a équivalence entre les services. On peut choisir le régiment ou la chaire du professeur ; mais, quand le choix est fait, il faut s’y tenir et remplir son engagement jusqu’au bout. On n’est éligible qu’après en avoir été régulièrement libéré. Il serait trop commode d’échapper au service militaire à vingt et un ans, puis à l’Université à vingt-cinq en se faisant élire député. Sans doute, les cas de ce genre ne peuvent pas être bien fréquens, mais ils n’en sont pas moins scandaleux, et peut-être, en un sens, le sont-ils encore davantage par le fait qu’ils ne peuvent être le privilège que d’un petit nombre. Si M. Mirman avait été dispensé du service militaire, il y aurait eu là une atteinte à ce sentiment de l’égalité qui est si vif dans tous les cœurs. On n’aurait pas manqué de dire que les députés se mettaient personnellement au-dessus des lois qu’ils font pour les autres, et leur considération n’en aurait pas été augmentée. La Chambre aurait certainement mieux fait de s’inspirer de ces considérations lorsqu’elle a eu à discuter la validation de M. Mirman ; elle a cédé alors à cette faiblesse qui est encore moins rare dans les corps collectifs que chez les individus, et qui consiste à remettre à plus tard, à abandonner aux circonstances, à laisser à d’autres la solution des difficultés embarrassantes. M. le ministre de la guerre a fait son devoir l’année dernière lorsqu’il a déclaré qu’à ses yeux M. Mirman, après avoir rompu son engagement décennal, retombait sous le coup de la loi militaire et que, au commencement de novembre 1894, il devrait rejoindre son corps. La Chambre était donc avertie. Elle a pensé qu’en un an il pouvait se passer bien des choses, et que le roi, l’âne ou moi serions morts. A quoi bon se mettre en peine par avance d’un problème qui peut-être ne se poserait pas ? Le problème s’est posé ; on savait comment il était résolu dans la pensée de M. le ministre de la guerre ; la Chambre a eu le bon sens de se rallier à cette interprétation de la loi. Elle a corrigé autant qu’il était en elle le mal qu’elle avait fait il y a un an. Les électeurs sauront désormais qu’en votant pour un candidat qui n’a pas rempli ses obligations militaires, ils s’exposent à être représentés non pas à la Chambre mais à la caserne. Si cela leur convient, c’est leur affaire. Quant au gouvernement, sa fonction principale est d’appliquer la loi, et il n’y aurait pas de pires violations de la loi que celles qui viendraient du ministre de la guerre. La Chambre l’a compris un peu tard ; mais mieux vaut tard que jamais. On n’a pas jugé indispensable, au moins jusqu’à ce jour, de rédiger une loi aussi formelle pour dire que les fonctionnaires devaient respecter le gouvernement qui les emploie. Cette vérité a semblé tenir du caractère de l’évidence, bien qu’un assez grand nombre d’incidens aient pu l’obscurcir dans les esprits. M. le président du Conseil disait l’autre jour qu’il avait fait beaucoup pour restaurer en France le principe d’autorité : il faut croire que ce principe était bien bas, si on en juge par ce qui reste encore à faire pour le relever tout à fait. A dire vrai, on ne voit pas très distinctement le progrès dont a parlé M. Charles Dupuy ; mais il serait injuste de ne pas reconnaître ses efforts, parfois très méritoires, pour combattre le mal où nous nous débattons. Un fait entre beaucoup d’autres avait particulièrement frappé les esprits. Après le dépôt par le ministère et le vote par les Chambres du projet de loi contre les menées anarchistes, le conseil général des Bouches-du-Rhône a voté un blâme direct contre cette loi qualifiée par lui de réactionnaire, et contre le gouvernement qui en avait pris l’initiative et la responsabilité. Parmi les conseillers généraux qui ont voté ce blâme se trouvaient trois fonctionnaires : un juge d’instruction et deux professeurs. Le gouvernement a enlevé l’instruction au juge et déplacé les deux professeurs. Les radicaux ont vu là un beau sujet d’interpellation. Comme dans le cas de M. Mirman, ils ont invoqué le caractère intangible et sacré du mandat électif. Ce mandat opère à la manière d’un talisman au profit de tous ceux qui en sont investis ; il confère des droits qui dispensent de tous les devoirs, même de ceux qu’on peut avoir envers l’armée nationale, même de ceux qu’on a envers le gouvernement dont on est l’agent. Un juge, par exemple, qui est chargé d’appliquer la loi lorsqu’il est assis, en robe et en bonnet carré, sur son fauteuil de magistrat, est libre de la condamner et d’en flétrir les