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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1878

Chronique n° 1118
14 novembre 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre 1878.

Tous les partis ont eu jusqu’ici et ont encore un irrésistible et dangereux penchant. Dès que la fortune leur sourit, dès qu’ils ont pour eux les victoires de scrutin, la majorité dans un parlement, ils ne savent plus résister à la fascination du succès et user avec mesure de l’ascendant qu’ils ont conquis ; ils ne savent pas s’élever à la hauteur d’une libérale impartialité. Ils ont les jalousies, les passions ombrageuses de la domination. Ils ne supportent ni l’indépendance, ni même la dissidence chez ceux qui ont la prétention de servir à leur manière, avec leurs idées, un régime légalement consacré. La première condition pour leur plaire est de se soumettre à eux, de les flatter dans leurs instincts, dans leurs préjugés ou dans leur orgueil, de recevoir de leurs mains l’investiture. Hors de leur église point de salut ! Ils voudraient marquer hommes et choses à leur effigie, faire tout dater de leur règne. Ils ont le goût de Tintolérance, et lorsqu’on cherche à les éclairer ou à les arrêter, lorsqu’on leur fait remarquer que toutes les opinions se sont perdues, que tous les gouvernemens ont péri par là, que la vraie politique consiste dans une équité conciliante propre à rallier toutes les bonnes volontés, ils n’en croient rien ; ils répondent que la conciliation est le plus souvent une duperie, que les autres sont des factieux, qu’ils représentent, eux seuls, l’opinion nationale, la France, — qu’ils sont la majorité. Ils ne sont qu’exclusifs, ils restent des partis ! Il y a une autre faiblesse qui n’est pas moins invariable, qui est l’accompagnement de l’esprit exclusif, c’est l’infatuation. Les partis ont tour à tour cette vanité de se croire d’un ordre supérieur, de se figurer qu’ils peuvent tout se permettre sans expier leurs fautes. Ils ont une conûance presque naïve dans leur aptitude à tout entreprendre, à tout réformer, et lorsqu’on leur fait observer sans nulle malveillance que là oij d’autres ont échoué avant eux ils ne réussiront pas, ils répondent d’un air satisfait, ils pensent tout au moins qu’ils seront plus habiles que ceux qui les ont précédés. Ils ne sont qu’infatués ! c’est l’histoire de tous les partis qui ont tour à tour disposé du pays, conquis et perdu le pouvoir, en cédant toujours aux mêmes passions, en recommençant toujours les mêmes fautes.

Eh bien ! c’est là aujourd’hui la vraie question, la question décisive qui se débat dans cette session parlementaire récemment ouverte comme dans ces élections prochaines qui, en renouvelant le sénat, vont probablement décider et fixer la prépondérance d’une majorité républicaine dans les deux chambres. Plus que jamais il s’agit pour les républicains de montrer s’ils sont disposés à recommencer l’éternelle histoire des excès de domination, s’ils seront exclusifs et infatués, si en un mot ils resteront un parti et rien qu’un parti. Tant qu’ils n’ont été qu’une opposition militante vivant dans le combat et par le combat, ils ont pu avoir leurs passions et leurs tactiques, leurs chimères réformatrices et leurs violons mots d’ordre. Aujourd’hui tout est changé : ils ont la fortune, ils dominent dans beaucoup de conseils locaux, dans le parlement, dans les commissions législatives ; ils disposent des finances, de l’administration, des ressorts de la puissance publique, ils sont représentés au pouvoir par un ministère que couvrent la considération supérieure et le nom honnête de M. Dufaure ; ils ont des institutions reconnues, librement et légalement acceptées. Ils ont tout, ou ils peuvent tout avoir ! Le moment est venu pour eux d’affermir ce qui a été conquis, de montrer toute la différence qu’il y a entre la politique d’un parti de combat, d’un régime contesté et la politique d’un gouvernement établi. Il s’agit pour les républicains de prouver qu’une organisation compromise par de mauvais souvenirs peut s’adapter aux traditions et aux mœurs d’une vieille société, aux intérêts extérieurs et intérieurs du pays, que dans une situation si nouvelle ils peuvent former de leur propre mouvement cette force conservatrice et libérale sans laquelle il n’y a point de régime sérieux et durable. En un mot, la république a été jusqu’ici trop souvent un parti, une conspiration, une faction ou une secte ; elle doit être désormais, c’est la condition de sa durée, le cadre élargi et régulier de la vie nationale. C’est l’expérience qui se fait, qui va se poursuivre chaque jour et dont les résultats peuvent être aussi considérables que décisifs pour la France. Tout dépend de la politique que l’on suivra, de l’esprit de conduite des républicains.