auteurs lorsqu’il siège en redingote au conseil général. Les transformations de Maître Jacques dans Molière ne sont pas plus complètes. La conscience du mandataire élu ne doit de compte à personne : il fallait voir avec quelle belle indignation les radicaux en défendaient la liberté ! Soit, elle est absolue ; mais, ici encore, on se trouvait en présence d’une opposition entre deux principes différens. S’il est vrai qu’un conseiller général est libre de voter comme il lui plaît, il ne l’est pas moins qu’un fonctionnaire doit obéissance et respect au gouvernement, et le gouvernement n’a pas autre chose à connaître. On ne peut pas lui demander de s’embrouiller dans des distinctions où se perdraient les plus fins casuistes. Il a des conditions d’existence qu’il ne lui est pas permis de laisser altérer. Si certaines consciences sont trop délicates ou trop hères pour se soumettre aux obligations d’un fonctionnaire, ceux qui en sont affligés n’ont qu’à se rappeler que nul n’est tenu d’être fonctionnaire. Que ne donnent-ils leur démission ? Rien ne serait plus franc, plus digne, plus respectable. Tout le monde les approuverait. Ce qui n’est ni franc, ni digne, ni respectable, c’est le fait d’un magistrat qui applique la loi dans le prétoire, et qui la déclare odieuse et inique dans un conseil général ; et c’est, d’une manière plus générale, le fait d’un fonctionnaire qui, tout en restant l’agent d’un gouvernement, le trahit. M. Dupuy n’avait pas autre chose à dire à la Chambre, et c’est bien d’ailleurs ce qu’il lui a dit.

Mais, presque aussitôt, la discussion a dévié, et on a vu se produire sur un très grand nombre de bancs l’opinion très nette qu’il y avait incompatibilité irréductible entre les fonctions publiques salariées et un mandat électif. Les Chambres, lorsque le gouvernement n’a pas assez d’autorité pour les en dégager, sont à la merci de l’incident du jour ; l’impression qu’elles en éprouvent les empêche de voir au-delà. Elles oublient combien il est dangereux de légiférer par voie de motions spontanées, c’est-à-dire irréfléchies. Quand une solution leur paraît très simple, elles sont portées à la croire très bonne et elles mettent une sorte d’impatience à la voter. C’est un peu ce qui est arrivé l’autre jour. La majorité de la Chambre pensait évidemment que le moyen le plus sûr d’empêcher le retour de scandales qu’elle réprouvait était d’interdire aux fonctionnaires l’entrée des assemblées électives. Le moyen est efficace, en effet, mais il a le défaut de priver ces assemblées des lumières que leur apportent très utilement des magistrats, des ingénieurs, des professeurs, etc. Le plus grand nombre s’abstient très correctement de faire de la politique ; faut-il, pour la faute de quelques-uns, les expulser tous ? Une mesure aussi radicale n’est pas sans inconvénient. Elle a celui d’ouvrir de plus en plus la porte aux seuls politiciens de profession, qui déjà envahissent tout et ne rehaussent rien, ni au point de vue du caractère, ni au point de vue de la compétence. On a raison de fermer aux fonctionnaires les assemblées politiques, mais les conseils généraux ne font pas de politique, ou du moins ne doivent pas en faire. S’ils en font, ils violent la loi, et les fonctionnaires qui s’associent à cette violation sont doublement coupables. Il y a certaines incompatibilités locales qu’il serait sage d’introduire dans la loi. On comprendrait très bien, par exemple, qu’un fonctionnaire ne fût pas éligible dans le ressort, ou même dans le département où il exerce sa fonction : aller plus loin serait inutile et excessif. Telle était, sans doute, la pensée du gouvernement lorsque, voyant le sentiment de la Chambre et l’espèce d’entrainement qui en résultait, il a promis de présenter un projet de loi « sur » les incompatibilités qui peuvent exister entre les fonctions publiques et les mandats électifs, mais s’est refusé à prendre l’engagement d’en présenter une qui établirait nécessairement et dans tous les cas cette incompatibilité. La loi sera-t-elle sur, sera-t-elle contre la compatibilité ? On n’imaginerait pas le parti que les radicaux ont tiré de cette distinction qui rappelait la Folle Journée de Beaumarchais. Un moment, au milieu d’un si grand tapage, le gouvernement a paru en danger. Il a montré une fermeté dont il est juste de lui savoir gré et qui a conservé la question intacte. La Chambre la résoudra, après l’avoir étudiée, par un vote réfléchi et non pas par un ordre du jour de circonstance. Au fond, le gouvernement a défendu sa liberté.