Qu’on nous entende bien. Ce que nous disons, beaucoup d’autres le pensent et le sentent assurément. Cette nécessité d’une réforme dans les idées, dans les habitudes d’un parti voué autrefois aux agitations, aux entreprises chimériques, appelé aujourd’hui aux devoirs du gouvernement, cette nécessité salutaire n’est pas méconnue de ceux des républicains qui réfléchissent, qui veulent faire de la république un régime durable. Certainement les républicains d’aujourd’hui ne sont plus déjà les républicains du temps passé. Ils ne sont pas insensibles à l’expérience, et ils ont subi, eux aussi, comme tout le monde la redoutable puissance des événemens. Ces sept dernières années leur ont été profitables. Ils ont vu chaque jour, à chaque pas, les fautes des uns et des autres suivies d’expiations presque immédiates, la modération et la prudence au contraire presque toujours payées de succès nouveaux. Ils n’ignorent pas qu’une politique d’équité libérale et de conciliation a pu seule grossir cette massse composée d’hommes venus de tous les camps et disposés à accepter la république organisée par une constitution modérée. Ils savent bien, ils doivent être convaincus que désormais toutes les violences qu’on tenterait sur les mœurs, sur les traditions, sur les intérêts du pays tourneraient aussitôt contre le régime nouveau et n’auraient d’autre effet que de tout compromettre, de provoquer d’inévitables réactions. Idées, procédés, tout est en progrès, et le comité de la droite institué pour préparer les élections sénatoriales trace vraiment un portrait un peu coloré de ses adversaires dans le manifeste qu’il vient de se décider à publier. Dans ce manifeste, où il n’y a qu’une chose oubliée, la constitution du pays, le comité conservateur se montre un peu trop dupe de confusions surannées, de frayeurs imaginaires, et déguise un peu trop la simple réalité sous des artifices de polémique. Le comité de la droite n’y va pas d’une plume légère. A l’entendre, tout ce qui n’est pas de l’union conservatrice, tout ce qui se présente aux élections sous le drapeau de la république, veut pour le moins attenter à l’intégrité de la magistrature, détruire la religion par la suppression du budget des cultes, introduire l’indiscipline dans l’armée, exclure la capacité des emplois publics, porter atteinte à la propriété par des impôts arbitraires et vexatoires. En un mot, si les électeurs sénatoriaux votent pour des républicains sans distinction ils sont assurés d’avance de leur affaire ; ils auront « une magistrature sans indépendance, des écoles sans Dieu, des églises sans ministres du culte, une armée sans discipline, l’impôt sur le revenu ! » Voilà un programme complet qui sera réalisé si les électeurs n’y prennent garde, — et c’est probablement pour exécuter ce programme, pour avoir des complices fidèles d’une telle œuvre que les républicains de la haute chambre ont choisi comme candidats pour les trois sièges de sénateurs inamovibles M. le comte de Montalivet, M. Alfred André et le général Gresley. Toute la grâce qu’on pourrait faire à M. de Montalivet et au général Gresley serait apparemment de croire qu’ils seront des complices sans le savoir et sans le vouloir ! Certainement de tels choix accueillis, acceptés parmi les républicains du sénat, devraient être, au contraire, la meilleure preuve d’un changement favorable, d’une tendance à s’aider de tous les hommes qui peuvent honorer un régime et le faire durer.