Mais de tous ses succès, le plus grand, à coup sûr, a été celui que lui a procuré l’interpellation relative à l’orphelinat de Cempuis. Nous ne reviendrons pas sur cette affaire à la fois lamentable et ridicule. Tout ce qui a été dit à ce sujet a été pleinement confirmé et aggravé par les explications de M. le ministre de l’instruction publique. La séance a été curieuse, et même amusante. M. Lavy, député radical, qui ne manque pas de facilité, mais qui en a, ce jour-là, malencontreusement abusé, a parlé pendant deux heures et demie, et de son discours se dégageait en plein relief la figure d’un M. Robin, grand philosophe, admirable éducateur, pédagogue presque génial, que tous ses élèves adoraient et auquel les plus hautes autorités rendaient hommage. Très cruellement, M. le ministre de l’instruction publique avait refusé à M. Lavy de lui communiquer son dossier, et il l’a laissé s’enferrer jusqu’à la garde. Après quoi, il a pris la parole. Jamais assemblée n’a été en quelques minutes plus complètement retournée. Les faits, drus, serrés, pressés, se succédaient à la charge de M. Robin, et chacun d’eux était une preuve éclatante de la détestable éducation que l’on donnait à Cempuis. Le choix des professeurs était livré au hasard. M. Robin prenait tout ce qui se présentait, Hongrois, Polonais, Italiens, Allemands ; nous croyons même qu’il y a eu un Chinois. Enfin, des actes d’immoralité très graves se sont produits, notamment par le fait d’un professeur qui a commis six attentats à la pudeur sur des petites filles de moins de treize ans. M. Robin l’a renvoyé, mais, au lieu de signaler les faits à la justice, il les a soigneusement cachés. Bien plus, il a donné au coupable un certificat où il lui refusait à la vérité les aptitudes pédagogiques, mais où il le déclarait propre à rendre de bons services dans le commerce ou dans l’industrie. A partir de ce moment, la cause était entendue. L’extrême gauche était atterrée, anéantie. L’enseignement internationaliste de Cempuis n’a pas provoqué une indignation beaucoup moins vive lorsqu’on en a connu les détails. Les auteurs de l’interpellation se sont empressés de la retirer pour échapper au vote qui devait la clore ; mais elle a été aussitôt reprise par plusieurs membres du centre, et une majorité écrasante a approuvé les explications et la conduite de M. le ministre de l’instruction publique. Un doute pourtant, une inquiétude subsiste dans les esprits. Comment M. Robin a-t-il pu rester si longtemps à la tête de l’orphelinat de Cempuis ? L’acte odieux que nous avons relaté, et qui, finalement dénoncé par un tiers, a été l’objet d’une condamna-lion judiciaire, date de plus de dix ans. N’a-t-il pas été connu de l’administration supérieure ? Et, s’il l’a été, comment M. Robin n’a-t-il pas été révoqué aussitôt ?

On le voit, le ministère devait sortir facilement victorieux de ces interpellations maladroites. Celle qui a été adressée à M. le ministre de la guerre était plus sérieuse et, dans d’autres circonstances, elle aurait eu sans doute un dénouement moins favorable. La question se réduit à des termes très simples. Il y a plusieurs mois, sur le conseil de quelques membres de la commission de l’armée, justement effrayés des accroissemens numériques opérés dans l’armée allemande, M. le général Mercier a voulu augmenter aussi le chiffre de l’effectif sous les drapeaux. Il a donné des instructions aux conseils de révision pour qu’on incorporât un plus grand nombre d’hommes, en se montrant moins rigoureux sur les conditions d’aptitude physique. C’est ce qui a été fait. La conséquence naturelle était la nécessité d’une augmentation de crédits, que M. le général Mercier a demandée dans un premier budget : elle s’élevait à une douzaine de millions. Puis, que s’est-il passé ? M. le ministre des finances a prié ses collègues de faire à tout prix des réductions dans leurs prévisions de dépenses, et il l’a obtenu en particulier de M. le général Mercier. Dès lors, on avait, ou du moins on allait avoir sous les drapeaux plus d’hommes qu’on ne pouvait en entretenir. Cette impossibilité matérielle devait se présenter au commencement de novembre, c’est-à-dire au moment de l’incorporation de la classe. M. le ministre de la guerre n’a pas trouvé d’autre moyen d’y échapper que d’ordonner des libérations anticipées parmi les soldats des classes antérieures qui avaient tiré les numéros les plus élevés : il a pris dans ce sens un arrêté et écrit une circulaire. La mesure était-elle légale ? La majorité de la commission de l’armée a jugé que non, mais l’unanimité de cette commission a été d’avis que la mesure était déplorable et qu’elle affaiblissait la force actuelle de notre armée. Et cela pour deux motifs. Le premier est que le hasard des numéros les plus élevés faisait sortir des rangs des hommes qui avaient été répartis en plus grand nombre dans tel régiment que dans tel autre, et dont quelques-uns étaient gradés. Il en résultait un trouble inégal, mais d’autant plus profond, dans nos régimens et une dislocation partielle de nos cadres inférieurs. Le second motif était qu’on libérait, au bout d’une année ou deux de service, des hommes instruits et valides, pour les remplacer par des conscrits dont quelques-uns auraient dû être ajournés ou exemptés pour faiblesse de constitution. Il n’y avait pas et il ne pouvait pas y avoir au Palais-Bourbon deux opinions à ce sujet. Malheureusement le mal était fait ; il était déjà irréparable lorsque la Chambre a été saisie de la question ; fallait-il renverser le ministre de la guerre, et le gouvernement qui se déclarait solidaire avec lui, pour un résultat négatif, et cela au moment où les représentons de la République vont à Saint-Pétersbourg assister aux obsèques du tsar ? L’occasion a paru mal choisie pour donner une nouvelle preuve de l’instabilité ministérielle qui a diminué plus d’une fois, au dehors, la confiance qu’on avait en nous. Mais les esprits sont restés émus et troublés, et on annonce qu’au moment de la discussion du budget de la guerre, la question sera reprise et traitée plus à fond qu’elle ne l’a été il y a quelques jours.