Il faut parler sérieusement. Le comité de la droite ne ménage pas assez les effets de son éloquence. Si l’on veut dire qu’il y a pour la république, parmi ceux qui prétendent la servir par privilège, des auxiliaires compromettans, qu’il y a des conseils municipaux assez ridicules, toujours prêts à pourchasser de modestes frères des écoles chrétiennes ou à s’ériger en législateurs, à émettre des vœux sur l’amnistie, sur ce qu’on doit faire des diamans de la couronne ; si l’on veut prétendre qu’il y a même dans les chambres des revenans du socialisme, des radicaux exubérans, des esprits extrêmes, toujours disposés à proposer quelque réforme chimérique, quelque mesure contre l’église, la suppression du budget des cultes, l’élection de la magistrature ou l’impôt sur le revenu ; si c’est ce qu’on veut dire, oui sans doute, tout cela existe. Il y a des radicaux qui, si on les laissait faire, auraient bientôt conduit la république à la ruine. Il y a des propositions excentriques qui peuvent se produire, qui se produiront vraisemblablement ; mais en définitive, le jour où ces propositions se présenteraient devant le parlement, il est douteux que, même dans la chambre des députés telle qu’elle est, elles fussent acceptées, et il est plus certain encore que le sénat, même après le renouvellement du 5 janvier, les arrêterait au passage. Ce n’est donc pas la violence qui est à craindre. Les entreprises ouvertes du radicalisme, les campagnes socialistes seraient combattues si elles se produisaient ; mais ce qui serait à craindre, ce qui deviendrait un danger, ce serait si les républicains, après avoir senti le prix de la sagesse et de la modération tant qu’ils ont eu la république à conquérir, se laissaient aller en pleine victoire à ces infatuations, à ces passions exclusives qui ont été si souvent un piège pour eux. Le vrai péril serait si les républicains se mettaient encore une fois à laisser planer des doutes sur leurs intentions, s’ils hésitaient à se défendre des excitations aventureuses, des tentations chimériques, si, au lieu de se créer une politique précise et de se grouper autour d’un gouvernement sensé, ils se plaisaient à remettre sans cesse tout en question pour des fantaisies ou des ressentimens, peut-être aussi par une vieille faiblesse de révolutionnaires mal corrigés.

De toutes les raisons faites pour conseiller la prudence, la modération entre les partis, pour détourner des vaines querelles et des divisions intestines, la première, la plus impérieuse est et sera longtemps encore la raison extérieure ; c’est cette situation européenne si étrangement confuse, qui est née des derniers événemens et qui est loin d’être définitive, que la France n’a point créée et où elle ne laisse pas cependant d’avoir, comme les autres puissances, des intérêts traditionnels engagés.