Le moment est toujours inopportun pour introduire dans notre armée le moindre élément de désordre, mais peut-être l’est-il surtout aujourd’hui, où on parle d’une expédition à Tananarive et qu’elle parait inévitable. Nous n’avons pas d’armée coloniale, nous en avons même moins que jamais, puisque nous avons tari la source de son recrutement, et, bon gré mal gré, un corps expéditionnaire devra faire des emprunts à notre armée de terre. La question de Madagascar a été posée avant-hier devant la Chambre par une question de M. Boissy d’Anglas et par la réponse qu’y a faite M. le ministre des affaires étrangères. Depuis quelques jours, le bruit s’était répandu que M. Le Myre de Vilers avait échoué dans sa mission : personne n’en a été surpris, tout le monde s’y attendait. Le gouvernement malgache, égaré par les souvenirs du passé, s’est fait plus facilement et plus promptement que nous à l’idée de la guerre, et il semble même qu’il ait voulu la provoquer pour se débarrasser du peu qui reste du traité de 1885. M. Hanotaux ne se faisait sans doute aucune illusion en envoyant M. Le Myre de Vilers à Tananarive : il voulait seulement, par cette suprême tentative de conciliation, montrer l’étendue de notre modération et laisser tous les torts à ceux qui en accepteraient la responsabilité. M. Le Myre de Vilers n’était pas chargé de négocier ou d’imposer un traité nouveau, mais bien d’obtenir que celui de 1885 devînt désormais une réalité. On lui a répondu par des contre-propositions dérisoires. A ce moment, presque tous nos compatriotes avaient déjà évacué l’intérieur de l’île et s’étaient réfugiés dans les ports. L’exode est maintenant complet. M. Le Myre de Vilers lui-même a quitté Tananarive ; toutefois il est resté à Tamatave, attendant, soit un retour improbable du gouvernement hova à de meilleurs sentimens, soit son propre rappel. Le gouvernement n’a pas voulu le rappeler avant que les Chambres, mises par lui au courant de la situation, se fussent prononcées sur les résolutions à prendre. Jamais, il faut le dire, la liberté du Parlement n’a été mieux respectée. Il est maître de se prononcer dans le sens qui lui conviendra. Si le gouvernement a des idées très arrêtées sur la conduite à suivre, il a évité avec un soin scrupuleux de faire ce premier pas qui aurait engagé non seulement lui, mais le Parlement et le pays, sans que ces derniers aient eu le temps et le moyen d’exprimer leur volonté. Le gouvernement, lui, a son opinion faite : il l’a montré en déposant tout de suite une demande de crédits de 65 millions, en vue d’envoyer 15 000 hommes à Madagascar et de les diriger sur Tananarive. Une commission sera nommée aujourd’hui même pour étudier ces propositions.

L’attitude de la Chambre, pendant le discours de M. le ministre des affaires étrangères, a été très significative : elle a été silencieuse, recueillie, presque impassible. Le temps est passé où il suffisait de parler de Madagascar pour provoquer sur tous les bancs, depuis l’extrême droite jusqu’à l’extrême gauche, un entraînement auquel personne n’échappait. Depuis lors, on a pris des renseignemens, on s’est éclairé, on a su qu’un tiers à peine de la grande île était utilement cultivable, que tout d’ailleurs y était à faire, qu’il n’y avait pas la moindre route, pas même de sentiers, et que la fièvre s’étendait comme un mur de défense sur presque toutes les côtes. Ceux qui croient et qui disent que Madagascar serait une colonie supérieure au Tonkin n’ont certainement consulté aucun de ceux qui en sont revenus. La vérité, et la Chambre en a le sentiment, est qu’il s’agit là d’une entreprise de longue haleine, sérieuse, coûteuse, qui demandera des efforts considérables, lesquels seront peut-être médiocrement rémunérés dans l’avenir. Des fautes nombreuses, commises depuis 1885, nous ont amenés peu à peu à la situation où nous sommes. Cette situation est d’autant plus grave que notre liberté de détermination est plus apparente que réelle, et que, s’il est permis d’hésiter sur ce qu’il y a à faire, il faut pourtant faire quelque chose Nous ne pouvons, ni abandonner Madagascar, ni nous y réduire à une situation inférieure à celle dont nous jouissions avant 1885. Nous ne pouvons pas supprimer dix années de notre histoire, désavouer les responsabilités encourues, renoncer à des droits déjà chèrement acquis, nous dérober enfin à des devoirs internationaux que nous avons acceptés. La Chambre a bien fait de prendre le temps de réfléchir ; mais, plus elle réfléchira, plus elle comprendra l’impossibilité de reculer.

Tout ce qu’elle doit demander au gouvernement est de ne faire que ce qui est indispensable pour atteindre le but, et, surtout, elle ne doit pas permettre que ce but se déplace ou se dénature dans le cours des opérations. La conquête pure et simple de Madagascar et la substitution de notre souveraineté à celle des Hovas ont des partisans très ardens, mais, à notre avis, très légers et très imprudens. Ce serait folie de compliquer par des prétentions semblables une entreprise qui est déjà assez difficile en elle-même. Nous avons le protectorat de Madagascar, il nous suffit. Le protectorat n’est autre chose qu’un système de colonisation à bon marché. Tous les grands gouvernemens colonisateurs, depuis les Romains jusqu’aux Anglais, nous en ont donné des exemples et des modèles auxquels nous avons trop longtemps fermé les yeux. Lorsque enfin nous les avons ouverts, nous avons, à notre tour, fait en Tunisie une expérience du protectorat qui a réussi admirablement. Le protectorat respecte mieux les mœurs d’un pays, s’y adapte plus doucement, se sert, sans les violenter, des moyens d’action que l’évolution historique y a créés, au lieu d’y importer de force tout un attirail administratif et politique venu du dehors. Bien compris et bien appliqué, il donne tous les avantages du pouvoir et en diminue les charges. Il faut donc, tout d’abord, demander au gouvernement et, au besoin, exiger de lui l’engagement de poursuivre à Madagascar le protectorat seul, et non pas la conquête et l’assimilation. Il faut ensuite veiller à ce qu’il assure à la tête du corps expéditionnaire l’unité et l’énergie du commandement. C’est le ministre de la guerre qui a déposé la demande de crédit de 65 millions : on en a conclu que le général qui serait chargé de la direction supérieure de l’expédition serait choisi dans l’armée de terre et non pas dans les troupes de la marine. Qu’il soit pris ici ou là, peu importe ; mais ce serait méconnaître l’importance de l’entreprise que de ne pas faire appel au dévouement et à la capacité d’un de ces officiers-généraux devant lesquels toutes les compétitions disparaissent, tous les amours-propres s’inclinent, et qui inspirent à tous confiance et respect. Dans ces conditions le commandement aura le prestige et l’autorité qui sont ici absolument nécessaires. Ce n’est rien moins qu’une simple promenade militaire que nous allons faire à Madagascar. Nous espérons que 15 000 hommes y suffiront ; nous souhaitons qu’on ne dépasse pas 65 millions. Mais il serait moins grave assurément de s’être trompé sur le nombre des millions que sur celui des hommes indispensables. Quoi qu’il en soit, la Chambre a écouté avec une attention soutenue l’exposé des motifs, parfaitement clair, précis, exact et complet, que lui a fait M. le ministre des affaires étrangères. Elle prendra sa résolution froidement, en pleine connaissance de cause, ce qui est une garantie de la fermeté qu’elle mettra par la suite à y persévérer.