Un jour, pendant la guerre de 1870, M. de Bismarck, dont on vient de reproduire les propos familiers, disait : « En France, il n’y a ni situation, ni institution durable. Les dynasties et les gouvernemens se succèdent les uns aux autres, et naturellement l’un n’est pas tenu de faire ce que l’autre a promis. Dans cet état de choses, ce serait folie à nous de ne pas exploiter jusqu’au bout nos succès. » Et assurément le chancelier d’Allemagne a exploité jusqu’au bout ses succès ! Le mot n’est pas moins instructif et bon à méditer pour ceux qui ne désavouent pas l’espérance de voir notre pays reprendre par degrés un rôle conforme à ses traditions. Pour le moment, ce rôle consiste surtout dans la réserve, dans une coopération mesurée, désintéressée à tout ce qui peut affermir ou rétablir la sécurité universelle, et le Livre jaune, que le gouvernement vient de communiquer aux chambres, est rhistoire de ce que notre diplomatie a fait pour aider dans ces limites à la pacification de l’Orient. La politique que M. le ministre des affaires étrangères avait exposée devant le parlement quelques jours avant d’aller au congrès de Berlin, M. Waddington l’a suivie jusqu’au bout, simplement, loyalement. L’esprit de parti, qui ne profite guère des leçons de M. de Bismarck, n’a pas manqué sans doute de chercher aussitôt dans le Livre jaune des armes nouvelles contre le gouvernement, contre notre diplomatie, contre la république représentée à cette assemblée de Berlin. L’esprit de parti est ingénieux. Naturellement, si la France en est encore à payer la rançon de ses malheurs et n’a pas toute sa liberté d’action, c’est la faute de la république ! Si M. le ministre des affaires étrangères n’a réclamé aucun avantage particulier et est revenu de Berlin les mains vides, il a évidemment joué un rôle de dupe, il a trahi tous les intérêts de la France ! S’il eût par hasard accepté son lot dans la distribution, s’il était revenu avec sa petite annexion, avec son petit droit d’occupation, c’eût été bien pire encore, il aurait enchaîné et compromis la politique française ! M. le ministre des affaires étrangères avait peu de chances d’échapper à ce genre de critiques futiles ou contradictoires, et les accusations sont étranges, on en conviendra, lorsqu’elles viennent des partisans de l’empire, des derniers séides d’un régime qui est justement l’auteur de ces catastrophes dont la grandeur nationale souffre et souffrira longtemps encore. L’action de la France, telle qu’elle apparaît dans ces pages du Livre jaune, a été en réalité ce qu’elle pouvait, ce qu’elle devait être dans les circonstances présentes ; elle a été aussi modeste qu’honorable, et elle a été habilement, heureusement précisée dans une dépêche de M. le président du conseil approuvant au nom du gouvernement l’attitude, le langage de M. Waddington dans le congrès de Berlin. La France n’a fait de réserves que sur quelques points qui la touchaient particulièrement, l’Egypte, la Syrie, ses intérêts de protectorat religieux dans le Liban. Pour tout le reste, elle s’est présentée comme une nation libre, dégagée de toute ambition personnelle et de toute solidarité onéreuse. S’abstenir complètement c’eût été abdiquer le rôle d’une grande puissance, empêcher peut-être le congrès ou prendre une attitude d’hostilité isolée ; entrer trop avant dans toutes les combinaisons qui ont prévalu ou même au besoin accepter une compensation, c’eût été se lier dangereusement. La France est restée dans la mesure si bien définie par M. Dufaure. Elle a été une coopératrice loyale et utile de l’œuvre de Berlin, elle n’a pas été une complice ; elle s’est prêtée à tout ce qui pouvait modérer les vainqueurs, alléger la paix pour les vaincus, maintenir une certaine indépendance de l’Orient, assurer une satisfaction aux intérêts nationaux et religieux des populations ; elle n’a pris aucune responsabilité dans des combinaisons dont elle n’avait à juger ni l’origine ni le caractère définitif. La France est entrée libre au congrès, elle en est sortie libre, estimée de tous, autorisée par son désintéressement même à défendre des conditions de paix qui restent la dernière garantie de l’indépendance de l’Orient.

Que deviendra et que devient dès ce moment cette paix européenne de Berlin substituée à la paix russe de San-Stefano ? Ah ! ceci est une autre question qui n’a pas tardé à s’obscurcir de nouveau et qui semble aujourd’hui étrangement compliquée. Les difficultés étaient certainement inévitables ; elles dépassent peut-être tout ce qu’on avait prévu, elles se manifestent sous toutes les formes, même sous la forme de crises ministérielles dans divers pays plus ou moins engagés par leur politique, plus ou moins déçus dans leurs ambitions.

Le fait est que, si l’œuvre diplomatique de Berlin a été rapidement conduite par M. de Bismarck, si elle a été enlevée en un mois, l’exécution reste incertaine, incohérente, pleine de complications périlleuses. A peine est-on sorti des négociations et a-t-on cru avoir reconquis la paix définitive, la guerre s’est montrée de toutes parts. Elle menace de se rallumer ou d’éclater en pleine Asie, dans cette région de l’Afghanistan où la Russie et l’Angleterre sont près de se retrouver face à face ; elle est à peine déguisée dans les provinces ottomanes de l’Europe qui restent livrées tout à la fois aux rigueurs de l’occupation étrangère, aux menaces de retours offensifs et à l’anarchie intérieure, aux insurrections habilement fomentées. D’un autre côté, l’Autriche n’est arrivée à occuper la Bosnie et l’Herzégovine qu’en déployant toutes ses forces militaires, au prix d’une longue, d’une laborieuse et meurtrière campagne qui n’est peut-être pas finie, quoique l’empereur François-Joseph vienne de promulguer une amnistie en signe de paix. L’incertitude, le malaise et la lutte sont partout, le traité de Berlin n’est encore qu’une promesse, s’il n’est pas le prélude de nouveaux conflits.

C’est, dit-on, la faute de la Porte-Ottomane, qui oppose son inertie aux décisions du congrès ! Oui, sans doute, le Turc est toujours le grand coupable, c’est convenu ; mais en fin de compte, à y regarder de près, cette malheureuse Turquie, malgré son impuissance et son désarroi intérieur, n’est pas la dernière à s’exécuter. Elle a facilité aux Russes la prise de possession de Batoum, qui menaçait de résister. Elle a livré ses forteresses européennes, elle a livré les territoires qu’elle devait céder à la Serbie, à la Roumanie ; elle ne refuse pas de s’exécuter avec le Monténégro. Si l’entente prévue à Berlin pour l’occupation de la Bosnie ne s’est pas réalisée, si on ignore même encore aujourd’hui à Pesth, à Vienne comme à Paris et à Londres quel doit être le caractère définitif de cette occupation, quelles sont les vues du comte Andrassy, la Turquie n’est pas seule responsable. S’il y a des insurrections dans la Macédoine, des difficultés inextricables dans cette « Roumélie orientale » imaginée par le congrès, si la commission européenne récemment envoyée à Philippopoli pour organiser la nouvelle province autonome rencontre déjà les plus sérieux obstacles, ce n’est point sans doute la faute de la Porte. Ici, il faut bien l’avouer, c’est la Russie qui s’efforce de revenir au traité de San-Stefano et de rendre impossible la combinaison du congrès, qui encourage ou tolère visiblement les résistances des Bulgares du sud des Balkans, les agitations de la Macédoine ; c’est la Russie qui a jusqu’ici tenu à rester en armes dans ces provinces et qui à chaque incident semble menacer de revenir sur Constantinople. Au fond, cette affaire de la Bulgarie du sud des Balkans laissée par le congrès sous l’autorité du sultan et disputée encore par l’influence russe, c’est le vrai nœud de la situation, de ce qu’on pourrait appeler la partie européenne de la question d’Orient.

Comment sortir de là ? Tient-on en réserve un nouveau congrès, quelque révision inattendue du traité de Berlin sous forme d’interprétation ? Est-ce pour la réalisation de cette idée que le comta Schouvalof, appelé à Livadia auprès de l’empereur Alexandre, serait récemment revenu vers l’Occident, à Berlin, à Vienne et à Pesth, avant de revenir à Paris et à Londres ? Le comte Schouvalof est sans doute un esprit éclairé et un habile diplomate ; il a été déjà dans des momens critiques un négociateur utile et conciliant entre le gouvernement russe et les autres puissances ; il peut être employé encore une fois avec succès, ne fût-ce que pour éclairer les cabinets sur la nature de tous ces incidens qui troublent l’Orient, sur la vraie politique du tsar. Franchement cependant à quoi servirait un nouveau congrès ou une conférence qui serait un congrès moins solennel ? Si le traité de Berlin, qui a été fait pour rectifier et corriger le traité de San-Stefano, est inefficace, quelle autorité aura l’œuvre nouvelle qui révisera le traité de Berlin ? S’il s’agissait de constituer une conférence qui serait une sorte de commission executive des puissances, une sorte de syndicat européen avec mission de prendre la tutelle du sultan, d’administrer la liquidation de l’empire ottoman, ce serait toujours l’idée russe qui reparaîtrait ; ce serait une proposition qui s’est déjà fait jour au congrès, qui n’a point été acceptée et qui serait vraisemblablement déclinée aujourd’hui comme elle l’a été il y a quelques mois. Ce qu’il y aurait de plus simple et de plus décisif pour le moment, ce serait de ne pas tant tergiverser, de s’en tenir aux conditions qui ont été convenues, de les exécuter sans détour, sans équivoque, de ne pas avoir l’air de remettre toujours en question ce qui a été fait. C’est à cette politique qu’il en faut venir. Jusque-là il y aura toujours place pour ces commérages peu rassurans dont on parlait récemment, pour des inquiétudes vagues. On en restera à cette incertitude fatigante entre des craintes incessantes de guerres nouvelles et le désir universel d’une paix durable.