La mort et les obsèques du tsar étaient pour nous une occasion d’exprimer au gouvernement et au peuple russes la profonde sympathie que nous inspire leur malheur. Ce malheur est aussi le nôtre ; nous lui avons attribué un caractère national ; mais il s’en faut de peu que toutes les autres nations n’aient éprouvé les mêmes sentimens. L’empereur Alexandre avait su mériter la confiance et le respect universels, et son fils verra certainement dans les hommages rendus partout à une mémoire qui lui est chère un encouragement à continuer une politique à laquelle le monde entier a applaudi. L’Europe a senti qu’elle perdait un arbitre qui avait toujours été inspiré par l’idée de la justice. Mais ce n’est pas le moment de raconter l’histoire d’un règne, ni même de faire le portrait de l’homme qui l’a rempli. Ce qui importe aujourd’hui est de savoir quelles conséquences la mort d’Alexandre III aura sur l’état de l’Europe, et tout porte à croire qu’à cet égard aucune crainte ne doit se joindre à tant de regrets. La France, en particulier, n’a pas considéré son entente avec la Russie comme un fait accidentel, qui aurait tenu seulement à la volonté personnelle d’Alexandre III : aussi est-ce avec une confiance tranquille qu’elle a salué l’avènement de son successeur. Nicolas II a tout naturellement hérité des sentimens que nous éprouvions pour son père, comme il parait avoir hérité des sentimens que son père manifestait pour nous. L’échange de télégrammes qui a eu bleu entre Livadia et Paris a montré à tous ceux qui auraient pu en douter que rien n’était changé, ni d’un côté ni de l’autre. Le langage est le même qu’autrefois, et il semble même avoir emprunté aux circonstances quelque chose de plus intime et de plus cordial. Le nouvel empereur, en annonçant au Président de la République la mort d’Alexandre III, a ajouté la phrase suivante : « Je suis certain de la vive part que la nation française prend à notre deuil national. » On a beaucoup remarqué ici la spontanéité avec laquelle Nicolas II marquait sa confiance dans notre sympathie, et on en a été profondément touché. Depuis, d’autres télégrammes écrits, soit par lui, soit par l’impératrice Marie Fedorowna, soit par leur ordre, sont venus confirmer le sens du premier. Parmi tous, il faut distinguer celui qui a été adressé à notre ministre de la guerre et, par lui, à l’armée française. L’empereur défunt, avec le tact supérieur qui le caractérisait, n’aurait certainement pas dit autre chose, et il ne l’aurait pas dit mieux. Mais c’est assez parler de nous et de la manière dont nos témoignages d’affliction pour une perte commune ont été accueillis en Russie. Ce qui a frappé toute l’Europe, c’est le manifeste que Nicolas II a adressé à son peuple. Rarement souverain a trouvé des expressions plus nobles pour assurer ses sujets de son amour et pour leur demander leur dévouement absolu. Rarement aussi il a parlé de la paix dans des termes plus propres à en garantir la durée. La paix règne partout aujourd’hui, sauf, par malheur, en Extrême-Orient.

Là, les prévisions que nous émettions naguère n’ont pas tardé à se réaliser. Les Chinois en sont venus bien vite à cet état de décomposition matérielle et morale qui ne laisse place à aucun espoir. Ils demandent la paix, et, certes, il serait désirable qu’elle intervint le plus tôt possible : seulement, les prétentions des Japonais se seront sans doute accrues avec leurs succès, et il est à craindre que les concessions qui auraient arrêté la guerre au début n’aient plus aujourd’hui la même efficacité. Le gouvernement chinois a fait savoir aux puissances, par l’intermédiaire de leurs représentans à Pékin, qu’il était prêta abandonner la suzeraineté de la Corée et à payer une indemnité de guerre dont le montant serait fixé plus tard : il y a là, sinon les termes d’un accord, au moins les bases d’une négociation. Peut-être sera-t-elle assez longue et, pendant ce temps, les Japonais continueront d’aller de l’avant. On annonce qu’ils viennent de prendre Port-Arthur. L’hiver seul, nous l’avons dit, pourra les arrêter : heureusement il est proche. Si cette première ouverture du gouvernement chinois avait été faite plus tôt, le gouvernement anglais l’aurait sans doute accueillie avec un empressement affiché et, de son côté, il aurait fait des suggestions aux autres puissances. Mais la démarche prématurée de lord Rosebery semble l’avoir légèrement refroidi, et même rendu timide dans ses initiatives diplomatiques. Il vient de prononcer un nouveau discours qui apporte de notables atténuations à ceux qui l’ont précédé. Il y a là une intention manifeste d’être agréable à tout le monde, et, bien que l’expression n’y corresponde pas toujours avec un bonheur parfait, il convient d’en tenir compte à un orateur ordinairement plus fougueux. Lord Rosebery ne peut jamais s’empêcher de nous donner quelques conseils, car nous prenons bien pour nous ce qu’il dit du danger des expéditions lointaines. Il rappelle, non peut-être sans quelque malice, notre ancienne confraternité d’armes contre la Russie, mais il aime aujourd’hui la Russie autant que nous l’aimons nous-mêmes, et en parle comme nous pourrions le faire. La mort d’Alexandre III lui a rappelé celle de M. Carnot, et il a parlé de l’assassinat de Lyon en termes mieux choisis qu’il ne l’avait fait sur le moment même. Il a d’ailleurs tout à fait oublié la guerre de Cent ans, et ne rêve plus avec nous qu’une rivalité pacifique dans l’intérêt de la civilisation universelle. Avec la Russie, il se propose de résoudre toutes les questions qui pourraient les diviser en Asie, et peut-être regarde-t-il surtout, malgré l’extrême réserve de son attitude, aux confins orientaux du continent jaune. Ni la Russie ni la France ne sont des puissances négligeables en Extrême-Orient. Lord Rosebery en a eu le sentiment subit, et nous lui savons gré d’avoir usé, cette fois, du ton conciliant et courtois qui rend les bons rapports plus faciles et aussi plus féconds.