L’Angleterre, qui a un rôle essentiel dans toutes ces affaires, n’est point évidemment sans éprouver quelques-unes de ces craintes qui tiennent l’Europe dans l’attente de l’imprévu. Elle se sent inquiète et des difficultés que l’exécution du traité de Berlin rencontre en Europe, et de la guerre où elle peut se voir entraînée d’un instant à l’autre dans l’Afghanistan. Tout cela pour elle, c’est la question d’Orient incessamment ouverte en Asie comme en Europe. L’opinion anglaise, sans être accessible aux défaillances, ne dissimule nullement une assez sérieuse émotion, et c’est sans doute pour dissiper au moins en partie les nuages que lord Beaconsfield a prononcé son dernier discours au banquet du lord-maire, où M. de Beust, avant de venir ambassadeur à Paris, a pris galamment congé de la « vieille Angleterre. » Les deux dernières années, à ce même banquet de Guildhall, le chef du cabinet anglais avait eu un langage passablement altier, presque belliqueux ; cette année, il est tout rassurant et pacifique. Lord Beaconsfield en est toujours à l’orgueilleuse confiance, à la bonne humeur toute fière de ses succès de Berlin, de la convention du k juin avec le sultan, de l’occupation de Chypre, et il ne se défend pas d’un certain optimisme ; il traite même assez ironiquement ceux qui montreraient une figure un peu morose et une prévoyance soucieuse. Après tout, il n’ignore rien de la situation diplomatique de l’Europe, des événemens qui prêtent à des interprétations contraires, et il doit bien avoir quelque raison de se montrer confiant. Ce qu’il y a de certain, c’est que, pour lui, il n’admet pas qu’aucun des signataires des dernières conventions songe à éluder ses engagemens. Il ne met pas en doute, quant à lui, la pleine et entière exécution du traité de Berlin a dans sa lettre et dans son esprit. » Lord Beaconsfield pousse en vérité un peu loin l’enthousiasme pour le traité de Berlin lorsqu’il dit que ce traité « sera utile au progrès et à la civilisation du monde, qu’il contient des dispositions admirablement conçues pour assurer la paix et le maintien de la paix… » Nous le voulons bien ; il y a seulement un certain nombre de conditions d’où dépendent tous ces bienfaits et qui ne sont pas d’une réalisation précisément facile. Lord Beaconsfield, il faut l’avouer, est moins explicite ou plus énigmatique au sujet de l’Afghanistan. Ici tout est mystère. — Il y a des mesures qui se préparent ; il ne s’écoulera pas longtemps avant que l’exécution de ces mesures soit commencée : alors la frontière de l’Inde cessera d’être un objet d’inquiétude pour le peuple anglais ! — On vivra « en bons termes avec des voisins immédiats, et peut-être en termes qui ne seront pas mauvais avec certains voisins plus éloignés… » C’est peut-être parler un peu obscurément au sujet d’une question qui passionne et divise les esprits en Angleterre, qui est d’un intérêt vital pour l’empire britannique de l’Inde. Toujours est-il que lord Beaconsfield marche avec une singulière confiance, qu’il a été heureux jusqu’ici, et que, pour le moment, sans contester ce qu’il y a de sérieux dans l’état de l’Europe et du monde, il ne veut pas croire à un danger réel.

On ne peut le nier, le ministère anglais, conduit par celui que M. de Bismarck appelait un jour, avec un peu de dédain, le romancier, a brillamment joué sa partie dans la mêlée des affaires contemporaines, et il n’a peut-être réussi à surmonter jusqu’ici toutes les difficultés que par une certaine hardiesse. Si lord Beaconsfield a fait un roman de plus, il a été un habile et audacieux inventeur. Tout ne se passe pas aussi simplement et aussi vivement en Autriche où la politique ne peut faire un pas qu’en se frayant un chemin à travers toute sorte de complications extérieures ou intérieures, même à travers des crises ministérielles comme celles qui existent depuis quelques semaines à Vienne et à Pesth.

Ce que l’Autriche gagnera définitivement par cette occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine qu’elle méditait depuis longtemps et à laquelle elle ne s’est décidée qu’avec la sanction du congrès de Berlin, c’est le secret de l’avenir. Pour le moment, elle est à coup sûr dans des conditions assez étranges et assez difficiles. Elle a commencé par être obligée de conquérir réellement la Bosnie et l’Herzégovine à main armée, de vaincre une insurrection qui a été trop énergique pour n’être pas jusqu’à un certain point nationale. Elle reste aujourd’hui maîtresse de ces populations soumises, couverte diplomatiquement par un mandat européen, placée en face de la Porte, qui est censée garder la souveraineté de ces provinces, mais avec laquelle le cabinet de Vienne ne s’est pas même entendu encore sur les conditions véritables de l’occupation. Qu’est-ce réellement que cette occupation militaire qui implique l’administration de la Bosnie et de l’Herzégovine ? Est-ce désormais une conquête achetée par le sang des soldats autrichiens ? Est-ce le prélude d’une annexion définitive à laquelle on se réserve de donner son vrai nom quand le moment sera venu ? Ce qu’il y a de plus clair, c’est que l’Autriche se trouve engagée dans une situation peut-être inextricable et que, n’ayant pas sans doute l’intention de reculer, elle ne peut cependant avouer ses desseins sans mettre en mouvement tous les antagonismes de race dans l’empire. Cette occupation même, qui est aujourd’hui accomplie, elle n’a pu se faire sans réveiller les ombrages, l’opposition la plus ardente dans le parti magyar de Hongrie comme dans le parti constitutionnel d’Autriche et sans provoquer la double crise ministérielle qui a éclaté.

A Vienne, la crise a commencé par la démission du ministère que présidait le prince Auersperg et qui n’est pas encore remplacé, faute d’une combinaison possible dans l’état actuel des partis. Tout récemment il y a eu dans la chambre des députés une discussion des plus vives à la suite de laquelle a été votée une adresse blâmant la direction des affaires de l’empire. Le défenseur le plus éloquent de la politique d’occupation et même d’annexion a été le comte Hohenwart, le chef du parti fédéraliste dont l’avènement aux affaires serait un signal de réaction. D’un autre côté, à Pestli, le président du conseil hongrois, M. Tisza, a été obligé, lui aussi, de donner sa démission : il est resté provisoirement au pouvoir sur le désir de l’empereur et il n’a pas cessé de soutenir le comte Andrassy ; il a pu néanmoins s’apercevoir ces jours derniers de l’esprit qui anime le parlement hongrois. L’extrême gauche est même allée du premier coup jusqu’à proposer la mise en accusation du cabinet. Sans aller jusque-là, la majorité qui reste fidèle à M. Tisza ne montre pas moins une vive et profonde animadversion contre la politique qui tendrait à l’annexion de la Bosnie, à l’accroissement des Slaves dans l’empire.

On pense ainsi à Pesth, on pense ainsi à Vienne, tandis que la Croatie de son côté réclame à grands cris l’annexion, de sorte que le comte Andrassy se trouve assailli de difficultés de toutes parts. Ni le parlement hongrois ni la chambre des députés autrichienne, dans l’état constitutionnel de l’empire, dans l’organisation du dualisme, n’ont sans doute le droit de s’occuper de ces questions. Les délégations austrohongroises qui sont en ce moment réunies à Pesth ont seules ce droit ; seules elles ont la mission de s’occuper des affaires communes de l’empire, de la politique étrangère, et devant ces délégations le comte Andrassy a plus de chances de retrouver quelque faveur pour les combinaisons de sa diplomatie. Cette phase nouvelle de la question d’Orient avec le supplément de l’occupation de la Bosnie ne devient pas moins une épreuve assez grave pour l’Autriche, et au milieu de ces conflits intérieurs, de ces antagonismes de races, de ces résistances parlementaires, de ces difficultés ministérielles, le comte Andrassy se trouvera peut-être embarrassé pour suivre sa politique.