Avec l’Espagne, nos rapports n’ont jamais été meilleurs. Nous le disons, parce que la chute de M. Moret, survenue immédiatement après son voyage à Paris, pourrait donner lieu à des interprétations inexactes. Les événemens qui se sont succédé au Maroc depuis quelque temps ont mis très heureusement à l’épreuve les sentimens réciproques de l’Espagne et de la France : il en est résulté une plus grande confiance entre les deux pays, comme il arrive toujours lorsqu’on s’explique loyalement sur ses intérêts réciproques, sur la manière dont on les comprend, et surtout sur les limites qu’on leur donne. Il est aisé alors de s’entendre, après avoir évité ou dissipé tous les malentendus. C’est ce qui nous est arrivé avec M. Moret et ce qui continuera certainement après lui, car, ici encore, il s’agit d’une politique permanente, reconnue bonne pour les deux pays. Pourquoi donc M. Moret a-t-il donné sa démission ? On assure, et rien n’est plus vraisemblable, que c’est à cause des traités de commerce ; mais rien ne prouve que ce soit seulement pour s’être montré disposé à en préparer un avec nous. M. Moret a mis peut-être quelque hâte à en conclure d’abord avec d’autres puissances, et on a vu qu’il s’en est trouvé ensuite assez embarrassé puisqu’il n’a pas osé les soutenir devant le Parlement. Son embarras parait être venu de ce que, si ces traités étaient votés et ratifiés, nous en profiterions en vertu de la clause de la nation la plus favorisée : l’Espagne se trouverait donc désarmée dans ses négociations avec nous et placée dans la nécessité, ou de nous tout accorder, ou de nous tout refuser, voire de ne pas renouveler le modus vivendi. Le gouvernement espagnol a compris, un peu tard à la vérité, qu’il ne pouvait pas établir son système douanier en faisant abstraction de la France, sa seule voisine immédiate, et M. Moret, le négociateur des traités antérieurs, s’est retiré, laissant la place à d’autres, qui seront moins gênés que lui pour reprendre l’œuvre dans son ensemble. C’est, croyons-nous, la seule signification qu’il faille donner à sa retraite. Il serait d’ailleurs difficile d’en trouver une quelconque dans la composition du nouveau ministère Sagasta. La concentration que nous avons longtemps pratiquée en France n’était rien en comparaison de celle dont use M. Sagasla, et que les circonstances expliquent au surplus très bien en Espagne. S’il a fait entrer dans son ministère M. Maura, un protectionniste avéré, il y a pris également M. Puigcerver, qui est un libre-échangiste déterminé. Il y a même donné accès à M. Abarzuza, un républicain de l’école de M. Castelar, ce qui n’a rien de dangereux pour la monarchie, mais non plus pour la France, dont M. Castelar a toujours été l’ami dévoué. Ce remaniement ministériel n’a donc rien d’inquiétant même au point de vue commercial, et, au point de vue politique, il n’est pas douteux que M. Groizard, le nouveau ministre des affaires étrangères, suivra les mêmes principes que M. Moret.


Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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