Tout compte fait, voilà un certain nombre de crises ministérielles produites par les derniers événemens de l’Orient et par le congrès de Berlin. Il y a une crise à Pesth, une crise à Vienne ; il y a eu tout récemment une crise à Athènes, et à Rome même le cabinet vient d’avoir sa crise, sa modification partielle. L’Italie n’avait sans doute aucune raison plausible de se montrer froissée des résultats du congrès de Berlin ; elle ne pouvait apparemment compter revenir de Berlin avec quelque conquête orientale ou quelque extension de frontière en portefeuille. Elle a cependant paru éprouver comme un vague mécompte qu’elle a laissé percer presque naïvement, qui a pris un instant cette forme excentrique d’une agitation pour l’Italia irredenta, — c’est-à-dire pour Trente et Trieste ! Au fond, cette agitation était sans importance, elle n’avait de gravité que parce qu’elle a pu être exagérée à l’extérieur et parce qu’elle a pu être considérée comme le signe de sentimens inavoués, d’une susceptibilité remise en éveil. Toujours est-il que le ministre des affaires étrangères, le plénipotentiaire de l’Italie à Berlin, le comte Corti, s’est cru en face d’une désillusion nationale, d’un espoir trompé, qu’il ne s’est pas senti peut-être suffisamment défendu, et il s’est retiré ; avec lui, et pour d’autres causes, pour l’inexécution d’un jugement militaire, pour des clubs de sous-officiers qu’on hésitait à fermer, se sont retirés aussi le ministre de la guerre et le ministre de la marine. Le chef du cabinet, M. Cairoli, s’est chargé des affaires étrangères à la place du comte Corti ; le général Bonelli est entré à la guerre, et au ministère de la marine est revenu un ingénieur distingué qui avait déjà fait partie du cabinet Depretis, M. Brin. Le cabinet s’est trouvé reconstitué sans trop d’éclat. Les affaires du congrès et d’obscures questions intérieures ont été le prétexte de ce remaniement ministériel ; en réalité, cette crise de quelques jours semble être la suite ou le symptôme d’un malaise plus profond, d’une situation générale qui n’est ni simple ni facile.

Ce n’est pas que le ministère italien tel qu’il existait hier, tel qu’il existe aujourd’hui, ait rien fait pour provoquer de vives hostilités. Les programmes exposés dans de récens discours prononcés par M. Cairoli à Pavie, par le ministre de l’intérieur, M. Zanardelli, à Iseo, ces programmes n’ont certes rien d’alarmant, et les cabinets de la gauche, depuis qu’ils sont aux affaires, n’ont pas ménagé les témoignages de leur attachement à la monarchie. Le président du conseil, M. Cairoli, est un galant homme qui trouve des sympathies même parmi ses adversaires. La situation n’est pas moins grave, et elle deviendra peut-être critique à la rentrée des chambres. Le ministère, sans pouvoir compter sur l’appui de l’ancienne majorité libérale et conservatrice, devenue minorité, va rencontrer en outre l’opposition de quelques-uns de ses anciens amis, M. INicotera, M. Crispi, qui lui ont déclaré une guerre acharnée. Il a divers projets à présenter, des réformes financières, une réforme électorale qui étendrait le droit de vote et porterait le nombre des électeurs d’un demi-million à un million et demi ; mais pourra-t-il aller jusqu’au bout ? ne disparaîtra-t-il pas, comme tous ses prédécesseurs, dans quelque échauffourée de parlement ? Il est clair que cette expérience des ministères de la gauche, qui se poursuit depuis deux ans, n’a pas eu jusqu’ici un brillant succès. On arrive à une sorte d’impuissance par la confusion des partis, et si les incidens parlementaires, le vote de la réforme électorale, déterminaient un appel prochain au pays, la question est de savoir ce qui sortirait de ce nouveau scrutin, où seraient en jeu tous les intérêts de l’Italie.

CH. DE MAZADE.


Le directeur-gérant, C. Buloz.